‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 3 sur 25 · LA VIE DE JEUNES COMMIS · texte numérisé non relu

LA VIE DE JEUNES COMMIS

De tristes philosophes ont beau dire; rhoimne n'est pa5 né pour la solitude, mais bien pour vivre avec ses semblables.

[Recueil de maximes.)

Julien-Léon, était de taille njoyenne; il avait des yeux bleus admirables par leur grandeur, leur vivacité et leur expression; un nez mince , droit et bien dessiné ; une bouche petite, mignonne^ parée de dents superbes et qui tour à tour rayonnait par la grâce de son sourire, et, lanlùt prenait une expression hautaine et méprisante, que l'on croyait avoir vu ailleurs et dont aucun

modèle ne présentait le type particulier. I>a peau était quelque peu olivâtre, mais fine et soyeuse; un front large et blanc, dépourvu de cheveux, annonçait une capacité peu commune; les mains étaient singulièrement belles, blanches, grasses, potelées, mignonnes; les doigt effilés, les oncles ras, frappaient par leur perfection le plus inaltentif. Qui alors examinaient avec plus de soin et de réflexion , s'émerveillaient de leur ensemble et de leur mérite. Toutes ces choses, si singulièrement combinées et réunies à un ensemble rempli d'élégance et de grâce, laissaient dans l'étonnement tout le monde, dece qu'un jeune homme ainsi bâti fût confondu dans un comptoir, avec des courtauds de boutiques ou des élèves de commerce; selon qu'un bourgeois de mauvaise humeur les qualifiaient, ou bien qu'eux-mêmes se faisaient noujmer par les jolies grisetles du quartier.

Julien ignorait sa beauté, et connaissait

sa misère ; il se savait dépendant du père et de la mère de son ami, et il travaillait à conquérir son indépendance, non dans le but de se montrer ingrat, mais afin de pouvoiii outre son alfectueuse reconnaissance , lorsque libre et à son aise, elle cesserait de paraître la conséquence de son malheur et de sa pénible position. Julien-Léon était triste, sérieux, peu porté aux plaisirs vulgaires; il lisait en cachette lorsque ses camarades dormaient; aussi le matin, et sa bougie éteinte, ses yeux restaient souvent termes lorsque la chambrée babillait avec cette vivacité qui (ail reconnaître dès l'abord le commis, le-garçon limonadier-restaurateur, collfeur, tous bavards, touscommerçanset tous en position de tenir tête à la meilleure langue féminine de leur rue ou de leur quartier.

Se croyant enfant naturel, se sachant sans fortune el,ipar la lecture étant parvenu à agrandir le cercle de ses connaissances, il

était devenu malheureux dès qu'il ne s était plus cru à sa place. C'est une ide'e bien pernicieuse, bien fausse, que celle qui veut donner une instruction supérieure à ceux destinés à la pauvreté ; on les place dans la position de Tantale, et presque toujours leur ambition mal dirigée demande un vice et cherche à obtenir du crime, ce que la société tassée lui refuse, ce qu'il ne peut obtenir de son travail.

Méprisant l'ignorance de ses camarades, il les dédaignait et il en était haï; sa beauté, sa distinction, sa haute sagesse, son amour de l'étude en faisait un être à part. Jalousé, envié de ses égaux , avec d'autant plus de véhémence qu'on le voyait devenir l'objet de la préférence des demoiselles de boutique et de magasins. Presquelous lui étaient hostiles; le seul Hélénor Gorgenet, l'aimait en frère et le soutenait en Samson qu'il était.

Hélénor admirait son ami, son frère de

lait ; il lui cédait en toute circonstance, écoutait ses conseils, craignait ses prières, lui cachait; ses fredaines et sesétourderies. Parfois , enfant gâté, il se révoltait contre son ami, le repoussait, le rudoyait même... Cela durait peu. Hélénor, consterné de la douloureuse tristesse de Julien, reconnaissant sa brusquerie, sa faute, en pleurait de rage; et tombant d'abord sur ceux de leurs camarades qui l'avaient encouragé dans ce qu'il qualifiait sa résistance 5 il les assommait en expiation du tort; puis a deux genoux, en face de son seul et véritable ami, il implorait sa grâce, qui toujours obtenue , était peu de temps ensuite dédaignée, etc'était sans cesse à recommencer .

Hélénor, véritable type du bon garçon, était paresseux , gourmand , tapageur, querelleur, et grand amateur de la beauté, ou du moins de ce qu'il s'imaginait en tenir la place. C'est-à-dire toute femme, fille, ou mauvaise drolesse, n'importe le rang, la

profession et le* vêteraens, qui, parée ou en guenille, lui offrait de la jeunesse et des yeux tendres, de la l'raîtheur et surtout de la bonne volonté. Hélénor, grâce à la fortune de ses parens, accrue encore par la renommée de sa haute taille, de sa force musculense, était le coq du village. Le grand vainqueur,ledévorant,lerauscadin,le brise-cœur des rues St-Denis, St-Martin, Quincarapoix, aux Ours, Bourg-i'Abbé, Grenétat, etc.

Sa réputation atteignait même la rue Montorgueil et une portion du pâté de Ste-Op- |>ortuneel de la place du Ohevalier-du-Guet.

Le magasin Tripoussier comptait trente commis, tous soumis à cette tyrannie du mètre et de l'aune, si dure, si despotique, si inexorable; car elle repoussait toute égalité avoc l'avidité insatiable d'un égoïsme et d'une absence totale d'idées généreuses, à tel point s'étendait l'omnipotence d'un pouvoir incontesté.

Aucun commis n'était logé sous le iù'ii du

Sauvage Amoureux, et cela, depuis le jouroù, au scandale des bonnes amcs, à la joie horrible des voisins et des amis, et à ta rage profonde des Tripoussiers aïeul, père et mère, mademoiselle Colomba, leur fille ai* née, s'était fait enlever par le maître clerc de l'huissier, habitant la même maison. Le lendemain de cet événement mémorable, tous les élèves du commerce en activité dans les comptoirs du Sauvage Amoureux^ avaient été mis à la porte avec, par chaque compagnie de six, une indemnité de quinze francs par mois qui devait suffire à leur procurer un appartement.

Le neveu Hclénor et son ami Julien-Léon avait été enveloppés dans la même mesure. Le premier, uniquement pour l'exemple, le second, par peur de sa beauté et par crainte que mademoiselle Agaihina Tripoussier n'eut l'envie ne prendre le pauvre diable en tome second de l'escapade de sa sœur ainée.

Or, Hélénor elJiilien, Polytte Trouffailloi), Giiste Chrocai t et Dore Le Lapin avaient tous six reconnu la nécessité de rapprociier leurs pénales, et en joignant cinq francs par raoisaux quinze francs accordés à cette troupe aventureuse par la raison de commerce Tripoussier,en était parvenu à en trouver un au troisième, dans une maison ancienne et connue sous le nom de l'hôtel des Trois-Merlettes, garni logeant à pied et à cheval. Là, était une chambre aux proportions gigantesques, telle qu'il en fallait au seizième et dix-septième siècles , à nos aïeux; où on avait pu caser six lits de sangles, plus deux cabinets; l'un obscur et t!e- \enu le Capharnaum du ménage, à tel point il était encombré de vieilles malles, de coffres, dévalises, de tires-bottes, de pinceaux, de bouteilles de cirage, de vernis dit anglais, de carions, de bottes en réforme, etc. Le second, éclairé par un jour de souffrance , embaumait de l'odeur de l'eau de Lavande ou de l'eau de Cologne. Là,s'élabo-

raient les mystères delà parure de ces jeunes gens : c'était leur cabinet de toilette , leur arsenal, leur camp retranché. Là, six coffres, rais debout sur leur hauteur et soigneusement cadenassés, renfermaient leurs bijoux de chrysocale la plupart du temps, et presque sans relâche des reconnaissances du Mont-dePiété.

Le plus âgé de l'établissement était Théodore Le Lapin , fds d'un bourrelier qui n'ayant pu faire mordre son fils dans les cuirs et les harnachemens, s'était imaginé de lui faire faire la nouveauté. Théodore ou Dore, selon la coutume des grisettes qui se plaisent â couper en deux les noms de leurs amans, avait alors vingt-trois ans. Gamin de Paris jusques à sa quinzième année, il avait été singe dans une imprimerie, puis saute-ruisseau chez un notaire, ce qui lui avait donné la haute littérature; maintenu d'ailleurs par deux circonstances bien décisivesj devenu garçon bijoutier il avait été

— apporter chez une mauvaise actrice, nommé Juliette, un bracelet que lui donnait uu fabricant de bière anglaise, et avait rencontré chez elle un ami de l'auteur immortel cTHans d'Islande, lequel l'ayant entendu faire sa commission , l'avait jeté à la porte en appuyant une botte sur le vêtement nécessaire de Dore.

La seconde n'était pas moins déterminante; apercevant une foule nombreuse à je ne sais quel arrondissement, au treizième peut-être, il y était entré avec d'autres et avait assisté au mariage de mademoiselle D , autre dame du théâtre, avec le

premier compilateur de l'époque, homme incroyable pour savoir faire des livres et des pièces, avec les pièces et les livres d'autrui.

Dore, depuis trois ans travaillait au plan d'un vaudeville; il tenait, presque dès la même époque, un roman sur le chantier, c'est-à-dire, il avait écrit sur deux gros

cahiers en lettres majuscules, le titre du vaudeville, ce qu'il en appelait le Senorion] et sur l'autre le titre du roman, ce qui disait qu'il sous-eutendait le plan ; au reste, comme il n'avait ni instruction, ni lecture, il se qualifiait à juste litre d'auteur romantique et de journaliste.

(i'était un chafouin de quatre pieds neuf pouces, laid et puant, envieux et méchant; faisant grand bruit de ses maîtresses, lassé qu'il était des duchesses anglaises; des grandes d'Espagne et des princesses russes, il avait pris en forme de régal, une cuisinière âgée de vingt-huit ans, ivrognesse, sale et borgne de l'œil droit.

Auguste Chrocart , fds d'un garde du commerce et d'une demoiselle des rues, joignait à la rapacité paternelle, le laisser-aller maternel; presque joli garçon s'il n'eût été dévoré d'humeurs scrofuleuses. Il était sans âme et sans honneur, c/M'/)<°r était son mot favori (celui de voleur lui causant du

dépit), \\ faisait la queue à son patron et ac cusait les chalands dé ses friponneries. Gourmand, débauché, menteur et pire encore, monsieur et madame le louaient et le considéraient à cause de son adresse à faire fausse mesure, et loin de le punir de ce vol l'on songeait à augmenter ses appointcmens.

Hippolyte Trouffaillon appartenait à un père riche, raarcliard de chevaux. Le dernier de seize frères ou sœurs, on l'avait mis malgré lui dans le commerce des nouveaulés; il eut voulut suivre la carrière paternelle, alléché qu'il était par le grand monde qui affluait chez son père. Polyte, ayant la facilité d'avoir gratis un cheval, des éperons et une cravache, s'était placé parmi la fleur des pois du magasin, et il jouait, au lieu de travailler, le rôle d'homme à bonnes fortunes.

Un sixième manquait à cette réunion , c'était Annibal-HectorCenhiskan Chicapon,

fils d'un portier de la place Maubert , commis-voyageur du Sauvage- Amoureux^ et qui, tout en plaçant les pariies avariées de son patron, travaillait à faire oublier Talma sur la scène française, car en secret il se destinait à jouer les premiers rôles ; il était en course hors Paris, et on attendait le voyageur avant un ou deux mois.

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