‹ Commis et princeChapitre 1 sur 27 · LE BUT ATTEINT · texte numérisé non relu

LE BUT ATTEINT

Il n'y a rien de si hideux que le cœur d'une méchante femme pour qui l'amour n'est pas un but , mais le moyen d'arriver à celui-ci.

{Recueil de maximes.}

Assidu à son magasin, mon cousin André, Pigeonnier, poursuivit le caissier Ciparisse , ne pouvait malgré l'amour violent que cette charmante veuve allumait dans son cœur, passer la semaine en adoration de

ses charmes; homme d'honneur avant tout, il immolait ses fantaisies, et plus encore ses sentimens tendres à ses devoirs rigoureux. Dans le magasin de soieries, sous l'invocation de Saint Jean -Baptiste du désert, non-seulement on n'eut pas toléré le faire du lundi, ce que, du reste, les seuls ouvriers font maintenant ; mais on n'eut pas autorisé la moindre escapade et la plus légère infraction, aux us et coutumes de la maison. Dès sept heures du matin en hiver, et dès six et demie en éié; la boutique, (expression du temps), était ouverte et chaque employé ou garçon devait-être à son poste; on ne quittait qu'à la nuitclose. A ce temps honni et ridiculisé par ceux qui ne l'ont pas connu, les patrons, (les bourgeois ou les maîtres), moins avides que ceux de nos jours; n'avaient pas imaginés celle journée de nègre , qui presque partout commence avec l'aurore, et terme moyen, selon la profession, va jusqu'à proche de minuit;

esclavage atroce auquel on ne soumettrait pas en Amérique les malheureux Africains.

Je vous ai dit cela, messieurs, autant pour votre instruction, autant pour vous montrer que les courtauds de boutique, serfs, dites-vous ; avaient plus d'imlépent dance que les élèves de commerce, hommes libres pourtant; que peur, vous apprendre que, malgré sa flamme naissante, mon cousin ne pouvait être chez lui que rarement.

De son côté, la belle veuve avait des devoirs à remplir et sacrés, disait-elle; une vieille, une respectable parente, sa tante maternelle, infirme, livrée à une domestique, aurait beaucoup souffert, si sa nièce n'eût passée auprès d'elle la meilleure portion de la journée ; souvent elle couchait près de la malade, et au retour se plaignait d'une sujétion vénérable néanmoins; telle était donc la situation respective des deux amans.

André, rempli d'honneur et. de vertus, aimait dans le but unique du mariage; il parlait de ce saint nœud , et, respectant celle dont il voulait faire sa femme, ne tentait rien de ce qui l'eût abaissée à ses yeux. Il paraîtque la belle Madelaine Polet, moins repentie que sa patrone, et qui, d'ailleurs, trouvait des raisons sans cesse nouvelles, toutes éloignant la légitimation d'un te! attachement , aurait voulu trouver dans André un séducteur impatient.

Elle s'était trompée en ceci , et , selon l'usage vulgaire, ses désirs, au lieu de décroître , s'irritaient et augmentaient. Les choses allaient ainsi ; d'une part , grande réserve, de l'autre, entier abandon; André, se redoutant et admirant la naïve confiance de sa belle , et celle-ci mettant dans l'expression de sa flamme toute l'énergie de la volupté.

Un matin, le bourgeois chargea mon cousin d'aller porter au marquis d'Etam-

pes, en son hôtel, rue Saint-Honoré (celle du magasin) auprès de la place Vendôme, des velours demandés par madame la marquise. André partit pédestrement , les omnibus ne roulant certes pas. Lorsqu'il eut vatleint Saint-Roch, il vit la façade couverte de draperies funèbres, d'écussons, de vertus en pleurs, de squelettes grimaçant, et une foule de nobles dames et de gentilshommes, descendant de leurs carrosses, entraient dans l'église.

Que se passe-t-il là? demanda-t-il à un laquais du duc de Brissac, dont il reconnut le maître à la manche bariolée de sa livrée. 11 lui fut répondu que c'était l'oraison funèbre du maréchal de. . . que l'on allait entendre, et que prononcerait le fameux abbé de Beauvais.

André eut envie de jeter un coup-d'œil sur le catafalque sans doute magnifique j car, mes enfans, vos pompes actuelles sont des mièvreries auprès de celles du vieux

temps. Vous auriez vu plus de magnificence au service funèbre d'un financier d'alors, que maintenant on n'en étale quand il s'agit de celui d'un prince du sang. Alors , on ne voulait que dépenser l'argent; ce qui diffère de notre époque, où on l'acquiert, afin qu'il serve à grossir le trésor.

Mon cousin franchit les degrés du perron de l'église, entra et contempla , bouche béante, l'immensité delà chapelle ardente, le goût de son architecture, la richesse de la décoration. L'élite de la cour était là au milieu de ce* femmes en grand deuil et coquettement voilées , dans une tribune improvisée, et qu'on lui dit n'être remplie que de cousines du Roi (1) ou de du-

(]) Avant 1789, on donnait le titre de cousins du roi à certaines grandes familles nobles, ducales ou non, mais parentes avec les Bourbons, ou qui, par leur grandeur, en étaient dignes. Le roi, en

chesses. Il rencontra un visage tellement semblable à celui de madame Polet, qu'il en demeura abasourdi.

— Elait-ce elle?., quelle question folle!., madame Polet, veuve d'un rentier obscur, admise en cet endroit et en pareille compagnie! Cela n'était pas... mais quelle ressemblance ! voici son front, si blanc et si pur, ses jeux limpides, sa bouche si mignonne et si divinement dessinée... Elle a souri... Oh! c'est elle; aucune autre ne peut sourire ainsi... Illusion , pourtant, erreur complète.

Il veut approcher de la tribune ; des gnrdes-françaises s'y opposent et le font reculer... Oh! n'importe, il éclaircira ce mystère. Madame d'Etampes sera sortie et

écrivant aux hommes ou aux femmes de ces maisons, les qualifiaient de mon cousin , ma cousine. I ette qualification emportait toujours les honneurs du Louvre.

on l'aura fait attendre son retour. Il se résout ainsi à perdre son temps , dût-il être chassé de Saint- Jean-Baptiste-du- Désert ; bien que ce lût mie flétrissure terrible que d'être mis à la porte d'un magasin.

Décidé à braver tout, il attendit la fin de de la cérémonie; mais , lorsque l'on sortit, curieux et soldats, grands soigneurs, mendians et valets se jetèrent en telle foule entre lui et celie qu'il cherchait à mieux voir; que, malgré ses efforts pour s'ouvrir un passage en bousculant quiconque le gênait, cette dame lui échappa vers l'entrée de l'église. Lorsqu:après s'être expos î à être battu ou conduit en prison, il arriva sur le terrain où il pouvait, d'un regard , embrasser l'ensemble des équipages et des dames qui y montaient successivement , la vision s'était évanouie , et il ne put la ressaisir de nouveau^ Loin de se lasser dans sa recherche, il ne quitta son poste que presque le dernier.

La marquise le reçut mal: elle l'avait attendue; en vain jura-t il rju'il la croyait à Saint-Rocfa ; elle était précisément de mauvaise humeur, une indisposition l'ayant

retenue chez elle. En conséquence*, elle vpunit de ce contre-temps le malheureux

commis, en rebutant ce qui, un autre jour, lui aurait convenu.

A Sainl-Jean-Baptùte-du-Désert , il eut à subir un autre orage. Néanmoins, ici, on fût plus indulgent, car il affirma (il est impossible que l'amant le plus vérirlique puisse ne pas mentir parfois) , il alÛrma , dis-je , que madame d'Etampes avait été ouïr l'oraison funèbre de son grand-oncle, le maréchal de. . . , et qu'elle avait laissé l'ordre de faire attendre a l'hôtel le jeune homme jusqu'à son retour.

André, aussitôt que le soir venu il put

quitter la boutique, courutason logement:

madame Poiet était sortie: sa bonne ajouta

'que madame Glancé, étant plus souffrante,

la nièce ne reviendrait pas avant le surlendemain. Comme vous tous avez connu certainement les angoisses de Tabsenee, je ne vous peindrai pas celles démon cousin. 11 crut que ces deux jours seraient sans terme; enfin, la veuve revint, et lui, à son aspect, ne doutant plus de son identiléavec la grande dame, la pria de lui expliquer le rôle double qu'elle jouait.

Préparée sans doute à cette question , elle ne se troubla ni ne rougit ; elle plaisanta d'une telle idée et donna tant de preuves de sa disjonction avec celte personne, qu'André la crut et s'imagina avoir été surpris par une ressemblance singulière. Ce soir-la, Madeleine Folet fut plus tendre que de coutume, André plus faible que vertueux. Aussi, ie lendemain matin , lorsqu'ils [se séparèrent, le jour du mariage fut irrévocablement fixé; si ii n'y eut amené sa maîtresse, André se serait cru ie plus lâche des hommes.

Mais le dimanche suivant, la veine, toute en pleurs , déclara que sa tante, après avoir refusé son consentement , avait fini par le donner , mais à la condition impérieuse qu'il n'aurait lieu que six mois plus tard. v — Six mois! s'écria l'amant consterné, et si la faute a des suites?

— Alors, je braverai ma tante; elle me déshéritera , mais je sauverai mon honneur.

Le bon André, dès lors, voulut respecter sa belle jusqu'au ternie du délai. Ce n'était pas le projet de la dame; aussi travailia-t-eile si bien à lever les scrupules de son amant, que quinze jours après et à son lever, lorsque lui fût parti, elle dit à la bonne prétendue :

— Juliette, n'ayant plus rien à faire ici, jf n'y reparaîtrai pas ; tu sais nos conventions, le mobilier est a loi, vends-le, et puis viens me rejoindre.

— Quoi, madame, vous quitterez ainsi ce beau et bon jeune homme?

— Assurément, prolonger la comédie me perdrait... mon caprice est passé , je suis ce que je voulais être; Son Altesse Royale sera contrainte de me faire un pont d'or.

— Qui était-ce donc , père Pigeonnier?

s'écrièrent ensemble les élèves du commerce.

— Attendez, répartit froidement le cais sier , vous le saurez à la fin de l'histoire ; ou du moins vous en saurez autant que mon cousin.

— Fameux! fameux ! dit en chorus» la bande, on but à la daine inconnue, a sa rouerie; et le doyen des courtauds de boutique poursuivit en ces termes.

Page 1