‹ Commotions et émotions de guerreChapitre 16 sur 50 · I. — Les commotionnés · texte numérisé non relu

I. — Les commotionnés

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son état s’améliore assez rapidement, sans pourtant revenir à l’état normal, et c’est quelques semaines après l’accident, au moment où l’on s’attend à une guérison définitive, que progressivement il « rechute », pour ainsi dire ; il y a eu une sorte de période de méditation.

Cette commotion prolongée ne diffère en rien de celle qui avait été décrite depuis longtemps à la suite des accidents de chemin de fer ou des accidents de travail [Erichsen, Vihert {229), J. Roux {21U), etc...], mais à la condition de la débarrasser de tous les troubles hystériques, qui n’y sont que des accidents surajoutés. Cette description a été reprise avec juste raison pour les commotionnés de guerre par Bonhomme et Nordmann (27) (1).

(1) C’est très certainement à cette forme tardive et prolongée seule que Mairet et Piéron (155, 157, 160), qui ne paraissent avoir observé qu’à l’intérieur, ont pu appliquer leur description du « syndrome commotionnel ». Mais ce prétendu syndrome est, à notre sens, tellement compréhensif qu’on peut, à la vérité, y faire à peu près tout rentrer, fl comprend : « 1” des troubles sensoriels, en particulier des hypoesthésies et anesthésies concernant toutes les formes de sensibilité — amblyopies, surdités, anosmies, agueusies, anesthésies cutanées et profondes, — et des hyperesthésies particulières (points douloureux névropathiques, hyperesthésie vibratoire osseuse, etc.) ; 2° des troubles moteurs, tels que l’hyperexcitabilité réflexe et les crises convulsives, ou les impotences névrosiques ; 3° des troubles vaso-moteurs et splanchniques (comprenant en particulier les céphalées), des vertiges ; i° des troubles affectifs (prédominance des sentiments égo'istes sous la forme de la peur ou de la colère, avec diminution des sentiments altruistes) ; 5“ des troubles associatifs, comprenant les amnésies d’évocation et les apraxies, dont la mutité est l’exemple le plus commun, l’inertie intellectuelle, la suractivité imaginative automatique (cauchemars, hallucinations) ; 6° enfin des troubles des fonctions d’appréhension (amnésies de fixation, incapacité de fixer l’attention) ».

Ce « syndrome » contient ainsi presque toute la pathologie nerveuse et mentale ; il comporte, entre autres, l’inertie mentale sur laquelle les auteurs insistent avec raison, mais il comprend aussi de façon évidente des accidents hystériques et des troubles émotionnels. Aussi n’est-il pas étonnant que, comme le remarquent Mairet et Piéron, Sollier et Chartier {221), Chavigny (40), Dupouy (66), Guillain (S5), Souques (222), Roussy et Boisseau (211) aient retrouvé des éléments de ce syndrome ; plusieurs ont insisté sur l’asthénie physique et mentale; mais ce qui a manqué à la plupart de ces descriptions, faites d’ailleurs à des périodes différentes, c’est l’analyse précise, pourtant indispensable, de l’accident lui-mème.

On conçoit que le « syndrome émotionnel» de Mairet et Piéron (158)

LE COMMOTIONNÉ A L’HOPITAL oa

Au point de vue mental, le commotionné est un inhibé; cette inhibition se manifeste dans toutes les facultés intellectuelles. 11 répond lentement à toutes les questions, d une part parce qu'il les comprend difficilement, d’autre part parce que l’idéation nécessaire à la réponse est ralentie. La conversation se fait par monosyllabes ou par phrases hachees et tombe dès que l’interlocuteur ne l’entretient pas . el e doit être soutenue de force, pour ainsi dire, car elle semble pénible au malade ; et, pour peu qu elle soit un peu prolongée, elle devient vite impossible.

L’écriture est encore plus pénible que la parole, car elle nécessite un effort plus soutenu, presque autant physique que mental. Si l’on dit au malade d écrire ce dont il se

ne se distingue du précédent que par des différences un peu subtiles en nlus ou en moins, auxquelles il est devenu necessaire d ajouter un syn- Üme mênTal qui. à l’examen des faits, ne fait certainement pas partie fntégrante et obligatoire des troubles post-émotionnels, a savoir la con-

^'^ir^eTt^pas étonnant non plus que, dans ce « syndroine commotion-

tnbleaux cliniques de toutes leurs adjonctions parasites et de ne sidérer que des tableaux cliniques étiologiquement nets et symptoma-

néesparMairetetPiéron(203) seraient pour nous presque des types do

sion mentale. Telle l’observation du soldat Ab... qui se trouv “p\Tau’^^ilieu°d^eux'^ uH^sTaîit'indrmne qu’un lieutenant et le sol-

pave Le lendemain il pleurait tout le temps... Envoyé en convales

droite, etc. Cauchemars avec reveil en sursaut... »

plaint, il hésitera longtemps avant de prendre la plume, puis, la plume en main, il hésitera à nouveau, écrira quelques mots ou souvent la reposera sans avoir rien écrit.

Tous ces mouvements sont exécutés lentement, d’un air las, à demi hébété, comme mécaniquement, comme si l’intelligence et la volonté n’y prenaierlt presque aucune part.

L’attention est très difficile à fixer, et tout effort d’attention entraîne une fatigue rapide et tout à fait excessive. Cette difficulté de l’attention n’est pas pour rien dans la lenteur et presque l’impossibilité de la conversation parlée ou écrite. Elle est capitale aussi dans les troubles de la mémoire; c’est parce qu’ils n’y font pas attention que les commotionnés s’aperçoivent d’un si petit nombre des faits qui se passent autour d’eux et ne peuvent par conséquent, a priori, conserver qu’un très petit nombre^de souvenirs ; c’est parce qu’ils n’y font pas attention qu’ils n’enregistrent qu’un plus petit nombre encore des faits que, pourtant, ils voient et qu’ils entendent; c’est parce qu’ils ne font pas attention qu’ils n’acquièrent à peu près aucune notion abstraite nouvelle.

Mais la mémoire elle-même ne fait que peu ou pas défaut; ce qui a été non seulement vu, mais remarqué, est conservé et peut être réveillé par un interrogatoire un peu serré et précis. Des souvenirs émergent ainsi, disséminés à travers toute l’existence postérieure au traumatisme, hors le souvenir de la commotion elle-même et de toute la période consécutive de coma ou de subcoma : la soi-disant amnésie de fixation n’apparaît, en somme, que très incomplète quand, par quelques points de repère de sa vie,antérieure, on sait interroger le malade et qu’on s’en donne la peine. Quant à l’amnésie rétrograde, amnésie de souvenirs antérieurs au traumatisme (mise à part l’amnésie des quelques instants qui l’ont précédé), elle est très exceptionnelle, à notre sens, à la suite de commotions simples, sans contusion cérébrale et sans plaie extérieure (1).

(1) Mairet et Piéron [156) ont trouvé « à foison,» des grandes amnésies, soit de fixation, soit d’évocation, « dont on avait recueilli jusqu’ici des exemples comme une curiosité rare ». Avec Vigoureux, Bonhomme et Nordmann (27), nous considérons au contraire les vraies amnésies rétro-

LE COMMOTIONNÉ A L'HOPITAL

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près;... l’inertie commo conservés. » Pourtant les obser-

de souvenirs qui pouvaient paraître auteurs nous paraissent contenir

r.Ï“o‘w d.'SfïuT.'eràv..., d. >. ««“on «.nUl.,

de l’émotion ou de l’hystérie.

heures inerte et désœuvré, souvent comme « mentalement absent ». Parfois augmentée le soir, elle ne disparaît qu’incomplètement le matin. Presque constante spontanément, presque toujours sinon frontale, du moins à prédominance frontale, elle est réveillée par la percussion de tout point du crâne ; toute secousse même indirecte est douloureuse, et le transport en voiture, en tramway ou en chemin de fer est souvent un supplice.

De plus, le commotionné a presque toujours des étourdissements, coïncidant surtout avec une brusque exacerbation de là céphalée, plus souvent avec un mouvement, tel celui de baisser la tete, ou avec un effort. Tout d’un coup la vue se trouble ou s obscurcit, le malade a l’impression que sa tête se vide, que ses jambes sont « en coton », que le sol n’existe plus, que tout son être « se dérobe » : il a la sensation du «néant». C’est affaire d’une seconde, et généralement le sujet ne tombe pas ; s’il se trouve contre un mur, il s’y accole ; sinon, effaré par cette sensation horriblement pénible et angoissante, il s’appuie ou se repose dès ;qu’il le peut, mais déjà toute sensation pénible a disparu (ij.

Le sommeil est toujours pénible, troublé, entrecoupé de cauchemars, d hallucinations hypnagogiques et de longues périodes d’insornnie. Les cauchemars et les hallucinations sont terrifiants, à caractère guerrier, revêtant les différents aspects de la vie « professionnelle » du soldat moderne : assauts, explosions, scènes de carnage, poursuites ennemies, etc... Au matin, le malade se réveille plus fatigué qu il ne s était endormi. Fait à noter ; il semble que le retour de 1 activité cérébrale soit d’abord et surtout nocturne ; ce fait n’est d’ailleurs pas exceptionnel dans la pathologie et s’observe par exemple au cours des affections fébriles.

Les réflexes tendineux sont le plus souvent vifs, parfois

.. troubles sont assurément d’ordre banal dans tous les trauma¬

tismes cérébraux et ne sont pas spéciaux aux commotionnés ; ils ont été décrits notamment par le P' Pierre Marie chez les blessés du crâne opères ou non, chez qui ils existent dans plus du tiers des cas Mais ils présentent souvent alors quelques variétés suivant la région traumatisée, variétés qui permettent de les considérer parfois presque comme des symptômes de locaiisation ; nous eu avons déjà parlé au chapitre

LE COMMOTIONNÉ A L'HOPITAL

très vifs, mais on ne trouve pas en général de trépidation

épUeptoïde, si.ce n'est dans certains cas la fausse trepidati

des névropathes. Les réflexes sont d ailleurs égaux, et, en dehors de signes de contusion cérébrale ou médullaire,

nous n’avons jamais constaté l’inégalité affirmée par quel-

auteurs Dans les mêmes conditions nous n avons

Jmais constaté le signe de Babinski. "^^^^^gneTe

iertaine tendance à la contracture une ^plus

Kernig et de raideur de la nuque. L allure et 1 attitude plus ou moins soudée de certains malades, « comme s ils avaien pL?rse casser «, tient à la fois à cette raideur de la nuque à une contracture légère plus généralisée, aux étourdissements,parfois à des douleurs d™nees que provoque tout mouvement, enfin a l inertie meme du

^"“Leriupilles sont moyennement dilatées, assez souvent larges,^et réagissent un peu faiblement à la lumière. Le /louls reTsouventint pendant plusieurs mois et la tension arte-

"Îesïphalées et les étourdissements dont souffrent ces sujets contribuent certainement pour une part à accroître leur inertie mentale et l’irritabilité de leur caractère.

Une fois installé, l’état commotionnel lonatemDS et la durée de la commotion cerebro-spmale prolongée se chiffre par mois et plus souvent enco^ pai Lnées Avec des alternatives d’aggravatmn et d améliora tion ces commotionnés « chroniques », qui, nous le répétons, sont SnTe représenter la majorité dés commotionnes vrais, restent pe^^dant des années des infirmes, des i^iferieurs pour’le moins à eux-mêmes,

Lient antérieurement, des incapables de faire figure dans TZllTei le plus souvent de reprendre leur ancien metier et de gagner leur vie.

Puis progressivement l’activité cérébrale renaît dans tous les domaines à la fois, et ces sujets sortent lentement de leur torpeur. On est alors parfois surpris de constater que, si pendant cette longue période ils n’ont rien acquis, ils ont, en revanche, peu perdu, car ils ont à peu près conservé leur mémoire; ils se retrouvent en somme, comme au sortir d’un long rêve, pas très sensiblement diminués mentalement non plus que physiquement, ils ont pour ainsi dire « hiberné ». Ceux qui versent dans la démence sont exceptionnels, et l’on peut se demander si la commotion a été autre chose dans l’éclosion de cette démence que l’occasion de son déclanchement chez un prédisposé.

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