‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 62 sur 90 · RÈGNE DU SULTAN ABOU-ABD' ALLAH AL-THABITY · texte numérisé non relu

RÈGNE DU SULTAN ABOU-ABD' ALLAH AL-THABITY

brit bientôt sous Tinfluence du chagrin qui le minait, et, dans plus d'un cas, il ne craignit point de décharger sa mauvaise humeur sur des innocents ou sur des hommes accusés de quelque léger méfait par des condamnations injustes ou excessivement sévores. C'est en vain qu'on chercha un remède pour dissiper sa mélancolie, pour tempérer l'amertume de son cœur; ni les douces paroles de ses amis, ni les caresses de ses proches, ni la lecture même des livres de magie et de sorcellerie dont il repaissait ordinairement son esprit, n'eurent la vertu de le calmer, ni de lui faire oublier son humiliation et la perte qu'il venait de faire de l'un des boulevards de son empire. Â cela vinrent encore se joindre les plaintes et les murmures de ses sujets contre les abus de son gouvernement, les démonstrations hostiles du peuple, les intrigues et les projets criminels de ses propres frères, dont les échos arrivaient jusqu'à ses oreilles.

Ce changement dans les habitudes de son caractère et de ses mœurs, cette sévérité outrée dans sa conduite expliquent à merveille plusieurs faits extraordinaires qui se produisirent dans les derniers jours de son règne et qui dénotent chez lui la tyrannie sinon la démence, entre autres celui que raconte Fauteur du Bostan dans la biographie d*un marabout, cidi Âbd'Âllah Ibn-Mansôr, qui vivait à Aïn el-Hout dans un pauvre ermitage, vers la fin du règne de notre sultan.

Ce saint homme, s'étant intéressé au sort d'un malheureux que le sultan avait condamné à la pendaison, et que l'on avait déjà garrotté et amené au lieu du supplice, s'interposa entre le bourreau et le condamné, au moment où l'on s'apprêtait à l'exécuter : il envoya supplier le sultan de le gracier. Mohammed Al-Thâbity, irrité, avait répondu: « Non: qu'on les pende tous les deux. » Puis, étant revenu sur cet ordre atroce, il fit grâce au condamné ; mais Dieu, ajoute Le narrateur,

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vengea d'une manière exemplaire P outrage fait à son fidèle serviteur, le saint marabout d'Aïn el-Hout (1). Après cette terrible anecdote nous en ajouterons une autre, qui vient non seulement à l'appui de ce que Ton a dit de la sévérité du sultan, mais ce qui a une importance plus grave et plus historique, qui nous révèle un événement ignoré jusqu'ici, savoir la mort tragique qui mit fin au règne du sultan Mohammed Al-Thâbity. Voici ce que nous lisons dans la vie d'un saint personnage appelé cidi Mohammed Ibn-Saïd el-Hadjj. € Il avait un fils, dit l'auteur du Bostan^ qui se nommait Abou-Abd'AUah, absolument comme le sultan Mohammed Al-Thâbity . Ce prince Tavait fait saisir injusment, enchaîner et jeter dans une obscure prison. Des amis du malheureux père étant venus lui conseiller d'envoyer quelqu'un auprès du sultan pour le supplier de 'relâcher le prisonnier, o Je n'en ferai rien, leur répondit Mohammed Ibn-Saïd. Mon fils Bou-Abd'AUah ne sortira pas avant qu'Abou-Abd' Allah le sultan ne sorte lui-même. » Et c'est ce qui s'accomplit à la lettre, car quelque temps après le sultan fut assassiné par ses frères, et le fils de l'alfakih et vénérable marabout Mohammed Ibn-Saïd al-Hadjj recouvra la liberté et sortit de prison.

Il résulte de ce récit, qui est authentique, que le sultan Abou-Abd' Allah Mohammed Al-Thâbity ne mourut point dans son lit, comme on Ta cru jusqu^ici, et qu'un crime vint prématurément mettre fin à son empire, comme à celui de la plupart de ses prédécesseurs sur

(1) Ain el'Hout (la source ou fontaine du poisson) est un charmant village qui est situé à une heure environ de marche, au Nord de Tlemcen. Quant à l'histoire ou légende relative au marabout, on peut la lire dans le savant mémoire épigraphique et historique sur les émirs Beni-Zeiyan, par M. Ch. Brosselard, p. \\\ et suivantes. On trouvera du plaisir à la parcourir, c'ar elle est traduite et rapportée avec un grand charme et une rare élégance de style.

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