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CULTURES INDIGÈNES

L’étude des cultures indigènes et, en particulier, celle des plantes dont l’indigène tire des produits entrant dans la consommation courante, doit préoccuper particulièrement les colonisateurs. La Compagnie du Kasai s’est, dès le début, intéressée à cette question sur laquelle beaucoup de travaux ont paru, mais on peut reprocher à la plupart d’entre eux d’avoir été écrits, comme le disait M. Arcin, « à un point de vue presque exclusivement européen, en traitant des questions économiques en vue de résultats pratiques, de ne pas s’inquiéter assez de la mentalité du noir (i) ».

C’est par l’étude des cultures indigènes, par celle des plantes vivrières, par leur extension, que l’on agira le plus efficacement sur la mentalité du noir. Ces études ont, pour les colonies tropicales elles-mêmes, un autre genre d’importance, considérable d’abord parce que ces plantes doivent être largement cultivées pour permettre aux indigènes et aux blancs de lutter contre l’anémie, et ensuite parce que la culture de ces plantes peut donner des bénéfices sérieux à ceux qui l’entreprendront.

M. Guebhart le faisait remarquer récemment encore, à propos du développement agricole du Fouta-Djalon : « C’est de l’impuissance causée par la misère physiologique et morale que vient l’incapacité des Foulahs à tout travail. Il faudrait, pour y porter remède, pendant plusieurs années, les restaurer par une nourriture abondante sans qu’il leur coûtât une fatigue trop grande (2). » Cette appréciation du rôle de la culture vivrière est absolument exacte et cette phrase peut s’appliquer à l’état dans lequel se trouvent actuellement un très grand nombre de peuplades africaines, en particulier dans l’Afrique centrale.

(1) A Arcin. La Guinée française. Paris, Challamel, 1907, p. IX.

(2) In Revue Coloniale Paris. 1999, n°» 71 et 72 : L’Agriculture au Fouta-Djalon, p. 141 ; travail qui renferme sur les cultures de plusieurs plantes que nous examinerons, des renseignements précis et intéressants auxquels nous renvoyons le lecteur.

M. Aug. Chevalier a émis cette même appréciation, et conclut en disant que les mesures à employer pour développer la production des denrées alimentaires sont des plus urgentes (i). Quant à la valeur économique de ces cultures indigènes, certains agronomes allemands ont prétendu, d’après nous avec raison, que la mise en culture de plantes vivrières pour les indigènes et pour le blanc rapporterait plus que la culture de plantes dites de grand rapport.

M. Bruel, dans son étude Le Congo français au point de vue économique, dit : « Notre devoir est donc bien net : il importe de développer l’agriculture indigène, de répandre des espèces nouvelles ou plus productives, comme le riz, le mil, le manioc, (dans certaines régions), le maïs, le dazo, les patates, etc. (qu’on ne cultive pas partout comme on le croit en général), de façon à rendre la vie plus facile et moins chère (2). »

Ce que disait, il y a peu de temps, notre confrère, M. Aug. Chevalier, en exploration dans la région limitrophe du Libéria, est on ne peut plus exact et corrobore l’opinion de M. Bruel et la nôtre; les phrases suivantes peuvent très bien s’appliquer au Congo : « Plus je parcours cette contrée, plus je constate combien sont variées les choses qu’on y peut faire, et qui contribueront tôt ou tard à la richesse de ce vaste pays ... Non seulement dans chacune des provinces naturelles les habitants ont leurs aptitudes spéciales, mais les cultures alimentaires mêmes ne sont pas identiques », et il ajoute : « Je crois que dans ces dernières années nous avons tous eu les yeux fixés beaucoup trop exclusivement sur le caoutchouc et le coton ... Au lieu de tendre à uniformiser les productions de ce vaste domaine, il serait bien plus intéressant de chercher à faire produire à chaque région les produits qui sont sa spécialité, et que les provinces voisines ne possèdent pas (3). »

Ce serait, d’ailleurs, le vrai moyen d’arriver à sélectionner les espèces productrices et à faire donner par la plante son maximum de rendement de la meilleure qualité

Plus que jamais il est, pensons-nous, temps de soumettre les plantes cultivées par les indigènes à des enquêtes poursuivies dans toutes les colonies, et, en particulier, dans celles de l’Afrique occidentale, afin de pouvoir déduire, des résultats de ces enquêtes, dans quel sens le blanc doit diriger ses efforts pour arriver à faire produire, par les indigènes, ce qui a pour eux, comme pour lui, le plus de valeur alimentaire et commerciale.

(1) A. Chevalier, L'Afiique cenir ale française, p. 427.

(2) Supplément au n<> i5, 1909, du Bulletin de l'Office colonial de Paris, p. XIV.

(3) In Journal d’ Apiculture tropicale, n» 94, avril 1909, p. 128.

Ces considérations nous ont amené à parler ici d’une manière relativement étendue de certaines plantes que l’indigène du Kasai et des régions limitrophes cultive d’une façon assez courante. Il n’entre pas dans notre idée de faire un exposé détaillé de ces cultures, mais bien de faire ressortir notre manque de connaissances à leur égard, et l’intérêt immense qu’il y aurait à voir tous les fonctionnaires de la Compagnie suivre les ordres qui leur I viennent de la Direction centrale, et s’occuper activement de l’examen de cette question primordiale pour la vie de la race noire, à laquelle nous avons accordé notre appui.

Suivant la région, les cultures varient très fortement dans cette zone du Kasai, présentant d’ailleurs des conditions très diverses. Nous possédons dans les rapports de M. A. Sapin des indications générales sur certaines zones, dont il n’est pas mauvais de tenir compte. Dans la région des Bitchams (Rivière Kamtscha) on trouve sur les plateaux, le millet; sur les pentes : millet, arachide, manioc, aubergines, ignames et autres plantes comestibles de moindre importance ; on trouve également en culture : chanvre et tabac.

Dans la vallée du Kwilu, chez les Bambala, le millet n’est plus la plante dominante, le maïs et le manioc sont plus cultivés.

Entre la rivière Luano et la vallée du Kwilu, dans la région d’Ibana- Impulu, l’arachide et surtout le millet sont grandement cultivés; malheureusement beaucoup de terres sont laissées en jachère et on ne rencontre pas de maïs; par contre, le chanvre est encore, malgré les défenses du Gouvernement, largement cultivé.

Dans la région d’Atène-Illongonga, le millet prend le dessus; mais on ‘ trouve aussi autour des villages un peu de maïs, du manioc, des patates ( douces et des bananiers. Dans ce pays, M. Sapin n’a pas observé les oranges i amères ni les papayers, que l’on trouve parfois cultivés ailleurs sur une plus :| ou moins grande échelle.

Nous ne connaissons donc rien, ou presque rien encore, des variétés indigènes des céréales, des plantes féculentes, des plantes à huile, relati- ! vement nombreuses dans la région du Kasai, et nous n’avons aucune idée de l’action, sur ces végétaux, des terrains si variables dans cette zone de notre colonie.

Les nombreuses variétés indiquées sommairement dans certains rapports sont-elles fixées, ou sont-elles tout simplement dues aux conditions de ’ milieu?

Tous ces points méritent une étude approfondie. On a attribué aux Portugais et aux Arabes l’introduction de diverses céréales, de tubercules et J de graines’provenant de l’Amérique, soit dans l’ouest, soit dans l’est et le sud

de la région congolaise. Il est indiscutable que la flore économique de l’Afrique, et naturellement celle de la partie sud-orientale du Congo, grâce au commerce qui s’était établi entre la côte orientale du continent noir et l’Égypte, l’Arabie et l’Inde, a été enrichie de plusieurs plantes alimentaires d’origine asiatique et peut-être quasi européenne. La région du Kasai a subi dans sa partie méridionale l’influence des populations venues du Sud, ayant été depuis longtemps en contact avec les Portugais; elle était, en outre, des mieux disposée pour que l’on s’y occupât de culture.

L’étude de l’importation des plantes de culture est difficile â entreprendre. Nous aurons beaucoup de peine à établir le chemin parcouru par les introductions, même récentes, car nous n’avons pas à notre disposition ces inventaires circonstanciés que tant de coloniaux ont réclamés, et contre la préparation desquels des opposants essayent de défendre cette idée surannée a que 1 étude scientifique d’une région est sans importance et qu’elle peut même être nuisible ! »

La Compagnie du Kasai a toujours tenu â faire marcher de pair l’étude des produits d’exportation, celle des produits indigènes et même celle de saflore, qu’elle a considérées comme de très grande importance. Grâce â l’esprit large de sa Direction générale, elle a compris que cette étude, à première vue ■ si inutile, est la seule qui permette de trouver la place des choses, permettant de mettre chaque chose â sa place.

Si nous possédons, pour les colonies françaises, des données relativement nombreuses et positives sur l’emploi par les indigènes des tubercules de Coleus et àe, Plectranthus, pour le Congo, presque rien n’est connu M. A. Sapin a vu employer, dans la région de Meo (Dilolo), des tubercules d’une espèce de ce groupe, mais ces tubercules rappelant le Coleus Dazo Chev. n’ont pu être rapportés â un type végétal défini (i).

Pour Grenfell, il n’existait au Congo, avant l’influence portugaise et arabe, ni oignons, ni canne à sucre, ni riz, ni maïs, ni tabac, ni probablement d’arachide. Des discussions se sont fait jour notamment au sujet de ces deux dernières plantes. Citons, entre autres, l’opinion du D*' G. Schweinfurth, qui admet l’origine africaine de l’arachide, assez largement cultivée au Kasai.

Quant aux nombreuses variétés de courges, il est indiscutable qu’elles étaient connues par le noir avant l’arrivée des étrangers; la variété des formes sous lesquelles elles se rencontrent en Afrique centrale, leurs multiples usages.

fi) Voyez Coleus k tubercules comestibles. É. Perrot in A. Chevalier : Les végétaux utiles de l’Afrique tropicale 'ran^atse, vol. I, fasc. I, pp. loo et suiv.

semblent des indices certains de leur présence ancienne parmi les populations nègres du Congo.

S’il faut considérer indiscutablement certains Coleus, des Panicum comme plantes de cultures vivrières indigènes, on doit se demander si certaines légumineuses ; Dolichos Lablab, Cajanus indicus^ Phaseolus ne pourraient avoir, elles aussi, une origine africaine? Certains auteurs penchent pour une origine asiatique, et appuient leur manière de voir sur le fait que la plupart de ces plantes se rencontrent presque uniquement, en culture un peu étendue, au dehors de la grande forêt centrale, et là surtout où les influences arabe, portugaise et soudanaise, se sont fait sentir. Cela est particulièrement- vrai pour la région du Kasai où, de nos jours, beaucoup de ces légumineuses sont cultivées sous des formes très variables. Il paraît en tous cas assez certain que l’influence portugaise a été prépondérante dans la diffusion actuelle des légumineuses à graines comestib es, et c’est dans la région du Kasai que la culture des divers haricots a pris, semble-t-il, le plus d’extension.

Ne nous y trompons pas, il ne peut être question dans la répartition des plantes vivrières, comme d’ailleurs dans celle de toutes les plantes utiles, de tenir uniquement compte du facteur « importation par un peuple » ; il faut encore compter sur une différence de climat, sur des dissemblances dans la constitution chimique du sol, sur tout ce qui constitue l’habitat des plantes. Il ne peut y avoir dans un pays comme le bassin du Kasai, uniformité complète, il faut y considérer des régions éminemment différentes, comme le feront ressortir les quelques notes de géographie botanique que nous donnerons dans ce travail.

Certes, la forêt congolaise qui s’étend vers l’ouest, dans le Congo français, et, vers l’est, par la brèche de la Semliki, dans l’Afrique orientale anglaise, et qui occupe le nord de la région kasaienne, a dû avoir, dans le temps, une plus grande extension ; la zone forestière africaine voit constamment son étendue diminuer grâce aux incendies périodiques allumés par les noirs, et occasionnés par leur vie nomade, par leurs déplacements continuels après l’épuisement d’un champ (i).

Cette déforestation doit avoir eu une action sur l’alimentation ; il est probable que, vivant dans un milieu plus franchement forestier, l’indigène se nourrissait plus régulièrement du produit de ses chasses et de ses pêches : grands animaux, oiseaux, insectes, reptiles, poissons, et peut-être aussi du miel d’abeilles sauvages, et qu’il tirait sa nourriture végétale de champi-

(i) Voyez à ce sujet : W. Busse ; Die ptriediseht Grasbrânie in tropischen Afrika in Mitteilungen aus den deuisch. SchütxgebieUn, 1908 et les nombreuses études de Chevalier, Pobéguin, etc., et, tout récemment encore, Giraud in L’Agriculture pratique des pays chauds, 1909, p. 421.

gnons, de quelques graines et fruits sauvages, de racines et de tubercules, peut-être de bananes.

La destruction de la forêt et sa conséquence, la présence de la brousse, ont forcé l’indigène à commencer des cultures très rudimentaires; mais c’est quand il a introduit le manioc, qu’il a étendu cette destruction, pour essayer de faire produire davantage ces cultures si épuisantes pour un sol ayant déjà perdu une grande partie de sa richesse par l’action du soleil et des eaux.

Ri&. — Une des plantes dont la culture en grand aurait la plus grande importance pour l’avenir du Congo, est le riz. Ce serait au D'‘ Pogge, qui a traversé la zone du Kasai, que l’on devrait l’introduction, vers 1875-1876, de cette graminée, actuellement de plus en plus cultivée dans toute la colonie.

Vers la même époque, les Manyema et les populations du Lualaba, auraient reçu des graines de riz des Arabes de Zanzibar, et auraient commencé la culture dans le Lualaba et dans le bassin du Lomami.

Dans la région de Lusambo, la culture du riz a surtout fait des progrès, et elle en ferait certainement davantage si l’indigène parvenait à écouler ses récoltes plus facilement. Depuis quelques années, la Compagnie du Kasai achète le riz nécessaire à la consommation des agents et du personnel noir à Koko (Lusambo) et, de ce seul centre, elle en reçoit plusieurs tonnes par mois.

Le lieutenant-colonel Descamps trouva le riz cultivé au Katanga par les sujets civilisés du roi Msiri.

Au Tanganika, le riz existerait depuis longtemps du Nord au Sud, il y en a même diverses variétés, celle à grains rougeâtres est la moins appréciée; l’indigène parvient, semble-t-il, à distinguer les variétés rien qu’aux feuilles.

Les « Plantations Lacourt » ont fait, depuis des années, des essais de riz; en 1907, les champs de riz étaient superbes, malgré le fait que cette céréale avait été semée dans un terrain défriché, qui avait dû être brûlé préalablement pour permettre au riz de croître, et qui était par conséquent peu propice à cette culture.

Le riz se cultive de préférence dans les endroits humides, durant la saison des pluies ; on le voit cultivé parfois dans les champs de maïs, sous prétexte que le maïs devenant beaucoup plus haut que le riz, il le protège des ardeurs du soleil. Partout, le lieutenant-colonel Descamps a vu le riz, importé par les Arabes, donner de bonnes récoltes quand il y avait de l’eau en suffisance. Dans le Sud-Est du Congo, il faut semer le riz dès le commencement de la saison des pluies, afin que la plante soit suffisamment avancée pour résister à la petite saison sèche.

Planche XIX.

ABATAGE DE LA FORÊT POUR LA PRÉPARATION DU TERRAIN POUR LA CULTURE AUX ENVIRONS DE DIMA.

ABATAGE d’UN DES GÉANTS DE LA FORÊT, ENLÈVEMENT DE LA SOUCHE (DIMa).

La Compagnie du Kasai a fait faire un essai de culture de riz à Bolombo par M. Moniotte, agent des cultures; cet essai, qui paraît avoir été bien conduit, a donné les résultats suivants :

3o ares de terrain plantés en riz ont donné, pour la première récolte, 3io kilogrammes de grains non décortiqués, et i5o kilogrammes pour la seconde, soit un rendement total de 460 kilogrammes.

M. Moniotte n’a pu disposer que de 3 kilogrammes de riz pour l’ensemencement de cette parcelle, alors qu’il lui en aurait fallu au moins 8 kilogrammes, soit 25 à 3o kilogrammes à l’hectare. Il a donc pu obtenir un rendement maximum par rapport à la quantité de semences, et non le maximum par rapport à la superficie. Néanmoins, cette culture qui avait été faite dans un but expérimental, a démontré que par un ensemencement bien conditionné, les 3o ares de terrain auraient pu produire au minimum 750 kilogrammes de riz, au lieu de 460 kilogrammes (soit 2,5oo kilog. à l’hectare).

Il est intéressant de noter les conditions de main-d’œuvre de cette expérience ; 60 journées de travail (soit 200 à l’hectare) ont été nécessaires ; elles sont à répartir comme suit :

Le terrain étant préparé pour recevoir des jeunes plants de Funiumia, c’est-à-dire la forêt dégarnie d’arbres et ceux-ci coupés et brûlés.

Nettoyage supplémentaire 8 journées de travail.

Léger labeur, brûlage des racines 18 »

Ensemencement 6 »

Nettoyage pendant la première végétation. . . 2 »

Première récolte, coupe des tiges et battage . . i5 »

Nettoyage pendant la deuxième végétation . . i »

Deuxième récolte et battage 10 »

Total. . . 60 journées de travail.

Sachant qu’une journée de travail revient ici à Bolombo à fr. 0.28; le montant des dépenses occasionnées par cette expérience est de fr. 16.80, soit 56 francs à l’hectare.

Le riz récolté revient donc pour la main-d’œuvre à fr. 3. 60 les 100 kilogrammes. La somme de travail pour un ensemencement bien conditionné et pour la récolte de 2,5oo kilogrammes au lieu de i,5oo kilogrammes à l’hectare, n’étant pas plus élevée, le prix de revient du riz (non décortiqué) serait donc de fr. 2.24 les 100 kilogrammes.

Malheureusement, malgré l’intérêt de ces essais, il faut bien reconnaître qu’il serait très nécessaire de soumettre les différentes variétés de riz à une enquête approfondie, ce qui n’a encore été fait nulle part. Il n’existe pas de

travail d’ensemble pouvant donner à l’intéressé une idée comparative de la valeur des variétés. S

Des enquêtes accompagnées de matériaux d’études et de renseignements M précis sur les conditions et bénéfices de la culture rendraient des services signalés, car il y a dans l’étude des variétés de riz, en dehors de l’intérêt y scientifique, un intérêt économique considérable, et tout récemment encore 44 un articulet de la Quinzaine coloniale insistait sur la question de 1’ « amélioration du riz de la Cochinchine » par sélection. Pour l’auteur (i), il faut largement encourager cette culture par des primes, la distribution de semences sélectionnées et par une « pression énergique et continue » afin de triompher de la routine et de modifier profondément les procédés de culture indigènes. Nous sommes tout à fait de cet avis. Il faut, si nous voulons arriver à un résultat, agir sur l’indigène, l’amener à faire de la culture intensive; ü

c’est le seul moyen, comme nous l’avons fait ressortir souvent, de transformer 1

le nomade gaspillant les richesses du sol, par conséquent son avenir, comme I le nôtre, en un homme sachant tirer tout le parti possible du terrain mis à sa J disposition. I

D’ailleurs, si l’on reproche au Gouvernement et aux Sociétés qu’ils font I

dans ce sens, comme le prétendent certains esprits, abus d’autorité, on pourra 1

très bien répondre que cette contrainte est sans importance en comparaison ± du bien qui en résultera ; elle sauvera non seulement l’indigène de la ruine et W de la famine, mais l’enrichira '

Manioc. — Un des groupes de plantes vivrières sur lequel l’attention | s’est surtout portée dans ces dernières années, est celui des Manihot qui four- "

nissent le manioc, ou racines tubéreuses de plusieurs espèces de ce genre ^

américain appartenant à la grande famille des Euphorbiacées. Le manioc v aurait été introduit de l’Amérique par les Portugais, vers 1600; ses tubercules ■ sont devenus la nourriture principale des indigènes de beaucoup de régions ■ du Congo, où ils arrivent en lutte avec les graines de Sorghum, ayant constitué et constituant encore dans beaucoup de régions de l’Afrique tropicale la base i de l’alimentation du noir.

Les procédés employés pour multiplier cette plante varient considérablement. C’est ainsi que dans les vallées du Kasai, de la Lulua, du Sankuru, du Lubi, le lieutenant-colonel Descamps a vu, pour planter le manioc, l’indigène rassembler la terre en tas; d’autres fois, il fait des plates-bandes, assez longues, ou même utilise le terrain tel qu’il se présente; généralement, il

u) Quinzaine coloniale 1909, 10 mai, p. 335.

enfonce la bouture horizontalement à une faible profondeur, il ne bouture pas verticalement. Les boutures mesurent environ i5 centimètres de longueur et sont enfoncées à lo centimètres de profondeur. D’après certains observateurs, il convient de préférence de placer les boutures en terrain sablonneux au commencement de la saison des pluies, ou après la petite saison sèche; en bouturant à la fin de la saison des pluies, on risque que les racines ne soient pas assez développées pour résister à la saison sèche. En plaçant la plante en terrain humide, on expose les racines à pourrir, et les tiges à pousser trop vigoureusement au détriment des tubercules. Souvent, on conseille de ne pas faire la récolte avant i5 mois, et encore, de récolter seulement les plus fortes racines, un champ de manioc pouvant être comparé à un grenier où l’on peut aller puiser à volonté. Mais ne l’oublions pas, la teneur en acide cyanhydrique augmente avec l’âge.

Au lieu d’exploiter peu à peu les racines de manioc, les indigènes du sud du Tanganika rabattent parfois toutes les branches, quand les racines ont atteint leur développement, et peu de temps après, ils font toute la récolte en une fois.

On considère généralement deux sortes de manioc : l’une, le Manihot iitilissima à tubercules dits semi-vénéneux et amers, l’autre le Manihot palmata à tubercules doux, dits non vénéneux, et considérés comme n’exigeant pas de lavage avant la consommation. Il est bien prouvé actuellement que le principe amer n’a aucun rapport avec la teneur en acide cyanhydrique, il en est totalement indépendant. La question de la spécification du manioc est malheureusement beaucoup plus compliquée que cela, on ne peut la résumer en quelques lignes; la solution de cet important problème serait cependant d’un très grand intérêt pour les colonies tropicales, elle demandera i de nombreuses études auxquelles il conviendrait de s’atteler sans délai.

Les opinions des botanistes sont encore très partagées au point de vue systématique; les uns réunissent maniocs doux et amers, en une seule espèce, Manihot utilissima^ ne formant pour la variété à tubercules amers qu’une variété, M. utilissima var. Aipi Pohl (M. Aipi), d’autres rapportent cette plante à une variété du M. palmata, sous le nom de variété Aipi.

La différenciation en maniocs doux et en maniocs amers, qui paraît à première vue si nette, est malheureusement difficile à traduire par des caractères extérieurs et, de toutes les recherches fragmentaires entreprises, on peut sans le moindre doute conclure que la plupart des caractères proposés n’ont pas de valeur constante (i).

Ci) Consultez ; Th. Peckholt. Heil ou Nutrpflanzen Brasilien in Ber. der D. Pharmai. Ges., 1906, Bd. 16, p. 22 et Dr ZiMMERMANK, ÎTL Der Pflanztr , vol. II, 1906, p. 25g.

Il y a lieu, d’ailleurs, d’insister sur le fait qu’il existe, entre les variétés amères et les variétés douces, une série de formes intermédiaires, et que même des variétés dites douces peuvent renfermer une quantité plus ou moins considérable d’acide cyanhydrique. Cet acide n’existe pas préformé dans la plante, il dérive du dédoublement d’un glucoside « Manihotoxine » sous l’action d’enzymes spéciales (i).

Les recherches faites par divers chimistes ont prouvé que la teneur en acide cyanhydrique varie d’après la partie du tubercule; dans les variétés dites douces, elle est proportionnellement plus considérable dans la partie corticale que dans le reste du tubercule, pouvant y atteindre o.o3o p. c., alors qu’elle atteint seulement 0.007 P- dans la partie centrale; chez les variétés amères, on a trouvé 0.024 P- c. dans l’écorce et o.o23 p. c. dans la partie ceiitrale. La teneur en acide cyanhydrique peut être plus faible et, dans certains cas, chez des formes de Manihot de Colombie, elle peut tomber, mais rarement, à 0.0009 P- c.

Il est facile de concevoir que les conditions de la culture doivent influencer la teneur en acide prussique; Burkill (2) a observé que des plants de manioc doux cultivés d’abord dans un terrain rocailleux et mouvementé devenaient amers quand ils étaient transplantés dans un terrain plus bas ou dans les plaines. M. Zimmermann rapporte également une observation d’un indigène de la région d’Amani, qui prétend qu’une variété donnant des tubercules doux peut fournir des tubercules relativement très chargés d’acide prussique quand la température est pendant longtemps élevée, et que l’air est sec. D’un autre côté, nous l’avons dit, la teneur en acide augmente avec l’âge. D’après M. H. Cousins, 14 variétés de cassave, considérées comme non vénéneuses en Colombie, ont donné à l’analyse, après un an de culture dans les plaines de Liguanea (Colombie) en moyenne 0.0034 p. c. d’acide. Après quatre ans de culture dans la même région, la proportion d’acide atteignait 0.0124 p. c. soit 4 fois autant. Par contre, des rapports publiés à Trinidad prétendent que des résidents en Colombie, ayant importé des maniocs amers de Jamaïque, en ont obtenu des maniocs doux.

De ces expériences, on a pu conclure qu’aucune des variétés introduites n’a donné à l’analyse un pourcentage aussi faible d’acide cyanhydrique que le « Florida sweet » qui contenait 0.002 p. c.

Il y a donc là quelques expériences qui mériteraient d’être poursuivies;

(1) Voyez à ce sujet Greshoff, mBuU.Sc.pharm., Paris 1906, I, p. SSg et suiv.

(2) Agrictdtural Ledgey 1904, n° 10. Voyez également au sujet de la teneur en acide cyanhydrique et des conditions dans lesquelles cette teneur varie chez ies variétés ; Colson et Chatel. Cultuye et industrie du manioc, iqo6, p. 4 et suiv.

il faudrait pouvoir rechercher quelles sont les conditions de vie de la plante qui favorisent la production de cet acide ou du corps cyanogénétique, naturellement sans rapports avec l’amidon, qui existe surtout, mais pas uniquement, dans la partie corticale. Cela a une grande importance, car il y aura grand avantage à produire pour les indigènes les variétés les plus pauvres en acide cyanhydrique.

Il y a là toute une série de points d’interrogation, et il y a place pour des enquêtes dont les conclusions pourraient être particulièrement utiles pour le Kasai (i).

; Chez les populations du Kasai, on cultive encore une variété amère, non sélectionnée, dont la racine, qui varie de grandeur suivant son âge et les conditions de culture, est très souvent transformée en « chikwangue ». Pour obtenir celle-ci, les racines sont mises à tremper dans l’eau froide; ce trem- I page dure plus ou moins longtemps, elles sont ensuite pétries et lavées, très souvent dans l’eau courante, jusqu’à ce que la masse ne donne plus de matières solubles; elles sont ensuite bouillies, puis séchées au soleil. Les j racines qui, par cette préparation, seraient privées de l’acide cyanhydrique, sont réduites en farine; celle-ci est mélangée à de l’eau avec laquelle on la I malaxe pour former une pâte épaisse. Cette dernière est roulée en boudins I ou mise en forme de boules ou de pains plus ou moins volumineux, qu’on " enveloppe très généralement au Congo de feuilles de bananiers. Les masses ainsi obtenues sont ensuite bouillies, afin de subir un dernier lavage, et ' toutes les eaux provenant de ces opérations sont rejetées ; la « chikwangue » qui en résulte, se conserve plus ou moins longtemps en bon état, j Dans la région occupée par les Baluba, les Lulua, les Lunda, c’està-dire dans la région sud du bassin du Congo, à la limite du territoire vers || l’Angola, le manioc se trouve cultivé dans les plaines élevées comme dans le voisinage des rivières, dans les galeries plus ou moins boisées. Dans la

(i) A titre de document, nous donnons ici la série des questions posées par la Direction de l’Institut d’Amani; ce questionnaire peut d’ailleurs servir pour toutes les plantes cultivées par l’indigène dans les diverses régions du Kasai.

I» Quelles sont les variétés de manioc cultivées?

2® Par quels caractères extérieurs sont-elles reconnaissables les unes des autres ?

3® Comment se comportent-elles par rapport à leur amertume, suivant les conditions extérieures ?

4® Au bout de combien de temps, après la mise en place des boutures, peut-on commencer la récolte, et pen- I dant combien de temps les tubercules souterrains peuvent-ils être usagés ?

! 5» Quel est le meilleur écartement à observer entre les plants ?

6® Quel est le meilleur procédé de mise en terre des boutures ; oblique ou horizontal ?

7® Comment se comportent les différentes variétés aux maladies ?

Et nous pourrions ajouter qu’il serait utile d’envoyer à la métropole des documents botaniques, pour I essayer de solutionner les questions pendantes de systématique et de préciser ainsi les caractères vraiment constants des variétés mises en culture.

brousse, la plante est toujours plus réduite que dans la forêt ; cette différence est-elle due uniquement aux conditions de milieu ?

M. A. Sapin nous a rapporté, sur la manière d’employer le manioc dans ces tribus, et sur les conditions de sa culture, quelques données intéressantes. Près des grands cours d’eau, les indigènes plantent le manioc dans la galerie déboisée. La broussaille, la futaie sont brûlées, et les gros arbres abattus, à demi-consumés, gisent au milieu des plantations.

C’est dans la galerie que le manioc végète le mieux. Les habitants des plaines font leurs plantations dans la savane la plus boisée possible, sur les pentes, dans les plis de terrain, aux environs des sources, parfois aussi autour des mares que l’on rencontre souvent sur les plateaux.

Dans la plaine, avant la préparation du terrain, le feu n’est pas mis à la brousse, l’herbe est déracinée à la houe et abandonnée sur le sol où elle se dessèche. L’indigène prépare ensuite des monticules de 5o centimètres de hauteur et espacés de i mètre environ. C’est dans ces monticules qu’il place, avant les pluies, quatre à cinq boutures de manioc de la grosseur du doigt et de 3o à 40 centimètres de longueur environ.

Dans la galerie déboisée et brûlée, on opère de même. Dans les plantations soignées, on nettoie après la saison des pluies en séparant les monticules et en abandonnant l’herbe déracinée sur le sol. Parfois, comme culture intercalaire, on trouve le millet dans les plaines et le maïs dans les galeries. Dans la région de Dilolo, où n’existent pas les palmiers Elaeis^ on y intercale parfois des ricins dont l’huile sert à la toilette. Dans les terrains de galeries, la racine de manioc atteint la grosseur du bras et de la cuisse. Dans les savanes, dans les plaines, elle atteint au plus la grosseur du poignet.

Les indigènes de ces régions conservent le manioc en enlevant l'écorce des tubercules, et en les faisant sécher, soit dans leurs cases, où toujours ils tiennent du feu, soit au soleil sur des claies.

Parfois ils coupent au préalable la carotte en morceaux, parfois ils la contusent grossièrement avant dessiccation, parfois aussi ils la laissent entière. Les claies sont supportées par des branches fourchues qui sont très souvent des branches d’un Ficus qui prennent racine.

Les Baluba, les Lulua, les Lunda ne font guère de « chikwangue » comme les indigènes du Bas-Kasai et d’autres régions congolaises. A chaque repas, ils préparent leur « Bidia c’est-à-dire une sorte de pâte qui correspond plus ou moins à la pollenta des Italiens. Dans de l’eau bouillante, ils versent par petites portions de la farine de manioc, en agitant continuellement, jusqu’à obtention d’une pâte consistante. Cette opération est délicate, il faut éviter les grumeaux et obtenir la consistance désirée en évitant que la pâte ne colle aux parois du vase.

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