DE LA PERFECTION DU MONDE
5oo. Les opinions des philosophes sur la perfection du monde peuvent se ramener à trois : les uns prétendent qu^il est imparfait^ d^autres soutiennent quMl est h plus parfait possible^ enfin la plupart reconnaissent que le monde est parfait en son genre sans être pour cela le meilleur possible.
5oi. Nous renvoyons à la Théodicée pour la réfutation de la première opinion ; elle compte au nombre de ses défenseurs les Athées qui nient Texistence de Dieu et les Manichéens qui admettent deux principes du monde l'un bon et l'autre mauvais. En conséquence, prenant ici la perfection relative du monde comme un fait démontré, nous examinerons si le monde, comme le soutiennent les partisans de la seconde opinion^ est le plus parfait possible. '
ARTICLE PREMIER
Histoire abrégée de l'optimisme
(Tom. II, pag. 623-627]
5o9. Parmi les philosophes anciens favorables à VoptimismS'^ on trouve d^abord Platon et les Académiciens, ensuite les Stoïciens et Piotin Je coryphée des Néoplatoniciens; dans le moyen âge, nous rencontrons Abélard et Wiclef ; Malebraache adopte plus tard la même opinion.
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503. Néanmoins Leibnitz en est géniraletnent regardé comme l'auteur ; il enseigne que le meilleur des mondes possibles c'est celui qui est le plus parfait ; et, comme il pense que la perfection du monde consiste dans la manifestation des perfections divines, il soutient que le meilleur des mondes possibles est celui qui manifeste les perfections infinies autant que le permet la nature des choses créées.
504. Pressé par les objections de ses adversaires, Leibnitz finit par rattacher sa théorie de l'optimisme à la théorie dupro^ grès continu^ quoiqu'il ne le fasse pas sans une certaine hésitation.
505. Bien qu'elle eût été solidement réfutée par Bayle et par Clarke, la théorie de Leibnitz rencontra de nombreux partisans non-seulement dans son école, mais encore au dehors. De nos jours cette théorie.a été ressuscitée par Bouillier et par quelques autres philosophes français sous une forme nouvelle. D'après eux, l'optimisme est un système erroné, si l'on prétend que le monde actuel est le meilleur des mondes possibles par son entité; il est vrai, au contraire, sijl'on fait reposer sa perfection sur le progrès continu et indéfini.
ARTICLE SECOND
Réfutatioû de Voptimisme
(Tom. II, pag. 627-639)
506. Nous ne discuterons ici que les opinions de ceux d'entre les partisans de l'optimisme qui distinguent Dieu du monde; quant aux opinions des philosophes qui le dérivent du panthéisme, elles crouleront d'elles-mêmes lorsque nous aurons réfuté dans la Théologie naturelle le système qui leur sert de fondement.
507. Voptimisme répugne en soi et conduit à des consé'quences funestes. D'abord il répugne en soi; en effet, i* de Taveu même de Leibnitz, le nombre des mondes possibles est infini ; mais un nombre ou une série infinie ou indéfinie de mondes possibles est inépuisable; par conséquent Dieu n'a pu créer le meilleur des mondes possibles.
508. 2'' Ceux qui soutiennent que le monde actuel est le meilleur possible, entendent par là le monde le meilleur dans
IÎ2 Cosmologie
tous les genres de perfection, ou seulement le monde le mdlleur sous certain rapport ; dans le premier cas, ils professent une espèce de dualisme, puisqu'ils admettent Texistence de deux infinis ; dans le second, ils sont contraints d'accorder deux points qui détruisent Toptimisme': car, ce monde étant fini, un autre peut le surpasser en perfection ; d'autre part, comme Dieu peut tout ce qui est possible, il pourrait créer un monde plus parfait que le monde actuel ; supposition qui détruit Toptimisme.
509. 3^ La fin que Dieu s'est proposée en créant le monde a été de communiquer au dehors sa bonté et sa perfection ; si donc le monde créé était le plus parfait possible, il devrait manifester la bonté de Dieu de la manière la plus parfaite. Or ce conséquent est absurde ; car, un monde créé quelconque étant toujours fini, il ne peut manifester la bonté divine d'une manière tellement parfaite qu'elle ne puisse l'être davantage. Il esit donc absurde que ce monde, ou tout autre monde possible, soit le meilleur des mondes.
5 10. On n'évite pas ces difficultés en disant avec Bouillter que ce monde est le plus parfait jpossible dans ce sens seuleseulement qu'il progresse du bien au mieux à Vinfini ; car il serait toujours vrai de dire que ce monde manifeste Vêtre infini d^une manière finie ; parce que Têtre fini quel qu'il soit n'est capable que d'un progrès limité ; il en peut donc exister un grand nombre d'autres plus parfaits que lui. Par conséquent, ce monde ne peut être le meilleur des mondes possibles.
5 1 1 . D'ailleurs ce progrès continu à l'infini est une pure fiction. Car il faudrait pour cela que les natures des choses se transformassent continuellement en d'autres plus parfaites ; or il répugne que les natures ou les espèces changent et se transforment en d'autres natures. Par conséquent l'existence d'un progrès indéfini et continu dans le monde est absurde et contradictoire.
5i2. Ce n'est pas tout^ Voptitnisme conduit à de dange^ reuses conséquences. D'abord, il pose des limites à la puis'» sance divine. En effet, si le monde actuel est le meilleur des mondes possibles, Dieu n'en peut créer un autre plus parfait, sa puissance est donc épuisée, il n'est donc pas tout-puissant; car la toute-puissance de Dieu consiste à pouvoir toujours
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produire de nouvelles choses et des choses dt plus en plus parfaites.
5i3. Leibnitz répond que la puissance de Dieu ne pouvant s'étendre aux choses qui répugnent, il ne limite nullement la puissance de Dieu. Or il répugne, dit-il, qu'il puisse être fait quelque chose de meilleur que ce qui est le plus parfait possible. Otte réponse élude la difficulté sans la résoudre. Car nous nions qu'il puisse exister un monde plus parfait que tous les mondes possibles ; par Texcellente raison que la série des mondes possibles est infinie. Or cette série ne serait pas infinie, s^il s'en trouvait un plus parfait que tous les autres*
5 14. Uopinion de Leibnitz conduit à celle d^Abélard et de Wîclef affirmant que Dieu ne peut faire que ce qu'il a fait* Car le meilleur des mondes est nécessairement unique ; or, si Dieu ne peut faire d'autre monde que le meilleur, il est manifeste qu'il ne peut faire que ce qu'il a fait. Donc l'optimisme de Leibnitz limite la puissance de Dieu .
5 [5. Enoutre, l'optimisme assujettit Dieu k un fatalisme plus que stoïque^ comme dit Bayle ; car il lui impose une triple servitude •
5 16. Et d'abord, il serait contraint de créer tel monde plutôt que tel autre. Car, si Dieu a dû créer le meilleur des mondes, il n*a pu conséquemment, parmi tous les mondes possibles, choisir celui-ci ou celui-là ; il s'est trouvé contraint de créer celui qu'il a créé, c'est-à-dire le meilleur possible. Or là ou l'élection n'est pas libre, il y a nécessité. Par conséquent, dans cette hypothèse. Dieu aurait créé le monde sous l'empire de la nécessité et non par le libre choix de sa volonté propre.
517. Secondement, Dieu serait contraint de a^éer le monde. D'après Leibnitz, Dieu doit créer le meilleur des mondes pour manifester le plus possible ses perfections infinies ; or, s'il doit créer le monde le meilleur, à plus forte raison doit-il créer le monde ; car, s'il s'abstenait de créer, loin de manifester ses perfections autant qu'il est possible, il ne les manifesterait d'aucune façon.
5i8. Troisièmement, Dieu serait con/ram/ d'organiser le inonde et de le gouverner par tels moyens déterminés à l'exclusion de tout autre. Car, puisque Dieu devrait créer le meilleur des mondes possibles, il ne pourrait l'organiser et le régir par d'autres moyens que ceux qu'il a choisis.
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Si 9* Ctac donc à bon droit que Bayle^cctne les défenseurs de l'optimisme d'assujettir Dieu à une triple servitude.
5ta. j^* Objection. Leibnitz : Si dans la création Dieu avait choisi un autre monde que le meilleur possible^ il aurait agi sans raisan suffisante ; or rien n^ existe sans^raison suffisante, même dans les œuvres divines ; par conséquent, Dieu a dû a*éer le meilleur des mondes possibles.
521. Réponse : Dans sa réponse à Leibnitz, Clarcke nie que Dieu ait dû créer le monde conformément au principe de raison suffisante; la volonté de Dieu, dit-il, est elle-même la raison suffisante de cette existence. Mais ce n^est pas là répondre d'une manière exacte. Ce qui est vrai, c^est que Dieu se suffisant pleinement à lui-même, il n'est déterminé dans ses actions par aucune cause extérieure, comme serait Ventité ou la bonté du monde lui-même. Or nous disons, à l'exemple des Pères, que la raison pour laquelle Dieu a créé le monde n'est autre que sa propre bonté. Mais, si la raison pour laquelle Dieu a créé le monde réside dans sa bonté elle-même et nullement dans la perfection du monde, il s'ensuit que cetie raison ne doit pas être cherchée, comme Ta cru Leibnitz, dans la perfecdon plus ou moins grande du monde. S'il en est ainsi, on peut dire, comme l'observe saint Augustin, que la recherche de cette raison serait vaine et presque téméraire, puisqu'il s'agit d'un secret caché dans les profondeurs de la sagesse divine. Ainsi l'on ne peut douter que Dieu n'ait créé le monde pour quelque, raison très-sage, mais nous ignorons complètement quelle est cette raison.
522. 2* Objection. Dieu ne peut déroger ni à ça bonté ni à sa sagesse ; or, s'il créait un monde qui ne fût pas le meilleur possible, il dérc^erait à l'une et à l'autre ; car un moîndrebien est un certain mal, de même qu'un moindre mai est un certain bien.
523. Réponse: La raison que donne Leibnitz à l'appui de sa mineure est absurde ; car le bien et le mal étant privative^ ment opposés, il répugne absolument que le bien, comme bien, puisse être jamais un mal ; ou qu'un mal quelconque puisse jamais, comme mal, devenir un bien. Cette observation faite, nous répondons : Puisque la notion d'un monde plus parfait que tout autre répugne, nous ne dérogeons nullement à la sagesse et à la bonté de Dieu en enseignant que Dieu ne
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peut faire un monde plus parfait que tous les mondes possibles; car Dieu ne peut faire ce qui répugne. Par conséquent, ni la sagesse ni la bonté de Dieu n'exigent qu'il produise le meilleur monde possible. M^is, comme toutes les œuvres de Dieu sont parfaites, quel que soit celui de tous les mondes possibles quUl ait créé, il a dû le farre très-bon soit en luimême soit relativement à son auteur. Car, Dieu étant un ouvrier infiniment bon et sage, il a dû donner au monde qu'il a créé tout ce qui lui est nécessaire, soit pour atteindre la perfection dont sa nature est susceptible, soit pour manifester la bonté de Dieu qui est sa fin dernière.
524. S^ Objection. Malebranche : Un monde qui possède un prix infini est certainement le meilleur possible ; or ce monde possède un prix infini, puisque le Verbe fait homme l^a uni à Dieu son auteur. Donc ce monde est le meilleur possible.
525. Réponse : Malebranche adopta Toptimisme parce qu'il crut que le monde ne serait pas digne de la divine sagesse sMl n'était pas infini ; or cette raison est absolument mauvaise, car loin d'être infinies les œuvres de Dieu ad extra n'en sont pas même capables. En outre, cet auteur tient pour certain que l'Incarnation du Verbe devait nécessairement avoir lieu, non-seulement parce que le genre humain était déchu de la justice originelle en conséquence de la chute d'Adam, mais lors même qu'Adam n'eût pas péché. Or, de ces deux affirmations^ la seconde est rejetée d'un commun accord par les saints Pères et par les Scolastiques, et la première ne compte qu'un petit nombre de partisans. La plupart des Théologiens enseignent en effet que, même ^près la chute d'Adam, l'Incarnation n'éfait q\i^hypothétiquement nécessaire, c'est^-dire dans l'hypothèse où Dieu voudrait exiger une satisfaction proportionnée à l'offense.