VES
cerveau, de ses enveloppes , de sa substance corticale, desasubstancemédullaireextérieureet intérieure, tous les sinus sont gonflés d'un sang épais et noirâtre (Soullier,/oc. cit., p. 261). Les plexus choroïdes sont souventfortementdistendus; des vaisseaux très-apparents se dessinent sur les plèvres, le péricarde, sur les différentes membranes séreuses de l'abdomen (épiploon, mésentères, etc.), sur la muqueuse gastro-intestinale. Rigaud dit que les veines jugulaires sont surtout distendues; M. Duvigneau a vu souvent la veine cave inférieure égaler le volume de l'intestin grêle. M. Aubert a particulièrement insisté sur l'état congestif des veines rachidiennes et de tous les vaisseaux de la moelle. Les artères sont vides.
Hémorrhagies. — Leshémorrhagies constituent, certainement , l'un des plus remarquables caractères anatomiques de la peste.
On rencontre souvent du sang épanché et mêlé, en proportion plus ou moins considérable , à de la sérosité dans les ventricules latéraux du cerveau, dans le tissu cellulaire sous -arachnoïdien, encéphalique etrachidien (Aubert, loc. cit., p. 137-168), dans les plèvres, le péricarde, dans le tissu cellulaire souspéritonéal , dans celui qui entoure les veines , autour des gros vaisseaux du bassin , dans le tissu cellulaire qui avoisine les bubons, etc. Dans un cas rapporté par M. Aubert (loc. cit., p. 193), toute la moelle épinière nageait dans un saug noirâtre mêlé de sérosité. Dans quelques cas , plus rares , on a trouvé du sang épanché dans l'estomac, dans l'intestin , dans la vessie (Lachèze, Note sur la peste observée en Egypte en 1835, in Bull, de l'Acad. de méd., 1. 1, p. 356 ; 1836. —Clôt, loc. cit., p. 88).
Les hémorrhagies interstitielles sont constantes et beaucoup plus nombreuses. Elles se présentent sous plusieurs formes : tantôt ce sont de petites taches rouges ou livides, semblables à des piqûres de puces (pétéchies); tantôt ce sont des petites plaques d'un volume variable et d'un rouge plus ou moins vif (taches pourprées); tantôt, enfin, ce sont de larges plaques noirâtres (ecchymoses).
Soullier dit avoir rencontré une infinité de taches pourprées sur la dure-mère ; on voit un nombre plus ou moins cousidérable de pétéchies à la surface de la plupart des séreuses , de l'arachnoïde , de la plèvre pariétale et viscérale , du feuillet séreux péricardique pariétal et viscéral ; sur la tunique séreuse de l'estomac, des intestins , du foie , des différents organes de l'abdomen. Bertrand a vu des plaques pourprées, de la grandeur d'une lentille, à la surface de la vésicule du fiel (loc. cit. , p. 398). Ces taches sont constituées par du sang épanché , en quantité plus ou moins abondante, dans le tissu cellulaire sous -séreux; M. Aubert (loc cit., p. 161) a rencontré un épancbement de sang considérable dans la méninge qui
1 — PES
revêt la partie supérieure de l'hémisphère cérébral gauche.
Fréquemment la muqueuse de l'estomac , des intestins , de la vessie , présente de grandes plaques rouges , brunes , ecchymotiques ; des taches pétéchiales (Soullier, ouvr. cité, p. 261. — Rigaud, ouvr. cité, p. 94). Dans deux cas , il existait un épanchement sanguin, assez considérable, dans le tissu cellulairej intermembraneux de la vésicule biliaire (Clôt , loc. cit., p. 88).
Dans quelques cas, on a rencontré sur les nerfs des points rouges déterminés par l'exlravasation du sang dans le névrilème (Lachèze, mémoire cité, p. 356). M. Aubert a vu à la face intérieure et interne de la cavité rachidienne, vis-à-vis le corps de chaque vertèbre, des plaques de sang noir; et sur la dure-mère, à la sortie de chaque paire de nerfs , on voyait également une ecchymose de sang noirâtre (loc. cit., p. 137).
On trouve quelquefois du sang épanché et collecté (foyers apoplectiques) dans le tissu des poumons , du foie, de la rate, des reins.
Sang. — «Le sang provenant de la saignée d'un individu attaqué de peste, dit M. Lachèze (mém. cité, p. 354 ) ne se comporte pas comme celui qui est pris dans d'autres cas de maladie , ou chez l'homme en santé. La séparation en sérum et en cruor ne s'opère pas et il n'y a pas de portion fibrineuse, dite couenne inflammatoire. Tous ses éléments décomposition restent à l'état de mélange et de liquide d'une consistance crémeuse ; le sang s'altère promptement. »
Le sang a une densité plus grande que dans l'état sain ; il est d'un brun obscur et aussi noir dans les artères que dans les veines ; il est livide et présente à sa surface des gouttelettes huileuses, semblables aux yeux du bouillon ; il exhale quelquefois une odeur particulière (Bulard , De la Peste orientale, p. 96; Paris, 1839).
M. Rochet a analysé le sang deux fois, et il est arrivé aux résultats suivants (Clôt, ouvrage cité, p. 103).
100 parties ont donné uue première fois :
| Eau 35,576
Caillot, j Fibrine 0,624
( Matière colorante 3,800
Eau 54,420
Albumine et matière colorante. . 4,704
Matière muqueuse extractive. . . 0,252 Hydrochlorate de soude et de po-
,m- > tasse 0,408
Carbonate de soude et matière
grasse 0,212
\ Acide hydrosulfurique. . . . traces abond.
PES
PES
Une seconde fois
Caillot.
Sérum.
Eau 36,760
Fibrine 0,606
Matière colorante 2,640
Eau 54,180
Albumine et matière colorante . . 4,944 Matière muqueuse extractive. . . 0,252 Hydrochlorate de soude et de potasse 4,408
Carbonate de soude et matière
grasse 0,216
Acide hydrosulfurique. . . • traces abond.
4° Appareil digestif. — M. Emangard (Clôt , ouvr. cité , p. 90) dit que, parfois, la bouche est remplie d'un liquide blanchâtre et que les dents sont fuligineuses : aucun autre auteur ne mentionne cette circonstance.
Le pharynx et l'œsophage, suivant' Rigaud (Clôt , loc. cit., p. 94) , ont souvent une teinte rosée ou même violacée. «Plus d'une fois, dit ce médecin, j'ai trouvé l'œsophage dans une intégrité parfaite jusqu'à l'orifice cardiaque , où se manifestait brusquement, sans transition nuancée, une phlogose intense.»
\J estomac est souvent distendu par des gaz; il contient presque toujours une quantité plus ou moins considérable d'un liquide jaune, verdâtre ou noirâtre, visqueux, semblable à un mélange de bile , de sang et d'huile. La muqueuse, souvent normale , présente dans d'autres cas une coloration morbide qui varie depuis le rose et le rouge vif jusqu'au rouge brunâtre , violacé , plombé et jusqu'au vert bronze. Tantôt cette coloration est générale , tantôt elle est partielle et se présente sous forme de taches , de plaques : quelquefois elle n'existe que sur les replis de la muqueuse (Rigaud). Chez les individus dont la maladie s'est prolongée, la muqueuse est d'un rouge obscur, ardoisée, ramollie en plusieurs points; elle présente des ulcérations superficielles suivant les anfractuosités des replis de la muqueuse. Dans tous les cas, les ulcérations n'intéressent que la muqueuse ; mais parfois elles sont assez profondes, à bords relevés , frangés et à fond noir ( Clôt , ouvr. cit. , p. 87).
Le duodénum participe ordinairement à l'état morbide de l'estomac, mais la lésion est moins prononcée. Dans un cas cité par M. Clôt (ibidem), un caillot remplissait tout cet intestin et adhérait assez fortement à la muqueuse: détaché, il laissait apercevoir plusieurs petites ulcérations par lesquelles l'hémorrhagie avait eu lieu.
Le péritoine, suivant Rigaud, est toujours rosé ou d'un rouge vif. On voit ramper sous cette membrane
un grand nombre de vaisseaux gorgés 4e sang n0'.r ? du calibre d'une paille dans leur plus forte dimension , qui vont se confondre, par d'innombrables ramifications très-déliées, dans le tissu adipeux sous-jacent, qu'ils colorent d'un rouge vif. Ce tissu adipeux présente quelquefois l'aspect d'une bouillie pulpeuse, couleur lie de vin ; d'autres fois il est tout à fait puriforme et replié sur lui-même à la hauteur du colon transverse (Clôt, loc. cit. , p. 96).
Les intestins grêles ont à l'extérieur un aspect rosé; ils sont toujours arborisés d'une manière fort remarquable , et offrent, suivant Rigaud , les mêmes lésions que l'estomac, lorsque celui-ci est altéré. Tous les auteurs s'accordent néanmoins à dire que l'on n'y rencontre jamais d'ulcérations. «Jamais, dit M. lachèze (loc. cit., p. 356) les follicules de Brunner et les glandes de Peyer ne sont malades.» Plusieurs fois on a trouvé des lombrics ; Rigaud en a compté 37 chez un seul individu. Souvent les intestins contiennent un liquide analogue à celui que l'on trouve dans l'estomac ( Soullier ).
Les gros intestins sont toujours à l'état sain , la valvule iléo-cœcale exceptée, qui, le plus souvent, est livide et présente des ulcérations analogues à celles de l'estomac : quelquefois ces ulcérations s'étendent jusque dans l'appendice vermiculaire (Glot). Suivant Rigaud, le colon est souvent rétréci.
Le foie a toujours un volume très-considérable et quelquefois double de celui que l'on constate dans l'état sain ; dans les cas rapportés par Soullier (loc. cit.,\>. 339-340), il remplissait les deux hypochondres. Le plus ordinairement cette hypertrophie n'est accompagnée d'aucune altération de texture (Soullier), et dépend d'une congestion sanguine trèsintense. Quelquefois le tissu hépatique est marbré ou ramolli ( Aubert , loc. cit. , p. 139).
La vésicule du fiel distendue par une bile verte , visqueuse, a quelquefois un volume deux ou trois fois plus considérable qu'à l'état sain ; elle présente souvent les pétéchies que nous avons décrites; ses parois sont parfois épaissies par suite d'un épanchement sanguin ou séro- sanguinolent opéré dans le tissu cellulaire intermembraneux.
La rate, suivant M. Lachèze (loc. cit. , p. 355), est augmentée de volume et ramollie dans tous les cas où la mort survient au milieu des symptômes propres à la peste; cette assertion est trop absolue, mais il est exact de dire que la rate est ordinairement doublée , triplée de volume et ramollie jusqu'à l'état de bouillie (Bertrand, Clot,Duvigneau, Aubert). « Il est souvent impossible, dit M. Lachèze, de prendre cet organe et de le manier sans le déchirer.» Dans quelques cas, cependant, M. Emangard a vu la rate présenter une couleur rouge et la consistance du foie; M. Aubert a également vu la rate, triplée de volume,
PKS
PES
offrir une notable augmentation de consistance {loc. cit., p. 153).
Les glandes salieaircs, dans un cas cité par Bertrand {loc. cit., p. 399), étaient gonflées et comme putréfiées.
5° Appareil gënilo-urinaire. — Les reins, entourés quelquefois d'un tissu cellulaire gorgé de sang, offrent de larges ecchymoses à leur surface et une couleur d'un violet foncé ; leur tissu est congestionné, ramolli. On trouve parfois des caillots sanguins dans les bassinets, les uretères, la vessie. La muqueuse vésicale est ordinairement saiue : dans quelques cas , elle présente des pétéchies, des ecchymoses.
6° Système If m plia tique. — «Toujours le système ganglionnaire lymphatique a été trouvé malade. 11 pouvait se faire qu'aucun bubon ne fût accusé, ce qui était rare ; mais en recherchant dans les lieux de prédilection on retrouvait toujours quelques glandes légèrement engorgées. Quelquefois ces altérations n'existaient que dans les plexus glandulaires contenus dans les cavités. Souvent il était facile de suivre les glandes engorgées, à partir des régions cervicales, axillaires et inguinales, jusque dans les cavités du thorax ou de l'abdomen. J'en ai vu qui étaient étranglées dans les ouvertures de communication; par exemple, dans l'arcade crurale. Les glandes situées le long des vertèbres, celles qui se trouvent sur le trajet des gros vaisseaux abdominaux et les glandes mésentériques, avaient parfois le volume d'un œuf» i^Lachèze, mém. cit., p. 355). On a vu des ganglions égaler le volume d'un œuf d'oie.
Dans un premier degré d'altération, les ganglions sont indurés , injectés ; mais à un degré plus avancé ils sont marbrés, rougeàtres, livides, grisâtres, violets, d'une couleur lie de vin, ramollis en partie ou en totalité; ils présentent de petits foyers de suppuration ou sont complètement réduits en un putrilage purulent. Ainsi altérés, les ganglions s'agglomèrent, constituentdes masses irrégulières et se réunissent, en formant des espèces de chapelets, avec les ganglions voisins. Ainsi , les ganglions cervicaux se réunissent avec ceux des médiastins et de l'aisselle ; les ganglions axillaires avec ceux qui entourent les bronches; les ganglions inguinaux avec ceux de l'abdomen, à travers l'arcade crurale.
Lorsque les ganglions sont profondément altérés, le tissu cellulaire voisin participe à la lésion ; il est infiltré de sérosité , de sang , de pus; il forme une espèce de putrilage noirâtre, au milieu duquel nage la masse des ganglions agglomérés. Quelquefois des ganglions indurés sont confondus avec le tissu cellulaire environnant, de manière à former une masse charnue , dure , rougeâtre et comme homogène (Aubert).
7° Système nerveux. — a. Cérébro-spinal. — Dans le crâne et dans le canal rachidien , les vaisseaux de la dure-mère sont gorgés de sang , et cette membrane présente quelquefois des ecchymoses; les membranes placées au-dessous d'elle sont injectées, livides, parfois enflammées ; assez souvent on a trouvé, surtout sur la convexité du cerveau, des adhérences plus ou moins étendues unissant l'arachnoïde à l'encéphale; fréquemment une certaine quantité de sérosité infiltre le tissu cellulaire sous-arachnoïdien. A cette sérosité est parfois mélangé du pus ou du sang ; commme nous l'avons dit, on a observé de véritables hémorrhagies sous-arachnoïdien nés.
L'encéphale est congestionné, et l'on y constate l'état sablé , le piqueté rouge ; à la section on voit quelquefois apparaître une foule de petites gouttelettes de sang; les ventricules latéraux contiennent une certaine quantité de sérosité claire ou sanguinolente; les plexus choroïdes sont gorgés de sang. Plusieurs auteurs indiquent une diminution de consistance de la substance cérébrale; «ce qui frappait davantage dans le crâne, dit Pugnet, c'était le collapsus du cerveau et du cervelet, l'espèce de fluidité qu'avaient acquise les deux substances qui les composent;» M. Auberta noté {loc. cit., p. 139) un ramollissement général du cerveau. A-t-on fait une juste part à l'effet cadavérique qui , dans les latitudes où l'on observe la peste , doit être prompt et énergique? Cela est d'autant plus douteux que MM. Duvigneau etEmangard disent n'avoir jamais observé aucune altération appréciable de la masse encéphalique.
b. Giand sympathique. — M. Aubert, le premier et le seul, a décrit des altérations qu'il considère comme constantes, et auxquelles il accorde une grande valeur (voy. Nature); suivant cet observateur, les ganglions cervicaux, mais surtout les ganglions thoraciques et quelquefois les ganglions semi-lunaires , sont roses , rouges , couleur lie de vin et présentent des points plus foncés ou des stries, des plaques sanguinolentes ou brunâtres {loc. cit., p. 139, 152). «Cette lésion, dit M. Aubert (p. 274), est constante, et elle est d'autant plus intense que la maladie a été plus rapide et plus violente.»
M. Clôt combat cette assertion; il affirme qu'au Caire, qu'à Damiette (Duvigneau, Emangard), on n'a jamais constaté les altérations signalées par M. Aubert malgré les recherches les plus minutieuses. «Notre confrère, dit- il, n'avait pas remarqué que les taches rouges , espèces de péléchies que l'on observe sur les ganglions, sont, d'une part, le résultat d'infiltrations sanguines qui se fout dans le tissu cellulaire environnant ; et que, de l'autre, ces peiites ecchymoses résultent de la rupture ou de la Iranssudaliou des rameaux veineux qui rampent sur leuévrilème. C'est donc ici une imprégnation et non une rougeur inflam-
l'ES
maloiredelapulpe nerveuse»(Clot,ouv. cit., p. 102).
On comprend qu'il nous est impossible de nous prononcer dans ce débat; heureureusement Ja question n'a point l'importance qu'on a bien voulu lui attribuer (voy. Nature).
8° Gangrène. — C'est à propos des symptômes que nous décrirons la lésion gangreneuse de la peau qui a reçu des loïmographes le nom de charbon ; nous ne voulons parler ici que des gangrènes internes.
Dans la belle description que Chicoyneau, Soullier , Bertrand , Deidier , etc. , nous ont transmise de la peste de Montpellier (1720), on trouve notée, presque constamment, l'existence de charbons, de pustules charbonneuses sur la plèvre, le péricarde, les poumons, l'estomac, le pancréas, les intestins, l'épiploon , les mésentères, le foie , la rate , les reins, les ligaments larges, etc. (ouvr. cité, p. 278, 339, 399,407, 408). Bertrand a vu des charbons occupant le centre phrénique (p. 404), la surface externe de la veine pulmonaire (p. 406 ), la naissance de l'aorte (p. 40).
Mais , dit M. Glot (ouvr. cité, p. 76), le charbon est une maladie du système cutané et ne peut se développer ailleurs ; il y a donc lieu de croire qu'on a pris pour des charbons intérieurs des altérations des follicules muqueux intestinaux , des ecchymoses, etc.
A ceci nous opposerons , d'abord , un fait que nous empruntons à M. Glot lui-même. «Une sorte de pustule , noire , ronde , parfaitement circonscrite et saillante siégeait sur le bord tranchant du lobe hépatique droit; la surface péritonéale correspondant à cette pustule était fortement maculée en jaune; était-ce un charbon P Nous n'osons l'affirmer » (Clôt, ouvr. cité, p. 87).
Nous dirons ensuite qu'il est difficile de supposer qu'une erreur grossière ait été commise par des hommes dont les lumières et le talent ne sauraient être contestés. Les historiens delà peste de Marseille considèrent évidemment les mots de charbon, de pustule charbonneuse comme synonymes de ceux de gangrène , de tache gangreneuse ; ils emploient même indifféremment ces diverses dénominations; le diaphragme , dit Bertrand , était gangrené aux environs du ligament suspenseur dans une étendue de 1 2 lignes ; la rate était gangrenée ; il indique des gangrènes de la partie postérieure de la duremère, des méninges, des poumons; dans le cas suivant le mot charbon ne doit-il pas manifestement être traduit par celui de gangrène? «Au-dessous de la clavicule, dit Soullier , dans les trois premiers espaces intercostaux, il existait un charbon d'une étendue de quatre travers de doigt qui avait envahi toute l'épaisseur des muscles intercostaux , et qui se laissait apercevoir en dedans » (ouvr. cité, p. 262),
Il existe cependant une objection sérieuse-, comment expliquer, en effet, que ces gangrènes internes si communes dans l'épidémie de Marseille n'aient été retrouvées par aucun observateur contemporain ? Formaient-elles le caractère particulier de l'épidémie de 1720? on peut le croire, mais des observations ultérieures peuvent seules élucider ce point important d'anatomie pathologique.
Nous rappellerons encore que souvent les anciens auteurs ont confondu, sous le nom de charbons, de simples hémorrhagies interstitielles ou des foyers sanguins plus ou moins considérables, qui, en donnant aux tissus une coloration noirâtre et en brisant leur trame, peuvent faire croire à l'existence d'un charbon. Nous avons dit que cette erreur avait été commise par plus d'un auteur dans la description de la fièvre jaune (voy. ce mot) et M. Aubert pense qu'il en a été de même pour la peste : «Je n'ai jamais vu de charbons internes, dit-il, et je crains bien que les divers auteurs qui en ont parlé ne se soient trompés, et qu'ils aient pris pour des charbons des plaques noi ràtres formées par du sang extravasé ; en effet , j'ai vu dans les séreuses des deux cavités thoracique et abdominale de ces taches noires, rondes et se détachant par leur couleur sur les tissus environnants» (ouvr. cité, p. 253).
Nous venons de décrire les différentes lésions que l'on peut rencontrer chez les pestiférés , mais il faut bien se garder de croire que ces lésions soient constantes, caractéristiques; il est des cas dans lesquels on ne constate presque aucune altération.
Une jeune fille de seize ans meurt au bout de six jours d'une maladie caractérisée par tous les symptômes ordinaires de la peste et notamment par deux bubons aux aines. On trouve « les vaisseaux du cerveau tant soit peu plus gonflés que dans l'état naturel; le cœur et le foie plus gros qu'ils ne doivent l'être; la vésicule de fiel, l'estomac et les intestins remplis d'une bile verdâtre» (Soullier, ouvr. cité, p. 264). M. Aubert a rapporté plusieurs observations dans lesquelles on n'a constaté qu'un état congestif du système veineux.
L'analomie pathologique ne permet donc pas de localiser la peste, et il faut dire avec M. Glot : « Ce n'est jamais un seul organe, un seul appareil, un seul système qui se trouve lésé; les altérations sont générales , et l'économie tout entière semble avoir subi l'influence de l'agent délétère » (ouvr. cité, p. 98).
Symptômes. — La symptomatologie est certainement la partie de l'histoire de la peste à laquelle les archives de la science fournissent les matériaux les plus nombreux, les plus détaillés, les plus positifs; et cependant, devant toutes ces richesses accumulées, nous éprouvons un grand embarras. On le compreq-
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dra aisément si Ton réfléchit que, de même que dans la plupart des maladies épidémiques, les caractères symptomatiques de la peste varient sensiblement dans les différentes localités, dans les différentes épidémie, d'individu à individu, aux différentes époques de la même épidémie , etc. Il est impossible de tracer une description générale de la peste, et ici, plus que partout ailleurs, nous nous félicitons d'avoir adopté , dans cet ouvrage , une disposition qui va nous permettre d'être complets sans cesser d'être vrais. Nous alloûs étudier, isolément, les phénomènes morbides qui ont été observés dans la peste, et c'est en nous occupant de la marche de la maladie que nous indiquerons les modes divers suivant lesquels ces phénomènes s'associent et se succèdent. Néanmoins, pour présenter de suite au lecteur un tableau aussi exact que possible, nous commencerons par les phénomènes les plus constants, les plus caractéristiques, et nous suivrons ensuite l'ordre de fréquence que nous avons cru pouvoir établir , après avoir attentivement lu les principales relations et observations publiées par les loïmographes.
1° Bubons. — Le bubon peut être considéré comme le symptôme caractéristique etpathognomo= nique de la peste (Brayer, Neuf années à Constantinople, t. n, p. 250; Paris, 1836). Quelquefois il constitue presque toute la maladie à lui seul , et lorsqu'il n'existe pas il est souvent difficile de se prononcer, avec certitude, sur la véritable nature des phénomènes que l'on observe (voy. Diagnostic).
«Le bubon, dit Savaresi (ouvr. cité, p. 196 ), est précédé constamment par une vive douleur et par une forte tension de la partie où il doit paraître ; le second ou le troisième jour on s'aperçoit de son éruption, accompagnée d'une rougeur phlegmoneuse. » Les choses ne se passent pas toujours ainsi , quelquefois les bubons se développent dès le début, en même temps que les premiers symptômes ; d'autres fois ils se montrent vingt-quatre ou quarante-huit heures après l'invasion de la maladie ; ou bien ils n'apparaissent que vers le quatrième, le cinquième jour, ou même dans la dernière période de la maladie. Le bubon, suivant M. Aubert, se montre indifféremment au début, au milieu , ou vers la fin ; cependant, c'est plutôt vers le milieu qu'il apparaît (loc. cit.,, p. 250). Suivant M. Estienne, dans la majorité des cas, le bubon apparaît du troisième au cinquième jour.
Quelquefois, surtout dans la dernière période, les bubons se développent avec une rapidité extraordinaire et arrivent, en quelques heures, à la suppuration: ys sont considérables , flasques, sans inflammation ni douleurs remarquables : les malades se sentent soulagés, se lèvent, mangent; mais, peu d'heures après, ils meurent subitement (Mertens, Traité de la peste, p.50; Paris, 1 784). Le plus ordinairement, les bubons,
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plus ou moins volumineux, plus ou moins douloureux, se développent lentement: parvenus au volume d'une noisette, d'une noix, ils se montrent sous la forme d'une tumeur ronde ou oblongue, lisse ou bosselée , sans changement de couleur à la peau. A cet état, les bubons peuvent se terminer par résolution, mais cette terminaison paraît être dans la dépendance d'influences épidémiques dont la nature nous échappe : ainsi,tandis, par exemple, que la résolution a été fréquemment observée pendant les épidémies de Moscou (Mertens , loc. cit., p. 49) , du Caire et d'Alexandrie (Glot, ouvr. cité, p. 44) , elle a été très-rare pendant l'épidémie d'Egypte. Savaresi ne l'a jamais observée (loc. cit., p. 197).
Le terminaison la plus ordinaire du bubon est la suppuration; la tumeur devient plus proéminente, la peau s'enflamme, rougit, s'amincit et quelquefois se gangrène. A l'ouverture spontanée ou artificielle du bubon, s'écoule une quantité plus ou moins considérable de pus de couleur naturelle , puis une matière sanguinolente, suivie fréquemment de la sortie d'un lambeau de tissu cellulaire mortifié.
Quelquefois le pus répand une odeur infecte : il en était presque toujours ainsi dans la peste de Marseille.
Suivant M. Lachèze(mém. cité, p. 352), les glandes engorgées n'entrent en suppuration qu'à deux conditions: «Il faut qu'il soit survenu un amendement dans les symptômes généraux, c'est-à-dire que la peste soit jugée ; il faut que la lésion de la glande soit telle que la résolution ne soit plus possible.»
Dans la peste de Londres , s'il faut en croire Hodges, on a vu des bubons qui s'évanouissaient le jour même qu'ils avaient paru, reparaissaient bientôt pour disparaître ensuite et se montrer encore. Cette alternative dangereuse durait quelquefois assez longtemps : elle n'était cependant pas ordinaire à tous les bubons qui rentraient; quelques-uns se dissipaient sans retour (Traité de la peste, p. 35-36).
Quelquefois, dans les cas les plus graves, les lèvres du bubon ouvert se boursouflent, se renversent ; la gangrène s'empare de la plaie, s'étend en surface et en profondeur, et donne lieu à des accidents fâcheux. Dans un cas rapporté par M. Estienne, un bubon pestilentiel inguinal s'étant ouvert spontanément, la gangrène se manifesta et donna lieu, par érosion, à une hémorrhagie qui rendit nécessaire la ligature de l'artère iliaque externe (Mémoire sur la peste observée à Alexandrie en 1834-1835, in Journ. des conn. médico-chirurg ., n° de février 1837, p. 59). Des accidents du même genre peuvent d'ailleurs se produire dans d'autres affections que la peste. L'un de nous (L. Fieury) a observé uii fait qui , en temps d'épidémie pestilentielle , aurait probablement donné lieu à une erreur de diagnostic. Une
PES
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femme portait dans l'aine droite un bubon syphilitique : celui-ci est ouvert par une large incision le 9 janvier 1838, et jusqu'au cinquième jour les choses marchent parfaitement; la cicatrisation paraît devoir s'opérer rapidement; mais alors survient une fièvre typhoïde qui, bientôt, revêt des caractères redoutables; le 25 , la plaie du bubon devient blafarde, saignante, les bords se renversent , se boursouflent, la suppuration se supprime ; le 29, la gangrène se montre , il existe un décollement considérable , l'artère crurale est à nu, la malade eslplosgé dans un état adynamique fort alarmant. Le 2 février, un large débridement est pratiqué, les portions décollées sont excisées, et un fer rouge est appliqué, avec prudence mais avec énergie, sur toute la surface de la plaie. Celte cautérisation , aidée d'un traitement intérieur par les toniques (vin, quinquina, etc.),arrêta les progrès de la gangrène, et fit disparaître les symptômes adynamiques les plus graves. Le 6 février, Teschare se détache , la plaie est ramenée à de bonnes conditions de cicatrisation , l'état général est meilleur. Le 30 mars la guérison était complète.
Les bubons se cicatrisent plus ou moins rapidement, suivant l'état général du malade, la gravité de l'affection, le mode d'ouverture de la tumeur, le modedu pansement employé (Esiienne, loc. cit.).
Les bubons se montrent, en suivant l'ordre de fréquence, dans les régions suivantes:
1° A la partie interne et supérieure de la cuisse , à trois travers de doigts au-dessous de l'arcade crurale, dans le point où la saphène interne devient superficielle;
2° Dans le pli de l'aine, là où se montrent les bubons vénériens ;
3° Au cou, dans les glandes situées au-dessous de l'apophyse mastoïde, à l'angle de la mâchoire;
4° Dans Faisselle, où ils sont superficiels ou profonds:
5° Dans le creux poplité : ils sont rares ; ils n'ont été observés que quatre fois dans la peste du Caire, et une seule fois, par M. Aubert, dans la peste d'Alexandrie.
Enfin , Savaresi a vu des bubons se montrer à la partie moyenne et interne de la cuisse et aux bras, vers la partie inférieure du biceps (loc. cit., p. 196).
Nous devons ajouter que M. Aubert considère les bubons cervicaux comme les plus fréquents , tandis que M. Clôt émet la proposition contraire.
Les bubons présentent quelques particularités spéciales au siège occupé par les glandes altérées.
Les bubons cruraux sont oblongs , dirigés de dehors en dedans et de haut en bas: leurbase est large; ils acquièrent souvent un volume considérable , déterminent une douleur très- vive, et ont une marche assez lente.
Les bubons inguinaux gênent la progression et impriment au pied un mouvement de déviation en dehors (Estienne, loc. cit.) ; ils sont les plus dangereux, bien qu'ils soient peu volumineux, superficiels et qu'ils entrent promptement en suppuration ; mais presque constamment ils sont accompagnés de bubons internes développés sur le trajet des vaisseaux iliaques dans le bassin, derrière la branche horizontale du pubis, dans la fosse iliaque. La palpation permet quelquefois de constater l'existence de ces bubons internes, qu'accompagne souvent une douleur extrêmement vive , regardée par M. Glot comme un signe certain de mort {loc. cit., p. 33). «Il m'est arrivé dans les pestes graves, dit M. Aubert (loc. cit., p. 252), de n'avoir à traiter qu'un seul bubon inguinal qui, étant venu à maturité, restait en suppuration , la maladie ayant complètement cessé : on regardait le malade comme guéri et sauvé lorsqu'un nouveau foyer de pus s'ouvrait près de celui qui existait; on sondait, et l'on découvrait des trajets de communication avec des foyers situés sous l'arcade crurale. Bientôt la diarrhée se déclarait, puis des douleurs abdominales, enfin tous les symptômes de la péritonite, et le malade périssait. A l'autopsie on trouvait toutes les glandes de la région iliaque formant des abcès.»
Les bubons cervicaux , assez fréquents chez les eufants (Savaresi), sont ordinairement peu volumineux; quand ils acquièrent une certaine dimension ils gênent les mouvements de la mâchoire et les actes de la déglutition et de la respiration (Glot).
Les bubons axillaires , ordinairement très-petits, sont cependant, très-douloureux et accompagnés d'élancements violents dans l'épaule , ou dans les parois de la poitrine. Ils sont peu dangereux : « l'aisselle est le meilleur endroit que le bubon puisse choisir, s'il veut apparaître » (Aubert).
Ordinairement, suivant Mertens(/oc.r/i.J p. 50), il n'existe qu'un seul bubon à la cuisse ou dans l'aisselle; M. Lachèze assure , au contraire, qu'il est, trèsrare de ne trouver qu'une seule glande engorgée; presque toujours , dit-il , il y en a plusieurs dans différentes régions. Ordinairement on compte deux, quelquefois trois et quatre bubons: rarement davantage (Brayer, loc. cit. , p. 251*. — Glot, loc. cit. , p. 33).
Lorsque deux bubons se sont développés, ils occupent quelquefois les deux aines, plus rarement les deux aisselles, mais plus fréquemment l'aine et l'aisselle du même côté (Mertens, p. 50 ), ou bien, au contraire , l'aine d'un côté et l'aisselle opposée (Traité de la peste , p. 35).
Nous avons analysé, sous le rapport du siège et du nombre des bubons , 140 observations qui nous ont fourni les chiffres suivants :
1 25 fois il n'a existé qu'un seul bubon.
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106 fois Je bubon a été inguinal, et a siégé 64 fois à droite et /Î2 fois à gauche. (Dans les observations que nous avons réunies, les bubons de l'aine et ceux de la partie supérieure et interne de la cuisse sont confondus sous la même dénomination de bubons inguinaux).
1 1 fois le bubon a été axillaire et a siégé 7 fois à droite et 4 fois à gauche.
6 fois le bubon a été cervical et a occupé 4 fois le côté droit et 2 fois le côté gauche.
1 fois le bubon s'était développé sur ia partie médiane du dos.
1 fois le bubon occupait la région pubienne.
1 3 fois il y a eu deux bubons , ainsi répartis quant au siège :
8 fois un bubon dans chaque aine.
1 fois les deux bubons occupaient l'aine droite.
1 fois un bubon dans l'aine droite et l'autre à l'angle droit de la mâchoire.
1 fois un bubon dans l'aine droite et l'autre à l'angle gauche de la mâchoire.
1 fois un bubon axillaire gauche et un autre dans la région sous-clavicu!aire du même côté.
1 fois un bubon axillaire gauche et un bubon cervical du même côté.
1 fois il y a eu trois bubons : deux bubons inguinaux et un bubon occupant la partie interne et inférieure du bras droit.
1 fois 6 bubons se sont développés : trois dans l'aine droite, un dans l'aine gauche et un dans chaque aisselle.
On voit par ce relevé que les bubons se montrent beaucoup plus souvent à droite qu'à gauche. Quelle est la raison de cette préférence?
2° Charbon (pustule gangreneuse, antbrax, plaque gangréueuse, etc.). — «Le charbon , dit Mertens (p. 5 1 ), est une tache gangreneuse de la peau ressemblant à une brûlure, d'où ce nom peut lui être venu.»
Avec M. Aubert (p. 253) nous considérons le charbon comme le second signe caractéristique de la peste, quoique, suivant M. Lachèze (p. 353), on ne le rencontre pas dans plus de la moitié des cas.
Les charbons sont presque toujours suivis, ou, ce qui est plus fréquent Mertens), précédés de bubons; quelquefois cependant ils se montrent seuls, et devancent tous les autres symptômes ( Traité de la peste , p. 35).
Le charbon commence par une démangeaison, ou une douleur assez vive, qui se fait sentir sur le point qu'il doit occuper; bientôt apparaît une petite tache rouge, assez semblable à une piqûre de puce; cette tache s'élargit, et à son centre se forme une petite vésicule; celle-ci est ordinairement rompue par les ongles du malade, mais lorsque la prostration est très-grande cela n'a pas lieu, et alors la vésicule ne
tarde pas à devenir une phlyctène remplie d'une sérosité rougeâtre, et pouvant acquérir , sans se rompre, un diamètre d'un pouce ou même davantage.
« Cette phlyctène finit cependant par se rompre et on voitalors un point central noirâtre, autour duquel s'établit une nouvelle vésicule circulaire qui , remplie de sérosité comme la première , a son bord concentrique sur les confins de la portion morte, et son bord excentrique sur les parties vivantes. Chaque jour, chaque heure, le diamètre de ce cercle vésiculaire grandit, et la portion centrale et gangrenée prend d'autant plus de surface; le charbon peut s'étendre ainsi sur tout un membre. Abandonné à luimême , le charbon ne s'arrête , ne cesse de s'étendre que lorsqu'il survient un amendement dans les symptômes généraux» (Lachèze, mém. cité, p. 353).
M. Clôt (ouvr. cité, p. 34) décrit trois formes de charbons :
1° Taches rouges de 4 à 5 lignes de diamètre; vésicule centrale contenant un liquide jaunâtre, puis noirâtre, s'ouvrant et se desséchant au bout de deux ou trois jours. Ces charbons, les plus bénins de tous, sont très-superficiels et ne détruisent, pour ainsi dire, que l'épiderme; quelquefois plusieurs charbons se réunissent et forment une plaque irrégulière plus ou moins étendue.
2° L'inflammation gangreneuse envahit toute l'épaisseur de la peau et même le tissu cellulaire souscutané; le charbon est constitué par une tumeur légèrement proéminente, occupée bientôt par ûrfe escharre ayant un à deux pouces de diamètre, se détachant par suppuration et laissant à nu une plaie arrondie, dont les bords semblent avoir été taillés par un emporte-pièce [anthrax).
3° L'inflammation se propage à des surfaces souvent très-étendues, la gangrène envahit rapidement la peau , le tissu cellulaire sous-cutané , les muscles et quelquefois même les os.
Les charbons ont été rencontrés sur' toutes les parties du corps, le cuir chevelu et les faces palmaires et plantaires des extrémités exceptés; ils se montrent fréquemment sur les joues, le cou, la poitrine, le dos, les membres, le ventre, le scrotum , les grandes lèvres, etc. Suivant quelques auteurs, les membres inférieurs sont néanmoins leur siège de prédilection ; Mertens et quelques autres assurent que les charbons se développent quelquefois sur les bubons ; M. Clôt a vu un charbon dans l'intérieur de la gorge.
Le nombre des charbons varie. Savaresi en a compté depuis un jusqu'à dix ou douze ; mais ce dernier chiffre peut être dépassé : M. Clôt rapporte qu'un seul malade portait plus de trente charbons superficiels disséminés sur le membre inférieur droit (loc. cit., p. 34).
Le charbon n'est point ., par lui-même , un sym-
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plônae grave. «Pour ma part, dit M. Aubert , je n'ai jamais vu un charbon avoir des conséquences funestes.» Cependant lorsque la gangrène envahit de larges surfaces, lorsqu'elle se manifeste sur la face, le cou, au niveau de tendons, de vaisseaux importants, du larynx, etc., elle peut produire des accidents graves.
On a vu la gangrène envahir l'angle interne de l'œil et détruire le sac lacrymal, mettre à nu tout un côté de la mâchoire, une grande étendue du tibia, les vaisseaux et les nerfs placés à l'angle de la mâchoire (Glot, lot: cit., p. 34).
La présence d'un nombre considérable de charbons indique-t-elle une plus grande gravité de la maladie? Les auteurs ne sont point d'accord sur ce point. Les historiens de la peste de Marseille disent que les charbons , sous quelques formes qu'ils paraissent, menacent toujours de la mort; M. Aubert assure, au contraire, que la peste dite charbonneuse n'est pas la plus dangereuse, et M. Glot va jusqu'à dire que la bénignité ou l'intensité des charbons sont en raison inverse de la bénignité ou de l'intensité de la maladie. «En général, dit-il (p. 35) , les charbons de la deuxième et de la troisième espèce, loin d'être un symptôme fâcheux, étaient presque toujours d'un augure favorable. » On a vu les charbons se montrer plus fréquemment vers la 8n de certaines épidémies, alors que la maladie avait beaucoup perdu de sa gravité.
3° Pétéchies (ecchymoses, taches pourprées). — Elles constituent le troisième symptôme caractéristique de la peste. « Tumores in emunctoriis «frequentissimi, et inter omnia symptomata pestis «certiora signa erant , sicut etiam carbunculi et «exanthemata , ac proinde vulgares his tribus indi- «derunt nomen pestis» (Diemerbroeck, ouvr. cité , p. 22).
Les pétéchies ne se montrent , en général , que dans les cas désespérés et dans les derniers jours de la maladie ; elles annoncent une mort prochaine.
Les taches pétéchiales sont roses, purpurines, rouges, violettes ou noires : la couleur est d'autant plus foncée que la maladie est plus grave -, leurs dimensions varient depuis celle d'un petit point, presque imperceptible ,' jusqu'à celle d'une lentille; elles peuvent occuper toutes les parties du corps , mais on les rencontre suriout sur le cou, la poitrine et les membres; elles sont rares sur la face; on en a vu sur la muqueuse palpébrale , gingivale et linguale ; leur nombre est ordinairement considérable ; quelquefois toute la peau est bigarrée d'un nombre infini de petits points livides qui la font paraître comme si elle avait été fouettée (Mertens, p. 52). Quelquefois les pétéchies sont confluentes et forment de larges plaques irrégulières.
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Assez souvent il se forme , dans le tissu cellulaire sous-cutané, immédiatement avant la mort, de vastes épanchements de sang qui se présentent sous la forme d'ecchymoses plus ou moins étendues.
Diemerbroeck attache une grande importance aux pétéchies. «Nos lertia, quarta, quinta, sextave, imo «et septima die prodeuntia rubra exanthemata con- «tagiosissimae luis, et plerumque mortis instantis «certissimum indicium dédisse vidimus ; nam in tota «hac peste vix viginti cum maculis rubris evaserunt; «cum purpureis, unum tantum; cum nigris aut vio- «laceis, nullum evasisse novimus»(/oc. cit., p. 22).
4° Troubles nerveux. — Des troubles plus ou moins graves de l'innervation se montrent dans presque tous les cas de peste; mais ils ne sont pas aussi caractéristiques qu'ils sont constants, car ils ne diffèrent point sensiblement de ceux que l'on observe dans la fièvre typhoïde, et c'est en raison de cette circonstance que quelques auteurs ont donné à la peste le nom de typhus d'Orient.
Locomotion. — La prostration des forces est ordinairement considérable dès le début; les membres sont comme brisés; les malades éprouvent des lassitudes spontanées, leur démarche est chancelante comme celle des hommes ivres; bientôt ils ne peuvent plus se soutenir et sont obligés de se faire porter et de s'aliter ; beaucoup d'entre eux sont incapable de se déshabiller et de se mettre au lit; ils se placent immédiatement dans le décubitus dorsal et ne le quittent plus (Savaresi, tac. cit., p. 198-199). A un degré plus avancé, les mouvements sont entièrement impossibles, les malades ne peuvent ni se remuer, ni se soulever , ni même lever un membre ; la parole est difficile, entrecoupée, embarrassée, quelquefois complètement abolie. M. Glot a vu plusieurs fois le mutisme se montrer vers la fin de la maladie , persister dans la convalescence et même pendant quelque temps après la guérison.
Dans quelques cas , pendant les moments de réaction et de délire, l'action musculaire est augmentée et pervertie; il y a de la jactitation, des soubresauts de tendons, des convulsions dans les muscles de la face.
Facultés intellectuelles et morales. — L'hébétude, la stupeur accompagnent presque constamment la peste, et se montrent ordinairement dès le début : quelquefois même avant tout autre symptôme. L'iutelligence est conservée, mais les idées sont confuses, les réponses lentes; la frayeur exerce une grande influence sur les facultés intellectuelles et morales , comme d'ailleurs sur le développement et l'issue de la maladie.
Le délire est un des symptômes les plus fréquents de la peste; tantôt il est précédé d'une violente céphalalgie, tantôt il se montre brusquement et consti-
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tue îe premier symptôme de la maladie {Traité de la peste, p. 33); il est agité , loquace, furieux ou tranquille ; suivi souvent d'un coma profond qui, dans les cas les plus graves , est accompagné d'une agitation extrême; les malades ont des visions, des hallucinations effrayantes. Quelquefois le délire et le coma alternent. Le délire se calme constamment aux approches de la mort, et tous les malades meurent tranquillement et sans agonie (Lachèze , mém. cité , p. 351).
Dans certaines épidémies beaucoup de pestiférés ont été pris de monomanie suicide, et ont mis fin à leurs jours par la strangulation ou la submersion. Pendant la peste de Marseille un grand nombre de malades se sont précipités parles fenêtres (Bertrand, Relation histor. de la peste de Marseille, p. 166; Cologne, 1721).
On a vu l'intelligence rester intacte jusqu'au dernier moment. Dans la peste de Nimègue le délire a été rare (Diemerbroeck, loc. cit., p. 21).
Dans la peste de Londres le coma ouvrait souvent la scène. «Un assoupissement mortel saisissait les pestiférés dès le commencement de leur maladie, les narcotiques les plus puissants n'auraient pas jeté l'esprit et les sens dans un tel engourdissement. On ne pouvait se faire entendre des malades par les cris les plus aigus. Le sommeil léthargique était aussi subit et aussi imprévu que le délire : il saisissait, au milieu des occupations qui agitaient le corps et l'esprit ; dans les conversations on voyait souvent un homme animé se taire tout à coup, fermer les paupières, pencher la tête et dormir d'un sommeil profond » (^Traité de la peste, p. 33).
Sensibilité. — La sensibilité générale est émoussée ; cependant elle peut être exagérée pendant les moments de réaction.
Une céphalalgie générale ou partielle, le plus souvent frontale, apparaît avec les premiers symptômes et persiste, quelquefois, jusqu'à la fin ; la douleur est ordinairement excessive, intolérable et arrache des cris aux malades ; dans quelques cas elle est obtuse, peu intense et disparaît après les trois ou quatre premiers jours.
Dans la peste de Londres «les maux de tête ne pouvaient être calmés que par l'extinction de tout sentiment ; ils étaient si obstinés qu'ils ne donnaient aucun relâche ; les élancements de ces douleurs étaient d'une violence extrême; les plus grands tourments paraissaient moins insupportables ; il semblait 'aux malades qu'on leur fendait la tête et qu'elle sautait en éclats. Ce supplice inexplicable était constant jusqu'au dernier soupir» (Traité de la peste, p. 33).
Fréquemment des douleurs passagères, lancinantes ou persistantes et gravatives se font sentir dans le dos, les lombes, la poitrine, les épaules, les membres:
nous ne parlons pas de celles qui sont produites par l'engorgement des glandes, et que nous avons indiquées à propos des bubons.
Organes des sens. — La peau est quelquefois froide comme le marbre [Traité de la peste, p. ,34); ordinairement chaude ou même brûlante; elle est livide, terreuse; dans quelques cas, jaune, ictérique. Souvent elle se couvre de sudamina , de vésicules miliaires; assez souvent on voit apparaître, sur différentes régions du corps et principalement sur la face, le tronc, le scrotum , des érysipèles de mauvaise nature, livides, gangreneux.
Dans la peste de Londres on a observé des sueurs fort extraordinaires. Elles coulaient comme des torrents, les malades fondaient en eau dès le commencement et nageaient, pour ainsi dire , dans la sueur jusqu'à la fin de la maladie. La sueur offrait des couleurs bizarres; elle était blanchâtre, citronnée, verte, noire, rouge ou pourprée. « Une telle diversité n'était pas un objet indifférent, car elle décidait de la destinée des malades, leur guérison ou leur mort suivant exactement certaines couleurs. » Ces sueurs étaient souvent si fétides qu'en frappant le nez elles causaient des défaillances; en se;répandant sur le corps elles y laissaient une impression de feu ; si les malades n'eussent consulté que le sentiment, ils auraient cru être brûlés par des eaux caustiques (Traité de la peste, p. 34). Nousavons voulu rapporter cette singulière description , mais nous laissons au lecteur le soin de l'interpréter.
Les feux sont quelquefois injectés, larmoyants; le globe oculaire proémine : la conjonctive est d'un blanc sale, grisâtre, jaunâtre, ictérique; la pupille est fréquemment dilatée; le regard est terne, stupéfié ou bien, au contraire, étincelant, hagard: il exprime l'égarement , l'anxiété, la terreur.
Suivant M. Brayer, les yeux étincelants, le regard fixe, féroce, comme hydrophobique, l'altération prompte et inusitée des traits du visage, sont les symptômes les plus caractéristiques de la peste (loc. cit., p. 249). M. Cholet insiste également sur les signes fournis par l'organe de la vue (Mém. sur la peste , p. 91; Paris, 1836).
Souvent la vue est troublée, obscurcie.
\J ouïe ,\ odorat , tegoût, sont diminués ou abolis.
5° Troubles de la digestion. — Dans un grand nombre de cas , la maladie débute par des vomissements, et ceux-ci peuvent persister jusqu'à la fin, ou bien, au contraire, cesser de se produire au bout de quelque temps et être remplacés par des nausées.
Les matières vomies sont bilieuses, verdâtres, porracées , noirâtres ; répandent quelquefois une odeur infecte (Hodges, Peste de Londres, 1664); Elles peuvent contenir du sang: mais l'hématémèse est assez rare.
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On a vu l'appétit être conservé ou augmenté , mais ]e plus ordinairement il est complètement aboli ; dans la peste de Londres, les malades avaient horreur des aliments : «Les mets qui flattaient le plus l'appétit étaient insupportables à la vue même ; leur présence seule causait des nausées ; le vomissement suivait sans diminuer ce dégoût.»
La soif est ordinairement inextinguible, mais ce symptôme n'est pas constant. « Sitis est symptoma «quod pestem fréquenter comitatur, sed non sem- « per : et quamvis Rondeletius dicat esse symptoma a «peste inseparabile, nos tamcn multos etiam absque «siti peste laborasse et exstinclos fuisse vidimus» (Diemerbroeck, loc. cit., p. 21).
La muqueuse des lèvres et des gencives est pâle; les dents sont quelquefois couvertes de fuliginosités ; la langue est ordinairement couverte d'un enduit blanchâtre, blanc-nacré (Lachèze); assez souvent elle est sèche, rouge, noirâtre, fendillée.
Dans certaines épidémies, on a observé fréquemment des aphthes, des angines de mauvais caractère.
Immédiatement après les premiers vomissements , il se manifeste une diarrhée qui présente des caractères, pour ainsi dire spéciaux, notés par tous les auteurs et en particulier par Diemerbroeck : « Alvi ex- «cretiones in pesle non sunt similes illis quae in aliis «alvi fluxibus coutingunt, sed sunt fœtidissimse, tur- «bidse, confusae, liquidse quidem, verum quasi olea- «gioosge» (loc. cit.jf. 21). Vers la fin les selles sont involontaires.
Dans la peste de Marseille, les malades évacuaient souvent une quantité considérable d'ascarides lombricoïdes ; assez fréquemment les selles contiennent du sang.
Savaresi (/oc. cit., p. 198) assure que les vomissements et la diarrhée se suppriment souvent au moment où le délire se manifeste.
Quelquefois on observe une constipation opiniâtre, qui persiste jusque vers les derniers jours ou jusqu'à la fin.
6° Troubles de la circulation. — Le pouls est presque toujours petit, déprimé, misérable: il se relève dans les moments de réaction , mais il reprend bientôt ses premiers caractères; sa fréquence présente de grandes variations ; quelquefois il né subit pas d'accélération notable et ne bat que 70, 75 ou 80 fois par minute ; d'autres fois on compte 100, 120, 130 et jusqu'à 140 pulsations. La fièvre est quelquefois accompagnée, surtout au début, de frissons plus ou moins violents , irréguliers, ayant une durée tantôt de trois, quatre ou cinq heures, tantôt d'une demi-heure à une heure. Dans certains cas, la fièvre est rémittente; mais il faut tenir compte, dans l'appréciation des caractères de l'état féfci île, de l'in-
fluence exercée sur le pouls par le développement des bubons, des charbons, etc.
Indépendamment des hémorrhagies qui s'opèrent dans le tissu cellulaire (pétéchies, ecchymoses), du sang est quelquefois versé à la surface des différentes muqueuses et rejeté au dehors avec les matières des vomissements, des évacuations alvines; avec l'urine, par la matrice. .
L'hémorrhagie du nez, suivant Savaresi (loc. cit., p. 1 99), est rare et ne dure pas longtemps ; elle paraît le quatrième ou le cinquième jour, et souvent elle est suivie par la mort.
Dans certaines épidémies, la tendance aux hémorrhagies a été très-grande, et celles-ci se sont produites sous l'influence de causes très-légères. «Il est arrivé quelquefois, dit Ghicoyneau (loc. cit., p. 343), après avoir fait appliquer des pierres à cautères sUr les bubons , quoiqu'il n'y eût que les seuls téguments qui fussent brûlés , et par conséquent de très-petits vaisseaux cutanés ouverts, que le sang est néanmoins sorti en si grande abondance qu'on n'a jamais pu en arrêter l'écoulement. »
7° Troubles de la respiration. — Ce n'est que lorsque tous les autres phénomènes morbides ont acquis une grande intensité que la respiration devient courte, embarrassée, laborieuse, fréquente ; quelquefois , alors , on compte 40, 50 et même 60 inspirations par minute. Dans d'autres cas cependant, à moins de complications du côté de la poitrine, on n'observe aucun trouble respiratoire.
Quelques auteurs font mention d'une toux sèche, fatigante, revenant par accès ; mais, comme la poitrine n'a pas été explorée, on ne saurait se prononcer sur la nature de ce symptôme.
Le hoquet se manifeste assez fréquemment vers la fin de la maladie.
8° Troubles des /onctions urinaires. — Les urines ne sont que rarement modifiées : «Optimi colo- «ris etsedimenti sunt urinse, sanorum urinis similes, «velparummutata?» (Diemerbroeck, loc. cit., p. 21); tantôt elles sont abondantes, pâles, décolorées, tantôt, au contraire, rares, épaisses, rouges, sédimenteuses ; quelquefois elles sont mélangées de sang ; aux approches de la mort on les voit parfois se supprimer complètement.
Marche , durée , terminaison. — Ainsi que nous l'avons déjà dit , on observe de grandes différences dans les caractères et la marche de la peste soit dans les différentes épidémies , soit aux différentes époques de la même épidémie , soit , enfin, en raison de conditions individuelles qui échappent à notre investigation.
Nous avons indiqué , d'après Hodges, les sueurs extraordinaires qui faisaient le principal caractère de la peste de Londres ; dans certaines épidémies les
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malades succombaient en peu d'heures , par suite drun état comateux , sans avoir présenté ni bubons ni charbons; tantôt c'étaient les vomissements, la diarrhée , les hémorrhagies qui prédominaient ; tantôt la maladie consistait principalement en charbons nombreux et étendus à de larges surfaces ; d'autres fois les bubons semblaient constituer, à eux seuls, toute la maladie.
Dans la peste d'Athènes (429 av. J.-C), suivant Thucydide, on observait principalement les accidents du catarrhe, de la péripneumonie, et des gangrènes qui attaquaient les extrémités et les faisaient tomber comme dans le feu saint Antoine.
La peste de Constantinople (542 apr. J.-G.) fut remarquable par les vomissements de sang , les angines et une diarrhée que rien ne pouvait arrêter.
Dans la peste de Brescia (1577), dominaient des vomissements bilieux , noirs , des évacuations fétides, des hémorrhagies buccales.
Du reste, il faut reconnaître avec Ozanam {Hist. méd. des mal. épidémiques, t. iv, p. 5 ; Paris, 1835), qu'il est difficile de savoir à quoi s'en tenir sur les différents caractères assignés aux épidémies qui ont sévi dans des temps reculés, parce que, d'une part, on a certainement confondu sous le nom de peste des maladies épidémiques de diverse nature, et que , d'autre part, les descriptions de ces épidémies nous ont été transmises plutôt par des historiens que par des médecins.
On a établi, suivant les symptômes, la marche et la terminaison de la maladie, plusieurs^/ormes, classes
ou degrés de peste.
Ghicoyneau ( Traité de la peste , p. 224) a partagé tous les malades qu'il a vus ou traités , en cinq clases qui ont été vivement critiquées par Bertrand (loc. cit., p. 379), et qui, en effet, ne reposent pas sur de* distinctions assez précises; on s'accorde généralement, aujourd'hui , à reconnaître dans la peste trois degrés : nous adopterons cette division en y ajoutant, toutefois, une quatrième classe dans laquelle nous rangerons certains cas de peste foudroyante, qui , manifestement , doivent occuper une place spéciale, et dont l'existence a besoin d'être soumise à de nouvelles recherches.
Premier degré. — Peste légère, bénigne. — Le premier degré de la peste est orcinairement annoncé par des prodiômes fort insidieux et très-variables: les malades éprouvent un léger frisson suivi de chaleur et d'accélération du pouls, un malaise général, des lassitudes spontanées, une céphalalgie frontale plus ou moins intense; ils ont des nausées, quelquefois des vomisssemeDts et de la diarrhée. Cet état se prolonge pendant quelques jours : alors surviennent des douleurs peu violentes, mais augmentées par la pression, les contractions musculaires, les mouve-
ments des membres; ces douleurs se font sentir dans les aines, les aisselles, dans un ou plusieurs points; elles présentent des rémissions et des exacerbations; elles tont accompagnées de fièvre, d'inappétence, de nausées , d'étourdissements ; la langue est couverte d'un enduit blanchâtre. Bientôt on voit apparaître un ou plusieurs bubons , et quelquefois des taches charbonneuses plus ou moins nombreuses, mais toujours superficielles. Les symptômes généraux se calment ou disparaissent complètement; les bubons se terminent par résolution, suppuration ou induration ; les charbons se cicatrisent et la guérison ne tarde pas à avoir lieu (Samoïlowitz, Mém. sur la peste, p. 129; Paris, 1782.— Glot, ouvr. cit., p. 29).
Souvent, alors même que les bubons suppurent , les malades ne sont pas obligés de s'aliter et continuent à vaquer à leurs occupations, «de manière que, sans aucun abattement des forces , sans changer de façon de vivre , ils vont et viennent dans les rues et places publiques, se pansant eux-mêmes avec un simple emplâtre» [Traité de la peste, p. 228).
Ce premier degré constitue ordinairement la peste sporadique, et se montre au déclin et vers la fin des épidémies. 11 peut être suivi des degrés que nous allons décrire.
Deuxième degré. — Les prodromes sont plus intenses: presque simultanément on observe des frissons violents, des vertiges, une prostration extrême, l'hébétude, la stupeur; la marche est vacillante, la parole embarrassée; il survient des nausées, des vomissements de matières bilieuses, noirâtres, fétides; de la diarrhée ; la langue est rouge , sèche , souvent noirâtre et fendillée; les dents sont fuligineuses; le pouls est serré , fréquent; le sommeil est nul ou troublé par des rêves effrayants; souvent les malades sont pris d'un délire agité ou tranquille.
Du second au quatrième jour apparaissent les bubons, les charbons et les pétéchies, et alors la marche de la maladie varie.
Le délire devient continu, les malades tombent dans le coma et meurent du quatrième au cinquième jour.
Les symptômes généraux perdent de leur intensité ; le pouls tombe de 120, 1 30 ou 1 40 pulsations à 90, 80 ou même 70; les vomissements et la diarrhée s'arrêtent; la langue devient humide; les charbons se limitent, les pétéchies disparaissent, les bubons se résolvent, suppurent ou s'indurent, et le malade entre en convalescence du sixième au huitième jour.
Dans d'autres cas la marche est moins rapide, moins régulière ; les symptômes généraux persistent, offrent des rémissions et des exacerbations alternatives, les bubons suppurent, les charbons envahissent de larges surfaces, et ce n'est que du quatorzième au vingtième jour que la marche se dessine, et que le ma-
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lade entre en convalescence ou bien qu'il subit une aggravation qui ne tarde pas à le conduire au tombeau (Glot, ouvr. cité, p. 29-30).
Le second degré peut succéder au premier, mais souvent, vers le milieu des épidémies, il se manifeste d'emblée.
Troisième degré. — Peste grave, maligne. — La maladie débute avec une grande violence et trèsbrusquement : « un homme cause avec vous , il paraît calme ; tout à coup il est pris de vertiges, obligé de s'aliter : la peste s'est emparée de lui» (Hamont, De la Peste, in Gazette des hôpitaux , n° du 23 novembre 1844); la prostration, la stupeur, les vomissements, la diarrhée, l'altération du visage sont rapidement portés à l'extrême; le délire est bientôt remplacé par un coma profond , le corps se couvre de pétéchies livides, noirâtres, de charbons nombreux, fort étendus en surface et en profondeur; la mort termine la scène en vingt-quatre ou quarante-huit heures (Mertens, loc. cit., p. 47-48. — Estiennc, loc. cit. — Aubert, ouvr. cité, p. 227). Dans quelques cas fort rares, une réaction s'établit vers le troisième jour, le pouls se relève, des bubons apparaissent et alors la maladie passe au deuxième degré.
Cette forme de peste se montre toujours d'emblée; c'est elle que l'on observe presque exclusivement ai* début et pendant les périodes d'augment et d'état des épidémies ; c'est elle qui a régné pendant le premier mois de la peste du Caire (Clôt, loc. cit., p. 31).
Quatrième degré. — Peste foudroyante. — Dans la rue, au milieu d'une conservation, pendant le repas, dans la nuit , sans prodrome aucun, il survient une prostration extrême, des hémorrhagies, des vomissements et des évacuations alvines fétides, le pouls devient misérable, intermittent, la face se grippe, les malades tombent, dans le coma et meurent au bout de quelques heures (pestes ,de Londres et de Marseille).
N'existe-t-il pas une analogie fort remarquable entre ces différentes formes de la peste et les formes sous lesquelles s'est montré à nous le choléra?
Mortalité. — La peste est une des maladies épidémiques les plus meurtrières ; elle décime les populations dans une effrayante proportion , et dans le moyen âge elle a dépeuplé les contrées où elle a sévi. Au dire des historiens , la mortalité s'est élevée ordinairement à la moitié , aux deux tiers ou même aux six septièmes des habitants ! En 1348 , Avignon compte 60,000 victimes; en 1629, Milan perd 160,000 citoyens, et Venise 94,236 en onze mois; en 1679, à Vienne, le nombre des morts s'élève à 122,849; en 1720, on compte 40,000 morts à Marseille sur 90,000 habitants, à Toulon 13,160 sur 22,000, à Arles 8,110 sur 12,000. En 1771, Moscou perdit 80,000 habitants sur 150,000 (Mertens);
en 1423, la ville de Corcyre n'aurait conservé que 1 ,000 habitants sur 7,000! Enfin, la peste égyptienue de 1 7 1 8 aurait enlevé 200,000 hommes dans le court espace de cinquante jours (Pariset , Mém. sur les causes de la peste, in annales d'hygiène publique, t. vi, p. 303; 1831).
Il y a sans doute de l'exagération dans ces différents chiffres, mais si l'on réfléchit qu'aujourd'hui la mortalité est encore telle que l'Egypte perdit 50,000 habitants pendant l'épidémie de 1834-1835, on ne sera pas éloigné d'ajouter foi aux assertions des historiens.
«Il est à regetter,dit avec raison M. Clôt (/oc. cit., p. 63) , qu'on n'ait pas dressé , dans les différentes épidémies , des tableaux indiquant le nombre d'attaques et de décès. 11 eût été plus facile de juger par là de l'intensité plus ou moins grande que présentait la maladie aux diverses époques , et d'établir des termes de comparaison entre les pestes des temps passés et les épidémies de nos jours. Cependant on peut affirmer, sans crainte, que la maladie, depuis les derniers siècles, à perdu de sa malignité, car dans la dernière épidémie d'Egypte, nous avons pu nous convaincre que le nombre des décès n'a été que le tiers de celui des attaques. »
Récidives. — Il n'est plus douteux, aujourd'hui, que la peste puisse attaquer plusieurs fois le même individu, non-seulement dans des épidémies différentes, mais même pendant la durée d'une seule épidémie ; Diemerbroeck {loc. cit.,\>. 292) cite plusieurs exemples de récidives, empruntés à différents auteurs ou observés par lui ; dans la peste de Marseille on a vu des individus être atteints jusqu'à trois fois par la maladie. M. Estienne (loc. cit., p. 5 7) a observé des faits analogues.
Diagnostic. — «Malgré la physionomie caractéristique et spéciale que présente la peste, il est souvent arrivé, surtout au début des épidémies, qu'on s'est mépris sur la nature du fléau et qu'on n'a reconnu son véritable caractère que longtemps après son apparition. Cette erreur de diagnostic n'a pas seulement été commise par des médecins vulgaires : elle l'a été par des hommes du plus grand mérite : par Mercurialis, en 1576, dans la peste de Venise; par Pierre Parigi, dans celle de Malte, en 1592. A Milan en 1629, à Parme, à Vérone, à Florence en 1630, les gens de l'art ne se doutèrent de la nature de la maladie qu'après qu'elle eut fait de grands ravages. A Marseille, en 1 720, Ghicoyneau et Verny ne reconnurent le caractère de la maladie que trois mois après son développement; à Moscou, en 1771, lors de l'apparition du fléau , plusieurs médecins affirmèrent que ce ne pouvait être la peste. Dans la peste de Malte, en 1813, on méconnut également la maladie. Enfin, dans la dernière épidémie d'Egypte , nous avons vu,
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à l'époque du début , se rencontrer ces méprises. »
«II faut attribuer à différentes causes ces erreurs de diagnostic qui ont été si'souvent répétées. Les principales sont : la négligence qu'on apporte ordinairement dans l'étude des maladies qu'on a rarement occasion d'observer; la difficulté de reconnaître une affection qu'on n'a jamais rencontrée ; le défaut d'expression caractéristique dans la maladie qui se développe; l'apparition tardive des symptômes pathognomoniques, et la diversité de ces symptômes; enfin la ressemblance de la peste avec plusieurs autres états morbides» (Clôt, ouvr. cité, p. 65, 66).
Nous pensons que c'est à la négligence qu'on apporte dans l'étude de la peste, à l'ignorance des hommes de l'art, au sentiment instinctif qui nous porte à douter qu'un grand malheur vient de nous frapper , beaucoup plutôt qu'à la difficulté du diagnostic, qu'il faut attribuer les erreurs rappelées par M. Clôt. Nous pensons que des médecins éclairés reconnaîtraient, aujourd'hui, dès le début, le véritable caractère d'une épidémie pestilentielle, et, pour le dire en passant , nous croyons que la déclaration de Chicoyneau et de Verny n'a été faite que dans le but de ramener Tordre et le calme dans une ville que la crainte de la contagion avait jetée dans la plus horrible désolation.
Quoi qu'il en soit, nous allons essayer d'asseoir le diagnostic de la peste sur des bases qui nous semblent être les seules que l'on doive accepter.
Nous ne croyons pas qu'il soit utile d'établir, ainsi que l'ont fait quelques auteurs, un parallèle entre la peste et la fièvre typhoïde, la petite vérole, la dysenterie , l'apoplexie , la fièvre intermittente pernicieuse , les scrofules , la syphilis (!) ; nous préférons rechercher s'il existe , dans la peste, des symptômes pathognomoniques indiquant positivement la peste lorsqu'ils existent , rendant le diagnostic incertain, presque impossible, lorsqu'ils font défaut.
Nous dirons avec M. Clôt (p. 66) que la stnpeur , la prostration, le pouls, l'état des yeux, de la langue, ne fournissent aucun signe caractéristique ; mais nous ne sommes plus complètement de l'avis de ce médecin lorsqu'il ajoute : « Les bubons et les charbons pris isolément n'ont pas plus de valeur : souvent, en effet, ils ne se développent point dans la peste, souvent aussi on les observe dans des affections différentes.... 11 est peu rationnel de ne s'attacher qu'à l'appréciation de quelques symptômes isolés pour établir le diagnostic de la peste.... 11 est nécessaire de réunir les divers signes que l'on rencontre dans la maladie , et de ne former son jugement que sur l'ensemble de tous ces signes réunis» (p. 68).
Certes, nous sommes loin de nier qu'il faille tenir compte de toutes les circonstances de la maladie
avant de porter le diagnostic , mais nous pensons qu'il faut absolument faire de la présence de bubons ou de charbons la condition à peu près sine qua non de l'existence de la peste , si l'on ne veut pas tomber dans une erreur non moins fâcheuse que celle qui fait méconnaître cette affection , dans l'erreur qui nous semble avoir souvent été commise , et qui , en temps d'épidémie , fait rapporter à la peste tous les états morbides qui se présentent au médecin.
M. Aubert rapporte comme des exemples de peste du premier degré les observations suivantes.
18 avril. Un soldat entre à l'hôpital à dix heures du matin. 11 est malade depuis trois jours : au début, douleur de tête qui a continué jusqu'à son entrée à l'hôpital. — État actuel, quatre heures du soir. La douleur de [tête a cessé : yeux naturels , langue rose sur les bords et blanche au milieu; pas de soif, nulle douleur d'estomac , de ventre; pas de vomissement ; deux selles naturelles ; pas de douleurs de reins; urines libres, pouls précipité , impossible à compter (!) , respiration pure et normale. — Traitement : orge , limonade.
19. 60 pulsations, pouls plein (!), nulle douleur ; langue blanche comme [hier. (Limonade , orge).