‹ Complément des Mémoires pour servir à l'Histoire de Mon Temps. Histoire Parlementaire de France. Recueil complet des discours prononcés dans les Chambres de 1819 à 1848Chapitre 2 sur 10 · DISCOURS DE M. GUIZOT · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. GUIZOT

Disenuion de T Adresse à la Chambre dea pairi. Affairea du Liban,— du Texas.

— Qiambre des pain.— Séance du 18 jaoTier 1646. —

La session des Chambres fut ouverte le 27 décem^ bre 1845. La discussion du projet d'adresse de la Chambre des pairs commença le 8 janvier 1846. Dans la séance du 10 janvier^ M. de Montalembert entretint la Chambre, de la situation des chrétiens du Liban, et attaqua^ à ce sujet, le cabinet. Je lui répondis :

M. GuizoT, ministre des affaires étrangères. '^Avani d'aborder la queslion même du Liban, je prie la Chambre de me permeUre deux préfaces; elles seront courtes.

L'honorable comte de Montalembert a appelé hier cette question une question d'humanilé; je la qualifie et je l'accepte comme lui. L'honorable M. de Montalembert s'est de plus félicité de vivre dans un pays libre où, sur de telles questions, l'opinion publique, le sentiment public peut se

s HISTOIRE PARLEMENTAIRB DE FRANCE,

former, se manifester^ se ré{>atidrey avertiti provoquer le g^ouTemement, le presser, Tencourager, le soutenir. Il a eu raison aussi| et je m'en félicite avec lui. Je m^en félicite même lorsqu'en entendant rhenerable eomtê Je MonlalemLert, je rencontre quelquefois les erreurs et Tinjustice un peu amère de l'opposition politique mêlées à la chaleur de la philanthropie chrétienne. Mais ce que je n'ai pu entendre sans une profonde et triste surprise, c'est que Thonorable comte de Monlalembert ait tiré de là une occasion d'élever contre le gouyemement de son pays, contre la diplomatie de son pays, les reproches les plus injustes et les plus inattendus. Il a, c'est bien l'expression, il a gourmande ce qu'il a appelé Tindiiférence, le dédain, Tapathie du gouvernement et de la diplomatie pour de telles questions. Messieurs, M. le comte de Montalembert a donc oublié tous les faits; il a oublié que depuis quinze ans, depuis trente ans, le gouvernement de la Francoi la diplomatie de la France ont été partout les premiers à accepter les questions d'kumani^, partout les premiers à protéger, à soutenir, et quelquefois à faire heureusement triompher les droits de l'humanité. L*honorable M. de Montalembert a bien touIu se rappeler que la Grèce a été sauvée jw nos armes; il aurait dû se rappeler aussi qu'elle a été fouJée par nos traités. Notre diplomatie et nos armes ont été, dans cette grande cause, étroitement «nies;. fi bien que lorsque la Grèce, après avoir conquis son indépendance nationale, a voulu conquérir aussi ses libertés intérieures, l'agent chargé de représenter le roi et la France à Athènes s'est trouvé être un ancien suldat de l'indépendance de la Grèce ; il a soutenu les libertés constitionnellef de la Grèce comme il avait soutenu son affranchissement. L'honorable M« de Montalembert aurait dû se le rappeler.

Il aurait dû se rappeler encore que, non loin d'Athènes, à Godstantinople, récemment, la faculté du retour tranquille et I péril à la foi chrétienne a été conquise sur le fanatisme 1 par les efforts de la diplomatie française. Il aurait dû se rappeler que la protection, l'amitié de la France ont

OHAMBRE DM 9klBB.-^n UMVIER 1846. ^

été assarées dan« l'empire ottoman aux réformateurs modé-^ réf^ éclaires, qui ont voulu introduire dans cet empire quel* fne chose de la justice et de la civilisation européennes* L'honorable M. de Montalembert aurait dû se rappeler qu'en I83i, la France^ le gouvernement de la France, la diplomatie de la France, pour réprimer a?6c efficacité la traite des nègres, ont accepté le droit de visite, et qu'en 1845, legou* femement de la France, la diplomatie de la France n ont pas hésité à donner les trésors, les marins de la France, pour réprimer «fticacement la traite des nègres, en abolissant le droit de visite.

N'est-ce pas encore aux efforts du gouvernement de la France, de la diplomatie de la France, que ces chrétiens si éloignés^ si oubliés, les chrétiens de la Chine, devront la liberté, ia sécurité dont ils jouiront dans ce lointain Orient?

Voilà ce qu*a fait la France, ce qu'a fait la diplomatie de b France, dans lea questions d'humanité. VoiJà ce qu'il n'est permis à personne d'oublier. Et pourquoi ne me donneraisje pas le plaisir, pourquoi n'accomplirais-je pas la justice de citer 4 cette tribune les noms de la diplomatie française qui se sont attachés, qui s'attachent à ces gloiieux souvenirs t HH.deBroglie, de Sainte- Aulaire, de Bourqueney, Piscatory, de Lagrené, l'amiral de Rignj, l'amiral Cécitle, voilà leshom- • BMS qui, dans les questions d'humanité, ont pris en main les droiis dont Thonorable M. de Montalembert parlait hier, qui non-seulement lesont pris en main,mais les on l fait triomplier .

Ceux d'entre eux qui siègent sur ces bancs auraient pu monter à cette tribune, accomplir eux-mêmes le devoir, exercer eux-mêmes le droit de se défendre ; devoir que je viens remplir pour eux, qu'il m*appartient d'avoir l'honneur de remplir pour eux ; je ne puis entendre de semblables paroles sans protester contre leur injustice et leur amertume.

Il est vrai, le gouvernement et la diplomatie sont obligés, en de telles affaires, de ne pas se décider aussi vite, de ne pas sgir aussi soudainement, je pourrais dire aussi légèrement ({ne parle l'opposition même la plus consciencieuse. La si«-

4 HÏSÎOttlE PARLEMENTAIRE DE FRANCE,

toation de Toppositioii en pareil cas est douce; elle n'a qu'à désirer, à demander; elle n'a point à agir, à réussir; ses discours sont ses seules actions, et elle ne répond pas de leurs conséquences.

Le gouvernement, la diplomatie ont des devoirs plus se** Tères et plus difficiles à remplir. Avant d'entreprendre, il faut qu'ils soient sûrs d'avoir non-seulement raison, mais chance de succès. Quand ils ont entrepris, ils sont condamnés à réussir. Il ne leursuffit même pas de réussir -, il faut que leur succès, dans une cause particulière, n'altère pas, ne trouble pas la politique générale de leur pays. 11 y a tel succès partiel qui peut être une faute, un revers. Le gouvernement, la diplomatie sont condamnés à éviter ces revers et ces fautes. Il n'est pas étonnant qu'ils y regardent de très-près, qu'ils ne s'engagent qu'à bonnes enseignes dans les voies où on les pousse. Sans doute, il est de leur devoir d'écouter et de consulter l'impression publique, il est de leur devoir de se laisser quelquefois pousser par elle; il est aussi quelquefois de leur devoir de lui résister. Il y a de généreuses fantaisies qui ne peuvent passer dans la pratique des affaires; il y a de nobles chimères dont les gouvernements sont obligés de se défendre, car ils sont condamnés à réussir; et s'ils ne réussissent pas, c'est leur pays, c'est la politique de leur pays qui portent la peine et qui payent les frais des chimères • vainement poursuivies.

Voilà ma première préface, voici la seconde.

Il ne m'appartient pas de justiGer la Chambre de tels ou tels choix qu'il lui a convenu de faire dans sa commission. Il ne m'appartient pas non plus de justifier la commission de la réserve qu'elle a cru devoir garder sur telle ou telle question dans son adresse. Les choix de la Chambre se justifient d'euxmêmes, ils sont l'expression de sa pensée et de sa volonté. Quand la Chambre croit devoir approuver et soutenir la politique du gouvernement, quoi de plus naturel pour elle que de placer, parmi les interprètes de son opinion, quelquesuns des hommes qui connaissent le mieux cette politique, qui

l'ont pratiquée eux-mêmes? Ce li'est point là, que l'honora» ble M. de Montalembert me permette de le lui dire, ce n'est point de la complaisance, c'est de la franchise poh'iique, c'est de la haute intelligence politique. Ce que la Chambre Teut soutenir, elle l'avoue, elle le proclame hautement ; quand elle approuve une politique, elle le dît par les noms propies comme par les phrases de son adresse. Pour mon compte, je Tois là les mœurs d'un pays libre, nullement une complaisance ni une maladresse, comme l'honorable H. de Montalembert le disait hier, et j'en remercie la Chambre.

Je remercie aussi la commission de la réserve qu'elle a gardée sur la question qui nous occupé; et voici pourquoi.

L'honoraïile M. de Montalembert, je ne dis pas s'est plaint, le mot serait injuste, mais il a remarqué que je n'avais fait sur les aflaires du Liban aucune communication de pièces à la Chambre. Il m'eût été facile d'en faire, et je crois pouvoir dire que cette communication eût été bonne et agréable pour le cabinet. Mais elle aurait pu, à Constantinople, nuire à la cause que nous voulons tous faire triompher. L'état de la question est délicat aujourd'hui à Constantinople. Elle y est dans on moment de crise; toute publicité, toute communication de pièces qui aurait pu élever, parmi les hommes avec les* quels nous traitons et nous devons traiter, quelques dispositions, quelques impressions défavorables au résultat que nous voulons obtenir, eût été périlleuse. Je me la suis interdite. Je désire réussir en fait ; je tiens au succès de la cause, non pas à me faire valoir ici et par avance.

Le déTaut de communication de pièces sur cette question n'a pas eu d'autre motif.

J'aborde la question même. Je voudrais épargner à la Chambre les redites. Cependant, comme on a rarement apporté dans l'examen des affaires du Liban le degré de précision qui est indisiiensable pour les bien connaître et pour apprécier la conduite que le gouvernement y a tenue et les difficultés de la question qu'il est appelé à résoudre, je prie la Chambre de permettre que je remette sous ses yeux la série des faits.

' Perionne n'ignore comment en 1810, par un rësuUat de la force, la Syrie est rentrée sous la domination de la Porte. A l'instant môme, on a i^u poindre à (lonstantinople, sur les affaires du Liban, deux tendances, deux desseins : le dessein ture, qm était d'abolir les anciennes institutions du Liban, l'ancienne administration unique et chrétienne du Liban, et de faire tomber ce pays sous le joug d'une administration musulmane. A cAté de ce dessein s'est révélé, je ne dirai pas le dessein français, je devrais dire le dessein chrétien, celui de rétablir Tancienne administration du Liban, les privilèges traditionnels de ces populations, Tadministration unique et chrétienne qui, pendant longtemps, les avait fait vivre tranquilles, sans que TEurope en entendit parler et eût à se mêler de leurs affaires.

Ces deux desseins se sont révélés dès le premier moment* Notre situation pour faire prévaloir le n^tre n'était pas, là Chambre le sait, facile en 4840; nous n'étions pas, comme on le dit aujourd'hui, bien posés vis-à-vis de la Porte, ni vis-à-vis des populations du Liban elles-mêmes, ni vis-à-vis des puissances européennes qui n'avaient pas tenu en 1840 la même conduite que nous. Cependant, sans hésiter, noos avons exprimé notre vœu, notre opinion, notre dessein. Ce qu'on demande aujourd'hui, ce que l'honorable M. de Montalembert déclarait hier la seule bonne solution des affaires du Liban, nous l'avons, dès le premier jour, en 1840, indiqué à la Porte.

Les événements ont suivi leur cours. Après Téloignement de l'émir Bes<:hir, après la rentrée de la Syrie sous la domination de la Porte, un parent de l'émir Bescliir, Ternir Kassem, a reçu le gouvernement de la Syrie à peu près aux mêmes termes, aux mêmes conditions auxquelles l'émir Beschir lui* même le possédait avant les événements de 1840. Cela a duré très-peu. Des désordres ont bientôt éclaté entre les deux races qui se partagent le Liban, et même entre les diverses làmilles de la race maronite et chrétienne. L'émir Beschir était un homme d'une volonté forte, d'une habileté éprouvés;

incontestée. Il avait acquis son pouvoir comme on l'acquiert généralement en Orient, à force d'énergie, de persévérance^ de ruse, quelquefois d'iniquité et de violence. Personne dans sa famille, personne parmi ses successeurs possibles, ne se présentait avec les mêmes avantages, avec la même autorité. Bien donc que la forme de l'administration parût la même, bien que le chef du Liban fût pris dans la famille même du vieil émir Beschir, le pouvoir et la force lui ont manqué. Des désordres ont promptement éclaté; les Druses ont attaqué les Maronites; des villes ont été pillées. Dès que ces désordres ont été connus à Constantinopici les deux desseins que j'ai tout à l'heure signalés à la Chambre ont éclaté. La Porte a vn dans ce qui se passait, dans la rivalité des deux races, dans les désordres qui avaient lieu, le moyen de faire prévaloir, ou du moins de commencer la poursuite de son idée, c'est* à-dire la rentrée du Liban sous l'administration turque. Des gouverneurs ont été envoyés de Constantinople dans le Liban, Mustapha-Pacha d'abord, Omer-Pacha ensuite. Ils y sont allés avec le dessein de rendre aux Turcs l'administration du Liban. Nous n^avons pas été, que l'honorable M. de Montalembert veuille bien le croire, même au début de la question, pris pour dupes à Constantinople. Ce que ces pachas voulaient y faire, nous l'avons vu, nous l'avons dit. Nous nous sommes prémunis d'avance contre ce qui allait se passer; nous avons demandé que ce que l'on ferait ne fût que provisoire ; nous avons réclamé notre principe: d'une part, l'administration unique et chrétienne; de l'autre, des indemnités pour les chrétiens; nous avons réclamé aussi le prompt rappel du pacha turc et des troupes albanaises envoyées dans le Liban.

Les Turcs avaient fait venir du Liban même des pétitions pour réclamer ladministiation turque. Nous avons signalé la fausseté de ces pétitions, les violences à l'aide desquelles on les avait obtenues ; nous avons protégé Tarrivée i Constantinople de pétitions contraires qui demandaient le Rtoor à l'admioiMration unique et chrétienne.

Au milieu de cette lutte^ l'idée assez naturelle d'un moyen terme s'est élevée. On a cherché une transaction. L*idée première est venue du cabinet autrichien. On a proposé que les Dnises fussent administrés par un magistrat druse^ et les Maronites par un magistrat maronite.

Nous avons dès le premier moment manifesté nos doutes sur la bonté d'une pareille transaction ; nous en avons pressenti le vice fondamental. Mais on ne regagne pas en un jour le terrain qu'on a perdu. L'idée était spécieuse; elle nous accordait en principe ce que nous demandions pour les races diverses^ une administration indigène^ nationale, conforme à leur origine et à leur religion. Cette idée trouvait faveur auprès de quelques puissances catholiques; les autres l'appuyaient. Malgré nos objections^ malgré nos doutes^ il était delà sagesse et de la nécessité de l'accepter. Nous ne l'avons acceptée qu'à titre d'expérience^ en maintenant notre idée à nous, en soutenant que c'était la seule bonne^ et en annonçant deux choses : Tune, que nous tirerions de la transaction proposée tout ce qu'elle comportait d'avantages et de garanties en faveur des chrétiens ; l'autre, que nous ne laisserions passer inaperçu aucun de ses défauts, que nous les signalerions à l'instant même pour montrer que notre système était le seul bon, le seul qu'on eût dû adopter, celui auquel on devait inévitablement revenir.

Voilà dans quels termes nous avons accepté la transaction un instant crue nécessaire : elle a été mise en pratique au commencement de 4843. A cette époque, Essad-Pacha a été envoyé en Syrie; Essad-Pacha, homme doux, prudent, intelligent, qui n'a pas, comme ses prédécesseurs, poursuivi avec âpreté, avec violence^ la réalisation du système turc. Il a accepté la transaction, non qu'il eût confiance dans son succès, mais enfin il Ta acceptée.

Elle a été d'abord appliquée dans les districts chrétiens. Quand on a voulu en tenter l'application dans les districts mixtes, la difficulté s'est trouvée très-grande ; non-seulement à cause de la diversité des deux races mêlées dans les mêmef

Tjlles, les racraes bourgades, mais à cause d'une ciKonstaoce à laquelle personne ici n'a fait attention, et qui, sur les lieux^ a une grande importance.

L'organisation.... (Je demande pardon à la Chambre de ces détails, mais ils sont indispensables pour bien faire comprendre la question et en faire saisir toutes les difficultés.) ...l'organisation des districts mixtes du Liban était féodale. Les cheiks druses, chefs d'un village, d'une bourgade où se trouvaient des populations chrétiennes, avaient traditionnellement, sur ces populations, certains droits de juridiction, une certaine autorité, à titre de seigneurs féodaux de la terre. Pour appliquer la transaction qui avait admis en principe que tous les chrétiens seraient soumis à des magistrats chrétiens, et tous les Druses à des magistrats druses, il fallait enlever les vassaux chrétiens à l'autorité et à la juridiction féodale de leurs seigneurs druses.

Essad-Pacha, essayant d'exécuter la transaction, a rencontré ces difficultés et s*est arrêté. Il a prévu les orages que soulèverait la tentative, et il en a ajourné l'exécution dans la plus grande partie des districts mixtes. A vrai dire, dans ces districts, entre 1843 et 1845, la transaction de 1842 n'a pas été eiécutée. Elle ne l'a pas été à cause de l'intelligence et de la prudence d'Essad-Pacha qui, prévoyant les orages qu'elle excitait, a voulu les éluder.

Pendant qu'il ajournait ainsi, nous, à Constantinople, nous poursuivions vivement l'exécution. Nous nous étonnions, nous nous indignions de voir des chrétiens encore administrés par des Druses, et nous réclamions l'application du principe que Constantinople avait accepté.

Nous avons réussi^ nous avons d'abord fait classer parmi les districts chrétiens un district important qu'on avait voulu laisser sous l'administration turque; puis, nous avons fait décider que dans les districts mixtes, dans toute tribu, dans tout village où il y aurait des chrétiens, sans aucune acception des anciens droits féodaux et de l'ancienne juridiction des chefs druses, les chrétiens seraient places

«oiis Taulorilé locale d'un magistrat, d'un vékil chrétien.

C'est en mars 1845 que nous avons emporte à Constantinople ce résultat qui poussait ainsi la transaction jusque dans ses dernières extrémités^ qui la faisait pénétrer dans les moindres yillages, partout où il y avait des habitants chrétiens.

Quand les Druscs se sont vus ainsi dépouillés de leur autorité sur leurs vassaux^ sur leurs paysans^ quand ils ont trouvé là une occasion, un prétexte plausible de faire éclater leurs sentiments de malveillance et d'inimitié contre la population chrétienne, ils ont éclaté en effet. L'insurrection d'avril 1845 a ouvert une nouvelle série de désastres.

Au même moment, par un malheur que je ne veux pai qualifier autrement, Essad-Pacha, ce pacha modéré et intelligent, avait été rappelé à Constantinople, et il avait été remplacé par Vedgi-Pacba^ homme violent, qui a repris la poursuite du système turc, l'affaiblissement, sinon l'extermination des deux races Tune par l'autre, pour arriver au rétablissement de l'administration purement musulmane.

Alors ont éclaté dans le Liban toutes les violences que M. le comte de Montalemhert a rappelées; alors a éclaté en même temps la très-coupable insouciance, mollesse, je ne veux pas dire connivence, des agents et des soldats turcs. La plupart des faits qu'a cités M. de Montalemhert sont exacts.

L'émotion a été très-vive à Constantinople dans la diplomatie européenne ; nous a\ons ardomment réclamé contre ce qui se passait dans le Liban ; c*e!>t ce qui a déterminé la mission de Chékib-EfTendi. Le gouvernement turc^ ne sa«chant que répondre aux réclamations si pressantes de la diplomatie européenne, aux plaintes dont il était tous les jours assailli, a déclaré qu'il allait envoyer dans le Liban, qui? Son repiésentant vis-à-vis de la diplomatie européenne, son ministre des affaires étrangères. Il a dit aux ambassadeurs de l'Europe à Constantinople : a Que puis-je faire de mieux? Je vais envoyer dans le Liban 1 homme qui traite avec tous^ Phomme qui est responsable vis-à-vis de tous, l'honime à

eHAMBRS DES PAIRS.— 19 JANTIEK 184^. U

qui Tons avei adressé vos réclamations; je lui donne la mission de faire cesser les malheurs que voas avez signalés ; je lui donne la mission d'étudier sur les lieux mêmes la question, et de voir si, eneffet, la transaction de 1842 est impraticable, et s'il est possible de rétablir le système de Tadministration unique et chrétienne. »

Chékib-Effendi est parti avec cette mission.

Que la Chambre sVrêle ici un moment et me permette d'établir une distinction qu'il est important de lui faire connaiire.

Chékib-Effendi est parti chargé dé redresser des griefs de nature différente, d'abord les griefs généraux de l'Europe chrétienne, à raison des souiffances de la population du Liban y ensuite les griefs particuliers de la France, à raison de certains faits qui, dans les derniers désordres du Liban, avaient éclaté. Ainsi deux couvents latins, placés sous la pro* tection spéciale de la France, avaient été ravagés; l'un de leurs supérieurs, le père Charles, avait été massacré. Il y avait lieu à demander et nous demandions des indemnités, et la punition des agents musulmans qui n'avaient pas prêté main forte à la répression de pareilles cruautés.

Chékib-Effendi est parti chargé de redresser ces doubles griefs, les griefs généraux de la chrétienté européenne, les griefs spéciaux de la France. Il est parti après promesse formelle de la Porte et de lui-même que ces deux ordres de griefs seraient redressés.

Quand il est arrivé, il n'a pas fait ce qu'il avait promis, et il a fait tout autre chose que ce qu'il avait annoncé.

Je prends d'abord les griefs généraux.

Chékib-Effendi a commencé par un désarmement de toute la population do Liban, chrétienne et druse. Le désarmement a été poursuivi avec violence, iniquité et, je n'hésite pas à le dire, sans le dire pourtant aussi absolument que le disait hier M. de Montalcmbert, avec partialité contra les chrétiens.. Il n'est pas exact de dire que les Druses aient gardé toutes leurs armes. Une partie des Druses a été dé-

It HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCS,

sarmée; des chefs druses ont été arrêtés, chassés de Syrie et envoyés à Constantînople. Mais, à considérer les choses dans leur ensemble, il est très-vrai que le désarmement a été fait violemment et partialement contre les chrétiens.

Quant aux griefs français, Chckib-Effendi n'a pas tenu ses promesses. Les indemnités dues aux couvents chrétiens n*ont pas été payées; Tun des meurtriers du P. Charles, poursuivi, a été acquitté. Je dois dire que le jugement a eu lieu avec la solennité et les formes usitées en Orient; les témoignages ont été provoqués et entendus; dans toute autre occasion on aurait pu croire le jugement impartial et sincère; il l'est peut-être; nous ne voulons pas réclamer à cet égard; quand les formes du pays ont été observées, quand un accusé a été acquitté, la France n'a pas le droit ni le dessein de demander sa tète sans jugement. Mais enGn nos griefs n'ont pas été satisfaits.

Alors l'ambassadeur du roi à Constantinople s'est adressé à la Porte, de manière à ne laisser aucun refuge ni à la mauvaise foi, ni à l'indolence; il a demandé le redressement immédiat des griefs français que Chékib-Elîendi avait pro« mis de réparer, et le rappel d't^e mesure que Chékib-Effendi avait prise en arrivant dans le pays, et qui avait ordonné à tous les étrangers établis dans le Liban de quitter leurs établissements, religieux ou industriels, et de venir à Beyrouth^ déclarant qu'on ne pouvait leur garantir sur les lieux la protection dont ils avaient besoin.

Nous avons considéré cet acte comme contraire à un article formel de nos capitulations ; nous en avons demandé la révocation immédiate, et le droit pour tous les Latins, pour tous les protégés de la France en Syrie, de retourner dans leurs établissements et d*y être efficacement protégés. Nous avons demandé aussi le payement immédiat de l'indemnité promise aux couvents dévastés, et l'envoi à Constantinople du cbeik druse acquitté, son exil de la Syrie et une peine politique contre lui, puisque le châtiment judiciaire n'avait pu Titteindre.

Noos aroDS demandé en même temps des indemnités pour ks chrétiens qui avaient été obligés de quitter leurs établislements dans le Liban.

L'ambassadeur a déclaré que, si cet ultimatum n'était pas accepté, il serait obligé d'interrompre toutes ses relations ifec la Porte, et l'ultimatum a été acceplé.

Non-seulement l'ultimatum a été accepté à ConstantinoplOi mais les satisfactions promises ont été réellement données sur les lieux mêmes; les chrétiens ont pu retourner dans leurs établissements; des indemnités ont été payées; les officiers et les agents turcs qui s'étaient conduits mollement ont été obligés d'aller à Conslantinople rendre compte de leur conduite. En un motj tout ce qui regarde les griefs français a été exécuté sur les lieux; la satisfaction a été complète et écUtante.

II y a plus. GoDune le disait hier H. de Hontalembert^ ao drogman attaché au consulat de Beyrouth, placé donc sous la protection de la France, avait été arrêté, maltraité, battu. Le consul de France a demandé justice, on ne la lui a pas donnée. On a envoyé le drogman loin de là, à un petit vil* lage, à Djouni. De concert avec le consul, M. Cuneo d'Ornaoo, commandant la Belle-Poule, s'est rendu, avec sa frégate, devant ce village ; il a réclamé le drogman, on le lui a refusé. 11 a fait mettre ses embarcations à la mer avec ordre de débarquer et d'enlever de force le drogman;' alors on l'a rendu.

L'acte était grave; c'est ce que, dans le droit public, on appelle une violation de territoire, de juridiction. Cependant Pacte a été approuvé ; l'ofiicier elle consul ont été également approuvés. Il ne faudrait pas qu'entre nations qui sont en paix, de pareils actes se renouvelassent souvent; je regretterai toujours qu'ils soient nécessaires; mais il est bon qu'on sache à Conslantinople qu'ils sont possibles, et que là où la jostice, la simple justice, la justice évidente manquerait à la France, la France saurait prendre ce qu'on aurait dû lui donner. (Très-bien! très^bien !)

M HISTOIRS PARLEMBNTAIRB DE PRAKCB.

Vous Yoyesy messieurs, que^ pour ce qui regarde les griefs de la France^ le redressement a ëlë complet et éclatant.

Quant aux griefs du Liban lui-même et des populations chrétiennes» nous n'avons pas perdu l'occasion qui nous était offerte de (aire ressortir les vices, l'impraticabilité de cetle transaction de 4842 que nous avions élé réduits à accepter; nous avons de nouveau réclamé le rétablissement de l'administration unique et chrélienne; nous avons indiqué même la famille^ le nom propre qui nous paraissait pouvoir fournir l'administrateur chrétien que nous demandions.

11 ne faut pas se dissimuler qu'en faisant cette démarche, nous avons quelque peu hasardé. Comme j'avais Thonneur de le dire tout à l'heure à la Chambre, le pouvoir de l'ancien émir Beschir n'était pas seulement un pouvoir de famille, un pouvoir traditionnel; c'était aussi un pouvoir personnel^ en grande partie conquis par l'habileté et Ténergie d'un homme, pouvoir qui n'a passé depuis à personne de sa famille, comme les faits l'ont démontré en 1840. Nous ne pourrions donc pas affirmer, je ne voudrais pas prendre sous ma res* ponsabihté d'alfirmer qu'il y ait dans la famille Clieab quelqu'un en étal d'être dans le Liban ce qu'était le vieil émir Beschir, d'y gouverner réellement, efficacement, d'y maintenir IWdre et cette mesure de justice qu^on appelle la justice en Orient, de Ty maintenir, dis-je, comme Témir Beschir l'y am*aintenuede 1804 à 1840. Mais enfin cela se peut; c'est une chance. En reprenant donc notre principe, nous montrons un nom propre, capable peut-être de le réaliser.

Voici donc l'état actuel de la question.

Pour ce qui regarde les griefs particuliers de la France, ils sont redressés ; nous n'avons pour le moment rien de plus à demander.

Pour ce qui regarde les intérêts des populations chrétiennes du Lilian, le principe de l'administration unique et chrétienne est remis en avant. Non-seulement il est réclamé par nous, mais il a acquis, depuis 1 842, des patrons, des alliés importants. Avec une vivacité de sentiment et d'intérêt qui

l'hoDorCf H. le prince de Metternich s'est soulevé contre les derniers événements^ et il est revenu à Tidéc d'une administration unique et chrétienne. Je tiens son adhésion comme une des forces les plus imposantes que nous ayons à faire valoir dans ce grand débat. J'espère que nous en conquerrons d'autres aussi ; mais la Ciiambre comprendra quelle est la réserve que je dois m'imposer dans l'état actuel de la question.

Je croisavoir démontré, par ce récit simple eteiact des faits, que nous avons» dès l'origine, maintenu le principe TéritabJe de la question , que nous n'avons pas, dans le cours de cinq années, perdu une seule occasion de remeltre en lumière et de faire ressortir les vices de tout autre système. Nous avons ainsi, à travers de grandes difficultés et des incidents déplorables, regagné chaque jour quelque chose du terrain que nous avions perdu, et nous avons enfin amené la question à ce point que, pour les griefs spéciaux de la France, il n'y a plus rien à demander, et que, pour le Liban, le principe de Fadminisfration unique et chiétienne est peutêtre bien près d'être reconnu.

Je dois m'arrêter là. Je compromettrais le fond de l'affaire si j'entrais dans de plus grands détails, si je parlais des difficultés que nous rencontrerons encore, des moyens qu'on peut employer pour les surmonter et des espérances qu*on peut concevoir.

Il me reste à répondre à quelques paroles prononcées dans la dernière séance par M. de Montalembert.

Il a parlé de rivalités européennes, de rivalités religieuses et politiques qui auraient pénétré jusque dans le Liban. Il a parlé de certaines jalousies d'amour-propre entre les agents secondaires, sur les lieux mêmes. Je ne contesterai absolument aucune de ces misères : elles peuvent malheureusement prendre une certaine phce dans les plus grandes affaires du monde. Mais je demande qu'on ne les prenne jamais pour la vraie politique des gouvernements. Cela n'est pas. On n'a pas toujours le degré de vigilance nécessaire pour réprimer.

lur tous les points du monde, les fautes, les méprises de ses propres agents. Mais je n'imputerai jamais à un grand gou- Ternement, comme intention et dessein prémëditë, les petites passions qu'il ne réprime pas. Non ; il y aurait injustice à les lui attribuer. Je dis plus, il y aurait danger. 11 faut connaître ces misères; il faut les combattre là où elles existent; il faut les signaler à ceux qui peuvent les réprimer; mais si TOUS allez incorporer vous-mêmes ces fautes, ces petites passions avec la politique des grands gouvernements qui ne les répriment peut-être pas suffisamment, prenez-y garde, vous les compromettez, vous les engagez eux-mêmes dans les fautes, dans les erreurs de leurs agents. Si vous avez à cœur^ non pas le plaisir d'exhaler vos plaintes, mais vraiment le succès de la cause, le résultat définitif, n'accordez pas à ces erreurs, à ces fautes locales, plus d'importance qu'elles n'en ont réellement; ne les amplifiez pas, ne les agrandissez pas jusqu'à en faire les fautes volontaires d'un grand gouvernement. A ces conditions, vous pourrez espérer de faire prévaloir une grande et bonne politique générale par-dessus ces méprises locales dispersées sur la face du globe. Mais si vous voulez sérieusement atteindre ce but, ménagez, respectez les grands gouvernements avec lesquels TOUS êtes en rapport; éclairez-les sur la réalité des faits; amenez-les à voir les choses comme elles sont; demandezleur la justice après leur avoir montré la vérité : c'est ce que nous avons essayé de faire dans le cours de cette difficile affaire, et je ne désespère pas que nous finissions par réussir. {Vif mouvement d'approbation,)

 roccasion du paragraphe de l'adresse sur les affaires étrangères, et sur nos relations avec l'Angleterre, le comte Pelet de la Lozère attaqua la politique du cabinet dans la question de la tentative d'indépendance du Texas. Je lui répondis.

M. GcuoT, ministre des affaires étrangères. — Mef^sieurs^

CHAMBRE DES PAIRS.—li JANVIER 1846. 17

je répondrai sur-le-cliamp aux dernières observations, je pourrais dire aux dernières fiarolesdei^honorable préopinant.

Il accepte» comme exprimant parfaiieroent ses idées, ]e paragraphe du projet d'adresse de votre commission, qui porte : « Nous désirons que la confiance mutuelle des deux gouvernements se perpétue, et qu'ils continuent à agir d'intelligence quand les circonstances le comporteront, en se réservant leur liberté d'action ; dans la sphère politique qui leur est propre. »

Je suis heureux de me rencontrer à la fois et avec votre commission et avec Thonorable préopinant, car le gouvernement du roi accepte aussi ce paragraphe et le regarde comme l'expression juste de la seule politique honorable que la France et son gouvernement puissent professer.

Il est parfaitement vrai que le gouveimement français n'entend agir en commun avec TAngleteiTe, comme avec les autres alliés qu'il pourrait avoir, que lorsque les circonstances le comporteront, et qu'il se réserve son entière liberté d'action dans la sphère politique qui lui est propre. Cela est si simple, si élémentaire que tout homme politique qui abandonnerait de tels principes ne mériterait pas d'entretenir un moment la Chambre.

Non-seulement nous acceptons ce principe , mais nous l'avons constamment pratiqué et nous le pratiquons tous les jours. Que se passe-t-il dans les relations.de la France et de l'Angleterre? Certaines questions ont été posées entre les deux pays qui pouvaient devenir graves et périlleuses. L'un et l'autre gouvernement se sont appliqués à les écarter, à les vider; ils ont agi dans ce but, animés tous deux d'un même esprit de bienveillance, d'entente cordiale. C'est ce qui est arrivé pour Fabolition du droit de visite. Le droit de visite était un moyen d'exécution d'une œuvre que les deux gouvernements poursuivaient en commun par suite des traités de 1831 et 1833 : la répression de la traite. Au moyen qu'ils ont abandonné, ils en ont substitué un autre ; ils n'ont pas voulu abandonner l'œuvre commune ; ils ont conclu une nouvelle

conveBtîoD, ton jeun dam le but de la répression de la traite : il y a eu alliance spéciale formée entre les deux gouvemements à cet égards

Indépendamment de ces questions posées entre les deui gouvernements, qui pouvaient les diviser et dont ils se sont appliqués à écarter les dangers^ il y a d'autres questions^ d'autres a£Eaires dans le monde sur lesquelles les deux gouvemeonents ont senti qu'ils pouvaient s'entendre ^ qu'ils avaient les mêmes intérêts, la même politique, et qu'il leur convenait d^agir en commun. Ainsi, sur les rives de la Plata, l'Angleterre et la France ont les mômes intérêts, sont animées des mêmes intentions; elles ont concerté là une action commune qui s'exerce en ce moment.

Il y a d'autres questions dans lesquelles les deux gouvernements n'ont point d'action commune à exercer, où chacun d'eux est et doit rester dans une position isolée. Ainsi, quand la France craint que la Porte ne veuille faire de la nigence de Tunis un simple pachalik, comme à Tripoli, quand la France suit, à Tégard de la Porte, une certaine politique pourempêcher que ce résultat ne soit atteint, ni même tenté, elle agit seule ; c'est sa propre politique qu'elle poursuit.

Je prendrai une autre question, dans laquelle TAngleleri-e est intciessée, quoique indirectement, celle du Maroc. Eh bien, la France a fait ses af&ires avec le Maroc sans se préoccuper de Tactioo de l'Angleterre, sans rechercher son concours actif. Par un bon procédé de sa part, un procédé d'amie, d'alliée« l'Angleterre a déclaré à l'empereur du Maroc qu'elle trouvait les réclamations de la France fondées. C'est, je le répèle, un très-bon procédé dont nous sommes reconnaissants, mais qui n'empêche pas que nous n^ayons exercé au Maroc notre propre politique, notre liberté d'action, de fat iaçon la plus indépeifdante et la plus isolée.

Je vais plus loin : il y a des théâtres sur lesquels, je ne dirai pas les intérêts, mais les idées de la France et de l'Angleterre ne sont pas les mêmes. Leur politique diffère, je ne veux pas dire qu'elle est divisée. En Grèce, par exemple, dans ce

èHAHBRB DES PAIRS.-» JANVIER 1846! ^9

moment^ nous avons des idëes diiPërentes de celles du gôti* vernement anglais. Je le regi*ette^ mais cela est. Eh bien^ nous suivons nos idëes^ nous donnons à la Grèce des conseils, un appui conformes à nos idëes, quoiqu'il puisse arriver que le gouvernement anglais pense et conseille le contraire.

Il n'y a donc^ ni en principe ni en fait, sur aucune question^ aucun oubli, aucune abnégation de notre propre politique et de nos propres intérêts. Nous avons suivi et soutenu^ av«c la plus complète indépendance^ avec la plus entière liberté d'action, tout ce qu'il nous a paru dans l'intérêt de la France de soutenir; et la recommandation , le conseil, la phrase que la commission a insérée dans son Adresse* et que l'honorable orateur vient d'accepter, est également acceptée par le gouvernement du roi, comme l'expression exacte, non-seulement de sa pensée, mais de ses actes et de sa conduite. ,

i*écar(e donc complètement toutes ces observations de l'honorable préopinant, et j'en viens au fait particulier dont il a entretenu la Chaml>re. Je veux réduire la question à des termes extrêmement simples.

Qu'avons-nous fait, à vrai dire, dans cette question? Nous avons désiré le maintien' de l'indépendance du Texas, nous avons conseillé au Texas de maintenir son indépendance^ et nous avons engagé le Mexique h la reconnaître.

Voilà ce que nous avons fait. Rien de moins, rien de plus. Notre droit était évident. Le Texas s'est constitué État indépendant. Les États-Unis ont reconnu son indépendance en 1837, la France en 1838, l'Angleterre en 1840. Nous avons noB-senlement reconnu son indépendance, mais nous avons emicki avec lui un traité de commerce. Il existait donc pour nous comme un État indépendant, et en lui conseillant de naintenir son indépendance, nous avons usé du droit le phu simple, le plus incontestable.

Nous avions de plus au Texas des intérêts commerciaux qui étaient devenus l'objet d*un traité : ce traité, Fhono* raUe préopniant l'a réduit à bien peu de valeur. Dans le pré»

iO HlS^rOlHR PARLEMENTAIRE DE FRANCK.

nen\, c'est vrai, il nVait qu'une petite valeur; mais, daos l'avenir, il pouvait en avoir une très-grande. Supposes un moment le Texas restant État indépendant, et se peuplant, se développant comme cela est arrivé à d'auti-es pays. Dans celte hypothèse, je prends Tintérét de la production, et je vois que le Texas produit du coton. On reconnaîtra qu'il serait bon de ne pas aller chercher nos cotons à une seule source, qu'il serait utile de voir s'établir une concurrence. Je prends l'intérêt de la consommation : je suppose toujours le Texas indépendant, s'étant peuplé comme infailliblement cela doit arriver; c'est un débouché nouveau. Nous aurions là un peuple de consommateurs avec lequel nous traiterions, à des conditions d'échange infiniment meilleures que celles que nous avons aux États-Unis. Je prends un autre inlérôt, celui de la navigation. Beaucoup de gens se plaignent de nos conditions de navigation avec les États-Unis d'Amérique. Eh bien, nous avions avec le Texas des conditions de navigation bien plus favorables.

Il est très-vrai que dans le présent, vu le peu de population du Texas, tous ces avantages n'étaient pas trè^-grands; mais c'est un acte de sagesse des gouvernements de se préoccuper un peu de l'avenir. Cela entre dans la conduite la plus vul* gaire. Quand nous avions conclu un traité de commerce avec le Texas, quand M. le comte Mole avait reconnu son indépendance, ce n'avait pas été dans un intérêt présent, mais dans un intérêt d'avenir; c'était l'avenir qui avait présidé à tout ce traité. 11 était naturel que nous tinssions compte de ces intérêts qui pouvaient devenir considérables un jour, et qui étaient étroitement liés à l'indépendance du Texas.

Je laisse les intérêts commerciaux pour m'occuper des intérêts politiques.

Sous ce rapport, nous avions un grand intérêt local à rindépcndance du Texas. Cet intérêt, c'est l'interposition d'an État indépendant entre les États-Unis et le Mexique. Il faut bien que l'honorable préopinant' me permette de mettre en avant ces considérations générales, ces faits gëné-

CHAMBKK DES PAIRS.— 18 JANVIER 1846. Si

raux qui doivent influer sur la conduite d*un gouyernemcnt intelligent. Il y a en Amérique, en présence Tune de Tautre, deux races distinctes, la race anglaise et la race espagnole, la race du nord et la race du midi : je n'exprime ni pour l'une ni pour l'autre aucune prédilection ; nous avons avec Tune et avec l'autre des afGnités naturelles, des rapports nécessaires; ce que j'affirme, c'est que nous avons intérêt à ce qu^aucune de ces. deux races ne soit détruite et absorbée par Tautre ; nous avons intérêt à ce que la race espagnole, la race méridionale catholique conserve dans le nouveau monde son importance, son action, à ce qu'elle ne tombe pas sous le joug et ne soit pas dévorée par la race anglo* américaine.

Eh bien, nous avons pensé que le Texas, interposé comme Etat indépendant, destiné à s'agrandir, à se peupler, à se développer, était un moyen d'empêcher, dans TAmérique du nord y ces conflits, cette collision des deux races espagnole et anglo-américaine, et l'absorption de l'une par l'autre.

Voilà l'intérêt politique local que nous avions à l'indépendance du Texas.

L'honorable préopinant me permettra d'insister sur un aulre intérêt politique général qui lui a paru un peu chimérique, et que je persiste à regarder comme parfaitement simple, naturel et pratique; c'est Tintérêt de l'établissement d'un certain nombre d'États indépendants d%ns le nouveau monde, et, par conséquent, du maintien d'un certain équilibre entre ces États.

L'honorable préopinant peut être sûr que, partout oîi il existera un certain nombre d'États indépendants, il se fera entre eux, par le cours des choses, certaines combinaisons qui les mettront tous dans la dépendance de l'un d'eux, ou qui établiront entre eux un certain équilibre, un certain balancement. Il ne faut pas une bien longue réflexion pour reconnaître que l'établissement d'un certain nombre d'États indépendants, et d un certain équilibre entre eux, est la condition la plus favorable à la liberté, k la prospérité,

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