CHAPITRE XXIV
Régne du sultan Aboa-Abd'A.llali Mohammod al-Thàbity fils d'Al-Motawekkel &1-Allah 873.910 (1473-1505 do
Le règne de ce prince , qui dura environ une trentaine d'années « témoigne, dit M. Charles Bro^selard, d'une habileté peu commune à conduire les hommes et à maîtriser les événements, car il y avait eu peu d'exenjpies, dans la famille, d'une pareille longévité politique». Après la chute de Grenade, le sultan détrôné Boàbdil (Abou-Abd' Allah) vint demander au sultan de Tlemcon un asile et une protection ; il reçut à la cour de Mohammed al-Thâbity un accueil des plus hospitaliers et des plus consolants, ce qui le détermina à fixer son séjour dans la capitale du Maghreb-Moyen et à y rester jusqu'à sa mort (1). Un autre fait qui mérite aussi une mention particulière^ c'est le séjour que fit un écrivain fort connu de nos géographes, Jehan- Léon l'Africain, dans la ville de Tlemcen, après son expulsion ou son émigration de Grenade. Il fut accueilli parle suHan Mohammed al-Thâbity avec des marques d'estime et de bienveillance qu'il
(1) On a retrouvé à Tlemcen la pierre sépulcrale qui recouvrait le tombeau de Boabdil et sur laquelle est gravée en caractères Maghrébins, une longue épitaphc. Ce monument se trouve déposé aiijoiu'd'hui au musée de la ville. Il porte la date de la mort du sultan de Grenade, l'an 8UU (1494). Quanta l'inscription, elle a été traduite et publiée par M. Ch. Brosselard dans son savant mémoire sur Ifx tombeaux des émirs Beni'Zeiyariy page 159 et
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n'oublia jamais depuis ; il a déposé le témoignage de sa reconnaissance dans les pages qu'il a consacrées, dans son ouvrage, à la description du royaume de Telensin et dans lesquelles il semble se complaire à parler minutieusement de tout ce qui concerne la Cour du roi, les édifices publics, les monuments de la capitale, les ressources et les productions du pays, les mœurs, les usages et l'industrie des habitants. A propos de son séjour à Tlemcen et de rcxcellent accueil que lui fit le sultan Mohammed al-Thâbity, il nous apprend certains détails fort curieux de la vie intime de son hôte royal. « Je logeai avec lui, dit-il, l'espace de trois jours continuels (pour le désir que j'avais de savoir quelque chose de ses affaires), durant lesquels il ne passa jour qu'il ne me fît cet honneur de me faire souper en sa compagnie dans aucune des chambres secrettes, là où (entre autres choses) me montra aucuns livres de Magie et d'Alchimie : me voulant persuader par vives raisons, que ce soyent sciences parfaites et pleines de vérité : ce qui me fait présumer qu'il soit magicien, non pour autre chose que pour le veoir ainsi estre honnoré et presque adoré; autrement me sembleroit impossible d*acquérir ainsi indissolublement la grâce de tous sans faire autres mystères que ces invocations de Dieu avec ses noms (1). » Dans le courant du mois de djomâda II, 899 (1494) le sultan Mohammed al-Thâbity perdit l'un de ses courtisans les plus dévoués et les plus illustres, l'auteur du Collier de perles et d'or natifs l'imam Mohammed Ibn- Abd'el-Djalil al-Tonessy, et deux mois après, dans les premiers jours do châaban, son hôte royal, l'ancien sultan de Grenade Boabdil, qui était venu chercher à Tlemcen un refuge contre les revers de la fortune. Au mois
(1) y oyez H ist or iale description de r Afrique, tierce partie du monde» Livre quatrième» Anvers, 15r)6. Traduction française de Jehan Temporal.
RÈGNE DU SULTAN ABOU-ABO'aLLAH AL-THABITY. 405
de safar de la même année 889, il vit également s'éteindre sous ses yeux le fameux cheikh et alfakih Ahmed Ben-Zegry (1). Le triste spectacle de la mort et de l'instabilité des choses de ce monde ne lui présageait rien de bon pour le sort qui était réservé à sa propre personne ; il ne savait pas qu'avant de subir ses dernières destinées, il aurait à avaler lui-même plus d'un déboire, à éprouver plus d'un revers et à expier durement les faveurs qui avaient souri à la première période de son empire.
En effet, Mohammed al-Thâbity, parvenu à la trentième année de son règne, se voyait à l'abri de tout revers et prêt à transmettre paisiblement la couronne à ses enfants, quand il vit la sécurité de son royaume tout à coup et sérieusement menacée par l'invasion étrangère et par des discordes intestines. Après la prise de Grenade et la ruine totale de la domination musulmane en Espagne, les côtes d'Afrique étaient devenues un repaire formidable de forbans et d ecumeurs de mer; il fallait mettre un terme à ces brigandages inspirés par l'esprit de vengeance, par la haine du nom chrétien et aussi par la cupidité des habitants des villes maritimes, qui trouvaient dans le butin fait sur les terres ou sur les navires des adorateurs de la croix une source de richesses facile à exploiter, brigandages qui étaient, au surplus, approuvés par les docteurs de la Loi, encouragés et soudoyés par les princes et les gouverneurs de provinces, célébrés enfin par la voix des poètes comme des exploits glorieux et dignes de louange.
Tout le monde en Europe sentait le besoin d'ané^antir ces nids pernicieux, d'où s'envolaient chaque jour dos bandes de pirates qui allaient ravager les côtes d'Espa-
(i) C'est la date donnée par Al-Wanchérissy dans ses Notes nécrologiques, mais d'après le ténioiîiTuage plus sûr de Tun des aocicns disciples du cheikh, et rapporté dans le TahmiUit d'Ahmed Baha al-Soudâny (iiago i8 de mon manuscrit), Ahmed Ben- Zégry serait morl Paimée suivaiile, DOO de riiéirire (iiOi de J.-C.)
406 COMPLÉMENT DE l'hISTOIHE DES BENI-ZBIYAN.
gne, de Provence et d'Italie, enlevant hommes, femmes et enfants pour les vendre sur les marchés des cités africaines et les condamner à Tesclavage le plus dur, sMls ne voulaient pas apostasier et embrasser la religion de Mahomet. Une première tentative de répression ou de conquête de la part des puissances chrétiennes échoua malheureusement en 1501 ; il s'agit de l'agression que les Portugais dirigèrent contre Mersa'l-Kebir et contre la ville d'Oran, lorsque la flotte envoyée par le roi Don Manuel au secours des Vénitiens, voulut, à son passage dans ces parages, s'emparer de ces deux places fortes ; car les assaillants furent partout repoussés et obligés de continuer leur marche, sans avoir mis à exécution leurs projets de conquête. Cette attaque, quoique infructueuse, ne laissa pas que de jeter le trouble dans l'âme du souverain de Tlemcen, et de lui inspirer de vives alarmes sur le sort de sa couronne. Mais ces craintes^ qui lui parurent d'abord assez éloignées, ne tardèrent pas à se transformer en fatales réalités. En effet, il fut saisi d'épouvante, lorsque dans la nuit du 23 octobre 1505, on vint lui annoncer que Mersa'l-Kebir, Tune des plus fortes places maritimes de son royaume, avait succombé sous les armes des Espagnols et que le drapeau chrétien flottait sur les tours de cette ville. Les Arabes qui avaient opposé à l'attaque une vigoureuse défense et fait preuve d'une grande bravoure, se retirèrent à Oran, pendant que les troupes envoyées à leur secours par le sultan MohamnKKl Al-Thabity arrivaient cm toute hâte à Misserghin : c'était trop tard; elles furent repoussées par le gouverneur espagnol de Mersa'l-Kebir qui les mit en déroute et pilla leurs bagages.
A la nouvelle de ce double malheur, le sultan fut en proie à la plus profonde tristesse, aux plus sinistres pressentiments ; dès lors les mauvais jours tombèrent sur lui.
Son caractère naturollcmcMit gai et joyeux s'assom-