DE L^ORDRB ET DES LOIS DB LA NATURE
Texistence de Tordre surnaturel, si Dieu en a établi quelqu^un dans le monde. Mais le philosophe doit examiner s'il n'y a pas incompatibilité entre Tordre naturel et Tordre surnaturel (i). Or la possibilité d'un ordre surnaturel ne répugne ni du côté de Dieu^ ni du côté des créatures^ ni du côté de Vordre créé par Dieu. Çt d'abord, il ne répugne pas du côté de Dieu ; car, ainsi que nous le prouverons plus loin, la' sagesse et la puissance de Dieu n'ont pas été épuisées par la création de la nature, partant il a pu accorder aux créatures une perfection supérieure à celle que leur nature réclame et les rendre ainsi capables d'exercer des opérations au-dessus de leurs forces naturelles. Il ne répugne pas davantage du côté des créatures ; celles-ci, en effets comme nous l'avons prouvé dans la Dfynamilogie^ ont reçu de Dieu une puissance obédientielle qui leur permet de recevoir ou de faire ce qui surpasse les forces qu'ils doivent à la nature (2). Nous ajoutons que Tordre surnaturel ne répugne pas non plus du côté de Vordre créé ; Tordre surnaturel répugnerait à Tordre créé s'il le détruisait, s'il le troublait profondément, s'il se mêlait à lui de manière à l'absorber ; or c'est le contraire qui a lieu : car, loin de détruire Tordre naturel, il le fortifie et le consolide ; loin de le troubler^ il le perfectionne ; loin de Tabsorber, il lui conserve son caractère propre et distinct.
ARTICLE TROISIÈME
De la nature des lois physiques
(Tom. II, pag. 5 3a- 542)
360. Comme les lois qui régissent le monde doivent correspondre aux natures des choses', avant d'examiner la nature des lois, nous examinerons d'abord ce que sont les natures des choses elles-mêmes.
36 1. D'après les Cartésiens, les natures créées seraient
(i) Si l'incompatibilité de ces deux ordres n'est pas démontrée, tout homme de bon sens devra examiner la question de fait^ et si Vexistencê d'un ordre surnaturel s'appuie sur des preuves certaines, il ne lui reste plus qu'à s'enquérir avec soin des obligations qui peuvent résulter pour lui de Texistence de cet ordre, afin d'y conformer sa conduite.
(3) Voir la Djmamilogie, S 3i et suivants.
toutes contingentes et variables^ vu que les essences des choses dépendent absolument, disent-ils, de la volonté libre de Dieu. Hume et Jean de Salisbury, de leur côté, mettent en doute la valeur de Yinduction^ parce qu'ils regardent aussi les essences des choses comme variables et contingentes. D'autres philosophes, par un excès contraire, tiennent que les natures de^ choses sont absolument nécessaires et immuables: ce sont les Panthéistes, pour qui tout est nécessaire ; les Fatalistes, qui soumettent Dieu même aux lois de la fatalité ; et les Matérialistes modernes, car, à leur avis, tout ce qui existe tirerait son origine de révolution naturelle et nécessaire de la matière.
363. Considérées relativement à Dieu^ les natures des choses sont contingentes ; considérées relativement à leurs causes ou principes prochains^ elles sont absolument nécessaires. En effet, considérées sous le premier rapport, on ne trouve en elles aucune nécessité ; parce que, la production des choses étant Teffet de la libre volonté de Dieu, Dieu pouvait incontestablement ne pas les produire. Au contraire, si nous rapportons les natures des choses à leurs principes prochains et immédiats, on est contraint de reconnaître en elles une nécessité absolue ; car, sMl est vrai que Dieu était très-libre en produisant les choses, il n^a pu cependant se dispenser de leur accorder les principes prochains qui les constituent.
363. Les natures des choses, considérées en elles-mêmes^ sont également nécessaires sous le rapport de leurs forces et de leur énergie^ c'est-à-dire comme principes d'opération.
' Car toute essence ou nature possède un principe d'opération qui lui est connaturel ; ainsi, toute essence est nécessairement conçue, en tant qu'elle est en acte, comme une substance c(ai manifeste sa manière propre d'opérer et qui la développe dans les limites assignées à son espèce.
364. Il nous sera facile maintenant de découvrir la nature des lois qui gouvernent le monde visible. Remarquons tout d'abord que parmi ces lois les unes sont générales et les autres particulières : ces dernières sont ainsi appelées parce qu'elles régissent les opérations des natures singulières, et celles-là doivent leur nom à ce qu^eiles relient ensemble les opérations des diverses natures et qu'elles constituent le système du monde.
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365. Le monde est gouverné par des lois soit particulières soit générales. En effet, puisqu'il y a de Tordre dans le monde, les diverses natures des choses doivent être disposées de manière à ce qu^elles contribuent chacune pour leur part à la fin générale du monde ; car Tordre c'est la disposition convenable de plusieurs choses pour atteindre la même fin. Or, les diverses natures des choses ne pourraient concourir à la fin unique du monde, si elles n^exerçaient leurs opérations diaprés certaines lois qui leur sont communes. Mais la fin générale du monde ne s'obtient que par le concours des fins propres des choses singulières dont le monde se compose^ et par conséquent au moyen des lois particulières qui les régissent Si donc Tordre existe dans le monde, il faut tenir pour indubitable que le monde est soumis soit à des lois générales soit à des lois particulières.
366. ^observation de la nature en est une autre preuve. Qui ne sait que les trois règnes de la nature, bien plus que les classes, les familles, les espèces, sont soumis à des lois particulières fixes ? Que les différents organes, dans chaque genre, sont formés d'éléments semblables, ont les mêmes qualités et possèdent des relations pareilles avec les autres corps ? Que la génération des corps vivants, leur naissance, leur mort, ont lieu constamment de la même manière ?
367. Uopinion commune du genre humain confirme les deux preuves précédentes. Cest parce que les hommes sont convaincus de Texistence des lois physiques qu'ils pourvoient â leurs intérêts^ qu'ils délibèrent sur ce qu'ils feront et règlent leur conduite à venir. L'invention des sciences et des arts vient également de cette persuasion. Par où Ton peut juger que Texistence des lois naturelles est très-conforme â la sagesse et à la bonté de Dieu. •
368. Mais ces lois sont-elles nécessaires ou contingentes ? Les Panthéistes soutiennent avec Spinoza que toutes les lois du monde physiques sont nécessaires ; car, suivant ces philosophesy toute chose est une émanation ou une manifestation nécessaire de Dieu ou de Tldée. Les Fatalistes sont du même avis ; Dieu en créant le monde n'a pu Tassujettir à d'autres lois qu'à celles qu'il lui a données. Les Déistes partagent le même sentiment, puisqu'ils s'imaginent que Dieu^ après avoir créé le monde. Ta abandonné à lui-même, ou du
lÔO COSMOLOGIE
moins ne le gouverne que par des lois générales. Les Matérialistes modernes ne pensent pas autrement ; car^ si la matière est nécessaire, les lois qui la régissent ne sont pas d^une autre nature. Au contraire, les Atomistes prétendent que les lois du monde sont fortuites et contingentes, comme les combinaisons que le hasard a formées. La même doctrine est adoptée par tous ceux qui nient, à l'exemple de Locke et de Descartes, que les essences des choses soient nécessaires et immuables.
369. Les lois de la nature^ considérées relativement à Dieu, sont contingentes ; elles sont nécessaires si on les con^ sidère relativement aux choses elles-mêmes. En effet, considérées sous le premier rapport, elles sont contingentes ; car, de même que Dieu a créé très-librement les natures des choses, de même a-t-il établi très-librement les lois suivant lesquelles chacune exerce son action sur les autres, ainsi que les lois générales qui constituent le système unique du monde. Les lois de la nature, considérées par rapport à Dieu, sont telles par conséquent qu'elles auraient pu exister tout autrement qu'elles n'existent ; on doit donc les tenir pour contins gentes. Mais, si nous les considérons par rapport aux choses elles-mêmes, nous de vons les tenir pour immuables et nécessaires. Et de fait, comme les lois de la nature sont les modes constants et uniformes suivant lesquels opèrent les choses naturelles, ces lois doivent être conformes aux opérations de ces choses. Or les opérations des choses naturelles sont nécessaires, parce que les natures des choses, qui constituent leur principe et leur sujet, sont elles-mêmes, comme on Ta vu, nécessaires et partant déterminées (i). Cette solution évite les écueils opposés du destin et du hasard. Car, d'un c&té, elle fait dépendre de la volonté de Dieu toutes les lois de la nature, contrairement à la doctrine fataliste qui sou* met Dieu même au destin ; et, de l'autre, elle enseigne que la raison des lois naturelles réside dans les choses mêmes, ce que les partisans du hasard ne veulent pas reconnaître.