‹ Commis et princeChapitre 27 sur 27 · LE VRAI SAGE , LE JEUNE HÉROS · texte numérisé non relu

LE VRAI SAGE , LE JEUNE HÉROS

Il y a certes plus de vertu à refuser le pouvoir et la fortune , qu'il n'y en a, à en faire un bon usage.

(Recueil de maximes . )

Lorsque Julien se présenta devant son tuteur, celui-ci dit qu'il s'étonnait de son peu d'empressement avenir au rendez vous dont il devait apprécier l'importance. Le jeune homme sourit avec mélancolie, et répartit que la veille encore il pouvait faire

montre de curiosité et de désir d'apprendre quel sort lui était réservé.

— Mais maintenant, ajouta-t-il avec une agitation étrange , maintenant que mon destin est décidé, je ne veux m'inquiéter et demeure étranger à ces mouvemens d'ambition qui m'agitaient hier encore et qui, à cette heure-ci, se sont dissipés sans retour.

— On voit bien, mon enfant, car je me plais encore à te donner ce titre, comme à te tutoyer une dernière fois, que l'ignorance où tu es sur ce qui te touche te décide à parler ainsi; mais lorsque tu sauras...

— Père, et à ce double titre, j'espère, dit Julien vivement et sans laisser au fermier le loisir d'achever la phrase, je vous supplie de ne me rien dire de ce que je ne vous demanderai pas, et de ce que surtout je suis déterminé à ne pas connaître 5 oui, ma vie entière s'écoulera sans que je veuille lever le voile qui couvre ma naissance.

— Quoi, répartit Corgenet étonné, es-tu déjà d'accord avec mon frère et le prince d'Hohenslall, abandonnes lu tes droits et te contentes-tu de l'apanage et de l'hymen qu'on te propose?

— Je les refuse tous les deux; mon cœur, votre consentement m'ont fiancé à votre fdle ; c'est elle seule que je veux pour femme, elle seule que j'aurai.

— Mais je te la refuse... je ne veux pas que ta folle passion te conduise à fermer la carrière.

—Mon père, avez-vous, vous aussi, l'ame assez faible et assez ambitieuse pour croire que le bonheur n'est que sur un trône ? ne le peut-on rencontrer dans une vie douce et paisible, avec de bons parens, une femme aimée et qui aime, et en dehors des agitations et des actes tyranniques qui échappent aux souvenirs souvent malgré eux?

— Assurément il n'est que trop vrai que la félicité humaine, du moins il me sen.-

ble à moi , bourgeois obscur , est plutôt dans une existence simple et modeste que dans le tourbillon de la grandeur.

— Eh bien ! puisque vous pensez ainsi , ne vous opposez pas à ce que je préfère cette carrière à l'autre , et que je sois heureux à ma manière , qui est la vôtre , avec Abel, votre digne femme, ma Virginie et vous. . . Oh ! mon père, je vous en conjure, unissez-vous à mes vœux en les exauçant , et laissez-moi me prosterner à vos genoux afin d'y obtenir cette grâce.

— Insensé! s'écria le fermier en relevant avec promptitude le jeune homme qui déjà était à ses pieds ; dépend-il de loi de vouloir marcher dans cette carrière, et de moi de te la laisser parcourir? tu n'as plus que deux partis à suivre, toute autre voie d'avenir est close pour toi, et ce n'est que trop vrai. Ou , en renonçant au bénéfice de droits que le procurera l'ouverture de la cassette encore fermée, accepte la main

d'une princesse avec le sceptre qu'elle t'apporte; ou bien devenu, par la manifestation des actes qui assurent ta naissance, l'héritier incontestable de ton auguste père, subis toutes les conséquences d'une pareille délibération... Choisis donc, et parle.

Julien se montra un instant embarrassé, il n'osait porter ses regards sur le fermier; mais, ayant jeté un coup d'oeil vers la porte derrière laquelle ses deux oncles , rongés d'ambition, l'écoutaient sans doute, il se retrempa d'une nouvelle énergie; et, prenant avec respect la main de celui qui était seul avec lui :

— Mon père, dit-il, je me reproche de ne vous avoir pas fait connaître depuis tantôt que j'ai découvert une troisième route, plus sûre, plus conforme à l'éducation de toute ma vie; car on ne m'a pas élevé à remplir un jour les fonctions d'un monarque. Nous sommes ce qu'on nous a fait : d'abord simple paysan, aisé; puis apprenii

marchand ; i! finit dorénavant ou que je remplace en tout un grand homme, ou que je monte avec faiblesse sur un trône sans gloire, en renonçant à tout ce que je chéris. De par ce Dieu que j'adore et qui m'a éclairé , j'ai tourné la difficulté , j'ai brisé le nœud gordien , ou , pour mieux dire; j'ai tellement épaissi la nuit qui m'environne maintenant, qu'il n'y a plus de moyens possibles pour que je vive loin de vous, des vôtres et de Virginie, pour que les potentats de l'Europe se croyent intéressés à ma perte, enfin pour que je demeure le jouet de l'ambition de ceux qui se disent mes oncles... Oh ! oui , poursuivit Julien en levant ses?bras vers le ciel, tandis que ses yeux et son visage rayonnaient de joie, je m'appartiens, je suis uniquement et à tout jamais mon maître, et nul ne me dira dans l'avenir : Fais ceci , ou tremble! — Qu'as tu donc entrepris, s'écria Cor-

genêt, de son côté très alarmé, qu'as-tu fait, enfant, que s'est-il passé?

Ici Julien mit à sa réponse si prodigieusement importante la simplicité du récit indifférent que l'on raconte sans chaleur aucune.

— Ce matin , j'ai couru chez mon expatron Tripoussier , je lui ai demandé de me remettre la cassette que vous lui aviez dit de céder à ma seule réquisition ; il a exécifté votre volonté, et, muni dudit objet en retour d'un reçu en bonne forme que je lui ai donné, et sans rompre ni cachets ni ouvrir aucune serrure , sans rien voir ni lire de tout ce qui était enfermé là-dedans, je me suis rendu chez le boulanger le plus proche : ià, donnant cinq francs au garçon chauffeur , il m'a laissé lancer ladite cassette au milieu du. brasier ardent, et elle a été dévorée et réduite en cendre, avec tout son contenu, en moins de temps qu'il n'en faut mettre pour vous le dire.

Avant que Julien eût achevé , un triple cri était parti à la fois, et en même temps, apparurent , pâles comme des spectres , mais la colère au front et les blasphèmes à la bouche; le feld-maréchal et le prince, misérables ambitieux foudroyés dans leur espérance, et qui voyaient s'évanouir sans retour, en conséquence de cette action, si non héroïque, du moins extraordinaire, leur plan , leur projet, leur surcroit de grandeur et de fortune, en un mot , tout ce qui constitue le bonheur d'un courtisan. Furieux, irrités , proférant des menaces et des imprécations , ils tournaient en gens ivres de douleur et de rage , autour du jeune homme qui, immobile et les bras croisés , les examinait avec pitié et dédain. Un peu pius tard et sans leur répondre :

— Père, dit-il, naguère vous me preniez pour gendre, lorsque vous me saviez au cune fortune; j'hésitais alors à profiler de vos bienfaits; maintenant, c est moi qui

vous supplie de me les accorder et, par mon travail , j'apporterai dans mon ménage la part de bien-être qu'un homme doit y apporter.

— Mon prince et vous monsieur le feldmaréchal, voulez-vous, à cette heure, ce jeune homme pour neveu et pour mari de votre nièce la princesse souveraine?

— Nous! donner ce titre et cette couronne à un orphelin!... à un... enfant sans nom... au plus obscur des hommes ! jamais !... jamais!!!...

Ceux-là , sans ajouter aucune autre parole, sortirent du salon, et on apprit que, dès midi de ce même jour, ils étaient partis pour retourner en Allemagne. 11 n'y eût depuis cet instant aucune communication entre eux et celui qui, néanmoins, était leur neveu. Pourtant, un anplustarù, les receveurs des finances des déparlemens de l'Ariège et de la Haute-Garonne firent savoir à monsieur Julien-Léon Prénis, marié

-à dame Virginie Corgenet , que le notaire du prince Hohenstall leur avait fait transmettre, par le ministre des finances, à Paris , sept millions provenant de l'héritage de la princesse , sa mère , sœur du prince d'Hohenstall et sœur de la feld maréchale comtesse d'Odernarch. Quant au nom du père de Julien, on le dit inconnu. Abel avait suivi ses parens à Pamiers.

Là, il épousa une jeune personne belle et simple, née en province et élevée pour vivre au lieu de sa naissance; elle ne lui laissa jamais regretter Agathina Tripoussier.

Quant à celle-ci, un mois après les événemens écoulés pendant vingt-quatre heures, elle se maria avec Alcindor Pascaret, fils du banquier de ce nom; elle fut une épouse parisienne, lionne, c'est-à-dire basbleu, incomprise, et à tous, hors à son mari.

Le baron d'Aurival, qui n'aspirait à la main de mademoiselle Corgenet que par

raison , trouva le bonheur qu'il méritait dans son union avec une fille de condition, et reconnut que pour qu'un mariage soit heureux, il faut que, des deux parts, la naissance soit égale.

Le eommandant-chevalier-décoré Tripoussier est , selon l'usage , colonel d'une légion, grand-officier de la Légion-d'Honneur et pair de France. Madame veuve Bardemanche est expirée de joie à la lecture de la promotion de son second gendre à la chambre haute. Madame la comtesse Tripoussier, va à la cour et n'est pas déplacée entre ses pareilles.

Hippolyte Trouffaillon est aujourd'hui richissime et honnête homme, bien qu'il ait épousé l'héritière d'un industriel qui avait fait cinq fois banqueroute.

Théodore Lelapin, fier du succès d'un vaudeville, quitta le commerce pour suivre la carrière des lettres ; il se fit écrivain mi-

nistériel et il vit grassement avec la croix d'honneur à la boutonnière.

Eugène Leclair, enrichi par un héritage inattendu , vécut noblement et maria sa sœur à Arthur Ludon , devenu gros capitaliste.

Le jour où l'on remarqua et envoya aux galères le voyageur Chicapon , l'ancien caissier Ciparisse Pigeonnier mourut de douleur de la flétrissure imposée, disait-il, au Sauvage- Amoureux, où, néanmoins, la foule afflue encore.

.....Des longues années s'écoulèrent et, un jour, Julien de Prénis dit à Abel Corgenet, son beau-frère :

— Si je meurs avant toi, tu enfermeras dans ma bière cette cassette-ci.

— Quoi! tu ne l'avais pas brûlée!

— Je la gardais pour mes fils ; mais comme je n'ai eu que des filles: elle et son contenu, que je n'ai jamais vu , me sont inutiles.

— Dans ce cas, crois-moi, jetons-la sur-le-champ au feu , et réellement cette fois.

Gela fut fait ainsi.

liK DU DEUXIEME ET DERH1ER VOLUME.

Fontainebleau. — Jmp. de E. Jac^uin.

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