PROLONGEMENT CHRONIQUE
qui passe de l'une de ces parties sur l'autre beaucoup plus en avant que dans l'état normal. Ce vice de conformation est Irès-rare , et , quand il existe, il enipi'cbe la succion et rallaileiuent naturel. La déjjluiiiion elle-même, au dire deLevret, cité par Desormeaux, dans leDict. en 30 vol. (art. Langue), peut êlre empêchée, et l'enfant être exposé à périr de suffocation par le passage des liquides dans le larynx. Pour remédier à ces inconvénienls, il faut saisir la langue avec une ou deux pinces-érignes, la faire soulever par des aides, et couper avec des ciseaux courbes conduits au-dessous d'elle les adhérences qui la retiennent. La section doit êlre prolongée assez loin en arrière pour que la langue retrouve à peu près la même liberté et la même mobilité que dans l'état naturel. Si le sang coulait en trop grande abondance, on maintiendrait aussi longtemps que possible sur la plaie des tampons de charpie trempés dans une solulion très-étendue de perchlorure de fer, en ayant soin de les imbiber assez peu pour que le liquide ne pût tomber daus la bouche et être avalé. On a à craindre, après cette opéralion, le réiablissementde l'ancien état de choses par le travail de réparation. Pour éviter ce résultat, il est nécessaire de passer tous les jours au-dessous de la langue un stylet, afin de détruire les adhérences qui tendent à se former, et d'obliger la face inférieure de cet organe et le plancher de la bouche à se cicatriser isolément. Réussira-t-on cependant, avec cette dernière précaution, à obtenir un résultat très-satisfaisant, et n'a-t-on pas tuiqoursà craindre que la cicatrisation rétablisse sinon totalement, au moins en partie , la disposition vicieuse? Il est permis à cet égard de conserver des doutes , et l'on ne pourrait les lever qu'au moyen d'observations bien prises. Or les faits de ce genre sont tellement rares que nous n'avons pas eu pour notre compte l'occasion d'en rencontrer, et que, d'un autre côté, les recueils modernes en contiennent peu. Les quelipies faits de Levret et deFiank (cités par Desormeaux dans le Dict. en 30 vol.) sont trop incomplets à tous égards pour qu'on puisse les invoquer.
IL L'ankyloglosse accidentel est celui qiii se forme à la suite de solutions de continuité dont la cicatrisation a établi des adhérences entre la langue et le plancher buccal. Pareil résultat pourrait à la rigueur avoir lieu après les ulcérations de la stomatite mercurielle et après les coups de feu. On comprend également que les adhérences puissent être limitées à l'un des côtés de la langue ou occuper toute l'étendue de ta face inférieure , mais les faits de ce genre sont encore tellement rares que les recueils modernes ne nous en rapportent
pas. Il faut remonter jusqu'à P. de Marchettis pour trouver un cas d'adhérences consécutives à un coup de feu et de traitement par une opération ; mais ce fait n'est pas cité avec assez de détails et de rigueur pour que l'on puisse en tirer des documents pratiques suffisants. Le prinripe du traitement serait le même que pour rankyloglosse congénital, savoir : section des brides et destruction ultérieure du tissu cicatriciel. Mais il y a toujours à craindre, dans une proportion que nous ne saurions indiquer, le retour de la maladie.
Art. II. — Prolongement chronique ou procidence.
Nous donnerons ce nom à un vice de conformation qui consiste dans la saillie hors de la bouche de la langue, devenue trop volumineuse pour rester dans cette cavité. Déjà nous avons vu que pareille saillie ou procidence avait lieu dans certaines glossites ; mais ici il s'agit d'une procidence indépendante de l'état inflamuiatoire et qui même n'est peut-être pas toujours la conséquence d'une augmentation préalable du volume de l'organe.
L'anatomie pathologique de cette lésion n'a pas encore été bien faite. Quand le prolapsus a duré quelques mois ou quelques années, la langue est plus volumineuse qu'à l'état normal , et celte augmentation parait être due à une hypertrophie; mais nous ne sommes pas en mesure de dire si celle-ci porte plutôt sur la couche musculaire que sur la muqueuse, et si elle ne porte pas aussi en partie sur le tissu cellulaire interfibrillaire, qui subirait une sorte d'éléphantiasis;
Ces détails ne sont pas bien connus, d'abord parce que la lésion dont il s'agit est rare, et a été peu observée depuis l'époque où l'on donne une grande attention aux caractères anatomiques , ensuite parce que la plupart des faits n'ont été étudiés que sur des malades vivants ou sur des portions de tumeur enlevées pendant la vie, mais trop incomplètes pour qu'il ait été possible d'en faire un examen détaillé.
Lue autre question difficile est celle de savoir si l'hypertrophie dont il vient d'être question a lieu toujours avant la procidence, qui serait due précisément à l'auguientation de volume, ou si elle est consécutive à cette procideuce elle-même, dont la cause resterait inconnue. Les faits publiés ne sont pas assez explicites sur ces points.
Si l'on s'en rapportait au nombre assez considérable d'exemples de cette maladie qui ont été consignés dans les livres , on serait tenté de la croire plus fréquente qu'elle ne l'est en réalité. C'est que
MALADIES DE LA LANGUE
ces faits de projection permanente de la langue au dehors avec tons les accidents qui l'accompagnent sont tellement frappants , i]ue les observaieurs n'ont pas résisté au désir de les porter à la connaissance du public. Ces faits ont été rassemblés à diverses époques, savoir : par Lassas vers 1800, dans un mémoire inséré au tome i^'" des Mémoires de l'Institut national; par Delamalle iAcad. de chir., t. V, in-4°), et par AI. Maisonneuve, dans la thèse que nous avons souvent citée. Depuis ce dernier travail, il ne s'est publié, à notre connaissance, qu'un seul fait , savoir celui de M. Sédilhi[Monit. deshôp., 1854, p. 199).
Le prolongement chronique existe quelquefois au moment de la naissance, mais le plus souvent il ne se montre qu'au boni de quelques années. Il est vrai que l'apparition de l'organe au dehors a pu être précédée soit d'une augmentation de volume, soit de quelque trouble ou lésion qui a plus tard ameué le prolapsus; on peut dès lors supposer que chez la plupart des sujets le vice de conformation est congénital. On a rapporté cependant quelques observations dans lesquelles le prolongement s'est montré si tard qu'il est permis de croire qu'aucun trouble n'avait existé du côté de la langue, soit au monipnt de la naissance, soit pendant l'enfance. De ce nombre sont, en particulier, les observations de ^Delpech (Gflzei/e des Iiôp., 1831, p. 352) et de Freteau [Journal gén. de inéd., t. LVii); mais, comme les auteurs de ces observations ne donnent pas de longs détails sur le début et l'ancienneté delà difformité, on peut croire qu'ils ne se sont pas préoccupés de cette question, et se demander si les malades, qui avaient l'une 25 et l'autre 24 ans, ne portaient pas depuis leur enfance sinon la procidence elle-même, au moins une augmentation de volume qui y prédisposait.
Éliologie. — Tout est obscur dans l'étiologie de cette singulière affection. Nous ne lui connaissons aucune cause occasionnelle; car il est bien entendu que nous laissons de côté les cas de procidence momentanée, due à la glussite mercurielle.
Nous ne connaissons pas mieux les causes prédisposantes: faut-il admettre que le prolapsus est toujours consécutif à une hypeitrophie qui, tôt ou tard, ne permet plus à la langue d'être contenue dans la bouche? Quelques faits sont favorables à cette manière de voir ; mais, dans un certain nombre d'autres, on pourrait croire qu'il n'en a pas été ainsi, et que l'hypertrophie ou l'augmentation de volume a été la conséquence du prolapsus. Celuici aurait-il donc été produit par une contracture des fibres musculaires qui attirent la langue en avant,
ou par une paralysie de celles qui l'attirent en arrière et la retiennent dans la bouche? Ne faut-il pas invoquer aussi une longueur exagérée de l'organe? Nous le répétons, les faits que nous avons lus ne permettent pas de répondre à ces questions, et nous n'en possédons nous-mêmes aucun qui puisse nous éclairer.
Symptômes. — Il y a probablement chez un certain nombre de sujets une première période pendant laquelle la langue est déjà trop grosse, mais peut cependant rester dans la bouche. Son augmentation de volume n'est pas assez grande pour empêcher l'enfant de téter, et rien ne fait soupçonner la lésion. Plus tard, lorsque l'enfant commence à parler, il ne le fait qu'imparfaitement et éprouve beaucoup de difficultés pour la prononciation des consonnes linguales.
Dans un cas de J\I. Harris [Jrch., t. xxv, p. 265"!, la procidence fut précédée de douleurs assez violentes , qu'on ne trouve pas indiquées par les autres observateurs.
Dans une seconde période, la langue sort de la bouche, et c'est habituellement à cette époque que les malades sont présentés au chirurgien. Si la procidence n'est pas encore bien ancienne , on peut constater alors les phénomènes suivants : la pointe et une portion du corps de la langue sont à l'extérieur, et forment au devant de la bouche une masse tantôt arrondie, tantôt aplatie, qui vient tomber verticalement au devant du menton; si l'on veut la faire rentrer dans la bouche , on n'y réussit pas toujours, et si l'on y parvient, la langue ne tarde pas à ressortir. Le diamètre transversal égale et quelquefois dépasse celui de l'ouverture de la bouche. La surface de la tumeur est tantôt rosée et grisâtre , tantôt rouge à cause de la disparition de l'épithélium , quelquefois recouverte d'une croûte par le dessèchement des mucosités au contact de l'air. Souvent on reconnaît que toutes les papilles de la face supérieure sont notablement hypertrophiées. Le malade se fait entendre difficilement, et laisse échapper une partie de sa salive. On est obligé , pour le nourrir, de ne lui donner que des aliments liquides ou en bouillie. S'il veut prendre des aliments solides, il les porte avec ses doigts au fond de la bouche. Avec cette difformité si bizarre et si repoussante, il n'éprouve aucune souffrance, est sans fièvre, et parait d'ailleurs d'une bonne santé.
L'écoulement continuel de la salive est noté dans plusieurs observations.
Lorsque la procidence dure depuis plusieurs années, elle entraine d'autres difformités. Les dents incisives inférieures , incessamment repousSées
^HOLOiNGEMENT CHRONIOUE.
en avant, sont ébranlées , à moins qu'un dépôt abondant détartre ne soit venu, comme dans l'observaiion de M. Sédillot , les consolider. Le bord libre de la mâchoire est arrèlé dans son développement; repoussé en même temps en avant , il tend à devenir horizontal , si bien que ce bord et les dents incisives représentent une gouttière sur laquelle repose la langue , et qu'après l'ablation de celle-ci, les deux arcades dentaires ne se rencontrent plus.
Les grosses molaires supérieures et inférieures, ne pouvant pas se meltre en contact, sortent de leurs alvéoles plus qu'à l'état normal, d'où une apparence d'allongement, et d'oîi surtout un nouvel obstacle au rapprochement des mâchoires lorsque l'obstacle lingual a disparu. La lèvre inférieure, de plus en plus repoussée en avant, s'est renversée, eu même temps qu'elle a augmenté de volume par sa participation à la phlegmasie dont la langue est habituellement le siège. Les gencives sont quelquefois rouges et saignantes. Dans certains cas , l'augmentaiion de volume est devenue telle, que la langue est déchirée et ulcérée profondément par les dents qui lui correspondent, et particulièrement par celles de la mâchoire inférieure ; de là un certain degré de glossite de voisinage qui peut contribuer pour sa part à la formation de la tumeur et à la procidencc. Enfin, eutrainée de plus en plus en avant par son poids, qui devient de plus en plus considérable , et peut-êire aussi par une contracture des fibres postérieures des génioglosses, la langue amène avec elle l'os hyoïde et le larynx , qui se trouvent dans une situation plus élevée qu'à l'état naturel; les amygdales et les piliers du voile du palais sont également entraînés en avant.
Pronostic. — Ce vice de conformation ne paraît pas avoir souvent causé la mort ; cependant, s'il était abandonné indéfiniment à lui-même, les malades finiraient sans doute par mourir soit d'une suffocation cousécutive à l'augmentation de volume de la base de la langue , soit d'une insuffisance de l'alimentation, et c'est probablement parce que les patients ont reçu à temps le secours dont ils avaient besoin , que leur vie a pu être conservée. S'il faut eu croire la plupart des observateurs, après l'ablation de la portion procidente, les opérés ont pu parler et recouvrer toutes les fonctions de la bouche. Ont-ils tous retrouvé une conformation régulière de la face? iN'est-il pas arrivé à quelques-uns de ceux qui avaient une déviation ou un arrêt de développement des bords alvéolaires de conserver une partie de ces difformités, et de ne pouvoir plus
rapprocher entièrement les mâchoires. Sur ces points divers , les faits publiés laissent tous à désirer.
Traitement. — On a essayé, sur de très-jeunes enfants qui n'avaient leur prolapsus que depuis peu de temps, de replacer la langue dans la bouche et de l'y niainlenir en tenant les mâchoires rapprochées et la bouche fermée au moyen d'une fronde. Lassus rapporte un cas remarquable de guérison obtenue de cette manière {loe. cit.). C'est un mode de traitement qu'on peut essayer pour les cas récents, mais sur l'efficacité duquel il ne faut pas compter pour les cas anciens ; car il ne peut rien contre l'hypertrophie concomitante, et comment d'ailleurs condamner aussi longtemps qu'il le faudrait les malades et surtout les enfants à l'immobilité permanente des mâchoires?
On a essayé aussi la compression de la partie exubérante avec une bande convenablement appliquée; mais, quoique Delpech ait cru devoir employer ce moyen, et paraisse en avoir obtenu un bon résultat (voy. thèse de M. Maisonneuve, p. 55), nous ne croyons guère à son efficacité. D'une part, n'est-il pas très-difficile de placer et de maintenir un bandage sur la langue pendante au-dehors? et d'autre part, comment comprimer assez fort pour obtenir une diminution suffisante du volume de l'organe? Ce mode de traitement n'est guère à tenter que sur les malades pusillanimes ou sur les enfants dont les parents refuseraient une opération?
Dans quelques-unes des observations , on a eu recours à la ligature progressive; mais ce mode opératoire est trop douloureux, trop lent, et expose trop aux accidents septicémiques, pour qu'où doive eu conseiller l'emploi.
Dans la plupart des observations, on a traité le malade par l'excision de la portion proéminente. Tantôt on fait cette excision transversalement en tendant la partie antérieure de la langue avec une double érigne, puis liant les artères ou cautérisant avec le fer rouge, lorsqu'il y avait une hémorrhagie; tantôt on a fait l'ablation après avoir circonscrit une portion de la langue par deux incisions obliques réunies à angle sur la ligne médiane et écartées en avant, de telle manière qu'après l'opération les deux bords de la plaie représentaient les deux branches d'un V, et qu'il suffisait de les maintenir eu contact à l'aide de quelques points de suture pour arrêter l'hémoi'rhagie , ainsi qu'on le fait dans l'opération du bec-de-lièvre. Cette méthode est certainement préférable à la ligature. Mais, si aujourd'hui un cas de ce genre se présentait, il vaudi'ait mieux faire l'ablaiioude la langue
MALADIES DU PLANCHER DE LA BOUCHE
avec l'écraseur linéaire qu'avec l'instrument tranchant, afin de se mettre plus .sùienient à l'abri des héinorrhagies. On pouirait à la rigueur placer la chaîne de l'écraseur aulour de la langue, à peu près au niveau des incisives supérieures, et serrer peu à peu, de manière à compléter l'ablalion dans l'espace de vingt-cinq à trente minutes; mais l'opération serait plus expéditiveet probablement moins douloureuse, si l'on se servait de deux écraseurs, l'un pour le côté droit, l'autre pour le côté gauche, en les engageant tous deux au moyen d'un fi! conduit dans l'épaisseur et sur la ligue médiane de la langue avec une aiguille à manche, et en les faisant marcher lous deux en même temps.
S'il n'y a pas de déformalioa concomitante de la mâchoire inférieure, ou n'a pas d'autre indication à remplir après l'opération , qu'à faii'e gargariser le malade avec de l'eau de guimauve, et attendre la cicatrisation , qui a lieu assez vite. Il paraît résulter des faits publiés, que les malades ont pu, après la guérison , et avec ce qui leur restait de la langue, mâcher, avaler et parler assez facilement. Mais, si la mâchoire inférieure ne pouvait pas après l'ablation se rapprocher suf-
fisamment de la supérieure, que devrait-on faire? On aurait à se préoccuper d'abord des grosses molaires, et à voir si ce n'est pas la rencontre prématurée des inférieures devenues trop longues et des supérieures qui s'oppose au rapprochement. S'il en élait ainsi, l'arrachement de ces molaires inférieures serait nécessaire pour corriger la difformité. Si, au contraire, le défaut de rapprochement élait dû au renversement des dents et du boi'd alvéolaire, il n'y aurait pas d'opération nouvelle à faire, et l'on devrait se contenter d'appliquer sur le menton un appareil compressif, disposé avec des compresses et des bandes, de façon à refouler de bas en haut et d'avant eu arrière le bord de la mâchoire. Il est probable qu'avec le temps, les dents ainsi refoulées reprendraient leur situation normale. Si la lèvre resiait renversée, on devrait d'abord attendre cinq ou six mois ; si, au bout de ce temps, elle ne s'étaii pas relevée, et surtout si ce renversement était accompagné d'une hypertrophie, la difformité qui en résulterait devrait être traiiée par l'excision d'une bandelette transversale de la muqueuse.