CHAPITRE XXIX
DIOGÈNE EN QUÊTE d'un HOMME DE BIEN.
Comment ne voulez-vous pas qu'on vous dérobe, vous qui donnez à tous vos commis et vos valets l'exemple de la filouterie envers vos chalands.
Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'autrui te fasse.
{Recueil de maximes.)
— De plus fort en plus fort ! c'est comme chez Nicolet, s'écria l'un desjoyeux camarades du narrateur , lorsque celui-ci eut fini de parler. Savez-vous, messieurs, que vous êtes attristons. Quoi ! vous ne
nous racontez que des histoires lugubres ! quoi! nos souverains patrons ne valent pas mieux que les nobles d'autrefois! cela fait de la peine , je l'avoue; je préfère des grands seigneurs polis à des rustres malhonnêtes dans leur opulence; il est certain que nul de nous, se qualifiant de commis, ne serait reçu chez le grand citoyen Laffit le.
— Savez-vous comment, dans cette maison de banque, on solde les commis : on les prend à l'essai, on les garde gratis, on les fait travailler sans relâche tant qu'ils Ont la patience de noircir gratis du papier; mais dès le jour venu où, lassé de travailler pour le roi de Prusse , ils viennent à demander un traitement , on leur répond qu'ils ne savent rien faire, qu'on les gardait par charité (gratis, bien entendu) , et que, puisqu'ils veulent gagner de l'argent comme leur patron auguste, ils ne méritent plus sa protection. Cela dit, on les remercie, eton
les remplace par d'autres irabécilles qui sont pipés de la même manière. Je dis pipés et floués, parce que c'est vrai que l'on ne s'effraie pas de son surnumérariat ; celui que l'on garde avec des appointemens, c'est peut-être un droit ; mais lorsque par pure spéculation on renvoie au bout d'un mois quelqu'un que dans ce temps on a pu apprécier, c'est une véritable escroquerie; car il est positif que si on a dépassé ce temps, c'est qu'on a jugé l'individu bon à être pressuré.
— C'est vrai, c'est juste; ah! les patrons, comme ils nous grugent et nous pillent; ceux chargés de nous nourrir nous font mourir de faim, et pleurent encore le peu «juVii nous donne, bien qu'ils gagnent les trois quarts sur la pension que nous leur payons; tous nous excèdent par un travail au dessus de nos forces; ils nous traitent comme des chiens , ils nous regardent
-Sien mépris ; on dirait qu'ils ne nous croient pas leurs égaux.
— Non certes, dit Lelapin à son tour, ils ne pensent pas l'être : le commerce, vois* tu, est une féodalité d'argent ou le plus ou moins de fortune détermine le rang. Quel est le petit débitant qui traité en frère le riche détaillant ; celui-ci est un petit compagnon auprès du marchand en gros que domine de son importance, le fabricant, aux plusieurs centaines d'ouvriers; enfin , ceux-ci sont humiliés par les banquiers millionnaires. L'orgueil féroce va si loin dans le commerce, que, de pair à pair, un chiffre à ajouter au total établit soudainement une différence énorme. Qui a cinquante mille francs de drap en son magasin, je suppose, méprise qui n'en a que trente, et, à son tour, est méprisé par qui en a quatre-vingt mille. Que cet exemple serve au reste ;"de plus, on se hait,
on se dédaigne, on se joue des tours infâmes.
— Parbleu! reprit Arthur Ludon, j'ai bien ri la semaine passée : je suivais, dans la rue, M. Tripoussier; un noble de sa connaissance l'aborde et lui demande des nouvelles de chez lui, voilà le patron qui geint et se plaint de ne rencontrer que des domestiques voleurs.
— Il vous est impossible, à vous tous, messieurs du commerce, lui répond legentilhommeavec une impertinence charmante, d'avoir jamais un valet ou une servanle probe ; l'exemple que vous leur donnez les a corrompus.
— L'exemple, répéta le patron.
— Oui , l'exemple. Je suppose qu'un domestique honnête entre chez un marchand : Que voit il faire à son mai tre? Ici, on change l'eau en vin, on fait pire, c'est avec des substances empoisonnées que l'on composera des liqueurs réellement véné-
rieuses. Là, on métamorphosera du cheval, tué ou mort de maladie, des chats et toutes sortes de bêtes, en viandes prétendues salubres et qui finissent par nuire à la santé. Plus loin, on a reçu des marchandises avariées , et on les déguise et on trompe le chaland; chez cet autre, on fait. du chocolat où il n'y a ni cacao ni vanille; les boulangers, les bouchers tromperont sur le poids; dans les magasins, on fait fausse mesure, et le commis le plus habile à voler la pratique est celui que l'on caresse et que l'on paie le plus cher; à qui demande des matières d'oc et d'argent, on donne de l'étain et du cuivre, le plaqué au dixième l'est au millième, le doré n'est que du vernis, l'étoffe de soie est mélangée de coton , le papier blanchi à la chaux est brûlé avant le service; tout ce que l'on vend est de qualité inférieure; le tailleur trompe sur la qualité, la coupe ; enfin, il n'y a peut-être point dans Paris cent maisons de commerce où
le public ne soit pas trompé; toutes les autres sont une forêt au petit pied, d'où l'on ne sort que dépouillé et qu'après avoir troqué son numéraire contre le rebut du magasin; puis, viennent les voleries de la bourse, des marchés à termes, des échanges, des protêts; tel négociant partage avec son huissier les frais qu'il fait faire; et les lettres de change de complaisance, et la suspension de paiement et la banqueroute. A cela, Monsieur, ajoutez, qu'entraîné par l'habitude, on parle librement devant les domestiques , on se loue de telle friponnerie , on en prépare telle autre, on rit du clienti rompe, et, mutuellement , on s'exhorte a continuer cette guerre de corsaire. Un ange, au service du commerce, se pervertirait. Comment espérez-vousqu'unpaysanou qu'une paysanne ne vous rendent pas ce que vous faites à autrui?
— Au revoir, monsieur le comte, dit ici le patron furieux. Il décampa mécontent
que j'eusse assisté au propos du gentilhomme , et moi , je me disais : ah ! si celui-là savait ce que je sais, il serait encore mieux persuadé que tout ce qui touche au négoce doit , plus ou moins , tendre à la corde et certes doit être assuré de ne ja mais entrer en paradis.
Cette longue malice ramena là gaîté sur le front de cette jeunesse; elle avait, d'ailleurs, suffisamment bu et mangé. Il était trop tard pour'aller au spectacle; les divers théâtres avaient depuis longtemps commencé leurs représentations; ce n'était donc pas là où il fallait aller achever la soirée. Un garçon , à qui on s'enquêta du temps qu'il faisait, ayant assuré que la pluie, mêlée à la neige, tombait encore, l'on se consulta de nouveau, et le bal Montesquieu étant ouvert ce soir-là, on se résolut d'aller y finir la journée.
— Quant à moi , mes chers cnfans, dit le caissier, mon âge ne me permet pas de
me présenter dans ce lieu respectable, je vais me coucher paisiblement, me contentant de rappeler à ceux qui logent aux Trois- Merleltes que, dès le coup de minuit sonné, madame Cornichon, notre auguste portière, ferme la porte et ne la rouvre qu'à six heures du matin.
— On s'en ressouviendra, vertueux Pigeonnier, répartit Hippolyte Troufifaillon; et après que le caissier eut donné et reçu neuf poignées de main , il donna le signal de la retraite.
Déjà chaque commis, muni de sa cigarette, avait fourni sa cote-part du total formidable du repas qu'il avait aidé à manger. Le célèbre Alphonse Le Rebours avait reçu, pour lui et ses confrères, les reproches, les éloges et la gratification d'usage, lorsqu'un houra universel retentit , et la troupe joyeuse, ayant descendu l'escalier tumultueusement, fit son entrée bruyante sous les galeries du Palais-Royal.
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Les promeneurs paisibles se rangeaient des deux côtés dans l'épouvante de leur joie avinée. Toutes les femmes , en ce moment et en pareil lieu, semblaient , aux regards des commis, être de celles mises en circulation sur la voie publique. Gare aux passables, malheur à la jolie qui ne se hâtaient pas de se retirer de leur passage ; leur oreille chaste était offensée d'une parole obscène et son beau corps n'exquivait pas un geste téméraire.
Trois par trois, fumant, riant, parlant , vacillant même sur leurs jambes , en attestation irréfragable de leur peu de raison , ils parvinrent, sans mal encombre, jusqu'à la sortie du palais.
La distance occupée par la cour des Fontaines et par à peu près la moitié de la rue Montesquieu , fut franchie d autant plus vite , que le froid piquait malgré l'humidité cl, qu'à part un seul parapluie, celui fie Trouflaillon, il fallait que les camarades
de celui ci reçussent sur leur couvre-chef, la pluie glacée qui tombait sans relâche.
La salle de bal, appelée Montesquieu, du nom de la rue , où l'on ne songe guère à l'homme célèbre dont elle a pris le nom, la salle, dis-je, fut construite dans le principe pour rivaliser avec les Bazars mo dernes que l'on éditîait dans lous les quartiers, avant que les chemins de fer fissent tout oublier; mais la mode, reine capricieuse, n'adopta pas cet établissement; les objets, les meubles, les marchandises y demeuraient exposés sans termes. Alors, on fit de celle salie un théâtre passager : là , on vit des fanloccini, puis, des bêtes rares et curieuses ; enfin, les disciples de Terpsichore s'en emparèrent , et on résolut d'établir là une salle de bal .
La proximité du Palais-Royal et des quartiers populeux devint funeste à l'entreprise; tout ce qu'il y a déjeunes bandits, de voleurs en herbes , de filous déguisés
sous l'apparence de la folie , s'emparèrent de ce lieu . Alors, les femmes de vertu-facile, les grisettes adonnées an public, parurent là aussi avec leurs indignes amans; c'en était assez pour que le père de famille, avec ses enfans , l'honnête débitant , avec sa femme, les jeunGS ouvrières qui, sachant n'avoir qu'un cœur à donner , ne comprennent pas que l'on puisse avoir plus d'un amant, se reculèrent de cette salle dont la société faisait peur.
Cette époque sans gloire eut enfin son terme; les bals donnés dans la salle Montesquieu furent mieux dirigés; des mesures sages écartèrent ces hommes, l'épouvante de la société, et ces femmes qui en sont la honte. Les voisins trouvèrent commode d'avoir à leur porte un lieu de rassemblement paisible; bientôt, là, régnèrent les élèves de commerce. des magasins nombreux qui sont aux entours ; ils y vinrent en foule, ils finirent par y faire la loi; la