‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 23 sur 25 · QUELQUES MORALITÉS · texte numérisé non relu

QUELQUES MORALITÉS

A quelle époque rè£;lei-a-t-on la suprématie du passé sur le préseal' ^Recutil de maximes .)

Théodore achevait son propos, aiguisé d'une malice peu charitable, lorsque ia lumière de la lampe astrale, suspendue ;)udessus de la lable, illunu'nant l'enserabic d'un individu qui apparaissait au seuil de la porte, et encadré parles ténèbres profondes de l'escalier, fit reconnaître en ce nouveau venu, le caissier lanl aitné du Sau^>a(jc Amoureux .

Celui-là aussi fut accueilli par une bordée d'acclamations joyeuses, par des bravos, par des plaisanteries amicales ; ce bon vieillard avait trouvé grâce auprès de cette jeunesse turbulente : elle l'appréciait, elle le chérissait , et , dans son ignorance des choses du monde, et surtout de son histoire antérieure, elle était satisfaite de pouvoir entendre une bouche contemporaine lui rapporter des faits et gestes des commis d'autrefois.

Religieux , enthousiaste du passé , et voyant dans chacun de ses anciens camarades, des héros de politesse , de probité et de valeur; il déguisait leurs défauts, leurs torts, leurs vices , et ne regrettait jamais que leurs propos spirituels, que leurs anec- .dotes brillantes; il s'était engagé celte fois à augmenter le plaisir d'une agape indépendante , par un de ces récits du temps ancien, qu'il savait rendre intéressant. C'était facile, car ii est aisé de plaire par ce

que l'on raconte, lorsque l'on s'adresse à des esprits vierges, pour ainsi dire, et qui, n'ayant rien appris, regardent comme bon et beau , toute nouveauté qui les enlève à leur apathie.

Le vin chaud qu'il avait commandé en entrant chez les Hallevant, tarda peu à être servi; en l'attendant, si on lui avait tu le dernier crime de Chrocart,on s'était halé de mettre enjeu l'impure maîtresse de celuici et celle de Théodore; qui venait de trouver un i'rère, que la nature non plus (jue la loi, ne lui avait pas donné.

L'un des commis présens, tandis que les autres faisaient réciproquement bon marché de la conduite de leur femme ^ en particulier et en général, de la caste entière des grisolles estimables; s'avisa de hausser le diapason de sa voix et, prenant un ton aigu, afin de dominer le médium de tous, demanda au caissier, si de son temps, les commis prenaient leur femme^ parmi les

fiiles publiques, et si elles leur étaient (idèles.

A peine la question complexe eul«elle frappé l'oreille du caissier, que soudainement, ou plutôt tour-à-lour, mais avec une vive rapidité; la physionomie de l'interpellé exprinja une indignation dédaigneuse, et resplendit d'un contentement triomphal.

Les auditeurs comprirent que l'endroit sensible avait été atteint ; aussi Ton ne s'étonna pas lorsque Ciparisse Pigeonnier, élevant sa main , dont les deux premiers doigts tenaient une prise de tabac, se mit à dire avec une modestie superbe :

— Grâce à Dieu ! messieurs les élèves de conimerce, les humbles courtauds de boutique avaient à souhait assez de belles bonnes fortunes, pour qu'il ne leur fût pas nécessaire de patauger dans la plus sale boue de Paris. Oui , messieurs (et ici la voix se renfla, car le cœur du vieillard se gonfla d'un juste orgueil), oui, messieurs-.

ces pauvres garçons, qui ne jouissaient point coiflme vous des libertés d'un gouvernement constilutionnei et d'une charte-vérité; trouvaient dans des classes hupées, ou parmi le vice élégant, assez de maîtresses dignes d'être avouées. De notre temps on ne dénaturait pas autant les mots qu'on le fait aujourd'hui: nn apothicaire, n'était pas un pharmacien; un procureur, un avoué; et une bonne amie, n'était pas affublée de la qualification sacrilège qui n'appartient (ju'à l'épouse légitime; nal, hors les liens du mariage, n'aurait été compris, qui eut donné à sa maîtresse la qualilication de ma femme. Je ne sais, messieurs, par quelle Talalité, à mesure que les prétentions augmentent, les réalités diminuent. Alors, messieurs, les clercs de procureurs et de notaires (les saute-ruisseaux à part, le dernier venu), les secrétaires des avocats, tous enrôlés sous les drapeaux glorieux de la basoche, dignitaires ou sujets du sublime

empire de Galilée , ninsi que messieurs les courtauds de boutique , formaient deux classes honorées , honorables : la première très instruite, la seconde moins, j'en con^ viens, mais celle ci (la mienne ou la nôtre) possédait autant d'envie de plaire, et par conséquent d'nrbanilé, de galanterie, et surlout de probité et de réserve dans ses mœurs.

Alors on ne courait pas les estaminets, on allait au café; on tenait à être au courant des nouveautés ol des nouvelles littéraires; la bonne compagnie, les grandes dames surtout, se plaisaient à venir ellesmêmes faire dans les magasins les achats pour leurs maisons. On les connaissaient à leurs livrées, à leurs armoiries; c'étaient, depuis des siècles, une réciprocité de rapports entre les nobles, les riches et nous. Un courtaud, coiffé, poudré, ajusté avant sept heures du matin, faisait, restant avec ses camarades, à qui saurait mieux faire la

révérence, à qui répondrait le pius poliment, à qui, enfin, copierait avec plus de succès ces gentilshommes si élégans , si bien élevés, qui nous traitaient avec une délicatesse infinje. Mille sur un aurait rougi de nous humilier, de nous offenser; leur règle, bien différente de ceMe d'aujourd'hui', tendait à relever la noblesse on élevant à elle ceu\ qui ne la possédaient pas. Un duc et pair, un marquis eussent rougi d'écraser qui ne les offensait pas; car, pour le faire, il leur aurait fallu descendre eux-mêmes; (juant à nous, notre amour-propre tendait à faire dire : voilà un jeune homme bien né; or, pour mériter ce compliment, qui en vaut un autre, ce me semble; on ne se hérissait pas de rudesse, d'orgueil, on n'avait pas le regard hardi, la voix rauque, on ne prenait pas la pipe , on ne demeurait pas dans le sale uniforme d'échappé de galère.

Qu'arrivail-il , Messieurs , de cette tendance opiniâtre et perpétuelle à imiter les

jeunes seigneurs? <jue, souvent, on nous prenait pour eux. Ordinairement, les premières, à se laisser tromper par cette ressemblance, étaient les bourgeoises cossues et surtout la caste, alors constituée, de ce <;u'on appelait les filles du monde.

Le libertinage de ce temps avait cela de bon, c'est qu'il affectait lés dehors de la bonne compagnie. A celte époque, très peu songeaient àgagnerdel'argent et moins encore étaient ambitieux; car des barrières infranchissables arrêtaient les esprits turbaiens; il n'appartenait qu'à un petit nombre de hauts magistrats , de grands seigneurs et d'opulens financiers , d'arriver aux premières charges. Donc, la masse désoccupée, puisqu'elle n'avait ni l'amour du gain , ni celui du pouvoir, se tournait vers celui des fe^imes : îa galanterîeétait comme une profession-, et on plaçait en première ligne le plaisir de plaire au beau sexe.

De là , mes chers enfans, découlaient ces

nécessités perpétuelles de roucouler; tragédies, comédies , vaudevilles , poésies , romances , tout roulait sur l'amour ; à la cour, à la ville, on ne parlait, on ne s'occupait que de lui : tout, où il n'était pas le prefriier, déplaisait. Donc, ne vous étonnez pas si, aux jours où la nation entière était passionnée, c'était un état honorable et lucratif que de se dévouer au culte du seul Dieu vénéré.

En conséquence, il existait alors une multitude de femmes charmantes, occupées d'aimer et de se faire aimer perpétuellement. La mode, notre seul vrai souverain, leur avait donné des droits, des privilèges , un rang, enfin une existence légale; être, avant 1789, ///e entretenues demoûelle du inonde , impure , encatalocjuée , dame d'affaire, etc., ce n'étaient pas comme aujourd'hui, être la honte de la nation. On n'allait pas secrètement chez sa maîtresse,

celle-ci ne se parait pas des dehors de la

vertu. Non, il y avait pleine franchise; on affichait sa maîtresse, on donnait à dîner chez elle, on y recevait les visites de ses amis. Les étrangers illustres, notre sommité féodale et financière, magistrale même, publiaient ces liaisons ; il en résultait que ces courtisanes étaient charmantes , spirituelles, bien élevées, gracieuses, adorables, et ceci, en vertu du proverbe éternellement vrai : Dis-moi qui tu hantes , fe te dirai qui tu 68.

De tout cela, ressortait ce que je vous ai dit, que, pour plaire, il faut être aimable, et pour être aimable, travailler à le devenir. Plaire, étant donc le but unique, les commis, comme les barons des Etats, tentaient d'y parvenir ; plus rapprochés des demoiselles du monde , ils étudiaient d'abord avec elles les belles manières, et plus tard et plus haut , employaient «'elles-ci à leur avantage et à propos. Maintenant , que je vous ai montré ce que nous étions à

celte époque, aujourd'hui tant dédaignée , je vais faire agir un de nos courtauds de boutique. Je ne composerai pas son histoire, elle est assez connue; je vais seulement vous la répéter en vous prévenant que mille, à peu près pareilles, avaient lieu à la fois.

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