‹ Commis et princeChapitre 3 sur 27 · UN MARCHAND COMME IL Y EN A TANT · texte numérisé non relu

UN MARCHAND COMME IL Y EN A TANT

Depuis cinquante ans on se plaît à peindre en laid le clergé et la noblesse , sans qu'aucune autre caste se soit reniée contre cet acharnenement. Voyons ce qu'elles diront lorsque je leur rendrai la pareille.

(Recueil de maximes . )

Le récit du caissier comprima momentanément la joie de cette jeunesse insoucieuse; eiie a^ait effroi d'un dénouement qui brisait une existence, et presque tous se récrièrent sur le bonheur qu'ils avaient de vivre à une époque, où une grande dame, si elle prenait pour amant un beau

garçon, élève de commerce, n'avait le pouvoip ni de le faire emprisonner, ni de le tuer, ni de le contraindre à s'expatrier.

— Vous croyez cela, mes camarades, dit le dernier commis entré dans la maison , qui répondait aux prénoms et nom d'Eugène Leclair; êtes- vous encore si peu avancé, que vous ignoriez combien l'homme riche a du crédit et de l'autorité ? Hélas! si autrefois un noble, une grande dame, étaient à craindre ; les banquiers, les commerçans cossus, les industriels richissimes sont des tyrans aussi cruels, et qui savent aussi bien que ceux d'autrefois peser sur le faible.

— Bon Eugène , dit le gai et gracieux Arthur Ludon, à l'entendre parler on croirait que tu as été toi-même la victime des patriciens de nos jours.

— Oui, répondit l'interpellé , moi et les miens sommes les tristes prouves que la féodalité moderne , sans être aussi bi il-

lante et héroïque que l'ancienne, n'a rien perdu des défauts et des vices de celle-là ; qu'un homme d'argent a des passions également furieuses, que celles des gentilshommes passés.

— Eugène, crièrent tous ses camarades, cbnle-nous tes malheurs.

— J'attristerais notre dîner.

— Jeune élève de commerce, dit à son tour, et gravement, le caissier du Sauvage- Amoureux-, puisque j'ai fait la satire d'une caste de mon époque (celle de mes beaux jours) , imitez-moi , vous le devez pour l'exemple de vos camarades.

— Oui, oui, parle Eugène, parle, nous nous amuserons à pleurer, si ton récit n'est que triste * et nous nous réjouirons mieux encore en nous mettant à dormir si tu n'es qu'un conteur ennuyeux.

Celui à qui l'on s'adressait, parut tenir conseil avec soi-même ; il réfléchit, et lorsqu'il eût bien médité, il releva la tête, re-

garda fixement ses camarades, et se mit à dire alors :

— Eh bien ! soit, je vais vous conter une déplorable histoire ; j'aurais dû la dérober à vos désirs, d'autant mieux, que je la commencerai par vous taire un aveu incomplet, que par conséquent j'aurais dû taire.

Ce début promettant déjà quelque chose de mystérieux, ne fit qu'aiguiser lacuriosiîé des élèves de commerce, et tous, d'une voix, prièrent leur camarade de ne pas tarder à leur apprendre -ce qu'ils avaient tant de plaisir à savoir.

— Je dois donc, messieurs, et j'ose dire mes vrais amis , vous avouer, que je ne m'appelle pas Leclair, et que je suis de cette caste noble que vous aimez peu, parce que vous ne la connaissez que par des livres qui la calomnient ; cependant, ce nom sera le seul que je porterai désormais;

je veux oublier l'autre, ma misère actuelle m'en fait un devoir.

Mon père était déjà ruiné lorsque je suis venu au monde; un frère, nommé Roger, une sœur appelée Rosalie, vinrent après moi ; la restauration ne fit rien pour mon père, et de jour en jour il devint plus pauvre et par conséquent plus malheureux.

Il avait eu dès sa quatrième année, pour compagnon d'abord et pour amirensuite, le fils d'un agioteur du temps de la révolution, que j'appellerai (celui qui était lié avec mon père), M. Roux ; celui-ci, riche de la succession paternelle, se fit industriel et fabricant; à mesure que son ami s'abaissait, lui montait, au contraire; des spéculations immenses et heureuses, des fabriques industrielles conduites avec intelligence, en firent un Crésus moderne, et son ami mourait de faim sans qu'il s'en aperçût, sans qu'il le soulageât aucunement. Voici pourquoi,

Dès son enfance, il haïssait mon père ; car ce dernier était noble, et lui avait eu un vidangeur pour aïeul ; malgré ses idées libérales , ses prétentions démocratiques , M. Leroux enviait tout noble à qui la naissance procurait des égards, que lui savait ne devoir qu'à sa fortune ; il eut donné les trois quart de celle-ci, pour être compté au rang des hauts barons; mais l'impossibilité de réaliser cette fantaisie lui taisait exécrer tous les gentilshommes et mon père avant tout, parce qu'étant inséparables, il avait été témoin de plusieurs mécomptes, rebuffades et humiliations qu'il s'était exagéré et dont il accusait mon père sans motif et sans raison.

;En même temps, comme par monsieur Le..., monsieur Leclair, veux-je dire, il se faufilait parfois dans la bonne compagnie, qui lui aurait fermé la porte si un vrai noble ne l'eut patroné; lui pour se maintenir où tendait ses vœux, feignait de par-

lager une tendresse naïve et franche ; il appelait sans cesse mon père, le poussait au jeu et à des dépenses vaines ; enfin, il le vit mourir de chagrin sans mieux l'assister néanmoins.

Mais aussitôt que ma mère eut perdu son mari et nous un protecteur naturel , voici que M. Leroux, va se plaindre à toute

la ville de B où nous habitions tous,

et qui était notre patrie, de la réserve injuste et offensante d'un ami : il a expiré , disait-il en versant des larmes hypocrites, sans m'avouer sa position, sans me permettre le bonheur de lui prouver mon attachement, autrement que par des paroles ; enfin, puisqu'il n'a pas songé en expirant à faire le testament d'Eudamidas (1), je vais

(1) Eudainidas , Grec mourant pauvre, légua à ses deux amis, sa mère à l'un, et sa femme à l'autre. Ils se firent honneur du legs. Le fameux Pous-

y suppléer, et je me charge désormais de sa famille.

Nos parens, égoïstes, tous riches, applaudirent à une manifestation de sentiment, qui enlevait à leur avaricea la dépense nécessitée pour donner à vivre à la veuve de leur chef, et à ses trois enfans. Les commerçans nombreux de notre ville , s'énorgueillirentquel'und'entreeuxdevintlebienfaiteur d'une <amille noble. Dès lors le premier but de Leroux , fut rempli 5 on le loua, on le porta aux nues, et le nom de son ami fut déjà flétri.

Au lieu de tenir sa parole convenablement, et sous prétexte des convenances, il fit de ma mère, non l'égale de sa femme, mais la dame de compagnie de celle-là;

sin a illustré cette marque d'amitié' parfaite, en uu tableau célèbre , et connu de quiconque aime les beaux arts.

un peu plus tard, elle ne fut dans la maison qu'une gouvernante; enfin à la mort de son épouse chère, comme il disait, ayant assez avisé la veuve de son ami, il la renvoya, lit répandre d'horribles calomnies contre elle, la frappa dans son honneur , dans sa probité, et se drapa en héros; car il l'avait richement meublée, nipée, et la pensionnait à haut prix , malgré, ajou" tait-il tout bas, sa conduite et ses vices.

Or , ce mobilier consistait en un vieux bois de lit peint, une méchante commode de noyer, une table à l'avenant , une armoire de dix écus, deux fauteuils sans crin, un miroir à demi sans tain , de la terre de pipe, six paires de draps usés, et deux douzaines de serviettes trouées. La pension était de quatre cents francs.

Mon frère et moi fûmes envoyés d'abord aux Ignorantins , pour nous assouplir le caractère; dès que nous sûmes lire et écrire, notre éducation, dont il faisait tant

de bruit, fut tenue achevée. Je devins son commis, c'est-à-dire son valet, et mon frère celui de son fils, qui avait douze ans plus que moi, ma pauvre sœur était avec ma mère, sans qu'il daignât songer à elle.

Rosalie atteignit seize ans ; elle était charmante; douce, pure, belle, c'était une ange obligée de travailler pour s'aider à vivre avec ma mère; elle brodait, rentrayait, et faisait des ouvrages difficiles. Je tombai malade d'r xcès de fatigue; nos industriels croyent leurs subordonnés des hommes de fer, et en conséquence leur prodiguent, outre mesure, des occupations qui énervent et tuent la jeunesse surtout.

M. Leroux ne m'envoya pas à l'hôpital, ainsi qu'il y faisait aller ses ouvriers et ses domestiques , aussitôt qu'il avait usé leur force et leur santé ; il.me garda, disant partout qu'il respectait en moi la mémoire de son ami; on le loua de cette belle conduite, on ne savait pas qu'hois le grabat

— Ai —

que j'occupais dans le galetas de son hôtel, je ne recevais de lui ni soins ni remèdes; ma mère, ma sœur me veillaient, payaient le médecin, l'apothicaire, et s'épuisaient sansque lui s'en occupât.

Un jouKon arrête mon frère ; il aurait, disait-on volé une somme d'argent à César Leroux. A cette affreuse nouvelle qu'on me cache, ma mère vînt se jeter aux pieds de ce misérable , qui ricane et linit par lui dire que si ma sœur veut être sa maîtresse, il fera sortir Roger de prison. Vous devez penser comment ma mère reçut cette proposition; elle en parla à un avocat lié avec feu mon père; cet homme de bien, alors seul connaissant la vérité, vint trouver, à son tour, ce fils, digne de son père, et le menaçant de découvrir sa turpitude, le contraignit à déclarer qu'il avait retrouvé dans un tiroir de son secrétaire, la somme qu'il accusât mon frère d'avoir dérobé.

Je dois dire ici que le procureur du roi,

en homme d'honneur, engagea ma mère à réclamer des dommages; elle s'y refusa. Roger quitta la maison, et entra chez l'avocat qui l'avait sauvé. M. Leroux, épouvanté d'une sorte de rumeur publique, vint chez ma mère excuser son fils, et s'en retourna plus haineux que jamais. L'infâme aUssi aimait Sophie, et sa rivalité seule l'avait porté à demeurer neutre d'abord.

Prétendant donner satisfaction à ma famille qui ne la lui demandait pas, car il lui servait de prétexte à nous abandonner, il fit partir son fils, et l'envoya à Marseille. Je guéris, il m'appela chez lui, m'offrit une gratification de cent francs, puis il vint par mille détours à me proposer de lui servir de proxénète auprès de Rosalie, me promettant dix mille francs comptant, et une place d'inspecteur dans sa manufacture, où je serais logé , nourri , avec deu\ mille francs de gratification.

Je fus longtemps à comprendre, jusques

où il poussait sa turpitude; mais aussitôt que je l'eus deviné , je le traitai comme il !e méritait, et sortis sur-le-champ de sa maison ; j'allai trouver ma mère et ma sœur; nous pleurions ensemble , lorsque v nous reçûmes une lettre de ce monstre, qui, nous accusant de torts imaginaires, déclarait qu'il ne prétendait plus obliger des ingrats, et nous signifier que, dès ce jour, il cessait de payer les quatre cents francs qu'il accordait a notre mère, tandis qu'il réclamait la remise du mobilier, prêté seulement.

Nous ne balançâmes pas sur la réponse à faire; nous quittâmes sur-le-champ ce logement et lui envoyâmes la clef. Le lâche, qui nous jugeait d'après son caractère, s'épouvanta de notre détermination; il comprit de quelle manière victorieuse nous aurions pu répondre à ses griefs; plus encore, il craignait notre propre famille que, par sa conduite, il obligeaità nous secourir,

et il savait que son avarice ne lui pardonnerait pas le peu qui lui en coûterait à notre profit.

Deux heures après, il nous dépêcha un émissaire ; nous avions mal compris sa lettre; il se plaignait et ne retirait rien; pour toute réponse je fis lire son épitre à son messager, qui s'éloigna confondu, en nous répétant de ne pas pousser à bout un homme considérable par la fortune.

Ce fut alors que ie sus l'infamie de son lils. Oh ! pour le coup j'éclatai ; j'allai trouver l'avocat qui nous avait secouru dans cette odieuse affaire, et le prévins que, comme chef des miens, je voulais obtenir une réparation éclatante, tant du père que du fils; je dois vous dire ici que des témoins de sa tentative de séduction, et de la scélératesse de l'autre existaient.; celui-ci avait parlé mal à propos, et lui s't it adressé, pour pervertir Rosalie, à des femmes avides qui , pour lui tirer de l'argent

à ce que j'ai su plus tard, feignaient de chercher à le faire punir, par intérêt de la vertu.

Le procès fut entamé; j'ai lu, mes amis, dans des romans, et appliqué a des nobles, le récit exact des ressorts réels des intrigues uniques, de toutes les turpides que ce vil négociant industriel mit en jeu pour triompher et pour nous perdre. Le bon droit était pour nous 5 mais, son influence dans les élections , amena un ministre à recommander sa cause à nos juges ; certains furent gagnés à prix d'argent. Le haut commerce se ligna avec lui contre nous, afin, dirent-ils en public, que pareil exemple ne fut pas offert, d'employés , de commis, d'ouvriers l'emportant sur ceux qui les payaient.

La ligue contre nous était puissante ; lorsqu'un de nos parens mourut sans avoir fait un testament, ma mère se trouva la seule apte à succéder à la moitié de sa fortune :

elle eut deux cent mille francs pour sa pari; notre avocat répandit le bruit qu'elle héritait de près d'un million. Dès lors le combat changea de terrain ; nous eûmes des partisans, et nous pûmes espérer que justice nous serait rendue. Cela n'eut lieu qu'imparfaitement ; on ne pouvait nous condamner, on ne nous donna pas gain de cause; un jugement coupable intervint; le riche industriel fut innocenté; on déclara que ses agens avaient tenté la séduction sans son ordre et pour lui plaire ; ils ne possédaient rien, on les condamna; et, vu leur misère, les frais du procès retombèrent à notre charge. Deux mois plus tard , j'allais à Marseille, je contraignis le fils Leroux à se battre avec moi ; je le tuai ; on me mit en jugement, grâce au crédit du père; mais cette fois je pus lui rendre la pareille, à ce monstre , il n'eut plus de fds , et il perdit sa cause avec dépens. Quanta moi, voulant que mon frère et ma sœur profitent dé la

mince fortune de ma mère, et sachant que depuis 1830 on ne place pas quiconque est sans protection , je m« suis remis dans le commerce.

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