‹ Commotions et émotions de guerreChapitre 4 sur 50 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Certaines affections ont nne fâcheuse destinée ! Entités cliniques assez bien définies, mais généralement dépourxmes d’une anatomie pathologique bien précise, ne serait-ce que par suite de leur caractère transitoire et curable, elles englo- ■» bent tous les « laissés pour compte » d’un plus ou moins vaste chapitre de la pathologie; leur nom sert surtout à dissimuler sous un mot une absence de diagnostic. Mais, autour de ce mot, abusivement détourné de sa signification originelle et qui ne paraît conserver de sens précis qu’au-

près des profanes, les Traités de médecine font le vide.

La commotion, cérébrale ou cérébro-spinale, est du nombre : le mutisme de la plupart des Traités classiques modernes à son égard est frappant, quand on le compare à l’abondance des articles qui, dès avant la guerre, lui étaient consacrés, et au grand nombre des soi-disant « commotionnés » qui peuplaient les services chirurgicaux recevant des accidentés, notamment des accidentés du travail. Toute suite d’un accident portant plus ou moins sur le crâne ou le rachis; que cette suite fût ou- non une conséquence du traumatisme luimême, était qualifiée « commotion «, traitée et indemnisée comme telle : le médecin n’eût guère été moins embarrassé que le juge, s’il lui eût fallu définir la commotion même et A. Leri. ■ ' 1

spécifier par quel processus elle avait pu engendrer telle ou telle séquelle persistante.

Le volcan sur lequel vit depuis près de quatre ans toute la population masculine en âge de porter les armes paraissait particulièrement propice à résoudre le « problème des commotions ». Et, en fait, on observa le type le plus pur de la commotion vraie, sous la forme de commotion par éclatement d obus à proximité, indiscutablement organique et vierge de toute possibilité de contusion.

Mais grande est la force de la routine ; si grande qu’à ce tableau très net de commotion vraie et pure, les auteurs les meilleurs crurent devoir joindre et mêler, dans une même description et sous une même dénomination, les accidents les plus nettement émotionnels et les plus exclusivement hystériques. C’est à peine s’ils s’aperçurent que, à l’opposé des troubles commotionnels, ces accidents sont absolument analogues à ceux qui peuvent se produire et se produisent fréquemment en l’absence de tout choc direct ou indirect, de toute chute, de tout éclatement d’obus, de toute « commotion »; or, ces accidents sont pour la plupart instantanément curables par une psychothérapie bien conduite et sûrement non imputables à des lésions organiques La dissociation n’était pas mûre, faut-il croire ! Plus que jamais, tout fut « commotion » qui n’était pas « blessure »

Le mot de « commotion » sur un billet d’hôpital militaire eut une valeur à peu près équivalente à ceux de « fièvre » ou de « plaie », qui ornent systématiquement les billets d’entrée de tous les malades des services de médecine ou de chirurgie de nos hôpitaux civils parisiens, même quand la température des sujets ne s’est jamais élevée, ou quand il s’agit d’une simple entorse ou d’une luxation ! Les ambulances et les hôpitaux militaires furent encombrés de « commotionnés ».

La commodité du mot était bien tentante pour les médecins de Vextrême-avant, généralement jeunes, peu entraînés

à sonder les mystères de la neurologie, naturellement enclins

à juger de l’importance d’un trouble par son caractère bruyant, et qui d’ailleurs, eussent-ils eu toute la compétence voulue qu’on ne pouvait raisonnablement exiger d’eux, n’auraient presque jamais eu le temps d’appliquer

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leurs connaissances dans la bousculade des postes de secours de première ligne au moment des attaques. Un billet était immédiatement rédigé; lorsqu’il ne mentionnait pas une blessure de telle ou telle région, il portait à peu près invariablement : k commotion par éclatement d’obus ». Simple diagnostic d’attente dans l’esprit du médecin, un tel;billet d’hôpital, propriété désormais du soldat, était déjà une arme entre ses mains, arme de contresuggestion aux tentatives thérapeutiques d'autant plus importante quele terme de commotion a dans l’esprit public une signification toujours sérieuse, arme aussi de revendications ultérieures. C’est pourquoi nous avons demandé et obtenu que défense soit faite de porter sur un billet d’hôpital un diagnostic de commotion cérébrale ou cérébro-spinale, avant que le sujet ait été examiné par un médecin spécialisé.

Mais, a l'arrière, une autre difficulté se présentait : les médecins ignoraient l’accident causal, ils en ignoraient les circonstances exactes, ils ignoraient le mode d’apparition et la nature des premiers troubles. Ils n’avaient pour se documenter que les affirmations des sujets eux-mêmes, sur l’intellect et sur la bonne foi desquels il fallait compter, alors même que ces sujets étaient déjà trop souvent fixés sur le parti qu’ils pouvaient tirer de l’accident, et aussi du billet d’hôpital, au point de vue des conséquences militaires : maintien à l’intérieur, incapacités, gratifications et réformes. Or, c’est une erreur trop répandue de croire que des manifestations pathologiques, comme les conséquences des commotions, se jugent en elles-mêmes, sans tenir un compte • très précis des conditions dans lesquelles elles se sont produites; mais, pour connaître ces conditions et en faire la part très exacte, il n’est pas indifférent de connaître les lieux mêmes de l'accident et d’avoir le temps et les moyens de faire une enquête détaillée, une u instruction », pour ainsi dire, de chaque cas particulier.

Deux soi-disant « commotionnés » présentent des troubles très différents à première vue : l’un et l’autre vous décrivent pourtant un accident identique ; l’un et l’autre, après éclatement d’un obus, ont aussitôt perdu connaissance et ne sont revenus à eux que quelques heures ou quelques jours après cet accident. Quoi d’étonnant à ce que le médecin les

mette tous les deux dans le même cadre : <c commotion par éclatement d’obus » ? Mais ne vous en laissez pas imposer par cette première donnée ; prenez le temps d’interroger vos sujets, rappelez-leur certains détails soit de leur accident lui-même, soit du trajet de leur évacuation, captez leur confiance, et revivifiez certains souvenirs seulement estompés, d’autant plus aisés à résurrection qu’ils sont moins éloignés. Vous constaterez alors avec surprise que l’un d’eux était trop distant de l’obus pour avoir été vraiment commotionné, qu’il n’avait pas perdu connaissance et qu'il se souvenait parfaitement de tous les détails de l’accident lui-même et de l’évacuation, bien que quelques instants auparavant il eût été persuadé, en toute bonne foi, de les avoir complètement { ignorés. L’un de ces deux sujets avait été vraiment com- V motionné, l’autre avait été seulement émotionné.

Se présentent-ils de la même façon ? A en croire la presque totalité des descriptions, commotions et émotions ont même symptomatologie et mêmes conséquences, et c’est pure subtilité de chercher à les différencier. A,cette affirmation toute théorique, nous n’opposerons certes aucune théorie, aucune considération de psycho-physiologie plus ou moins démonstrative ; nous opposerons la pure et franche observation des faits. De parti pris, nous pratiquons chez nos malades l’enquête serrée dont nous avons donné un bref exemple ; mais, neuf fois sur dix, elle ne nous serait plus nécessaire pour conclure : le commotionné et l’émotionné sont deux sujets différents, à toutes périodes de leurs troubles, mais surtout aux périodes précoces ; et, par les manifestations qu’ils présentent, nous pouvons presque jugeràl’avance delà nature de l’accident qui nous les a amenés.

Chargé successivement depuis plusde trois ans d’un Centre neurologique de l’intérieur, puis d’un Centre neurologique d armée, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir observer les soldats depuis la première ligne et le poste de secours jusqu aux hôpitaux de l’intérieur. Nous les avons examinés sans parti pris, et nous les avons retenus notamment le^ temps nécessaire dans une ambulance, assez éloignée des lignes pour nous permettre un examen détaillé, assez proche pour que l’évacuation soit faite peu d’heures après l’accident et pour que les sujets nous arrivent « de première

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