BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS, VP
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
PRÉFACE
Les livres ont leurs destinées, dit la Sagesse antique ; cela est bien vrai pour le livre que nous donne aujourd’hui M. Leri. Il est heureux pour lui qu’il vienne tardivement, car il vient à son heure.
Combien s’est modifiée, dans ces deux dernières années de guerre, l’orientation de nos esprits sur la question des « Commotionnés » !
En 1914 et 1915, la plupart d’entre nous avaient tendance à les considérer soit comme de purs névropathes ou psychopathes, soit comme des exagérateursou même des simulateurs; aussi l’accueil qu’on leur faisait n’était pas sans se ressentir d’une certaine prévention. Puis, sous l’influence des faits signalés par Ravaut, par Guillain, par Leri, par un bon nombre d’autres auteurs, une notion s’est dégagée, celle que parmi ces commotionnés il n’était P as rare d’en trouver chez lesquels un examen objectif minutieux pouvait mettre en évidence l’existence soit d’une véritable lésion organique, soit tout au moins de modifications organiques directement constatables du côté des centres nerveux et de leurs enveloppes.
A ces variations dans les idées correspondent des
variations analogues dans l’esprit des publications parues sur le sujet.
Les troubles neuro-psychiatriques survenus à l’occasion des fatigues et des émotions de la guerre, qu’il s’agisse d’affections mentales ou de manifestations hystériques, ont été tout d’abord considérés comme différant, plutôt par leur fréquence que par leur nature même, des troubles neuro-psychiatriques observés chez les civils avant la guerre. Et ces neuropsychoses, relevant de l’ancienne formule, ont été fort bien décrites, chez les militaires, dans un certain nombre de publications intéressantes.
Mais les choses ont marché depuis lors et les idées aussi. Certes, ces troubles mentaux, ces manifestations hystériques constituent le côté bruyant des accidents post-commotionnels ou post-émotionnels, mais souvent ils ne sont qu’accessoires dans un tableau clinique dont l’élément essentiel est d’une tout autre nature. C’est là ce que s’est attaché à montrer M. Leri dans le présent livre.
En débarrassant de ces « épisodes parasites », éminemment variables d’un sujet à l’autre, le tableau des « Commotions » et des « Émotions de guerre», l’auteur a pu fixer les traits d’un Syndrome cominotionnel physique et psychique d’une part et d’un Syndrome émotionnel d’autre part; l’un et l’autre sont très simples et très différents entre eux. Ils sont d’ailleurs nettement distincts des Syndromes en général complexes et diffus que certains auteurs se • sont efforcés d’établir.
M. Leri s’est trouvé dans des conditions particulièrement favorables pour aborder ces difficiles problèmes, ayant été à même d’étudier à différentes
PRÉFACE
reprises et pendant un temps assez prolongé les effets des « Commotions » et des « Émotions », et cela à chacune des trois étapes que peuvent parcourir les soldats évacués.
Ces étapes sont, comme on le sait, les suivantes : 1» étape immédiate (le champ de bataille et le poste de secours) 12“ étape récente (l’ambulance) ; 3“ étape tardive (l’hôpital de l’intérieur).
Bien que, on le conçoit, les accidents se présentent dans leur plus grande pureté surtout à la première étape, c’est seulement lors de la troisième étape, à l’intérieur, que la plupart d’entre nous se sont efforcés d’étudier et de différencier les états commotionnels et émotionnels. Et cependant, à cette troi-, sième étape n’aboutissent qu’un nombre relativement restreint de commotionnés et d’émotionnés et dans un état déjà avancé de leur évolution. Les médecins demeurés dans la zone de l’intérieur ayant infiniment plus de facilités pour écrire que nos confrères qui sont au front, il s’ensuit que ce sont surtout les états commotionnels tardifs de la troisième étape qui ont fait l’objet de publications.
Telle est la raison pour laquelle les descriptions que nous apporte M. Leri diffèrent si essentiellement de la plupart de celles qui nous ont été données de ces états morbides. Grâce à lui, nous voyons clairement comment l’inertie physique et mentale, la lacune amnésique du « commotionné vrai » sont en opposition bien nette avec la pseudo-inertie, la pseudo-confusion, la pseudo-amnésie de « l’émotionné »; grâce à lui, nous voyons également que ces troubles nerveux sont fort différents de l’excitation diffuse, de l’irritation ou du déficit localisé, del’am-
nésie souvent rétrograde du « contusionné » cérébral.
Et dans la suite nous voyons le tableau de la com ■ motion cérébro-spinale prolongée n’être pas moins différent de celui de la « névrose émotive » ou de la « neurasthénie émotive ». C’est justement cette différenciation précise, ce sont ces description s méthodiques d’états voisins seulement en appa rence, mais très distincts dans leur essence, qui cons tituent la partie la plus originale et la plus impor tante de ce livre. Et ce qui en fait le prix, c’est qu e ces descriptions souvent opposées aux données cia ssiques sont directement basées sur une analy se clinique personnelle aussi consciencieuse et détail lée que possible.
M. Leri a eu l’excellente idée de consacrer un chapitre spécial à une sorte de Revue générale des lésions organiques consécutives aux éclatements d’obus à proximité. Aux faits signalés par Ravaut, Guillain, Souques, etc., il ajoute la contribution de ses observations et de ses idées personnelles tant au point de vue clinique qu’au point de vue anatomo-pathologique et pathogénique. Ce chapitre contient en réalité la justification des chapitres précédents et fait pour ainsi dire la preuve des opinions qui y sont soutenues.
Le dernier chapitre, consacré au traitement et aux décisions médico-militaires, montre toute l’importance qu’il y a à bien différencier, tant à 1’ « extrême avant » qu’à 1’ « arrière » et à 1’ « intérieur », les Commotions des Émotions et aussi des Contusions cérébrales.
Ce volume ne s’adresse pas seulement aux neuro-
PRÉFACE
logistes et aux psychiatres, il intéresse tous les médecins qui, à quelque degré et à quelque période que ce soit, se trouvent appelés à examiner et à soigner ces innombrables « blessés sans blessure » au sujet desquels ils auront à décider s’il s’agit de Commotionnés, d’Émotionnés ou de Contusionnés du cerveau.
M. Leri a vécu son livre pendant près de quatre années avant de l’écrire, aussi est-ce un livre de vérité. Mieux encore, c’est une œuvre d’équité. En effet, grâce à lui, chacun sera rangé dans la place qui lui convient ; d’une part, malgré l’appareil si impressionnant et trop souvent presque romanesque de leurs plaintes, les simples Fonctionnels et les Exagérateurs ne devront pas être indéfiniment sou straits au devoir militaire; d’autre part, les pauvres diables de Commotionnés à lésions organiques, les Contusionnés du cerveau, dont l’ordinaire dépression est loin d’inspirer, de prime abord, un égal degré de commisération à ceux qui ne savent pas, auront droit désormais à tous les égards, à tous les ménagements que commande l’état de leurs centres nerveux.
Le livre de M. Leri mériterait à cet égard de porter comme épigraphe le célèbre verset du Psalmiste :
Deposuit potentes de sede
Et exaltavit humiles.
Pierre Marie.