‹ Compendium de médecine pratique, ou, Exposé analytique et raisonné des travaux contenus dans les principaux traités de pathologie interne (volume 4)Chapitre 1 sur 32 · AUX SOUSCRIPTEURS DU COMPENDIUM · texte numérisé non relu

AUX SOUSCRIPTEURS DU COMPENDIUM

Pendant la longue et cruelle maladie qui vient de ravir à la science Louis De la Berge , les premiers auteurs du Compendium ont assez compté sur la bienveillance de leurs souscripteurs pour n'avoir point cru nécessaire de justifier le retard que dut éprouver la publication de cet ouvrage ; l'un d'eux a même espéré qu'il lui serait tenu compte des efforts qu'il a été contraint de faire pour supporter seul pendant si longtemps un fardeau au poids duquel des forces réunies ont peine à résister. Aujourd'hui, que la mort a tranché une vie si noblement usée dans le travail, et que le nom d'un nouveau collaborateur est inscrit sur le titre de cette livraison, quelques mots d'explication deviennent convenables. En effet, l'accueil flatteur qu'a reçu jusqu'ici ie Compendium de médecine pratique est dû, nous n'en doutons pas , à l'esprit qui a présidé à sa composition : au moment d'un changement de rédaction il importe, par conséquent, au succès d'un ouvrage qui semble répondre à un besoin scientifique réel de notre époque, de bien faire entendre que celui qui est appelé à remplacer Tun des auteurs des deux premiers volumes ne s'est mis à l'œuvre qu'après avoir longtemps médité et complètement adoptéles principes suivis jusqu'à lui. Et si les feuilles qu'on va lire, dues en partie à son travail, eussent pu, à la rigueur, suffire pour démontrer qu'il a su s'identifier avec ces principes, nous croyons cependant devoir saisir l'occasion qui nous est naturellement offerte de rappeler les convictions sur lesquelles nous voulons continuer à nous appuyer , et de répondre à quelques-unes des objections qui ont été adressées à notre livre.

La critique effraye bien des auteurs : ainsi que nous l'avons déjà fait dans l'avantpropos de notre premier volume, nous l'appelons encore aujourd'hui de tous nos vœux; nous la réclamons comme une faveur, bien persuadés que sans elle un auteur ne peut marcher sûrement dans une route aussi difficile que celle que nous parcourons. Qu'il nous soit donc permis de commencer par remercier publiquement les médecins qui , livrés , soit à l'enseignement , soit à la pratique de leur art , ont bien voulu nous témoigner l'intérêt qu'ils portent à notre œuvre en nous adressant des avis que nous nous sommes empressés de suivre toutes les fois qu'ils nous ont paru justes.

Notre époque est une époque historique; elle a compris que les éléments du progrès ne résident pas seulement dans les découvertes , mais encore dans les documents fournis par nos devanciers ; qu'avant de proposer des doctrines nouvelles , il fallait posséder une connaissance approfondie de celles qui ont régné avant nous, et que les matériaux immenses amassés par la prodigieuse activité de tant d'hommes illustres ne sauraient jamais rester étrangers à une édification scientifique définitive que nous ne sommes peut-être pas appelés à voir, mais à laquelle le passé fournira certainement autant de points d'appui que l'avenir.

La direction actuelle des esprits rappelle ce besoin de rénovation et d'analyse qui, vers le milieu du XVIIP siècle, porta les fondateurs de Y Encyclopédie k élever ce monument impérissable où toutes les productions de l'intelligence se trouvent résumées , mais où les conceptions nouvelles n'apparaissent qu'après l'exposé de celles qu'avaient enfantéesles siècles précédents. Aujourd'hui, comme alors, on trouve des esprits créateurs qui font avancer la science, et dont les services ne peuvent être contestés , puisqu'ils nous révèlent des rapports nouveaux ou restés inaperçus jusqu'à eux; mais leurs travaux, et cela prouve combien est puissante la tendance générale que nous signalons, ne font que grossir le nombre des acquisitions déjà faites, et ne sont enregistrés, comme elles, qu'à titre de matériaux précieux sans doute, mais incapables de servir de base à un système médical complet ; si on ne dédaigne aucunes découvertes , si à quelques-unes on veut bien accorder une certaine valeur, on se refuse à fonder sur elles une doctrine. C'est ainsi que les idées humorales, basées sur l'étude attentive et tout à fait récente de la composition du sang , de la salive, du lait, de l'urine, et des autres liquides de l'économie , ont trouvé faveur parmi les médecins, sans qu'il y en ait un seul toutefois qui consente à se laisser guider exclusivement par elles : on applaudit aux efforts des hommes studieux qui s'occupent de cette partie de la pathologie, mais on se garde bien de les considérer comme devant seuls nous diriger dans le traitement des maladies. Les vitalistes, et il en est peu selon le sens primitivement attaché à ce nom , comptent-ik des sectateurs plus exclusifs? Non, sans doute , et c'est encore la pratique qui est l'écueil contre lequel viennent se briser les idées spéculatives dont le médecin ne tarde pas à reconnaître l'insuffisance ou le danger. Il en est de même pour les doctrines qui veulent rattacher toutes les maladies à l'altération des solides, pour celles qui les font dériver toutes d'un seul agent, de l'irritation , par exemple.

En présence de cet état de la science, quelle est la tâche qui nous est imposée ? Obéir à l'impulsion qui nous est transmise par tout ce qui nous environne,

exposer fidèlement les opinions émises par chaque auteur, développer les faits sur lesquels elles s'appuient, en montrer les différentes faces, les comparer, les faire suivre d'une appréciation critique, enfin en déduire des corollaires pratiques capables de conduire le médecin dans la voie la plus rationnelle qu'il soit possible de tracer, dans letat actuel de nos connaissances. C'est précisément ce que nous avons fait, et nous ne revendiquons d'autre honneur que celui d'avoir su obéir aux exigences de l'époque transitoire dans laquelle nous nous trouvons. Bien convaincus que nous devions écrire pour le public médical tout entier, et non pour quelques hommes , nous n'avons pas voulu , à l'exemple de tant d'autres , nous consacrer à faire prévaloir une doctrine ou une opinion personnelle, et , sous ce point de vue , nous osons croire que le Compendium représente dignement l'heureuse indépendance qui anime aujourd'hui non-seulementles hommes qui se livrent à l'étude de la médecine, mais encore tous ceux qui cultivent les sciences ou les arts.

Cette marche , la seule qui nous parût devoir être suivie , n'a point toutefois semblé exempte d'inconvénients à quelques esprits. Qu'importe au praticien , a-t-on dit , les développements historiques accordés à chaque article ! Quel ne doit pas être son embarras lorsqu'il voit accumulées devant lui tant d'opinions diverses, souvent contradictoires, et soutenues avec un égal talent ? Pourra-t-il se décider en faveur d'une médication , en présence de doctrines qui s'excluent réciproquement, et dont chacune a néanmoins la prétention d'être la seule véritable ?

Nous devons répondre avec d'autant plus de soin à ces objections , qu'elles intéressent la science, et dans son enseignement , et dans ses applications.

Sans doute l'exposé de tous les travaux contenus dans les annales de la science depuis les temps anciens jusqu'à nosjours , auquel nous avons donné place dans notre livre, a pu effrayer les hommes qui n'ont jamais étudié notre art que dans les ouvrages qui effleurent à peine les sujets dont ils traitent, et qui, se bornant à cette lecture , s'imaginent posséder toutes les connaissances nécessaires pour asseoir une conviction éclairée , parce qu'on ne leur en a montré qu'un seul côté. L'esprit de l'homme , naturellement enclin à la paresse , aime qu'on limite son horizon; mais il est bientôt contraint de reconnaître l'illusion dont il s'est bercé, et le médecin surtout, appelé par la nature même de ses devoirs à fouiller dans la profondeur des questions , ne tarde pas à s'apercevoir qu'il n'a pas poussé assez loin son investigation. C'est au lit des malades qu'il est frappé de l'insuffisance de ses premiers travaux , et , placé alors dans Falternative

d'acquérir l'instruction qui lui manque par de nouvelles études devenues fort difficiles pour lui , ou de se contenter de cette demi-instruction si funeste à l'exercice de la médecine, trop souvent il prend ce dernier parti. L'homme qui se livre à l'enseignement, mieux encore que lui, est à même par sa position de sentir les inconvénients de ces descriptions imparfaites que l'on trouve dans tant d'ouvrages; la contraction que l'on y fait subir à la matière environne de ténèbres les questions qu'aurait rendues très-simples un développement plus complet, et fait attribuer à la nature même du sujet des difficultés dont il ne faut accuser que le mode d'exposition adopté par l'auteur.

Est-on bien en droit de nous reprocher de donner à nos articles l'extension nécessaire à l'établissement d'un jugement motivé; n'obéissons-nous pas à une loi impérieuse de notre époque lorisque nous faisons pour la médecine ce que l'on fait déjà depuis plusieurs années pour la philosophie , pour la littérature , pour les sciences, pour les arts? A l'histoire de la médecine , dont l'enseignement, jugé indispensable par tous les bons esprits, fait cependant encore défaut dans notre Faculté, appartient de nous faire connaître ce que les anciens et les modernes ont produit pour l'avancement de la science , les doctrines qui ont régné dans les différents âges , les causes qui ont amené graduellement ou d'une manière brusque les grandes révolutions médicales. Mais en dehors de cette étude générale si féconde en utiles renseignements, et dont la mission n'est pas de descendre dans l'exploration de chaque fait, n'est-il pas une autre étude qui nous prescrit d'exposer les documents que doit à chaque siècle , à chaque école, à chaque homme, l'histoire particulière de chacun des éléments qui, par leur réunion, constituent l'art de guérir? Ne devons-nous pas montrer comment tout homme de génie peut concourir au progrès de la science en suivant une route opposée à celle qu'avaient parcourue ses prédécesseurs ? En consacrant notre livre à la pathologie interne proprement dite , en excluant toutes les branches secondaires que l'on a souvent comprises dans cette dénomination , devons-nous renoncer à l'avantage de pouvoir accorder aux questions que nous y traitons un espace plus considérable que celui qu'elles occupent dans certaines publications récentes? Non, certes , et le plan que nous avons adopté nous semble offrir une double utilité : d'une part, il met en relief toutes les monographies, tous les mémoires originaux qui restent inconnus à tant demédecins auxquels le temps manque pour les consulter, et en cela nous croyons rendre quelques services à leurs auteurs ; de l'autre , il permet au lecteur d'étudier par lui-même les faits nombreux dont se compose la médecine, de les comparer, et de puiser dans

une exposition impartiale et complète tout ce qui doit lui servir à asseoir ses convictions.

Ne craignons pas de le proclamer hautement , la médecine ne se trouve tout entière ni dans les livres , ni au lit des malades , mais dans la réunion de ces deux grandes sources d'instruction; des connaissances théoriques approfondies, et préalablement acquises, peuvent seules diriger le médecin dans les observations pratiques qui, plus tard, par une heureuse réaction, sont appelées à corriger ce que les opinions dogmatiques peuvent avoir de trop spéculatif. N'est-ce pas la nécessité de cette union qui en a fait consacrer le principe par l'établissement dans les Facultés de cours dogmatiques de pathologie et de cours cliniques? Est-il un médecin , même livré exclusivement à la pratique de son art , qui voulût avouer qu'il fait bon marché de la théorie, et qu'il se contente de ce qu'on nomme vulgairement expérience , et de ce qu'avec plus de raison on pourrait appeler quelquefois aveugle routine? Demandez-lui s'il méprise la science à ce point qu'au milieu de ses occupations journalières il ne daigne jamais ouvrir les livres qui accordent une large part à l'exposé des doctrines ; s'il n'a jamais eu besoin , pour se guider, des travaux faits par des hommes qui , comme lui , ont été praticiens?

On apprécie trop aujourd'hui les services rendus par les ouvrages didactiques pour que chacun ne se flatte pas de les connaître. L'utilité de la littérature médicale est trop universellement sentie pour que le praticien, lorsqu'il peut se soustraire aux exigences de la clientèle , ne s'empresse pas de consulter quelques-unes de ces propositions générales auxquelles le rapprochement dogmatique d'un grand nombre de faits semblables peut seul conduire ; il éprouve lui-même le besoin de systématiser ces mille détails qui, isolés, n'ont aucune valeur, et qui , ne tarderaient pas à sortir de sa mémoire , si un lien commun ne venait les enchaîner.

Que ceux, d'ailleurs, qui croient trouver dans les ouvrages modernes tout ce qu'il faut posséder pour pratiquer la médecine de manière à n'avoir jamais à redouter la voix de la conscience méditent ces graves et fermes paroles d'Hippocrate, sous l'auspice desquelles nous plaçons le Compendium : « .... De nombreuses et excellentes découvertes ont été faites dans le long cours des siècles , et le reste se découvrira si des hommes capables , instruits des découvertes anciennes , les prennent pour point de départ de leurs recherches. Mais celui qui , rejetant et dédaignant tout le passé , tente d'autres méthodes et d'autres voies , et prétend avoir trouvé quelque chose, celui-là se trompe et trompe les autres,.. » Qu'ils nous disent si, lorsque l'im-

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