Réponse. Les principes ou éléments auxquels aboutit
(1) Telle est la raison qui a déterminé Leibnitz et d'autres auteurs modernes à rejeter les théories qu'ils avaient soutenues jusques-là poiir revenir aui formes substantielles d'Aristote et des Scolastiques.
la chimie par l'emploi de l'analyse et de la synthèse ne sont que les corps simples dont tout corps est composé ; mais lorsqu'on examine en cosmologie quels sont les principes constitutifs des corps, il s'agit des principes qui constituent l'essence du corps simple comme celle du corps composé. C'est à la cosmologie par conséquent et non à la chimie qu'il appartient de résoudre cette question. Tout ce que peuvent exiger les partisans des sciences chimiques c'est que la théorie adoptée par la cosmologie ne soit point en contradiction avec les données et les découvertes des sciences expérimen- . taies. Or la chimie n'a découvert jusqu'ici aucun fait qui soit véritablement en contradiction avec la théorie de la matière et de la forme.
82. 2^ Objection. C'est un fait reconnu par la science que les corps composés sont formés de corps simples et non de matière et de forme.
83. Réponse y LsL question philosophique dt la composition des corps est plus générale que la question purement scientifique. Car celle-là regarde la composition des corps simples autant que la composition des corps résultant de la combinaison des corps simples entre eux. D'ailleurs, dans la formation des corps composés par les corps simples^ il y a génération d'une nouvelle substance, puisque les propriétés du corps composé sont tout autres que les propriétés des corps composants. Or ce fait ne trouve une explication satisfaisante que dans la théorie scolastique.
84. 3^ Objection. Les notions que l'on donne dans la théorie scolastique des trois principes, matière^ forme et privation^ qui concourent, d'après elle, à la formation des corps, paraissent absurdes.
85. Réponse: i^ Il ne peut rien exister dans la nature qui soit destitué de toute essence et de toute qualité ; mais on peut très-bien> au moyen de Y abstraction^ considérer ce qui dans le corps est déterminé à telle essence particulière, sans considérer ce qui lui donne cette détermination et le tire ainsi de son indifférence. Or la notion de matière première, telle que l'entendent Aristote et les Scolastiques, n'est pas autre chose. Elle ne présente donc rien d'absurde.
86. Quoique la matière séparée de la forme soit presque un pur néant, suivant l'expression de saint Augustin, puisque
par elle-même elle n^existe pas en acte hors du néant ; toutefois elle n*est pas un pur néant, car elle tient comme le milieu entre le néant pur et Vêtre en acte. On voit par là qu'il ne répugne nullement que la matière première^ qui en elle-même ne possède aucun être, soit cependant créée par Dieu et la cause matérielle qui entre dans la composition de tous les corps. On nous dit : la matière première n'est pas créée puisqu'elle n'est pas en acte. Cela prouve^ répond saint Thomas, que la matière n'est point créée sans la/orme, mais cela ne prouve nullement que la matière, qui dans le composé corporel joue le rôle de puissance, ne soit pas créée du tout ; car elle est créée avec le composé lui-même. Comment^ajoutert-on, la matière qui n'est qu^en puissance^ peutelle être la cause matérielle du composé corporel ? Il sufSt pour cela qu'elle existe concomitamment et simultanément avec la forme substantielle ; car ne donnant pas Vêtre à la forme mais le recevant d'elle, il n'est pas nécessaire que la matière possède Vêtre en soi, il lui suffit d'avoir l'aptitude requise pour le recevoir de la forme.
87. 2^ La notion que nous avons donnée de h forme ^ en disant qu'elle se tire de la matière qui la contient en puissance ^ ne répugne pas non plus. En effet, si la matière contient en puissance les formes qu'elle peut successivement recevoir, c'est que Dieu l'a constituée de telle sorte que l'action des agents extérieurs suffit pour en faire sortir des formes nouvelles. Ce qui répugnerait c'est que les formes fussent contenues en acte dans la matière ; car l'action de tirer une chose d'une autre suppose le passage de la puissance à Vacte.
3^ Enfin ce que les Scolastiques enseignent au sujet de la privation n'offre pas de plus sérieuses difficultés. En effet, si l'on nous accorde que tout nouveau corps est engendré alors qu'un sujet matériel perdant son ancienne forme sous l'influence de quelque agent naturel en prend une nouvelle^ on admettra sans difficulté que la matière ne peut recevoir la nouvelle forme avant la destruction de Y ancienne^ c'est-à-dire à moins qu'il n'y ait jpriVa/iow de l'ancienne forme.
88. 4^ Objection. S'il était vrai que Y étendue et la force de coAéff on ne peuvent provenir d'un principe unique, il s'ensuivrait que toute substance qui jouit de plusieurs propriétés se
26 CPSMOLQGIE
composerait nécessairement de plusieurs principes. Or cetti conséquence est absurde.
89. Réponse: Cette conséquence ne se déduit pas de no« tre argumentation ; car nous n'avons pas dit que toute substance qui jouit de plusieurs propriétés doit être composée de plusieurs principes, mais que la substance formée de propriétés spécifiquement différentes ne peut être le résultat d^un prin-* cipe unique, parce qu'il répugne que des propriétés spécifiquement diverses dérivent d^un seul et même principe. Ainsi V étendue tt Isl force de cohésion étant deux propriétés de natures très*diverses, il est tout naturel que le corps où elles se rencontrent soit composé d^un principe passif ou matériel d'où naît Y étendue, et d'un principe actif o\x formel d'où surgit la cohésion .
90 5« Objection. Uunité à laquelle se ramènent les parties de l'étendue^ la diversité spécifique des substances corporelles et la figure déterminée qu'elles prennent, peuvent également dériver de la réalité d'où émane l'étendue, c^està«dire de la substance des atomes.
91. Réponse: i^ Les choses qui ont des caraaères opposés ne peuvent évidemment se ramener à un principe unique : telles sont par exemple Vunité et la multiplicité^ car celle-ci se rapporte à la division des parties, tandis que celle-là concerne leur réunion. 2^ La diversité spécifique des corps ne pouvant provenir que d'un principe actif il est manifeste qu'elle ne vient pas de la matière qui par soi est un principe inerte. 3^ Comme l'étendue peut recevoir indifféremment toute espèce de figure, cette indifférence doit également se rencontrer dans le principe d'où l'étendue dérive ; par conséquent \^ figure des corps ne provient pas du même principe que leur étendue.
ARTICLE HUITIÈME
Détermination de Vessence des corps
(Tom. II, pag. 348-360)
92. Personne n'est en droit de regarder comme inutile la question que nous abordons ici sous prétexte que Yessence du cop|)8 ne se distingue pas de ses principes constitutifs.
L«e corps étant nécessairement composé de la matière et de la forme j nous pouvons conclure que Vessence du corps n'est exclusivement propre ni à la forme seule ni à la seule ma^ tière (i). Or, si Y essence âm corps résulte de Tyinion de ces deux principes, pour concevoir la nature du corps, il ne suffit pas de savoir ce que sont la matière et la forme, il faut en outre connaître ce qu^est le composé qu'elles constituent.
93. D'abord, il est faux que Vessence des corps nous soit inconnue^ comme renseigne Locke. Après avoir soutenu que Tessence des corps consiste dans la collection de tomes ses propriétés, Locke affirma que Tessence des corps nous est inconnue, par cette raison que nous n'en connaissons pas tou^ tes les propriétés. Mais d'abord Tessence d'aucune chose ne peut consister, comme nous Pavons montré (2), dans la collection de toutes ses propriétés. En second lieu, Tessence des corps ne nous est pas inconnue, ainsi que nous le prouverons ci-oaprès. Enfin cette opinion irait à la négation de toutes les sciences physiques, car il est impossible de fonder la science des choses dont on ignore Tessence et la nature.
94. L'opinion de Locke étant écartée^ nous devons examiner en quoi cette essçnce consiste. L*opinion commune des anciens philosophes fut qu'on doit appeler corps tout ce qui possède les trois dimensions. Toutefois quelques-uns met* tent une distinction entre les dimensions et l'essence.
95. Dans les temps modernes. Descartes est revenu à l'opinion des anciens qui plaçaient l'essence du corps dans 1'^* tendue. Malebranche et un grand nombre d'autres embrassé* rent la même opinion. Gassendi, à l'exemple d'Épicure, place l'essence du corps dans Vimpinétrabiliti actuelle^ ou plutôt dans la solidité.
96. Quelques auteurs modernes ne distinguent nuUenvent l'essence du corps des parties substantielles qui le composent.
97 . Mais les docteurs du moyen âge, sauf Ockam, enseignèrent, à l'exemple d'Aristote, que le corps possède natu--
(i) Dans les choses composées de matière et de forme^ dit saint Thomas, l'essence ne signifie ni la forme seule, ni la seule matière, mais un composé de matière et de forme en tant que celles-ci sont les principes de l'espèce ; I, q. XXIX, a. 2, ad 3.
(2) Ontologie^ §§ 194, 195, 196.
rellement les trois dimensions, mais que celles-<i néanmoins ne constituent pas son essence, attendu que Dieu par sa toute-puissance peut faire qu^elles en soient séparées. Cest pourquoi ils font consister Tessence du corps dans Y exigence de retendue^ ou, comme s'expriment quelques auteurs, dans retendue radicale. Leibnitz partage Topinion des Scolastiques, car il reconnaît que la nature du corps réside non dans l'étendue actuelle, mais dans Vexigence de rétendue.
96. La doctrine catholique sur le sacrement de TEucharis* tie peut nous aider à résoudre cette question. Ce n'est pas que nous lui empruntions des arguments positifs pour juger en« tre les diverses opinions, mais nous pouvons en tirer un ar» gument négatif de la plus grande valeur aux yeux des catho» liques. Car tout catholique admet sans hésitation aucune que les principes de la droite raison ne peuvent jamais contresdire les enseignements delà foi. Voici cet argument.
99. Le Concile de Trente a décrété que dans le sacrement de r Eucharistie, toute la substance du pain est convertie au corps de Jésus-Christ et que toute la substance du vin est changée en son sang(i). Le Catéchisme Romain, dont on connaît Tautorité, déclare à son tour que Jésus^Chrit ii^est point dans le sacrement de l'autel « en tant quMl est grand ou
, petit, ce qui a rapport à la quantité^ mais comme subs^ tance (2). » Or, si les trois dimensions constituaient Pessence du corps, elles ne pourraient en être séparées même par la toute-puissance de Dieu. Par conséquent, ni les trois dimen* sions du pain et du vin ne pourraient rester sans la substance dans TEucharistie/ ni la substance du pain ne pourrait être changée au corps de Jésus-Christ comme substance^ sans Fê* tre aussi sous le rapport de la quantité ou de l'étendue.
100. On ne peut supposer, comme Tout fait les Déistes, que la raison contredit sur ce point la Révélation divine. Leibnitz répond très à propos que les Cartésiens n^ont donné aucune démonstration de l'opinion de leur maître, tandis que l'opinion des Scolastiques paraît solidement démontrée.
TOI. Leibnitz ne se trompait point. Car la raison prouve assez clairement que l'essence du corps ne consiste pas dans
(i) ConciL Trident.^ sess. XIII, can. 2. (3) Cathech. Rotn.j pars II, cap. 4, n. 3.
DE LÀ NATURE DES CORPS 2g
les trois dimensions et les arguments des Cartésiens manquent de solidité.
1 02 . V essence du corps phystqtée ne consiste pas dans les trois dimensions ou dans P étendue. En effet, i® Si Pessence du corps consistait dans les trois dimensions, il faudrait admettre la présence d'un corps partout où l'existence des trois dimensions peut être constatée. Or il est certain que Pon rencontre les trois dimensions en l'absence de tout corps, par exemple dans le lieu et dans Vespace vide. Par conséquent, Pessence du corps ne consiste nullement dans les trois dimen* stons.
io3. 2* La quantité ou retendue se distingue de la substance au même titre que la qualité et les autres accidents. Car rétendue ne se conçoit pas sans une chose étendue. Mais, si l'étendue se distingue réellement de la substance, il s'ensuit que la substance du corps ne peut consister dans l'étendue ; de fait chaque chose étant constituée par son essence, le corps ne doit ni se distinguer de son essence, ni se concevoir comme distinct d'elle.
3® Si l'essence du corps consistait dans l'étendue, il serait possible, comme l'observe Leibnitz, de rendre raison, par l'étendue seule de toutes ses propriétés. Or l'étendue seule ne peut expliquer ni la figure ni X activité des corps ainsi que nous le démontrerons plus loin.
104. V essence du corps ne consiste pas non plus dans Pimpénétrabilité actuelle. En effet, les parties corporelles sont impénétrables y parce qu'elles occupent des positions respectivement différentes dans le corps, en même temps qu'elles ont chacune un être distinct. Mais les parties du corps doivent à Y étendue cette double propriété. Par conséquent, si l'étendue n'est pas l'essence du corps, l'impénétrabilité qui dérive de l'étendue peut encore moins revendiquer ce privilège. En outre, la théologie nous apprend que les corps glorieux dans le ciel sont privés de l'impénétrabilité. Or rien ne peut être privé de sa véritable essence.
io5. EvAn^r essence du corps ne consiste pas dans la col" lection de plusieurs substances composées. En effet, tout corps est un par soi ; car tout être est un par soi dès lors qu'il est un être. Or plusieurs substances composées peuvent bien former par leur union une certaine unité accidentelle^
3o COSMOLOGIE
mais elles ne forment point ce qui est t4n par soi. Et c^e fait, on ne peut avec plusieurs choses faire un tout par soi, sans qudqut principe qui les compénètre et les réunisse de manière qu'elles forment un tout à la fois indivisible en acte et divisible en puissance. Mais, si pour former le corps, en outre des parties, il faut une certaine force ou un principe actif qui les compénètre et les réunisse» il est manifeste que i'essence du corps ne consiste pas dans la collection de plusieurs substances composées.
io6* L^ essence du corps doit être placée dans l'exigence des trois dimensions. Voici d'abord un argument indirect. Il y a deux 'choses certaines, comme nous le prouverons ciaprès : i^ le cprps ne peut naturellement exister sans les trois dimensions ; 2^ quoique les propriétés du corps ne puissent pas toutes se dériver de l'étendu^e, celle-ci doit être considérée néanmoins comme leur fondement et leur sujet Mais, si Tes* sence du corps ne consiste point dans l'étendue, ainsi que nous rayons établi, nous sommes obligés de reconnaître qu'elle se trouve placée dans Vexigence des trois dimensions ou de rétendue.
X07. Passons à la démonstration directe* i^ L'essence de la substance corporelle doit être placée dans une espèce d'étendue qui ne convienne qu^à elle. Or, tandis que retendue actuelle appartient aussi aux accidents corporels, retendue radicale ou Vexigence de l'étendue ne leur convient qu*fWfrectementf c'est-à-dire à raison du sujet dans lequel ils existent. Donc l'essence du corps doit consister dans l'étendue radicale. 2^ La nature du corps physique diffère de I4 nature du corps mathématique ; car le premier existe dans la nature deschosçs, c'est-à-dire avec différentes qualités sensibles ; le secoQd, au contraire, n'a d'autre qualité que la triple dimension. Mais, si l'étendue actuelle était l'essence du corps phy-siquey comme elle l'est du corps mathématique^ ces deux genres de corps ne se distingueraient pas l'un de l'autre. Il est donc nécessaire qu'il y ait dans le corps physique quelque chose qui le distingue du corps mathématique. Or ce quelque chose ne peut être que l'étendue radicale ou Vexigence des trois dimensions.