‹ Compendium de chirurgie pratique; ou, Traité complet des maladies chirurgicales et des opérations que ces maladies réclamentChapitre 145 sur 177 · TUMEURS DIVERSES · texte numérisé non relu

TUMEURS DIVERSES

On a bien cité quelques exemples de lipomes développés dans l'épaisseur de la langue, au voisi-

MALADIES DU PLANCHER DE LA BOUCHE

nage du plancher de la bouche ; mais nous ne connaissons pas d'exemple de tumeur de ce genre née et développée exclusivement dans cette dernière région. Ou y a rencontré plus souvent, quoique assez rarement encore , des tumeurs adénoïdes et des tumeurs sanguines veineuses.

Art. P''. — Tumeurs adénoïdes.

L'un de nous a eu l'occasion de voir récemment un jeune homme qui portait au côté gauche du plancher de la bouche une petite tumeur rosée, indolente, transparente en un point, et gênant sensiblement l'exercice de la parole. Il crut à l'existence d'un kyste , et essaya le traitement indiqué plus haut par l'excision et la cautérisation. Mais, après avoir saisi avec le lénaculum et enlevé la partie la plus élevée de la tumeur, le chirurgien reconnut qu'il n'avait ouvert qu'un kyste assez petit, et que la portion la plus considérable de la tumeur était constituée par une substance jaunâtre, granuleuse, tout à fait semblable à du tissu glandulaire, et qui lui parut être formée par une portion hypertrophiée de la glandesublinguale. Comme une partie de la tumeur restait, le chirurgien la saisit avec une pince, la disséqua de tous côtés, et finit par l'enlever après une manœuvre assez laborieuse. A l'œil nu et au microscope, la tumeur offrit les caractères d'une hypertrophie glandulaire ou adénoïde.

Art. il

Tumeurs érectiles.

Les tumeurs érectiles du plancher de la bouche sont tellement rares qu'elles ont été à peine indiquées, et n'ont pas fait l'objet de travaux originaux jusqu'à ces derniers temps. M. Bauchet en a fait connaître un cas intéressant à la Société anatomique, en 1854, et tout récemment M. le D'' Dolbeau , ayant eu l'occasion d'en observer coup sur coup quatre exemples dans lesquels il y avait un kyste en même temps qu'une production érectile, en a fait l'objet d'une intéressante publication, sous le titre de Mémoire sur la grenouillette sanguine (Paris, 1857).

A la rigueur, la production érectile pourrait offrir ici, comme partout ailleurs, le caractère artériel ou le caractère veineux ; mais les tumeurs veineuses ont été jusqu'ici les seules observées. A la rigueur aussi, le tissu érectile veineux peut présenter, dans cette région , la même structure que dans les autres , c'est-à-dire être composé de lacis à mailles plus ou moins étroites, paraissant formées par les veines elles-mêmes dilatées , et dans lesquelles circule le sang veineux , sans mélange de

lacunes ou de cavités plus grandes qu'une forte tête d'épingle, ou tout au plus d'une lentille. C'est ainsi que les choses se présentaient sur le malade dont a parlé M. Bauchet. Dans l'un des faits observés par M. Dolbeau, une ou deux des lacunes dans lesquelles circulait le sang étaient assez spacieuses pour loger une noisette ou une noix, de telle sorte que la tumeur était formée tout à la fois par du tissu érectile occupant le ventre antérieur du digastrique, et par un kyste commjiniquant avec ce dernier et contenant du sang. Dans un autre, il y avait, autour d'un kyste qui renfermait de la sérosité rosée et un corps fibrineux , beaucoup de veines dilatées ; mais ou n'a pu trouver de communication entre la poche et les lacis veineux. M. Dolbeau pense avec raison que cette communication n'existait plus , et que la tumeur kystique était due à l'augmentation incessante d'une veine ou d'une portion de veine oblitérée partiellement, qui avait cessé, par suite de cette oblitération, d'entrer dans la composition de la tumeur veineuse. Ici donc un kyste se serait produit dans la tumeur érectile du plancher de la bouche de la même façon qu'eu en a vu se produire autour de l'anus, à la paupière, et dans d'autres régions préalablement occupées par une tumeur vasculaire. C'est d'ailleurs la présence de cette collection liquide, comparable à la grenouillette kystique, qui explique la dénominaliou de grenouillette sanguine employée par M. Dolbeau.

Symptômes, diagnostic. — Il résulte des notions qui précèdent que deux catégories de symptômes, correspondant chacune à chacune des variétés de tumeur, devront être observées.

Si l'on a sons les yeux une tumeur érectile veineuse habituelle, sans mélange de kyste, cette tumeur sera molle, dépressible, de couleur bleuâtre, plus foncée pendant les efforts qu'aux autres moments, et gênera d'autant plus les fonctions de la langue qu'elle sera plus volumineuse. Le diagnostic, en pareil cas , n'offrirait de difficulté que si, en raison de la rareté de cette maladie et de la fréquence bien plus grande des kystes, on admettait, après un examen trop superficiel, l'existence de cette dernière affection.

Si l'on a affaire à un kyste au voisinage d'une tumeur érectile et en communication avec elle, les symptômes de la première de ces lésions peuvent masquer ceux de la seconde. On peut avoir, par exemple, une tumeur arrondie, molle, fluctuante, placée sous la langue , la gênant dans ses mouvements , présentant , en un mot , tous les caractères de la grenouillette vulgaire , et cette tumeur laissant au-dessous d'elle et plus profou-

TUMEURS ERECTILES.

dément le lacis érectile, on n'a pas du tout les caractères de ce dernier. C'est ainsi que les choses s'étaient passées dans la première observation de M. Dolbeau. La nature de la maladie ne fut reconnue ou soupçonnée qu'après une ponction faite eu vue de traiter la tumeur comme une grenouillelte ordinaire. Il n'était sorti que du sang, et en assez grande quantité. Le malade succomba bientôt après à une infection purulente. Le diagnostic, dans les cas de ce genre, est extrêmement difficile. Ou pourrait être mis sur la voie par la coïncidence d'autres tumeurs ërectiles à la face , sur le tronc ou sur les membres. Mais il n'y a pas de caractères distiuctifs à l'aide desquels on puisse reconnaître qu'il s'agit plutôt d'un kyste sanguin que d'un kyste jnuqueux, semblable à la grenouillette.

Le diagnostic serait encore plus impossible, si le kyste sauguiu avait cessé d'être en communication avec le tissu érectile au milieu duquel il aurait pris naissance; il n'aurait pas du reste, en ce cas, la même utilité que dans les précédents.

Pronostic. — La tumeur érectile ordinaire ne serait grave que si elle arrivait à des proportions considérables, dont il n'a été publié jusqu'ici aucun exemple.

La tumeur érectile avec kyste communicant est une maladie sérieuse, parce que la poche, augmentant incessamment, devient trop gênante pour être abandonnée à elle-même , et parce que , d'autre part , l'opération qu'il est nécessaire de pratiquer peut être suivie d'une inflammation suppurative grave. Nous venons de dire en effet que, daus le cas cité par M. Dolbeau, la simple ponction a été suivie d'une infection purulente. On peut espérer du reste qu'il n'en serait pas ainsi dans tous les cas.

Trailement. — 1° Pour la tumeur érectile ordinaii'e , il n'y a rien à faire , si elle reste dans des limites assez étroites pour ne pas trop gêner. Si la tumeur devenait trop considérable , on ferait bien d'essayer une injection de perchlorure de fer à 15 ou 16°, avec la seringue de Pravaz , et à la dose de 10 à 15 gouttes. Si ce moyen n'avait pas réussi, et que l'indication fût urgeute, il faudrait tenter l'incision suivie de cautérisation , comme nous allons l'indiquer. 2" Pour la tumeur érectile avec kyste communiquant , il vaut mieux encore ne rien faire, lorsqu'il n'y a pas de troubles fonctionnels. S'il en était survenu , l'excision suivie de cautérisation avec l'azotate d'argent serait le meilleur mode opératoire; elle exposerait, il est vrai, à une hémorrhagie , comme cela eut lieu dans l'observation de M. lîauchet, qui, il est

vrai, avait affaire à une tumeur érectile ordinaire, et non à un kyste. On pourrait alors, comme l'a fait ce chirurgien, conduire sur la surface saignante un pinceau trempé dans l'eau de Rabel ; nous donnerions la préférence au pinceau imbibé de perchlorure de fer, dont on maintiendrait l'application pendant quelques minutes, afin d'ajouter la compression à l'action hémostatique de cet agent. Pendant les jours suivants, on devrait s'efforcer d'entretenir l'inflammation suppurative, soit en cautérisant de nouveau, soit en maintenant dans la cavité une mèche de charpie qu'on renouvellerait tous les jours.

S'il s'agissait d'un kyste ayant perdu toute communication avec le tissu érectile, le traitement serait le même que celui de la grenouillette vulgaire : injection vineuse ou excision suivie de cautérisation.

Art. III. — Kystes congénitaux (^grenouillette congénitale).

Nous voulons indiquer ici à part une variété de kyste sublingual , qui, à la rigueur, eiit pu se trouver comprise dans la description géûéraia de la grenouillette , mais qui cependant doit en être distinguée non-seulement à cause de ses caractères cliniques, mais aussi à cause de son analogie avec les kystes congénitaux sus-hyoïdiens, que nous décrirons parmi les maladies du cou.

Sans doute ceux que nous venons d'indiquer, et qui se développent au milieu des tumeurs érectiles, peuvent à la rigueur être congénitaux ; mais nous les laissons de côté , puisqu'à cause de leurs relations avec le tissu érectile, ils ont dû être indiqués à part. Nous voulons parler de kystes existant dès la naissance ou devenant apparents très-peu de temps après, et qui sont constitués par une poche épaisse, remplie d'une matière blanche , non coulante, laquelle n'est autre chose que de la graisse mélangée de débris épithéliaux et de poils.

L'un de nous, M. Denonvilliers, a eu l'occasion d'observer dernièrement un fait de ce genre, dont la relation suftira pour donner une idée de cette variété de tumeur et du traitement qui lui convient.

N (Jacob), âgé de 28 ans, né à Luxerabourg, entre à l'hôpital Saint-Louis le 2 1 décembre 1860.

Il présente sous la langue une tumeur du volume d'un œuf d'oie environ. D'après les renseignements qu'il nous donne, cette tumeur date de la naissance. Grosse d'abord comme un pois, elle a augmenté peu à peu jusqu'à acquérir, il y a deux ans, le volume d'une petite pomme. A partir de

MALADIES DE LA VOUTE PALATINE

cette époque , elle a pris uu accroissement plus | rapide.

Actuellement , quand le malade ouvre la bouche, on voit que toute la cavité est occupée par la tumeur; la langue est fortement repoussée en arrière, et on ne peut l'apercevoir; mais, avec le doigt, on sent la pointe au niveau du voile du palais.

L'enveloppe n'est pas transparente comme dans les grenouillettes ordinaires ; elle est opaque et paraît avoir une épaisseur assez considérable. On voit distinctement l'orilice des deux conduits de Warlhon, écartés l'un de l'autre d'environ 2 centimètres. La région sus-hyoïdienne est fortement proéminente.

Jusqu'à il y a deux ans, le malade n'a éprouvé aucune douleur ; il parlait et avalait bien. Depuis cette époque, la parole et la déglutition ont été de plus en plus difficiles, et c'est pour cette raison qu'il s'est décidé à entrer à l'hôpital. Le 23 décembre, M. Denouvilliers fait une ponction à la partie antérieure de la tumeur. Il

ne sort rien parla canule du trois-quarts. Celle-ci étant retirée , on s'aperçoit que son extrémité est bouchée par de la matière caséeuse. M. Denouvilliers incise alors largement la poche, et en extrait, en pressant sur les parties latérales, 100 grammes d'une matière caséeuse, d'un blanc jaunâtre, analogue au sébum, qui sort sous forme de larges rubans.

Cette matière contenait quelques poils.

Des lavages à l'eau, plusieurs fois répétés chaque jour, puis ensuite des injections vineuses, ont été mis en usage.

Le 17 février 1861, c'est-à-dire près de deux mois après , la poche ne s'était pas remplie , et la langue avait repris sa position normale.

Nous lisons dans la thèse récente de M. le D"" Lelièvre (Paris, 1861, u° 141), dans laquelle ce dernier fait est relaté , que M. llichet a observé un cas analogue sur un enfant de 6 ans. La tumeur fut traitée par le séton-fil ; elle était enflammée et commençait à se rétracter, lorsque le malade fut perdu de vue.

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