‹ Commetaire sur l'Évangile selon Saint MatthieuChapitre 26 sur 89 · ILE · texte numérisé non relu

ILE

Il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel.

Mais ceux qui se sont faits anges dès cette vie, de quel œil regarderont-ils les richesses ?

L'argent! Dès qu il s'agit d'argent, les hommes

sont fous! Voilà le résumé de l'expérience.

Eh bien! en face de la puissante idole qui, disait Bourdaloue, est, en tous temps et en tous lieux,

la grande rivale du Christ, l'enfant de Dieu d’abord conserve sa raison. Puis il domine par sa raison cet instrument qu'il tient en main, et il l’applique pour le bien du monde et pour la gloire de Dieu !

Or l'usage chrétien des richesses n’est en rien plus facile que l'abdication volontaire de ce grand pouvoir. Heureux les pauvres, pauvres dans l’âme : ce mot est vrai de ceux qui se font absolument pauvres par abdication, ou de ceux qui, détachés des richesses qu'ils conservent , — je dis détachés en effet, — s’en font un instrument pour le salut des hommes.

Or voici qu'un jeune homme s'approche du Christ. C’est celui dont saint Marc a dit : « Jésus le regarda et il l’aima! » Jesus autem intuitus eurn, dilexit eurn.

Ce jeune homme dit à Notre-Seigneur : « Bon « Maître, que faut-il faire ? »

Voilà ce qui nous est bien souvent demandé, à nous, prêtres du Christ, soit par le cœur génereux des jeunes hommes qui entrent dans la vie, soit, plus souvent encore, par l’âme aimante, dé-

vouée de la femme, trop inoccupée en ce siècle.

Que de fois l’on nous dit : « Bon Maître, que faut-il « faire? »

Or, avant la réponse directe, le premier devoir de celui auquel une âme a dit : « Bon Maïtre! » est de ne pas tromper cette âme, et de répondre avant toute chose : « Dieu seul est bon. » Oh! que j'ai donc perdu de temps pour avoir oublié ceci : Dieu seul est bon, et pour m'être appuyé sur l’homme, comme si l'homme était bon.

Puissé-je aussi n'avoir jamais trompé personne en me laissant appeler « bon ! »

Cela dit, la réponse à la question même est simple : « Pratiquez les commandements. » Les commandements sont connus : « Point d’homicide, ni de vol, ni d'adultère, ni de mensonge! Aime et honore ton père et ta mère, et aime ton prochain comme toi-même. » Voilà le précepte de Dieu, base nécessaire et universelle de la vie religieuse et morale.

Mais le doux jeune homme, que le Christ a regardé avec amour, sent, sous le COUP de cette grande grâce, un élan de l’âme vers l’absolue beauté morale de l’héroïsme et de la sainteté, J'ai rempli le précepte, dit-il, que me faut-il encore ?

« Si vous voulez être parfait, dit le Sauveur,

. allez et vendez ce que vous avez. et donnez-le | «aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le «-ciel. Et puis venez et suivez-moi. »

Si vous voulez être parfait, détachez-vous de la terre, et mettez dans le ciel votre trésor. Appuyé sur le ciel même qui vous donne l'idéal, et la force et la joie, travaillez sur la terre, non plus pour vous, mais pour le bien des pauvres hommes souffrants. Donnez-leur vos richesses ! ù

Mais le jeune homme , entendant ces paroles, s'en alla tout triste, car il possédait de grands biens.

Je crois voir une gracieuse mére, qui veut sonder le cœur de son enfant d’un an, et lui conseille de donner à son frère le bonbon qu'il tient en sa main. Pauvre petit! quel immense effort, quel mortel sacrifice! Jai vu de petits enfants, l'œil. plein de larmes, bien tentés d’obéir à la douce voix, mais ne le pouvant pas! Le sacrifice est trop affreux! L'enfant serre son pauvre trésor dans sa main, et se cache la figure. Ainsi de ce jeune homme. Entendant ce terrible conseil, il devient tout triste, ét puis il se retire : car il avait de grandes richesses. |

Le bon Maitre soupire en voyant cet enfant

qu'il aime se retirer de la glorieuse carrière ou il

allait entrer. Ce jeune homme inconnu, dont le nom même n'est pas resté, eût été peut-être, après Jean, l’autre disciple que Jésus aimait : un évangéliste-de plus, l’un des maitres de l'humanité. Mais non, il administra ses biens, et mourut. Et le Seigneur prononce ici l’un de ces jugements universels qui éclairent toute la vie hu maine! Je vous le dis en vérité, il est bien difficile qu'un riche entre dans le royaume du ciel. Je vous le dis une seconde fois : Il est plus facile à un câble de passer par le trou d’une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume du ciel. Mais qui peut donc être sauvé ? disent les disciples étonnés. | Jet | Jésus les regarde et leur dit : Cela est impossible à l'homme, mais rien n’est impossible à Dieu. Non, nous ne comprendrons jamais assez quel obstacle apporte à notre âme l’attachement à la richesse. D'ordinaire, le riche est absolument possédé par son bien. Non-seulement religion et sagesse, mais justice, pitié, vérité, honneur, Jiberté, probité, tout est, dès qu'il le faut, foulé aux pieds pour la conservation ou l'accroissement du monceau d’or! Voilà la loi commune, et le fait quo-

tidien. Ne dites pas non; car je le sais, et nous Île savons tous,

Il y a comme deux Dieux, dit l'Évangile, le vrai et le faux. Dieu et Mammon, Dieu et l’ar. gent. Ce sont là les deux maitres entre lesquels il faut choisir. Or quiconque ne met pas sous ses pieds l'argent, celui-là ne peut servir Dieu, celui-là ne peut pas rester dans la justice et dans la vérité. Il est dans la richesse injuste, il vit du bien d'autrui, il est oppresseur de ses frères, et les dévore comme on dévore du pain, dit la sainte Écriture. | |

Lisez, ami, lisez les deux redoutables discours de Bourdaloue, sur l'Emploi des richesses et la Restitution. Lisez ces évidences incontestables, et tremblez |

Là, vous le comprendrez : il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel.

Humainement, naturellement, cela est impossible. Si vous suivez la voie ordinaire de ce monde, telle qu’elle est depuis lorigine, la voie de l’égoïisme naturel, de la joie, du repos, du plaisir et du luxe, je vous dis que vous êtes homicide. Le luxe est homicide. La science sait et calcule, entendez bien ceci, le nombre d'hommes que fait périr telle grande fortune, employée jusqu’à tel degré par le luxe ‘

! Voy. Courcelle-Seneuil, Traité d'économie sociale, ch. v,S 2.

Pour être véritablement dans la justice, et pouvoir entrer dans le ciel, il faut une surnaturelle transformation de l’âmeet de la vie de celui qui a des richesses. Il faut, avec ces richesses, qui

*sont du temps et de là vie humaine, qui sont des larmes, des sueurs et même du sang hûmain, il faut, si le riche veut cesser de marcher vers l'enfer, il faut que ces trésors cessent d’être eneloutis dans les concupiscences d’orgueil et de volupté. Il faut que ces trésors soient aussi entié- |

rement employés au travail utile, à l'avancement

du monde, au bien des hommes, que si vous étiez simplement administrateur de ces forces, chef de travail pour Dieu et pour le genre humain. Dieu alors, intervenant dans votre âme et. votre œuvre, dans tout l’emploi des redoutables forces qui vous sont confiées pour vos frères, Dieu alors rend possible votre salut, qui, sans

cela, ne l'était pas.

Pierre alors dit au Maitre : « Mais nous qui « avons tout quitté, que nous arrivera-t-il? » Et le Maitre répond : Dans l'univers régénéré,

quand le Fils de l’homme régnera dans sa pleine

LE MARIAGE. if

puissance, vous serez les juges de vos freres.

Qu'est-ce à dire? je ne le sais pas bien. Ce que je sais, c’est que ces juges seront des frères ainés, qui, ayant été guides de leurs frères et les ayant aimés jusqu'à la mort, seront plus ardemment aimés de tous dans toute l'éternité.

Mais, qu'est-ce, encore une fois, que tout quitter? Quitter père et mère, frères et sœurs, femme et enfants, terres et biens ?

Faut-il -abandonner et renier son père, pour pratiquer le conseil de perfection? Non, certes, ce ne serait pas là pratiquer le conseil, ce serait violer le précepte. Or le précepte est la base nécessaire, première, absolument indispensable, sur laquelle repose le conseil comme couronne et magnificence d’édifice. Non, mais il faut être absolument libre à l'égard de tous et de tout sans exception, dès qu'il s’agit de la justice et du devoir, du service de Dieu et des pauvres qui meurent de faim. Il faut être nettement dégagé de tous ces liens de fatalité, qui paralvsent et diminuent l’homme; il faut s'être constitué indépendant, dans sa vie personnelle de raison et de liberté, dépendant de Dieu seul, afin de prendre au ciel le point d’appui pour élever la terre. Eh bien!

si quelqu'un ne tient pas à la terre et tient vrai-

l'E? LE MARIAGE.

ment au ciel, si quelqu'un des victorieux et des transformés vit et opère pour élever en effet la terre et bénir les hommes, les âmes le sentent; les àmes vont aux désintéressés ; les àmes vont à cet homme et lui donnent tout, et ce qu’elles ont et ce qu'elles sont. Certes ces instruments du ciel sont très-rares ; —je dis les instruments complets et les désintéressés manifestes ; — mais à ceux-là tout est donné. Ils reçoivent au centuple, frères et sœurs, mères et enfants, terres et richesses, La: terre leur est offerte parce qu'ils ne veulent que la bénir. Que s'ils viennent à tomber du ciel, et s'ils se cramponnent à la terre qu'on leur donnait, s'ils commencent à la dévorer dans l’égoisme, aussitôt on la leur reprend, on l’arrache violemment de leurs mains.

Et ce centuple de ciel et de terre, ce centuple d’âmes et de forces, les désintéressés évangéliques le possèdent dès maintenant en Dieu, pour la vie éternelle ; c’est un commencement du ciel sur terre. Ceux-là ne sont plus seuls, ceux-là vivent à l’état de groupes d’âmes. Morts au monde, et ressuscités dès ce monde en leur âme, ils vivent à l’état de grappes ou d’épis.

Et le Seigneur termine ceci par un mot qu'il

répète souvent ! «Mais beaucoup des premiers de-

« viendront les derniers, et beaucoup des derniers « deviendront les premiers. »

Le chapitre suivant explique ces mystérieuses paroles. |

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