‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 31 sur 90 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Règne du saltan Abou-Thftbit (796-1393).

Après la mort du sultan Abou-Teschifin il y eut un înterrègno d'environ un an, pendant lequel Tlomcen qui était tombée sous la domination des rois Mérinides, fut gouvernée par les princes de cette dynastie avec diverses péripéties dont on peut lire le récit dans la grande histoire des Berbères par Abd'el-Rahman Ibn-Khaldoun. Cette capitale ne tarda pas néanmoins à récupérer son indépendance, car en 796 (1393) elle prêta serment de fidélité au prince Abd'el-Wâdite Abou-Thâbit, fils d'Abou-Teschifin. Son règne ne fut pas de longue durée, la couronne lui ayant été disputée par un de ses oncles, Abou'l-Hadjjadj Youssouf, fils du sultan Abou- Hammou, lequel le dépouilla du souverain pouvoir et le massacra dans le Méchouar, après un règne qui avait duré à peine quarante jours. C'est avec raison que notre historien Abou Abd'Allah Mohammed Al-Tenessy applique à cette domination éphémère les vers suivants.

C'est une élégie, d'un style assez élégant, dans laquelle le poète arabe dépeint vivement la fragilité, l'inconstance de la fortune et la fragilité des grandeurs de ce monde,

C'est un malheur qui en va rejoindre bien d'autres, et nous avertit que d'autres encore peuvent arriver.

252 COMPLÉMENT DB l'hISTOIRE DES BBNI-ZBIYAN.

Nous Tavons d'abord tenu caché, mais il a fini par se révéler, par étaler sa figure pâle et languissante.

Nos yeux voulaient verser des larmes ; nous les avons retenues, aimant mieux renfermer notre affliction dans le fond de notre cœur.

Nous savions que la douleur trouve une guérison dans les larmes^ mais nous n'avons pas permis à nos yeux de leur donner un libre cours.

C'est un événement dont la fatalité a purifié notre opinion; c'est une perte dont le coup nous a percé comme un trait acéré.

Quand nous en parlons en public ou en secret, notre esprit s'envole; notre cœur en est plus que navré, il en est déchiré.

Nous cherchons à nous faire illusion, comme si nous craignions de jeter notre intelligence dans le trouble.

Nous ne voulons pas que notre langue s'en entretienne : Si j'en parle, ce n'est qu'en hésitant, qu'en exprimant des doutes.

Nous n'avons jamais cru que le soleil disparaîtrait un jour du firmament, ou que la mer rentrerait dans le fond de ses abîmes ;

Que le Radoua ou le Chemam s'écroulerait et que, réduit en un vil tas de sables, il pourrait être outrageusement foulé par les pieds des passants (1).

Le messager qui nous a apporté la fatale nouvelle de cette mort s*est chargé d'un double fardeau, et celui qui a déploré la perte d'un si bon prince a laissé sur la face cruelle du temps d'incurables cicatrices.

Chez ce bon roi la religion fut toujours Tobjet d'un inviolable attachement. Oh ! qu'il était loin de vouloir s'en écarter !

Si les méchants avaient attenté à la vie d'un autre mor-

(i) Le Radoua et le Chemam sont deux montagnes qui s'élèvent entre la Mecque et Médine et sont réputées sacrées.

RÈGNS DU SULTAN ABOU-THABIT. 253

tel à la place de celui que nous regrettons, nous ne con^ sidérerions point ce forfait comme un crime.

Avec lui nous avons perdu l'ornement de l'Islam ; avec lui a été ensevelie dans la poussière du tombeau la l^loire de notre religion.

Après lui, la beauté de la religion et de ce monde reste éclipsée; oui^ la religion le pleure avec amertume, parce qu'il n*est plus.

Nous trouvions la terre bienheureuse, quand il la parcourait, ce prince noble et généreux ; quand il traversait les plaines et les collines.

Quand il rendait fécondes les entrailles du sol, quand il en faisait sillonner le dos avec la charrue.

Nous demandons à Dieu qu'il daigne nous accorder la patience, maintenant que la terre qui le couvre le soustrait à nos regards, maintenant qu'il ne reste plus rien de sa personne que le souvenir.

Les palais qu'il habitait le pleureront longtemps. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'un ami pleure un ami, qui vient de perdre ce qu'il a de plus cher. Nos princes nous donnent eux-mêmes l'exemple de la patience ; c'est dans la patience que nous puiserons l'oubU de nos infortunes et de nos malheurs.

Le temps des sanglots est fini ; il n'y a plus à sangloter ; le malheur que nous venons d'éprouver est immense ; il dépasse tous les pleurs.

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