L*HÔTEL DES TROIS MERLOTTES
L'homme Intrigant qui veille sur toutes ses actions, se décelé presque toujours pav une parole imprudente. Aussi lorsque l'on veut bien connaître quelqu'un, n'espionnez pas ce qu'il fait, tâchez seulement de l'écouter.
{Recueil de Maximes.)
Tien! Polyte, sept heures sonnent...
que deux passent de même, et nous aurons
repris le collier de misère... grâce à Dieu, 1. 1
que nous ne sommes pas de semaine, sans cela...
— Tu ne te carrerais pas, mons Guste, dans ton lit; et depuis une heure tintée, comme dit marne Bardemancbe, la vieille grand' mère de M. Tripoussier , notre patron, tu serais dans le magasin à auner du guingamp et à endurer les sottises de monsieur et de madame (1).
— C'est tout de même vrai, répliqua le jeune Hippolyte Trouffaillon , coquine de semaine de garde; quand elie finit, je lui rends grâces, quand elle vient je la maudis. . A propos... Dore, dors~tu ?
— Je mélancoh'se, dit un troisième garçon en soulevant sa lêle du troisième lit , je... je fais des vers.
— Tien! s'écria Chrocart. il ne te nian- ({ue plus que de te faire homme de génie
('j Monsieur, Madame tout court •• qualifications qui, dans la féodalité boutiquière, signifient le maîtie et la maîtresse du lieu.
pour être encore plus détesté de monsieur.
— Un Taperlan , un épicier , reprit avec dédain le troisième jeune homme qui répondait au prénom et au nom de Théodore Le Lapin.
— Miséricorde! s'écria Chrocart , s'il l'entendait, que deviendrais-tu?... <a/^eWa/z, épicier j M. Alexandre-Nicodème Tripoussier, capitaine de la garde nationale de Paris, décoré de Juillet, parce qu'il était lieutenant; membre de la Légion-d'Honneur, parce qu'on l'a fait capitaine ; chef de la forte maison de commerce, un grand détail de nouveautés, et si connu dans le quatrième et cinquième arrondissement, sous la qualité de propriétaire du magasin , sous linvocalïon du Sauvage Amocreux ; électeur éligible , ei fortuné, selon le dire public, de cinquante à soixante mille francs de rente.
— Qu'il dîne deux fois, repartit le littérateur Dore.
— Je souhaite plutôt, répondit l'aflamé Guste , qu'il nous fasse manger à notre faim.
— Il est certain, dit à son tour Hippolyte Trouffaillon, que le cancre, ainsi que la fourmi sa femme, nous comptent les morceaux et spéculent sur notre pitance . . Oh ! les ladres !
— Chut! Polyte , tais-toi, ou sinon, Julien, qui fait semblant de dormir en chien couchant qu'il est, se fera bien valoir du patron , en lui rapportant ce que tu dis sur son compte.
— Si je ne te savais pas un lâche et un vil misérable, toi-même, Guste, je t'aurais déjà cassé les bras et les jambes au nom de Julien, notre excellent camarade, (j'.ie tu insultes; parce que, endormi, il ne peut t'entendre, et parce que ta jalousie ne peut souffrir son mérite et sa vertu.
C'était un quatrième interlocuteur qui, soulevé également sur son mince lit de san-
gle, adressait avec tant de vigueur celte réprimande austère au commis Chrocart; or, ce Vilain était un vigoureux garçon, aux larges épaules , aux membres carrés et nerveux, à la taille de cinq pieds sept pouces, à. la figure gaie, franche, animée, au rire bon, mais point spirituel; à Ténorme chevelure brune, qui bouclait naturellement: fils d'un gros fermier du département de l'Ariége, petit-fils, lui aussi, de madame Bardemancbe , il jouissait, dans la chambrée, d'une considération généralement avouée, et découlant de sept causes que voici :
-1 " La parenté avec le patron ;
2"' La prédilection marquée de l'aïeule, femme importante, et qui aimait dans Abel Hélénor-Mathieu Corgenet, son petit-fils et filleul;
S'^On le savait fils unique (avec une sœur) d'un père enrichi par le commerce des grains, des bestiaux et des quadruples espa-
gnols, et cossu a un tel point, qu'il donnerait à mademoiselle Fergenie Corgenet un million de dot. Que n'aurait donc pas un jour l'héritier d'un pareil père?
4° Hélénor avait toujours une pièce de cent sous au service d'un ami, bien que son père ne lui donnât que quaranle-cinq francs p^r mois, pour pourvoir à son entrelien de vêtement et de logement : (il mangeait avec ses camarades chez le patron).
5° Mais, en revanche, si la tendresse de l'aïeule enflait le pécule du commis , la nature l'avait pourvu d'une force ph}si<|ue qui rappelait celle de Samson , d'Hercule, ou de Milon de Crotone; et comme il rossait d'un seul coup de poing le plus hsfrdi el le plus robuste, on lui poriï;ii un respect soutenu ;
6* C'était un bon enfant; 1" C'était le meilleur ami que l'on pût rencontrer, et il vénérait, aimait, adorait presque son frère de nourrice, Julien Léon;
corame lui, élève de commerce, et qui lui rendait, par un altachement pareil, une affection, dont certes il était digne.
Quel était Julien-Léon, dit Prénis? nul nf. le savait ; un soir, le lieutenant Prénis entra dans la chambre de l'hôtel garni, a Paris, où le fermier Corgenet et sa femme (sœur du lieutenant) , se trouvaient et lui, en janvier i8i4 ; il tenait en ses mains un enfant richement emmaillotlé, et qui semblait n'être né que depuis un an ou deux.
" — Ma sœur, dit-il à la fermière (qui amenée à Paris par son mari, afin de contenter sa curiosité, y avait accouché par erreur de compte, l'avant-veille) , d'Abel- Helenor Mathieu; si pour me sauver la vie il fallait que tu donnasses a un nourrisson et partager la moitié du lait que tu voulais réservera ton tils, me rendrais-tu ce service ?
— Assurément, oui, notre frère, s'é-
crièrent à la fois le mari et la femme, nous n'hésiterions à faire ce que tu dis-Ià.
— Eh bien ! reprit le lieutenant Prénis, je te prends au mot. Vois tu cet enfant, il faut que lu lui serves de mère; je mourrais s'il meurt, entendez-le bien tous les deux: ne me demandez jamais à qui il appartient; je me contente de prendre devant vous à témoin, l'honneur, que je n'en suis pas le père. Le reste est un mystère que vous ne saurez jamais ; aimez-le comme si c'était
moi-môme; vous devriez en outre le
rien, je suis un imbécile — me pr*ometstu, ma sœur, de partager ton lait entre mon neveu et lui', et si je viens à mourir de ne pas l'abandonner ?
La bonne fermière promit tout ce que voulut son frère. Son mari, qui commençait sa grande fortune, et que des affaires avaient amené a. Paris, souhaitait retourner en Languedoc, ou pour mieux dire, dans le comté de Foix. Les alliés, depuis le mois
de décembre précédent (1813), envahissaient la France; Wellington allait occuper le midi. Il y avait trois moisque Abel Helenor était né et que son aïeule l'avait nommé , car elle s'appelait Hélène. Le fermier Corgenet quitta Paris dans les premiers jours de février,- il put rejoindre sa métairie , située presque aux portes de Pamiers, avant que les Anglais n'eussent assiégé Toulouse. Les deux enfans, Julien-Léon et Abel-Helenor, furent d'abord nourris.
Peu de semaines après, la France changea de face; Napoléon abdiqua et fut habiter l'île d'Elbe. Les Bourbons vinrent régner; le capitaine Prénis , dès que sa sœur eut accepté l'enfant, était revenu combattre et avec tant de vaillance que le dernier brevet de colonel, que Napoléon signa dans sa fameuse campagne de France, fut celui de ce brave militaire.
Le colonel Prénis, blessé le 30 mars 1814, du côté de Versailles, lor.squ'il s'opposait a
la défection du duc de Raguse, demeura entre la vie et ia mort pendant six mois. Il prit alors sa retraite, et pour l'y déterminer on le nomma maréchal de camp: aux Cents Jours, il courut rejoindre Napoléon, qui réleva au grade de lieutenant-général, et le fit en outre grand officier de la Légiond'Honneur.
Fait prisonnier à Waterloo après des actes de bravpure incroyables, il fut envoyé en Prusse, oùils'acquit l'amitié de Bluccher. Là, cet homme, jusque là insensible à l'amour, devint épris d'une belle et noble, Silésienne; sa passion fui bientôt sans borne et alla si loin, qu'il consentit, emporté par son délire, à renoncer a sa pairie. Il fut admis avec son grade dans l'armée allemande, décoré de divers grands cordons; fut naturalisé Prussien, et en eut tant de honte que, prenant lors de son mariage, un nom et un titre silésien, il fit écrire à sa sœur qu'il avait cessé de vivre, et qii'avant
de mourir, il avait expédié pour le compte du jeune Julien-Léon un codre de fer contenu dans une caisse de cœur de chêne, dont les cinq clés, déposées à l'état major de la dixième division, seraient confiées : l'une, au lieutenant-général chef} l'autre, au maréchal commandant le département de l'Ariège ; la troisième, remise au colonel du génie; la quntrièmo, au procureur-général de la cour royale de Toulouse; et la cinquième, déposée aux mains du fermier Corgenet. Ladite caisse ne serait ouverte qu'au jour fixeet après vingt-un ans révolus, du 31 mars 181 't. La cassette arriva, et on cessa d'avoir des nouvelles de celui que l'on croyait décédé.
Julien-Léon, laissé sans fortune, ne fut pas pour cela mal élevé. Le fermier Corgenet lui lit apprendre ce qu'il faisait enseigner à son fils, et le jour où ils eurent dix-huit ans (on comptait l'âge égal aux deux enfans), on les envoya à Paris, commis
dans le magasin de nouveautés, ci-devant sous la raison de commerce Bardemanche et compagnie, et passé sous le nom de Tri poussier, lorsque le marchand de ce nom eut épousé la deuxième fille de M. Bardemanche, et sœur de la fermière Corgenet; c'est là où nous trouvons nos deux amis.