COMPLÉMENT DE L'HISTOIRE DES BENI-ZBIYAN
lui demanda à peine deux jours, il mit à la voile et partit pour Alfîcr, emmenant avec lui plus de quatre cents esclaves chrétiens (1).
Mais après le départ de Khair el-dyn, le neveu du sultan de Tlemcen rentra dans Ténès, et ayant obtenu des habitants son rétablissement dans le commandement du pays, il se mit à ramasser des forces pour maintenir son pouvoir et enlever aux Turcs les places dont ils s'étaient emparés dans TOuest d'Alger* A la nouvelle de ces préparatifs, Barba-Aroudj se porta avec une petite armée du côté de Ténès pour reprendre cette ville, châtier les habitants et chasser le gouverneur..
Il se trouvait en route, quand il apprit que le nouveau sultan de Tlemcen, qui avait détrôné son neveu Abou- Zeiyan et fait alliance avec les infidèles, s était attiré la haine de ses sujets par ses exactions et par sa tyrannie. Profitant de ces circonstances et de ces discordes de famille pour étendre ses conquêtes, il marcha directement sur Tlemcen, sous prétexte de rétablir l'ordre dans le royaume et de venir au secours du prince dépossédé, pour le tirer de prison et le replacer sur le trône de ses pères.
On dit, pour justifier cette expédition, qu'en l'entreprenant Baba-Aroudj céda non seulement aux vœux du peuple qui voulait se débarrasser de l'usurpateur, mais aussi au désir du prince emprisonné, qui lui avait fait proposer de reconnaître sa suzeraineté et de lui payer tribut, si il parvenait à le remettre sur le trône ; on nomme même les personnes influentes qui négocièrent cette affaire ; on ajoute que les ulémas de Tlemcen, indignés do la conduite d'Abou-Hammou, avaient prononcé unanimement sa décliéance et avaient décidé de
(1) Voyez Fondation de In rcrjencù dAUjer, Histoire des Barberoussc, cliroiiiriuc du XVI^ siècle, clc. Tome II, page 91 et suivantes, Paris, 1852.
faire un appel aux armes d'un héros qui était la terreur des infidèles, le soutien et la gloire de Tlslamisme; parmi ces théologiens et hommes de loi on cite deux noms d'une illustre origijie, le cadhi Âbou-Yahia al- Ocbâny et Talfakih Ben-Youssouf al-Zeiyany.
Encouragé par ces ouvertures, Baba-Âroudj se porte en avant à grandes journées ; les populations, se soulevant sur son passage, Taccueillent partout avec enthousiasme, et il arrive devant la capitale des Beni-Zeiyan avec une armée qui s'était grossie, en route, de recrues arabes venues de divers endroits.
Cependant les habitants qui Pavaient appelé nu lui ouvrirent point sur le champ les portes ; sans se défendre, ils exigèrent qu'auparavant il jurât sur l'Alkoran qu'il ne se commettrait aucun désordre dans la ville, et qu'il se contenterait de délivrer les prisonniers et de replacer le jeune Abou-Zeiyan sur le trône. Baba-Aroudj promet tout par serment. Il fait son entrée dans la ville et rend à la liberté le roi détrôné, qu'il traite avec tous les égards dus à son rang et à sa naissance, et le fait proclamer sultan de Tlcmcen.
Mais au bout de quelques jours, le turc perfide, onvabissant le Méchouar avec ses gardes, saisit le malheureux Abou-Zeiyan et le fit pendre aux piliers de la galerie avec ses sept fils. Non content de cette terrible exécution, il se fit amener tous les membres de la famille royale et soixante des principaux habitants que Ton savait être dévoués au roi. Ceux-ci furent égorgés en détail ; mais les princes et plus d e mille personnes du peuple qui se distinguaient par leurs vertus ou par leur science, furent jetés dans un étang, où ils se noyèrent. Aroudj présidait à ces noyades, aidait même à noyer les malheureuses victimes de sa barbarie et prenait plaisir à les voir se débattre dans les flots entre la mort.
Abou-Hammou n'avait pas attendu que le turc eut envahi la ville pour se décider à la quitter ; dès l'arrivée
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do larmée ennemie, il avait compris qu'il ne pourrait se défendre et prit le parti de la fuite : il disparut, on ne sait comment, avec ses femmes, ses enfants et avec le plus d'or qu'il put emporter. Il tint quelque temps la campagne, mais voyant qu'il n'y avait aucun espoir de recouvrer le pouvoir, il se réfugia à Fez auprès du sultan Mohammed al-Wattas, de la branche cadette des Mérinides, qui lui donna la plus généreuse hospitalité, le mit sous sa haute protection et lui fit les plus flatteuses promesses. C'est là qu'il trouva ses deux frères, qu'il avait retenus prisonniers en compagnie de son neveu Âbou«Zeiyan, et à qui Baba-Âroudj avait rendu la liberté.
Après la prise de la capitale des Beni-Zeiyan, l'ambitieux corsaire songea à compléter la conquête de ce royaume en recouvrant sur les infidèles les deux places fortes qu'ils y occupaient, Mersa'l-Kebir et la ville d'Oran.
Les Espagnols tiraient les denrées nécessaires à la subsistance de leurs garnisons et des habitants des deux villes en question des contrées limitrophes et entretenaient avec les tribus arabes voisines des relations de commerce fort avantageuses pour les deux partis. Pour affamer les Espagnols, Baba-Aroudj avait défendu sous les peines les plus sévères de fournir quoi que ce soit aux ennemis de l'Islam.
Abou-Hammou, ayant eu connaissance de cette mesure dont les Chrétiens avaient à souffrir beaucoup, écrivit au gouverneur d'Oran que si on voulait l'aider à rentrer dans Tlemcen, il se soumettrait au roi d'Espagne et ferait renaître l'abondance dans les greniers de ses colonies.
Pour mieux assurer le succès de sa démarche, Abou- Hammou avait envoyé l'un de ses frères auprès de l'empereur Charles-Quint, qui tenait alors sa cour à Tolède. Le prince africain fut accueilli par l'empereur avec la
plus grande courtoisie et obtint de lui la promesse du secours qu'il était venu lui demander (1).
La réponse ayant été favorable, Abou-Hammou dépêcha à Oran un exprès pour demander des fonds suffisants pour se mettre en état d'enlever Tlemcen aux Turcs qui Toccupaient. On lui envoya sept mille ducats, qui lui permirent de rassembler quinze mille* cavaliers arabes.
Il arriva bientôt à Oran à la tête de cette armée, à laquelle vinrent se joindre quinze cents hommes d'infanterie tirés de la garnison d'Oran et accordés par le gouverneur de la place.
Ce corps d'armée , composé de chrétiens et de musulmans et commandé par le colonel Martin d'Argote, se mit en mouvement vers le Sud de la ville d'Oran, et alla mettre le siège devant une place forte du territoire des Beni-Râched (2), qui s'appelait /vaiaaf-f/a?'ara , elle était obcupée par une garnison turque et défendue par Isaak, frère de Baba-Aroudj et par un renégat corse du nom d'Iskander. Le but de cette occupation était d'empêcher les habitants d'aller à Oran vendre leurs denrées à la garnison espagnole.
Les Turcs opposèrent une vigoureuse résistance aux
(!) Don Diego de Torrès raconte que ce prince qui se plaisait à visiter les monuments et les curiosités de la ville, interrogeait les gentilshommes et les interprètes dont il était accompagné, et qu'il leur demandait des explications sur les objets qu on lui faisait remarquer ; qu'il aimait surtout à voir dans nos temples les cérémonies de Téglise, dont il ne pouvait se lasser d'admirer Tordonnance et la pompe majestueuse. (Voir Histoire des Chérifs. page 349).
(2) La province des Beni-Ràched, qui s'étendait au Sud-Est de celle d'Oran, était réputée pour sa fertilité et la richesse de ses habitants. Elle renfermait plusieurs villages et forteresses, dont les principales étaient Kàlaat Harara et Mascarah. « Kalaah, dit Liéon l'africain, bàtic sur le flanc d'une haute montagne, compte une cinquantaine de maisons de marchands et d'artisans ; et cette province rend au roi de Telensin vingt-cinq mille ducats de revenu. »
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attaques des assiégeants ; mais à la fin, c^est-à*dire au bout de six mois de siège et de souffrances, ils furent obligés de capituler et de rendre la forteresse : il est vrai qu'en se retirant ils furent victimes d'un malentendu et qu'à Texception d'un très petit nombre, ils furent tous massacrés par les Arabes.
De Kalaah Tarmée alliée se porta du côté de Tlemcen 80US les murs de laquelle on arriva [sans encombre et drapeaux déployés. Â leur approche, les habitants se soulevèrent contre leur tyran et ouvrirent leurs portes aux troupes qui venaient les délivrer. Baba Aroudj , se voyant abandonné, courut se renfermer dans le Méchouar avec ses gardes et un petit nombre de ses partisans. Pendant vingt-six jours, disent les historiens, il se défendit vaillamment, fit môme plusieurs sorties meurtrières pour les Espagnols ; mais aucun de ses efforts ne fut capable d'arrêter la marche régulière du siège. Après le vingt-sixième jour, le terrible corsaire, manquant de vivres et de munitions et réduit à la dernière extrémité, renonça à se défendre davantage, et, pour échapper à une mort certaine et peut être cruelle, il prit le parti de fuir.
Profitant do Tobscurité que lui offrit une noire nuit, il s'évada silencieusement delà ville par un souterrain, selon les uns, par une poterne, selon les autres, emportant avec lui le plus d'or possible. Le lendemain le bruit de sa fuite s'étant répandu, il fut poursuivi par le général des troupesespagnoles,Martind'Argote.(cLe fugitif, dit Marmol, essaya bien d'arrêter ou de ralentir la marche de ses ennemis en répandant de temps en temps sur la route les pièces d'or et d'argent qu'il avait sur lui, mais c'était le chef espagnol lui-même qui s'était mis à ses trousses, et cet artifice fut complètement inutile.
Martin d'Argote acheta chèrement la défaite du tyran, qui fut tué avec tous ses gens. Garzia de Tineo, officier espagnol, abattit Aroudj et lui coupa la tête. « Et
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après ce succès, ajoute Thistorien dont nous citons les paroles, retourna à Tlemcen où il fut reçu avec de grandes acclamations, pour avoir délivré le pays d'une pareille peste. »
Baba Aroudj fut atteint dans sa fuite sur les bords du RiO'Salado, près des ruines d'une ancienne forteresse. D'après une autre version qui repose sur le témoignage dos historiens espagnols, ce serait du côté de l'Ouest que Baba Âroudj aurait dirigé sa fuite, et qu'il serait mort en combattant sur les frontières du Maroc (1).
Il ne succomba sous les coups qui lui étaient portos, dans une lutte inégale, qu'en combattant en héros désespéré et comme un guerrier qui vend chèrement sa vie : telle fut la fin glorieuse de ce turc barbare, si l'on en croit la tradition locale ou plutôt le dire des Koroughlis de TAlgérie. Cet événement se passa au commencement du mois de juillet de Tannées 1518.
D'après Fauteur du Tableau chronologique de la dynastie des Beni-Zeiyan, le gouvernement d'Aroudj aurait eu une durée de neuf mois.
Pour ne laisser rien à désirer do ce qui touche à l'histoire du fameux Baba Aroudj , nous transcrirons ici une note qui se lit à la fin de Tun de nos manuscrits, comme complément de l'histoire de la dynastie des Beni-Zeiyan. « Aroudj, y est-il dit, frère de Kaïr el-dyn, le Turcoman, fut le premier qui régna à Alger sous le nom des sultans Othomans, vers le commencement du X*" siècle de l'hégire. Dans la biographie du cid Abou'l-Abbès Ahmed, fils du cadi Al-Zouâwy, on constate que ce fut
(i) C'est un fait que feu M. Bcrbrugger {Revue Africaine , qua^" irième annéCy n» 19, octobre 1859, p. 28 et suivante^ semble avoir démontré d'une manière péremptoire. Voici en quels termes il résume les conclusions de son intéressant mémoire : « Aroudj Barberousse fuyant dans la direction des Beni-Iznasscn, a été tué à 92 kilomètres Ouest de Tlemcca, sur la montagne des Beni- Moussa, près do l'oued Isly, ou rivière d'Ouchda, dans une contrée déserte faisant alors partie du canton de Debdou. »
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lui qui ménagea l'entrée des Turcomans dans Alger, qui facilita roccupation de cette ville et les rendit maitres du Maghreb central, parce qu'il avait une très bonne opinion de leur mérite, et des services qu'ils avaient rendus à la religion en combattant dans la voie de Dieu, c'est-à-dire en faisant la guerre aux infidèles ; mais ensuite les habitants vinrent se plaindre à lui de la dure tyrannie que ces nouveaux conquérants qu'il avait introduits dans le pays faisaient peser sur eux et ils finirent par lui ôter la vie (1).
Du resfe, la vie de Baba Aroudj et celle de son frère Khaïr el-dyn est connue, et personne n'ignore que le Maghreb central fut enlevé aux Arabes au début même du X* siècle. »
Dans un autre endroit, l'auteur de la note en question ajoute ces détails curieux sur la fin tragique de Baba Aroudj :
a Voici, dit-il, ce qu'on lit dans le Dourdjat el-Nâscher^ ouvrage qui traite des hommes illustres du X* siècle, à propos de labiographied'un saint personnage nommé le cheikh Abou'l-Abbèsben-Moloukah. » Il m'a été raconté, dit l'autour, par mon maître Eben-Hibet Allah que lorsque Aroudj le turcoman se vit maître de Tlemcen, il mît le trouble dans la ville, se conduisit d'une manière perverse, et se mit à massacrer et à piller. Les habitants se voyant ainsi opprimés finirent par se révolter. Le turcoman, après avoir exercé contre eux de cruelles représailles, sortit de la ville et se rendit avec ses partisans vers la montagne de Beni-Yeznâcen. Les habitants, consternés et craignant avec raison le retour du tyran, s'adressèrent dans leur détresse au cheikh Bon-Meloukah, se plaignant à lui des malheurs qui ve-
(i) Ahmed ben-el-Kâdhy fut tué par un algérien de son escorte, dans une expédition qu'il avait entreprise contre Kliair el-dyn. (Voyez Fondation de la Régence d'Alger y histoire de Barberousse f tome II, page 206).
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naient de leur arriver et de ceux qu'ils avaient encore 8 redouter. Le cheikh, saisi d'une profonde tristesse, frappa la terre avec sa main en s'écriant : Par Dieu, ce barbare ne remettra jamais les pieds danscette cité, prononçant ces paroles avec une pleine confiance dans la puissance du Très-Haut. C'est ce qui arriva, comme il Tavait promis. En effet quelque temps après, Aroudj fut tué avec tous les renégats qu'il avait avec lui- »
Après la mort de Baba Aroudj et la rentrée triomphante du général de Tarméo espagnole, Abou-Hammou, qui reconnaissait déjà la suzeraineté du roi d'Espagne, fut remis solennellement en possession de sa couronne, et, en signe de soumission et de vassalité, il s'engagea à payer chaque année au gouverneur d'Oran une redevance de douze mille ducats d'or, plus douze chevaux et six faucons ou gerfauts femelles, engagement aux termes duquel il demeura fidèle jusqu'à la fin de ses jours qui, selon toute apparence, eut lieu dans le courant de l'année 935 de l'hégire (1520 de J.-C).
En mourant, Abou-Hammou qui devait sa couronne à une puissance chrétienne et naturellement [ennemie desmahométans, eut sans doute ,1e regret de laisser à ses successeurs le pouvoir royal amoindri dans son indépendance, entamé dans ses prérogatives et sa dignité, les frontières du royaume resserrées, les points les plus florissants, les plus riches et les plus productifs de ses états occupés et exploités au profit des Espagnols, la ville d'Alger, l'un des boulevards de l'empire du côté de l'Orient, entre les mains des Turcs el des barbares. Ce qui affligea probablement le plus amèrement son âme, s'il lui restait encore quelque sentiment d'amour-propre, ce fut de pressentir la ruine prochaine de la dynastie des Beni-Zeiyan, fondée, il y avait près de trois cents ans, laquelle avait triomphé jusque-là de tant d'attaques diverses, et survécu glorieusement à tant d'invasions étrangères.