‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 24 sur 25 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

UNE AVE?vTURE D AUTREFOIS.

Avec les inreurs et les usages , tout varie, les caractères comme les action' : un âge est chevaleresque, un autre personnel ou galant, etc.

{Recueil de maximes.)

Un silence profond, commandé par \a curiosité vivement excitée des élèves de commerce, annonçait déjà au vieux caissier aveé quelle attention il serait écouté. Celle preuve de sa supériorité , chatouillant doucement son amour propre, qui n'était pas plus que la joie du souveHÎr , il se tuj; un instant, se recueillit dans sa pensée, ouvrit sa tabatière, prit du tabac, et , comnie

emporté par la distraction , n'en offrit à personne; il éternua, se moucha, cracha, but un verre de vin chaud que Théodore lui tersa; puis, ayant rempli le cérémonial d'usage, il promena un regard sur les commis et commença en ces termes :

En 1766 , S. 31. Louis XV, étant roi de France et de Navarre , et pendant l'interrègne de son cœur, c^est-à-dire le décès, en M'oï^ de la marquise de Pompadour, et l'avènement, vers 1768, de la comtesse Dubarri, ii y avait en un magasin de velours, de soieries, de broderies riches, et situé rue Saint-Honoré , proche celle de la Féronnerie , un courtaud de boutique , jeune Picard , beau de toute la beauté que procure le sang de cette province, et bâti de manière à s'attirer la phrase obligée, en ce temps, à ceux qui unissaient ces deux avantages; c'est-à-dire à faire répéter cent fois par les connaisseuses : En vérité^ voici la

tête (C adonis, placée sur les épaules d'Hercule.

Âjouterai-je, en outre, et ceci sans que j'en retire aucune vanité, croyez-le bien, messieurs les élèves de commerce; que le gars de si belle apparence , était , malgré la différence de nos âges, mon cousin- germain, du même nom et du prénom d'André; quant à son caractère, je négligerai d'autant mieux de le peindre, que vous allez le voir agir.

André Pigeonnier avait dix-neuf ans, des espérances honnêtes et une réputation colossale dans un quartier célèbre, par les forts de la Halle, d'un côté, presque tous, dans leur jeunesse, agréables de visage et vigoureux comme des Turcs; et de l'autre, par les Auvergnats, commissionnaires, porteurs d'eau, fendeurs de bois, qui, jeunes aussi, présentaient, en général, de blancs, de roses, d'énergiques échantillons des ado-

lescens de la Limagne et des monts voisins.

Eh bien ! parmi cette foule dont on citait les agrémens (les femmes veux -je dire) , André Pigeonnier tenait le premier rang : sa modestie avait été mis 3 à de rudes épreuves. Déjà , plusieurs anecdotes dont il était le héros, circulaient depuis la barrière des Sergens jusqu'à la rue des Lombards, et des Halles, à la Seine; circonscription immense et la plus étendue que puisse parcourir la renommée d'un commis quel qu'il soit.

On citait la gouvernante du doyen du chapitre de Sainte-Opportune , superbe Cauchoise affl igée de ses vingt-trois ans; une triomphante miroitière de la place du Chevalier-du-Guet ; trois fein mes: de notaire , d'avocat et de procureur ; la fille ainée d'un riche droguiste en avait les pâles couleurs. Rien donc ne manquait à la gloire de mon cousin.

Il logeait sous les piliers des Halles , au deuxième étage sur le devant. Un 8 juillet, comme il sortait de bonne heure pour aller au magasin soiis l'enseigne de Saint-Jean- Baptiste- dn-Désert y il eut de la peine à descendre son escalier tant il se trouva rempli des meubles du tailleur marron, son voisin du même carré, et sur le derrière.

— Monsieur Cabastel nous quitte donc?

demanda l-ii à la portière, qui, siégeant sous les piliers eux-mêmes en veillant à la sûreté de la maison 5 commençait un commerce de chiffon?, qui , par parenthèses et de par la révolution, a rendu son fiis cinq fois millionnaire.

— Oui , grâce ii Dieu , répartit la portière qui haïssait d'autant plus le tailleur, qu'elle lui achetait cher le superflu à la coupe du drap, fourni alors par la pratique, et dont il prétendait n'avoir jamais assez lorsqu'il la recevait de celle-là; grâce à Dieu, il nous quille, M. André; il faisnit, à lui

seui, plus de bruit que dix autres locataires ensembles; allez , nous ne perdrons pas au change, et qui vient U sa place ne nous le fera pas regretter.

— Est-ce un .autruilleat er?

— c Point, c'est une jeune fille, une brodeuse.

— Et jolie, sans doute?

— Vous le lui demanderez à elie-mêijie quand vous voisinerez.

André s'éloigna , et la portière poursuivit :

— Voilà comment sont les hommes ; il leur faut toujours que les femmes soient jolies L'expérience, la réserve, la discrétion, les talens utiles dans un ménage , tout

cela ne leur l'ait rien A quoi, je vous

prie, sert une jolie femme?...

Ainsi maronnait la portière , au grani!

divertissement de mon cousin , (jiii , presqu'à son cùlc, derrière le pilier, écoulait avec déjà le bien ferme désir que sa voisine

ne fût pas réduite à cette masse de qualités, qui, suivant madame Banoulard , sont supérieures à la beauté.

Il ne put rentrer pendant toute la journéej le soir, il ne vit rien 5 vainement il monta sur la pointe des pieds , il appliqua son oreille à la serrure sans meilleur succès, et la fenêtre de la première pièce du logement, occupée de nouveau depuis midi, ne fut pas non plus éclairée. André Pigeonnier rentra chez lui, soupira et se coucha. 11 dormit peu, tant il suffit à un jeune homme de savoir qu'il y a proche de lui uue jeune fille , bien qu'il ne l'ait pas encore vue, pour qu'il en reste toujours frappé.

Il se leva de très bonne heure , et son premier soin fut de passer dans un tout petit cabinet, ménagé derrière son alcôve, et dont l'étroite fenêtre avait jour sur h cour, large de quinze pieds, et donnait en plein sur la fenêtre, plus grande que là sienne, de la première pièce de l'autre logement. Oh I

pour celle fois , il ne lui resla aucun vœu à former. Une femme d'environ vingt-cinq ans (elle en avait trente , et paraissait en moins avoir), et d'une beauté merveilleuse, présidait au placement d'une caisse de fleurs qu'un garçon menuisier posait extérieurement sur toute la largeur de la fenêtre opposée à la sienne.

Rempli d'admiration , enivré à l'aspect de tant de charmes, ce fut avec une joie féroce qu'il entendit un marteau s'échapper des mains du compagnon , et tomber englouti dans les eaux d'un puits situé audessous de ces lieux.

André n'était pas homme à perdre une si belle occasion. L'ouvrier, consterné, regardait encore les cercles que l'effet de la chute de son outil faisait à la surface du puits; que lui, déj;i, avait pris un instrument pareil , dont tout homme intelligent doit cire muni dans son ménage, et ayant traversé promptement sa chambre, son cor-

ridor, la carré, était déjà à frapper chez la voisine.

Elle vint en personne lui ouvrir; et, tandis que ses joues rougissaient , son corps souple et élégant le récoiio-pensait par una gracieuse révérence. Le menuisier, animai slupide, s'ébahissait d'un pareil empressement à obliger des inconnus ; André, complimentant la jeune femme, se félicita, se mit-il à lui dire, de ce que la Providence lui avait amené une aussi jolie voisine; qui , sans doute, ajouta-t-il , embellirait par sa présence la solitude de la maison .

— Hélas! monsieur , répondil-ellc , je Grains fort que vous ne reveniez bientôt de cette opinion qui m est trop favorable; une veuve, malheureuse, mélancolique, isolée, offre peu d'agrément par la conversation .

La connaissance s'établit ainsi. La dame, sous prétexte de consulter mon. cousin sur un projet d'embellissement de la seconde

chambre, s'écarla de l'ouvrier avec lui; là, plus à son aise , elle lui conta qu'elle se nommait Madeleine Polet; que son mari , vieux et infirme , était tombé malade un mois après leurs noces, et était mort un an plus lard, lui laissant, avec un mobilier suffisant , trois ntille huit cents francs de rente.

A cette époque , un tel revenu était mieux que le nécessaire ; une administration sage se serait donné le superflu avec cette somme : aussi suffisait-elle à madame Polet pour lui procurer la domestique , reste, disait-elle, d'une maison bien autrement montée.

André, de son côté , se fit connaître ; il dit son nom , sa famille, sa situation actuelle; que , libre de père et mère, il jouirait, à sa vingt cinquième année, de la propriélé entière de deux contrats sur la ville d'Arras , et d'une ferme en Picardie, qui représentaient ensemble au moins deux

cent mille francs. Maintenant, il est vrai, Tin tuteur sévère et économe le réduisait à deux cents francs par mois. Messieurs, deux cents francs en ce temps représentaient au moins six cents du nôtre , aussi (a veuve Polet comprit que son voisin serait un homme riche.

Fin DU PREMIER VOLUME.

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