Enfin, au commencement de ce siècle, Gali et Spur
zheim^ son disciple, fondèrent un nouveau système dont nous donnerons ici un aperçu, i^ Le cerveau n'est pas un organe unique, il est composé de plusieurs organes distinas. 2® Suivant qu'ils sont plus ou moins développés, ces organes forment des circonvolutions plus ou moins grandes dans le cerveau et présentent sur le crâne tout autant de protubérances qui leur correspondent. 3^ Chacun de ces organes, et partant chacune des protubérances du crâne, est le siège d'une faculté primitive de Pâme ; bien plus, les facultés elles-mêmes peuvent recevoir le nom des organes. 4* Ces facultés primitives diffèrent de celles que les Psychologistes appellent de ce nom, telles que la sensibilité, Tentendement, Timagination, la volonté, etc. ; ce sont autant d'inclinations naturelles que chacun apporte en naissant, comme le penchant pour la poésie, pour Tamitié, pour les mathématiques, etc. ; voilà pourquoi les phrénologistes distinguent dans le cerveau les organes des mathématiques, de l'amitié, de la colère, du vol, derhomicide,etc. ; quant aux facultés des métaphysiciens, elles sont secondaires et dépendantes des facultés primitives dont elles sont comme les attributs généraux . 5^ Ces facultés secondaires se trouvent répétées dans le même homme autant de fois que celui-ci possède de facultés primitives. Mais tous les organes, et par suite toutes les facultés inhérentes aux organes, n'existent pas dans chaque individu et n'ont pas le même développement dans tous les individus chez qui on les rencontre. Par conséquent, au dire de Gall et de Spurzheim, ni le nombre des protubérances n'est le même sur tous les crânes ni ces protubérances ne sont toutes de même grandeur. Ils concluent de là que celui qui connaîtrait exactement dans quelles protubérances du crâne les facultés sont placées, celui-là pourrait facilement, par l'observation des protubérances, découvrir le caractère et les penchants de chaque homme. Car on ne peut douter, d'après eux, que chaque homme n'ait les inclinations qui correspondent aux protubérances observées sur l'enveloppe^ crânienne et que ces inclinations ne soient plus ou moins fortes suivant que les protubérances sont plus ou moins saillantes. Tel est le système connu sous les noms de phrénologie et de cranioscopie. Le premier lui convient, parce qu'il prétend déterminer les facultés de l'âme; et le second, parce qu'il propose l'inspection du crâne comme
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moyen de les déterminer. La doctrine de Gall et de Spurzheim rencontra de nombreux partisans ; bien qu'un certain nombre d'entre eux distinguent l'âme du cerveau, plusieurs cependant, entre autres le célèbre médecin Broussais, ne voient dans le cerveau qu'un ensemble d'organes matériels.
409. // existe une certaine harmonie entre le physique et le moral de Phomme. C'est le sentiment de saint Thomas ; voici les deux indices qu'il donne de cette harmonie : Les choses animées participent à un genre d'autant plus noble que leur corps appartient à un genre de complexion plus élevé, comme on l'a constaté par des observations faites sur les hommes, sur les bêtes et mêmes sur les plantes ; en second lieu, la conformité que l'on observe entre les sentiments de l'âme et les qualités du corps. Par exemple, ceux qui ont la peau délicate et les chairs molles sont doux par caractère. Par où Ton peut conclure que la diversité des âmes dépend de la diversité des corps (i). Ajoutons seulement ces trois observations : i^ Les indices proposés par les physiologistes souffrent de nombreuses exceptions et ne donnent qu'une simple probabilité ; 2^ Quoique certains penchants naissent de la complexion du corps, l'homme étant libre se trouve toujours capable de leur résister et de les vaincre ; 3® Il ne suit nuUemement de l'existence de cette harmonie que Tâme ne soit pas distincte du corps ; car, pour expliquer les faits allégués, il suffit d'admettre une réelle correspondance entre l'âme et l'organisme corporel.
410. Quant au système des phrénologistes modernes, i^ il est contredit par les observations les plus certaines de /'anatomie. En effet, si chaque faculté avait son siège dans un organe distinct, les organes devraient être divers comme les facultés elles-mêmes ; or, d'après tous les anatomistes, la masse du cerveau est composée d'une matière pulpeuse qui est identique dans toutes ses parties.
411. En outre, la correspondance que les phrénologistes ont cru découvrir entre Its proéminences du crâne et les circonvolutions du cerveau, qui seraient d'après eux le siège des organes, n'existe nullement ; car la surface externe du crâne ne présente pas et ne peut présenter la même confor^
(i) In lib. II, Sent., Dist. XXXII, q. II, a. 3 soi.
mation que la surface du cerveau. De fait, i^ Tencéphale est séparé de la boîte osseuse du crâue, où il se trouve renfermé, par trois méninges^ ou inembranes,"qui Tenveloppent et la protègent, et par une sérosité cérébro-spinale qui circule entre les méninges et le crâne. 2^ Les circonvolutions ou proéminences qui apparaissent, comme autant de bosses^ sur la face externe de Tencéphale, ne sont pas les organes mêmes, Gall en convient, mais les formes extérieures des organes placés dans rintérieur de l'encéphale, lesquels peuvent s'étendre plus ou moins sans qu'il y ait aucun moyen de le constater, et varier de volume sans que leurs fonctions soient anéanties ou altérées. 3^ On a prouvé par de nombreuses expériences que, dans les diverses lésions du cerveau dont s'occupe la pathologie, jamais ou presque jamais les circonvolutions du cerveau ne sont atteintes et que, dans le cas où il y a lésion^ les facultés qu'on suppose leur correspondre ne sont pas toujours troublées. 4^ Lors même que cette correspondance existerait, il serait impossible de la constater par l'expérience ; car ce n'est qu'après la mort, en mettant le cerveau à découvert, qu'il est permis d'observer les circonvolutions que l'on dit correspondre aux proéminences du crâne. D'ailleurs, pour apprécier le développement plus ou moins considérable des circonvolutions du cerveau, il faudrait qu'il fût possible d'en prendre la mesure exacte ; or l'anatomie se reconnaît impuissante à fournir cette mesure.
412. Tout cela est confirmé par les doctrines et les expériences des phrénologistes eux-mêmes. D'abord, ils ne s'accordent ni sur le nombre ni sur la nature des organes et des facultés : Gall en a découvert vingt-sept, Spurzheim trentecinq, ainsi des autres ; ils ne s'entendent pas davantage dans la désignation de la faculté qui correspond à chaque organe. Un exemple suffira pour montrer combien leur description des organes est fautive : on a découvert^ paraît-il, sur le crâne du bélier et de la brebis l'organe assigné par Gall et d'autres phrénologistes à la théosophie ; ce qui fait dire à l'abbé Debreyne que la phrénologie ne mérite pas le nom de science, puisque ses défenseurs ne sont pas d'accord sur ses principes. Il est reconnu d'ailleurs que les phrénologistes se trompent le plus souvent dans leurs pronostics. Rappelons seulement qu'ils ont cru découvrir Porgane de la stupidité sur le crâne
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du célèbre Laplace*; et, au lieu de trouver sur celui de Fieschi Porgane de la destructivité et Torgane du vol sur celui de Lacenaire, ils ont rencontré les organe de la bienveillance^ de la théosophie et d'autres tout à fait opposés à leurs passions dominantes.
41 3. Enfin, il est faux que Ténergiedela faculté soit /ot/jours en rapport direct avec la masse de l'organe qui en est
le siège. Car, i^ il n'est pas rare de rencontrer plus de vitalité dans les petits organes que dans les grands ; on voit de petits animaux qui s^attaquent à de plus grands qu'eux-mêmes et qui en triomphent ; 2^ si la masse de l'organe est plus grande que d'habitude, c'est fréquemment l'indice de sa faiblesse ; 3^ il arrive parfois qu'un organe sans changer de volume acquiert une vitalité extraordinaire, par suite de quelque maladie ou de quelque autre stimulant
414. 2* Le système phrénologiqueti^ est pas contredit avec moins de force par les observations les plus certaines de la psychologie, i* Il est absurde de placer parmi les facultés primitives de Pâme certaines facultés qui n'existent pas chez tous les hommes et d'en considérer d'autres qui leur sont communes comme de simples propriétés des facultés spéciales. 2^ Il est encore plus 'absurde de retrancher du nombre des facultés de Tâme la raison et la volonté^ qui l'emportent sur toutes les autres. 3^ Si chacune de ses facultés primitif ves jouit de la faculté de percevoir, de raisonner, de se souvenir, il en résulte cette conséquence absurde que l'homme qui possédera, par exemple, vingt facultés primitives, possédera un nombre égal de facultés de percevoir, de raisonner, etc. 4"* Enfin, les phrénologistes qui regardent les circonvolutions du cerveau non comme les instruments, mais comme les principes mêmes des facultés de l'âme, nous paraissent marcher sur les confins du matérialisme.
415. // est certain que la phrénologie conduit à la néga» tion de la spiritualité et de la liberté de rame. De fait, puisque les feicuhés organiques sont sensitives de leur nature, il suit nécessairement des principes de la phrénologie que Fintelligence et la volonté sont aussi des facultés sensitives et que l'âme, qui en est le principe, est purement sensible. Or un principe purement sensible n'est point spirituel et ne jouit pas du libre arbitre. Par où l'on voit que, si l'intelligence et
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la volonté étaient des facultés organiques, notre amené serait ni spirituelle ni libre (i). Gall, Spurzheim et les plus distingués d'entre les phrénologistes, soutiennent, il est vrai, la spiritualité de l'âme, mais leur enseignement sur ce point nous paraît en contradiction avec le fond même de leur système. Car, si Tâme est spirituelle, il y a nécessairement dans rame un principe essentiel qui surpasse la nature du corps et qui ne peut en dépendre. Or les opérations de Pâme sont naturellement confornies à sa nature. Si donc il existe dans rame quelque principe essentiel qui surpasse toute nature corporelle, on est contraint de lui accorder certaines opéra» tions indépendantes de tout organe matériel. Par conséquent, il existe dans Tâme, outre les facultés organiques, certaines facultés inorganiques : les phrénologistes qui se disent sérieusement spiritualistes doivent reconnaître que cette déduction est rigoureuse.