LETTRES
Dr m. l'Abbé FRBPPEL, PROFBssBaR d'histoire au petit
séMINAIRB DE STRASBOURG,
A M. BONNETTY, directeur des « annales
DE philosophie CHRÉTIENNE. »
Pour la défense des opinions et de la méthode
DE M. l'âbbé MâRET,
PROFESSEUR DE DOMGB A LA SORBONNB.
Ces deux lettres, publiées dans les Annales de ph[losoph[r CHRÉTIENNE {n°* de février ^ avril et mai 1850), ont eu assez de retentissement pour qu'on ne nous sache pas mauvais gré de les reproduire ici. Un grave débat « ouvert devant les esprits les plus distingués de la France et de F étranger » (1) s'était élevé entre Af. Bonnetty et M. fabbé Maret. Le savant directeur des Annalf^, à force de poursuivre les orgueilleuses prétentions du rationalisme moderne^ avait fini par glisser dans une erreur contraire. Son traditionalisme rigide trouvait matière à blâme^ là où le professeur de Sorbonne^ moins irréprochable en dautres circonstances^ n'accordait à la raison que des droits très légitimes. M. l'abbé Freppel^ alors âgé de vingtdeux ans, et professeur d'histoire au Petit Séminaire de
(i) Annales de philosophie chrétienne , n* de mai 1830, page 344.
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Strasbourg^ intervint tout à coup en faveur de M. Maret. C'était hardi pour un jeune homme de cet âye d'oser entrer en lutte^ sur un terrain qui ne semblait pas k sien, avec un philosophe rompu aux procédés de la métaphysique. Mais comment résister à une si belle occasion de se battre! L'abbé Freppel prit bravement la fronde^ et visa de son mieux. Il laîiça deux lettres^ que les Annales insérèreiit en les criblant de notes; la troisième^ dont nous n'avons plus que des fragments, ne fut pas publiée, sous prétexte que plusieurs questions posées par M. Bonnetty étaient demeurées sans réponse. En somme, c'était une victoire pour le prêtre cT Alsace, auquel le public ne ménagea point les applaudissements. Ce coup d'audace^ qui aurait pu lui nuire^ devint l'origine de sa gloire, Labbé AJaretj déjà puissant^ lui eii eut une reconnaissance qui allait tôt ou tard se traduire par des faveurs. Le bon M. Bonnetty lui-même, mettant saîis doute au compte de la jeunesse certaines vivacités de langage, ne garda pas rancune à son antagoniste, auquel il écrivait, dès le \\ août 1850; « Si nous sommes en désaccord sur quelques points philosophiques, rien, dans vos lettres ou vos articles, ne m'a' jamais blessé. Vous n'êtes pas de ces personnes qui, sous prétexte de signaler des erreurs^ disent de grosses injures aux autres. Malhetireusement, il est de vos confrères qui ne font pas comme vous. Laissons-les. Ce sont des gens mâl élevés. » Et, en 1874, lorsqu'il se verra menacé des rigueurs du Saint- Office^ il ne craindra pas de recourir à la € grande science y) et à a. l'impartialité)) de lévêque d Angers.
(Note de l'éditeur.)
PREMIÈRE LETTRE A M. BONNETTY
Monsieur le directeur,
« Permettez-moi de vous présenter quelques observations relatives à votre dernier article intitulé : Examen de quelques corrections faites à la théodicée de M, Maret. J'ai suivi avec beaucoup d'intérêt la polémique que vous y avez engagée contre le professeur de dogme de la Sorbonnc, et j'ai eu le vif regret de ne pas me trouver d'accord avec vous, sur bien des points de votre attaque. Ce n'est pas une apologie complète de M. Maret, que je prétends vous soumettre, mais simplement un résumé très court des idées qu'a fait naître en moi la lecture de voire article.
Oserai-je vous dire que j'ai cru trouver, dans votre travail, des traces nombreuses d'un système^ qui, prenant le contrcpied du rationalisme, se jette dans l'extrême opposé, et méconnaît les droits légitimes de la raison. afln d'en combattre les prétentions exagérées ? Ce système s'est reproduit sous bien des formes dans les ouvrages de Huct, de Lamennais et d'autres auteurs récents ; c'est le supematuralisme exclusif.
« L'esprit humain, dites-vous, ne conçoit pas Dieu, ne
» l'a pas conçUy ne saurait le concevoir Cette concep-
» tion (connaissance imparfaite de Dieu) n'est pas dans » les forces naturelles de l'homme isolé,.. La raison hu-
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» maine n'a pas le droit de s'élever jusqu'à tiniuiiion de » Dieu^ jusqu'à la conception de l'unité, de VinfinUé di- » vine (p. 378). Nous ne connaissons de Dieu que les » notions quil a r^^/ée^ lui-même, que la tradition con- » serve, que l'Église enseigne... » (399). Je vous l'avoue franchement; je crois, sauf erreur, que vous refusez à la raison humaine le pouvoir et le droit de s^élever à l'idée de Dieu.
Car, selon vous, c'est là le rationalisme. Pour moi, je ne le pense pas. Le rationalisme déduit toutes ses connaissances théologiques des principes constitutifs de la raison humaine^ à l'exclusion de toute révélation positive ou surnaturelle^ qu'il déclare inutile et même impossible. Tous les systèmes religieux sont le produit de l'esprit humain, jamais il n'y a eu de révélation distincte de l'acte, par lequel Dieu donne Yintelligence à tout homme venant en ce monde. Voilà le rationalisme.
Cela posé, en voulant combattre le rationalisme dans M. Maret, vous me semblez poursuivre un tantôme, une chimère.
D'abord, que penser de ce raisonnement (p. 380) : les concepts se divisent en trois classes : les concepts purs^ les concepts empiriques^ les concepts mixtes; donc les mots de concept, de concevoir, ne conviennent qu'à ces philosophes qui pensent que l'homme peut avoir de Dieu un concept pur? La conclusion aurait dû être, ce me semble, que le mot de concevoir peut être employé, à la fois, par ceux qui rangent l'idée de Dieu parmi les concepts purs, et par ceux qui n'y voient qu'un concept mixte. D'ailleurs, que le mot concevoir convienne à Hegel et à ses disciples pour exprimer une erreur, il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse l'employer pour rendre une vérité. Qui ne sait, du reste, qu'il est reçu partout de dire que nous concevons l'idée de Dieu, mais que
nous ne le comprenons pas ? La discussion me parait, sur ce points une pure logomachie.
Vous voyez le rationalisme dans la manière dont M. Maret fait arriver l'homme à l'intuition des idées de Dieii, de F infini^ du vrai, etc.
J'y vois tout au plus une théorie très modérée des idées innéeSy puisqu'il suppose la raison fécondée par la parole^ mais nullement le rationalisme, puisqu'il appelle deux pages plus loin (p. 9) les révélations positives et historiques au secours de la raison défaillante.
L'auteur avait fondé la loi morale sur le dictamen impérieux de la conscience. Là-dessus vous triomphez : donc point de loi positive, point de prescription extérieure. Mais, de grâce, est-ce exclure la loi positive, les prescriptions extérieures, que d'avouer, quelques instants après, rimpossibilité où se trouve la raison hnmsÂne à' établir tous les rapports qui lient F homme à DieUj ou monde ^ à ses semblables^ et le besoin qu'elle éprouve fTune révélation pour résoudre ces écrasantes questions qui la tourmentent (p. 9 et 12)? Le rationalisme, dites-vous, ne demande pas, ne fait pas autre chose (p. 383). En vérité, ce serait fort heureux, et la question serait bientôt vidée. Mais de fait, c'est tout autre chose qu'il demande. II prétend que la raison se suffi,t à elle-même, que la voix qui s'élève du fond de la conscience parle d'une manière assez claire et assez uniforme^ pour exclure toute autre voix positive et surnaturelle. C'est là la question rationaliste. Aussi les écrivains, défenseurs de la révélation, n'arguaient-ils pas de l'absence de cette voix intérieure, mais de son insuffisance, et c'est ce que reconnaît Tauteur que vous attaquez.
Il est très habile, sans doute, de combattre un adversaire par ses propres armes, mais encore faut-il pouvoir les retourner contre lui. Or l'abbé Maret reproche au
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rationalisme, et certes, à bon droit, de se placer dans la déplorable position des philosophes avan t le christia' ntsmey en rejetant le flambeau de la parole divine (p. 24). Est-ce bien repousser la lumière de la révélation, que de montrer le parfait accord des données véritables de la raison avec des vérités positives acceptées d'avance sans réserve et sans condition ? Ce n'est pas agir comme si Dieu n'avait pas donné une parole au monde (Id.)^ c'est confirmer, au contraire, cette parole par les déductions légitimes des principes constitutifs de notre nature raisonnable. Ce h* est pas non plus faire de la philosophie pure {Id,)y car la révélation reste toujours la ligne normale de ces développements philosophiques ; on rejette tout ce qui en dévie, on ne marche qu'éclairé de ses rayons lumineux.
Passant à l'histoire de la théologie, telle que l'expose M. Maret, vous prétendez que l'auteur y donne gain de cause aux humanitaires, en établissant que la raison est elle-même une révélation naturelle^ et que les révélations successives^ postérieures^ ont été calquées sur la çonstiiution humaine (p. 28). Votre raisonnement se réduit, cerne semble, à celui-ci : M. Maret soutient que la raison est une révélation naturelle; ov^ les rationalistes émettent la même assertion, donc M. Maret pose les principes du rationcUisme. Mais que penseriez-vous de l'argumentation suivante? Descartes met hors de doute la certitude de sa propre existence, vous êtes de son avis, donc vous êtes cartésien. Non, diriez-vous, il peut y avoir entre nous ce point de contact, mais il y a, en même temps, de nombreux points de divergence qui m'empêchent d'être cartésien. M. Maret vous répondra de même qu'il ne suffit pas de lui trouver une vérité commune avec les rationalistes pour le charger de toutes leurs erreurs. En disant que Téternelle vérité se révèle à nous parles lumières delà raison,
on n'exclut point, par là, les révélations positives, surnaturelles, qu^il aura plu à Dieu de faire aux hommes dans le cours des âges. Pour encourir véritablement ce reproche, il aurait fallu soutenir, avec les rationalistes, que toute autre révélation que la révélation naturelle de la raison est ou inutile ou impossible. Or, je no pense pas qu'il suffise, pour cela, d'avoir employé le terme impropre de calquées^ qui ne signifie, évidemment, qu'une conformité, un parfait accord avec la nature humaine.
Vous critiquez l'expression de germe naturel et inné de la raisonj ou plutôt l'idée renfermée dans cette expression ; vous ne remarquez sans doute pas que c'est saint Justin qui parle (p. 41); et partant, c'est sur le saint docteur que devrait retomber l'accusation de panthéisme et de rationalisme pur. Mais qui ne sait que ces locutions et d'autres semblables, employées par les Pères et les théologiens, excluent toute identification de la raison hwnaineavec la substance divine et indiquent simplement une participation à la vérité infinie dans la créature raisonnable ?
C'est cette révélation primitive et naturelle que vous rcgardez^comme le fond de la thèse rationaliste ; vous y voyez tout le rationalisme, tout le naturalisme, tout le panthéisme. Assurément l'accusation est des plus graves, mais est-elle bien fondée ? N'y a-t-il pas un abîme entre ces deux propositions : Dieu se manifeste à r homme par les lumières de la raison; Dieu ne se manifeste à r homme que par les lumières de la raison ? Ne remarquez-vous pas une énorme différence entre une théorie qui admet, d'une part, des vérités de conscience et de raison, et affirme, de l'autre, que, sans le secours divin de la révélation, on ne fait pas un sexd pas dans la carrière de la démonstration rationnelle qui ne soit marqué par quelque chute (p. 89) ;
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et une théorie qui rejette toute espèce de révélation positive, historique, parce que la raison se suffit parfaite'ment à elle-même ? Et vous nous dites que vous voyez tout le rationalisme dans la première théorie ; mais que verrez-vous donc dans la dernière ?
Comment ! quand on répète sur tous les tons que les vérités de raison, de conscience, ne sont nullement suffisantes pour résoudre une foule de questions, dont la solution intéresse vivement les destinées de l'homme, vous tirez, pour conclusion de cette doctrine : donc plus besoin n'est de médiateur ^ ni du Christ^ ni de son Église, ni de la tradition (p. 387). Pensez-vous que la logique puisse s'accommoder d'une pareille argumentation?
Nous demanderons Dieu à F âme humaine^ avait dit l'auteur de la théodicée (p. 89). Vous ajoutez : les rationalistes les plus décidés n'en demandent pas plus (p. 487). Permettez : ils demandent beaucoup plus ; car, si leurs exigences n'allaient pas plus loin,, ils demanderaient uniquement ce qu'ont demandé tous les philosophes et théologiens catholiques^ qui se sont efforcés d'établir l'existence de Dieu par des démonstrations rationnelles. Les rationalistes demandent Dieu à l'âme humaine, mais exclusivement, mais ils ne le demandent qu'à elle et ne consentent à l'accepter d'aucune révélation exté' rieure et surnaturelle. Pourrait-on être jamais reçu à identifier, à assimiler même ces deux manières de pro- <îéder?
Après cela, est-il besoin de vous dire qu'on est encore plus surpris de vous voir affirmer que M. l'abbé Maret donne, par là, gain de cause à ceux qui disent que Y enseignement direct de Dieu (par la raison) (p. 388) leur suffit^ tandis qu'il dit précisément qu'il ne leur suffit pas (p. 89).
Vous lui supposez donc toujours Terreur de croire
que rhomme puisse trouver, dans sa raison, toutes les vérités qu'il lui importe de savoir pour parvenir à sa fin <lernière, tandis qu'il ne lui accorde que la faculté d'en conûaitre et d'en démontrer quelques-unes (p. 88) sans la révélation, comme les théologiens lui reconnaissent celle de pratiquer quelques vertus et d'éviter quelques péchés sans la grâce (1).
Quant à la prétendue difficulté d'assigner une division entre les vérités de raison et les autres vérités théologiques ^ elle n'existe pas, et M. Maret ne serait nullement en peine devons distinguer les vérités de raison qui découlent directement des principes mêmes de notre nature raisonnable^ d'avec les vérités révélées qui ne sauraient en être déduites, et qui, par conséquent, exigent un enseigne* ment positif et surnaturel. Qu'est-ce qui l'empêche, par exemple, de ranger, parmi ces dernières, toutes celles qui sont contenues dons l'Écriture et dans la tradition^ et au nombre des premières celles qu'une raison ferme^ éclairée, vertueuse (p. 7) tire de soi par des déductions évidentes ?
Dans vos observations sur la définition du rationalisme, vous me semblez, d'abord, jouer sur les mots. Le rationalisme ne nie pas toute intervention de Dieu directe et immédiate, il est vrai ; mais M. Maret parlait d'une intervention de Dieu distincte de l'acte créateur et conservateur (p. 90); or, les rationalistes excluent, certainement, toute intervention de ce genre : je ne vois donc pas ce qu'il y aurait à reprendre dans la définition du rationalisme, donnée par M. Maret. Seriez-vous surpris si j'exprimais, à ce sujet, le désir d'en avoir de vous une bien précise et bien catégorique ?
Revenant alors sur cette assertion qui vous choque si
(1) Saint Thomas, summa Iheologica, 1* 2", q. 109, art. 2.
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fort : la raison est une révélation véritable, mais naturelle^ vous concluez de là: donc, c'est en vertu de sa nature que l'homme la possède, et vous ajoutez: Que disent de plus les rationalistes (p. 388) ? C'est \Tair6ent incroyable d'avoir à apprendre ce que disent de plus les rationalistes, à M. Bonnetty, qui les a tant de fois si victorieusement réfutés. Ainsi donc, selon vous, ce qui nous séparerait uniquement des rationalistes, ce serait la proposition suivante : En vertu de sa nature, r homme possède la raison^ qui est une véritable révélation^ mais purement naturelle? En vérité, avez-vous cru sérieusement nous donner là une notion exacte du rationalisme ?
Mais ce qui dépasse toute croyance, ce sont les conséquences mêmes que vous prétendez tirer des principes précédemment établis par M. Maret. En rangeant parmi les rationalistes tous ceux qui rejettent une intervention de Dieu y distincte de l'acte créateur et conservateur {p, 90), c'est-à-dire, ceux qui rejettent toute révélation positive cl historique, M. Maret avait évidemment rendu cette idée: pour ne pas être rationaliste, il faut admettre une révélation positive, surnaturelle. Et vous lui faites dire (p. 389 des Annales) : pour ne pas être rationaliste, i suffit d'admettre l'intervention naturelle de Dieu. Peuton reproduire moins fidèlement la doctrine d'un livre? Je conçois à présent que vous recommandiez à Tapprcciation sévère des professeurs de philosophie et de théologie les principes que vous entendez désigner, mais permettez-moi de vous dire que vous les chercheriez en vain dans l'ouvrage que vous attaquez.
Je m'aperçois, monsieur le rédacteur, que ma lettre a déjà dépassé de beaucoup l'étendue que je pensais lui donner; mais la question me çhraii si qrave et si pleine d'intérêt f que je ne puis m'empécher, avant de finir, de
VOUS faire encore quelques remarques sur certains textes de l'Évangile que vous invoquez à Tappui de votre critique, et sur les conséquences exagérées que vous tirez des principes de M. Tabbé Maret. Saint Jean, et non pas Jésus-Christ, (ce qui, du reste, ne diminue point la valeur du passage), dit dans son Évangile : « Jamais per- » sonne n'a vu Dieu ; son Fils unique, qui est dans le » sein du Père, nous Ta raconté lui-même » (p. 393). Qu'est-ce à dire? Saint Jean voulait-il faire entendre que personne n'avait connu Dieu avant Jésus-Christ ? Assurément non. Mais si les paroles de saint Jean n'excluent point la connaissance de Dieu qu'avaient les hommes avant Jésus-Christ, qu'est-ce qui vous autorise à exclure, par elles, l'idée de Dieu du fond de la conscience humaine ?
Avouez que ce texte ne prouve absolument rien sur cette matière. Celui de saint Paul, à mon avis, ne prouve pas davantage. Le grand apôtre fait ressortir ce qu'il y a d'imparfait dans la connaissance que nous avons de Dieu. M. Maret nous dit (p. 213) : que lorsque nous vou^ Ions fixer les yeux de notre raison sur l'essence infinie, nous nous sentons pris comme d'un vertige ^ que nous entrevoyons^ que nous pressentons cette grande existerice. Bien loin de trouver aucune contradiction entre ces deux enseignements, je vois dans le second une explication du premier. En disant que nous avons de Dieu une conception pure y que nous voyons clairement sa manière d'être (p. 200), (ce que Dieu n'est pas et ce qu'il est) (/rf.J, M. Maret, comme le contexte le prouve jusqu'à la dernière évidence, voulait parler d'une action dégagée de tout ce qui implique une imperfection^ de tout ce qui renferme une limite^ une bome[p. 202). Ainsi, en soutenant que Jésus- Christ nous a donné de Dieu une idée pure^ une notion claire et précise^ nous ne serions nullement en contra-
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diction avec saint Paul, qui nous dit que nous ne voyous Dieu qu'd travers un miroir^ dans une énigme.
Je retrouve, dans tous vos développements ultérieurs, cet effort continuel à mettre en opposition la connaissance naturelle de la vériié par les lumières de la raison, et la connaissance surnaturelle de la vérité par la révélation positive, comme si elles s'excluaient nécessairement. Mais toutes ces accusations ne prouvent nullement comment la révélation, l'Église, le Christ, disparaissent parce qu'on veut faire concevoir par l'intelligence le dogme accepté par la foi.
C'est avec un véritable plaisir, monsieur le directeur, que nous vous suivons dans les rudes combats que vous livrez au rationalisme moderne ; c'est un ennemi que vous poursuivez sans relâche, avec un talent et un zèle dignes de nos éloges. Mais nous ne pouvons nous défendre d'une certaine appréhension à cet égard. Ne serait-il pas possible que, par suite d'une réaction trop violente contre cette tendance actuelle de l'esprit humain, l'ardeur de la lutte vous entraînât jusqu'à refuser à la raison ses forces réelles et ses droits incontestables ? El n'y aurait-il pas également un danger sérieux à présenter comme rationalisme ce qui ne Test pas, et à confondre ainsi, dans un seul et même anathème, des opinions libres, des théories sujettes à discussion, avec des doctrines évidemment erronées et condamnées par l'Église ?
Telles sont, monsieur le rédacteur, les réflexions que j'avais à vous soumettre, je l'ai fait avec d'autant plus de confiance, que je savais que, loin de repousser la critique, votre esprit ferme et éclairé l'appelle de tous ses vœux, parce qu'il cherche, avant tout, la vérité.
Recevez, monsieur le directeur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
SECONDE LETTRE A M. BONNETY
Monsieur le directeur,
Deux voies, également faciles, s^offraient à moi pour vous suivre dans la réponse que vous avez faite à ma lettre. Je pouvais examiner, successivement, chacune de vos notes pour y reprendre ce qui m'aurait paru repréheusible ou faux. Cette marche eût peut-être été plus naturelle et mieux adaptée à votre réplique ; mais certainement la discussion n'y eût point gagné en ordre ni en clarlé. J'ai donc préféré réduire notre controverse à un petit nombre de points bien arrêtés, autour desquels j'essaierai de grouper les observations que j'ai à vous soumettre.
La première question qui nous divise, Monsieur, c'est celle de l'emploi des termes. Là-dessus^ vous posez une règle qui me semble inadmissible. « Il suffit, dites- » vous (p. 135), que les philosophes panthéistes se » soient emparés de l'expression concevoir DieUy pour » que les théologiens, gardiens des dogmes et des mots » qui les expriment, doivent s'en abstenir » (n® de février ^ p. 135]. Ainsi, vous admettriez que nous sommes obligés de répudier toutes les expressions dont il prendra fantaisie aux rationalistes d'abuser ? Mais vous nous forceriez de rejeter le mot Dieu^ car il n'en est aucun dont les panthéistes se soient servis davantage pour
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exprimer et formider leur erreur. Avouez que c'est pousser un peu loin la condescendance envers eux, et que nous autres, que vous accusez de les favoriser, nous ne leur cédons pas le terrain si facilement et pour si peu de raison.
Il est vrai que vous ajoutez un argument tiré du sens propre du mot conception^ qui implique une formation intérieure dans Yhomme (p. 135). Mais pensez-vous donc que les idées se forment hors de l homme? Qu'elles proviennent de renseignement extérieur, ou qu'elles surgissent du fond de notre nature raisonnable, cVsl toujours en nous qu'elles se forment ; autrement, nous ne les aurions jamais. Or de ce que Vidée de Dieu se forme en nous, s'ensuit-il que Dieu se forme dans le sein de l'homme? Est-ce là une conséquence? De ce que ridée d'arbre et l'idée de plante se forment en nous, s'ensuit-il que les arbres et les plantes se forment en nous? Comment un philosophe n'a-t-il pas vu cela?
D^ailleurs, Monsieur, il est faux de dire que le mot conception^ dans son sens propre, implique une forma-tion intérieure dans Thomme. C'est là une signiGc-atiun dérivée, empruntée à un dictionnaire de médecine ; mais voyons un peu Tacception primitive et propre de ce mot: Concipere veut dire prendre^ recevoir (capere) à la fois (cum)^ c'est-à-dire réunir, embrasser les qualités qui constituent un mot, une idée, une chose. Voilà le sens à la fois le plus naturel et le plus général du mot conception. Si donc nous disons que nous concevons Dieu ou Vidée de Dieu, car c'est tout un^ nous voulons faire entendre que nous embrassons, que nous réunissotis tû une seule et même notion toutes les propriétés essentielles de rÊtre souverain. Ce sens est tellement naturel et commun, que l'on appelle, par exemple, un triangle carré, une chose inconcevable ; parce qu'il est impossible
de comprendre^ de réunir^ dans une seule et même notion, la qualité d'être une figure carrée et celle d'être en même temps une figure triangulaire.
Et vous voudriez nous faire bannir du langage philosophique cette expression si juste et si claire^ sous le frivole prétexte que M. de Lamennais, M. Cousin et M. Saisset y attachent une signification dangereuse et erronée? Mais ne voyez-vous pas qu'en y allant do la sorte, vous nous mettrez dans l'impossibilité absolue d'énoncer nos idées ; car je vous défie de vous servir d'un terme de philosophie dont on n'ait plus ou moins, de nos jours, dénaturé le sens ; et tout d^abord, Monsieur, je vous engage à bien vous garder d'employer le mot philosophie^ car vous conviendrez avec moi qu'on en fait journellement un abus étrange. Espérons, Monsieur, que vous ne reviendrez plus là-dessus et que vous nous passerez désormais les mots de concept^ conception^ concevoir^ comme exprimant clairement notre idée et ne renfermant nullement en soi l'erreur d'autrui.
Vos concessions méticuleuses, à Tendroit des rationalistes, vous portent également à jeter l'anathème sur d'autres expressions non moins innocentes. Vous ne voulez pas qu'on attribue à l'esprit humain une participation de la raison divine^ car, d'après vous, ce serait s'établir dans un état surnaturel. Pensez-vous que saint Thomas nous établissait dans un état surnaturel, quand il disait que la lumière naturelle de la raison est une participation à la lumière divine {Pars prima^ qu. xii, art. XI, ad tertium) ? Pourquoi préférez-vous rejeter cette expression, parce qu'elle est employée par M. Saisset, que de l'admettre parce que saint Thomas et les théologiens s'en servent? Vous qui êtes si Qdèle à la tradition, tenez-vous en donc aux termes qu'elle consacre.
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Si VOUS VOUS contentiez de dire que ces démonstrations sont quelque peu hardies et ne laissent pas que d'avoir besoin A* interprétation ^ vous diriez une chose très raisonnable, sur laquelle tous les théologiens seraient d'accord ; car enfin, Monsieur, vous devez savoir aussi bien que moi qu'il n*y a pas en philosophie une seule proposition qui puisse se passer de toute explication quelconque. Mais de transformer quelqu'un en rationaliste, en panthéiste, par cela seul qu'il avance une expression sujette à divers sens^ c'est procéder, à mon avis, d'une manière fort légère dans une matière très grave. Je m'étonne. Monsieur, qu'en vous piquant d'une attention si scrupuleuse à suivre en tout point la tradition^ vous n'ayez pas vu que votre accusation retombe sur les auteurs les plus estimés de Fantiquité catholique. Ainsi, trouvez-vous une expression assez forte pour blâmer le grand docteur, auquel je me plais toujours à vous ramener, puisque vous faites si bon marché des docteurs catholiques qui ont brillé dans nos écoles depuis 400 ans ? Saint Thomas ose répéter, jusqu'à satiété, que la création est une émanation de la cause universelle [Pars prima^ qu. xlv, art. i). En ferez-vous un panthéiste? Il serait possible, en effet, que Spinoza eût puisé son panthéisme dans saint Thomas, comme le rationalisme moderne a puisé ses erreurs dans les cours de philosophie du clergé de France. Monsieur, y avez-vous pensé ?
N'attendez pas que je passse sous silence l'expression de révélation naturelle appliquée à la raison (p. 139], et j'espère vous satisfaire pleinement sur ce point. Vous admettez sans doute que la raison est d'origine divine, c'est-à-dire qu'elle vient de Dieu. Vous admettez encore que la vérité est d^origine divine, et qu'elle vient de Dieu^ soit directement, soit indirectement.
Eh bien! Monsieur, ce que nous prétendons uniquement, c'est qu'avec le secours de l'action sociale ^ par r excitation de renseignement et de la parole^ la raison humaine, entrant en exercice, retrouve en soi, au moyen de la réflexion, et démontre, à Taide du raisonnement, certaines vérités de l'ordre religieux et moral, qui lui ont été A* dhovA proposées par la foi.
Voilà qui est clair, évident. Et la manifestation de ces vérités de raison et de conscience, nous pouvons l'appeler révélation; car enfin, c'est une manifestation de vérités inconnues auparavant, non pas absolument^ mais en tant que découlant du fond de notre nature rat" sonnable. Je dis non pas absolument^ car ces mêmes vérités sont supposées connues par la révélation surnaturelle ; seulement, ces vérités enseignées, communiquées par la révélation positive, la raison humaine les retrouve en soi comme inhérentes à la nature^ comme conséquences nécessaires des principes qui la constituent.
Après cela^ Monsieur, quand vous viendrez nous parler de tous les sens mystiques^ que les illuminés de toute espèce ont donné au root révélation^ appliqué à la raison^ vous saurez que vous ne nous effleurez pas même, puisque nous n'avons de commun avec eux qu'nn mot^ le mot révélation. A moins que vous ne poussiez encore la déférence envers les illuminés, jusqu'à leur sacrifier le mot révélation^ comme vous avez cédé aux rationalistes le mot conception.
Je me résume. Nous pouvons appeler la raison une révélation divine mais naturelle^ parce que Dieu, qui en est l'auteur, nous manifeste, comme naturelles et nécessaires^ certaines vérités, que d'ailleurs il nous fait découvrir par la révélation positive et historique. Pesez bien ces dernières paroles. Monsieur, car vous me paraissez confondre, sans cesse, la découverte avec la
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démonstration de la vérité, et cette confusion est une des causes de votre erreur ; je vais vous le prouver.
Autre chose est découvrir la vérité, autre chose la démontrer après qu^elle a été découverte. N'y a-t-il pas une énorme différence entre ces deux propositions ? et comment un philosophe ne l'a-t-il pas vue ? Il ne s'agissait pas AHnventer^ de découvrir Dieu et ses perfectioQs, l'âme humaine, sa nature, etc. Ouvrez, s'il vous plaît, la Théodicée de M. Maret (p. 105, 5« leçon). Qu'y trouvezvous dès le début ? « Aujourd'hui, nous nous demande- » rons si Dieu peut être démontré par la raison. » Mais puisque vous avez lu la Théodicée de M. l'abbé Maret, pourquoi voudriez- vous nous laisser accroire que vous ne l'avez pas lue? A quoi bon nous faire dire (p. 139) que notis avons découvert ou inventé la morale que nous enseignons^ tandis que nous disons précisément le contraire ? Non, Monsieur, nous n'avons ni découvert, ni inventé la morale que nous enseignons; nous vous le disons hautement, c^est du Christianisme que tious la tenons; mais cette morale que nous tenons du Christianisme, nous la démontrons, en partie, par les lumières de la raison. Et vous appelez cela inventer j découvrir h morale? Et vous m'objectez, qu'en Chine ou en Océanie, j'adorerais Bouddha ou le fétiche? Et vous me dé&ez d y répondre? Et vous ne voyez pas que vous n*ètes pas même dans la question ? Vous êtes philosophe et vous ne voyez pas cela ?
Ainsi, Monsieur, il est bien entendu que tous les arguments que vous pourriez entasser pour démontrer l'impuissance de la raison à découvrir les vérités naturelles, quand elle est abandonnée à elle-même et privée de tout enseignement extérieur et positif, ne sauraient nous atteindre en aucune façon, puisque vous ne feriez qu'établir là une vérité, selon nous, incontestable.
Ne perdez pas de vue, je ne saurais assez vous le répéter, le terrain sur lequel nous nous plaçons pour reconnaître et constater les vérités de raison et de conscience. AOn de couper court à tout malentendu, afin de dégager entièrement la question et de détacher aussi nettement que possible le point en litige, je vais retracer de nouveau brièvement la position que nous avons prise. Nous nous arrêtons à l'homme social^ non pas à l'homme isolée mais à l'homme en rapport avec la société humaine et chrétienne^ possédant les idées^ se servant du langage; et à cette conscience chrétienne, à cette raison déjà éclairée par le Christianisme, nous demandons, si après avoir reçu de la révélation extérieure et positive certaines vérités do Tordre religieux et moral, elle ne parvient pas, par la réflexion et par le raisonnement, à les RETROUVER en soi comme naturelles et à les démontrer. Voilà la question. Ne nous parlez donc plus des enfanls, des Indiens, des Chinois, car vous nous feriez accroire que vous no comprenez pas, quand nous parlons clairement.
Attaquez, si vous le voulez, nos démonstrations ration^ nelles de l'existence de Dieu, de. l'immortalité de l'âme, etc. ; essayez de ruiner la distinction naturelle du bien et du mal, la sanction de la loi morale, etc. Nous vous promettons de vous répondre. Il est vrai que vous avez déjà mis à notre adresse, dans la bouche des rationalistes, certains arguments que vous regardez comme irréfragables. Voyons un peu si la logique vous force de donner ainsi la main à nos ennemis.
Nous disons aux rationalistes : cet ensemble de vérités naturelles que la raison n'a pas découvertes^ mais qu'elle re-trouve en soi comme nécessaires par la réflexion, et qu'elle démontre par le raisonnement, après qu'elle les a reçues de l'enseignement positif et extérieur^ ne
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suffit pas à rhomme pour le faire arriver à sa fia dernière. Les rationalistes prétendent, au contraire» qu il suffit. Qui des deux a raison? Selon vous. Monsieur, les faits et la logique donnent raison aux rationalistes.
Examinons de près ce double argument.
Les faits. Monsieur? C'est des faits que vous argumentez? C'est là ce que vous préférez à nos syllogismes? Eh. quoi? parce que le rationalisme, fils du protestant tisme et non pas de la philosophie catholique^ a prévalu dans beaucoup d'esprits, parce que la grande hérésie religieuse du seizième siècle et la grande hérésie philosophique du dix-huitième siècle ont fait sortir la société moderne des voies larges et sûres de la civilisation chrétienne, parce que de prétendus philosophes ont abusé de la Raison, comme Luther et Calvin ont abusé de la Bible, ètes-vous reçu à conclure de là qu'ils ont raison contre nous et que nous-mêmes nous leur avons mis les armes à la main ?
Voyez un peu : si de ce qu'au seizième siècle le Protestantisme a prévalu dans un grand nombre d'esprits^ a détruit en partie le Christianisme et menace encore aujourd'hui^ par ses conséquences^ de détruire la société mêmCfje venais conclure contre le catholicisme que les faits ont donné raison au protestantisme, que diriezvous? Et pourtant ce mauvais raisonnement, c'est le vôtre. Comment un philosophe n'a-t-il pas vu cela ?
Mais peut-être serez- vous plus heureux sur le terrain de la logique que sur celui de l'histoire?
Vous nous croyez donc bien embarrassés. Monsieur, de répondre aux rationalistes qui prétendent que la raison leur suffit pour les faire parvenir à leur fin dernière. Eh bien! Monsieur, vous allez voir que rien ne nous est plus facile,et que nous ne sommes pas le moins du monde en peine de cette prétendue difficulté sur
laquelle vous revenez si souvent. Je m'adresse donc au rationaliste, qui admet avec nous les vérités naturelles^ mais qui s'arrête au seuil de la révélation, et je lui dis: vous admettez Fexistence de Dieu au nombre de ces vérités de raison que vous proclamez suffisantes. — Si vous admettez l'existence de Dieu, vous ètesforcé d'admettre que sa volonté vous oblige dès qu*elle vous est connue; cela est mathématique. — Eh bien ! ce Dieu dont vous admettez l'existence, dont vous reconnaissez que la volonté vous oblige, dès qu'elle vous est connue, ce Dieu vous a manifesté sa volonté par le Christ^ donc votre raison ne vous suffit pas. *— Et alors. Monsieur, je lui prouverai que Dieu nous a parlé par le Christ ; et vous, catholique, vous avouerez que cette démonstration n'est pas difficile. Cette méthode vous plaît-elle. Monsieur? Et qu'avez-vous à y redire ?
Voyez-vous avec quelle facilité nous conduisons l'homme à la foi par la raison ? Prétendrez-vous encore que nous ne pouvons pas prouver aux rationalistes, que la raison ne leur suffit pas pour les faire parvenir à leur fin dernière? Mais j'allais oublier que vous y voyez un manque de respect à l'égard de Dieu. Ferions-nous donc injure à Dieu en soutenant que son enseignement direct, sur le Sinaï, ne nous suffit plus depuis la venue du Christ? Pourquoi serait-ce plutôt lui manquer de respect que de dire : Dieu ne se contente pas de nous éclairer par les lumières de la raison qu^il nous a donnée, il a encore daigné nous instruire par son Fils adorable ? Vous l'appellerez un supplément, un complément, peu importe. Toujours sera-t-il que Dieu, en nous donnant la révélation chrétienne, n'a pas voulu que la révélation naturelle fût suffisante pour conduire l'homme à sa fin. C'est là un fait; en pareille matière, tout ne dépend-il pas de la volonté de Dieu? Et c'est ce que nous enseignons.
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En vérité. Monsieur, vous qui nous engagez à diverses reprises à sortir de nos écoles pour voir ce qui se passe dans la rue, oserai-je vous prier un peu de rentrer dans nos écoles pour voir ce qui s'y passe ? Vous verriez à coup sûr, un peu plus clairement, pourquoi nous séparons la philosophie de la théologie^ car c'est là pour vous un nouveau sujet de récriminations.
i> Depuis quatre cents ans, dites- vous, et en ce moment même, on enseigne dans les cours de philosophie catholique que, sans théologie^ c'est-à-dire sans révélation^ sans tradition, on peut trouver Dieu, l'homme, ses devoirs, etc. (p. 138). — La morale philosophique enseignée pendant quatre cents ans dans TUniversîté catholique de France, à tous les laïques, a ruiné la morale chrétienne. » {id.)
Sans doute. Monsieur, avant de lancer contre le clergé de France ces graves accusations, vous avez dû bien peser vos raisons et examiner attentivement vos preuves : autrement, nous serions en droit d'y voir un acte de témérité inqualifiable. Mais certainement; et nous aimons à croire et nous sommes convaincus même que le zèle pour la religion est votre unique guide, et que vous pensez sérieusement rendre par là un service à l'Église ; nous vous en remercions volontiers, mais nous vous déclarons en même temps que vous êtes dans une grave erreur, et vous me permettrez de vous le prouver.
D'abord, Monsieur, entendons-nous bien sur le sens de votre attaque. Voulez-vous dire qu'on enseigne dans les cours de philosophie catholique que sans raction sociale^ sans t excitation de l'enseignement et de la parole, on peut trouver Dieu, l'homme, ses devoirs, etc., avant d'en avoir eu la moindre connaissance préalable par la tradition? En ce cas-là, vous calomniez l'enseignement philosophique de nos écoles, et je vous défie de trouver
une pareille proposition émise et soutenue dans les livres ou cahiers de philosophie en usage dans nos cours ; et si vous la trouviez quelque part, ce que je ne saurais croire, je vous déclare franchement que je ne me chargerais pas de la défendre.
Ou bien voulez-vous nous faire dire que, sans la revélation chrétienne^ c'est-à-dire sans la théologie proprement dite, l'homme aurait pu arriver à une connaissance de Dieu aussi complète que le comportent nos facultés dans leur état présent? Alors, ouvrez, je vous prie, la Théodicée de M. Maret (5« leçon, p. 107), qui ne doit pas vous être suspecte sur ce point, puisque vous y voyez le rationalisme à chaque pas, et vous y lirez la proposition contraire énoncée dans les termes mêmes dojitje viens de me servir. La question ainsi dégagée de toutes les significations erronées qu'on pourrait y attacher, je vais vous indiquer l'unique sens dans lequel il vous est permis de la poser. Vous voyez, Monsieur, que je cherche, avant tout, à éviter les équivoques.
Ainsi donc, nous ne découvrons pas, surtout nous n'inventons pas, nous acceptons de la société chrétienne, au milieu de laquelle nous vivons, les notions qu'elle nous transmet sur Dieu, l'homme, ses devoirs, etc. ; et nous constatons, en réfléchissant sur notre nature raisonnable, que plusieurs de ces vérités sont reconnues par la raison comme naturelles et nécessaires^ et ces vérités, reçues du dehors, mais reconnues par la raison comme naturelles et nécessaires, nous les démontrons par des principes, et suivant des règles propres à notre nature raisonnable.
Voilà, Monsieur, l'enseignement des cours de philo* Sophie catholique ; si vous n'en étiez pas suffisamment convaincu, je vous prierais de consulter les savants auteurs qui sont suivis dans nos écoles. Et maintenant,
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Monsieur, que la question est clairement posée, si vous continuez à prétendre que notre méthode n'est pas légitime, nous vous prions d'attaquer et de ruiner^ pièce par pièce, tous les démonstrations rationnelles par lesquelles nous établissons l'existence de Dieu, ses infinies perfections, la spiritualité de l'âme, etc., etc. Nous vous attendons là.
Vous voyez donc» Monsieur^ dans quel sens nous séparons la philosophie de la théologie ; voudriez- vous nous dire aussi clairement dans quel sens vous entendez mettre la théologie dans la philosophie ? Est-ce la logique que vous songez à établir par la révélation, les règles d'Aristote par les textes de l'Écriture ? Serait-ce l'analyse des facultés de Tàme que vous chercheriez dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou bien les notions abstraites de la métaphysique générale ? Essaieriez- vous peut-ètre de prouver aux athées l'existence de Dieu par la parole de Dieu? Voulez-vous vous engager dans ce cercle vicieux ? Je vous y attends. Croyez-moi, Monsieur, laissez la philosophie séparée de la théologie; suivez avec nous la tradition^ écoutez la voix des Pères, des docteurs, de tous les théologiens catholiques qui ont toujours enseigné que la raison conduit [homme à la foi^ que la philosophie est une introduction à la théologie^ et ne confondez pas l'une avec l'autre ; gardez-vous bien de ruiner la raison^ vous ruineriez du même coup la révélation. Or, c'est là, Monsieur, précisément ce que vous faites ; c'est mon dernier point.
« La raison, selon vous, est dans l'homme : 1® la fa- » culte iyinée^ naturelle de connaître et de comprendre » plus ou moins ce qu'on enseigne. Elle est : 2*^ le résul- » tat de l'enseignement qu'il a reçu (p. 147).» — Du moment que vous donnez une définition. Monsieur, je suis en droit de la regarder comme complète^ car je ne puis
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VOUS prêter rintention de vouloir violer la première règle d'une discussion. Eh bien ! Monsieur, je prétends que votre définition ruine complètement la raison et consacre le fatalisme le plus absolu. Je m*explique. Je suppose un homme doué de la raison telle que vous l'entendez, en présence de deux enseignements contradictoires. Que fera-t-il? Il connaît^ il comprend Tun et l'autre, et c^est toute la capacité que vous lui accordez. Il ne peut pas juger entre les deux, il ne saurait discerner la vérité de l'erreur^ puisque vous ne lui accordez que la faculté de connaître et de comprendre. Il se jettera à l'aveugle, à l'aventure, fatalement dans Tune ou dans l'autre de ces deux voies.
Monsieur, est-ce clair? est-ce évident? et comment un philosophe n'a-t-il pas vu cela? Direz-vous que vous avez supposé cette faculté de discernement ^ cette puissance de juger entre le vrai et le faux? Alors pourquoi définir, si vous voulez sous-entendre ce qui est essentiel? Mais non, c'est bien là le fond de votre théorie ; vous y êtes logiquement amené; je ne puis vous supposer une pareille méprise.
Yoilà donc. Monsieur, où vous conduit finalement votre système de traditionalisme étroit, exclusif, exagéré. Espérons que vous apercevrez les dangers de la voie oi^ vous vous êtes engagé, et qu'au lieu de ruiner la raison^ vous viendrez défendre avec nous la raison et la tradition.
Oserai-je vous prier, pour cette dernière raison, de ne plus intituler notre polémique : philosophie personnelle et philosophie traditionnelle mises en présence? Car votre titre ferait croire que nous nous plaçons complètement en dehors de la tradition^ et ma deuxième réflexion a dû vous convaincre suffisamment du contraire. C'est donc un débat engagé entre la tradition exclu-
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sive d'un côté, et la raison et la tradition unies de Faulre.
Je regrette, Monsieur, que vous ayez pu voir un défaut d'impartialité dsius le silence que je garde sur les corrections que M. Maret a faites à son livre. Je n'ai pas plus d^intérét à être juste envers lui qu'envers vous» et je ne pense pas que son excellent ouvrage puisse perdre le moins du monde à la critique que je ferais de Tune ou de l'autre de ses expressions, surtout après que le savant auteur en a retiré ou rectifié quelques-unes.
Agréez, Monsieur le directeur, l'assurance de ma parfaite considération et de mes sentiments respectueux.
L'abbé Ë. Freppel,
Professeur d*Histoire au Petit-Sémioaire de Strasbourg.