UN TREMIER CHATIMENT DE DIEU
Les méchans devraient être effrayés , rien qu'à voir seulement avec quelle exactitude la punition arrive au jour marqué , et dès le forfait commis.
{Recueil de maximes .)
La fatigue, conséquence natureUe des événemens de la journée précédente, avait si bien assoupi le docteur-chirurgien et médecin ; Hippolyte Troufaillon, son malade, Théodore Lelapin,. qui peut-être était, lui aussi, pour quelque chose dans cette somnolence prolongée ; enfin Àbel
Corgenet, qu'il était huit heures environ lorsque ces quatre compagnons de chambre se réveillèrent, presque instantanément.
Aidés, il est vrai dans ce nouvel acte de la vie , par bonjour , messieurs et chers enfans , dont les gratifiait le caissier Pigeonnier, toujours s'arrêlant d'abord dans le cadre de la porte d'entrée, son riflard en manière de charge d'ennemi par le soldat français.
— Oh! oh! qu'est-ce qui nous appelle?
où donc ai-je dormi cette nuit? dirent ensemble les quatre jeunes hommes, arrachés en sursaut à leur repos paisible.
— Âh! tiens, dit le docteur, j'ai veillé un blessé. Comment vous trouvez-vous, Hippolyte?
— Fort bien ; je ne souffre que de l'estomac .; mon appétit est rudement ouvert.
— Bonjour, monsieur Pigeonnier; dit Théodore, qui, commençant une nouvelle carrière , débutait par être poli , ce qu'ici
devant ne lui arrivait pas tous les jours.
— Julien! où donc est Julien? demanda Corgenet , son ami , en se levant sur son séant avec inquiétude.
Le caissier s'avança dans la chambre , et regardant le lit de Julien vide et défait néanmoins :
— Il a couché là , sans doute ; mais il n'a |k pas voulu y demeurer le matin.
— Il m'avait promis que nous irions ensemble chez mon père, et il eut l'air dédire «à lui seul, Abel , à demi-mécontent.
— Votre inséparable, ajouta le caissier, aurait mérité de naître en Bretagne, il est têtu autant qu'un Rennois ou un Nantais; le péril ne lui cause aucune terreur, je crois qu'il braverait l'Europe entière.
• A ces mots, Abel regarda le vieillard . avec une expression particulière, et il l'entraîna vers la fenêtre où il se mit à causer à part avec lui pendant que le médecin visitait l'appareil mis sur les blessures de
Trouffaillon, et que Théodore, en s'habillant, récitait sa ballade, à part soi.
— Que puis-je faire, dit ici Abel, Julien est en âge de se conduire et s'il veut braver le péril d'une part, et de l'autre, chercher le bonheur à sa guise, avons-nous quelque droit à l'empêcher de suivre sa volonté ?
— Jeunes gens ! jeunes gens ! plus vous avez devant vous une vie longue , moins vous semblez y tenir ; vous l'exposez sur mer , à la guerre terrestre , en duel, à la chasse , il v a mille folies que l'on brave audacieusement. Hélas! la vieillesse seule connaît le prix des momens qui lui restent.
— C'est tout simple , on ne tient qu'à ce qui va nous être ravi... cependant je suis rempli d'inquiétude, il faut que je sache si on a vu Julien.
Abel appela les domestiques de l'hôtel ,
l'un avait vu le jeune homme sortir vers sept heures ; il était seul et il riait.
— Cela n'est pas fort effrayant , dit le médecin, égoïste accompli, en paraissant chérir les camarades était-il seul, demanda t-il à son tour , aucune dame ne l'accompagnait?
— Aucune.
— Y songez-vous , mon cher , dit Abel déjà presque fâché, celui qui veut épouser ma sœur continuerait-il votre vie?
— Ah! je ne savais pas que ce beau garçon aspirât à se noyer dans le mariage. ,. Yoici que l'on monte à l'escalier.
— C'est son pas, s'écria le jeune Corgenet, qui courut vers le carré; un cri joyeux annonça qu'il retrouvait l'objet de son inquiétude ; en effet , peu après il rentra tenant Julien embrassé, Julien, dont les traits respiraient l'allégresse; on s'inquiéta d'où il venait.
— J'avais, répondit-il, à supporter une
journée pénible et à livrer de rudes combats; afin de soutenir la guerre avec avantage, j'ai été de bonne heure m'approvisionner de moyens de défense ; j'ai bien réussi et maintenant je suis invincible.
Le sens embarrassé de cette dernière phrase porta ceux qui l'ouïrent à croire que Julien , naturellement pieux ,. avait été retremper son ame à Saint-Leu, église voisine, par la prière et la méditation. Lorsque les jeunes gens ne sont pas impies complètement, lorsqu'il leur reste une ombre de religion , ils voyent avec respect toujours ceux qui , d'entre eux , n'hésitent pas à proclamer leur catholicisme.
Les commis qui entendirent Julien , étaient de ce nombre , aussi aucun ne le railla , le caissier l'admira , et lui dit à haute voix; le médecin, seul sceptique dans cette chambro, sourit malicieusement et se tut néanmoins.
Le silence suivit donc le propos du jeune
homme , lui-même, un peu de temps après et ayant regardé sa montre , dit à Àbel de ne pas oublier qu'ils déjeunaient chez M. Corgenet.
— L'oublier, fut-il répondu, ah! par exemple; avant que cela m'arrive.. . veuxtu partir; allons, en route.
Julien consulta sa montre, et répliqua:
— Attendons, il est huit heures et demie, on ne peut décemment avant neuf heures du matin se présenter chez des dames.
— Ah! ah! fut l'exclamation qui s'échappa des lèvres d'Abel, à cette réponse ouïe si peu en rapport avec l'impatieLce qu'un amant a de se rapprocher de sa maîtresse. Quoi ! pensa Corgenet , en est-il déjà à reculer devant la minute qui le mettra en présence de ma sœur , se laisserait-ii éblouir par le sort qu'on lui annonce et le grand mariage qu'on lui propose?... Oh! non, poursuivit-il dans son
monologue mental, je calomnie ce bon ami, je suis injuste , c'est un cœur trop noble; cependant il me semble être étrangement tranquille; est-ce que l'oraison faite avec foi inspire au cœur tant de courage ?
Ici un homme tout effaré , qui survint , donna un autre cours aux idées d'Abel ; ce nouveau venu , à la mine peu respectable , se posa comme oncle paternel d'Auguste Chrocart, ce qui n'ajouta guère au peu de considération que sa personne inspirait ; mais tous les assislans furent émus d'une manière étrange lorsque cet homme leur eut conté que vers deux heures du matin le commis voyageur Chicapon Annibal-Hector Gengiskan, ainsi que deux hommes, dont on avait néanmoins le signalement exact, avaient pénétré par force , du moins on le déposait ainsi , dans la maison de mauvaise compagnie de la rue Grenelle Saint-Germain , où était demeuré Chrocart blessé.
À trois heures du rcalin ils étaient re-
sortis, et après leur départ, une des dames de l'établissement ayant voulu voir Chrocart , l'avait trouvé étendu roide dans son lit sans marque apparente de mort par violence, mais ce qui gâtait l'affaire c'était la disparition de Chicapon , il n'avait pas été chez sa maîtresse et on savait déjà qu'il n'était pas rentré aux Trois-Merlettes. La justice le poursuivait ainsi que ses complices, membres de l'association coupable, dont Chrocart était le chef ; enfin, l'oncle de celui-ci venait de supplier les anciens camarades de son neveu à jeter un voile sur des actes qui compromettraient l'honneur et la renommée de la famille Chrocart, et à aider par cet acte pieux le garde de commerce , à démentir les bruits injurieux qui foraient tort à ses autres enfans.
Cette terrible nou\ellc consterna ces jeunes gens et le blessé plus encore que les autres. Le convoi funèbre du malheureux Chrocart ne devant avoir lieu que le sur-
lendemain , Abel s'engagea au nom de son oncle à ce qu'une députation des élèves du commerce du Sauvage- Amoureux accompagnerait le cadavre à sa dernière demeure.
Ce récit, les réflexions qui suivirent après le départ de l'oncle d'un tel neveu durèrent jusqu'au coup de neuf heures; Abel, ici encore dut rappeler à Julien qu'il était temps de partir et que le moment arrivait où M. Corgenet devait révéler à son pupille ce qu'on lui cachait jusqu'à ce jour. Ce fut avec une nonchalance inaccoutumée en tout ce qui touchait à cette famille que Julien suivit son ami ; il n'était plus possible à celui-ci de douter que celui-là n'éprouvât une répugnance singulière à se trouver alors en la compagnie de son bienfaiteur , il marcj it lentement, retenait la vivacité de la course d'Abel , que la neige, le froid, autant que l'agitation de son ame, engageaient peu ù prolonger le passage des rues.
Quelle que soit la mauvaise volonté que l'on met à aboutir à un terme connu , lorsque l'on s'est mis en course on finit par y arriver , surtout lorsque la distance qui en sépare n'est que de plusieurs centaines de pas. Les deux amis atteignirent donc vers neuf heures dix minutes du matin la maison de la rue Saint-Denis , où logeait de la veille la famille Corgenet, et pendant la nuit avait été le théâtre d'événemens majeurs si peu en rapport avec la simplicité de ses habitudes ordinaires.
A la vue d'Abelet de Julien, la bonne dame Corgenet qui les attendait avec une vive impatience , courut à eux en sanglotlant, les serra dans ses bras; eux, étonnés de cette réception lui en demandèrent la cause: elle qui n'attendait quecette question, s'empressa de leur conter ce qui s'était passé et le péril couru ; ils partagèrent son émotion , ils s'indignèrent d'une mesure dont la fin pouvait être si désastreuse , et tous deux avec
un égal entraînement se fâchèrent de ce que l'on ne les avait pas appelés sur-lechamp dès les voleurs arrêtés et s'enquêtèrent pourquoi ils ne voyaient ni Virginie ni M. Corgenet.
— Ma fille , répondit la mère , est dans ma chambre , elle veut voir son frère; quant à monsieur mon mari, il t'attend Julien , dans le salon ici à côlé , vas le rejoindre, mon enfant.
Puis s'approchant de Julien et abaissant considérablement le timbre de sa voix assez éclatant dans le cours de sa vie ordinaire, elle lui jeta avec rapidité à l'oreille ces mots :
— Prends garde à ce que tu diras , les deux d'hier seront à t'écouter.
Cela dit, elle releva la tête et se remit à parler avec volubilité du fait nocturne et de ses conséquences. Julien charmé de ce qu'elle lui apprenait ne l'en remercia néanmoins que par un regard éloquent ; ensuite
il la pria de lui permettre d'exprimer à sa chère et bien-aimèe à toujours Virginie (il appuya sur les mots soulignées); la part qu'il prenait à la frayeur qu'elle avait due avoir pendant la présence des brigands et plus encore après leur sortie , lorsque l'on avait été instruit de l'imminence du péril couru.
— Tu la verras plus lard, dit la mère avec embarras.
— Me refuseriez-vous maintenant cette faveur ?
. — Oh! non... si pourtant... mon mari veut auparavant.. .
Rebdle celle première fois à des volontés pour lui sacrées jusque-là, Julien embrassant avec vivacité sa véritable mère , l'entraîna victorieusement, grâce à la force de ses muscles d'acier et malgré ce qu'elle put dire pour s'opposera cet acte de demiviolenee auquel son cœur acquiesçait en secret; il vint avec elle jusqu'à la chambre
où Abel avait déjà rejoint sa sœur ; celle-ci à l'espect de Julien, qu'elle ne croyait plus revoir, poussa un cri, essuya les larmes qu'elle versait et ne refusa pas le doux baiser d'un amant-frère.
— Corgenet me grondera , dit la* mère en forme de repro«he.
— Virginie! s'écria Julien, sois sans crainte sur mon amour , j'ai arrangé les choses de manière à ce qu'on ne nous séparera pas , adieu , je vais à ton père.
Cela fait et dit , il courut vers le salon où le fermier était à l'attendre.