Nous allons expliquer maintenant l'idée d'ordre
350. On peut considérer Tordre en deux façons : d'une manière abstraite et d'une manière concrète. Considéré sous le premier rapport, Tordre désigne la raison pour laquelle Tordre existe entre les choses ; sous le second, il signifie les choses elles-mêmes en tant qu'un certain ordre règne entre elles. Dans la notion abstraite d'ordre, outre une certaine disposition entre plusieurs choses, il faut comprendre aussi Tidée dt fin. Car Tordre ne se conçoit pas sans quelque règle^ attendu que la règle est le principe de Tordre ; mais la règle dépend à son tour de la fin pour laquelle Tordre existe. L'or-
dre, tel que Tesprit le conçoit, peut donc très-bien se définir : La juste disposition de plusieurs choses relativement à une fin.
35 1 . Si nous considérons les choses elles-mêmes auxquelles la raison d'ordre s'applique, nous verrons qu'il y a autant d'ordres différents qu'il y a de choses diverses entre lesquelles l'ordre peut exister. Ainsi Tordre qui existe soit entre les différentes natures de ce monde, soit entre leurs divers éléments se nomme l'ordre physique. L*ordre logique est celui que l'entendement établit entre ses concepts. L'ordre moral concerne les actions humaines dans leurs rapports avec la fin de l'homme. Enfin, Voràrt politique est celui sur lequel est fondé le gouvernement de chaque État. Les règles suivant lesquelles un certain ordre est établi se nomment les lois de cet ordre. Ce nom de lois^ qui désigne proprement les règles de l'ordre moral ^ s'applique, dans le sens figuré, aux règles d'un ordre quelconque ; c'est pourquoi l'on dit qu'il existe, en outre des lois morales j des lois physiques, des lois logiques et des lois politiques. Nous ajoutons que la marche régulière des événements de Tordre naturel, conformément aux lois de Tordre physique^ constitue le cours de la nature.
352. Les divers or Jre^ énumérés appartiennent tous aux natures des choses créées et à leurs forces naturelles. Mais, comme Dieu peut élever les créatures à des opérations qui surpassent la nature et ses forces, il a fallu distinguer Tordre surnaturel de l'ordre naturel. Celui-ci concerne toutes les choses qui sont contenues dans les bornes de la nature, qu'il s'agisse des substances ou des forces par lesquelles les substances se développent et se perfectionnent dans les limites de leur propre genre. Quant à Tordre surnaturel^ il comprend toutes les choses qui surpassent les forces des natures créées et qui élèvent les natures elles-mêmes à une perfection au-dessus de leur genre. Ainsi Tordre surnaturel diffère de l'ordre naturel en deux points principaux : i^ suivant lasubs^ tance^ parce que ni Tordre naturel n'est constitué par Tordre surnaturel, ni celui-ci par celui-là ; 2^ suivant la vertu et Pefficaciti^ car ni une force infinie ne peut appartenir à Tordre naturel, ni une force finie convenir à Tordre surnaturel.
DE l'ordre et DBS LOIS DE LA NATURE gS
ARTICLE SECOND
Existence de Vordre naturel et possibilité de Vordre
surnaturel
(Tom. II, pag. 525-532)
353. A l'exception des Sceptiques pour qui rien n'est certain, aucun homme, s'il n'est imbu des rêveries de Manès, ne méconnaît l'existence de l'ordre naturel. Les Manichéens, s'imaginant que le monde est Toeuvre d'un double principe, l'un bon et Tautre mauvais^ supposent qu'il y a dans son sein une lutte naturelle et incessante entre le bien et le mal qui en trouble totalement l'ordre.
354. Mais, pour ce qui regarde l'ordre surnaturel, un grand nombre de philosophes le nient ouvertement ou n'en conservent que le nom. D'abord, les Panthéistes en suppriment même Tidée. Car, s'il n'existe qu'une nature incréée dont toutes les choses qui arrivent sont autant de phénomènes, il ne peut rien exister de surnaturel^ on ne peut même rien concevoir de tel. Les Déistes suppriment également le surnaturel ; car ils soutiennent que Dieu n'exercé aucune action sur le monde, ou du moins que son action n'y produit rien qui ne soit conforme aux forces de la nature. Enfin les Matérialistes le détruisent aussi ; puisque, d'après eux, tout ce qui arrive dans le monde est l'effet du seul concours des atomes ou de l'évolution lente et successive des forces inhérentes à la matière.
355. Les Fatalistes anéantissent le surnaturel par leur sys* tème, lors même qu'ils l'admettent en parole. Car, si les créatures sont le terme nécessaire de l'action de l'Etre incréé, il en résulte qu'elles sont de même nature que lui. Les Rationalistes n'admettent aussi le surnaturel que de nom ; ils enseignent en effet que les mystères de la religion sont des vérités naturelles que l'on a cachées sous certains mythes pour les mettre à la portée du peuple. Enfin, les auteurs qui, à l'exemple de Gioberti, ne reconnaissent pas au surnaturel un caractère absolu^ le font par là même disparaître ; car, si le surnaturel est le caractère de toute substance supérieure considérée relativement à celle qui lui est inférieure, il n'y a plus de vrai surnaturel. Il est de fait que Gioberti^ reproduisant
g6 COSMOLOGIE
Terreur des Déistes et des Naturalistes, répète après eux que la croyance au surnaturel vient de V ignorance des causes, et que la sphère de cet ordre se rétrécit à mesure que la sphère de nos connaissances vient à s^agrandir.
356. Il existe un ordre naturel entre les choses de Vuni^ vers. Remarquons tout d'abord que cette question doit être résolue a priori^ plutôt que par des arguments a posteriori. Car il n^estpas toujours facile de prouver que ce qui paraît être un ;mal n^en est pas un dans la réalité, et quant aux maux produits par Tabus de la liberté humaine, que la sagesse de Dieu peut toujours les faire servir à la perfection du monde.
357. Si nous sommes en présence de Déistes^ nous construirons ainsi notre argument : Dieu a dû créer le monde et a su certainement le créer de manière qu'il répondît parfaitement à la fin qu'il lui assignait. Mais le monde ne pourrait atteindre cette fin s'il n'y régnait de Tordre ; car l'ordre consiste dans la juste disposition des parties relativement à une fin. Donc, si Dieu est l'auteur des choses, il existe de Tordre dans le monde. L'argumentation sera un peu différente si elle s'adresse à des Athées : Vous admettez, leur dirons-nous, que les choses qui sont dans le monde composent un système unique. Mais plusieurs choses diverses entre elles ne produiraient jamais un système unique si elles ne concouraient toutes ensemble à une même fin ; ou, en d'autres termes, s'il ne régnait un certain ordre entre elles. Donc il existe un certain ordre dans le monde.
358. Outre Tordre général^ il existe dans le monde plu^ sieurs ordres particuliers qui lui sont subordonnés. Car il en est de Tordre général comme de Tordre politique, quiré« suite de Tunion et de la subordination de plusieurs familles au chef de TÉtat. Écoutons saint Thomas: Dans une famille, tous les membres gardent un certain ordre entre eux, à raison de leur subordination à celui qui en est le le chef. Ce chef de famille a des relations avec d'autres chefs de la même ville et tous ensemble avec le premier magistrat de le cité. Enfin les premiers magistrats de toutes les cités de la République sont subordonnés au chef suprême de TÉtat.
359. Rien ne s^oppose à ce que V ordre naturel ne soit joint dans le monde à V ordre surnaturel. C^est aux théologiens et non aux philosophes qu'il appartient de prouver ex professo