COMMENT FINISSENT DE COUPABLES AMOURS
Jeunes gens , jeunes filles, croyezmoi, n'aimez que vos égaux; les engagemens envers ceux d'un rang plus élevé, s'ils sont d'abord remplis de charmes, ne présentent, au terme advenu, qu'amertume et que désespoir. {Recueil de maximes . )
Vous imaginez le désespoir du pauvre André, lorsqu'à son entrée le soir même, dans cette petite, mais heureuse maison où il avait concentré tout son bonheur ; la portière, l'arrêtant dans l'allée où elle était en sentinelle, par peur de le manquer au passage et de laisser à une locataire le malin
plaisir de lui apprendre son malheur; lui conta de point en point le fait suivant. Que, vers midi, et au propriétaire même, [abonne. de la veuve Poletavait vendu le mobilier, en avait touché le prix et rendu, en même temps, les clés; les deux termes à exiger avant çlé payés à l'avance.
Un tel récit foudroya mon cousin! il n'y crut pas; il monta droit à l'appartement de la veuve, sa chandelle à, la main; la clé était a la porte extérieure. Oh! que cette mystification de la maligne portière lui procura un heureux moment. On avait voulu l'éprouver. Sa Madeleine était à l'attendre. Il pousse le battant... hélas! un regard jeté sur les murailles ne lui affirma que trop la triste réalité. Celte chambre était nue, et nue aussi la seconde; l'aban- , don était complet, atroce, infâme; il faillit en mourir, l'amant infortuné ! ! ! il passa la nuit dans les larmes. Le jour d'après, contant au bourgeois ce qui lui arrivait en op-
position au mariage , que déjà il jui avait communiqué, il en obtint, vu le cas, vingtquatre heures de vacance qu'il employa à chercher l'infidèle. La tante prétendue, dont il ne savait que le logement, elle ayant toujours refusé de Je voir , sous le prétexte jaloux, qu'il lui enlevait une forte part de la tendresse de »a nièce, avait aussi pris sa volée, et ses efforts pour retrouver l'une et l'autre demeurèrent vains.
Il alla à Versailles pendant plusieurs dimanches afin d'y rencontrer l'homonyme de la veuve infidèle. Celle-là aussi ne se montra pas à ses yeux, et sept mois s'écoulèrent. Son seul plaisir, pendant ce temps, fut de lire et de couvrir de ses larmes cinq ou six petits billets que Madeleine lui avait écrit pour le consoler , lorsqu'au lieu de demeurer chez elle à l'attendre, ainsi qu'elle le lui promettait, il lui était survenue une injonction impérieuse de se rendre chez
elle sur-le-champ et d'y passer la nuit , et souvent une ou deux journées.
Il venait de se lever et se préparait, un dimanche, à aller à la messe, lorsqu'un commissionnaire lui apporta un billet, d'une écriture inconnue ; où un anonyme lui ordonnait de venir à Versailles, toute affaire cessante, et, à même jour, d'y être rendu avant cinq heures du soir et d'aller, à ce dernier moment, attendre , dans le vestibule de la chapelle, une femme qu'il connaissait très bien, elle lui promettait, en récompense de ce voyage, de lui faire revoir une dame qui l'avait quitté traîtreuse ment.
A Ja lecture de ce billet, le pauvre garçon prit avec lui une grosse somme en ©r, se para de son mieux , et , ayant prévenu le bourgeois en ne lui déguisant rien de la possibilité où il était de ne pas revenir le lendemain lundi; il loua pour lui seul une voilure , afin d'être moins vu et de rester
maître de ses réflexions. On voyageait avec plus de lenteur qu'aujourd'hui, et parti à onze heures, à peine si à quatre il arrivait.
« Il se hâta de dîner en poste, et, aux trois quarts , il était à se promener dans ledit vestibule, vers cinq heures et demie, une femme, vêtue avec élégance, en camériste des dames de la cour , vint à lui. Il poussa une exclamation de joyeusesurprise; c'était la bonne de la veuve Polet, c'est-à-dire la Juliette de sa maîtresse de passade. Lui, dans son allégresse, voulait l'embrasser: elle se recula, et, lui montrant la foule qui les environnait, lui reprocha son audace inconvenante; ajoutant qu'elle l'avait appelé, non pour recevoir ses caresses, mais pour lui faire voir combien celle à qui jadis il les prodiguait, en était peu digne.
— Elle est donc ici? Elle a donc préféré d'être la concubine d'un grand seigneur,
que la femme honorée d'un bourgeois honnête?
— Vous allez voir qui elle est, et lorsque je vous aurai mis en présence, ce sera à vous à décider ce que vous ferez. Mais, silence maintenant; ne gesticulez pas; il faut nous conduire de sorte qu'on ne nous suspecte pas, et que l'on ne s'oppose pas à ce que je vous introduise où ne sont guère admis des commit tels que vous.
André, non moins surpris de ce propos que du reste, ne conjecturant pas d'une manière satisfaisante ce que pouvait être la femme qu'il avait tant aimée , promit de ne plus rien dire ni rien faire de répréhensible, et surtout de n'agir que d'après ce que •sa conductrice lui dirait.
— C'est bien, reprit-elle. Maintenant , suivez moi. Savez-vous , monsieur André, ajoutait elle en prenant son bras, que vous êtes si joli garçon et avez si bon air, que l'on va vous prendre, partout où nous pas-
serons, pour un courtisan en chenille, ou vêtu à la polissonne , ce qui suppose un but de bonne fortune ; vous portez l'épée comme si elle eut toujours été pendue à votre ceinture , et je connais tel seigneur qui ne tient pas mieux son chapeau.
André rougissait de contentement à ces éloges. Alors, avoir bon air, et bien porter la brette et le couvre-chef , e'tait le travail constant de la jeunesse parisienne; par là, on la confondait avec les nobles. Aujourd'hui, messieurs , vous aimez à ressembler à des bandits; chacun a son goût : celui-là n'était pas le plus mauvais.
Le château de Versailles de cette époque n'était pas semblable à celui d'à présent. A la place de ces salles vastes que l'on y ajoute à celles qui déjà y étaient, il y avait une multitude de grands, de petits appartenions, de chambres médiocres, de cabinets, de corridors , d'escaliers de dégagement, d'issues sans nombre , toutes obscures ou
mal éclairées; c'étaitun labyrinthe donî les habitués avaient peine à se démêler après vingt ou trente ans d'habitation ; jugez ce que ce devait être qu'un tel dédale pour celui qui y était introduit une première fois.
Le bon André ne savait ou Juliette le conduisait, tant elle le fit monter, descendre, et parcourir de lieux divers ; enfin , après avoir dépassé une petite galerie , elle le fit entrer dans un cabinet noir , puis dans un autre, éclairé par une lampe; de là , ils arrivèrent à une manière de garderobe ou brûlaient deux bougies ; ici elle lui recom manda un profond silence, et de ne faire aucun bruit.
— Restez ici, ajouta-t-elle; examinez au travers le carreau cassé de cette porte vitrée, que cache en dehors et en dedans un double rideau de moussdine, ce qui vase passer dans la salle qui suit. Adieu , si on vous demande qui vous a introduit , vous
direz que c'est un garçon bleu du roi que vous ne connaissiez pas auparavant cejourci, et dont le nom vous est inconnu (1). Si vous ne jugez pas à propos de vous montrera qui viendra dans cette chambre, alors, plus tard je vous ramènerai. Adieu.
A ces mots , la camériste rentra dans l'autre pièce obscure, sans écouter ce qu'André lui voulait dire, et elle disparut. II n'eut pas le temps de s'ennuyer, car des laquais vinrent allumer le lustre, les bras , les girandolles et les flambeaux de la pièce d'à côté, puis quatre soubrettes y entrèrent avec deux valets de chambre portant l'épée. On roula jusqu'au milieu de la salle une toilette magnifique, et une voix annonça madame.
Les personnes du service se rangèrent
(1) C'était des domestiques attachés au service du roi d'une façon particulière. Leur livrée bleuclair avait servi à les désigner ainsi.
respectueusement en arrière, el quatre à cinq seigneurs, dont un évêque, parurent, accompagnant une dame, déjà somptueusement vêtue, el à qui il ne manquait rien dans tous les détails de la parure ; cependant elle se plaça en face de la toilette , et les femmes de chambre firent mine de raccommoder ses cheveux, et mirent des épingles à son fichu menteur et à ses robes.
Figurez-vous l'étonnement d'André lorsqu'il \it dans cette manière de reine la veuve Polet, grosse de sept mois environ, ce que faisait pressentir l'ample rondeur de sa taille; et lorsqu'il entendit qu'on la qualifiait de princesse , oh! pour ce coup, il n'en douta pas, c'était Madeleine, c'était la dame de Saint-Roch , en un mot, une bien grande dame de l'époque. J'ai juré de ne pas la nommer, et je ne la nommerai pas.
— Tiens! s'écria Hyppolite Trouffjillon, celte discrétion roco et toute classique!
est-ce que je cache comment s'appelle la notaressequi m'a mis dans le monde par notre galante rencontre.
— Et moi, dit un autre commis , lion subalterne; je vous ai signalé Ses quatre dames de commerce qui ont fait mon bonheur.
Les autres élèves firent chorus ; on siffla le vieux caissier, tout en le priant de poursuivre une histoire si attachante.
Lui, reprit ainsi :
Heureux- autant que possible, mais ne comprenant pas le péril de sa position; l'imprudent André pria la bonne fortune de faire en sorte que sa dame demeurât seule. Le diable exauça son vœu; d'abord, l'évêque partit ; puis les autres seigneurs, les valets de chambre et les soubrettes les dernières. Dans le nombre de celles-ci, André avait vu sa conductrice. La dame, livrée à ses réflexions , et attendant visible-
ment l'heure fixée où elle irait faire la cour au roi, prit un livre et se mit à lire.
Impatient de l'approcher de plus près et de lui parler, ayant peur de lui causer de l'effroi en la surprenant lorsqu'elle se croyait seule , il fit du bruit dans son cabinet, la dame laissa son livre, et demanda qui était là. André ouvrit la porte et apparut aux yeux de l'infidèle. Cent bougies allumées formaient un tel faisceau de lumière, que l'on était là comme en plein jour; aussi la surprise de la princesse se changea-t-elle en dépit, et même en colère, lorsque dans celui qui l'approchait, ivre de bonheur , elle retrouva les traits et la personne d'un amant oubiié et désormais dangereux.
Loin de répondre à ses tendres reproches, elle se leva et sortit sans rien dire , le laissant anéanti. Alors, et du lieu qu'il avait quitté , un garçon bleu vînt à lui, il lui prit le bras, et, l'entraînant :
— Sauvez-vous, malheureux, dil-il , ou vous êtes perdu.
André hésitait, lorsque, dans la salle où !a dame était entrée, des voix crièrent :
— Où est le fou?
— Là, là...
1 Et celle qui le désignait ainsi avait été sa maîtresse. L'infortuné, plein.de rage, au lieu de suivre son libérateur , s'élança vers le lieu d'où partait le bruit , il ouvrit la porte, et, tenant en sa main les lettres de Madeleine, il dit d'une voix forte :
— Je ne suis pas insensé,? mais j'ai été l'amant de cette femme , et en voici la preuve : elle-même a tracé ces billets.
— Infâme menteur , répliqua la dame.
Monseigneur, ordonnez qu'on le jette par la fenêtre, poursuivit-elle en s'adressant à un seigneur qui portait le cordon bleu.
— Avant de le traiter ainsi, ne vaut-il pas mieux , madame , que je lise les folies qu'il nous montre avec tant d'audace?
Sortez tous, je l'ordonne ; vous, madame, demeurez.
Au commandement de ce noble inconnu, le salon ; devint solitaire en une seconde. La princesse , mon cousin et leur juge , y demeura seul avec eux. Il prit la princesse, la fit asseoir à moitié morte, assurément, tant elle était dévorée de rage et de honte ; puis, venant à André , terrifié également :
— Jeune homme , dil-il , vous jouez un jeu terrible; votre tête en est l'enjeu, et malheur à vous , s; vous perdez la partie ; mais aussi, je vous jure sur l'honneur que vous sortirez sain et sauf, et a couvert de toute mésaventure, si je vous trouve sincère en tout. Vous n êtes-pas fou, n'est-ce pas?
— Non, monseigneur.
— Qui êtes-vous?
' André se fit connaître.
Quels rapports avez vous eu avec madame?
André, ici, aurait voulu épargner celle-
ci ; mais le juge impassible le contraignit à dire la vérité, malgré son désir de la déguiser. II dut tout raconter, tout ; et lorsqu'il eut achevé, l'inconnu, reprenant la parole, et paraissant jouir de la confusion inexprimable de la dame, dit à mon cousin :
— Rends grâce à Dieu, mon garçon, de ce que l'histoire que tu viens de débiter est conforme mot à mot à ce que le lieutenant général de police m'a appris hier, et ce que ce matin j'ai su de la bouche d'une des complices de madame. Si tu m'eusses menti d'un mot. , tu serais mort en un cul de basse-fosse. Maintenant , écoute-moi ; pose sur celte cheminée les lettres que tu tiens encore, puis retournes à Paris; demain matin tu auras de mes nouvelles , ne crains rien; car, par mon nom , je te protégerai. Madame, ajouta t-il en se tournant vers la princesse : Vous trouverez bon que le fruit de vos entrailles reste l'enfant de deux pè-
res, monsieur et votre mari, ce serait par trop de luxe de lui en donner trois, et que je fusse en tiers avec eux.
L'inconnu sonna, un courtisan parut ; il reçut l'ordre de ramener Andréa Paris. André sortit avec lui, ayant la tête perdue. Son guide ne lui dit rien, le fit monter en voiture, garda le silence pendant toute la route, et le déposa vers dix heures du soir (ils étaient venus en posté) devant sa maison. André y entra, ivre hébété, ne comprenant rien à son aventure ; il se coucha et s'endormit.
Au point du jour on le réveilla ; un exempt parut , sa baguette d'ébène à la main :
— Monsieur , lui dit-il , votre vie , votre liberté ne sont plus en sûreté tant que vous serez en France. Votre protecteur , malgré l'éminence de son rang, craint de ne pouvoir vous sauver de la haine et lie la vengeance d'une femme qui ne vous pardon-
nera pas l'affront qu'elle a reçu, et la perte de ses espérances. Monseigneur a promis de veiller sur vous, \oici cent mille francs de billets au porteur; vous êtes inscrit pour douze mille livres de rente sur l'état des pensions, qu'il donne sous le faux nom de Jean-Paul Royer; que ce soit le vôtre , dorénavant, sinon vous êtes perdu. Je vais sur-le champ vous emmener à la frontière; si vous retardiez à demain , peut être ne sortirait-il d'ici qu'un cadavre.
Mon cousin, abasourdi, se laissa emmener. Il dut s'expatrier , vivre loin de sa patrie sous un faux nom ; et pourtant deux fois, par l'assassinat et le poison, il courut risque de perdre la vie. A la révolution il rentra; étant de service (il était devenu militaire et officier) sur la place de la révolution , il assista au supplice de celle qu'il nommait encore veuve Madeleine Polet.
L'horreur de cette catastrophe lui fit une
telle révolution , qu'il mourut lui-même , peu après, d'une attaque d'apoplexie foudroyante.