‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 16 sur 90 · RÈGNE IJ ABOU-TESCHIFIN · texte numérisé non relu

RÈGNE IJ ABOU-TESCHIFIN

vit, à son tour, arriver à lui une foule de disciples, qui trouvaient en lui un professeur doué d'un esprit très cultivé, un savant versé dans les choses divines, marchant sur les traces des anciens, appliqué à Texamen et à la solution des questions et des affaires litigieuses, connaissant parfaitement les sources du droit, un dialecticien habile et possédant la plupart des sciences intellectuelles, tant anciennes que nouvelles.

a S'étantensuiterendu à Tunis,ilrencontrarimamIbn- Abd'el-Salam, dont on venait, à cette époque, de toutes les parties du monde entendre les savantes leçons. Il suivit le cours de son enseignement avec beaucoup d'assiduité, et en retira le plus grand profit. »

Ici le biographe répète l'anecdote que nous avons vue plus haut, anecdote relative à Tobservation que le jeune chérif adressa à son maître, à propos de Texplication que celui-ci avait donnée d'un passage du Koran. Comme ce dernier récit offre quelques variantes assez importantes, nous croyons devoir le reproduire ici :

« Le fils d'Ibn-Abd'el-Salam, Abou-Mohammed Abd'- Allah a raconté que le chérif, dès son arrivée à Tunis, n'eut rien de plus pressé que d'entendre Ibn-Abd'el-Salam, et qu'il s'assit comme tout le monde dans la salle, où le cours devait avoir lieu. Or le cheikh traita du souvenir dont il est question dans le livre sacré. Il se demanda si ce souvenir ne devait pas s'entendre littéralement de celui qui est exprimé par la langue. Abou-Abd'- AUah, prenant la parole, lui dit : Maître, le souvenir a pour contraire l'oubli ; or l'oubli a son siège dans le cœur et nullement dans la langue, et il prouva ainsi que ces deux choses opposées doivent avoir le même organe, le même siège. Le cheikh lui objecta que le souvenir a pour contraire le silence ; que le silence a la langue pour siège ; que, par conséquent, la langue est l'organe et le lieu de son contraire, qui est le souvenir; que c'était

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là le sens littéral du passage on question. Abou- Abdallah répliqua : le silence a pour contraire la parole et non le souvenir, vous savez cela aussi bien que moi. Cela dit, il se tut, ne voulant pas réruter davantage le professeur, soit par politesse, soit par déférence pour sa personne. Le lendemain, comme il s était rendu au cours du professeur dans l'endroit où il devait avoir lieu, Tappariteur, s'approchant de lui, lui dit : « Cidi, le maître vous prie de venir vous asseoir à côté de lui. » Abou-Abd'allah, s'étant lové de sa place, alla se mot* tre à côté du professeur pour lire sa leçon. Lorsqu'il l'eût achevée, Ibn-Abd'el-Salam lui dit : « De quel pays êtes-vous? — De Tlemcen, lui répondit Abou-Abd'allah. — Seriez-vous, ajouta le cheikh, le chérif Abou- Abd'allah? — Oui, maître, lui répondit celui-oi. » A partir de ce moment, le cheikh combla son disciple de témoignages dlionneur et voulut que pendant les leçons il restât assis à ses côtés. Il lui donna cette marque d'estime et de distinction jusqu'à l'époque où il quitta la ville do Tunis. De plus, Abou- Abdallah recevait des leçons particulières dans la maison du cheikh, et c'est ainsi qu^l eut l'occasion de faire la connaissance des personnages les plus marquants du pays; son talent cxciUi dans leur esprit la plus grande admiration ; la considération et le respect qu'ils professaient pour sa personne ne lirent que s'accroître de jour en jour.

« Quand il eut fait, à Tunis, une suflisanto provision do connaissances et de sagesse, il reprit le chemin de sa patrie, où il se livra, à son tour, à renseignement de co qu'il avait appris, et parvint à remettre en honneur l'étude dos lois.

« C'était un des plus beaux hommes de son temps, et Tun des mieux faits quant à la forme générale du corps. L'éclat de la noblesse brillait dans tous les traits de sa figure. Il répandait autour de lai un éclal qui inspirait

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le respecte! la vénération. Il était doué d'une âme généreuse, d'un esprit exempt de défauts. Il portait des habits d'une grande linesse,mais sans affectation.il étaitmagnanime et grand sans orgueil, d'un naturel doux et pacifique, d'un commandement doux et modeste, mais d'une volonté ferme et inébranlable. Il possédait au suprême degré Fart de parler avec clarté et de faire ainsi pénétrer sa pensée dans les esprits.

« Homme de confiance, juste, constant avec lui-même les Grands se soumettaient h son jugement sans la moindre contestation. Il était d'une gaieté la plus franche du monde, d'une amitié constante et fidèle; il savait corn» patir au malheur et exercer la miséricorde envers les coupables. Il était facile et indulgent à l'égard des railleries dont il pouvait être Tobjet. Tous ses efforts tendaient à venir au secours des malheureux, à leur montrer de la bienveillance, à les acoueillir avec bonté, à leur donner des consolations. Il aimait à diriger par ses conseils les gens du peuple, surtout quand il en rencontrait qui étaient en proie au chagrin et à la tristesse. Ayant les bras longs et la main large, il donnait des habillements somptueux aux personnes déchues qui avaient l'habitude d'en porter de tels, ainsi que dos sommes considérables d'argent. Il était enfin d'une générosité sans bornes, d'un abord facile, ayant le visage toujours gai et souriant, le cœur sincère et pur.

« Un jour il se présenta à lui un homme pauvre, connu sous le nom Almohtedij : c'était un tàleb qui avait le don de la parole au suprême degré. Le chérif lui donna un habillement et une somme considérable d'argent. Une autre fois, c'était à Fez, le même individu se rendit chez lui pour implorer sa charité. Almohtedy lui exposa qu'il avait ouvert un cours do lecture alkoraniquc dans le quartier des Kairouanites^ mais que n'ayant pas fuit connaître aux habitants son état do détresse, il ne pouvait pas compter dans ce quartier sur

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un grand nombre d'écoliers. Le cheikh, louche de compassion, lui envoya le lendemain même quatre de ses élèves avec ordre do lui remettre quatre hartas d'argent (1). Il leur dit : « Allez le trouver à son école, et lorsqu'il aura terminé sa leçon, jetez devant lui les quatre kartas.» C'est ce qu'ils firent, et le cheihk, ayant ramassé cet argent, les combla do bons swihaits et de bénédictions. A partir de ce moment, nombre de personnes voulurent bien prendre des leçons de lui. Les kartas et les cadeaux lui arrivèrent de tous les côtés, et en fort peu de temps il se vit en possession d'une fortune assez considérable.

0 II arriva un jour que le sultan demanda au chérif l'explication d'un certain point obscur de la doctrine d'Ibn-al-Hâdjeb, le jurisconsulte. Le chérif lui dit : « Prince, il n'y a au monde, que je sache, que le tâleb un tel qui soit à même de résoudre cette question ; malheureusement c'est un homme qui se trouve dans le plus grand besoin. Le sultan l'envoya donc chercher; mais on vint lui rapporter que le tâlob (Ici le manuscrit présente une lacune de quatre ou cinq mots.) Comme il avait de la considération pour les savants, il ordonna que l'on donnât au tàlcb une mule, un habillement complet avec une certaine somme d'argent, et qu'on ramenât en sa présence. Le tâleb, éta.nt arrivé à la cour, élucida admirablement le point de droit en question en présence du sultan. On lui dit : t Qui vous a indiqué cette solution? — C'est de la bouche du chérif Abou-Abd'allah que je la tiens, répondit-il. » Il faut dire que, sous ce rogne glorieux, les savants étaient les plus puissants des hommes, les plus nombreux, les plus riches et les plus marquants, en

(1) Le Kartas était une petite pièce do niDiinaie d'arf^ent môle de cuivre» qui valait un dcmi-dirhcni. Le dirhem pouvait valoir une soixantaine de nos centimes.

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sorte que le chérif trouva facilement à multiplier l'instruction et à la répandre autour de lui. On se rendait en foule auprès do lui, chacun voulant jouir du plaisir de le voir et de converser avec un homme d'un caractère si doux et si aimable. »

Tels sont les trois célèbres personnages qui, par leur savoir, méritèrent d'être attachés à la personne du roi Abou-Teschifin et de partager avec lui les soins do l'empire. Mais ils ne furent pas les seuls ^ comme on pourrait le croire, à illustrer ce règne, car à la même époque florissaient dans un rang moins élevé un certain nombre de savants dont le nom est marqué dans Thistoire des lettres orientales. Nous citerons d'abord, comme l'un des plus distingués, le juriste, le cadhi fortuné (c'est ainsi qu'il est appelé par Yahia Ibn-Khaldoun), Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Ahmed ibn-Aly Ibn-Amr el-Temimy, l'un des magistrats les plus intègres et les plus religieux de son temps. « Il appartenait, dit l'historien Yahia- Ibn-Khaldoun, à une des familles de rifrikiah les plus illustres. Son aïeul paternel, après avoir exercé, à Tunis, sous le règne du sultan hafside Almostancer (1), les fonctions de cadhi de la communauté, avait été nommé secrétaire du sultan et chargé de tracer VAlamah (2) sur les pièces officielles. Abou-Abd'allah cl-Temimy avait été élevé dans sa ville natale, où il avait suivi les leçons de l'imam Abou'l-Taher Ibn-Serour et d'autres savants docteurs. Etant venu ensuite à Tlemcen, après le premier siège de cette capitale, il fut nommé cadhi dans la ville d'Outchdah. Quelque temps après son installation, ayant été rappelé à Tlemcen, il fut chargé du même

(\) Lo sultan Abou-Abd'allah el-Mostancor billah, régna à Tunis entre les années 647, 675, (1247-1277).

(î) Ij Alainah ou paraphe impérial était trace en tête de toutes Les lettres et écrits émanant des souverains.

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offlce, dont il s'acquitta de la manioro la plus honorable et la plus juste. On lui doit plusieurs ouvrages, dont le plus célèbre et le plus estimé porte le titre de Tartibo KitèV il Lakhmiyi àV al^Mod&ouw&nahf c'est-ii-dirc Arrangement du traité d'Al'Lakhmiyi sur la Modaouxçanah (1). Il mourut à Tlemcen dans le courant de l'année 745 (1344-5). »

Un auteur qui jouit également dune grande réputation do science et de piété sous le ri^gne de notre buItan, ce fut le cadhi Abou-Mohanimed Abd'el-IIakk ibn-Yacin Ibn-Aly el-Telliti el-Mesnftouyi.

Apres avoir fait ses premières études dans les contrées orientales (qui lui avaient donné le jour) et avoir obtenu le titre d'Alfakih, Abd*el-IIakk se livra quelque temps à renseignement du droit; i)uis, s'étant acquitte du devoir du pèlerinage, il revint dans le Maghreb où il eut rhonneur do former h ses leçons le cheikh Aboul'- Hassan le-Jeune et le cadhi Ibn-Abou-Yahia.

Plus tard il songea h venir s'installer l\ Tlemcen, où déjà un grand renom do science, de religion et do piété Tavait précédé. Dans cette ville, ayant été chargé des fonctions de cadhi, il ne voulut jamais consentir à recc* voir les honoraires attachés à cet office. Pendant qu'il était à exercer les devoirs do sa charge, il arriva qu'il fut obligé, au nom de la loi, de condamner un homme à mort. Il avait coutume de se servir lui-même , portant son pain au four et allant au marché public acheter les choses dont il avait besoin. Il mourut sous le règne du sultan Abou-Teschiiîn. Une foule considérable d'hommes de tout rang raccompagna jusqu'à sa dernière demeure; le sultan lui-même honora de sa présence les obsèques de son pieux cadlii. Son tombeau

(1) La Modaouwanah est un recueil de traditions, rédi»?é par le cheikh Ibn-el-Kasseui, disciple de rimam Malik. CchI un ouvrage tr^s souvent cil6 dans les biographie-; des savanls de l'Afriqiîe.

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se voit près de la porto Ziry, dans l'intériour de la ville deTlemcen (I).

Les biographies qui précèdent peuvent donner une idée du mouvement littéraire qui était alors imprimé aux esprits, malgré les guerres presque incessantes qui agitèrent ce règne, malgré le silence et la tranquillité que les études et la méditation semblent exiger. Il me resterait maintenant à présenter une autre face do ce tableau, c'est-à-dire à décrire les mœurs, les goûts, les tendances religieuses, les superstitions qui caractérisent cette époque et s'allièrent dans l'esprit des Musulmans, en dopitde la saine raison, avec les progrès delà science.

Sous ce rapport, les exemples et les documents ne risquent point de nous faire défaut, car ils abondent dans les écrits que nous avons sous les yeux ; sur cent biographies tracées par nos auteurs, plus de la moitié sont consacrées à des individus vénérables, il est vrai, aux yeux des Musulmans, parce qu'ils les considèrent comme des saints et des amis de Dieu, mais dont la plupart étaient étrangers à la science proprement dite, ou adonnés à un mysticisme transcendant qui approchait de la folie, s'il ne marquait pas une entière déraison. L'on est étonné d'y rencontrer presque à chaque pas dans ces vies merveilleuses des hommes qui volent dans les airs et se transportent en un clin d'œil d'un bout du monde à l'autre; qui entendent le langage des oiseaux ou font parler les botes ; qui ont à leurs ordres les démons et les Djinn] qui commandent à leur gré aux puissances de l'air et font descendre la lune du ciel ; qui guérissent des maladic>s et de tous les maux corporels ; des hommes, en un mot, qui, par les privilèges dont on les croit revêtus, sem-

(1) Ces rcnseigneraenlB août extraits du Catalogue des houimcs illustres de Tlemcen^ chap. II delà deuxième partie do TU istoire de la dynastie Abd'cl-waditCj par Yahia Ihn-Khaldouii (fol. 10 de mon manuscrit).

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blent placés au-dessus de notre faible humanité et partager à volonté avec le Créateur la souveraine puissance. De toutes ces vies extraordinaires et plus que merveilleuses, nous en citerons seulement une, parce qu'elle nous paraît les résumer toutes : c'est le grave historien Yahia-Ibn-Khaldoun qui va nous la raconter.

« Du temps où régnait le célèbre sultan Abou- Teschifin, dit cet auteur, vivait, à Tlemcen la bien gardée, un pieux cheikh, appelé Abou-Yâakoub al- Tifricy. C'était l'un des plus grands amis de Dieu, un saint mort entièrement au siècle. Sa charité est connue de tout le monde ; sa religion et sa piété ont jeté un si grand éclat, que personne aujourd'hui ne les ignore. De plus, il avait des révélations et possédait la science divine. Dans la mosquée où il avait l'habitude de se rendre il enseignait le Koran non seulement aux hommes, mais aussi aux djinn : tout le monde pouvait entendre distinctement la voix do ces djinn quand ils lisaient en sa présence.

Un de ses élèves avait dit qu'il avait de la peine à croire que son maître eut la faculté de voir les djinn sous leur forme naturelle. Or, un jour que dans son école il était occupé à faire lire, tout-à-coup il entra dans la salle un énorme dragon. A cette vue, les étudiants de fuir, qui d'un côté, qui do Tautre.

<( Laissez-le, leur dit paisiblement le cheikh, laissez-le venir à moi. Le dragon, s'étant alors avancé, lui présenta un billet qu'il tenait dans la gueule. Le cheikh le prit, et, ayant demandé une plume et de Tencre, traça quel- (jues mots au bas du papier et le remit dans la bouche de son hôte : tout cela se passait à la vue des assistants qui ne paraissaient pas fort rassurés. Muni de son billet, le djinn se retira et sortit par la porte.

a Quand il eut disparu, le cheikh, s'adressant aux élèves : « Celui que vous venez de voir, leur dit-il, est un djinn et l'un de vos frères dans la foi. Il est venu de • l'Irak, envoyé pur ses maîtres pour nous adresser une

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question et nous lui avons donné la réponse. En parlant de la sorte, il avait particulièrement en vue celui de ses élèves qui avait exprimé des doutes sur le pouvoir qu'il avait de voir les djinn. Que cette preuve de la sainteté de notre cheikh vous suffise, car il nous serait impossible de rapporter, ni même de compter tous les faits miraculeux que la tradition lui attribue. Son tombeau, que Ton voit près de la porte Wahâb Ibn-Moniah^ est devenu célèbre à cause de l'efficacité des prières que Ton y adresse au saint marabout (1). »

A Texemple de notre légendaire nous serons discrets, et nous garderons le silence sur une foule d'autres saints personnages musulmans qui vécurent comme le cheikh Al-Tifricy sous le règne d'Abou-Teschifin ; ainsi nous ne dirons rien du cheikh Abou-l'Ola-el-Médionny, inventeur de certaines amulettes qui guérissaient, diton, toutes sortes de maladies, mort vers la fin de l'année 735 (1336) et enseveli dans la mosquée de la Miséricorde à Hubbed.

(l) Histoire de la dynastie Abd^'clwadite, fol. 6 r* et Le Doslan p. 354 et 355 do notre exemplaire.

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