‹ Commetaire sur l'Évangile selon Saint MatthieuChapitre 69 sur 89 · IX · texte numérisé non relu

IX

Souvent elles brisent leurs ailes contre l'obstacle :

et meurent volontairement sous l’excès du fardeau :

Sæpe etiam duris errando in cautibus alas

Attrivere, ultroque animas sub fasce dedere !

Mais, près des ouvriers, l’homme animal; l’homme de joie, l’homme de proie, l’homme de paresse et de stérilité, attend que l'être généreux et doux aittravaillé, pour demander de mille manières le fruit du travail, ou pour le prendre par la force. Mais, que feront les sages ? Quel est leur droit? La nature nous l’a dit :

Ils éloignent ce làche troupeau, qui vient pour

prendre et dévorer :

[7 4 Ignavum fucos pecus a præsepibus arcent.

Or, dans la parabole, que firent les vierges folles ? Elles n’ont pas l’huile sacrée, la substance de la vie et de la lumière, fruit du travail : frelons pillards, elles jettent les yeux sur le fruit du travail d'autrui. Donnez-nous de votre huile : nos lampes s’éteignent.

Que font les vierges sages, en présence des stérilisatrices de l’œuvre et de l'effort commun ?

Doivent-elles nourrir la stérilité et la perpé-

tuer? Non, mais elles savent que ces sœurs égarées

sont libres, et qu'elles peuvent devenir abeilles ouvrières, et produire, ou plutôt recueillir, pour leur part, le don céleste. Voyez, disent-elles, si la moitié d’entre nous ne fait rien , il ne peut y avoir assez et pour vous et pour nous. D'ailleurs, l'huile acquise sans travail n’est rien. L'huile qui nourrit et qui éclaire ceux qui travaillent, versée en vous, qui êtes sans effort, s'évanouirait sans lumière : vos lampes ne s’éteindraient pas moins. Opérez donc vous-mêmes,transformez-vous, devenez ouvrières, puisque vous le pouvez. Achetez, contre vos efforts; l'huile sacrée dont vousavez besoin ; ellen’est en vous que si elle vient par vous; ce qui surviendrait du dehors ne serait pas à vous : voussembleriez le posséder, sans le posséder en effet. Il vous arriverait ce que dit l'époux : « Mais celui quir’'a pas, « perdra même ce qu'il semble avoir! » Voilà ce que dit la sagesse.

Mais ceux qui perdent leur vie jusqu’à la fin, qui décuplent, par leur folie et leur joie dévorante, le fardeau des bons qui travaillent, ceux-là, en présence de la mort, cette fin du monde, cette venue de l'époux, ceux-là sauront-ils opérer en une heure l’œuvre de toute la vie? Pourront-ils, après un instant d'intention vers le but, paraitre au tribunal de Dieu, etdire : Mon Père, j'ai achevé

l'œuvre dont vous m'avez chargé. Opus tuum consuminavt, Pater, quod dedisti mihi ut faciam illud.

N'y a-t-il aucune àme qui, se présentant vide et nue, et puis criant : Seigneur ! Seigneur ! ne doive entendre ces paroles : « Je ne vous connais pas? »

Il y en aura, et combien ? La parabole des dix vierges en montre cinq qui seront exclues. La fin du précédent chapitre affirme de même que, sui deux, l’un sera pris, l’autre laissé ; s’ensuit-il donc qu'élus et séparés seront en nombre égal? Cela ne s'ensuit pas. Mais je sais que chaque détail évangélique a sa portée. ‘Je crois donc qu'il y a un sens à cette division par moitié. Mais j'ignore, ainsi que beaucoup d’autres choses, quel est ce sens.

Veillez donc et soyez toujours prêts, puisque

vous ne savez ni le jour, ni l'heure.

IE

On donnera à celui qui a. Mais celui qui n’a pas, perdra même ce qu’il semble avoir.

Frères bien-aimés, comprenez-vous que tout revient à l'œuvre, à l'œuvre personnelle ? On est jugé selon ses œuvres, voilà le fond des choses.

L'huile d'autrui ne vous servira pas. Il la faut

opérer vous-même, avec la grâce de Dieu, qui vous prévient, vous soutient et vous suit. Il faut savoir opérer vous-même cette base de la lumière : « Qui fait la vérité, arrive à la lumière. ».

Mais écoutez la grande parabole des talents. Le maitre, qui est le Christ, vient et confie ses biens aux hommes ses serviteurs, puis il s’en va. Il est venu, il vient toujours pour tous les hommes (Christus venit semper), et nous confie ses biens, sa grâce, et sa parole, son Évangile, ses sacrements, lui-même enfin sous sa forme cachée.

Puis il s’en va.

Qu'est-ce que ce départ ? C’est ce que dit ailleurs l'Écriture sainte : Dieu vient, constitue l’homme, lui donne sa loi, sa grâce, puis le laisse à sa liberté ? Ceci est bien la loi fondamentale de toute l’histoire humaine. Dieu donne la vie, nous crée sans nous, nous commence sans nous, et met en nous, sans nous, tous ces biens : {radidit illis bona sua. Puis il s'éloigne, ou du moins semble s'éloigner, et nous laisse à nous-mêmes. C’est à nous de poursuivre, d’obéir à l’impulsion première, d'opérer par nous-mêmes, d'opérer la vie personnelle, la vie

de la raison et de la liberté, la vie en nous par

4 Deus ab initio constituit hominem,.. et reliquit illum in manu Cconsilii sui.

nous. Nous avons à développer et à faire valoir le talent. |

Celui qui avait reçu cinq talents, les fait valoir et en rapporte dix au maître. Il est récompensé. Celui qui avait reçu deux talents, les fait valoir et en rapporte quatre. Il est récompensé comme l’autre. Mais voici que celui qui avait reçu un talent vient dire qu'il a eu peur, et que, pour ne pas perdre le dépôt, il l’a enfoui dans la terre, | et le rend tel qu'il l’a recu... Méchant et paresseux, lui dit le maitre, il fallait faire valoir mon bien. Que ce serviteur inutile soit jeté dans les ténèbres extérieures, là où il y a des pleurs et des grincements de dents, et que son talent soit donné à celui qui en a déjà dix. Celui qui reçoit et ne fait pas valoir, et qui dès lors n'a pas, perdra même ce qu'il semble avoir.

Voilà donc l’évidente doctrine de cette très-profonde parabole.

Celui qui ne fait pas valoir le talent que Dieu lui confie, celui-là, comprenez-le bien, n’a rien du tout. Il semble avoir, mais il n’a pas, non habet.…. videtur habere. On lui ôte même ce qu'il semblait avoir. Donc vous avez vos œuvres, vos œuvres personnelles, et rien de plus! Eussiez-

vous donc recu l’Eucharistie elle-même, c’est-à-

dire Dieu, c’est-à-dire l'infini, si vous n’en avez rien

déduit, rien fait valoir, vous n'avez rien. Vous

pourrez dire comme ceux dont parle l'Évangile : « Seigneur |! Seigneur! nous avons bu et mangé « en, votre présence! » Vous pourrez même dire plus encore : « Seigneur! Seigneur! nous vous « avons recu vous-même en nourriture et en breu- « vage. » Mais le Seigneur vous répondra aussi : « Je ne vous connais pas, vous tous qui commettez « l'iniquité! » Vous n’avez pas développé en vous, par moi, la raison et la liberté. Vous n'êtes que ce serviteur inutile, qui doit être jeté dans les ténèbres extérieures. Re. à

Et l'Évangile aussi est un abime descience, que les hommes ne feront valoir que peu à peu : «Té- « nèbres extérieures! » Écoutez bien. Le fonds de vie impersonnelle, le talent que Dieu donne, la donnée primitive inspirée, c’est l’intérieur. L’extérieur, c’est la vie personnelle, la vie claire et active. Mais cette vie personnelle, dans l’homme qui vient au monde, est nulle d’abord. Sa loi est dese développer, de s'enrichir en cultivant le fonds, le fonds que Dieu a donné à tout homme survenant en ce monde. Si de son travail propre il ne remplit pas de richesses, et de froment, et de lumière,

et d'huile, et de force virile, son esprit et sa vo-

lonté libre, il demeure en ces ténèbres extérieures, et il y sera condamné quand le fonds lui sera retiré, Et tout le fonds divin qui appartient à la famille humaine, ira de plus en plus, par une loi naturelle et juste, aux esprits libres et intelligents qui sauront le mettre en lumière.

Mais vous ne comprenez pas encore assez, 0 bien-aimés, tout ce que le Seigneur veut nous dire. Écoutez la proclamation du jugement dernier, qui me parait l'évidence même de la lumière.

sisi IE.

Ce que vous avez fait au moindre de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.

Selon moi, voici la lumière nécessaire, infailli-

ble, évidente et universelle. Voici la démonstra-

tion décisive du christianisme. A partir des axio-

mes, voici que certainement le christianisme est

la religion absolue. Comme le soleil est la lumière, le christianisme est la religion.

En effet, voici tout le christianisme en un point,

et ce point est l’axiome moral absolu. Voici la

condition unique, à la fois nécessaire ‘et suffi-

sante, du salut.

Avez-voustravaillé au bien des hommes? — Oui.

L'EMPLOI DE LA VIE, à 249

— Alors vous avez servi Dieu. Vous avez fait le bien, vous êtes sauvé.

Mais n’avez-vous pas travaillé au bien des hommes ? — Alors vous avez fait le mal, et vous n'avez pas servi Dieu. Vous êtes jugé et condamné.

Voilà, dis-je, tout le christianisme en un point. Voilà tous les considérants du jugement dernier.

Ce point unique, l'Évangile le dit, est nécessaire et suffisant.

Travailler pour le bien des hommes, ceci étant le christianisme entier, etla condition unique, nécessaire, suffisante du salut, je répète que le christianisme entier n’est autre chose que l’axiome moral nécessaire, infaillible, évident. Done, rien n’est vrai, ou bien le christianisme est la vérité même.

Mais comprenez-moi bien. Le point unique renferme tout, non en ce sens qu'il exclut tout le reste, mais en ce sens qu'il renferme en effet le tout. Il renferme le christianisme entier, complet, toute sa morale, et tout son dogme, et tout son culte, c’est-à-dire le catholicisme lui-même, tel qu'il subsiste dans le monde, et tel que Dieu le veut. Oui tous les dogmes et tous les préceptes sont en ce point : Aimer Dieu de son âme entière,

et aimer les hommes comme soi-même, c’est là la

loi et les prophètes, en d’autres termes, morale et dogme. Oui, Maitre aimé, il y a bien longtemps que je médite avec amour votre Évangile, et depuis bien longtemps, mais plus clairement chaque jour, vous m'avez fait cette grâce de voir en ce point unique tous les dogmes et tous les préceptes, et de savoir que ma bienheureuse foi est infaillible et qu'elle est l’absolue vérité! Gloire à Dieu, et paix sur la terre à tout homme de bonne volonté!

Oui, mon Maitre et mon Dieu, vous, et votre admirable création, et la loi des rapports du créé et'de l’incréé, et la loi même de votre être éternel, modèle de tout, et la loi du rapport des esprits libres et intelligents entreeux et avec vous, et votre présence éternelle, et votre incarnation, et votre grâce surnaturelle, et votre foi divine, et votre Église, et votre Eucharistie, et tous vos Sacrements, oui, mon Dieu, nous avons la bienheureuse joie de voir toutes ces choses en ce point : Travailler les uns pour les autres. Nous avons la joie, dis-je, de sentir tout cela vivre, et palpiter, et divinement brüler en flammes ardentes et lumineuses, en eet unique foyer d'amour.

Et quant aux esprits scientifiques qui nous di-

sent : Sentiment! sentiment! poésie! poésie! Je

leur dis : Mes enfants, si vous voulez travailler encore pendant vingt ans l’ensemble de la science, et tout comparer avec soin, VOUS serez en état, peutêtre, de suivre les enseignements que l'Évangile peut donner sur ce point, savoir : tout le dogme et toute la morale, toute la métaphysique et toutes les sciences rapportées à cette loi, entendue comme l'entend l'Évangile : 7ravaillez les uns pour les autres ; car vous faites à Dieu méme, et au Verbe incarné, ce que vous failes au moindre de ses frères. ET MIHT FECISTIS.

Vous qui méditez avec moi, tolérez, je vous prie, les quelques pages obscures qui suivent. Je crois devoir donner ici ces germes d'idées. Quelqu’un les développera, aujourd’hui, ou plus tard.

Dieu éternel et infini, force, lumière, et amour absolu, en qui la force, de toute éternité, opère tout pour la lumière et pour l'amour, en qui l’amour fait tout pour la lumière et pour la force, eten qui la lumière fait tout, et pour la force et pour l’amour; où chacune des trois dimensions nécessaires de l'absolu, est et opère les trois : Trinité sainte, plusieurs en un, en qui cet idéal du plus haut élan de nos âmes se trouve absolument réalisé : Être éternel, modèle des choses, éclairez-

nous |

Oui, Dieu fait tout pour Dieu. |

Oui, Dieu, dans son éternité, fait tout pour Dieu incarné dans le temps.

C'est pour lui, pour lui Dieu incarné, que Dieu, dans son éternité, a tout fait pour le moindre des frères du Verbe divin incarné.

Oui, quand le Père a créé le moindre de ses frères, et tous les autres, « c’est pour moi que vous l'avez fait, » dit le Christ à son Père et à l’éternelle Trinité : Quamdiu fecistis uni ex mets fratribus minimis, et mihi fecistis.

Oui, quand le Père a créé le moindre de ces frères du Christ et tous les autres, c'est pour le Christ qu’il les a créés.

Mais les a-t-il créés par amour pour le Verbe incarné lui seul, et non par amour. pour ceux même qu'il créait ? Certes, Dieu le premier pratique sa loi. Il a aimé par-dessus tout Dieu luimême, ce Verbe incarné qui est Dieu. Mais, si j'ose - bien le dire, il a aimé tous les hommes comme lui-même, puisqu'il a tant aimé le monde qu'il a donné pour lui son fils unique, qui est lui-même.

Seigneur, vous dont toutes les idées sont éternelles et sont vous-même, laissez-moi, pour comprendre ceci, regarder un instant vos idées.

Vos idées, Ô mon Dieu, le Ciel visible m'en

donne l’image, et la raison corrige l’image et l’agrandit.

Vos idées sont comme FL étoiles. Elles brillent en tout sens, foyers d’universelle lumière, et distinctes pourtant, consubstantielles en force, en lumière, en chaleur, en essence.

Mais les étoiles sont finies en nombre, en durée, en grandeur, en étendue de rayonnement.

Et vos idées, Seigneur, sont infinies dans tous les sens, en étendue et en durée, et en simplicité, et elles sont toutes vous même. Les étoiles et le firmament sont leurs images finies. Les âmes, les esprits libres et raisonnables, sont leurs images grandissantes et indéfinies.

Et vos idées sont créatrices des étoiles et des ames : chaque âme, comme chaque étoile ou chaque atome, est portée par une idée de Dieu : Portans omnia Ferbo virtutis suæ.

C'est une de vos idées, Ô Dieu, qui porte le moindre de mes frères, qui me porte moi-même,

Et cette idée qui porte le moindre de ces frères, c'est-à-dire moi, cette idée infinie est mon histoire parfaite, idéale, ravissante de beauté, telle que Dieu la conçoit. Et cette cause motrice immobile de tous mes mouvements et de tous les moments

successifs de ma vie, est l'inspiration continue

que Dieu me donne au centre, pour être, et vivre, et développer le beau poëme qui estmon histoire et ma gloire. Voilà le dogme de la prescience et de la prédestination : Quos..…... præscivit et prædestinavit..…. conformes fieri imaginis fil sui. Chaque vibration imperceptible est un don, un talent que je dois recevoir, une impulsion queje dois ‘suivre, un commencement que je dois achever, que Je dois faire valoir. Et vous savez d’avance, à Père, les résistances, les inintelligences, les perversions. Mais à chaque résistance ou inintelligence, votre idée, qui est mon étoile, substitue un autre poême, qu'elle impliquait aussi, poëme diminué, mais magnifique encore, à ceux et à tous ceux dont j'ai manqué l'inspiration!

Que si la perversion devient libre et définitive,

votre dernier bienfait sera de retirer le talent tout entier à l’être vide, qui s’est condamné par sa faute à la chute dans les ténèbres extérieures.

Mais certes, les impulsions et les inspirations, et toute cette histoire idéale, tendent à un point unique : la loi de Dieu, l’unique nécessaire, qui est l’amour actif : travailler pour le moindre des frères, c’est-à-diretravailler pour Dieu, pour Jésus-Christ, Chaque idée de Dieu étant Dieu ne peut, en ses

combinaisons réellement infinies, inspirer que trois choses : courage, lumière, amour ; courage, lumière, afin d’engendrer l'amour libre, afin que tous les êtres s'aiment et se portent les uns les autres. Est-ce que toutes les étoiles ne s’éclairent pas, ne s’attirent pas, et ne se portent pas l’une l’autre? Aïnsi des esprits libres. L'union entre eux et avec Dieu, c’est là le but.

Or, ce frère que je vois et qui, peut-être, est le moindre après moi, comment fais-je réellement pour Dieu ce que je fais pour lui? Le voici : c’est qu’au centre de son être propre, il a l'étoile qui est l’idée de Dieu, et qui est Dieu. Oui, c’est le Verbe, qui est au fond de ce pauvre frère, qui l'aime, le porte, le vivifie, et cherche à le développer à son image. Si donc j'ai travaillé à développer mon frère, à le nourrir, c’est le Verbe éternel lui-même que j'ai aidé. C’est pour lui que j'ai travaillé. É

Mais Dieu qui est amour, qui aime le Verbe, et qui nous aime nous-mêmes en nous aimant pour lui, Dieu, dis-je, a librement voulu la plus grande des magnificences concevables, savoir : l’Incarnation.

C'est pour cela même, c’est pour produire ce

frère éternel qu'il nous a produits : c'est pour

le Christ qu'il nous a créés. Donc quamdiu uni ex his meis fratribus minimis fecistis, ét mihi fecistis. Dieu a créé pour arriver à l’incarnation. Mais en même temps, c'est pour nous qu il a fait le frère éternel, c’est pour nous glorifier, et puis aussi, après la chute, pour nous sauver, qu'il a fait son incarnation.

L'incarnation , l’Eucharistie , la grace, la foi, la gloire et la vie éternelle! Tout cela, dans le fond, ne revient-il pas au même point? O Verbe, centre absolument simple et actuellement infini de toute la création, de toute âme et de tout atome, qui impliquez en un point éternel, riche comme Dieu même, l'infinité possible des états, des développements, des mouvements, sentiments et pensées de cet atome ou de cette âme; Verbe éternel, source infinie, qui provoquez, par'vos impulsions, le nombre toujours fini des états successifs de l’être et des flots de la vie : cette vie, Seigneur, quise développe dansle temps, cette vie est l'image finie, successive, de votre éternité, de votre infinité. Nous, nous sommes ce nombre en mouvement, ce nombre toujours fini et toujours grandissant, qui s'efforce de développer et d’épuiser la source. Et vous, vous êtes la source qui, dans

les siècles des siècles , sera tout aussi infinie qu’a-

vant d’avoir donné le premier flot! Mais quel est donc l’admirable rapport de cette source et de ce courant ? Oh! quelle radicale distinction entre ce fini et cet infini. Seul, le vrai géomètre comprend cela! Seul il sait l’abime de nature qui sépare la source et les flots. Seul il conçoit la série idéale développant, par le côté que nous touchons et que nous voyons, un nombre toujours fini et toujours grandissant, et au fond de ces flots, la source pleinement infinie, subsistant dans l’infinité actuelle de ses termes, de même loi, de même forme que la suite des termes finis! Mais qu’ose-t-il faire ! Il ose unir ce fini et cet infini de même loi; il ose unir ces deux natures radicalement distinctes, etilose dire, sans le comprendre : que tout cela sort un !

C’est ce qu'a fait l'éternel géomètre ; il a dit: Que le Verbe éternel, infini, qui porte, comme source et comme loi, cette âme humaine finie,. que ce Verbe et cette âme soient un !

L’éternel géomètre fait la même chose dans l’atome physique, lorsque la source infinie de l’atome, source qui est le Verbe-Dieu, prononce l’union du développement fini qui est l'atome, et l’assume en lui en disant : C’est mon corps! Cela

s'appelle éranssubstantiation ! W ÿ a deux cents IT. 17

ans que le dernier des grands ni philosophiques a vu cela.

Eh bien! grâce, foi, gloire, régénération, vie éternelle, c’est la donnée vivante absolument nouvelle, qui résulte de l'union merveilleuse de ce fini ét de cet infini. |

Lorsque l'union s'opère entre natures diverses, ce dont la greffe offre l’image, quels fruits nouveaux et absolument supérieurs à la moindre des deux natures ! Mais supposez l'union entre Dieu et la créature, supposez l’étincelle continue de Dieu à l’homme : alors transformation et vie surnaturelle, grace, foi, gloire et vie éternelle!

Vie éternelle ou vie ressuscitée! Et ici, je retrouve le Christ, sa croix, sa mort et sa résurrection. Oh ! quelle beauté ! Cette vie ressuscitée, cette gloire béatificatrice, n’est pas donnée sans le mérite de l’humble créature qui la reçoit de Dieu. Mais que doit faire cet être libre pour mériter la gloire de Dieu? Donner sa vie pour ceux qu ‘il aime, Dieu et sesfrères, comme Jésus-Christ. Et la mort est la loi éternelle de transcendance à Dieu. Voilà le christianisme.

Amis! faites effort pour comprendre : ceci est la métaphysique réelle, appuyée sur la raison de

Dieu, et sur le cœur de Dieu, et sur le vôtre, à

mes bien-aimés! Ces vérités ne passeront point.

Lors du dernier accès de philosophie égarée qui s’est produit dans notre Europe, vous avez déployé quelque force pour saisir le contradictoire, et pénétrer l’absurde. Ces fantômes se sont dissipés. Revenons à la science, à la science ravissante de beauté, pleine de l’ardent amour. Oh! oui, s'il vous était donné d’apercevoir la science telle que je l’entrevois, vous pousseriez des cris de joie et de surprise. Courage! amis! dans quelques siècles les esprits y viendront. Vous qui contemplerez alors ces splendeurs, ne méprisez

pas ces essais que je balbutie aujourd’hui.

Aïnsi tout le christianisme est en ce point : Æ4 mihi fecistis. Opérer pour l’homme et pour Dieu, vivre et mourir par amour pour l’homme, pour Dieu fait homme, pour le moindre des frères, c’est là tout. Et il est d’évidence absolue que ce tout est le bien et la vérité! Cela est nécessaire et infaillible.

Oh! oui, je le comprends : en face de toutes les nations assemblées, ante eum omnes gentes, et de toutes les générations recueillies, je le com-

prends, ce sera là la base du jugement dernier,

Il n’y arien là quisoit ou subtil ou douteux; la base est claire pour tous et indiscutable pour tous |

Bien-aimés de mon Père, venez! vous êtes les rois de l'éternel royaume que je prépare dès l’origine du monde! Ce royaume préparé, c’est la source infinie qui est Dieu, donnée en jouissance inépuisable à l'être qui l’a mérité.

Venez; car j'ai eu faim, et vous m'avez nourri. Oui, vous avez nourri, aidé, développé l’incarnation de Dieu. L’homme-Dieu qui avait faim, vous l’avez nourri du travail de vos mains, et de l’amour de votre cœur.

Saviez-vous ce que vous faisiez? Non. Car, même alors, au jugement dernier, vous vous étonnerez et vous direz : Seigneur, quand donc avonsnous pu vous nourrir et vous désaltérer?

Toutes les fois que vous avez eu pitié du moindre de mes frères, et que vous l’avez rassasié, ce que vous avez fait pour lui, c’est à moi-même que vous l’avez fait, et mihu fecistis !

Gloire à Dieu! l’'humble et simple vertu, qui voit sur la face des hommes la souffrance, et qui aide ces pauvres souffrants, opère la loi de Dieu, secourt le Christ et aura la vie éternelle.

Cela suffit! cela, vous dis-je, est tout. Relisez

l'Évangile, cherchez bien dans cette page, y voyez-vous quelque autre condition? Non. Pas un seul mot n’est ajouté au point unique : j'ai eu faim et vous m'avez nourri.

Mais je répète que ce point unique est le tout, non en ce sens qu'il exclut le reste, mais en ce sens qu'il implique tout.

Car prenez garde : si aujourd’hui vous êtes touché de compassion et de l’émotion naturelle que l'animal lui-même semble éprouver en présence de la plainte, sachez-le, si vous n’avez que ce sentiment de surface, cette émotion de chair et de sang, demain sans doute vous ne l'aurez plus; les autres passions naturelles étoufferont celle-ci, et vous ne ferez rien pour les frères souffrants, ni pour le divin frère, et il vous sera dit : « J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas nourri. »

Sachez-le bien, persister dans l’ensemble, persévérer jusqu’à la fin, dans la pitié, dans le travail pour l’homme et Dieu, c’est vraiment toute la religion, parce que, sans effort continu, sans réponse à l'inspiration, souvent austère, de la conscience et de la raison, sans réponse à la grâce, sans prière, sans la foi, sans repentirs fréquents des chutes fréquentes, sans Eucharistie dans le

sang et dans l’âme, sans Dieu en vous et avec

vous, vous ne nourrirez pas vos frères, vous les dévorerez. Soyez assuré de cela. C’est le nœud des questions. Oui, tout le christianisme est en ce point, oui, tout, y compris la croix et le sacrifice de la croix! |

Et, d’une autre manière, je vois encore tout le christianisme en ce point.

Supposez que bientôt les hommes de cœur, tous les hommes doués de raison, en Europe, commencent à dire : « Il est temps que le paganisme finisse, que notre folle et désastreuse jeunesse rentre dans l’ordre, que notre âge de raison commence, que la justice se fasse. Jamais nous n'avons entrepris décidément, solennellement, de nous liguer pour nourrir de pain, et aussi de lumière, la masse des hommes qui souffrent. Il est temps. Voilà l’œuvre et voilà le devoir. » Supposez, dis-je, que quelque cri aigu, vrai, pénétrant, béni de Dieu, excitât tout à coup au courage et à l'espérance la conscience déjà préparée de tous les hommes de bien, et qu’on essayàt avec suite « cette expérience qui reste à faire, » disait un sage. Eh bien! le lendemain, les hommes de cœur verraient ceci : on ne peut pas nourrir de pain la masse des hommes, sans un progrès de

moralité. Ils se mettraient aussitôt à l’œuvre pour

réveiller dans toute la masse Le sens moral et l’effort moral. Mais le jour même ils sauraient ceci : nul progres de moralité n’est possible sans progrès religieux. Mais il n’y a qu’une religion, celle dont Jésus-Christ est l’auteur, cela est manifeste, même par la vue extérieure de l’histoire, comme il est manifeste que les peuples chrétiens sont les maitres du monde, les guides du genre humain.

Donc, 6 amis, si vous entreprenez solennellement de nourrir de pain la grande multitude des petits, c’est Jésus-Christ que vous nourrirez : c'est l'Évangile et la foi pleine que vous travaillerez à établir au sein des sociétés.

Oui, nourrir tout ce qui a faim, esurivi et dedistis mihi manducare; recueillir tous les délaissés, hospes eram et collegistis me; couvrir tout ce qui est nu, zudus eram et cooperuïstis me; soulager tout ce qui est souffrant, enfirmus et sanastis me; délivrer enfin les captifs, ir carcere erametvenistis ad me, oui, c'est là nourrir Dieu, c’est là recueillir, vêür, soutenir et guérir, et délivrer le Christ : er mihi fecistis !

Mais prenez garde, Ô hommes vivants sur terre, Ô esprits et consciences à qui l'Évangile parle, à qui ces pages inculquent ces évidences, prenez garde! car combien seriez-vous coupables si vous

les méprisiez, si vous persévériez à dévorer la vie, et à charger la terre, à délaisser Jésus-Christ et ses frères, dans la faim, dans la nudité, dans l'exil, dans toute souffrance, dans les ténèbres et dans les fers! ,

Malheur, malheur à vous! qui aujourd’hui encore maintenez des nations dans les fers, et dévorez des peuples, malheur à vous! car voici le Dieu de bonté, de douceur et de miséricorde, que les lois nécessaires forcent à dire de vous : « Ils

iront au supplice éternel. »

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