CHAPITRE CINQUIÈME
DE L^ ESSENCE DE l'aME HUMAINE
264. Après avoir expliqué en quoi consiste Punion qui existe entre Pâme et le corps, nous avons démontré Piden^ tité du principe pital avec le principe formel ; dans ce chapitre, nous examinerons d^abord si Pâme appartient au genre de substance, nous donnerons ensuite la véritable définition de l'âme humaine.
ARTICLE PREMIER
Opinions des philosophes sur la nature de Vâme
humaine
(Tom. III, pag. ao5-ai2)
265. Bon nombre de philosophes anciens et de philosophes modernes sont tombés dans Terreur sur la nature de l'âme ; car les uns la confondent avec le corps, et d'autres lui refusent la qualité de substance. Dans Pintérêt de ceux qui nous liront nous tenons à esquisser d^abord l'histoire de cette double erreur.
266. Dicéarque disait que Pâme n^est absolument rien, que c^est un mot vide de sens, qu'il n'y a d^âme ni dans Phomme ni dans la bête. Aristoxène, disciple d'Aristote comme lui, appliquant à la philosophie les connaissances qu'il avait acquises dans la musique, regardait Pâme comme une harmo^
nie résultant de la juste proportion des diverses parties du corps. Galien ne paraît pas très-éloigné de cette dernière opinion.
267. Ces tentatives matérialistes disparaissent presque entièrement après Galien ; ce n'est que plusieurs siècles après que nous les voyons renouvelées par Hobbes et Collins en Angleterre, par le baron d'Holbach, Helvétius, Diderot et Lamettrie en France. Mais, cette erreur grossière ayant été victorieusement réfutée, elle a reparu dans ces derniers temps sous une forme nouvelle. BUchner en Allemagne et Auguste Comte en France en ont été les ardents promoteurs. Les anciens matérialistes, en enseignant qu'il n'y a pas autre chose dans rhomme que le corps, considéraient la matière comme inerte et exclusivement soumise aux lois de la mécanique. Leur système en avait reçu le nom de matérialisme mécanique, géométrique^ ou atomique. Les nouveaux matérialistes enseignent au contraire que la matière est essentiellement ^ctive et qu'elle est capable par sa seule force intrinsèque de produire les minéraux, les végétaux, les animaux et l'homme lui-même, sans que les corps vivants aient besoin d'une âme pour vivre ni que l'univers soit l'œuvre d'un Dieu ordonnateur. Telle est en substance la doctrine du matérialisme dy namique^ si répandu de nos jours.
268. Le premier qui inaugura ce nouveau matérialisme en Allemagne, ce fut Moleschott (i). Partant de ce principe qu'il n'y a pas de force sans matière et que toute matière possède une force propre, il enseigne que la vie est circu-^ laire /c'est-à-dire que la matière passe naturellement de la vie à la mort et de la mort à la vie. Rodolphe Wagner (2) se déclara partisan de cette doctrine à Gœtingue, devant une assem* semblée de naturalistes et de médecins allemands ; enfin Biichner a prétendu l'appuyer sur de nombreuses expériences physiologiques (3).
269. Vers la même époque, Auguste Comte, en France, soutenait une doctrine toute semblable sous le nom de Posi-
ivisme. Liitré, son principal représentant actuel, en expose
(i) Jacques Moleschott, La circulation de la vie^ 2 vol., Paris 186S.
(2) Rodolphe Wagner, Delà création de Vhomme et de la substance de l'âme, Gœttingue 1834.
(3) Louis BUchner, Force et matière ^ Leipzig i863.
DE l'essence de L^AME HUMAINE 69
ainsi l'idée mère : L'âme, anatomiquement considérée, c'est la collection de toutes les fonctions du cerveau et de la moelle épinière ; mais, physiologiquement, elle est la collection des faits de sensibilité de l'encéphale (i).
ayo. Tout en admettant que l'âme diffère du corps, certains philosophes lui refusent la qualité de substance. Au rapport de Laërce, Protagoras disait que l'âme n'est autre chose que la sensation, et niait l'existence de tbut ce qui ne tombe pas sous les sens. Straton de Lampsaque soutint également que l'âme ne se distingue pas des sensations.
27 1. Hume et Condillac ont ressuscité parmi nous ce dangereux sensisme. Locke avait défini la substance : une collec«tioQ de qualités que nous percevons par les sens, tandis que la raison de leur coexistence nous échappe. Hume, adoptant la définition de Locke, en conclut que l'idée du moi doit être demandée à l'impression des objets sur nous et qu'elle se confond avec l'impression elle-même.
272. Condillac enseigne de même que l'esprit ou le moi de chacun de nous est composé de l'ensemble des sensations qu'il éprouve présentement ou dont la mémoire a gardé le souvenir. .
273. Cette doctrine de Condillac, qui fut suivie par de Tracy et par Volney, était oubliée depuis longtemps lorsqu'elle a été renouvelée par Jaine dans ces dernières années (2). Enfin, quoique Ernest Renan appartienne à l'école d'Hegel, il ne laisse pas, à l'occasion, de défendre le sensisme.
ARTICLE SECOND
0« Von établit contre les matérialistes que Vâme
se distingue du corps
(Tom. III, pag. 212-222)
274. Voici l'ordre que nous allons suivre : nous réfuterons d'abord les deux genres de matérialisme dont nous venons de parler ; ensuite nous expliquerons en quoi la substantialité de l'âme humaine diffère de celle que les sensistes anciens et les sensistes modernes ont imaginée.
(i) Catéchisme positiviste, Paris i852.
(2) H. Jaine, La philosophie française du XIX" siècle^ Paris 1860.
275. // existe une distinction réelle entre Vâtne et le corps. ^ I® Le corps dont nous' sommes revêtus se meut d^un mouvement propre et intérieur que nous appelons la vie. Mais le corps qui jouit de la vie possède un principe vital distinct de lui-même. Car, si la vie était naturellement inhérente aux corps, on ne distinguerait pas entre les corps vi^ vants et les corps non vivants. Par conséquent l'âme ne doit pas être confondue avec le corps.
276. 2^ Il n'y a qu'un principe distinct du corps humain qui soit capable d'en retenir les diverses parties, d'en empêcher la dissolution et de produire en lui des fonctions vitales telles que la nutrition^ la croissance, etc. Or ce principe distinct du corps n^est autre chose que l'âme humaine.
277. 3^ Dans tout être qui se meut lui-même il est néces* saire de distinguer une partie mobile qui est mue et une partie motrice qui est par soi-même immobile. Or dans Thomme on trouve un moteur immobile par soi, c'est-à-dire une âme, et un mobile qui est mu, lequel n'est autre que le corps humain. Donc l'âme en nous est distincte du corps.
278. 4® Nous avons démontré plus haut que tout corps est composé de deux parties, d'une matière tx d'une forme; or, dans Tespèce, les deux parties du composé ne sont autres que \t corps et Vâme. Par conséquent il n'est pas possible de confondre l'âîîi< avec le corps.
279. 5* D'après les expériences faites par les physiologistes les plus autorisés, la substance du corps humain se renou* velle en entier dans un certain laps de temps ; or, si Tâme n'était pas distincte du corps, il s'ensuivrait que le principe pensant et le principe vital se transformeraient aussi chaque jour et finiraient par disparaître entièrement et faire place à un autre. Or la conscience et la mémoire sont les témoins irrécusables de notre identité personnelle pendant dix, vingt ans, pendant la plus longue vie. Donc le moi ou l'âme est distincte du corps.
280. Si l'âme se distingue du corps, ainsi que nous venons de le prouver, on ne doit la confondre ni avec la complexion du corps, ni avec l'espèce d'harmonie que produit l'accord de ses parties entre elles.
i® La complexion ou le tempérament du corps humain résulte de la combinaison, dans des proportions diverses, des