‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 50 sur 90 · RÈGNB DU SULTAN ABOU'L-ABBÈS AHMED · texte numérisé non relu

RÈGNB DU SULTAN ABOU'L-ABBÈS AHMED

monter et descendre l'escalier de sa maison. Quant au sultan Abou-Fâres, épouvanté par le songe qu'on vient de raconter,il revint à de meilleurs sentiments; il renonça à son premier et désastreux dessein, et, à partir de cette nuit, reconnaissant le haut mérite de cidi Lahsen, il ne cessa de lui donner des marques de la plus profonde vénération.

« Effet miraculeux d'une amulette délivrée par cidi Lahsen à un musulman condamné à la flagellation.

«Voici ce que Ton tient de la bouche du cheikh Ahmed Al-Siny, l'un des anciens disciples et compagnons du cheikh cidi Lahsen. Le cheikh Ahmed était un saint homme, qui lisait sans cesse le livre sacré et dont la bouche ne discontinuait point de prier et de célébrer les louanges de Dieu.

« Au début de ma conversion, dit-il, comme je me trouvais enpossesion d'une fortune considérable, le sultan Ahmed qui me connaissait, m'envoya quelques-uns de ses émissaires avec ordre de me jeter en prison sans aucune raison apparente, après m'avoir imposé une contribution de mille dinars ; c'était à une époque où je ne connaissais pas encore le mérite du cheikh cidi Lahsen, à cause du peu de notoriété qui entourait alors son nom. Toutefois, j'avais un parent jurisconsulte qui suivait ses conférences et prenait des leçons auprès de lui. Il voulut bien parler de mon affaire à l'illustre cheikh cidi Lahsen, un jour que celui-ci venait de terminer sa conférence. Après lui avoir exposé ma situation, il le pria d'intercéder pour moi auprès du sultan Abou'l-Abbès (1) dont il avait l'honneur d'être Tun des imams.

Il lui dit : « Cidi, ce prince est peu commode, quand il s'agit de l'argent ; si vous vouliez nous permettre do

(1) On lit dans le texte: Abcrcl'Wûhcd, ce qui est évidemment une faute de copiste.

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le prier en votre nom, j'agirais en conséquence. — Faites ce que vous désirez, lui répondit le cheik. Ce jour-là même, qui était un jeudi, le chérif cidi Hammô, s'étant présenté devant le sultan, lui dit: il y a ici dans le pays un saint homme qui m'a envoyé auprès de votre majesté, afin que nous intercédions en faveur du malheureux Al-Siny et que vous ayez l'extrême bonté de le relâcher pour l'amour de Dieu. Le sultan lui demanda qui était la personne dont il lui avait parlé. — C'est, lui répondit le chérif cidi Hammô, un homme vertueux qui s'appelle cidi Lahsen Abarkan. — S'agirait-il, répliqua le sultan, de cet individu qui demeure près de la porte Beb-Zir? — Oui, seigneur, lui répondit le chérif. Le sultan ajouta : « Lorsque nous entrâmes dans la ville par la porte Akabah (i)nous passâmes près de ce prétendu saint homme ; nous criâmes plusieurs fois, afin qu'il vînt nous ouvrir la porte, mais il ne daigna pas sortir ni répondre à notre appel. Importuné par nos coups répétés, il finit par sortir et par venir nous ouvrir un coin de la porto, en tirant dehors sa main sans nous montrer son visage ; c'est là Tinsigne faveur qu'il nous accorda et nous montâmes ainsi dans la ville. Puis il ajouta : « Puisque cet homme veut bien intercéder en faveur de mon prisonnier, je fais grâce à celui-ci de cent dinars; je lui fais grâce do deux cents; je lui fais grâce de trois cents ; non, plus que cela, je lui fais grâce de cinq cents dinars. » I^n moment après avoir prononcé ces paroles, il s'emporta et, en proie à une violente colère, ilsécria : « La religion exige do moi que je me fasse donner par cet homme cinq cents dinars, après toutefois qu'il aura reçu sur le dos autant de coups de fouets qu'il y a de cheveux sur sa tête , puisqu'il a osé mancjucr de respect envers son souverain. »

(i) La porte Akabah, autrement dite la porte de In Montf^c, est située clans la partie nord-est de la ville de Tlemoen.

ni^GNE DU SULTAN ABOU*L-ABBÈS AHMED. 331

En entendant ces horribles propos, cidi Hammô le chérif éprouva le plus vif regret d'avoir parlé en faveur de son protégé: il en fut on ne peut plus désolé. Le sultan lui dit : « Assurément, rintercossion ne pouvait être plus funeste à ce pauvre prisonnier : plut à Dieu qu'il n'en eût jamais été question! Cidi Ilammô, étant sorti du palais, vint me mettre au courant de ce qui venait de se passer. Son récit mo causa une affliction telle, que Dieu seul en connaît toute Tamertume. En effet, la victime, Pinfortuné cheikh al-Siny, ayant la peau tros blanche, étant d'un tempérament délicat, ayant des membres extrêmement mous et sensibles et no pouvant supporter un seul coup de fouet, comment croire qu'il survivrait à l'horrible supplice que le sultan avait juré de lui faire subir ? Le cheikh cidi Hammô le chérif se fit donc un devoir d'aller rendre compte de cette affaire au cheikh cidi Lahsen, qui en fut très affligé et en remit l'issue entre les mains de Dieu seul. Cependant il traça une amulette sur un petit bout de papier , de la longueur d'un ongle seulement, qu'il délivra à mon beau-frère en lui disant : Portez ceci au prisonnier et dites-lui que, lorsqu'on le fera sortir pour aller recevoir les coups de fouet, il ait soin déporter ce papier sur lui, et que, s'il peut le mettre dans sa bouche il ne néglige pas de le faire. Je fus donc mis en possession de cette amulette et je me misa attendre Teffet que Dieu voudrait bien lui faire produire. Ce jour-là et la nuit suivante, je fus laissé tranquille et Ton ne mefît aucun mal; mais le lendemain, qui était le vendredi , dès que le soleil parut à l'horizon , l'appel tomba sur moi comme ayant à sortir pour aller subir les coups. Je serrai fortement mon seroual (culottes) autour de ma taille et je misl'amulettesous lesplis de mon vêtement. On me fît marcher, le reste du corps nu, puis je fus garrotté, mis en mesure d'être frappé, et je vis les fouets tout prêts à fonctionner. Les exécuteurs se disposaient à décharger sur mon corps une grêle de coups,

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lorsqu'une voix partant du palais du sultan se fît entendre qui disait: Laissez-le, renvoyez-le en prison, jusqu'à ce que nous ayons fait la prière du jour sacré du vendredi.

(c Je fus donc ramené en prison ; mais jugez de mes transes et de ma désolation, quand je songeai au supplice qui m'attendait et que m'avait attiré mon malheureux argent, joint à d'autres causes que j'ignorais.

« On me laissa dans le cachot, jusqu'au moment où le sultan eut achevé la prière solennelle du vendredi. En attendant qu'il fut rentré au palais et qu'il se fût assis sur son trône, on vint me crier de sortir. Je sortis donc, mais en proie à un trouble, à un tremblement tel, que Dieu seul peut en savoir la mesure : j'avais la conviction que si je sortais,c'était infailliblement pour aller subir mon supplice. Je fus conduit devantle sultan lequel, aussitôt qu'il me vit paraître, médit: « Va, mon ami, va tranquillement à ta maison, tu ne me dois plus rien. » En entendant ces paroles, je restai comme interdit: la joie que me causa cette heureuse nouvelle fut si grande, qu'à vrai dire, Dieu seul en connaît la mesure et l'étendue.

u Pendant que j'étais à me retirer, le sultan prononça quelques paroles à voix basse que je n'entendis pas, et croyant qu'elles ne s'adressaient point à moi, je poursuivais mon chemin, quand le chambellan se mita crier après moi, en me grondant, en m'injuriant, en médisant même des choses fort désagréables. « Eh quoi ! me disait-il, le sultan veut te parler, et toi, tu t'en vas ! w Je revins donc sur mes pas , tout tremblant, le cœur palpitant de crainte et d'effroi. <( Tu sauras, médit le sultan, que c'est à Dieu seul que tu dois ton élargissement. » Puis, s'adressant à ceux qui assistaient à l'audience : « Savez-vous, leur dit-il, pour quelle raison j'ai rendu cet homme à la liberté ? — Non, Seigneur, lui fut-il ré-

RÈGNE DU SULTAN ABOU'l-ABBÈS AHMED. 333

pondu ; car il n'y a que Dieu et son envoyé qui puissent le savoir. » Alors le sultan se mit à raconter la terrible vision qu'il avait eue à ce sujet. « Lorsque je me suis mis à faire la prière , dit-il, tout à coup un personnage que je ne connaissais point (1) se montrai mes yeux. II était debout devant moi, Tair menaçant, les yeux flamboyants et irrités. Il découvrit son bras, un bras vigoureux, d'une longueur et d'une hauteur étonnante, comme je n'en avais jamais vu ; puis il tira un sabre étincelant de beauté et digne de figurer dans la main d'un grand souverain. L'ayant retourné en bas, il se mit à le secouer fortement afin qu'il descendit et sortit seul de son fourreau. Comme malgré ses efforts l'arme n'en sortait point, il s'écria : Voyez avec quelle force ce sabre tient dans son fourreau. A ce spectacle, je serais mort d'épouvante, si Dieu dans sa bonté n'était venu à mon aide : j'étais dans ce moment, comme je viens de le dire, à faire la prière du vendredi. Quand je suis arrivé au moment où ilfautse prosterner pour faire l'adoration^ j'ai vu le sabre sortir de son fourreau, malgré laforcequi l'y avait retenu jusque là, comme si quelqu'un me l'avait tiré du fourreau et de mon propre bras, et le personnage en question saisissant aussitôt l'arme fatale, Ta tournée contre ma gorge pour me percer et couper toutes les veines du cou, et il m'en a déchargé un coup terrible et violent, sans m'en apercevoir; c'est qu'en effet Dieu, (soit-illouô !) a daigné détourner tant soit peu la direction du sabre, en sorte que le coup a porté sur la partie du cou qui est protégée par le turban ; mais le tout a été traversé par le sabre et tranché d'une manière horrible et violente, a Après ce lamentable récit, il s'est baissé pour nous montrer son cou, et nous avons pu nous assurer de la vérité de ce qu'il venait de

(1) Il y a ici dans le manuscrit une petite lacune laissée en blanc, que ]'ai tâché de remplir d'apr(;s la suite du contexte et la nature merveilleuse du récit.

nous dire. Après cela il ajouta : A cette heure-là mémo Dieu (soit-il exalté!) m'a mis dans Tesprit que le malheur qui m'arrivait n'avait pas d'autre cause que la conduite que j'avais tenue à Tégard de mon prisonnier et le supplice dont je Ta vais menacé, après que le saint homme que vous savez, avait bien voulu intercéder pour lui. C'est pourquoi j'ai juré dans ce moment, qu'en reconnaissance de ce que Dieu m'avait préservé de la mort, et m'avait fait connaître la véritable cause de mon infortune, je mettrai mon prisonnier en liberté, aussitôt que j'aurais achevé la prière, sans rien exiger de l'argent que je lui avais imposé. » Les assistants le félicitèrent d'avoir ainsi échappé à la mort, après quoi m' étant retiré, grâce à Dieu, sain et sauf et en parfaite sûreté, je m'enpressai de descendre en compagnie de mon beau-frère, chez le cheikh cidi Lahsen que nous trouvâmes dans le cimetière des F'oulonSj à son retour de la prière du vendredi qu'il avait l'habitude d'aller faire dans le quartier d'Agadir. Quand il aperçut mon frère, il «lui dit: Eh bien! quelle nouvelle m'apportezvous y S'adressant à lui de préférence, parce qu'à cette époque il ne me connaissait pas encore. « Cidi, lui répondit monbeau-irèrc, nous avons, grâce à Dieu, notre affaire', voici le prisonnier; il vient d'être rendu à la liberté. Je me mis alors à lui raconter toute mon histoire, qu'il écouta avec intérêt et attendrissement, puis, se tournant vers la Kiblah en ce même endroit, il lit une longue inclination devant Dieu, puis se prosternant la face contre terre, il resta dans cette humble et pieuse posture jusqu'au moment, où le mucdhin proclama du haut du minaret la prière de VAsVj après quoi nous montâmes vers la ville. C'est depuis cette époque, que je suis resté attaché à son ens'jigncment ; je ne me suis plus séparé de lui, voyant les célestes bénédictions dont il était sans cesse fuvorisé. Que Dieu lui fasse miséricorde, qu'il soit satisfait de lui, et qu'il nous

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accorde la grâce de tirer quelque profit de la bénédiction de son fidèle et pieux serviteur I Amen. »

Laissant maintenant de côté les autres faits merveilleux qui abondent dans la vie de notre cheikh, telle qu'elle est décrite par ses trop crédules historiens (1), nous terminerons cet article en mentionnant quelquesunes de ses vertus les plus apparentes et en exposant certains détails qui semblent jeter un nouveau jour sur rhistoire proprement dite de cette époque et nous font connaître plus particulièrement la vie intime du cheikh et Tesprit dont il était animé dans toutes ses actions, dans la direction de ses études et le cours de son enseignement.

Parmi les quaUtés qu'on lui attribue, nous citerons de préférence sa piété filiale, la pureté de ses mœurs, Testime qu'il professait pour la science, son zèle pour la propager, enfin sa dévotion et sa fidélité à remplir tous ses devoirs religieux. La plupart des choses que

(i) La vie du cheikh cidi Lahsen, avec tous les miracles qu'on lui attribue a été longuement décrite par Fauteur du Dostan d'après le récit du célôhre Al-8cnoussy et celui d'Ibn-ISâad el Tlemcény dans son ouvrage intitulé : Raudot el^Nisriji, le Parterre des petites roses blanches. Ce dernier auteur, natif de Tlcmcen, mourût en Egypte en 901 de Thégire (1495 de J.-C), on pourrait ajouter aux deux illustres savants dont on vient d'ex([uisser la biographie, plusieurs autres nunis non moins rccomiuandables par leur savoir et par leurs écrits. Il suflira de signaler les trois suivants : 1® Cidi Ahmed Ibn-ahd'el-Rahman surnommé /6n-Zâ- (jhroUf auteur d'un commentaire de la Tlemcéniyah, poème traitant de la science des partages, d'un autre sur le traité Ihia d'Al-Ghazàly et d'un troisième sur le Précis d'Alkhalil, Ibn-Zàghrou était professeur dans le collège Yaâkouby. Il mourut en 845 de Tliégire; 2° le cheik Mohammed Ibn-Ahmed, surnommé Al-Habbak, à qui Ton doit un commentaire sur le Talkhis d'Ibn-al-Benna, et une mise en vers de la Rissclah ou Traité d'Al-Saffar sur l'astrolabe, et un autre commentaire sur la TLemcêniyah ; 3° Abou-Abd'Ailah Mohammed Ibn-cl-Nadjjar al- Tlemcôny, savant professeur, dont l'historien Abou'l-IIassan al- Kalasàdy se vante d'avoir suivi les leçons^ et mort ^ Tleincen en 846 de rhôgire.

nous allons rapporter reposent sur le témoignage de deux de ses disciples et contemporains, le célèbre théologien musulman Al-Senoussy et son frère utérin le cheikh cidi Aly, dont il nous suffira de transcrire les paroles, comme nous Tavons fait jusqu'ici.

1" Sa piété filiale. Sa mère était, comme nous Tavons dit plus haut, d'origine masmoudienne. Elle était venue jeune encore demeurer avec ses parents dans la Afansoura/i, pendant que le sultan mérinidc ÀbouU-Hassan était occupé à bloquer la ville de Tlemcen. Après Fabandon et la ruine do laMansourah qui n'avait été bâtie que pour servir de campement et déplace d'armes aux assiégeants, elle quitta ce lieu désolé pour venir se fixer dans l'intérieur de la ville de Tlemcen, où elle resta jusqu'à la fin de ses jours. Son fils était alors de retour de son pèlerinage à la Mecque, et ayant trouvé le village, où il avait reçu le jour, détruit et abandonné il s'était décidé à venir habiter la capitale du royaume. Chaque semaine et tous les jeudis il quittait son quartier qui était située du côté de la porte JBe6-Zir, pour aller faire une visite à sa vénérable mère et s'informer de sa santé : c'est un devoir dont il s'acquitta avec exactitude, tant que les infirmités de la vieillesse ne l'empêchèrent point de sortir de son logis. Du reste, il ne se permit jamais de coucher dans la même chambre que sa mère, jugeant cette familiarité peu respectueuse et contraire à toutes les convenances. Après le décès de sa mère, qui mourut dans une extrême vieillesse, le cheikli conserva avec soin et avec le plus grand respect quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu et lui avaient servi, entre autres le carreau sur lequel elle avait l'habitude de s'asseoir : il gardait ces objets comme l'on garde un précieux trésor ; il y attachait un pieux et tendre souvenir; il les considérait même comme un gage de bonheur et de célestes bénédictions ; il les vénéra jusqu'à ses derniers moments,

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voulant témoigner par là le respect qu'il avait pour tout ce qui est respectable aux yeux de Dieu, et, en mourant, il assura par testament la conservation des objets dont il s'agit. Du reste, son dévouement et son affection n'étaient pas seulement acquis à ceux qui lui avaient donné le jour, mais aussi à tous ceux qui tenaient à lui par les liens du sang et de la parenté ; il avait coutume de leur dire : C'est un bien aux yeux de Dieu, que la piété filiale envers ses parents et envers ses maîtres ; c'est une bénédiction et un mérite aux yeux de Dieu^ que la piété filiale et le dévouement envers les parents et les maîtres à qui nous devons l'instruction, et autres paroles semblables. Ce qui atteste également l'attachement qu'il avait pour ses parents, c'est le respect qu'il professait pour les cendres de son père et de ses aïeux qui reposaient dans l'ancien village de Djâmeah. Voici ce que cidi Aly raconta, à ce sujet, à son frère le célèbre cheikh Al-Senoussy.

« M'étant mis un jour en route avec l'un des compagnons et amis du cheikh Lahsen, nous nous arrêtâmes à Djâmeah, dans le cimetière où avaient été ensevelis les ancêtres du cheikh : nous visitâmes spécialement le tombeau de son grand-père Sâad, d après la recommandation expresse qui nous en avait été faite par le cheikh lui-même, en nous désignant Tendroit où se trouvaient ces tombeaux, et cela, afin d'attirer sur nous les bénédictions de ses ancêtres et nous procurer le mérite attaché à cette pieuse visite. Le cheikh nous avait dit aussi qu'il y avait jadis en cet endroit un grand village avec une population considérable qui pouvait fournir cent brides, c'est-à-dire cent cavaliers, pour aller faire le commerce, faisant allusion à l'époque, où, le pays étant encore habité, il y demeurait avec son père. Lorsque le cheikh Lahsen vint s'établir à Tlemcen, sa mère qui était alors fort âgée, se décida à venir le trouver pour demeurer sous le même toit ; après cela elle vécut

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encore fort longtemps, et quand elle vint à décéder, elle fut ensevelie par les soins de son fils à Afn-Wanzouts&h (1), au dehors de la porte J5e6 el Djiâd. Gomme on voit, le cheikh était animé de la plus vive affection envers ses plus proches parents, aussi bien qu'envers ceux qui lui appartenaient, à un titre quelconque» soit par leur naissance, soit par une éducation commune, soit par des rapports d'amitié ou de société.

2' Sa pudeur. Dans son enfance, le cheikh Lahsén- Âbarkan n'avait aucune malice : il ne connaissait pas encore ce que nous appelons le sentiment de la pudeur. Voici, à ce sujet, ce qu'il raconta lui-même à cidi Âljj fipère d'Al-Senoussy. Etant tout petit, dit-il, je m'amusais avec les enfants de mon âge, et il m*arrivait souvent, pour être plus à mon aise, de me dépouiller de mes vêtements et de rester ainsi nu, comme font tous les enfants. Un jour que je passais dans cet état près du tombeau de l'un de mes vénérables aïeux , le cheikh cidi Said, j'entendis sortir du fond du tombeau une voix menaçante et terrible qui me reprochait ma nudité. Je savais que ce cheikh était mort en odeur de sainteté, et que pendant sa vie il avait été l'un de ces hommes privilégiés qui parcourent le monde sans être vus et qui se transportent en un clin d'œil dans les régions les plus lointaines. Je repris aussitôt mes vêtements, et depuis ce moment je gardai, dans mes Jeux et mes amusements avec les autres enfants, la modestie qui convient à cet âge.

3" Le cas qu'il faisait de la science et la dignité qui présidait à son enseignement.

Le cheikh Lahsen, qui était d'ailleurs très versé dans toutes les branches de la science musulmane,

{i) C'est une magnifique source d'eau qui jaillit près du chemin allant au village de Hubbed, à l'Est du quartier d'Agadir. Elle donne son nom au cimetière qui s'étend entre ce quartier et le village de Huhbed.

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qui connaissait parfaitement la grammaire, le oaloul| les traditions, aimait surtout à expliquer dans son cours les ouvrages qui traitent spécialement du droit maleky et des devoirs religieux, notamment la Risaêlah du cheikh Ibn-Abou-Zeid al-Kairouâny (1).

Son auditoire était choisi et nombreux ; les officiers de la Cour, les notables de la ville, des muftis, des alfakihs ne dédaignaient pas d'aller assister à ses con* férences. Pendant qu'il était occupé à lire ou à étudier, personne ne pouvait l'approcher pour lui parler affaire, et pendant quHl faisait ses conférences, aucun des étudiants ne pouvait causer avec ses camarades, ni se tourner vers eux, ni même regarder ceux qui entraient, ni répondre à une question adressée au cheikh avant que celui-ci eut préalablement discuté lui-même le sujet de la question. Toujours clair et méthodique dans son enseignement, il commençait par expliquer les termes de la question qu'il se proposait de traiter, jusqu'à oe qu'il s^ap^çut qu'elle avait été parfaitement saisie par tout le monde ; cela fait, il se mettait à passer en revue les diverses opinions qu^il discutait pour en démontrer le plus ou moins de valeur et de probabilité ; finalement il exposait la sienne en raccompagnant de longues citations et de textes authentiques et en s'appuyant surtout sur l'autorité des grands auteurs tels que les alfakihs Al-Lakhmy et Abou'1-WaUd Ibn-Roschd.

En témoignage de son zèle pour la diffusion de la science, et de son application à remplir scrupuleusement ses devoirs de professeur, Al-Senoussy cite le fait suivant qu'il tenait de la bouche de son frère cidi Aly, l'un

(1) Mort, comme il a été dit ailleurs, en 380 de Thégire (999 de J.-C). Bon traité qui porte le simple titre de Rissàlah, Epitrc, ]ouit d'une grande renommée parmi les partisans de la secte M aie* kite^ et a été lobjet de plusieurs commentaires qu'il serait trop long de citer. La Bibliothèque Nationale possède huit ou neuf exemplaires manuscrits de ce célèbre ouvrage.

340 COMPLÉMENT DE l'HISTOIRE DBS BENI-ZBITAN.

des disciples assidus du cheikh cidi Lahsen Abarkan. Un jour, dit celui-ci, que nous lisions devant le cheikh et que nous étions arrivés à Texplication delà Rissêl&h^ voilà qu'un bruit confus se produisit au dehors, causé par l'arrivée de gens à cheval et par les mouvements qu*ils se donnaient : c'était le sultan Ahmed qui 8*était rendu devant la porte de la mosquée et qui voulait y entrer atin de s'aboucher avec le cheikh. Son mézouar (1), le cheikh Omar, étant entré, vint se placer au milieu de nous^ pendant que nous étions à lire. Il n'osa point se présenter devant le cheikh à cause du grand respect qu'il lui portait. Se tenant debout derrière moi, pendant que j'étais occupé à lire ma leçon dans la Rissêlahy il me piquait avec son pied, quand il voyait le cheikh détourner la tête du côté où je me trouvais, et lorsque celui-ci reportait ses regards vers moi, il retirait son pied dans la crainte de manquer de respect envers le cheikh. 11 resta ainsi quelque temps derrière moi, tandis que le sultan demeurait debout à la porte de la mosquée. Cependant le cheikh ne voulut point interrompre la leçon ; il ne se détourna pas même pour les regarder et aucun d'eux ne put lui adresser la parole, ni lui parler. Après être restés ainsi debout assez longtemps, le roi et le mézouar , désespérant de voir le cheikh congédier l'auditoire pour les écouter, prirent le parti de se retirer et d'aller faire une visite à un autre cheikh, le cid Ahmed al-Dâoudy. Ils restèrent également longtemps dans l'auditoire de celui-ci, mais voyant qu'il n'en finissait plus avec ses leçons, ils s'en retournèrent vers le cheikh cidi Lahsen. Ils le trouvèrent alors qui avait terminé sa conférence, et ils purent

(i) Chez les souverains de TAfrique, le Mézouar, comme il a été dit ailleurs, remplissait les fonctions de chambellan et de préfet de police. C'était lui qui introduisait dans le palais les visiteurs, qui arrêtait los gens accusés de quelque crime et leur infligeait les punitions ordonnées par le sultan.

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le rejoindre et s'entretenir avec lui. Une autre fois, c'était dans le mois de ramadhan, nous vîmes arriver, dit le même cidi Âly, le sultan Ahmed, pendant que je lisais devant le cheikh le Sahih de Moslem (1). Je voulus me lever, mais le cheikh me gronda à haute voix en me disant : n'interrompons pas la lecture du hadith sacré, et il resta assis à sa place. Le sultan, s'étant avancé et approché du cheikh, lui baisa respectueusement la main et s'installa vis-à-vis de lui. Le cheikh ne lui adressa la parole, que lorsque nous eûmes fini la leçon, comme en temps ordinaire, c'est-à-dire lorsque la conférence fut terminée. Sou\'ent nous avons été témoin d'un pareil spectacle ; mais combien d'autres actes de ce genre ne pourrions-nous pas citer à Tappui du respect que le cheikh professait pour la science ?

4* Sa tempérance et ses jeûnes.

Il est constant, disent ses biographes, que, sous le rapport de la tempérance et de la mortification, le cheikh était d'une sévérité et d'un exemple à peine croyable dans un homme adonné à la dévotion et craignant Dieu. Qu'il suffise de dire que pendant plusieurs années il n'eut point d'autre nourriture que les morceaux de pain qu'il ramassait dans les rues de Tlemcen ou qu'il trouvait par hasard dans les trous des murailles. Son jeûne était presque perpétuel, et souvent il le prolongeait hors de toute mesure. « D'après ce qui a été raconté par un pieux cheikh, l'un de ses anciens compagnons et disciples, dit cidi Aly, il avait commando à celui-ci pendant le mois de ramadhan d'aller passer la journée dans la mosquée et d'y faire ses prières. Le soir venu, le disciple lui apportait de quoi manger, mais le cheikh renvoyait les vivres chaque fois qu'on lui en offrait, et

(!) he docteur Moslem Ibn-el Iladjjadj est \\m des six grands compilateurs des traditions mahométancs ; les autres sont Al-Bohkhàry, Al-Termédliy, Abou-Dàoud, Al-Nissai et Ibn-Madjah.

342 COMPLÉMENT DE l'hISTOIKB DES BBNI-ZBITAN.

il passa ainsi le mois sans rien prendre. Une autre personne digne de foi, dit le même narrateur, nous a appns qu'une fois le cheikh passa tout le mois de ramadhan sans manger autre chose, la nuit venue, qu'une poire. Quant aux autres mois de Tannce, c'est un fait avéré parmi Tuniversalité des disciples du cheikh et attesté par une foule de gens qui l'ont entendu raconter par d'autres, qu'il lui arriva une fois de passer quarante jours, c'est-à-dire plus d'un mois, sans rien mangcor ni le jour, ni la nuit et, qui plus est, sans parler àperfionne. On assure que durant tout ce temps il resta étendu sur son dos ; seulement, quand l'heure de la prière était arrivée, il se levait pour s'acquitter de ce devoir, puis, la prière achevée, il reprenait sa position horizontale et na bougeait plus, comme quelqu'un qui ne serait plus de ce monde. Après avoir ainsi passé les quarante jours, il se mit à parler de nouveau et revint à son état ordinaire. Quant à ce qui est déjeuner trois, quatre jours de suite et même davantage, c'est une chose qui lui arriva plus d'une fois, surtout dans la dernière période de sa vie, qu'il termina saintement, disent ses historiens, à l'âge d'environ cent ans.

Le cheikh ne se couchait jamais par terre, ni la nuit ni le jour : quand il voulait se reposer et dormir, il se mettait simplement sur son séant ; on ne l'a jamais vu le corps étendu par terre si ce n'est durant la maladie qui l'emporta. Dans cette triste circonstance, ses amis et son fils eurent l'occasion de voir Tétroitesse et la pauvreté de sa demeure, car il ne voulut point dans sa maladie être soigné par d'autres mains que par celles de son fils et de ses amis. Voyant la grossièreté de sa couche pour un corps aussi délicat que le sien et la dureté de roreiller sur lequel il reposait sa tête, ils s'entendirent pour lui procurer une maison plus commode dans le même quartier. Ils y installèrent un matelas fin et mou et ils le lui arrangèrent le mieux possible. Cela

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fait, ils prièrent le malade de se laisser transporter dans le nouveau logement, ce à quoi il consentit, en voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Il 86 laissa donc conduire, et il passatranquiilementlanuit dans le nouveau logement. Mais le lendemain il se mit à crier et à leur dire : « Ramenez-moi dans ma chambre ; rendez-moi à ma couche rude et grossière ; cette nuit, j'ai dormi, grâce à la molle et douce couche que vous m'avez procurée ; mais vous m'avez jeté dans les malheureux filets de ce bas monde, moi qui suis arrivé au bout de ma carrière et qui toute ma vie ai travaillé à les éviter. • 11 prononça ces paroles et autres analogues. Ce jour-là même ils le ramenèrent chez lui et le conduisirent lentement et avec précaution, lui cheminant péniblement au milieu d'eux et traînant les pieds par terre. Ils le réintégrèrent dans son étroit domicile et le mirent sur sa rude et grossière couche, où il resta gisant jusqu'à l'heure fatale de sa mort : ¥ Que Dieu lui fasse miséricorde ! »

5* Son désintéressement et sa discrétion.

Ce qui fait le plus grand honneur à la délicatesse dt'. sa conscience et à sa discrétion, c'est, disent ses biographes, qu'il se faisait un scrupule de rien manger de ce qui provenait de la dîme légale ou des habous^en général; qu'il n'acceptait jamais ce qui lui était offert par l'administration militaire, et que même il ne permettait pas à ses serviteurs ni à son propre fils de recevoir de pareils dons. Voici, à ce propos, ce qui a été rapporté par le cheikh Ahmed Ibn-Yaâkoub al-Khâledy, vizir du sultan Abou-Mohammed, fils d'Abou-Teschifin. « Un jour, dit-il, j'accompagnai le sultan dans une visite qu'il faisait à notre pieux cheikh. Il avait apporté avec lui, à mon insu, une bourse garnie d'une somme considérable d'argent, dans l'intention d'en faire cadeau au cheikh cidi Lahsen. Lorsque, la visite terminée, nous sortîmes de chez lui, le sultan laissa la bourse à l'endroit qu'il

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avait occupé, n'ayant pas osé la mettre dans la main du cheikh par respect pour sa personne. Le cheikh ne tarda pas de Tapercevoir, mais croyant qu'elle avait été laissée là par oubli, il expédia quelqu'un après moi pour me dire : Qu'est-ce donc que ce que votre maître a laissé chez moi ? — Cidi, lui répondis-je, j'ignore ce que vous voulez me dire. Etant allé alors trouver le sultan, je lui dis : Seigneur, le cheikh vient d'envoyer après moi, pour avoir des nouvelles d'une bourse que vous auriez laissée chez lui à Tendroit où vous étiez assis. — C'est vrai, répondit le sultan : je l'ai laissée à dessein, désirant que le cheikh en distribue le contenu et qu'il en fasse ce qu'il voudra. » Après cette explication m'étant rendu chez le cheikh, je l'informai de ce que le sultan venait de dire : « Par Dieu! me répondit- il, cet argent ne restera point chez moi. et je ne veux pas, non plus, le distribuer. Dites à votre maître qu'il le distribue lui-même, si cela lui plaît. »

Autre exemple de son désintéressement.

Lorsque le sultan hafside Abou-Fâres, qui vint assiéger Tlemcen, en eut expulsé le prince régnant (Mouley Abd'el-Wâhed (en 827 do Thégire)^ il envoya le caïd Arear avec une provision de cent-cinquante brebis, qui remplirent tout le quartier des Foulons; puis il se rendit en personne auprès du cheikh cidi Lahsen pour le prier de les distribuer aux pauvres de la ville. Le cheikh, se trouvant alors pris tout à coup d'un grand étouffemcnt accompagné de la fièvre, rendit au sultan le troupeau, tel qu'il l'avait reçu. Vers la fin de sa vie il ne cessait de prier Dieu de l'enlever de ce monde, avant de se voir obligé de se nourrir des revenus affectes à son école, c'est-à-dire de s'en nourrir sans le savoir, craignant sans doute que dans ce qu'on lui apportait de la maison de son fils pour son repas du soir il n'y eut quelque chose provenant de la source en question. Effectivement Dieu l'enleva bientôt après

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qu'il eut exprimé ce vœu et cette prière. Il faut dire que le cheikh avait une grande répugnance pour les honneurs et les avantages attachés au professorat.

6* La piété et la dévotion du cheikh cidi Lahsen.

Il avait coutume, disent ses biographes, de veiller et de prier sans discontinuer entre les prières des deux soirs (c'est-à-dire entre le crépuscule du jour et le premier tiers de la nuit); il se livrait à cette pieuse pratique même après la dernière prière du soir. Il aimait à invoquer souvent le nom de Dieu et à lire avec assiduité TAlkoran à tel point, que non content de le réciter hors des heures prescrites et dans ses actes surérogatoires de dévotion, il avait soin chaque année et tant qu'il vécut, d'en faire une copie complète sur des tablettes, qu'il envoyait à quelqu'un de ses amis. Chaque jour il consa- .crait à ce pieux travail une partie de son temps, malgré son grand âge, malgré les dérangements que lui causaient ses entrevues avec le sultan, malgré le temps que lui prenait l'enseignement de la science, malgré enfin la faiblesse de son corps, qui provenait de ses longs jeûnes et de ses mortifications. Béni soit, ajoute le narrateur, dont nous transcrivons ici les paroles, le Seigneur tout-puissant et toujours libéral qui octroie sa miséricorde à qui il veut, qui comble do ses grâces qui il lui plait !

En somme, on peut dire des excellentes qualités de ce pieux cheikh, qu'elles étaient sans nombre, quoique ce fut un homme extrêmement réservé dans ses paroles, cherchant toujours à dérober aux regards d'autrui ses vertus éminentes et cachant avec le plus grand soin tout ce qui regardait sa conduite personnelle ; mais il avait beau vouloir se cacher, son mérite jetait sur lui un éclat auquel il ne pouvait se soustraire ; la célébrité attachée à son nom lui attirait une foule de disciples et d'admirateurs et il jouissait, partout, d'une juste et grande considération. Sa présence toujours digne et

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grave commandait le respect ; sa parole était écoutée comme un oracle et obéie comme une voix venant du Ciel ; les savants ne s'approchaient de lui qu'en lui baisant respectueusement la main, et les peuples le vénéraient comme un homme de Dieu, comme un saint de rislam ; les rois eux-mêmes se faisaient un devoir de l'appeler dans leur conseil et de le consulter dans les affaires les plus importantes de TEtat. Âpres sa mort qui arriva à la fin du mois de chawal de l'an 857 de l'hégire (1453 de J.-C), le sultan Abou'l-Abbès-Ahmed, qui régnait à cette époque, voulut assister à ses funérailles, et, pour honorer sa mémoire, il fit ensuite ériger une mosquée, où Ton ensevelit le corps du cheikh cidi Lahsen, qui avait été Tun de ses plus intimes conseillers. Ce monument qui subsiste encore de nos jours, s'élève hors des remparts de Tlemcen, au milieu des jardins qui entourent la ville, du côté du nord-est; c'est là que les dévots musulmans vont visiter le tombeau de leur vénéré cheikh. « Le minaret de la mosquée, dit M. Ch. Brosselard, formé de lignes noircies aujourd'hui par le temps, et orné de panneaux incrustés de mosaïques, mérite l'attention des archéologues et des savants. »

Sous le règne du sultan Abou'l-Abbès Ahmed, en 843 de l'hégire, mourut à Oran, par conséquent, dans le royaume de Tlemcen, un marabout dont le nom est encore en grande vénération chez les habitants de cette ville.

« Le cheikh, le pieux waly, disent ses biographes, celui qui avait une connaissance parfaite de Dieu, le pôle du monde surnaturel , Abou-Abd'Allah Mohammed Ibn-Omar al-Houâry naquit vers le milieu du viu* siècle de Thogire. Il fit ses premières études à Fez, sous la direction du docteur Moussa el-Abdoussy, et, à Bougie, sous celle des deux cheikhs Ahmed Ibn-Edris et Abd'el-Rahman el-Waghlissy. Il aimait à parler des

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habitants de cette dernière ville, dont il louait l'amour pour les étrangers et pour les fakirs musulmans, la bienveillante protection dont ils les entourait, et les relations qu'ils se plaisaient à nouer avec tout le monde autant que cela leur paraissait licite et normal. Ayant quitté la cité de Fez pour se rendre en Orient et s'acquitter du devoir du pèlerinage, il entra en Egypte, où il se mit en rapport avec les savants du pays, dont il suivit le cours d'enseignement, entre autres le célèbre docteur et imam, le cheikh Âl-Karâfy. De là il se rendit dans les villes sacrées de la Mecque et de Médine, où il séjourna un certain temps. Puis il partit pour Jérusalem, afin de visiter la maison sainte et d'y faire ses prières. Il parcourut ensuite la Syrie et alla s'installer dans la fameuse mosquée des khalifes Omeiyades. Pour continuer sa vie dévote et ses pérégrinations il se retirait de temps en temps dans un bois touffu du voisinage, où il vivait familièrement avec les lions et les autres animaux féroces qui venaient le visiter. Après son pèlerinage et ses excursions dans l'Orient, il revint dans le Maghreb, et, s'étant fixé dans la ville d'Oran, il se voua entièrement à l'étude de la science divine, à la pratique du bien et à l'exercice de la perfection dans toute sa conduite ; c'est ainsi qu'il se rendit utile à tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher. Quand il se vit près de sa fin, il redoubla de ferveur et de dévotion ; dans chacune de ses conférences il ne manquait jamais de parler de la miséricorde infinie de Dieu et de sa clémence, se réjouissant avec confiance dans cette pensée. Suivant quelques-uns, notre cheikh aurait passé toute sa vie dans l'ascétisme et Texercice de la contemplation. On compte parmi ses disciples les plus distingués le cheikh Ibrahim ^-Têzy, de qui nous tenons la notice biographique que nous venons de transcrire. Il termina ses jours à Oran, l'an 843 de l'hégire (1440 de J.-C). On a de lui un ouvrage qui porte le titre de KiteboH-sehou ouel-Tsnbihj

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Traité de Toubli et de ravertissement,et qu'il avait dédié aux jeunes écoliers. »

Tel est le précis de la vie du saint marabout d'Oran, qui nous a été transmise par le cheikh Ahmed Baba-el- Soudâny dans son Takmilet. Ibn-Mariam qui Ta reproduite sans changement et presque mot à mot dans son Lexique biographique, a bien voulu la faire suivre d'une foule de faits plus ou moins merveilleux,dont la relation peut édifier ses pieux coreligionnaires, mais qui n*offre aucun intérêt de cette nature aux lecteurs à qui notre ouvrage est destiné. C'est pourquoi nous les laisserons dans l'obscurité, sous le voile du silence et de la discrétion.

Mais il est temps que nous reprenions le fil de notre récit, c'est-à-dire que nous revenions au sultan dont nous avons interrompu Thistoire, afin de retracer la vie de quelques-uns des personnages qui, par leur savoir ou par leur réputation de sainteté^ illustrèrent son règne.

Le sultan Abou'l-Abbès Ahmed parvint à se maintenir sur le trône plus longtemps qu'aucun de ses prédécesseurs, malgré les luttes presque incessantes qu'il eut à soutenir soit contre des prétendants et des envieux, soit contre des tribus toujours prêtes à lever l'étendard de la révolte ; mais il finit par succomber à ces diverses attaques et par subir le sort qui semblait être attaché aux Beni-Zeiyan et qui devait frapper leur dynastie jusque dans les derniers moments de son existence et de son entière ruine.

Placés entre deux Etats voisins puissants et formidables, celui des Hafsides dans l'Orient et celui des Mérinides en Occident, jaloux de l'empire du Maghreb-Moyen dont ils se disputaient tour à tour la possession, les descendants dTaghrmorâcen , oubliant l'intérêt de leur dynastie et la faiblesse de leurs forces, ne songèrent guère qu'à se quereller entre eux, qu'à troubler la paix

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