Chapitre I. — De ses nobles qualités et de sa louable conduite
Chapitre IL — Du commencement de son élévation et de son avènement au trône.
Chapitre III. — De ce que les années de son glorieux règne ont vu jusqu'ici en fait de stations, de campements^ d'expéditions, de défaites et de restaurations.
Voici le nom que j'ai donné à ce livre :
<( Pâturage de ceux qui cherchent à se nourrir du souvenir des rois Abd'el-Wâdites, et veulent savoir ce que possède de sublime et solido grandeur notre seigneur Abou-Hammou. Je demande à Dieu qu'il daigne m'assister^ me diriger et me conduire dans Taccomplissement d'une œuvre qui est droite, car il en est le maitre et il en a le pouvoir. »
Tel est le plan que Tauteur de cet ouvrage s'était tracé, mais que malheureusement il n'a pas eu le temps de remplir, puisque, comme nous l'avons dit, sa plume fut brisée par la main d'un assassin treize ans environ avant la fin du règne de son héros.
La vie de ce monarque a été complétée d'une manière quelconque par le copiste de notre manuscrit, dont nous allons transcrire ici les paroles :
<( J'avais, dit-il, l'intention de transcrire la fin de l'histoire du sulian Abou-Hammou, dont ce volume ne contient qu'une partie, lorsque je me suis vu dans l'impossibilité de le faire. J'ai trouvé, en effet, que l'auteur ne l'avait pu achever et qu'il n'existe point de tome deuxième. Voulant néanmoins connaître la suite de la vie de ce prince, j'ai consulté le Livre des Exemples
BIOGRAPHIE DE l'hISTORIEN YAHIA IBN-KHALDOON. 217
instructifs (par Abd'el-Rahman Ibn-Khaldoun) où sont mis en ordre et décrits les gestes du sultan Âbou-Hammou, et j'ai puisé dans cet ouvrage certains renseignements qui serviront de complément et de suite à ce que l'auteur de ce premier volume n'a point relevé, vu qu'il était contemporain de ce prince ; après cela, ayant lu une histoire des sultans hafsides, j'ai copié et transcrit ce qui y est dit de la destitution et de la mort tragique du roi de Tlemcen (1). »
L'ouvrage renferme le récit des faits qui se sont passés dans le royaume de Tlemcen depuis sa fondation ran 637 (1239) jusqu'à la fin de l'année 776 (1375); il comprend, par conséquent, l'espace d'environ 140 ans, époque de luttes et de tiraillements, s'il en fut jamais, entre les divers gouvernements qui s'étaient partagé les débris de l'empire des Almohades dans le nord de l'Afrique, au commencement du vu* siècle de l'hégire.
5» Le cheikh Abou-Aly Mansour ibn-Aly ibn-Abd'- Allah el-Zouâwy. Ce savant, l'un des professeurs d'Abd' el-Rahman Ibn-Khaldoun et de son frère Yahia, était non seulement un jurisconsulte habile, mais aussi un poète distingué et un élégant prosateur.
Après avoir étudié on Espagne et en Afrique sous les maîtres les plus renommés de cette époque, il se retira à Tlemcen où il exerça les fonctions de mufti avec le plus grand succès. C'est dans cette ville qu'il termina ses jours sous le règne du sultan Abou-Hammou, postérieurement à l'année 770 (2).
6* L'alfakih Abou'l-Hassan Aly ibn-Ahmed, plus connu sous le nom d'Ibn-el-Fakhâm, disciple du célèbre mathématicien et géomètre Abou-Abd' Allah Mohammed ibn-el-Nadjjar, qui mourut de la peste, à Tu-
(1) Au surplus, voir ma notice sur l'ouvrage d'Yahia Ibn-Khaldoun dans le Journal Asiatique de 1841 et de 1842*
(2) Ibn-Mariam, Dictionnaire bibliographique ^ n°162.
218 GOHPLÉMBNT DE L'HISTOIRB DBS BBNI-ZBITAN.
nis, en 749 (1348-9). « C'est, dit Yahia Ibn-Khaldoun , l'homme de notre temps le plus profondément versé dans les diverses branches des sciences mathématiques. Il a inventé plusieurs ouvrages de mécanique entre autres la fameuse Mendjânah^ ou horloge à sujet, qui est aujourd'hui connue dans tout le Maghreb (1). Les rois de cette contrée lui ont accordé, en récompense de son invention, une pension annuelle de mille pièces d'or, à laquelle chaque province doit contribuer. La Mendjânah fonctionna pour la première fois à la fête du Mauled de Tan 760 (1358-9), sous le règne du sultan Abou-Hammou Moussa, dans le palais du Méchouar.
T et 8*. Nous terminerons cette liste déjà assez longue par deux noms que nous voyons figurer à toutes les fêtes du Mauled célébrées h la Cour de Tlemcen sous le règne d'Abou-IIammou Moussa, savoir le cheikh Mohammed ibn-Youssouf el-Kaïssy el-Andaloussy et Abou* Abd'AUah Mohammed ibn-Abou-Djâmeah el-Telâlessy.
Le cheikh Mohammed ibn-Youssouf ol-Kaïssy el- Andaloussy surnommé El-Thaghary remplissait les fonctions d'écrivain ou de rédacteur dans les bureaux de l'administration sous le règne d'Abou-Hammou.Almak' kary cito avec éloge le nom d'Al-Thaghary. a L'écrivain très docte, dit-il, le poète et prosateur Abou-Abd' Allah Mohammed ibn-Youssouf al-Thagharyétaitsecrétaire du sultan de Tlemcen le prince desMoslim, Abou-Hammou Moussa ibn-Youssouf de la famille des Beni-Zeiyan (2). » Dans son Traité des accidents^ Al-Mazoûny cité par Ibn-Mariam nous apprend que le secrétaire Abou-Abd'- Allah avait étudié sous la direction de l'imam, le chérif Tlemcénien et d'autres savants professeurs. Ibn-Mariam
(1) On peut voir La description de la Mcndjànali dans notre ouvrage intitulé : Tlemcen^ ancienne capiialo dit, royauyne de ce nom^ etc. Paris 1859, page 368 et suivantes,
(2) Al-Makarry, manuscrit de la Bibliothèque Nationale, n^ 759, fol. 127.
BlOftRAPHIE DB l'hI8T0RIBN YAHIA IBN-KHALDOUN. 219
ajoute : « Je n'ai pu découvrir dans aucune biographie la date précise de sa mort. » Quoi qu'il en soitdo cette date, il est certain qu'Al-Thaghary florissait encore en 776, puisque vers la fin de cette année il composa en l'honneur de la famille du roi Abou-Hammou un poème qui est cité au long par Yahia Ibn-Khaldoun. Outre cette composition poétique, on lui doit six autres Kacydahj qu'il récita en présence du roi à l'occasion de la fête du Mauled pendant les annécs760, 761 , 763, 764, 768, 770 et 771 , plus une ode qu'il présenta au roi à l'occasion de la prise de la ville de Tedellis, pièce dans laquelle il félicite Abou-Hammou de cette conquête, qui jeta un nouveau lustre sur son glorieux règne. Ce poème qui se compose de quaranteneuf vers sur le mètre Khafif nous a été conservée par Yahia Ibn-Khaldoun et se lit au fol. 82 r" de mon manuscrit. Le poète Al-Thaghary vivait encore en 796, car à la fête du Mauléd qui fut célébrée cette année, il récita une nouvelle Kacydah en Thonneur de Mahomet.
Quant au cheikh el-Hadjj-Abou-Abd'AUah-Mohammed ibn-Abou-Djâmeah el-Telâlessy, qui portait le titre do médecin de la capitale, il ne nous est guère connu que par les citations poétiques que nous lisons dans Thistoiro du sultan Abou-Hammou par Yahia Ibn-Khaldoun. On peut juger du mérite littéraire de ce personnage par le soin qu'a eu cet écrivain de recueillir tout ce qui est sorti de la plume de son contemporain, étant lui-même poète, d'un goût assez délicat et appréciateur du vrai talent. Parmi les productions poétiques d'Abou-Abd' Allah il cite d*abord et met sous les yeux du lecteur une ode en trente vers composée on l'honneur de la capitale du royaume de Tlemcen et résidence du glorieux sultan Abou-Hammou-Moussa. En second lieu il nous donne les Kacydah ou poèmes plus ou moins longs qu'Abou- Abd' Allah avait récités à la fête du Mauled. Quelquesunes de ces pièces sont fort belles et rivalisent de verve et d'enthousiasme religieux avec celles d'Al-Thaghary
220 COMPLÉMENT DB l'HISTOIRE DES BENI-ZEITÀN.
et du sultan lui-même, qui ne manquait jamais de célébrer cette solennité avec la plus grande magnificence, de l'honorer do sa présence et d'y faire réciter une de ses compositions poétiques par l'un de ses assistants désignés pour cela. C'est là tout ce que nous savons de la vie de ce poète, qui a joué néanmoins un certain rôle à la Cour des rois de Tlemcen ; les détails nous font défaut, les biographes ne nous faisant connaître ni la date de sa naissance, ni celle de sa mort.
Après avoir signalé les illustrations plus ou moins grandes, dont le sultan Âbou-Hammou était parvenu à entourer son trône, nous reprenons le récit des événements qui ont échappé à la connaissance des grands historiens et nous compléterons ainsi celui de notre auteur Abd'al-Djalil-al-Tenessy.
Sous la rubrique de Tannée 774 de l'hégire Yahia Ibn- Khaldoun nous apprend que le sultan Abou-Hammou comptait dans sa famille seize enfants mâles, savoir : 1* Abou-Teschifin-Abd'el-Rahman qui, étant l'aîné de ses frères devait lui succéder sur le trône ; 2* Moham<med al-Montecer ; 3* Mohammed-Abou-Zeiyan ; 4'Youssouf; 5**Omar;6"Alnâcer; 7«0thman; 8°Fâres;9'Abd'- AUah ; 10*> Ahmed ; 1 1° Al-Saïd ; 12» Aly ; 13» Yâ^koub ; 14* Abou-Bekr; 15' Dâôud et 16"* Zeiyan. En comptant les filles la famille se composait alors de quatre-vingts enfants.
Dans un poème composé en 776 par Mohammed ibn- Youssouf el-Kaïssy al-Andaloussy à la louange de cette famille, neuf seulement sont nommés, savoir: l^Abou- Teschifin; 2° Almontacer ; 3"* Abou-Mohammed-Zeiyan; 4<» Youssouf; 5** Abou-Aly; 6' Nâcer; 7° Othman ; 8*Fâres,et9'»Abd'Allah.
Abou-Teschifin, déclaré héritier présomptif de la couronneen sa qualité d'aîné, resta attaché à la cour de son père, dont il partagea le pouvoir et commanda les armées.
Al-Montacer, son frère cadet, reçut le gouvernement
RÈGNE DU SULTAN ABOU-HAMIfOU II. 221
de Miliana et de ses dépendances, où il emmena son jeune frère Omar, dont il devait surveiller l'éducation.
Abou-Zeîyan, le second de ces trois frères, fut chargé successivement du gouvernement de Médéah, de Tcdellis, de la province d'Oran et, en dernier lieu, de celui de Tedellis et de la frontière orientale du royaume pour la seconde fois.
Quant au prince Youssouf ibn-el-Zabiyah, il fut mis quelque temps à la tête du commandement de Tedellis et des dépendances de cette province, où il remplaça son frère Abou-Zeiyan, et c'est ainsi que le sultan partagea son pouvoir entre ses fils cadets pour les mettre à l'abri de la jalousie de leur frère Abou-Teschifin qu'il avait nommé son lieutenant-général et son successeur à l'empire Abd'el-Wadite.
On verra plus loin qu'après le règne d'Abou-Teschifin et de celui de son fils Abou-Thâbit, six des autres enfants du roi Abou-Hammou se disputèrent le trône qu'ils occupèrent plus ou moins longtemps, savoir : Youssouf, en 1393 ; Abou-Zeiyan, en 1394; Abou-Mohammcd- Abd' Allah, en 1398; Abou-Abd' Allah-Mohammed, en 1401; Al-Saïd, en 1411; Abou-Mâlek-Abd'el-Ouâhed, en 1412 et Abou'l-Abbès-Ahmed, en 1430.
Sous la rubrique de Tannée 766 Yahia Ibn-Khaldoun nous apprend que le 20 du mois de rebie II de cette année on éprouva à Alger un tremblement de terre des plus épouvantables ; il se contente de le signaler en ajoutant ces simples paroles qui marquent la grandeur du mal: «Dieu nous préserve, dit-il, d'une telle catastrophe, d'un pareil bouleversement ! wUne note marginale nous fournit heureusement quelques détails sur ce terrible événement. Je la traduis littéralement. Voici ce que dit le copiste de notre manuscrit :
« Pour avoir des détails sur le tremblement dont il s'agit et que Fauteur n'a fait qu'indiquer, j'ai consulté un récit de voyage écrit par un taleb delà ville de Breschk.
222 COMPLÉMENT DE l'hISTOIRB DES BENI-ZBITÀN.
Ce taleb qui se trouvait à Alger à cette époque fut témoin, sinon victime de la catastrophe dont il parle. Voici comment il s'exprime : « Il y eut à Alger, dit-il, un tremblement de terre dans la nuit du samedi, le 10 du mois de rebie II ou le il, car l'on n'était pas d'accord sur le quantième juste du mois; c'est après la prière du soir (almaghreb), Tan 766, que ce malheur arriva.
« Par l'effet de ce tremblement il s'écroula un nombre considérable de maisons ; des mosquées, des magasins furent détruits et les remparts de la ville tombèrent en grande partie. Ce n'est pas tout, il périt aussi quantité de personnes, et il en est qui sont restées jusqu'à pré* sent ensevelies sous les décombres. Ce qui depuis a été reconstruit n'occupe pas toujours le premier emplacement, par la raison que cela se trouvait mentionné autrefois comme faisant partie de l'ancienne bâtisse,maisquele souvenir s'en est perdu avec la ruine des maisons. Quant à ce qui avait échappé au désastre et à la démolition, les Berbères sç le sont approprié pour s'y installer et ils y occupent la plupart des anciens logements. Du reste, ils se sont rendus si puissants que, dans les contestations qui se sont élevées à ce sujet, ils ont souvent obtenu gain de cause contre les légitimes possesseurs. Dieu soit loué, lui qui accomplit tout ce qu'il veut ! »
Dans un autre endroit de son récit do voyage le même auteur ajoute : « La nuit où eut lieu ce tremblement de terre, je me trouvai à Alger dans une maison sise dans le quartier du jardin voisin de la porte dite Bel eUOued. Là je fus témoin de choses étonnantes et telles que les livres n'en contiennent pas de pareilles. Voici ce que j'entendis dire à une femme à qui un homme avait demandé des nouvelles de son état : J'étais avec ma sœur et je tenais ma fille dans les bras, fuyant avec elles dans la maison d'un endroit à l'autre, quand une partie du bâtiment s'est écroulée sur nous ; ma sœur a été atteinte et ensevelie sous les décombres; quant à moi, j'ai échappé
. AÈGNB DU SULTAN ABOU-HAMMOU II. 223
à la mort et je suis restée saine et sauve. Bientôt après, un autre endroit de la maison s'étant effondre, il m'a fallu, malgré moi, ôter ma fille de mes bras pour m'alléger et me sauver plus vite. Je fuyais donc croyant pouvoir me sauver avec ma lille, lorsque le sol s'est crevassé sous mes pas; alors j'ai jeté ma lille dans les décombres et j'ai sauvé ma vie. » Telle fut la réponse ou le récit de cette malheureuse femme.
a Cette terrible aventure me rem it en mémoire Thistoire de cette autre femme, qui pendant le déluge fuyait devant Finvasion des eaux, portant son fils dans ses bras. Atteinte par la marche incessante de Tinon dation, elle jeta son précieux fardeau pour s'en faire un escabeau et s'élever plus haut, ce qui n'empêcha point qu'ils ne périssent tous les deux : il est vrai que la femme dont nous venons de parler parvint à se sauver, grâce à la mort de son enfant.
ce A propos du tremblement de terre dont il s'agit, l'on m'a rapporté ces paroles d'un taleb qui remplissait les fonctions de notaire à Alger : <& Pendant cette nuit horrible, dit-il, j'ai compté quatre cent soixante-seize oscillations terrestres. Les années suivantes il s'est produit d'autres tremblements, mais aucun n'a causé autant de ruines que cette nuit-là. »
Après avoir transcrit ces renseignements, qui se recommandent à la curiosité et à l'attention des géologues et des futurs historiens de TAlgérie^ nous reprenons le récit des autres événements mémorables qui s'accomplirent sous le règne du sultan de Tlemcen.
« En 776 on célébra à la cour du sultan Abou-Hammou une fête magnifique à l'occasion de son jeune lils, Mouley Abou-Zeiyan Mohammed, qui venait d'achever d'apprendre par cœur la surate de l'Alkoran intitulée la Vache. C'est au mois de redjeb qu'eut lieu cette solennité. « A cette occasion, dit Yahia Ibn-Khaldoun, le roi, voulant donner une marque pubhque de sa satis-
224 COMPLÉMENT DE l'HISTOIRB DES BENI-ZBITAN.
faction, commanda un superbe banquet, un festin des plus somptueux, qui réunit à la Cour le noble et le roturier, les grands et les petits. Il convoqua pour cela les maîtres de chant, les joueurs d'instruments de musique, les confiseurs et les cabaretiers de la ville, chez qui se réunissent ordinairement les gens du peuple.
« Tous se rendirent dans le Méchouar son auguste demeure, où rien ne manquait pour faire l'admiration des yeux et Tagrément des oreilles. Son fils, le prince très haut, Mouley Abou-Teschifin, fut chargé de présider là fête. L'on y apporta des tables surchargées, en fait de ragoûts et d'aliments, de tout ce qui peut flatter le^oût et charmer la vue. Tout le monde prit part au festin ; chacun rendit grâces à Dieu de ce qu'il avait accordé à leur souverain la satisfaction de se voir heureux dans sa personne, dans sa fortune et dans sa famille. Puisse Dieu éterniser l'empire de ce bon roi ! puisse l'Etre libéral par essence faire prospérer son glorieux règne ! »
Ce qui ne contribua pas peu à embellir cette fête, c'est un poème qui fut présenté ce jour-là par le cheikh Mohammed ibn-Youssouf el-Kaissy al-Andaloussy, et recité à la fin du banquet. Cette pièce commence ainsi :
« Voyez la face de la terre : elle est toute resplendissante de beauté. Voyez les fleurs; elles s'entr'ouvrent et nous sourient agréablement. Leur splendeur fait pâlir les astres qui brillent au firmament.
« La terre rivalise de joie et de rire avec le ciel. Il n'y a pas de plante odoriférante qui ne se plaise à faire don de son éclat et de son doux parfum.
« Les branches des arbres s'inclinent et cèdent sous le poids de leur verdure luxuriante : l'on dirait des gens sous le coup de l'ivresse et dont le vin fait plier les membres du corps. »
Un peu plus loin le poète nomme les enfants de la fa-
mille royale, qu'il compte seulement au nombre de huit.
Comme cette partie du poème a pour nous un intérêt vraiment historique, Ton nous permettra d'en poursuivre ici la traduction.
Après avoir décrit avec sa verve ordinaire la joie que la fête en question apportait à tout le monde, le poète continue ainsi en s'adressant au roi Âbou-Hammou, père du jeune étudiant.
« O soleil de la droite direction, vous avez donné naissance à une pléiade d'enfants qui brillent dans le ciel de la grandeur comme autant de nouveaux astres : c'est d*abord rhériticr présomptif de la couronne, qui resplendit au milieu d'eux comme la lune dans tout son éclat;
« C'est Abou-Teschifinj le glaive de votre curieux empire, celui que l'illustration est fîère de compter dans ses rangs, chez qui la gloire elle-même peut se vanter d'avoir acquis un nouveau degré de splendeur.
« C'est à lui que la naissance confère le droit de succéder à l'autorité suprême avec les honneurs et les prérogatives qui y sont attachés ; c'est lui qui se distingue avant tous par sa générosité, par la profusion de ses dons et de ses faveurs.
« C'est le prince {Emir) dont le commandement (ai-amr) fait l'agrément {reda) du plus agréable {arda) des khalifatSy qui jouit aussi de la satisfaction {ridouan) du monarque dont il tient le commandement (ai-amr).
« Après lui celui qui occupe le plus haut degré de l'élévation, c'est son noble frère, le pvinco Al-Montacer bil- Za/i (qui est aidé par Dieu), car puissant et glorieux est le secours (nasr), dont il porte dans son nom le plus heureux des augures (1).
(1) L'émir Almontacer, après avoir gouverné Milianah et les dépendances de cette ville, mourut à Tlemcen sous les yeux de son père, qui venait de ressaisir le pouvoir usurpé par le rebelle Abou-Teschifin en 790 de l'hégire (1388 de J.-C.)
226 COMPLÉtfEXT DB L'HISTOIRB DES BBNI-ZBITAN.
« C^ est Abou^Zeiy an (le père de romement), qui est à lui-même son propre ornement {zein)^ digne et pur rejeton de la plus suave et plus excellenter souche (1).
a II vient d'apprendre et il sait par cœur les paroles de Tauguste Alkoran, étude sacrée qui a répandu la lumière dans son esprit et dilate merveilleusement son cœur.
(( Les Gémeaux n'ont pas manqué de favoriser son application et son zèle, en exerçant sur lui leur salutaire influence, en serrant plus fortement la ceinture étoîlée qui unit et entoure leiur taille (2).
C'est ainsi que ce pieux émir pourra désormais réciter avec fruit le saint livre de Dieu. Que Dieu garde celui qui récitera le livre de Dieu aussi longtemps qu'il le gardera dans sa mémoire !
« C'est après lui son tendre frère, Témir Y'o^^ssow/^(3). chez qui Tœil de la gloire et de la noblesse trouve une douce fraîcheur, le sujet d'une véritable joie. C'est par leurs manières affables et distinguées que ces deux princes ont déjà acquis des titres à Télévation et à la grandeur.
« C'est après ces deux frères le cinquième fils, Abou» Aly, étoile qui commence à paraître à Thorizon de la félicité, prince destiné à atteindre les degrés de la gloire les j)lus élevés (4).
(1) Aboii-Zeiyan monta sur le trône en 705 de l'hégire (!393 de J.-C.) et régna sous la suzeraineté des sultans mérinides. Massacré par les arabes en 804 de l'hégire (1401-2 de J.-C.)
(2) Ce détail astronomique semblerait indiquer que la fête dont il s'agit, s'accomplit vers le milieu du printemps de Tannée 763 de rhégire.
(3) L'émir Youssouff surnommé About Hedjjàdj succéda kscm neveu Abou-Thâbit, fils d'Abou-Teschifm, qu'il avait dépossédé, mais il il fut assassiné au bout de dix mois de règne en 796 de l'hégire (1394 de J.-C.)
(4) Nous pensons (pie ce prince est le môme que Mouley Al-8aid, qui fut proclamé en 814 de l'hégire(141 1 de J.-C.) et dépossédé par son frère Abou-Malek Abd'el-Wahed, après avoir occupé le trône l'espace d'environ cinq mois.
« A sa suite nous voyons le jeune AUNkcir (celui qui aide), que le oiel a fait pour les aider (nasr). Il est accompagné de rémrr Othmariy qui mène avec lui le plus tendre des frères, Fâres Abd'Allah (1). Ils sont tous comme autant de perles précieuses enfilées dans le plus riche des colliers.
« Heureux souverain que le roi Abou-Hammou ! Les rayons de sa lumière se répandent largement autour de Sa Majesté, et communiquent leur éclat à des eistros qui brillent déjà et vont arriver au faîte de l'élévation ! »
Dans son histoire des Berbères Abd'el-Rahman Ibn- Khaldoun ne nomme que cinq fils d'Abou-Hammou, savoir :
Abou-Teschifîn ,raînéde la famille, Al-Montacer,Al)Ou- Zeiyan, Abou-Mohammed, OmarouOmaïr etYoussouf.
« Le sultan Abou-Hammou , dit-il , avait un grand nombre de fils, dont l'aîné se nommait Abou-Teschifin Abd'el-Rahman. Quatre autres, Almontacer, Abou- Zeiyan, Abou-Mohammed et Omar (2) naquirent d'une
(Ij Ce prince est selon toute apparence le môme qu'ArToncssy appelle Abou-Mohammed Abd'Allah^ et qui après un règne de trois ans fut chassé de son palais et remplacé sur le trône par son frère Mohammed Ben-Khaulah en 804 de l'hégire (1401 de J.-C.) Quant à ses detix autres frères Al-Nâcer et Othmàn, nous ignorons leur sort. Peut-être furent-ils du nomhre de ceux que lo s\iltan Abou-Teschifin fit massacrer, après les avoir fait arrêter et détenus en prison pendant quelques mois.
(2i L#e prince Omar dont, croyons-nous, il n'est pas question dans la pièce poétique que nous venons de citer, était le frère cadet d' Almontacer sous la direction de qui il fit ses premières armes à Milianah. Au début de la révolte d'Abou-Tcschifin, il s'était réfugié avec Almontacer et Abou-Zeiyan dans les montagnes de Tiicri. Plus tard, ayant reçu de son père l'ordre de marcher sur Tleincen, il s'empara de la ville, mais il ne put s'y maintenir. Il fut attaqué à Al-Gbairan, où Abou-Hammou se tenait cantonné avec ses bandes par les troupes mérinides qui favorisaient le parti du prince rebelle ; il fut fait prisonnier et conduit à Tlemcen, où Abou-Teschilin le fit périr misérablement. C'est dans celte bataille d'Al-Ghairan que le roi Abou-Hammou, trahi par le sort des armes et par ses alliés, perdit finalement le trône avec la vie (791 de l'hégire, 1389 de J «G.)
228 GO&fPLËBCENT DB l'hiSTOIRE DES BENI-ZBITàN.
femme qu'il avait épousée à Milah, ville de la province de Constantine, à Tépoque où il vivait en proscrit chez les Âlmohades dans les États de Tempire hafside (1). Il eut aussi des concubines. >
Quoi qu'il en soit des deux émirs'^Âl-Nâcir et Othman dont nous ignorons les destinées, nous savons que huit des fils d'Âbou-Hammou occupèrent plus au moins longtemps le trône après lui, savoir : Âbou-Teschifin Abd'el-Rahman , Abou'I - Hadjjadj Youssouf , Abou- Zeiyan^ Abou-Mohammed Abd' Allah, Mouley al-Saîd» Abou-Malek Abd'el-Wâhed et Mouley Abou'I-Abbès. Sous quelques-uns de ces prénoms que Ton peut considérer, du reste, comme des titres purement honorifiques donnés vraisemblablement à ces princes à Toccasion de leur avènement au trône, tels que ceux d'Abou- Malek et d'Abou-Mohammed, se cachent peut-être les noms de deux émirs dont il est ici question.
Dans les généalogies qui nous ont été transmises par les historiens arabes, il est rare de rencontrer des noms de femmes ou de filles : la plupart du temps ils les omettent ou les désignent d'une manière vague et peu faite pour satisfaire notre curiosité ; c'est ce que l'on a pu remarquer dans la nomenclature des membres de la famille du roi Abou-Hammou, que nous lisons dans la pièce poétique précédente. Grâce aux fouilles persévérantes opérées dans Tun des anciens cimetières royaux de Tlemcen par M. Ch. Brosselard, nous connaissons l'un de ces noms : c'est celui de Tahadrit^ fille du roi Abou-Hammou. La rareté du fait nous engage à reproduire ici répitaphe qui le renferme avec la traduction que nous en donne Fauteur lui-même de la découverte. On en trouvera le texte dans le mémoire très intéressant
(1) Cette femme qui était fille du cid Yahia le Zabien^ tirait son origiue du fameux Abd'el-Moumen, fondateur de la dynastie dea Almohades (Histoire des Berbères, tome III, p. 452).
que ce savant, ancien sous-préfet de Tlemcen, a publié en 1876 dans le Journal asiatique de Paris (n° de janvier-février), sur les tombeaux des émirs Beni-Zeiyan.
« Louange à Dieu! Ce tombeau est celui do noble dame Tahadrit, fille du sultan, notre maitre, à qui la clémence divine a daigné pardonner, notre seigneur Abou-Hammou, émir des Musulmans^ fils de notre maitre Abou-Yakoub, fils de notre maitre Abou-Zeîd, fils de notre maitre Abou-Zekeria Yahia fils de Yarmorâcen ben-Zeiyan. Que Dieu leur fasse miséricorde ! Son décès a eu lieu au commencement de djoumad premier de Tannée huit cent dix-neuf (819). >
c Cette date, ajoute Fauteur du mémoire en question, correspond au mois d'août 1416 et à la vingt-sixième année après la mort d' Abou-Hammou.
€ Tahadrit qui est un nom de forme berbère et du genre féminin, dérive probablement do l'arabe hadrah, altesse, excellence, seigneurie, ou de hadariyahj qui signifie citadine. L'une des filles du sultan mérinide Abou'l-Hassan Aly, celle qu'il se plaisait à appeler sa fille 6îen-aimëe, s'appelait aussi Tahadrit^ en sorte que ce nom parait avoir été assez commun chez les peuples de race berbère. Le roi Abou-Hammou avait une autre fille dont on a retrouvé aussi le tombeau; malheureusement Tépitaphe dont il était orné a beaucoup souffert des injures du temps et le nom de la princesse qu'elle contenait à la seconde ligne, en a totalement disparu. »
Le roi qui possédait un harem considérable, comme tous les souverains musulmans, a dû donner naissance aussi à un grand nombre d'autres filles et d'autres fils que ceux dont les noms nous sont parvenus, -et il n'y a pas de doute que, si de nouvelles fouilles étaient entreprises et poursuivies avec l'ardeur qui y a déployée le savant sous-préfet à qui nous devons les premières découvertes, la science historique pourrait
230 COMPLÉMENT DE l'hISTOIHB DES BENI-ZBITAN.
s'enrichir de nouvelles trouvailles et obtenir des lumières plus étendues sur la composition et Tétat des familles qui ont régné sur le nord de T Afrique, aujourd'hui en notre possession, et qui ont illustré le nom des dynasties berbères.
Vers la fin de Tan 776 de Thégire le royaume fut affligé d'une famine des plus horribles, à tel point que les hommes se dévoraient les uns les autres. « Ce fléau, dit Yahia Ibn-Khaldoun, avait été causé par un ouragan qui fit périr les betes à laine et tous les autres animaux. C'est Dieu qui commande et son gouvernement ne reconnaît point de successeur. Dans cette extrémité, on eut recours à la libéralité du khalife (que Dieu exalte Sa Majesté!) lequel voulut bien accorder aux pauvres la moitié des impôts de son auguste capitale. A la fin de la semaine, on réunissait les sommes considérables dont se composait cette moitié ; puis on assemblait les pauvres dans le méchouar, où Ton avait entassé cet argent, ou bien sur Tune des grandes places de la cité, et là, Targent était distribué équitablement aux malheureux par ceux qui avaient été chargés de le garder. Plus d'une fois, ajoute le même auteur, on a vu le sultan assister à cette distribution, à ce spectacle de la misère humaine, les larmes aux yeux, le cœur soumis et humilié devant le créateur du genre humain, en présence de celui qui dispose des biens de ce monde et qui à l'infortune peut faire succéder le bonheur et la prospérité. En vérité, il n'y a de Dieu que lui. »
« Apres cela, ajoute riiistoricn, le roi jugea à propos, dans sa sagesse, de les réunir tous dans les hospices, où leur nourriture leur serait apportée soir et matin pendant l'hiver et le printemps de Tannée courante, jusqu'à Tépoque où la fertilité de la terre et l'abondance du lait des troupeaux les appelleraient dans les champs. Ces mesures lui furent inspirées par un fort sentiment de pitié et sont du nombre de
ces bonnes œu\Tes dont la mémoire passera à la postérité, parce que jamais roi n'a donné l'exemple d'un pareil dévouement. Au surplus, c'est Dieu qui est l'auteur de la vertu parfaite, qui mène droit au chemin du bien. Puisse-t-il éterniser Tempire de ce bon roi, lui doubler la récompense qu'il mérite, et lui assurer un rang élevé dans les plus hautes demeures du paradis ! En outre de ce que nous venons de dire, le sultan avait commandé d'ouvrir les greniers publics et permis à tout le monde de venir y acheter du blé, toutefois en en baissant le prix que la famine avait exigé, et cela, par un effet de sa bienveillance envers ses sujets et de sa sollicitude pour la conservation de leur vie. Que Dieu par fia grâce et sa faveur exalte la réputation d'un si bon prince et agrandisse sa juste récompense! »
Ni l'intérêt sincère et général qu'il portait au bonheur de son peuple, ni la tendre affection qu'il témoignait envers chacun des membres de sa nombreuse famille avec qui il partageait le fardeau et les honneurs de l'empire, ne mirent les jours de ce roi débonnaire à l'abri des attentats du crime, des révoltes de ses sujets, ni même des perfidies tramées par l'ambition. Plus d'une fois, surtout vers la (in de son règne, il fut contraint de porter les armes contre les tribus arabes do ses Etats^ et, en dernier lieu, contre Taîné de ses fils qu'il avait désigné comme riiéritier présomptif de la couronne, mais à qui il tardait de se voir revêtu du souverain pouvoir, afm de jouir des honneurs et privilèges attachés à la royauté.
Abd'el-Rahmanibn-Khaldoun, dans son Histoire des Berbères^ raconte longuement les malheurs qui signalèrent la fin du règne d'Abou-Hammou, et la catastrophe qui amena la déposition et la mort de ce sultan. Nous ne répéterons point tous les détails qu'il nous donne sur ces tristes événenieuts : nous nous contenterons de transcrire ici ce que le copiste de l'histoire de
232 COMPLÉMENT DE l'hISTOIRE DES BENI-ZBIYAN.
la dynastie abd'el-wadite a ajouté sur le dernier folio de notre manuscrit, afln de ne pas laisser incomplet le récit d'Yahia Ibn-Khaldoun qui s'arrête à Tannée 777 de rhégire. C'est un extrait d'une chronique des sultans hafsides, dont malheureusement le copiste ne nomme point l'auteur et dont nous n'avons pu retrouver ni vérifier le texte dans aucun écrivain à notre connaissance (1). Voici le contenu de cet extrait qui n'est guère qu'un résumé de ce que nous lisons dans le célèbre historien des Berbères.
<( Vers la fin de Tannée 791 (1389) le sultan Abou- Teschifin Âbd'el-Rahman, fils du sultan Abou-Hammou tua son père ledit Abou-Hammou ; voici dans quelles circonstances: Avant cette terrible catastrophe, Abou- Teschiiin avait déposé son père et l'avait jeté en prison (788 — 1387), après quoi, s'étant saisi du pouvoir souverain, il avait envoyé son père prisonnier à Oran. Après cela, il marcha contre ses frères Al-Montacer, Abou-Zeiyan et Omar, qu'il alla assiéger dans leur montagne (de Titeri chez les Hocein).
« Sur ces entrefaites, ayant reçu la nouvelle que son père était rentré dans Tlemcen et était remonté sur le trône, il revint sur ses pas et parvint à entrer dans la ville et à s'en emparer malgré les forces dont son père pouvait disposer (789 — janvier et février 1387). Abou- Hammou se voyant perdu s'enfuit du palais et alla se cacher dans le minaret de la grande mosquée. Son fils, étant monté dans le minaret où il s'était réfugié, Tin-, vita à descendre et l'emmena avec lui au palais, où il l'enferma et le tint prisonnier sous bonne garde. Quel-
(1) C'est en vain que nous avons consulté l'histoire des sultans almohades et hafsides par le cheikh El-Loulouyi Al-Zerkeschy , la chronique de la dynastie hafside par Abd- Allah Mohammed Al- Chammâa (manuscrit de ma collection) et V Histoire de V Afrique de Mohammed ben-abi-Rainy el-Kairouàny, traduite de l'arabe, par MM.Pellissieret Remusat, Paris, 1845.
RÈGNB DU SULTAN ABOU-HAMMOU II. 23:^
que temps après, Abou-Hammou demanda à son fils Abou-Teschifin la permission de faire le pèlerinage et d'aller établir sa résidence dans Tune des villes sacrées de l'Orient, ce qui lui fut accordé. II fut donc envoyé à la Mecque sous la garde d'un homme qui lui était dévoué. Pendant le trajet, Abou-Hammou s'entendit avec le capitaine du navire à qui il donna de l'argent pour qu'il le relâchât et retint dans le navire l'individu qui lui avait été donné pour gardien et surveillant; cette proposition ayant été acceptée par le capitaine, le roi alla à terre et fut débarqué à Bougie (1). Il fut accueilli avec distinction par le gouverneur de la ville, le prince Abou'l-Abbès, fils du prince Aou-Abd' Allah Mohammed, fils du khalife hafside Ibn-cl-Abbès Ahmed, lequel voulut bien lui équiper un corps de troupes et une escorte considérable. Muni de ce secours et encouragé par le sultan de Tunis, son ancien allié, il sortit de Bougie pour aller rejoindre ses enfants, les princes Abou-Zciyan, Omar et Al-Montacer qui occupaient la partie orientale du royaume. Arrivé dans les plaines de la Mitidjah, il rallia les Arabes qui étaient restés fidèles à son drapeau, puis il se dirigea vers Tlemcen à la tète d'une armée formidable.
«A son approche, Abou-Teschifîn quitta la capitale et s'enfuit à Fez pour solliciter l'appui du sultan mérinide, Abou'l-Abbès, fils du sultan Abou-Sâlem, et Abou- Hammou rentra triomphant dans Tlemcen (790 = juil- Irt-août 1388).
« L'année suivante, Abou-Teschifîn, qui avait gagné à sa cause le sultan de Fez, fut mis à la tête d'une armée mérinide et se mit en mouvement contre son père qui était allé prendre position dans la partie méridionale du
(1) Le navire appartenait à des marchands catalans qui faisaient le commerce avec Tlemcen, où ils avaient un fondouc ou hôtellerie comme les Génois et les Vénitiens. Il avait été nolisé pour Alexandrie où il devait débarquer le roi qui allait à la Mecque.
234 COMPLÉMENT DB l'hISTOIRE DES BENI-ZEIYAN.
territoire des Beni-Oumid. C'est là que se livra la bataille où son fils Omar fut mis en déroute, et lui tué à coups de lance par un cavalier maghrébin, son cheval s'étant malheureusement abattu sous lui (791 = nov. 1389]. Abou-Hammou était âgé de 68 ans, étant né à Grenade en 722. Il avait régné environ trente-un ans. »
Le corps de l'infortuné Âbou-Hammou fut transporté à Tlemcen, où il fut enseveli dans le voisinage du vieux château, dans un enclos situé à Touest do la grande mosquée, terrain occupé aujourd'hui parle casemem^it du train des équipages militaires. L'épitaphe qui recouvrait son tombeau a été retrouvée en partie en 1860 par M. Ghai*les Brosseland, ancien sous-préfet de Tlemcen, et en partie, par M. Lefèvre, inspecteur des bâtiments civils, qui en découvrit le complément en creusant le terrain dans ce quartier, afin d'ouvrir une voie entre la place Saint-Michel et la nouvelle ville. M. Ch. Brosseland a publié le texte et la traduction de cette épi« taphe dans son Mémoire sur les tombeaux des émirs Beni-Zeiyan (p. 58 et suiv.). C'est à cet intéressant travail que nous renvoyons le lecteur curieux.
Telle est la catastrophe qui mit fin au règne glorieux mais très agité du sultan Abou-Hammou. Victime de l'ambition d'un fils ingrat et dénaturé, son sort eût été moins à plaindre^ si, accomplissant le pèlerinage qu'il avait sollicité, il avait terminé sa glorieuse carrière à Tombre d'un sanctuaire, au coin d'une mosquée, dans le silence de la retraite et le calme de l'esprit. Quand on remonte à la source de tous les malheurs qui fondirent sur lui dans les derniers temps de son règne, on est tenté d'admettre qu'ils eurent pour principale cause l'intention qu'il avait eue de changer les condition! de la succession au trône après sa mort, et de transférer les droits de la royauté de la tête de son fils aîné, Abou- Teschifin qu'il avait déclaré déjà héritier présomptif de
la couronne, sur celle du frère cadet de celui-ci, le prince Al-Montacer. Il est vrai que les mœurs dissolues d'Âbou-Teschifin le rendaient peu digne de l'honneur de commander les honynes, mais, d'un autre côté, il rachetait ce défaut et faisait oublier ses vices par une vaillance à toute épreuve, par l'amour de la gloire militaire, par l'estime qu'il professait pour les gens de lettres et les amis de la science, qualités qui, aux yeux de beaucoup d'hommes, peuvent tenir la place de toutes les autres et n'empêchent pas un souverain d'illustrer son règne et de recommander son nom à la postérité (1).
La mort tragique d'Âbou-Hammou inspira à un poète contemporain de ce prince libéral et ami des Lettres, rélégie suivante que l'historien Âl-Tenessy a transcrite à la fin de la vie de son héros. Avec Téloge d'Abou- Hammou le poète dépeint avec des couleurs vives et indignées la consternation et les regrets universels que causa parmi la population de Tlemcen la nouvelle de cette horrible catastrophe.
Après le jour fatal qui vous a ravi, que reste-t-il,
(1) Un autour contemporain du sultan Abou-Hammou , «[ui ▼ivait k Fez à la cour des Mér inides et nous a laissé une chronique assez mal rédigée des sultans Abd*elwâdites, dans laquelle il montre une partialité des plus révoltantes contre cette dynastie, se plait à décrire ainsi les mœurs et les habitudes de notre Abou- Hammou : Ce pauvre prince, dit-il, était de couleur blanche et avait une verrue à l'œil droit.... C'était un homme timide, que la crainte de la mort empêchait de combattre les armées môrinides. Il était chiche, avare, do sorte qu'on ne connaissait pas, de son temps, un homme plus lésineuz que lui. Il était menteur, ne disant jamais une parole conforme à la vérité ; il était trompeur, artificieux et fourbe. Quand il avait une alliance, il la brisail... On ne le vit Jamais mettre son cheval au galop. Il avait coutume de tuer une brebis, d'en manger la moitié et d'en vendre l'autre moitié... Il comptait tous les fruits de son jardin, etc., etc. (Voyez Journal Asiatique, juin 18-44, p. 400 et suivantes: Histoire fies Béni- Zeiyan de Tlemcen. Traduction de feu M. Reinliart Dozy.
236 COMPLÉMENT DE l'HISTOIRE DBS BBNI-ZEITAN.
grand roi, à un homme sérieux et affligé qu'à gémir et à se lamenter ?
Quel trouble cet horrible événement n'a-t-il pas causé à mon cœur? Quelle impatience n'a-t-il pas éprouvée?
Inconsables ont été mes regrets, tant la douleur a été grande ! tant la souffrance a été profonde !
Je n'ai pu retenir mes larmes.
Mes pleurs ont éclaté avec violence. Quel est celui de mes reg€u*ds qui n'a pas été empreint de la plus profonde tristesse ? Quel est celui de mes yeux qui n'a pas versé un torrent de larmes amères ?
J'avais cru que l'abondance des larmes finirait par éteindre le feu de mon chagrin ; il m'a fallu reconnaître qu'elles n'avaient pas ce pouvoir. . La tristesse et le deuil ont poussé dans nos cœurs les cris les plus déchirants ; plût à Dieu que la tristesse et le deuil n'eussent jamais poussé des cris dans nos cœurs !
Le temps nous a causé ce que nous redoutions. Le temps en changeant nous a jetés dans l'épouvante !
Combien audacieuse s'est montrée la fortune ? comment a t-elle osé s'attaquer à un lion redoutable, à un héros qui se lançait sans peur sur l'ennemi ?
De quelle perfidie n'ont pas été les jours ! N'avaientils pas promis un avenir des plus prospères ? Et ils ont trahi leur serment, et ils n'ont pas tenu parole !
Que les temps ont été prompts à démolir un édifice qu'ils avaient élevé avec tant de magnificence ! Ils n'ont pas voulu s'arrêter dans leur œuvre de destruction.
Qui a jamais vu le lion dévorant devenir lui-même une proie? Qui a jamais vu l'aurore rayonnante refuser sa lumière? •
Hélas ! qui désormais garantira aux Fidèles qu'ils seront tendrement aimés, que l'on aura pitié de leurs souffrances, qu'on leur témoignera de l'affection ?
RÈQNE DU SULTAN ABOU-HAMMOU II. 237
Qui, après lui et comme lui se couvrira de gloire ? Qui donnera l'exemple de la générosité ? Qui conduira dans la voie droite ? Qui s'intéressera au sort de l'homme chassé de sa patrie, en proie à la souffrance et à la misère?
Qui présidera les réunions des savants, des alfakihs et des fakirs ? Qui protégera les hommes vertueux, les gens modestes et voués au soufisme ?
Qui plus que lui leur viendra en aide quand leurs pas chancelants auront glissé dans Tinfortune ?
Oh ! qu elle serait belle la pleine lune, si elle n'était sujette au déclin! Qu'il serait magnifique le soleil, si son éclat ne devait jamais s'éclipser !
Que sa main était libérale, quand on lui demandait une largesse? que son visage était gai et rayonnant, quand on venait auprès de lui solliciter une faveur.
Il ne se montrait jamais aussi joyeux, que lorsqu'il trouvait l'occasion de rendre quelqu'un heureux, en lui accordant sa demande; jamais plus bienveillant, que lorsqu'il accédait aux désirs et aux instances d'un solliciteur.
Chose étonnante ! le jour où l'on a annoncé son trépas, lert montagnes sont restées immobiles ; elles n'ont point tremblé.
A la voix du messager qui nous a apporté la funèbre nouvelle, seuls nos cœurs ont été ébranlés.
Je n'avais pas voulu dès l'abord y ajouter foi ; j'avais dit: c'est un mensonge, c'est l'invention de quelque imposteur.
Quelle perte, hélas! pour l'homme opprimé, qui se trouvant sans défense, espérait obtenir justice à son tribunal !
Quelle perte, hélas ! pour le malheureux qui, n'ayant personne pour le secourir, désirait s'adresser à lui pour dtre assisté !
Quelle perte, hélas! pour celui qui, victime d'unrevi-
238 COMPLÉMENT DE l'hISTOIRB DES BElfl-ZBIYAN.
rement de fortune, nourrissait l'espoir de trouver auprès de lui un patronage sûr et bienveillant !
Hélas ! c'en est fait de ce bon prince que la nature avait orné de tant de belles qualités, de tant de vertus mille fois plus douces et plus agréables que le vin le plus exquis ; qui réunissait dans sa noble et à jamais regrettable personne la générosité et la bravoure, la générosité proverbiale d'un Hâtim (1), la bravoure indomptable d'un Haîdar (2), plus la sagesse et la modération d'un Ahnef (3).
(1) Hàtim le Tayote, héros arabe, célèbre par sa libéralité. 11 vivait sous Moundhir III, roi de Hirah. Mort vers la fin du vi* ou au commencement du vu* siècle de notre ère.
(2) Haidar mot qui signifie lion. C'est le nom que la mère d'Aly lui avait donné on le mettant au mondç. Mais son père qui ne l'avait point approuvé, le changea en celui d'Aly. Aly se distingua par sa bravoure dans les divers combats que Mahomet eut à soutenir successivement contre ses compatriotes les Koreischites et contre les autres tribus de l'Arabie.
(3) Ahnef Abou-Bekr, (ils de Kays, Tun des premiers compagnons de Mahomet, qui le bénit à cause de son esprit, de sa sagesse et autres louables qualités. Mort entre les années 67 et 71 de rhéjrire (680-690 de J.-C). Ahnef est un surnom que l'on avait donné k ce personnage, parce qu'il avait les pieds tordus ou contournés en dedans, signification que présente ce mot dans la langue arabe.