‹ Commentaires thérapeutiques du Codex medicamentarius, ou, Histoire de l'action physiologique et des effets thérapeutiques des médicaments inscrits dans la Pharmacopée française [electronic resource] (volume 2)Chapitre 241 sur 276 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

AïuC©®!; RECTIFIÉ, Alcool repurgatus.

Angl. Alcohol or rectified Spirit. — Ail. Hôchst rectiftciter Weingeist, Spiritus vini reetificatissimus, Alcohol virti.

ALCOOL A 95° CENTÉSIMAUX, Alcool 95 gradus notons.

L' Alcool absolu, ou Esprit ardent (Spiritus ardens) , a pour formule C4H602; mais il n'est pas employé à l'état de pureté, et celui dont on fait usage renferme toujours une proportion plus ou moins considérable d'eau, ce qui en fait varier le titre. V Alcool rectifié marque 88° à 90° centésimaux; pour lui faire perdre encore la plus grande partie ou le reste de son eau, il faut le distiller à nouveau sur du carbonate de potasse desséché, puis sur de la chaux vive.

C'est un liquide dont la fluidité ne le cède qu'à celle de l'éther, et qui renferme habituellement de l'eau, une matière colorante, un ou plusieurs éthers et une huile volatile, conséquetnment un parfum variable selon la substance qui l'a fourni. L'Alcool est le principal ingrédient des liqueurs fermentées usitées de toute antiquité chez les peuples de la terre. L' Eau-de-vie (angl. Brandy ; ail. Branntivein) est extraite du vin ou liqueur fermentée du raisin; le Rhum provient du suc de la Canne; le Gin, le Genièvre de Hollande et le Wisky sont des eaux-de-vie de grain ou de froment aromatisées. On a encore l'Esprit-de-vin de Palme et celui de Riz ou Arrack; enfin l'Alcool extrait du Koumiss ou lait de jument fermenté.

L'Alcool possède une telle affinité pour l'eau, qu'il précipite de leur dissolution aqueuse certains sels tels que le sulfate de soude, qu'il est inapte à dissoudre. Il se combine avec les chlorures et les nitrates, en se substituant à leur eau de cristallisation. L'Alcool est un dissolvant d'un grand nombre de matières organiques : huiles volatiles, résines, quelques huiles fixes, quelques variétés de sucres, l'urée, la caséine, les alcalis végétaux, etc. Il coagule au contraire la gélatine ainsi que les diverses modifications de l'albumine proprement dite; c'est pourquoi il durcit et blanchit les tissus qui en renferment. Cette dernière propriété, jointe à son avidité pour l'eau, fait que l'alcool s'oppose aux fermentations en général, spécialement à la putréfaction, la plus intéressante de toutes pour le pathologiste.

Action physiologique. — Appliqué sur la périphérie cutanée, quand la couche épidermique protectrice est intacte, l'Alcool ne donne lieu, par son évaporation rapide, qu'à une sensation de froid. Sur une solution de continuité, sur une muqueuse ou sur la peau dépouillée d'épiderme, il détermine directement et immédiatement, suivant son degré de concentration, soit la simple pâleur de la région, par astriction des capillaires sanguins et des autres tissus, soit la blancheur opaque et la corrugation avec coagulation du sang et de la

sérosité aîbumineuse. En même temps il occasionne une sensation de chaleur plus ou moins cuisante et douloureuse. A ces effets directs et spéciaux ou positifs succèdent bientôt les effets négatifs dus à la réaction de l'organe touché. Les vaisseaux sanguins, d'abord rétractés, se dilatent, la chaleur augmente avec la rougeur; de l'inflammation survient, et, si le tissu a été le siège d'une coagulation de sang et d'albumine aussi bien que d'une corrugation énergique qui en a altéré l'état moléculaire et supprimé les actes organiques, il peut en résulter une eschare suivie d'une inflammation éliminatrice et par conséquent ulcéreuse. Quand l'alcool est injecté dans les veines, la coagulation sanguine qui en résulte devient une cause de mort par thrombose des troncs volumineux ou par des embolies multiples allant s'arrêter dans les divisions de l'artère pulmonaire.

Sur la muqueuse digestive, habituée au contact des excitants et même des irritants, l'action topique de l'Alcool est fort mitigée, à moins qu'il n'existe de la gastrite ou que le liquide spiritueux ne soit très-concentré et pris en grande quantité à la fois, auquel cas il occasionne une sensation de brûlure à l'épigastre. A dose modérée, il ne procure qu'une chaleur douce et bienfaisante, fluxionne légèrement la face interne de l'estomac, active la sécrétion du suc gastrique, stimule la contractilité de la tunique musculeuse et favorise la digestion. Au contraire, lorsqu'il est prisa dose massive, il produit de la pyrosis, irrite la muqueuse stomacale, coagule le mucus, frappe d'impuissance le ferment spécial connu sous les noms de pepsine ou de chymosine, et arrête le travail digestif. La sensation brûlante que détermine l'alcool pur peut même être suivie d'une véritable gastrite.

Les effets de l'Alcool sur le canal alimentaire retentissent aussitôt sur tout le système par voie de sympathie. Le pouls se relève, la chaleur périphérique augmente, l'innervation centrale se réveille, et l'on voit s'accroître concurremment différents phénomènes liés avec les précédents.

Dans l'intérieur du ventricule où il séjourne quelque temps, l'Alcool se métamorphose (Leuret et Lassaigne), mais partiellement, en acide acélique, sous l'influence de la chaleur et en présence du mucus jouant le rôle de ferment. L'absorption de l'Alcool s'effectue par les veines de l'estomac et par celles de l'intestin avec d'autant plus de facilité, que l'action topique est moins violente et que les matières étrangères, corps gras, sucre, gomme, mucus, pouvant masquer la substance active ou invisquer la surface absorbante, sont en plus faible proportion.

Bien que l'Alcool soit vraisemblablement dissimulé dans le sang par l'albumine du sérum, il exerce néanmoins une action stimulante et même irritante sur les viscères qu'il traverse, à commencer par le foie, qu'il rencontre d'abord et dont il active la sécrétion, de même qu'il augmente ensuite la diurèse. Cette irritation est rendue possible par la mise en liberté d'une partie de l'agent au contact des tissus et dans les sécrétions exemptes d'albumine. Au reste, quelles que soient les conditions de la genèse des phénomènes éloignés, dif-

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fuses ou généraux, voici ce qu'on observe après avoir pris une boisson spiritueuse.

Une douce chaleur se fait d'abord sentir à l'estomac, puis se répand dans tout le corps; les forces se raniment, un sentiment de bien-être et d'alacrité s'empare de l'individu, qui sent doubler sa vivacité d'esprit, son courage, sa puissance musculaire et sa virilité. Cette exaltation^ s'accompagne d'une gaieté loquace et expansive. Au milieu des impressions agréables (fui le pénètrent, l'homme, comme au travers d'un prisme enchanteur, ne voit plus guère que l'aspect riant des choses. Heureux, il devient indulgent pour le monde extérieur et pour ses semblables, dont il recherche la société et auxquels il prodigue des marques d'amitié ou de tendresse.

Plus tard la perversion fonctionnelle succède à la simple exaltation. Une sorte de fièvre artificielle s'empare du buveur. En même temps que son visage s'enlumine et que ses artères battent avec force, il commence à devenir moins maître de sa pensée et de sa volonté, ainsi que de ses mouvements. C'est alors qu'oubliant toute retenue, il livre ses secrets les mieux gardés, ou dévoile ses turpitudes les plus honteuses, justifiant l'adage : in vino veritas. Tel devient érotique, tel autre violent et querelleur ; un troisième étale les théories les plus subversives ou témoigne des instincts les plus pervers; chacun selon son caractère naturel, un moment dépouillé du manteau d'emprunt de l'éducation. Il survient tantôt un délire expansif ou lypémaniaque, tantôt un délire furieux qui pousse aux tentatives les plus criminelles. Par bonheur Y ivresse, enchaînant la force musculaire, rend plus difficile la perpétration de ces actes et plus aisée la défense. La station est mal assurée, la marche chancelante, les mains sont tremblantes et maladroites. Quelquefois des nausées et des vomissements mettent fin au paroxysme d'excitation, ordinairement suivi d'un besoin irrésistible de sommeil. Enfin, au bout de quelques heures à' incubation, le malade se réveille baigné de sueur, se plaignant de mal de tête, de dégoût pour la nourriture, d'une soif ardente avec langue sale et bouche pâteuse, et de lassitude ou courbature générale. Toutefois il s'en faut bien. que l'orage s'apaise toujours subitement pour faire place à un calme complet. Dans le décours des accidents alcooliques, les étapes sont quelquefois aussi bien marquées que dans la période d'augment, et les sujets repassent, mais dans un ordre inverse, par la série des états morbides qu'ils ont parcourue d'abord avant d'aboutir à l'ivresse comateuse. En ce cas, on observe une phase intermédiaire plus ou moins prolongée dans laquelle le malade est atteint d'un délire joyeux et expansif, plus souvent triste et maussade, qu'il importe de ne pas confondre avec le delirium tremens proprement dit. Celui-ci succède à l'empoisonnement alcoolique, qui en est l'occasion, après un intervalle de scdation apparente, et me paraît dépendre de la privation de l'excitant anormal ; tandis que le délire de retour a pour condition la présence dans l'économie d'une proportion encore considérable d'Alcool. Quand la dose d'Alcool ingérée est vraiment excessive, il en résulte des accidents toxiques beaucoup plus graves, consistant

surtout en une congestion plus ou moins violente des centres nerveux, et caractérisés soit par des symptômes convulsifs épileptiformes, soit par des phénomènes de résolution et de coma, avec contraction ou plus souvent dilatation pupillaire, lenteur des mouvements respiratoires et cardiaques, analgésie et anesthésie plus ou moins complètes. La terminaison par la mort n'est pas rare, surtout lorsque l'action du froid vient s'ajouter à i'hypérémie encéphalique.

En définitive, trois degrés principaux avec des nuances intermédiaires doivent être reconnus dans les troubles fonctionnels engendrés extemporanément par les liqueurs spiritueuses : 1° Vébriété légère, marquée par l'excitation et la gaieté; 2° Vivresse confirmée, s'accompagnant de perte du libre arbitre, de délire, de titubation, d'assoupissement, etc. ; 3° Vivresse comateuse ou apoplectique, parfois éclamptique. Telles sont les trois formes de V alcoolisme ai au.

Des affections secondaires dérivent de ces effets primitifs. Notons l'embarras gastrique anciennement signalé par les observateurs, et l'ictère vulgaire ou biliphéique, sur lequel l'attention s'est fixée récemment (Leudet, etc.), ainsi que l'ictère hémaphéique avec ou sans état typhoïde (Gubler); ou bien un flux biliaire et différents troubles gastro-intestinaux, sans compter le delirium t remens, qui ne se rencontre dans l'alcoolisme aigu qu'à titre d'exception, tandis qu'il constitue l'un des accidents habituels de l'alcoolisme chronique ravivé par un dernier excès.

Les autres affections auxquelles exposent davantage les habitudes invétérées d'ivrognerie sont les dyspepsies et les gastrites; les hépatites et surtout la cirrhose; les pneumonies: le diabète albumineux et les lésions rénales de Bright; enfin les altérations des centres nerveux avec manie, imbécillité ou démence, épilepsie ou paralysie. Processus inflammatoires, désordres nutritifs ou plastiques, transformations régressives de tissus: voilà ce qu'on trouve au fond de la plupart de ces états morbides, lesquels ne nous intéressent ici que d'une manière indirecte.

Les lésions cadavériques observées chez les sujets qui succombent aux accidents de l'alcoolisme aigu sont les suivantes : rougeurs, ecchymoses, rarement infiltrations purulentes des parois stomacales; congestion rénale, réplétion générale du système vasculaire sanguin des centres nerveux, ainsi que des principaux troncs veineux aboutissant au cœur; hypérémie avec coloration rouge intense des poumons (Devergie et Gasté); apoplexies pulmonaires et hémorrhagies méningées (Tardieu) ; rougeur des bronches, broncho-pneumonies (Gasté, Béranger-Féraud); cœur et gros vaisseaux remplis d'un sang noir, liquide, mélangé de petits caillots peu consistants et chargé de gouttelettes huileuses.

Ces altérations, auxquelles Roudanousky ajoute le changement moléculaire de la myéline des tubes nerveux, qui prend l'aspect de points brillants, ressemblent singulièrement à celles de l'asphyxie par des gaz irrespirables. L'ana-

logie se poursuit dans les effets directs de l'Alcool sur le sang extrait de la veine ou bien en circulation dans l'animal vivant. La crête d'un coq empoisonné par l'Alcool devient bleuâtre, de rutilante qu'elle était auparavant (Bouchardat et Sandras), et si l'on verse de l'Esprit-de-vin dans le sang d'une saignée, on empêche la coagulation de ce dernier, qui devient aussitôt noirâtre et dont les globules laissent exosmoser leur matière colorante (Schultz, Monneret et Fleur y). En rapprochant ces résultats des symptômes de l'ivresse confirmée et surtout de l'ivresse soporale, stupide ou comateuse, on est conduit à mettre de tels désordres fonctionnels sur le compte de l'anoxémie. L'abaissement de la température, dans les mêmes circonstances, variable depuis 1 degré (Perrin) jusqu'à 2°, 5 et même ?9°,5 (Âug. Duméril et Demarquay), viendrait confirmer cette manière de voir, qui trouverait un nouvel appui dans la diminution absolue et relative, eu égard à l'oxygène absorbé (Lehmann), de l'acide carbonique expiré pendant que les sujets sont influencés par l'Alcool (Prout, Bocker, Chambers, Ludg. Lallemand, M. Perrin et Duroy). Selon Vierordt, cet abaissement quantitatif du gaz carbonique durerait environ deux heures. Il se prolonge davantage, d'après les expériences de Perrin, qui Ta d'ailleurs constaté après l'ingestion de doses modérées de boissons spiritueuses, et au milieu de conditions physiologiques. J'essayerai plus loin de préciser davantage et d'interpréter cette particularité.

Par quel procédé l'Alcool arrive-t-il à produire des phénomènes asphyxi- €|ues? A une époque où ce composé passait pour n'avoir d'autre rôle dans l'économie que celui d'un aliment respiratoire par excellence (Liebig, Duchek, etc.), Bouchardat crut pouvoir expliquer les entraves apportées à la respiration, en disant que l'Alcool, plus combustible, détourne l'oxygène à son profit et l'empêche de révivifier les globules sanguins. Mais cette substance ternaire est loin d'exercer sur l'oxygène une si puissante attraction, car il est démontré maintenant qu'elle s'exhale en nature parles principaux émouctoires, notamment par la respiration, où son odeur la fait aisément reconnaître.

On a constaté la présence de l'Alcool dans les gaz expirés (Bouchardat et Sandras, Ludg. Lallemand, M. Perrin et Duroy), dans la sérosité des ventricules cérébraux (Wepfer, Schrader, Ogston, Lallemand, Perrin et Duroy). Ces trois derniers observateurs admettent en outre qu'il s'échappe probablement en majeure partie par la peau et qu'il s'accumule plus encore dans le foie que dans le sang et le cerveau.

De l'ensemble de ces faits Lallemand, Perrin et Duroy n'ont pas hésité à conclure que l'Alcool ne subit aucune oxydation dans la circulation sanguine, opinion peu vraisemblable et qui ne pourrait être prouvée qu'à l'aide d'une équation parfaite, établie entre l'Alcool ingéré et l'Alcool retrouvé dans les sécrétions. Or, ces habiles expérimentateurs n'en n'ont jamais représenté que la moindre partie. De plus, Edm. Baudot, en France, et Hugo Schulinus, en Russie, ont démontré expérimentalement que loin de représenter toute la masse ingérée, l'Alcool éliminé en nature par les sécrétions n'en forme qu'une

fraction assez faible, et que la combustion respiratoire en détruit une proportion beaucoup plus considérable. Sans aller si loin, on doit admettre avec Miaihe, Gallard, Legras, à la suite des anciens observateurs, que l'Alcool est oxydable dans la circulation. Quant à moi, je pense que la destruction en est d'autant plus complète, que la quantité absorbée est plus minime, et que l'Alcool ne passe en abondance au dehors, sans avoir subi d'altération, que lorsqu'il a été introduit à doses immodérées ou toxiques.

Le ralentissement de la combustion respiratoire et de la calorification n'est pas mieux démontré. Il est au contraire manifeste que le corps se réchauffe sous l'influence de doses hygiéniques de boissons spiritueuses, en même temps que l'énergie musculaire est accrue, ce qui éloigne l'idée d'une transmutation de forces et rend probable un accroissement de l'hématose. L'argument contradictoire tiré de la diminution de l'acide carbonique est loin d'avoir toute la valeur qu'on lui prête, premièrement parce que cette diminution est transitoire et ne dure pas au delà de deux heures (Vierordt), secondement parce qu'elle est peut-être due à une propriété signalée en chimie : à l'affinité plus grande du gaz carbonique pour l'Alcool, qui serait capable de le dissimuler et de le retenir dans la circulation (Gubler). Dans cette hypothèse, on expliquerait, en partie du moins, l'excitation produite par de faibles doses., et l'on se rendrait compte de la coloration noirâtre du cruor et des symptômes croissants d'anoxémiequi accompagnent l'alcoolisme aigu intense. En effet, d'une parties expériences de Brown- Séquard mettent en relief les phénomènes d'excitation qui suivent l'accumulation du gaz carbonique dans le sang, et, d'un autre côté, il est facile de comprendre que si l'acide carbonique ne pouvait plus être déplacé par l'oxygène, il rendrait impossible le conflit du gaz comburant avec les hématies ou les aliments respiratoires et déterminerait l'asphyxie progressive.

Avec des doses hygiéniques, cet accident n'est pas à craindre, parce que l'Alcool, réellement combustible dans la circulation (Liebig, Duchek, Bouchardat et Sandras, etc.), se transforme par degrés, et remet au fur et à mesure en liberté de nouvelles proportions d'acide carbonique préexistant.

On suppose que l'Alcool qui s'oxyde dans le sang passe successivement à l'état d'aldéhyde, puis d'acide acétique, et finalement d'acide carbonique; cependant le premier dérivé n'a pu être jusqu'ici retrouvé, et rien ne prouve que l'acide acétique ne reconnaît pas une tout autre origine. Mais puisque le gaz des marais est un produit de la décomposition spontanée des liquides organiques chez l'individu vivant (Gubler et Quevenne), pouvant expliquer, selon moi ces faits singuliers de combustion spontanée observés chez des buveurs de profession, il est permis de supposer que dans l'économie l'Alcool, subissant d'autres dédoublements, se transforme en hydrogène protocarboné, hydrogène et oxyde de carbone, avant d'atteindre le dernier terme de son oxydation. Il y aurait donc lieu de vérifier la présence de ces composés binaires et de l'hydrogène libre cîiez les sujets en état d'ivresse.

L'action de l'Alcool ne doit pas se borner aux globules sanguins. Pour se

rendre un compte exact des phénomènes multiformes de l'empoisonnement par les liqueurs fermentées et distillées, il faut de toute nécessité faire intervenir une influence toxique, directe., sur le système nerveux. Sans être en mesure de préciser cette influence, on peut concevoir comment elle s'exerce, en tenant compte de l'affinité chimique du poison pour les principes immédiats qui entrent dans la composition de l'appareil sensitivo-moteur. L'Alcool imprègne sans doute les corps gras contenus dans les ceilules et les tubes nerveux comme l'alizarine, la matière hémaphéique ou le pigment biliaire s'imbibent dans le périoste et les tissus fibreux. L'absence de l'albumine dans le fluide céphalorachidien favorise cette pénétration .

Il y a donc lieu de penser que l'Alcool parvenu dans le sein de la substance nerveuse devient pour elle un agent d'excitation ou de stupéfaction, suivant la dose, ou suivant la période de l'opération, puisque le coîlapsus succède toujours à i 'excès d'activité.

Ces modifications apportées aux fonctions de l'organe sont-elles simplement l'effet d'une action de présence, ou bien le corps étranger a-t-il à subir, soit une oxydation, soit une autre altération chimique; en d'autres termes, doit-il céder de la matière ou de la force? Je pose la question sans pouvoir la résoudre, attendu que les faits sont incertains et les opinions contradictoires. Si l'on admet avec Lallemand, Perrin et Duroy que l'Alcool traverse inaltéré les voies d'absorption, la masse sanguine et les émonctoires, il faut reconnaître qu'il agit par son seul contact. Si, conformément à l'opinion ancienne, on croit qu'il passe par différents degrés d'oxydation pour aboutir à l'acide carbonique, ou si l'on m'accorde qu'il peut se dédoubler en ses éléments et en corps binaires, il est légitime de chercher dans un échange dynamique ou substantiel la condition causale des symptômes alcooliques. Or ces deux procédés pourraient bien se réaliser concurremment. Il est incontestable aujourd'hui qu'il s'élimine beaucoup plus d'Alcool en nature qu'on ne l'avait pensé ; il paraît également vrai que pendant ce temps-là, l'acide carbonique s'exhale en moindre quantité, mais il ne s'ensuit pas qu'une proportion plus ou moins forte du médicament ne puisse se brûler dans la circulation. Et quand on considère que les sujets adonnés aux boissons spiritueuses mangent peu, tout en déployant parfois une grande activité corporelle, il est difficile de ne pas admettre l'Alcool au nombre des aliments respiratoires, laissant évoluer de la force pendant leur propre destruction. En cette qualité, l'Alcool peut ralentir le travail de dénutrition. Fait-il mieux que le sucre ou les graisses; jouit-il, comme antidéperditeur, de la spécialité d'action que semble lui attribuer Bocker? Cette manière de voir, qui ne saurait être admise sans réserve, puisque, selon Perrin, l'excrétion de l'urée serait plutôt accrue, présente cependant un côté plausible ; seulement il faut aller au delà de l'énonciation pure et simple du fait et, si l'on parvient à établir rigoureusement que l'Alcool entretient à lui seul l'énergie fonctionnelle sans se métamorphoser ni s'amoindrir, il faudra en conclure de ces deux, choses l'une : ou bien qu'il met en jeu des forces demeurées latentes

dans l'économie, ce qui appellerait plus tard la réfection; ou bien que, sans rien perdre de ses attributs chimiques, il s'est cependant démuni, au profit de l'organisme, d'une somme considérable de force qu'il tenait en réserve^ comme fait l'ozone atmosphérique. En ce cas, l'Alcool mériterait une place éminente dans cette classe d'agents thérapeutiques que je propose d'appeler dynamo phores, à côté du Thé, du Café, de la Coca, de l'Oxygène allotropique, etc.

En définitive, l'Esprit-de-vin ingéré en petite quantité stimule vivement la muqueuse de l'estomac et les expansions périphériques de ses nerfs: action topique.

L'excitation transmise par les pneumogastriques (W. Marcel) aux centres nerveux, est répercutée de là sous forme de stimulation cardiaque et de relâchement des capillaires sanguins, avec accroissement de la caloricité : action sympathique.

Puis l'Alcool est absorbé et va stimuler directement les centres nerveux et les glandes sécrétoires, dont il exalte ou pervertit les fonctions. Mais s'il est introduit dans l'économie à dose massive, il donne lieu à des phénomènes d'anoxémie, de torpeur, d'anesthésie et de paralysie, parfois terminés par la mort : action générale on diffuse.

Substances synergiques, auxiliaires. — Les liqueurs fermentées qui doivent à l'Alcool leur principale efficacité se comportent naturellement de même, à l'intensité près. Les stimulants difïusibles, notamment les essences et les principes aromatiques des vins connus sous le nom à' Et, tiers œnanthiques, sont aptes à produire les effets de la période d'excitation de l'alcoolisme aigu. Ces mêmes agents, y compris l'Ammoniaque, poussent à la diaphorèse. L'acide carbonique et le protoxyde d'azote déterminent une ébriété passagère. Les substances fortement hydrocarburées , telles que l'Éther , le Chloroforme, l'Amylène, possèdent à un plus haut degré que l'Esprit-de-vin les propriétés anesthésiques. Enfin l'Opium est synergique de l'Alcool, an point de vue de l'action congestionnante et des propriétés hypnotiques. La chaleur est aussi un excellent auxiliaire pour l'Alcool dans la plupart des cas.

Substances antagonistes, incompatibles. — Antidotes, contrepoisons. — Les réfrigérants de toutes sortes, les astringents, les tonique vaso-moteurs, tels que la Quinine, la Belladone, la Digitale, contrarient les effets de l'Alcool. Il vaut mieux par conséquent ne pas les administre concurremment dans un but thérapeutique.

L'Ammoniaque, *qui est un stimulant diffusible, passe néanmoins à bon droit pour dissiper les fumées du vin dans la période d'ivresse stupide ou comateuse. Peut-être parvient-elle, en qualité de gaz éminemment soluble, à déplacer les vapeurs spiritueuses et à déterminer leur expulsion, opération probablement facilitée par les modifications que l'Ammoniaque imprime aux globules sanguins dont elle détermine aisément la dissolution. Elle réussit mieux encore, je pense, à réveiller le système nerveux quand celui-ci est plongé dans la torpeur alcoolique. Mais si la congestion sanguine est très-intense, le sulfate de

66k ALCOOLS, ÉTHERS, CHLOROFORME.

quinine et les préparations de digitale trouvent aussi leur emploi rationnel, même dans l'intoxication aiguë.

Usages. — A l'extérieur, l'Alcool est employé comme réfrigérant, ajouté à l'eau froide, pour lotions et ablutions, instantanées ou prolongées, selon qu'on se propose d'exciter une réaction locale ou d'amener l'abaissement progressif de la température et le resserrement soutenu des capillaires sanguins, comme dans les brûlures au premier degré (Valœus), les contusions, l'érysipèle (Lanzoni, Harris, James). On s'en sert à haute dose, comme stimulant ou irritant, pour faciliter la résolution des épanchements et des engorgements froids : ainsi, dans les entorses, les ecchymoses, les foyers sanguins traumatiques, les hypertrophies mammaires ( Brocîie, etc. ) ; les tumeurs synoviales du poignet, etc. (Houzelot, Nélaton); à doses faibles, comme astringent-, pour bassiner les surfaces excoriées, phlogosées, saignantes ou suppurantes, et dans les mêmes cas, à titre de tonique.

Il réussit contre les ophthalmies catarrhales, contre les angines et les stomatites subinflammatoires, pultacées, couenneuses ou gangréneuses, ainsi que contre les ulcères de mauvaise nature, grisâtres et mollasses, saignants et iongueux, atteints de diphthérie ou de pourriture d'hôpital.

De tout temps, depuis sa découverte, l'Alcool a servi pour le pansement des plaies même récentes (Arn. de Villeneuve, Guy de Ghauliac, Ambroise Paré, Lapeyronie, Larrey, etc.). Mais Batailhé et Guillet ont remis en honneur cette méthode qui favorise la réunion par première intention, diminue la suppuration et modère les bourgeons charnus, prévient la fétidité et garantit contre les infections putride et purulente (Nélaton, Ghédevergne, Gaulejac, etc.).

L'Alcool plus ou moins dilué sert en injections pour la cure radicale de l'hydrocèle (Laugier, Dupierris, Ad. Richard). Jobert (de Lamballe) a introduit avec succès de l'eau alcoolisée dans le péritoine pour guérir une ascite. Enfin, on emploie quelquefois l'Alcool concentré, soit pour cautériser un nerf dentaire douloureux, ou pour arrêter une hémorrhagie de l'alvéole et dans quelques cas analogues; soit pour détruire les parasites végétaux ou animaux dans les affections cutanées.

L'Alcool échauffé et réduit en vapeur sert à stimuler la périphérie cutanée et à provoquer la fluxion sanguine et la sudation dans le but de guérir les névralgies et les rhumatismes, ou les engorgements chroniques froids, de dissiper l'anasarque des extrémités.

A l'intérieur l'Alcool remplit aussi de nombreuses indications. Comme stimulant diffusible elsudoriftque, l'Alcool est utile dans les états d'atonie, de langueur et d'épuisement. Par la fièvre qu'il excite, il s'oppose à l'absorption des miasmes, des liquides septiques ou venimeux, principalement à la résorption purulente ou putride, en même temps qu'il favorise l'issue des principes morbigènes par la transpiration, l'exhalation pulmonaire et même par les urines. 11 est fréquemment usité dans les affections à frigore, dans la période de dépression ou de concentration. Il rend les mêmes services à l'approche de

accès de fièvre intermittente ou même pendant le stade de froid, et devient ainsi un auxiliaire des antipériodiques proprement dits, qu'il pourrait même suppléer dans quelques cas. Pour réussir, il faut employer des doses enivrantes (Lanzoni, Albrecht, J. Guyot, Leriche, Hérard, etc.). L'ivresse alcoolique semble avoir été favorable dans un certain nombre de cas de tétanos (Hippocrate, Baldwin, Hutchinson, Collis, "Wilmott, eic.) et de morsures de serpents venimeux (Faterson, de la Gironnière, War, etc.). On a conseillé l'Alcool dans l'empoisonnement arsenical (Rognetta, Larue), mais il rendrait des services dans tous les empoisonnements caractérisés par le collapsus et i'algidité, ainsi que dans toutes les affections spécifiques ou autres qui donnent lieu aux mêmes symptômes : de ce nombre sont la péritonite par étranglement berniaire ou par perforation intestinale, la péritonite puerpérale, la dysenterie grave, le choléra nostras ou de cause banale, le choléra indien ou de nature épidémique. Dans cette dernière maladie où ils sont d'un usage vulgaire depuis les recommandations de Magendie, les spiritueux associés à l'opium font merveille au début, quand la réfrigération et la teinte cyanique ne sont pas encore très -prononcées ; ils sont moins efficaces plus tard et deviennent impuissants lorsque I'algidité est extrême, ou nuisibles dès que la réaction se prononce (Gubler).

Gomme hypnotique, l'Alcool est appelé à rendre des services chez les anémiques et chez les sujets pâles et froids dont les vaisseaux capillaires sont fortement et continuellement rétractés. En stimulant l'estomac à titre d'irritant et de substance alimentaire, il contribue parfois plus efficacement que l'opium à déterminer la congestion des centres nerveux, qui est la condition au atomique du sommeil.

Bien qu'il soit réellement anesthêsique 9 l'Alcool ne constitue pas un moyen pratique de produire l'insensibilité, car il faudrait en pousser l'action jusqu'à la stupeur et au coma, ce qui serait long à produire et d'un effet incertain. Néanmoins on a proposé l'ivresse pour faciliter la réduction des luxations.

En qualité à' hémostatique interne, l'Alcool a trouvé son utilité dans plusieurs circonstances où les astringents, le froid, les cinétiques et les différents procédés connus d'arrêter les hémorrhagies avaient échoué et laissaient la vie en péril. On l'a spécialement administré contre les métrorrhagies puerpérales (Ingleby, Campbell, Maximin Legrand, Debout, Fajot), ou provoquées par des corps fibreux (Béhier). Je l'ai employé avec succès dans l'hémoptysie, et Faure a obtenu la guérison d'un purpura hœmorrhagica en plongeant le malade dans un état d'ivresse permanente. Cette application complètement empirique et en apparence paradoxale, puisque la dilatation des vaisseaux et l'accroissement d'énergie cardiaque sont des circonstances reconnues favorables aux ruptures des capillaires et aux écoulements sanguins, cette application, dis-je, peut néanmoins se justifier aux yeux de la science par les considérations suivantes. Dans certains cas, l'issue du sang hors de ses canaux est facilitée, non-seulement par ses qualités api astiques, mais aussi par son défaut d'adhésion aux

parois vasculaires. Or ces conditions, en rapport avec un état de pâleur et de réfrigération des tissus, peuvent changer d'un instant à l'autre sous l'influence d'agents capables de produire, soit un mouvement fébrile, soit une légère fluxion irritative locale. Parmi ceux qui sont sujets à des épistaxis nasales, quelques-uns ont pu observer que le stillicidiurn est annoncé par une sensation de fraîcheur et de retrait de la muqueuse, tandis que le retour de la chaleur dans l'intérieur des narines et du gonflement normal de la membrane vasculaire qui les tapisse coïncide avec la fin de l'hémorrhagie. Il en est de même pour l'utérus, dont la surface interne laisse parfois exhaler du sang quand elle est le siège d'une simple hypérémie passive, mais non plus lorsque survient une légère phlogose. Dès lors on comprend que la tendance hémorrhagique pourra être contrariée par l'emploi de moyens pouvant exciter la fièvre ou déterminer une irritation locale, d'où résulte un accroissement de la plasticité sanguine et une adhésion plus grande des globules aux parois des vaisseaux, peut-être même une moindre friabilité de ces parois. Joignez à cela l'excitation des fibres musculaires de la vie organique résultant de la présence de l'Alcool dans le sang, et de celle d'une plus forte proportion de gaz carbonique qui s'y trouve retenue, et vous aurez, à mon avis, l'explication des propriétés exceptionnellement hémostatiques des alcooliques, de l'opium et des stimulants diffusibles, dont l'indication n'existe en conséquence que dans la diathèse hémorrhagique et les hémorrhagies primitivement ou secondairement passives, accompagnées d'anémie locale et générale, avec diminution de la ca- Soricité et des autres phénomènes d'éréthisme vasculaire, mais dont l'opportunité se manifeste surtout quand de telles hémorrhagies ont pour siège des organes richement doués de fibres contractiles de la vie organique.

Les alcooliques ont reçu dans ces derniers temps des applications bien autrement importantes, et jusqu'ici contestées, dans la grande classe des maladies inflammatoires et fébriles. R. Bentley Todd, suivi -par Anstie, Brinion et nombre d'autres praticiens distingués, en a fait la base du traitement ordinaire de ces affections, par ces motifs que la maladie guérissant par une évolution naturelle et nullement par l'influence directe d'un agent thérapeutique quelconque, le rôle du médecin doit se borner à soutenir les forces assez longtemps pour que l'organisme se débarrasse et de la matière morbifique et des lésions qu'elle a pu engendrer. Il semble, d'après cela, que le célèbre promoteur de la doctrine nouvelle réduise à une question d'hygiène le traitement de la plupart des maladies aiguës et supprime d'un seul coup la médication proprement dite. Il n'en est rien cependant. L'Alcool n'est pas seulement, aux yeux de Todd, un aliment préférable à la viande crue de Bennett, parce qu'il pénètre plus aisément dans l'économie, et que, tout en fournissant un combustible à l'hématose, il exerce sur le système nerveux une action stimulante favorable au maintien des forces vitales; c'est aussi un véritable médicament capable de calmer le système nerveux, d'abaisser le pouls et la température, de procurer un sommeil paisible, et de conjurer le délire ou de le dissiper, s'il existe.

En Angleterre même, les idées de Todd ont rencontré de nombreux opposants (Marcet, Edward Smith, Tweedie, Gairdner, Mn rebison). Parmi nous, ceux qui les ont adoptées en grande partie (Béhier, Legras, Gingeot, etc.) ne vont cependant pas jusqu'à vouloir que l'Alcool devienne l'unique moyen de traitement des phlegmasies et des pyrexies ; maisil est facile de voir que plusieurs inclinent à lui accorder irop d'importance, bien que les faits cités à l'appui soient loin d'avoir tous une valeur probatoire.

Assurément l'Alcool peut donner tous les résultats signalés par Bentley Todd, mais non pas indifféremment, il s'en faut bien, dans tous les cas de phlegmasies ou de fièvres contre lesquelles on le croit un remède souverain : l'administrer aveuglément dans toutes les maladies aiguës, c'est s'exposer à une foule de mécomptes.

L'Alcool, en effet, ne peut que nuire dans la fièvre inflammatoire franche et intense, caractérisée non-seulement par l'accélération du pouls et l'exaitation de la température, mais encore par l'excès de la combustion respiratoire, la dénutrition rapide et l'extrême abondance de l'urée et des produits de la dénutrition dans la sécrétion rénale. Dans cette espèce de fièvre, le malade recherche le froid, repousse le vin et les aliments; il n'a d'appétence que pour les boissons aqueuses, acidulés, rafraîchissantes, et parfois il n'accepte que de l'eau pure. On doit obéir à son instinct. Mais il existe une autre espèce de fièvre que j'ai le premier décrite, dans laquelle on brûle peu, malgré l'élévation de la température, parce que la majeure partie de la force mise en jeu par la combinaison de l'oxygène avec le sang évolue sous forme de chaleur sans se fixer dans la substance musculaire ou nerveuse. L'urine contient peu d'urée, dernier terme de la combustion des substances albuminoïdes, mais elle renferme une proportion hypernormale d'acide urique et de matière grasse, et de plus beaucoup d'albuminose, de l'albumine proprement dite et de la matière colorante bleue : substances à peine oxydées ou tout à fait incomburées. Dans cette forme qui se résume en ces deux mots : perversion fonctionnelle, et qui tend à radynamie, les alcooliques peuvent rendre des services considérables, soit en apportant un aliment respiratoire et ralentissant la dénutrition, soit en rendant agissantes des forces radicales à l'état latent, soit en cédant à chaque instant au système nerveux la force qui lui manque.

Ainsi les alcooliques sont inutiles ou dangereux dans la vigueur du rhumatisme articulaire aigu, surtout lorsqu'il est compliqué de phlegmasies viscé raies, dans l'angine tonsillaire phlegmoneuse et très- fébrile, dans la fièvre péripneumonique intense, dans la période d'éruption de la scarlatine et de la variole franches, et dans quelques cas analogues. Ils conviennent au contraire, de même que l'opium, dans le rhumatisme subaigu se passant presque à froid; dans les angines malignes, principalement quand elles sont peu fébriles; dans le décours de certaines pneumonies qui traînent en longueur ou dans les pneumonies à forme typhoïde, dans la dothiénentérie rappelant la fièvre lente nerveuse d'Huxham, ou bien accompagnée d'une profonde adynamie; dans cer-

laines scarlatines anomales; dans certaines varioles hémorrhagiques ou dont l'éruption avorte par défaut de stimulation, et ainsi de suite. Monneret, Béhier et Slokes prescrivent le vin à doses assez généreuses dans l'adynamie typhoïde. Cette pratique, qui est aussi la mienne, tend à se répandre de plus en plus.

De même les spiritueux sont redoutables dans la méningite, la périencéphaliie diffuse, et généralement dans les phlegmasies des centres nerveux ainsi que dans le délire qui en est une manifestation; mais, en revanche, ils font merveille contre les anémies et les asthénies cérébrales et contre le délire, reconnaissant des conditions semblables dans le cours des maladies aiguës. Le délire nerveux des fièvres graves et celui qui succède aux grandes opérations sont également justiciables de l'Alcool. Seulement, comme les pyrexies telles que l'érysipèle, la fièvre typhoïde, etc. , se compliquent des deux sortes de délire, il est nécessaire avant d'agir de chercher à quelle espèce morbide on a affaire. Si le visage est enluminé, la tête brûlante, si les pupilles sont étroites et les yeux injectés, il est probable que c'est un délire symptomatique d'une hypérémie ou d'une phlogose cérébrale, et auquel convient le traitement antiphlogistique. C'est au contraire un délire dit nerveux, si les yeux et le visage sont pâles et frais, si les pupilles sont moyennes ou un peu grandes ; dans ce cas les alcooliques sont indiqués. Dans le doute on devra encore y recourir de préférence, en procédant avec réserve et par tâtonnement, à l'aide de petites doses répétées.

Les boissons spiritueuses sont éminemment utiles au début des maladies à frigore, lorsqu'il n'existe encore que de la courbature, du malaise, de l'impressionnabiîité pour le froid et des frissonnements légers alternant avec des chaleurs fugaces. Dans cette période de concentration, semblable au premier stade d'un accès de fièvre intermittente, l'Alcool incorporé dans un breuvage chaud excite la circulation et la caîorification et provoque une diaphorèse salutaire. On peut quelquefois faire avorter de la sorte une phlegmasie thoracique grave; en tout cas, le moyen, qui est d'un usage populaire, est généralement utile, parce qu'il favorise le mouvement d'expansion indispensable à l'évolution régulière des phénomènes morbides et qu'il accélère ainsi la terminaison du mal.

Depuis longtemps les médecins de la Grande-Bretagne soumettent les ohthisiques à l'usage de doses considérables d'Eau-de-vie; les avantages qu'ils en ont retirés dans les cas de phthisie torpide ne justifient pas l'emploi abusif qui se fait de ce stimulant dans toutes les formes quelconques de celte cruelle affection. Le professeur Fuster (de Montpellier) préconise contre la tuberculose pulmonaire la combinaison du régime de la viande crue avec le traitement alcoolique.

L'Eau-de-vie arrête assez souvent les vomissements des tuberculeux (Tripier) et parfois ceux des femmes enceintes (Lanzoni, etc.). Elle calme certaines entéralgies ou coliques nerveuses et certaines gastralgies de formes spasmodique ou crampoïde (Gubler).

Enfin, Oyde Salter déclare que le Gin et le Whisky à hautes doses et pris dans un peu d'eau très-chaude, suspendent absolument les accès d'asthme. Il est probable que ce moyen, de même que l'iodure de potassium, réussit spécialement contre les névroses respiratoires aslhéniques.

Modes d'administration et doses. — L'Alcool s'emploie à l'extérieur sous forme de lotions, de fomentations, d'injections et d'applications topiques dans des pièces de pansement. On se sert d'Alcool tantôt à U0° Cartier (95° centésimaux), tantôt à 33° Cartier (85° centésimaux), et sous des états de plus grande dilution. Un pinceau chargé d'Alcool à 40° peut servir à toucher des plaies empoisonnées ou ichoreuses, putrilagineuses, affectées de gangrène, de pourriture d'hôpital, de diphthérie infectieuse. Moins concentré l'Alcool sert à stimuler les plaies atones ou qu'on veut pousser à une cicatrisation rapide; il suffit également à échauffer la peau au niveau des régions qui sont le siège d'un engorgement chronique ou d'un épanchement séreux. Des fomentations alcooliques sur le scrotum ont pu guérir l'hydrocèle (Pleindoux).

Cette même affection est plus souvent traitée par la méthode des injections. Ad. Richard introduit dans la tunique vaginale seulement 5 grammes d'Alcool froid à 3fc° Baumé. On a injecté aussi de l'Alcool fort dans les narines et dans l'utérus, pour arrêter les hémorrhagies. Dans le péritoine, Jobert (de Lamballe) n'a porté que de l'eau alcoolisée.

Une mixture d'Alcool à 33°, 200 grammes, avec 100 grammes d'eau, peut être employée en collutoire contre les stomatites ulcéro-membraneuses et 1 scorbutiques, en gargarisme contre les angines malignes accompagnées de diphthérie, de spbacèle ou de putrilage. On prépare encore des lavements de vin, d'Alcool dilué, ou mixtes : 2 parties de Vin et 1 partie d'Eau-de-vie (Debout), contre les métrorrhagies.

Les fumigations alcooliques se font avec de la vapeur se dégageant par la chaleur d'une masse d'Alcool en ébuïlition et amenée par un tube dans une boîte où le sujet se trouve enfermé jusqu'au cou, ou bien sous les couvertures du lit dans lequel il couche. Quelquefois on se contente de faire arriver au contact du corps les produits gazeux de la combustion d'une lampe à Alcool.

A l'intérieur, on ne pourrait donner l'Alcool pur qu'en très-petite quantité à la fois, dans un cas d'urgence, pour dissiper une syncope ou conjurer une attaque d'apoplexie. C'est habituellement l'Alcool affaibli, de 16° à 22° Cartier, ou Eau-de-vie dont on fait usage. On en fait prendre comme stimulant diffusible et inébriant de 50 à 200 grammes par jour, à doses fractionnées.

Todd administre toutes les heures, toutes les deux heures, ou à des intervalles plus longs, une cuillerée à thé ou une cuillerée à soupe d'Eau-de-vie étendue d'eau. Béhier assigne au liquide médicamenteux une composition plus précise, savoir : 80 à 120 grammes ou même 150, 200 et 300 grammes d'Eau-de-vie ordinaire à 20° Baumé ou 56° Gay-Lussac, additionnée de 80 à 100 grammes d'eau édulcorée.

La formule suivante me paraît donner une potion suffisamment énergique, d'un goût agréable ou du moins tolérabîe pour la plupart des malades ; elle a de plus l'avantage d'être facile à retenir.

A prendre par cuillerée à une, deux ou trois heures de distance.

La dose quotidienne d'Alcool doit quelquefois être doublée; en ce cas il convient de doubler auss i la quantité d'eau qui sert à l'affaiblir.

La méthode des inhalations serait applicable à l'Alcool aussi bien qu'aux autres substances volatiles. On se grise en respirant des vapeurs spiritueuses. Ce serait même le meilleur moyen d'obtenir des phénomènes toxiques, pourvu que l'air atmosphérique fît presque entièrement défaut. En conséquence, si l'on avait intérêt à produire l'ivresse et l'insensibilité alcooliques, on pourrait soumettre les sujets aux émanations d'Alcool absolu à l'aide d'un appareil approprié.

En pharmacie, l'Alcool sert de véhicule à un grand nombre de principes actifs dans les préparations connues sous les noms d'esprits, à'alcoolés , à'alcoolatures et de teintures alcooliques, de même que dans les vins médicinaux. Sous ces formes il se prend d'ordinaire en trop petite quantité pour acquérir une importance physiologique ou thérapeutique. C'est ainsi que dans la teinture alcoolique de digitale, l'action stimulante du dissolvant est insignifiante en comparaison des effets toniques et sédatifs du principe immédiat.

ÉTHEK. SCLFURIfgdE, jEther sulfuricus.

Angl. Sulphuric Ether. — Ail. Schwefelàther, JSaphta Vitrioli.

VÉther sulfurique, Ether hydratique (Chevreul), ou Oxyde d' ' Ethyle (C4H90)., est un liquide d'une extrême fluidité, excessivement volatil, d'une odeur suave particulière, très-pénétrante et très-forte, d'un goût chaud et piquant. Il est éminemment inflammable, et sa vapeur répandue dans l'air atmosphérique constitue un mélange détonant. Exposé à l'air et à la lumière, TÉther se transforme partiellement en eau et acide acétique. Celui des pharmacies renferme habituellement de l'eau et de l'alcool en proportion parfois considérable, quelquefois de l'huile de vin pesante et de l'acide sulfureux ou de l'acide sulfurique, quand il n'a pas été bien rectifié. Pour les usages médicaux et surtout pour obtenir l'anesthésie, il est indispensable de le purifier suivant le procédé d'Adrian et Regnauld.

L'Éther est soluble dans 9 parties d'eau et dans l'alcool en toutes proportions. Il dissout le brome et l'iode, un peu le soufre et le phosphore, trèsbien les huiles volatiles, assez bien la plupart des substances grasses et résineuses, quelques alcaloïdes végétaux, l'urée, le caoutchouc et le fulmicoton.

potion alcoolique ou illico (Gubler).

Alcool rectifié à 85° Gay-Lussac (33° Cartier)

Eau de fontaine.

Sirop simple

50 gram.

ÊTHER SULFURIQtJE. 671

Mélangé avec le sang qui v ient d'être extrait de la veine, il lui donne une couleur foncée avec la consistance de la gelée de groseille.

Action physiologique. — Les effets locaux de l'Éther, comme ceux de l'alcool, varient suivant les conditions anatomiques de la région et la durée d'application.

Sur une muqueuse ou sur la peau excoriée, il donne lieu à une sensation de chaleur ou de cuisson suivie d'une obtusion ou d'une suppression de la sensibilité locale. Simpson et Nunneley ont obtenu l'anesthésie de la partie immergée, chez les animaux inférieurs pour qui la peau est un organe de respiration. Les nerfs périphériques dénudés et mis en contact avec l'agent anesthésique perdent leur sensibilité dans le point touché et au-dessus (Flourens, Serres, Longet). Sur la peau revêtue de sa couche protectrice, l'Éther ne donne, directement et par lui-même, qu'une modification insignifiante de la sensibilité; s'il est confiné, il produit une légère chaleur, mais ordinairement il ne donne lieu qu'à une impression de froid en rapport avec un abaissement plus ou moins considérable de la température. En activant l'évaporation à l'aide d'un courant d'air poussé par un éventail, un soufflet ou l'appareil de Guérard et en prolongeant suffisamment le contact, on fait^palir et blanchir la peau (Follin et Leconte), et descendre progressivement la température de la région depuis 37°, ce qui est la normale, jusqu'à 15°, 10°, 0° et plus bas encore. Il en résulte alors une véritable congélation, parfois suivie d'une eschare assez étendue (Lawson, de Middlesex). Avant même d'atteindre le degré de la gélivure, les parties soumises à la réfrigération par l'Éther perdent leur sensibilité aussi bien qu'à la suite de l'action du froid telluriqne ou atmosphérique ou d'un mélange réfrigérant. L'anesthésie locale obtenue de la sorte peut être absolue.

Quelques gouttes d'Éther introduites dans les voies digestives occasionnent sur leur passage, avec les modifications spéciales du goût et de l'odorat, une forte impression de chaleur bientôt suivie, par propagation centripète et par action réflexe, d'un sentiment de roboration et d'excitation cérébrale aussi prompt à se dissiper qu'à naître. Avec des doses fortes (Trousseau en a avalé 6 grammes d'un coup), les effets locaux s'exagèrent énormément, et l'on voit survenir, après une légère excitation sensorielle et quelques phénomènes d'ébriété fugace, des symptômes de torpeur mieux caractérisés et plus durables du côté des sens spéciaux et du toucher, ainsi que du côté de l'intelligence et de la motricité. Tputcela s'évanouit au bout d'une heure et fait place (Trousseau et Pidoux) à un grand bien-être, à une réfocillation fort salutaire et à un appétit extraordinaire. La circulation centrale, la caloricité et la sécrétion urinaire ne paraissent pas notablement influencées (Schwilgué, Trousseau et Pidoux). Le faible étourdissement déterminé par l'Éther ingéré dans l'estomac se transforme en stupéfaction nerveuse, profonde, lorsque cette substance volatile pénètre dans la circulation par les voies respiratoires.

Topiquement, la vapeur d'Éther produit sur la muqueuse bucco-pharyn-

672 ALCOOLS, ÊTHERS, CHLOROFORME.

gienne, ainsi que sur celle des canaux aériens et sur les vésicules pulmonaires, des phénomènes d'excitation consistant en picotements, chaleur, angoisse et toux, lesquels provoquent de l'agitation et des efforts désordonnés pour éloigner l'appareil et se soustraire à l'influence de l'agent thérapeutique. Bientôt ces phénomènes d'excitation font place à des symptômes d'engourdissement et d'anesthésie véritable dans les mêmes régions : la tolérance s'établit, les inspirations deviennent plus faciles et de plus en plus profondes. Alors une douce chaleur se répand dans tout le corps; il existe des frisonnements nerveux, des fourmillements et une légère exaltation de la sensibilité. Puis il arrive de ces deux choses l'une : ou bien une sorte de bien-être succède à l'état précédent de malaise et d'anxiété, la figure prend un air étonné ou béat; ou bien une vive excitation s'empare du sujet, qui délire, profère des paroles incohérentes et se débat violemment pour échapper aux mains qui l'étreignent.

Cependant la respiration introduisant toujours de nouvelles quantités d'Éther, la pensée s'éteint et ses manifestations se taisent; les traits du visage s'affaissent et la physionomie exprime l'hébétude ou l'ivresse; la vue s'obscurcit, les pupilles se dilatent; les yeux, convulsés en haut, se cachent sous les paupières tombantes, les muscles volontaires sont dans un complet relâchement. A un degré plus avancé, le collapsus atteint les muscles de la vie organique; la respiration est lente, profonde et stertoreuse; le pouls, ordinairement accéléré au début, se ralentit à son tour, cependant il est parfois lent dès l'abord, ou bien il demeure rapide tant que dure l'opération. En même temps que ces phénomènes se manifestent, la sensibilité tactile s'émousse et finit par se perdre à ce point qu'on peut tirer, pincer, piquer et couper la peau, ainsi que les tissus sous-jacents, sans exciter la moindre douleur chez le sujet, qui paraît plongé dans un sommeil comateux.

Six au huit minutes d'aspiration suffisent ordinairement à produire ce résultat. Vient-on à suspendre les inhalations éthérées, les symptômes restent un moment stationnaires, puis le réveil a lieu par degrés, et le patient, parcourant en sens inverse les phases de l'intoxication, retombe dans un délire souvent gai, quelquefois mélancolique, accompagné ou non de mouvements désordonnés. Au bout d'un temps variable de cinq ou six minutes à un quart d'heure, les sujets ont repris l'usage de leurs sens et de leur intelligence, et semblent revenus à l'état normal.

Telle est la marche et telles sont les apparences habituelles del' E 'tkê risme aigu, dans lequel il faut par conséquent distinguer plusieurs phases : 1° la période infiniment courte de la stimulation topique des voies respiratoires, suivie de la sédation des mêmes organes ; 2° celle de Y excitation générale consécutive à l'absorption; 3° la période de stupéfaction de l'ensemble des propriétés sensitives et motrices appartenant à la vie de relation; U° enfin celle de torpeur des fonctions de la vie végétative, avec abaissement de la calorification et de l'hématose, extinction des mouvements respiratoires et paralysie du cœur. En

ÊTHLR SULFU1UQUE. 67 3

négligeant la première, qui est sans importance, on aurait les trois périodes suivantes : ébriété, stupeur, collapsus. Bouisson confond en une seule les trois premières phases et n'en reconnaît que deux en tout, tandis que Snow en admet cinq. Jobert (de Lamballe) et Blandiri divisent l'éthérisme (et non l'éthérisation, qui est le procédé thérapeutique) en trois périodes seulement : 1° période à' exaltation de la sensibilité et des phénomènes psychologiques qui en dépendent; 2° alîaiblissement de la faculté de sentir; 3° abolition du mouvement. Ces deux dernières correspondant à notre seconde division, caractérisée par le mot stupeur.

Au point de vue physiologique pur, Longet partage l'éthérisme en quatre périodes, selon qu'il atteint les lobes cérébraux et le cervelet, la protubérance annulaire, la moelle épinière, ou le bulbe rachidien. A la lésion du cerveau et du cervelet se rattachent les troubles de l'intelligence, et ceux de l'équilibre du mouvement; à celle de la protubérance annulaire, la perte du sentiment et du mouvement volontaire; à celle du cordon rachidien, les mouvements réflexes; enfin la lésion de la moelle allongée explique la cessation des mouvements respiratoires et l'extinction de la vie (Serres, Flourens, Longet). Toutefois les modifications des expansions périphériques du système nerveux et peut-être des muscles eux-mêmes contribuent sans doute aux manifestations symptomatiques. Il en doit être de même des lésions du sang, car de telles lésions existent nécessairement à la suite de l'éthérisation.

On n'est cependant pas d'accord sur leur nature. Tantôt le sang artériel a a été trouvé noirâtre et comme veineux (Amussat, Flourens) ; tantôt au contraire il a conservé sa couleur normale, et le sang veineux lui-même est devenu d'un rouge plus vif et plus clair (Renault). Ces deux aspects exprimant deux altérations différentes peuvent, je crois, se montrer tour à tour, suivant les conditions diverses de l'opération : le premier caractérise l'asphyxie proprement dite ou la privation d'oxygène, et doit apparaître lorsque les sujets ont inhalé de la vapeur d'Éther presque exempte d'air atmosphérique, ou que les mouvements respiratoires ont été dès l'abord fortement entravés, en même temps que la circulation centrale ; le second indique l'absence de l'acide carbonique, et se montre dans les cas d'inhalation mixte, quand le mécanisme de la respiration et de la circulation demeurant intact, l'Éther a pu chasser tout le gaz carbonique résultant de la combustion respiratoire.

Il est démontré en effet que la proportion d'acide carbonique exhalé par la surface pulmonaire pendant l'éthérisation peut s'élever du simple au double, et presque au triple, par rapport à l'état normal (Ville et Blandin) ; ce que Bouisson attribue avec d'autant plus de vraisemblance à un déplacement du gaz carbonique par les courants de vapeur d'Éther, que la quantité d'acide carbonique exhalé ne tarde pas à diminuer quand l'éthérisation se prolonge dix à douze minutes, si bien que les gaz expirés finissent par ne plus en offrir que des traces.

Chez les sujets éthérisés, le sang exhale une odeur d'Éther très-prononcée,

GUBLF.R . .'i3

67^ ALCOOLS, ÉTHEKS, CHLOROFORME.

qui se retrouve probablement dans les différents tissus, et notamment dans les centres nerveux. Le lait s'en imprègne et ies enfants refusent quelquefois le sein (Bouisson).

L'obstacle apporté à l'hématose par la présence d'une grande quantité d'Éther dans la circulation, et dont on a la preuve dans l'état du sang, se révèle également par l'abaissement de la température, qui tombe de 2°, 5 à 3° après une éthérisation de trente à quarante-cinq minutes (A. Duméril et De marquay).

En dehors des symptômes normaux exposés ci-dessus, l'éthérisme présente des accidents et des complications qu'il importe de connaître. Des vomissements surviennent dans un grand nombre de cas, de même que dans l'intoxication alcoolique. Quelquefois les inhalations d'Éther donnent lieu à une excitation cérébrale d'une violence inquiétante, ou bien à des convulsions fortes et prolongées, ou encore à une anoxémie, à une stupeur profonde, à une dépression des actes organiques qui mettent la vie en danger. La mort peut même résulter de ces graves atteintes. Rarement elle arrive par le fait de l'asphyxie, parce que les opérateurs ont le soin de laisser un libre accès à l'air atmosphérique et de ne pas prolonger outre mesure les inhalations. Presque toujours la vie s'éteint dans un état syncopal, par une sorte de sidéra/ion, aneslhésique résultant de l'envahissement du bulbe, et de ce point central appelé nœud vital, par les effets stupéfiants de l'agent anesthésique. Le mot sidération appliqué à cet ordre de faits ne saurait tenir lieu d'une explication, il exprime simplement l'instantanéité du résultat funeste, et ne veut pas dire autre chose que syncope, c'est-à-dire cessation d'action des nerfs respiratoires et cardiaques issus de la moelle allongée. Ce qui fait la différence, eu égard à la syncope vulgaire par asthénie ou par raptus congeslif, ce qui augmente le péril dans l'éthérisme et rend le retour à ia vie presque impossible, c'est la lésion durable du tissu nerveux et la permanence de l'agent toxique dans l'économie. Néanmoins la science n'a enregistré qu'une soixantaine de cas de mort avec l'Éther : l'un est cité par Jobert(de Lamballe); un autre par Nu un, et le rapport de Gayet à la Société médicale de Lyon en mentionne sept, observés dans celte ville. En pareille occurrence, l'autopsie ne révèle pour ainsi dire aucune lésion caractéristique, si ce n'est l'état du sang, qui a été trouvé noir jusque dans le système artériel, ou parfois vermeil dans le système veineux. Cependant Serres a soupçonné l'existence d'une altération de la structure intime du tissu nerveux dont Pappenheim et Good ont démontré la réalité par l'examen microscopique. Selon ces observateurs, la myéline commence par se détacher de la paroi du tube, puis elle se coagule et devient grumeuse.

Comme accidents secondaires à la suite des inhalations éthérées, on signale ia bronchite, la pneumonie, la congestion et l'inflammation du cerveau.

Substances synergiques auxiliairi.s. — En qualité d'excitant et d'antispasmodique, l'Ether sulfurique a pour congénères l'alcool et la nombreuse catégorie des stimulants diffusibles, ainsi que celle des antispasmodiques stimu-

ants ou proprement dits. II sert lui-même d'auxiliaire à un grand nombre de substances médicamenteuses appartenant à ces deux groupes, et parmi lesquelles il suffit de citer le musc et le casloréum. Comme réfrigérant, il se place à côté des substances très-volatiles. Enfin, comme anesthésique, il appartient au groupe des matières carburées binaires ou ternaires, volatiles ou gazeuses, dans lesquelles le carbone est uni avec un ou deux des éléments : hydrogène, chlore, iode et brome, azote ou oxygène. Quand le composé est ternaire, il résulte de la combinaison d'un carbure d'hydrogène avec une petite proportion d'un troisième élément (Nunnelcy, Ozanam). Les synergiques de l'Éther, au point de vue de l'action anesthésiante, sont : le Chloroforme, l'Amylène, l'Éther chlorhydriqueet le Chlorure d'éthyle bichloré, les Éthers iodhydrique, bromhydrique, acétique, formique, cyanhydrique. le Formométhylal, les Éthers nitreux et nitrique, l'Hydrure d'amyle, la Liqueur des Hollandais ou Chlorure de gaz défiant, l'Éthylène perchloré, l'Aldéhyde, le Bisulfure de carbone, la Benzine, l'Acide carbonique, l'Oxyde de carbone, le Protoxyde d'azote, l'Acétone, l'Esprit-de-bois ou Alcool méthylique, le Kérosolène, enfin les Hydrogènes carbonés, et spécialement le Gaz de l'éclairage. La fumée provenant de la combustion de la poussière des Lycoperdon, ou Vesses-de-Loup, doit probablement son action à la présence de l'oxyde de carbone, de l'acide carbonique et de divers produits empyreumaliques.

Surstances antagonistes et incompatibles. — Antidotes, contrepoisons. — Les antagonistes de l'Élhersont, d'une part ceux des stimulants diffusibles en général, c'est-à-dire les acidulés, les rafraîchissants, les astringents, la quinine et les toniques vaso-moteurs; d'autre part, ce sont vraisemblablement les alcaloïdes des Strychnécs, qui stimulent la sensibilité en même temps que l'appareil locomoteur; la picrotoxine, qui s'en rapproche; l'ammoniaque et ses combinaisons avec les acides chlorhydrique, acétique et carbonique, dontl'efficacité contre l'ivresse alcoolique est bien établie; enfin les courants gazeux, non pas de gaz inertes, tels que l'azote et l'hydrogène, capables seulement de chasser du sang et des tissus l'excès de vapeur d'Éthcr, mais ceux des gaz vivifiants : protoxyde d'azote, air atmosphérique, oxygène pur, ordinaire ou allotropique.

Usages. — A l'extérieur, l'Éther sulfurique s'emploie comme réfrigérant et comme moyen de déterminer, soit un certain de^ré d'anémie locale et d'anesthésiedans les phlegmasies de l'encéphale, la céphalée, la migraine, l'inflammation érythémaieuse ou érysipélateuse de la peau, la brûlure au premier ou au second degré, les hémorrhagies nasales (Gintrac), ou celles qui ont lieu parles piqûres de sangsues (Boisseuil); soit la contraction des organes musculeux situés profondément, par exemple dans les engouements herniaires. On l'introduit aussi comme stupéfiant dans les cavités tapissées par une muqueuse : la bouche et les alvéoles dentaires, le conduit auditif externe, pour calmer des douleurs névralgiques. D'ailleurs il est rationnellement indiqué dans les affections douloureuses et spasmodiques qui ne s'accompagnent d'aucun signe d'été-

thisme vasculaire. On lui a cru une efficacité réelle contre ia surdité el, qui plus est, contre la surdi-mutité. Mais si l'Ether injecté dans Je conduit auditif guérit la surdité, ce ne peut être qu'en qualité d'antispasmodique et de stupéfiant, ou bien de stimulant, à moins qu'il n'agisse comme dissolvant du cérumen. En conséquence, il ne saurait être utile que dans les paracousies nerveuses, ou bien dans celles qui dépendent de l'oblitération de l'oreille externe, mais nullement dans les cas où l'impossibilité d'entendre provient d'une lésion de la caisse du tympan ou de l'oreille interne.

À l'intérieur, on le prescrit comme excitant local dans la défaillance, la syncope, la congestion cérébrale; comme anodyn contre la gastralgie et particulièrement contre ia crampe d'estomac, la colique flatulente, le mal de mer, î'hépatalgie simple ou compliquée de calculs biliaires. Par sa présence dans le tube digestif, il contribue aussi à faire périr les helminthes; à ce titre, il fait quelquefois partie d'une mixture ténifuge.

En qualité de stimulant diffusible et d'antispasmodique, l'Éther est journellement usité chez les sujets nerveux qui souffrent de perversion asthénique des actes sensoriaux et moteurs : ainsi chez les hystériques des deux sexes; chez les malades affectés d'asthme nerveux, de dyspnée symptomatique d'une lésion apportant un obstacle mécanique au jeu de la respiration. L'ébriété élhérique convient encore à ceux qui sont tombés dans l'adynamie et la torpeur. Trousseau et Pidouxse louent de l'usage de l'Éther pour exciter la réaction dans la période algide du choléra épidémique; ils pensent que ce médicament peut rendre d'immenses services dans les cas de métastase goutteuse, en conjurant la syncope ou l'apoplexie et faisant cesser le délire ou d'atroces cardialgies. Pinel recommande cet agent dans l'aménorrhée due au spasme utérin, chez les filles nerveuses, et Tissot contre les pollutions nocturnes provoquées par les égarements de l'imagination.

L'Éther comme l'Alcool peut servir à prévenir ou à dissiper les phénomènes du stade de froid des fièvres intermittentes (Desbois, de Rochefort; Ghalleton); son association au quinquina est particulièrement favorable dans les pernicieuses algides (Trousseau et Pidoux). Quant à l'utilité de l'Éther tant vantée par Durande, Sœmmering et Richter dans le traitement de l'affection calculeuse du foie, il faut sans doute la restreindre à l'action antispasmodique et stupéfiante que le remède exerce sur l'appareil biliaire, mécaniquement irrité.

Enfin, comme anesthésique et stupéfiant, l'Éther convient dans certaines formes de délire caractérisées par l'excitation intellectuelle, les actes désordonnés et la disposition au meurtre ou au suicide. En amenant le calme de l'esprit, le repos du corps, un sommeil paisible, il écarte momentanément tout danger pour le sujet et pour son entourage. Son action est également favorable dans les névralgies abirritatives, le tic douloureux, la toux spasmodique de la coqueluche, ainsi que dans les contractures, le tétanos, et, dit-on, dans f hydrophobie.

L'Éther a été le premier agent employé dans le but d'obtenir Panesthésie chirurgicale, par le dentiste américain Morton, à l'instigation de Jackson, qui en avait antérieurement découvert les remarquables propriétés. Quelques chirurgiens lui sont restés fidèles, mais la plupart d'entre eux accordent maintenant la préférence au Chloroforme (voy. ce mot) dans la pratique de la chirurgie et dans celle des accouchements.

Modes d'administration et doses. — L'Éther sulfurique s'emploie à l'extérieur et à l'intérieur de diverses manières : en applications topiques, allusions, injections, en potions, en capsules et en inhalations.

Pour obtenir la réfrigération, on le verse sur la surface à modifier, et l'on active l'évaporation en soufflant à l'aide de la bouche, d'un soufflet de foyer ou d'un appareil spécial. Pour calmer une douleur de dent ou d'oreille, on en imbibe une boulette d'ouate qu'on porte sur la gencive douloureuse ou dans l'intérieur du conduit auditif, selon le cas.

On se sert aussi quelquefois, pour insuffler l'Éther dans l'oreille, d'une petite poire de caoutchouc munie d'un ajutage et dont la cavité renferme une certaine quantité de la substance active. ïl suffit de presser sur la sphère élastique pour lancer dans la cavité auriculaire un jet de vapeur éthérée, si le tube est très-étroit, ou de l'Ether liquide si le calibre en est plus large.

Pour exciter d'abord et calmer plus tard la muqueuse gastrique, on avale cinq ou six gouttes d'Éther imprégnant un morceau de sucre, ou mêlées, soit avec un peu d'eau sucrée, soit avec une infusion aromatique. Les Anglais en prennent bien davantage, puisque la dose ordinaire est d'une, cuillerée à thé pouvant se répéter plusieurs fois à de courts intervalles. Ce mode d'ingestion est désagréable, à cause de l'extrême volatilité de l'Éther sulfurique qui se répand dans la bouche, les fosses nasales et le pharynx. Pour obvier à cet inconvénient, les médecins des États-Unis d'Amérique ont eu l'idée de rendre l'Éther parfaitement miscible aux liquides aqueux à l'aide du blanc de baleine, dont ils ajoutent 12 centigrammes environ à k grammes du principe volatil, ce qui a l'avantage de rendre en même temps ce dernier plus fixe.

Mais Clertan a réalisé un véritable progrès en incarcérant l'Ether sulfurique dans des capsules ou perles, dont chacune renferme environ quatre ou cinq gouttes de liquide. Ces perles, ingérées avec un peu d'eau fraîche, ne crèvent que dans l'estomac, épargnant ainsi le goût et Eodorat des malades.

Le Sirop d'Éther (Boullay) est une excellente préparation dans laquelle le sirop, 16 grammes,, est sursaturé d'Éther, k grammes. Il se donne par cuillerées, chez les enfants, comme antispasmodique. On l'administre souvent en potion à la dose de 10 à 20 grammes.

La Potion antispasnfodique du Codex, ayant pour véhicule les eaux distillées de tilleul et de fleur d'oranger, contient, avec 30 grammes de sirop de fleur d'oranger, 2 grammes d'Ether sulfurique. On y ajoute souvent 15 grammes de sirop d'Opium.

L'Eau éthérée (eau distillée, 8 parties; Élher sulfurique, 1 partie) se prend

678 ALCOOLS, ÊTIÏERS, CHLOROFORME.

à la dose de 20 à 500 grammes par jour. Ou associe quelquefois l'Éther et l'alcool comme dans la Liqueur d' Hoffmann : Ether sulfurique à 56°, alcool à 33° Cartier, ââ 10 parties. Cette mixture se prend à la dose de 10 gouttes à 5 grammes.

Les inhalations d'Éthcr, vantées d'abord dans la pratique de l'aneslhésie chirurgicale, sont maintenant abandonnées pour celles de Chloroforme par l'immense majorité, des praticiens, à cause de leur action plus lente, de la durée plus longue et de l'intensité plus grande des phénomènes d'excitation, enfin de la nécessité d'appareils spéciaux et compliqués pour amener la perte de la nsibilité. L'École de Lyon est à pqu près la seule qui maintienne sa prédilection pour l'éthérisation proprement dite, en se fondant sur la possibilité d'obtenir l'anesthésie aussi complètement et aussi sûrement que par le Chloroforme et sur la complète innocuité du premier agent. Dans ces derniers temps elle a dû cependant reconnaître que plusieurs cas de mort devaient être mis à la charge de l'Éther; mais il n'en reste pas moins démontré que les méfaits du Chloroforme sont incomparablement plus nombreux, et cela seul justifie la répugnance qu'il inspire à quelques personnes, tandis que la plupart des médecins lui accordent au contraire une préférence méritée pour sa rapidité d'action et la simplicité de ses procédés d'inhalation.

Pour donner l'anesthésie, l'Éther sulfurique exige l'emploi d'un appareil plus ou moins compliqué, analogue d'aspect et de construction avec ces pipes monumentales de l'Orient appelées narghilehs. Il se compose d'un réservoir, d'un tuyau très-long et d'une embouchure. Le réservoir contenant de l'Éther s'ouvre à l'extérieur par un orifice qui permet l'entrée de l'air, en sorte que la bouche, appliquée sur le pavillon comprimé par lequel se termine le tube, aspire un mélange de vapeur d'Éther et d'oxygène capable d'entretenir l'hématose, fine soupape quelquefois ajoutée dans l'intérieur du tuyau d'aspiration empêche les gaz expirés de s'introduire dans le réservoir.

La quantité d'Éther employé pour obtenir l'anesthésie chirurgicale est en moyenne de 20 à 30 grammes, la durée de l'opération de cinq à dix minutes.

On trouvera plus loin, à l'occasion du Chloroforme, l'énoncé des précautions à prendre pour éviter les accidents qui peuvent résulter de l'emploi des anesthésiques, ainsi que les indications et contre-indications de ces médicaments, et l'exposition de la tactique des inhalations, suivant les conditions physiologiques ou morbides dans lesquelles se trouve le sujet, et selon qu'on se propose d'arriver à une insensibilité absolue ou simplement à l'obtusion des sens, d'amener une anesthésie profonde et instantanée ou bien légère et prolongée, soit qu'il s'agisse d'une opération de peu de durée, ou bien au contraire du travail de la parturition.

ETHER acétique, Ether aceticus.

Angl. Acetic Ether. — AU. Essigàther.

V Ether acétique renferme les éléments de l'Éther sulfurique et de l'acide

CHLOP.OFORME.

acétique (C4H50,C4H:i03) ; son odeur agréable rappelle à la fois celle de ses deux composants ; sasavcur, également plaisante, s'accompagne de chaleur vive ou de cuisson. Il se dissout dans 7 parties d'eau à la température ordinaire, et se mêle avec l'alcool et l'éther en toute proportion. L'acide sulfurique le résout en Éther et en acide acétique; les alcalis le transforment en acétate et alcool. Le vinaigre de vin de bonne qualité lui doit sa fragrance particulière.

L'action physiologique de l'Elher acétique est semblable à celle de l'Éther sulfurique et des autres composés de sa classe ; elle est seulement moins rapide dans ses effets généraux et plus persistante, ce qui dépend sans doute de son point d'ébullition relativement élevé (1U° centigrades). Cette moindre volatilité empêche l'Éther acétique de produire autant de réfrigération que l'éther sulfurique. Il est d'ailleurs plus doux, plus agréable, et pousse, dit-on, davantage à la diaphorèse.

Des expériences récentes établissent que l'Éther acétique employé par la méthode des inhalations altère peu la circulation et la respiration, amène les troubles de l'esprit et ceux de la marche, mais ne produit que difficilement une insensibilité fugitive. Le retour du sentiment est accompagné d'une singulière exaltation de la motricité (Chambert, Flourens, L. Figuier).

Les usages de l'Éther acétique sont assez bornés. Sédillot le recommande à la dose de 10 à 20 grammes en frictions sur les parties affectées de névralgie et de douleurs rhumatismales.

A l'intérieur, on l'administre en potion à la dose de 15 à 30 gouttes, comme antispasmodique et stimulant dilFusible, dans la gastralgie, les vomissements spasmodiques, les fièvres dites nerveuses ou putrides, les affections asthéniques de l'estomac et du canal alimentaire (Sundclin). De son côté, Turnbull conseille ce moyen pour diminuer la sécrétion bronchique dans la bronchorrhée, la bronchite chronique et la tuberculose pulmonaire.

CHLOROFORME, Ckloroformum.

Angl. Chlcrofcrm, Chloroformyl. — Ail. Mijrmylchlor.

Le Chloroforma , Ether bichlorique de Soubeiran ou Trichloride de formi/le (G2HCl3), possède une odeur suave et fragrante de pomme, avec un goût éthéré, chaud et piquant, puis frais et sucré. 8a densité est presque une fois et demie aussi forte que celle de l'eau. Il communique à ce menstrue son odeur et sa saveur, sans y être pratiquement solublc, puisque l'eau n'en prend qu'un dernj- millième de son poids; mais l'alcool, dans lequel il se dissout facilement, ainsi que dans l'Éther, favorise beaucoup sa dissolution aqueuse. Le Chloroforme est bien soluble dans le bisulfure de carbone et l'essence de térébenthine. Il dissout le soufre, le phosphore et l'iode, les corps gras et résineux, et généralement les matières fortement carburées. C'est le meilleur dissolvant de la cholestérine et des calculs biliaires (Gobley), ainsi que du caoutchouc, qu'il abandonne ensuite par évaporation, en lui laissant toutes ses qualités. Exposé à l'air et à la lumière, le Chloroforme donne

naissance à du chlore, à de l'acide chlorhydrique et à d'autres produits. Ce ne sont pas les seuls corps qui puissent l'altérer, il renferme souvent différentes huiles produites pendant sa fabrication à l'aide de l'alcool et des substances empyreumatiques, quand on se sert pour l'obtenir d'esprit pyroxylique ou Éther pyroligneux. Cette dernière sorte doit être rejelée de l'usage médical.

Action physiologique. — L'action topique du Chloroforme est en grande partie fort différente de ses effets généraux. Appliqué sous forme liquide sur l'un des deux téguments, même sur la peau revêtue de son épiderme, ce composé détermine rapidement une sensation de chaleur ou de cuisson bientôt intolérable, accompagnée d'une vive rougeur, d'une fluxion inflammatoire, laquelle, si l'applicaation dure au delà d'une ou deux minutes, donne lieu à une vésication et même à une escharification plus ou moins profonde. Quand la quantité de Chloroforme est minime, ou que sa puissance caustique est mitigée par son mélange avec de l'eau, il se borne à produire la rubéfaction avec une vive sensation de chaleur; puis, si le contact se prolonge dans ces conditions d'atténuation, il en résulte un certain degré d'engourdissement de la sensibilité locale et d'apaisement de la douleur pathologique. Ces phénomènes d'irritation primitive et d'anesthésie secondaire, très-marqués à la périphérie du corps, le sont davantage du côté de la muqueuse gastrique.

En raison de sa volatilité moindre, le Chloroforme ne pourrait pas, comme l'Ether, amener l'anesthésie locale par le moyen de la réfrigération, quand bien même cet effet ne serait pas contrarié par l'irritation très-intense que ne manquerait pas d'exciter la présence en forte proportion d'un liquide éminemment caustique. Outre les effets locaux, immédiats et consécutifs, signalés tout à l'heure, le Chloroforme ingéré dans l'estomac donne lieu à des phénomènes sympathiques d'excitation généralisée semblables à ceux de l'Ether et de l'alcool, c'est-à-dire qu'il ranime instantanément la circulation et les forces.

Parvenu dans la circulation, après absorption par la muqueuse digestive, il produit d'abord des phénomènes de stimulation et d'ébriété comparables à ceux de la première période de l'alcoolisme ou de l'éthérisme; ensuite des effets stupéfiants analogues à ceux de l'éthérisme avancé et dont nous allons retrouver l'ensemble décrit à l'occasion des inhalations de Chloroforme. On cite, par exemple (Jackson, de Sheffield), le cas d'un homme qui, ayant avalé environ 125 grammes de Chloroforme, put encore parcourir une distance considérable, après quoi il tomba dans le coma, avec les pupilles dilatées, la respiration stertoreuse, la peau froide, le pouls imperceptible et des convulsions générales ; ce qui ne l'empêcha pas d'être revenu à la santé cinq jours après.

Aspiré par les voies aériennes, le Chloroforme provoque d'abord un peu de révolte dans les organes qu'il touche et qu'il irrite momentanément, moins toutefois que ne fait l'Ether. Cette impression désagréable, et qui cause de l'agitation chez les animaux, est bien tolérée par l'homme encore maître de sa

volonté. Au reste, le picotement et le spasme se dissipent plus promptement encore qu'avec l'Ether; dès la seconde ou la troisième aspiration, la tolérance locale est établie. Ensuite une sensation de chaleur et de stimulation irradie de la poitrine vers les extrémités, bientôt suivie de bourdonnements et de sifflements d'oreilles, de frémissements vibratoires et d'engourdissement dans tout le corps, avec exhilaration, délire bruyant et gesticulatoire, perte du mouvement et du sentiment ainsi que de la conscience, le tout aboutissant à un sommeil plus ou moins profond, exempt ou agité de rêves et pouvant se transformer en coma. La respiration et la circulation, d'abord accélérées, se ralentissent à mesure que l'anesthésie se prononce. Le pouls, ralenti, s'affaiblit aussi progressivement; puis il devient irrégulier dans son rhythme et son intensité. Les sens, d'après Àlkinson, s'oblitèrent successivement dans l'ordre suivant : le goût, l'olfaction, le toucher, la vue et l'ouïe. 11 est manifeste que, pendant une grande partie de l'éthérisation, ce dernier sens, loin d'être émoussé, est exalté au contraire ; car si quelques notes d'une phrase musicale arrivent à l'oreille du sujet, celui-ci la complète en la sifllant ou la chantant d'une manière agréable et sans en fausser le ton ni la cadence.

Au résumé, nous trouvons dans le chloroformisme la succession des mêmes phases que dans l'éthérisme proprement dit (voy. Éther); seulement, en raison de sa violence plus grande, le Chloroforme amène plus rapidement des phénomènes toxiques, si bien que la période de stimulation topique, et même celle d'excitation générale ou d'ébriété, ne sont que très-fugitives ou passent inaperçues. On arrive d'emblée, pour ainsi dire, à la période de stupeur, malheureusement parfois à celle de collapsus organique, qui est souvent fatale.

Deux à L\ grammes de chloroforme et deux minutes d'inhalation suffisent d'ordinaire pour amener l'anesthésie chirurgicale.

Si l'on cherche à pénétrer le mode d'action du Chloroforme sur le sang et le système nerveux, on arrive presque exactement aux mêmes résultats que pour l'Ether. Dans le premier instant, il y a accélération de la respiration et du pouls, accroissement de la proportion d'acide carbonique exhalé par la respiration; mais bientôt on observe l'inverse, et ce produit ultime de la combustion des matières ternaires ne se montre plus qu'à l'état de vestige dans les gaz expirés. En même temps, la température s'abaisse moins à la vérité que dans l'éthérisme, ce qui tient sans doute à la précipitation de la marche des accidents engendrés par le Chloroforme, et conséquemment à la courte durée des conditions d'anoxémie ; le visage pâlit, ainsi que le reste du tégument externe; la respiration et le pouls se ralentissent, une sueur froide couvre tout le corps. La plupart de ces symptômes témoignent de la gêne de l'hématose. Une autre preuve se tire de l'état du sang, qui, lorsque l'abord de l'air atmosphérique a été empêché, est noirâtre et chargé de gouttelettes huileuses, comme dans l'asphyxie, ou bien plus souvent vermeil dans le système artériel, et d'un rouge plus clair que de coutume dans le système veineux, comme cela se voit dans d'autres circonstances, lorsque l'acide carbonique vient à

manquer par suite, soit de son élimination totale, soit de son défaut de production. Ainsi le Chloroforme chasse d'abord l'acide carbonique en dissolution dans le sang, puis il s'oppose à sa formation ultérieure en empêchant la combustion respiratoire, non pas précisément parce qu'il est brûlé à l'exclusion de tout autre corps combustible, mais parce qu'il met obstacle au conflit de l'oxygène avec les globules sanguins.

Ces phénomènes résultant d'une action directe du Chloroforme sur le sang expliquent quelques-uns des symptômes observés chez les patients, notamment les mouvements péristaltiques des intestins, les évacuations alvines et surtout les troubles de la calorification ; ils ne sont pas étrangers non plus à l'obtusion de la sensibilité ni à l'engourdissement de la motricité, car l'asphyxie donne lieu à de tels désordres. Néanmoins on doit attribuer à une lésion primitive du système nerveux la plus grande importance dans la genèse des symptômes de l'intoxication chloroformique. Celte lésion est probablement semblable à celle dont Good et Pappenhein ont décrit les phases les plus avancées chez les sujets anesthôsiés par l'iither (voy. ce mot).

De même que l'Ether et plus que lui, le Chloroforme est, suivant l'expression de Flourens, un agent merveilleux et terrible qui ôte la douleur et quelquefois la vie. Rarement cette terminaison funeste doit être attribuée à l'asphyxie ; presque toujours au contraire elle s'explique par l'action excessive de l'anesthésique sur le système nerveux, d'où résulte, avec une altération moléculaire de structure, la suspension brusque et instantanée des grandes fonctions indispensables à la vie. Celte sidération, comme je l'ai dit ailleurs, est une sorte de syncope aggravée par la lésion nerveuse préalable et par la continuité d'action de la substance toxique.

Quelquefois la mort survient seulement vingt-quatre heures après la chloroformisation : dans ce cas elle doit, je pense, être attribuée aux progrès de la lésion observée dans la substance des centres nerveux. Quand la mort arrive, on trouve les cavités droites du cœur et les grosses veines distendues par du sang noir liquide, avec des caillots mous de même couleur ; mais les cavités gauches sont presque vides et la plupart des organes sont exempts de congestion sanguine. Le foie seul est parfois hypérémié. Ce fait s'accorde avec les résultats des expériences récentes exécutées sur les animaux vivants pendant la stupeur chloroformique. Un médecin américain, ayant pratiqué préalablement la trépanation du crâne, a vu les méninges pâles et le cerveau affaissé. Mais c'est à tort qu'on en veut conclure à l'existence de l'anémie cérébrale pendant le sommeil véritable, alors que tout concourt à démontrer dans ce cas la réalité de l'hypérémie encéphalique.

Le Chloroforme se retrouve dans le sang et dans tous les organes ; mais il existe en plus forte proportion dans le foie, et surtout dans la matière cérébrale. Il passe aussi dans les sécrétions, principalement dans celles qui entraînent les produits volatils. Le lait en contient manifestement et agit à ce titre sur le nourrisson.

Les substances synergiques et auxiliaires, les substances antagonistes et incompatibles, les antidotes et les contre-poisons du Chloroforme sont les mêmes que pour l'Éther, auquel nous renvoyons. J'ajouterai seulement ici que la glace et les mélanges réfrigérants sont aussi des synergiques du Chloroforme au point de vue de la production de Tanesthésie (James Arnott, Velpeau, Adolphe Richard, etc.); qu'il en est de même des courants électriques agissant sur les nerfs eisodiques en sens inverse de leur conduction normale, et que l'opium a été conseillé pour maintenir longtemps sans danger la stupeur due à la chloroformisation. En outre, l'action irritante du Chloroforme a des analogues dans celles de la moutarde et des autres rubéfiants.

Usages. — Moue d'administration et doses. — A l'extérieur, le Chloroforme est un agent de la médication révulsive, plus rarement un moyen de sédation directe, de stupéfaction ou d'anesthésie locale. On ne l'emploie pas assez, à mon avis, pour rubéfier la peau et calmer des douleurs locales dans les cas de dermalgie, de névralgie intercostale, de pleurodynic, de points latéraux en rapport avec la pleurite ou la pleuro-pneumonie, de douleurs rhumatismales ou à frigore (Aran, Briquet, Gastier, Higginson), de torticolis, lumbago, sciatique, coliques de plomb, coliques utérines, tétanos, cliorée (Nélaton, Moreau de Tours, Legroux, Aubrun, Cerise), et dans quelques autres circonstances analogues, par exemple dans les douleurs névralgiques excitées par les ophthalmies rhumatismales et scrofuleuses (CJytterhoeven, Bouisson) et dans les affections cutanées prurigineuses (Devergie).

Il agit alors successivement comme révulsif d'abord, et ensuite comme anesthésique local, pourvu toutefois qu'il soit en dernier lieu suffisamment atténué pour ne plus irriter la peau, et que le contact avec la surface rougie soit convenablement prolongé. Si l'on recherche uniquement les effets anesthésiques locaux, il faut employer le Chloroforme dans un état de dissolution et d'atténuation, ou mieux encore sous forme de vapeurs. Un médecin irlandais, le docteur Hardy, a imaginé un instrument spécial destiné à projeter les vapeurs du Chloroforme sur les parties malades; mais quelque soin qu'on prenne, l'action irritante de cet agent ne peut être complètement évitée : c'est pour cela que l'Ether est préférable. Aran avait fixé son choix sur l'Ether chlorhydrique chloré, le moins irritant des anesthésiques, et dont 15 à 30 gouttes suffisent, versées sur un linge sec et emprisonnées sous une toile cirée, pour Amener en quelques minutes l'insensibilité de la région.

A l'intérieur et sous forme liquide, le Chloroforme est administré, soit par la bouche, soit par le rectum, en qualité iïanodijn, de stupéfiant, d'antispasmodique, de stimulant dif fusible, (Xinébriant et même à' anesthésique.

Introduit dans l'estomac, le Chloroforme y cause premièrement une vive chaleur et une fluxion sanguine, à la faveur de laquelle, aussi bien que par son action anesthésique, il calme les gastralgies crampoïdes accompagnées ou non de distension gazeuse. Par cette même irritation gastrique, il détourne

684 ALCOOLS, ÊTHERS, CHLOROFORME.

les raptus congestifs qui se font du côté de la tête et peut servir à conjurer les attaques d'apoplexie. Son influence irradie de là sur le reste du tube digestif en même temps que sur les organes annexes, et donne lieu à la sédation des douleurs entéralgiques ainsi que des coliques hépatiques, essentielles ou symptomatiques de calculs biliaires. Concurremment, le Chloroforme produit par sympathie une excitation généralisée devant laquelle s'effacent l'abandon des forces, la langueur circulatoire, la tendance syncopale et la réfrigération. A ce titre, il convient dans le stade de frisson d'un accès 'de fièvre maligne; mais ce n'est pas un antipériodique dans le sens où l'entendent Delioux, Giraudet et Dalton. Ces effets stimulants s'accusent davantage dès \ue le Chloroforme a pénétré en petite quantité dans la circulation, et l'ébriété "hloroformique n'est pas inutile pour calmer momentanément les aliénés agités ou furieux (Fabret, Rech ; Cazenave, de Pau; Mac-Gavin), ni pour combattre, chez les hypochondriaques, la morosité et la mélancolie qui accompagnent les névroses viscérales, spécialement quand elles ont leur siège dans l'abdomen.

En vertu de sa double action stimulante et anesthésique, le Chloroforme est un régulateur et un sédatif efficace dans beaucoup d'affections spasmodiques (Natalis Guillot), telles que l'hystérie, la chorée et même î'éclampsie.

Administré par la voie rectale, le Chloroforme produit des phénomènes analogues, à cette différence près, que leur retentissement par action réflexe sur toute l'économie est moins intense et que la propagation des effets irritants, puis sédatifs, se fait de préférence dans la zone hypogastrique, notamment sur les organes génitaux profonds.

Cependant l'absorption effectuée par la muqueuse intestinale porte le Chloroforme dans toute la masse sanguine, et permet la réalisation de ses effets généraux. Si la dose est suffisante, l'anesthésie chirurgicale peut être obtenue par ce moyen, expérimenté surtout par Pirogoff, Simonin et Marc Dupuy; mais le procédé, désagréable pour le patient et pour l'opérateur, est moins rapide et moins sûr que celui des inhalations, universellement adopté, et dont il me reste à parler.

Le Chloroforme est l'agent anesthésique à peu près généralement usité par les praticiens de notre époque. Malgré les périls auxquels il expose, puisque le comité de la Société médico-chirurgicale de Londres a publié 109 cas de mort par le Chloroforme, et que Giraldès croit devoir en porter le nombre à 200 ; malgré l'innocuité relative de l'Éther sulfurique, au passif duquel on ne met guère qu'une soixantaine de cas funestes, on peut compter les chirurgiens qui sont restés fidèles à ce dernier agent. Les motifs de celte préférence sont les suivants : 1° Le Chloroforme est plus agréable à la généralité des sujets ; 2° il agit puissamment, rapidement et à petites doses ; 3° en conséquence, la période d'excitation se trouve presque complètement supprimée, et avec elle la lutte toujours pénible entre le patient et les aides. k° Certains inconvénients dépendant de la présence d'une dose considérable de poison

dans l'économie se trouvent singulièrement atténués. 5° Enfin la chloroformisation n'exige aucun appareil spécial et se pratique avec une extrême facilité, puisqu'il suffit de placer quelques instants à une petite distance des narines une simple compresse arrosée du liquide anesthésiant.

Mais en présence de ce fait que le Chloroforme pur, même administré par des mains habiles, peut donner la mort (Robert, Denonvilliers et la Société de chirurgie), on ne saurait prendre trop de précautions pour se mettre, autant que possible, à l'abri des accidents terribles auxquels expose l'emploi de ce moyen héroïque. Avant de tracer les recommandations auxquelles il faut avoir égard, commençons par vider une question préjudicielle, celle des indications et contre-indications de l'anesthésie par le Chloroforme.

Les inhalations de Chloroforme sont particulièrement utiles dans deux circonstances : lorsqu'il s'agit de stupéfier directement les voies aériennes, et quand on a besoin de toute l'intensité des effets généraux de notre principal anesthésique, soit pour obtenir la résolution musculaire, soit pour anéantir une douleur existante, ou bien pour prévenir une douleur future, spontanée ou provoquée.

L'action anesthésique ou antispasmodique directe sur l'appareil respiratoire est recherchée dans les cas de névrose douloureuse et spasmodique des organes qui entrent dans la composition de cet appareil, par exemple dans le spasme glottique, dans la toux violente et quinteuse de la coqueluche ("Willis et Fournie!) et de certaines bronchites, dans celle de l'hystérie, dans le hoquet nerveux (A m. Latour), la laryngite striduieuse (Image), dans la dyspnée de la tuberculose, de diverses affections chroniques, de l'asthme (Leriche, Laloy, Ghandler, Beardsall), et même dans celle de quelques affections chroniques aiguës, laquelle n'est pas toujours proportionnée à l'obstacle mécanique apporté parla lésion anatomique. A ce titre (Trousseau et Pidoux), le Chloroforme peut rendre quelques services dans la bronchite aiguë, la pleurésie et même la pneumonie (Bucherer et Baumgartner, Varrentrap, Clément, Srnoler, Skoda, Aran, Valentini, etc.), sans qu'il y ait lieu d'invoquer une action résolulive sur le travail inflammatoire. Je rapprocherai de ces faits ceux de photophobie traitée avec succès par les inhalations du Chloroforme (Mackenzie, Arnott, Snow).

Comme hypociné tique général, le Chloroforme trouve son emploi dans les convulsions toniques : contracture essentielle, tétanos traumalique et spontané (Pertusio, Petit, Hopgood, Mignot et Ledru, Forget et Hergott de Strasbourg, Barth, Huguier, Asbury, Baker, Cury, etc.), ou cloniques : chorée (Fuster, Marsh, Géry) et mouvements choréiformes, hystérie et hystéroéclampsie (Piorry), éclampsie (Richet, Gros, Simpson, Kiwisch, Scanzoni, Leudet, Braun), épilepsie (Kronser,Riedl, Lemaître, Rech), hydrophobie, convulsions infantiles (Marrotte), ainsi que dans les cas de réductions de hernies étranglées ou de luxations des membres (Parkmann, Larrey, Robert, Velpeau,

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Bouchacourt), pour assurer Je relâchement musculaire indispensable à la réussite de l'opération.

En qualité de stupéfiant ou d'anesthésigue général, le Chloroforme est inhalé dans les circonstances suivantes : premièrement lorsqu'il existe une affection douloureuse ou convulsive dans une région éloignée de la surface muqueuse des voies aériennes ou n'ayant pas avec elle de connexions étroites : ainsi, dans l'angine de poitrine (Aubrun, Carrière), dans les coliques saturnines (Bouvier), hépatique et néphrétique (Bouisson), nerveuse (Ameuille), utérine, et dans la dysménorrhée douloureuse (H. Bennett), dans la gastralgie (Duméril), dans la névralgie trifaciale (Honoré), et dans une foule de névralgies ayant les sièges les plus variés (J. Roux, Malle, Sibson, Semple, Broxholm, Barrier, etc.), états morbides auxquels il en faudrait joindre quelques autres tels que : la méningite cérébro-spinale (Besseron), le deHrium tremens (Bocamy, Long), le délire nerveux Iraumatique (Bouisson), le délire aigu des pblegmasies et des fièvres, la cystalgie et les épreintcs vésicales provoquées par des phlegmasies et des calculs, le ténesme rectal dans la dysenterie et les inflammations diverses ou les dégénérescences de la fin du gros intestin, la proctalgie qui accompagne la fissure à l'anus, etc. Notons en passant que, sans avoir les qualités d'un véritable hypnotique, le Chloroforme peut être employé comme tel, parce qu'il stupéfie les centres nerveux, enlève la conscience et supprime momentanément les relations avec le monde extérieur. Uytterboeven s'en sert pour combattre l'insomnie des vieillards.

En second lieu, les aspirations de vapeur de Chloroforme servent à faciliter un acte naturel, mais pénible, celui de la parturition, ou bien des opérations chirurgicales longues et graves, douloureuses ou difficiles à exécuter sans l'immobilité presque complète du patient. De ce nombre sont les annulations, les désarticulations et résections, les extirpations de tumeurs, les cautérisations étendues, les ruptures d'ankylose, les opérations de taille (Morgan, Guthrie, Roux, P. Guersant), la dilatation forcée du sphincter anal, la hernie étranglée (Mayor, Morgan, Wright, Guyton).

Malgré les bons résultats obtenus par Leroy (d'Étiolles) et Amussat, l'utilité de l'anesthésie chloroformique est mise en doute dans les cas d'opération de lithotrilie, parce que les chirurgiens se préoccupent beaucoup de la crainte de pincer la muqueuse vésicale sans en être avertis par la souffrance du sujet. Il en est de même pour les opérations qui se pratiquent sur l'arrière-gorge, telles que les arrachements ou excisions de polypes naso-pharyngiens, les résections d'amygdales, les scarifications de la glotte, la staphyloraphie, les résections de la mâchoire supérieure, etc. , car si le malade ne sent pas la présence du sang dans le fond du gosier et qu'il ne fasse aucun effort d'expuition, il peut en résulter des phénomènes d'asphyxie (Velpeau). Cependant Gerdy, Amussat et Sédillot ont pu extraire des polypes et pratiquer diverses opérations au voisinage de la glotte, sans qu'il en soit résulté d'inconvénient.

Enfin, malgré leur apparente opportunité dans les opérations délicates qui

se pratiquent sur les yeux, et qui exigent à la fois une grande habileté manuelle de la part du chirurgien et un grand calme de la part du malade, les inhalations anesthésiques n'ont pas donné les résultats avantageux qu'on croyait pouvoir en attendre, parce que plusieurs de ces opérations ne peuvent être accomplies qu'avec le concours de la volonté du sujet, ou parce que l'agitation de la période d'ébriété en compromet la réussite.

La question est également indécise en ce qui concerne l'application des inhalations anesthésiques à l'art des accouchements. Pour certains praticiens, le Chloroforme est un adjuvant obligé de tout accouchement, quelque simple qu'il puisse être; d'autres au contraire le proscrivent formellement de la pratique obstétricale, alléguant que, pour se conformer aux paroles de la Genèse, la femme doit enfanter dans la douleur, que les douleurs de la parturition sont salutaires en ce qu'elles attachent davantage la mère à sa progéniture, que d'ailleurs leur suppression s'accompagne aussi de celle des contractions de la paroi abdominale et même delà cessation des elîorts expulsifs de la matrice, et qu'enfin l'empoisonnement par le Chloroforme expose à divers accidents, tels que les mouvements désordonnés, les hémorrhagies après la délivrance, la rupture du périnée, la folie, leclampsie et la mort.

Les objections morales ne sont pas sérieuses et ne méritent, aucune réfutation: quant aux autres, elles s'évanouissent pour la plupart devant l'expérience. Les faits semblent démontrer que l'emploi du Chloroforme ne favorise ni les hémorrhagies, ni la rupture du périnée, ni le développement de la folie puerpérale, ni celui des attaques écîampliques, et jusqu'ici aucun cas de mort n'est venu attrister l'histoire de l'anesthésie obstétricale. D'un autre côté, les assertions relatives à l'engourdissement habituel du fœtus, à son état asphyxique et à la fréquence accrue des mort-nés depuis l'introduction de la chloroformisation, semblent également controuvées. Reconnaissons toutefois que plusieurs de ces accusations ne sont pas absolument dénuées de fondement : l'action du Chloroforme poussée jusqu'au collapsus entraîne réellement l'inertie utérine et prédispose conséquemment à certaines formes d'hémorrhagie passive; elle affaiblit de même la contractilité des muscles abdominaux sans l'abolir entièrement, car ce sont des puissances auxiliaires de la respiration (Longet). Trop longtemps maintenue, la chloroformisation laisse aussi quelquefois la femme dans un état mental peu satisfaisant. Je donne des soins à une jeune dame qui conserva pendant plusieurs jours après l'anesthésie prolongée, pratiquée par son accoucheur, une absence de mémoire, un certain vague dans les idées et un affaiblissement de la volonté qui ne laissèrent pas que de l'inquiéter beaucoup, il est reconnu en outre que les battements du cœur fœtal s'accélèrent pendant la première période de l'anesthésie maternelle (P. Dubois, JHouzelot, Simpson, Fredet), et l'on a pu retrouver du Chloroforme dans le sang de l'enfant lorsque sa mère en avait respiré la vapeur (Muter). Tout ne serait donc pas chimérique dans les craintes émises par beaucoup de médecins ; seulement les accidents prévus ne se réaliseraient pas dans l'immense majorité des cas, parce

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que la chloroformisation n'est pas habituellement poussée assez loin pour devenir dangereuse.

Ces considérations ont décidé les accoucheurs français à s'abstenir de l'emploi des inhalations de Chloroforme dans tous les accouchements simples et réguliers, sauf peut-être le cas où la femme étant à la fois primipare, nerveuse, impressionnable et pusillanime, redoute à l'excès les douleurs de l'accouchement. Ils n'hésitent pas au contraire à faire intervenir l'agent anesthésique quand il existe une rachialgie excessive, des vomissements incoercibles, des coliques, des crampes violentes ou des douleurs intolérables se répandant dans les membres inférieurs, ou bien encore lorsque les contractions sont douloureuses et irrégulières, que le col utérin demeure rigide et que le travail n'avance pas. Le Chloroforme ne doit être administré qu'à la période d'expulsion, soit quand la dilatation du col se complète (Blot), soit lorsque le fœtus commence sa migration à travers le canal utéro-vulvaire. Dans les opérations obstétricales, l'emploi des inhalations de Chloroforme ne compte guère que des partisans (Simpson, Stolz, Velpeau, P. Dubois, Chailfy-Honoré, Protheroe- Smith , Pajot, etc. ).

Telles sont les circonstances où l'administration du Chloroforme dans le but de déterminer l'anesthésie et la résolution musculaire paraît être plus ou moins opportune. Voici maintenant dans quels cas les inhalations chloroformiques sont considérées comme entachées d'inconvénients ou de dangers.

Les contre-indications se tirent premièrement de l'état du sujet, de son tempérament, de sa constitution et de ses dispositions maladives actuelles ; en second lieu, du siège et de la nature du mal, ainsi que du caractère des opérations à pratiquer. Sur le premier chapitre, la science ne possède encore que des données assez vagues : ce qu'on sait bien, c'est qu'aucune condition d'âge, de sexe ou de tempérament n'exclut l'emploi de l'anesthésie chirurgicale (Denonvilliers) ; mais on ignore jusqu'à quel point certains états physiologiques favorisent ou contrarient les effets des inhalations de Chloroforme. Pour moi, j'ai lieu de croire que la chloroformisation est retardée ou atténuée dans ses conséquences, par les états hygiques ou morbides qui se traduisent par l'hypersthénie et par l'éréthisme vasculaire sanguin; qu'elle est facilitée et aggravée au contraire par les conditions inverses : la débilité, l'hypoglobulie et l'ischémie des centres nerveux. Les sujets robustes, pléthoriques, les enfants dont la substance cérébrale est très-vasculaire, doivent résister davantage à l'intoxication chloroformique. Le fait est qu'on n'a jamais eu à déplorer un résultat funeste dans le premier âge, ce qui justifie la proposition de P. Guersant : que si le Chloroforme pouvait être repoussé de la chirurgie des adultes, il faudrait le conserver pour celle des enfants. En revanche, le Chloroforme frappe vivement, parfois brutalement, les sujets anémiques, énervés, surtout ^lorsqu'ils sont debout ou assis, c'est-à-dire dans une attitude favorable à Tolighémie cérébrale, et conséquemment à la syncope.

Quant aux lésions organiques et aux désordres fonctionnels, il n'en est qu'un petit nombre dont l'influence soit réellement redoutable. Nous retrouvons encore ici les diverses conditions morbides qui prédisposent aux syncopes; de ce nombre sont certaines névroses proto- ou deutéropathiques, et par-dessus tout les affections cardiaques avec insuffisance aortique ou mitrale, asystoiie, faiblesse et intermittence du pouls. Les maladies pulmonaires n'entraînent pas à beaucoup près les mêmes inconvénients, et l'encéphalite ou la simple congestion cérébrale ne sauraient constituer à mes yeux des contre-indications de l'aneslhésie par le Chloroforme. Il n'est guère que la commotion cérébrale avec stupeur, les étranglements herniaires avec le péritonisme et sa prostration caractéristique, ou les grands traumatismes ayant donné lieu à une perte excessive de force nerveuse, qui rendent véritablement périlleuse i'anesthésie chloroformique.

Les motifs d'abstention tirés delà nature des opérations se rattachent, d'après Bouisson (de Montpellier), à cinq catégories de faits pouvant se réduire à quatre. L'emploi du Chloroforme doit être évité : 1° dans les opérations trèscourtes, bien que dangereuses, telles que l'avulsion d'une dent, une ouverture d'abcès, une cautérisation supen'icielle, etc. ; 2° dans celles qui exigent la coopération active du malade, comme lorsqu'il s'agit d'extraire ou d'abaisser une cataracte, de faire une pupille artificielle, d'exciser des hémorrhoïdes internes; 3° dans les opérations où la sensibilité sert de guide au chirurgien, par exemple dans la litholritie ; li° enfin dans celles où la douleur est le but, comme dans l'application du moxa. Sans être absolues, ces contre-indications sont puissantes et généralement respectées.

Après avoir parlé des raisons qui militent pour et contre l'emploi du Chloroforme dans chaque cas particulier, le praticien, s'il se décide pour l'affirmative, doit prendre des mesures à l'clfet d'assurer l'efficacité et l'innocuité de l'agent anesthésique.

Le sujet doit être à jeun, car la réplétion de l'estomac est l'occasion d'accidents parfois funestes. Il doit être couché autant que possible horizontalement afin d'éviter la syncope si fatale dans la position assise.

La pureté du Chloroforme est une condition désirable, parce qu'elle s'allie a une odeur agréable exempte d'âcreté, mais elle n'est nullement indispensable, attendu que le Trichlorurc de Formyle est probablement le plus vénéneux des composés qui prennent naissance avec lui pendant sa fabrication et qui peuvent l'accompagner.

Le procédé qu'il faut préférer pour l'administration du Chloroforme est celui qui répond le mieux à cette double nécessité : d'une part, de rendre la manœuvre plus facile ainsi que la surveillance; d'autre part, d'assurer l'introduction de l'air atmosphérique en même temps (pie celle des vapeurs médicamenteuses et de permettre la graduation des effets anesthésiques.

Au début de la pratique de l'éthérisation, les chirurgiens soumettaient préalablement leurs futurs opérés à des inhalations d'essai, auxquelles on a re-

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noncé plus tard. A part cela, les chirurgiens conservent plusieurs modes de chloroformisation donnant des résultats différents pour le degré comme pour la marche de l'anesthésie. Tantôt ils se contentent de diminuer la sensibilité {chloroformisation incomplète) ; tantôt ils la suppriment (chloroformisation complète); d'autres fois enfin ils poussent jusqu'à la résolution musculaire. Et, pour obtenir ces diverses modifications des phénomènes anesthésiques, ils procèdent brusquement ou bien avec ménagement, faisant dans le premier cas inhaler d'emblée de larges doses de vapeur stupéfiante, administrant dans le second cas de petites doses seulement. Les inhalations brusques sont dangereuses ; les petites inhalations seraient insuffisantes pour produire les grands effets des anesthésiques : ce qu'il y a de plus rationnel ce sont les inhalations graduées, légères d'abord, puis plus abondantes, et ensuite soutenues par les inhalations intermittentes et modérées. Telle est la méthode généralement usitée en France.

On a imaginé différents appareils plus ou moins compliqués, s'adaptant à la bouche et aux narines, ou bien enveloppant la tête tout entière. Tous ces instruments sans exception, et quels que soient d'ailleurs leurs mérites, ont au moins l'inconvénient d'être embarrassants et d'un maniement difficile. L'appareil le plus simple et le meilleur consiste dans une éponge concave, ou mieux encore dans une compresse ayant reçu la même disposition, sur laquelle on verse 30 à 40 gouttes du liquide anesthésiant et qu'on tient à k ou 5 centimètres de distance de la bouche et de l'entrée des narines.

Avant de commencer la chloroformisation, on doit s'efforcer de tranquilliser le malade et de lui montrer à respirer naturellement et largement. Gela fait, on tient l'éponge ou le linge chargé de Chloroforme à quelque distance des voies d'introduction de l'air, pour laisser au sujet le temps de s'habituer à l'impression du Chloroforme. Si la respiration devient précipitée, on éloigne le Chloroforme jusqu'à ce qu'elle se soit régularisée ; puis, la tolérance étant établie, on rapproche davantage la compresse afin de faire inspirer des doses progressives de vapeurs stupéfiantes. L'anesthésie survient ordinairement par le seul fait de la continuité des inhalations, sans qu'il soit besoin de forcer les doses; si elle se fait attendre, on arrose de nouveau la compresse et d'autant plus abondamment, que les phénomènes d'excitation sont plus prononcés. Quand l'ivresse bruyante et la défense se prolongent, il faut maintenir le sujet et le sidérer par de grandes closes de l'agent anesthésique (Sédillot). Il faut au contraire s'arrêter un moment s'il survient des désordres circulatoires et respiratoires, du spasme, de la dyspnée, de la turgescence de la face, pour reprendre ensuite lorsque le calme s'est rétabli (Denonvilliers, Sédillot). Dès que le malade est endormi et que les membres soulevés retombent inertes par leur propre poids, l'anesthésie est complète et le chirurgien peut commencer l'opération .

La compresse est maintenue loin des narines tant qu'il ne se manifeste aucun signe de retour à la sensibilité et à la motricité volontaire, mais on la

rapproche aussitôt qu'un mouvement de la bouche ou des paupières indique la cessation prochaine des effets anesthésiques. Quelques inspirations suffisent à replonger le patient dans la torpeur, où il peut être maintenu pendant une heure, à la condition de lui restituer de temps à autre quelques bouffées de vapeur de Chloroforme.

Si le chirurgien ne préside pas lui-même à la chloroformisation, il la confie du moins toujours à un aide expérimenté, prudent et attentif, dont la mission est de signaler l'état du pouls et d'en suivre les variations. Les mouvements du cœur viennent-ils à faiblir et à se ralentir outre mesure, la face vient-elle à pâlir et à s'altérer, vite il faut suspendre les inhalations de peur d'aboutir à une issue fatale. Le danger est surtout imminent lorsque le pouls se montre intermittent et irrégulier (Robert Dyce) .

Les complications qui peuvent résulter de l'emploi des anesthésiques, et spécialement du Chloroforme, sont de deux sortes : les unes légères, telles que la toux, les phénomènes spasmodiques locaux ou généraux, les vomissements ; les autres graves, ce sont l'asphyxie et la syncope ou la sidération. Or l'asphyxie proprement dite par privation de gaz respirable n'est pas possible en procédant de la manière indiquée ci-dessus. Quant à la syncope ou à la sidération, on la prévient le plus souvent, mais non toujours, à l'aide des précautions recommandées par Denonvilliers, Sédillot, etc. Quelques sujets présentent effectivement à cet égard une véritable susceptibilité, encore inexplicable. Parfois le cœur est frappé d'inertie dès la première inspiration de Chloroforme chez des hommes jeunes, vigoureux, appelés à subir une opération légère et rapide. Hâtons-nous d'ajouter toutefois que la syncope a suivi plus ordinairement une chloroformisation prolongée chez des sujets débiles et anémiques. Dans ces dernières conditions, elle s'est montrée trop souvent irrémédiable et conséquemment mortelle. Tantôt les syncopes sont immédiates, c'est-à-dire qu'elles ont lieu pendant les inhalations; tantôt elles sont consécutives (Denonvilliers) et surviennent après la chloroformisation, lorsque de grandes quantités de vapeurs anesthésiques ont été absorbées : d'où le précepte de ne quitter son malade qu'après l'avoir vu parfaitement ranimé.

Lorsque, malgré les précautions prises pour ta conjurer, la syncope est arrivée, il faut la combattre par l'ensemble des quatre moyens suivants: l°en favorisant le retour et la stase du sang dans les centres nerveux encéphaliques; 2° en activant la respiration; 3° en réveillant la sensibilité générale ; k° en excitant la contractilité du cœur.

On remplit Sa première indication en inclinant le corps du sujet de telle sorte que la tête soit placée plus bas que les pieds ; la seconde en pratiquant des insufflations de bouche à bouche dans l'arrière-gorge (Ricord), en portant sous le nez de l'alcali volatil ou d'autres vapeurs irritantes, et titillant le voile du palais à l'aide du doigt ou d'un corps solide quelconque; en imitant les mouvements respiratoires par des pressions méthodiques, entrecoupées de relâchements alternatifs, sur le thorax et l'abdomen, tandis que le sujet est

place au voisinage d'une fenêtre ouverte pour laisser entrer de l'air pur. On stimule la sensibilité périphérique par la flagellation (Mai son neuve) avec la main seule ou armée d'une lanière de cuir ou d'étoffe, ou encore d'une serviette trempée dans l'eau froide, par des frictions rudes avec une brosse ou autrement, enfin par la sinapisation. Ces différents moyens ont en même temps pour effet détourné de ranimer la circulation cardiaque. Dans le cas où, malgré l'insufflation continuée avec force et persévérance, on ne verrait pas cesser l'inertie absolue des fonctions respiratoire et circulatoire, il faudrait recourir à des moyens plus énergiques et insuffler de l'oxygène pur si l'on en avait sous la main, appliquer le marteau de May or, cautériser au fer rouge les espaces intercostaux inférieurs (Faure), faire agir au niveau du diaphragme le courant d'une puissante machine électrique. De cette manière on réussit quelquefois à rappeler les malades à la vie ; mais tous les efforts demeurent inutiles quand il existe une véritable sidération avec altération moléculaire grave de la substance nerveuse.

Les dangers inhérents à la chloroformisation générale ont dirigé les recherches vers les procédés à l'aide desquels on peut obtenir Vanesthésie locale. Abolir la sensibilité dans la partie qui souffre ou qui doit être le siège d'une opération douloureuse, sans affecter d'ailleurs le système tout entier, serait en effet la réalisation de l'idéal rêvé par les hommes de l'art. Or, l'expérience démontre que ce résultat peut être obtenu, mais non sans de grandes difficultés. L'un des principaux obstacles vient de la couche protectrice épidermique qui s'oppose au contact direct de la vapeur stupéfiante avec la surface sentante et vasculaire. Un autre écueil consiste dans l'action parfois violemment irritante et même caustique de ces vapeurs, et surtout des liquides qui leur donnent naissance. Le moins brûlant de tous les anesthésiques serait, d'après Aran, l'Éther chlorhydrique chloré. Par malheur l'irritation topique est généralement proportionnelle à la puissance anesthésique; c'est ainsi que le Chloroforme, beaucoup plus héroïque que l'Éther, est en même temps plus redoutable pour son action topique. Toutefois l'Éther produit aisément l'anesthésie locale, mais, ainsi que nous l'avons vu (page 671) par un autre procédé : celui delà réfrigération pouvant aller jusqu'à la congélation (Guérard Broca, Follin et Leconte, Morel-Lavallée, Richet, etc.). Ce but peut être atteint, soit en versant l'Éther sur la peau et le laissant s'évaporer à l'air libre, soit en le projetant sur la région et activant la volatilisation à l'aide d'un appareil ventilateur spécial (Guérard). Le Chloroforme est utilisé de même à l'aide de l'appareil de Hardy (de Dublin); seulement, eu raison de sa plus grande fixité, il faut compter plus sur son pouvoir anesthésique direct que sur son action réfrigérante.

Les effets anesthésiques sont autrement rapides et intenses quand on fait agir topiquement une vapeur stupéfiante sur une plaie récente ou ancienne, ou bien sur une région cutanée dépouillée d'épiderme (J. Roux, Simonnin, Richet). Quoi qu'il en soit, l'anesthésie chirurgicale peut être produite locale-

mont par l'application directe des vapeurs du Chloroforme on d'Éther sur fa région, et des opérations d'une certaine gravité ont été pratiquées de la sorte sans que le patient en ressentît aucune douleur. Cependant, en raison de la difficulté d'exécution, l'exemple donné par Ricliet n'a pu se propager beaucoup. Où les applications topiques de Chloroforme donnent aisément de bons résultats, c'est lorsqu'il s'agit d'anesthésie des muqueuses, telles que celles du vagin et du col de l'utérus, des surfaces traumatiques à la suite de blessures ou d'amputations, des plaies simples ou de mauvaise nature, comme celles qui succèdent à l'ulcération des cancers. Ces applications rendent ainsi tolérables les douleurs lancinantes qui accompagnent les tumeurs de mauvaise nature dans le sein, dans l'utérus et ailleurs; elles calment également les douleurs dysménorrhéiques et serviraient à prévenir le tétanos traumatique. On a plus souvent l'occasion d'utiliser les propriétés anesthésiques locales du Chloroforme, concurremment avec son action rubéfiante, contre les nombreuses affections mentionnées précédemment à propos de l'usage externe. Dans ces derniers cas, voici comment il convient d'employer le médicament.

Pour obtenir la sinapisation avec le Chloroforme, le procédé que je préfère, parce qu'il est le plus commode, consiste à appliquer sur le point affecté une compresse épaisse, préalablement imbibée d'eau à la température de l'appartement ou un peu au-dessus en hiver, puis exprimée afin qu'elle ne dégonlte pas, et arrosée de Chloroforme. Pour retenir la vapeur de Chloroforme, on peut superposer à la compresse une serviette, une flanelle ou du taffetas ciré. Au bout de quelques secondes, une impression de chaleur, bientôt cuisante, se fait sentir; dès qu'elle est intolérable, on s'empresse de déplacer la compresse, qu'on promène successivement sur toute l'étendue de la région douloureuse, en ayant soin de l'arroser d'une nouvelle dose de Chloroforme, de 2 à h grammes, s'il y a lieu, La rougeur étant produite, vive et durable, on cesse l'application, et l'on se contente de recouvrir la partie, soit des vêtements, soit d'un morceau de tissu de laine. En imprégnant ce dernier de quelques gouttes seulement de Chloroforme et le maintenant sous un morceau plus large de taffetas imperméable, on obtient un effet sédatif marqué et l'on combine ainsi la sinapisation avec l'anesthésie locale.

Les liniments qui ont pour base le Chloroforme agissent dans ce double sens. Le véhicule et les proportions varient. Généralement on recommande un dixième de Chloroforme pour 9 dixièmes d'huile d'amandes douces ou de glycérine. Il est quelquefois bon d'élever la proportion du principe actif afin de rubéfier la peau; je prescris alors un Liniment au Chloroforme ainsi cornposé : huile d'amandes douces ou glycérine, 30 grammes; Chloroforme, 5 grammes. On a même conseillé contre la chorée des frictions sur la colonne vertébrale avec un mélange à parties égales du véhicule et du principe actif (Borand). Trousseau et Pidoux emploient un liniment chloroformiqueau vingtième ou au dixième en injections, à l'aide d'une petite seringue de cristal, jusque sur le col utérin contre les violentes douleurs dysménorrhéiques. Ils

portent dans le même but au fond du vagin une capsule gélatineuse chargée d'un mélange de 2 gouttes de Chloroforme avec 15 gouttes d'huile, et qu'ils retiennent en place à l'aide d'un tampon d'ouate ou de charpie muni d'un fil propre à l'attirer plus tard au dehors.

La Pommade au Chloroforme : Chloroforme, 20 grammes; cire blanche, 10 grammes; axonge, 90 grammes, peut servir aux mêmes usages. On l'emploie spécialement contre le prurit dartreux (Cazenave); mais elle serait efficace pour détruire les acares de la gale, et même les pediculi pubis, qui sont tués par des lotions au Chloroforme pur (Hamel).

Le Chloroforme gélatinisé (Ruspini), c'est-à-dire mêlé avec l'albumine de l'œuf et formant une masse gélatineuse, est substitué par Massart aux autres préparations pour l'usage externe.

En outre, le Chloroforme est associé à des préparations diverses sous le titre de mixtures ou d'embrocations anesthésiques. Vembrocation composée de 10 gouttes de Chloroforme dans 20 grammes d'alcool est assez fortement irritante; une flanelle qui en est imbibée fait éprouver à la peau une sensation de chaleur et de brûlure comparable à celle qui résulte du procédé de rubéfaction décrit précédemment. La Mixture contre la fissure à l'anus (Chapelle, Trousseau) renferme ordinairement 2 parties de Chloroforme pour 1 partie d'alcool. On en porte quelques gouttes sur la fissure à l'aide d'un pinceau à lavis.

A l'état de pureté, le Chloroforme sert à imbiber une boulette d'ouate qu'on place à l'entrée du conduit auditif pour calmer les névralgies dentaires (Simon de Ronchamp), ou bien des éponges qu'on laisse à demeure dans les plaies, de manière à frapper d'insensibilité les surfaces traumatiques et à prévenir les complications nerveuses (J. Roux).

Les préparations pour l'usage interne sont, également nombreuses et variées. Le Chloroforme se prend : 1° en solution aqueuse, à la dose de 50 centigrammes pour 1000 grammes, pouvant être portée à 2 grammes dans 300 grammes d'eau, à la condition d'y ajouter 10 grammes d'alcool pour favoriser la dissolution; 2° en sirop selon des formules diverses. Celui de Dorvault ne contient que 75 centigrammes de Chloroforme par 30 grammes; celui de Yée moins encore : 1 gramme pour 100 grammes d'un sirop dans lequel entrent de l'huile d'amandes douces et de la gomme pulvérisée. Je prescris habituellement un sirop de Chloroforme ainsi formulé : Chloroforme, 2 grammes; sirop de gomme épaissi par de la gomme adragante, 30 grammes. A prendre par cuillerées à café contre la gastralgie, la gastro-entéralgie, les coliques sèches et les coliques hépatiques.

La Potion c hloro formé ^(Arau) n'en diffère que par l'addition de 100 grammes d'eau.

On prépare aussi des mixtures avec : Chloroforme, alcool et sirop de sucre. Bouchut a adopté la proportion de 1 partie du premier pour 8 parties du second, et dit ce mélange utile contre les calculs biliaires.

MANNITE. — SANTONINE, 695

Enfin, le Chloroforme s'administre ën lavement à la dose de 50 centigrammes (Bouclmt) avec U grammes d'alcool dans ZiO grammes d'eau de Guimauve, ou bien à celle de 1 gramme (Aran) avec un jaune d'œuf et 8 grammes de gomme adragante dans 125 grammes d'eau.

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