SUR L’APPLICATION DES ARTS A L'INDUSTRIE
MIT A LA COlmmiOX rmSÇAlKE DI’ JI M IM fcll.N ATIONvL UK L'kXfOülTlOS INI VktisELLK KK LO NI» UK f.
Sous ce litre, M. de l.aborde a traité d’une manière complète de toutes les questions relatives à l’art industriel , aux moyens propres à développer lo goût des artistes et du public, pour assurer et grandir ce moyen puissant de prospérité de nos plus baillantes industries. A ce travail considérable qui doit être entre les mains de quiconque s’occupe d’art industriel à un point de vue quelconque, artistes, administrateurs, professeurs, etc., nous emprunterons seulement deux chapitres, qui sont des continuations éclatantes, des vérifications des idées qui nous ont dirigé dans notre travail. Le premier montre combien l’Angleterre, frappée de l’infériorité, sous le rapport du goût, de sa puissante industrie, fait d’clîorls pour monter au premier rang, et indique la voie suivie pour développer le goût d’une nation ; le second montre parfaitement que l’art industriel est bien de l’art, et ne doit 4 aucun titre être séparé des beaux-arts qui lui fournissent les règles et guident ses progrès.
I* L’iUtOBTSNCÏ DES ARTS EST CÉNèuAI.EMENT RE- CONNUE; EFFORTS FAITS POUR ROCS DISPUTER NOTRE SrPÉRlORITi.
Le public du Palais de cristal rendit justice 4 nos qualités d’élégance, de bon goût, d’harmonieux éclat et d'arrangement séducteur.
Tandis que chaque nation visitait de préfé-
rehee son exposition nationale, toutes les nations se réunissaient dans l’Exposition française, et on n’y entendait qu’un murmure approbateur. De cet examen un peu confus, de ces jugements assex discordants quant aux motifs, mais unanimes quant à l'admiration, découla une opinion toute favorable aux arts et 4 l'industrie de la France ; mais en même temps trois révélations se firent jour qui vont ven ir de base 4 un plan d’attaques formidables contre notre suprématie.
En premier lieu, on acquit généralement cette conviction que les arts étaient désormais la plus puissante machine de l'industrie; en second lieu, chaque nation prit la Terme résolution de conquérir 4 tout prix ce mobile de nos succès; en troisième lieu, elles formèrent ce projet avec d’autant plus do confiance qu’elles se dirent que les arts, comme les sciences, sont la propriété commune de l’humanité, et qu’en les protégeant aussi bien et mieux que la France on pouvait atteindre aussi loin qu'elle et plus loin.
Dans les luttes que l'industrie de chaque pays a soutenues coutru les industries rivales des pays étrangers, les armes dont elle s’est sonie ont été le bon marché et le bon goût, l e bon marché tient 4 l’abondance des capitaux mis au service de l’industrie, 4 l’outillage plus ou moins perfectionné, au prix des matières premières, de la uiain-d'amvre cl du combustible. Le bon goût entre dans les habitudes d'un pays par une longue éducation artiste; il s'y maintient par les institutions qui l'entretiennent. Tous les grands pays industriels ont dirigé leurs efforts vers le bon marché ; la France seule, par caractère, par disposition native et par celte éducation dont j’ai esquissé les principaux traits, a poursuivi la perfection de l’oeuvre par l'intervention des arts dans l'industrie, par la bonne fabrication et les soins apportés 4 l'exécution des moindres détails.
Dr, il se trouvait, en I8al, que tous les pavs qui visaient au bon marché se disputaient entre eux le plus minime profit, au prix d'une Immense fabrication, d'un excès de travail imposé aux ouvriers dans les temps prospères, de la misère et des crises commerciales les plus terribles dans les temps difficiles. L'Angleterre était sans rivale dans cette lutte de gros sous; mais le bon marché n’est pas un mouopote facile 4 conserver, et l’Angleterre sent qu'il lui
. /JDigBzeij b»
Il v J
A HT INDUSTRIEL
échappe sou» le» effort» île la Belgique pour le» -tissus de lame peignée, pure oa mélangée, embellis par la contrefaçon habile des dessins- . français; de l’Amérique pour toutes te» étoiles de colon, dont la matière. première ne supporte aucuns frais de transport, aucun droit à payer; de la Suisse euliu pour les mousseline* bro-, dées, d’après des dessins de Paris ot de Lyon.
Le tort de l’Angleterre avait été de n’envisager que cet unique côté de la question indirs- • trie Ile. Si elle s'était dit que le bon marché implique l’idée d’un objet d’une certaine élégance pouvant faire un service utile, et que hors de là le bon marché est ruineux, l’Angleterre aurait soigné davantage sa fabrication, et, en produisant muius, elle eût gagné tout nutant. Pour la France, le bon marché cou- i siste, dan» l’élégance de la forme, de l'arrangement, de l’ajustement, de lu disposition générale; elle vise au bon marché de ce qui esl séduisant, jamais au bon marché du laid et du grossier. A prix de revient égal des matières premières, nous devons l’emporter sur tous les marchés avec nos qualités de bon goût; car celles-ci ne nous coûtent rien, et elles ne relèvent d’aucune législation douanière. Ainsi s’explique aussi comment la France, médiocrement industrielle de sa nature, et qu’ou n’avait pas comptée jusqu’alors sur le grand marché des peuples, se trouve, au moyen de ses chai niant» modèles, et d’ûne élégance qui lui* est propre, en mesure de battre dan» les qualités moyeuues et supérieure» l'Angleterre avec son immense outillage, ses capitaux et son vaste marché ; la Suisse, la Belgique et l’Allemagne avec le bon marché de leur maind’œuvre; l’Amérique avec les avantages que lui procurent le bas prix et l’abondance de» matières premières.
On surprit alors notre secret. Ou vit qu'une étude persévérante de l’art nous avait donné cette force. Les arts devenus uue puissance I
Une question futile et de dernier ordre, aux yeux des homme» graves, uue préoccupation de gens à imagination vive, qui d’ordinaire ne comptaient pas dans les affaires sérieuses, devient désormais une question vitale et presque une question d’existence pour les nations. Kn effet , les beaux-arts , passe-temps élégant , étaient jadis réservés à quelques personnes auxquelles leur rang donnait ces goûts et leur fortune ces loisir»; hors de ce cercle restreint, les beaux-arts étaient considérés connue un luxe royal que l’iudustric pouvait mettre à profit, mai» dont personne, dan» le gouvernement, ne devait se préoccuper, pas plus que des autres caprices du roi. Un sage ne l’a-t-il pas dit : Nous traitons les choses éternelles comme si elles étaient frivoles, et les choses frivoles eomme si elles étaient étemelles?
Le duc de Bosuy, 1 ami de Henri IV, Sully, a été sans doute le dernier graud esprit qui, eu i l’ rance, aura traité les art» de babioles. L’année 1 851 a été, à l’étranger, le dernier terme du triomphe des gens positifs, qui les comptaient parmi les superfluité». A partir de ce | moment, on a compris que les sciences et les ! arts étaient les deux mamelles inépuisables où I l'Industrie prend sa nourriture et renouvelle ; ses forces; mais, au moment même où on leur reconnaissait cette importance, on tomba dans une autre erreur: ou crut que la. conquête de re moyen de succès était plus facile que tous les autres.
Le»' nation» étrangères sc rencontrèrent donc, en quittant l'Exposition, dan» cette pensée commune,’ qu’il ne suffisait pas d’avoir des machines, du charbon de terre, des capitaux,, qu’il fallait encore avoir du goût, et fournie le goût ne se trouve pas en terre, qu’il ne se fabrique ni ne s’achète, eljcs résolurent de faire les plus grands sacrifices pour, à l’imitation de la France, encourager les arts, non plus seulement au point de vue des jouissauves «léjicales d’un petit nombre d’inleiligeiices supérieures, mais sous l'influence des préoccupations les plus positives et les plus graves, dans, le but de développer l’industrie, l’avenir commercial, le bien-être des peuples et la puissauce des Étals.
Je ne crois pas utile. d’exposer en détail les projets de chaque pays, les institutions qu'ils s'apprêtent à fonder, l'organisation nouvelle qu'ils préparent en faveur de leur art et de leur industrie : l’espace me manque. Il suffira d’établir comme un fait certain que l'Angleterre, l'Amérique, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, la Lombardie et la Sardaigne se préparent à uous disputer sur tous les points notre ancienne réputation et de nouvelles conquêtes. Darfs vingt aus peut-être, nous nous renconl rerons à forces égales avec l'Amérique ; aujourd’hui, c’est l’Angleterre qui nous menace, et c'est lu que réside le danger. Les moyens de défense, ce que nous imaginerons pour le combattre de ce cûté, seront autant de parades assurées contre le» coup» qui nous viendraient d’autre part. Examinons donc les projets de l’Angleterre.
J’ai montré plus haut comment le» Anglais lendent à former uue nouvelle école des arts sur les meilleures base»; j’ai parlé des résultats qu’ils obliennent depuis vingt ans. Ces progrès méritent l'attention la plus sérieuse, soit que, désintéressé dans la lutte? vous les examiniez au point de vue élevé du développement des arts, soit qu’iuléressé aux grandes questions internationales, vous n’envisagiez pas sans émotion l’immense outillage de l’Angleterre, son approvisionnement de charbon,
ART INDUSTRIE!
ni
se* énormes capitaux, ses relations étendues et son esprit d’entreprise élevant l'industrie A une perfection inconnue jusqu'alors par la conquête nouvelle de toutes les séductions de la forme, du dessin, do l'arrangement et du goflt. '•
On s’est demandé en Angleterre, presque de nos jours, pourquoi les Reynolds, les Gainsborough, les Wilson, les Willtie, les Lawrence, étaient si rares, pourquoi chacun de ces ar- . tistes laissait après lui des chefs-d'œuvre et ne laissait pas d'école. Puis , passant de l'art A l'industrie, on s'est effrayé du désordre qui régnait dans les idées sur les différents styles, sur le système d’ornementation le plus sensé, sur tous les points oA les règles du bon goill devraient contenir l’imagination et diriger la main. On était arrivé A cet état d'incertitude et de malaise qui précède les fortes révolutions, lorsque s’ouvrit l'Exposition de I8M. Cette exposition sera la renaissance de l’Angleterre. Ce qu'elle soupçofinait, nous le lui avons démontré; ce qu'elle cherchait, nous le lui avons apporté. Oui, elle a compris que les machines n'étaient rien sans l'art, elle a saisi du même coup d'œil le poipt vulnérable de son industrie, le secret de nos succès et l'explication de cette lutte sublime qüe nous soutenions contre . elle, en pleine révolution, sans machines, sans capitaux, sans marine, sans, débouchés.
Depuis longtemps déjA les hommes clairvoyants de l'Angleterre, ceux que des voyages sur le continent ont éclairés, s'affligeaient de l'état de dégradation, de barbarie même oit se trouvait le peuple anglais dans ce qui touche au sentiment des arts et A ce qu'on est convenu d’appeler le goflt. Ils faisaient des voeux pour qu'A l'imitation des autres pays, leur Gouvernement prit en niain ce grave intérêt. Mais les Chambres avaient pour principe de ne pas intervenir dans ces questions; elles en laissaient le soin A ceui qui devaient en avoir le profit immédiat. Sous l'empire de ce iaisser-faire, il ne se faisait rien. I. 'université d’Anderson , établie A Glasgow au commencement de co siècle, donnuit quelque instruction aux apprentis dans les courts moments de loisir que leur laissait la fabrique; Léonard lloruer, Esq., fonda aussi A Edimbourg, en <821, une école dans laquelle les apprentis apprenaient et apprennent encore à dessiner et A modeler : voilA tout ce que j'ai pu découvrir de favorable aux arts, appliqués A l'industrie, dans les trois royaumes, et cependant, poussée par le courant sourd et mystérieux de l'intérêt général, la Chambre des couvmuucs avait nommé, en <R3!>, on comité uvec mission de « recher- • cher les moyens les plus efficaces pour « étendre la connaissance des arts et les prin- « ripes du dessin dans le peuple, et partjeu-
« lièremerit dans la population manufaclu- « rière. » Les résultats de sôn enquête avaient été la fondation d'une école centrale de dessin A Londres, dans laquelle s l'élément principal « de l’enseignement ne devait pas être théo- • rique, tuais pratique, et particulièrement « applicable aux manufactures; » et en outre l'établissement de vingt et une écoles dans les trois royaumes, aux frais de l'État, oui reconnaissait enfin, par celle intervention directe et celte allocation de crédit, qu'il était de son ' devoir d'encourager et de répandre la connaissance des arts.
Cette organisation, qui offre une apparence imposante sur le papier, était en réalité précaire et insuffisante- Les hommes éclairés dans les deux Chambres se réjouissaieut d’avoir remporté une grande victoire sur le système du .«//Support ing: mais en fait ils n’avaient donné A l'industrie qu’une assistance médiocre et impuissante. Aussi continua-t-on A venir, do toute. l'Angleterre , chercher des dessins et embaucher des dessinateurs en France. D'autres fois, les fabricants anglais s'adressent directement aux dessinateurs français , qui ne sont plus, comme autrefois, attachés A une fabrique et exclusivement payés par elle, mais qui Vendent leurs dessins au plus offrant ; ils leur demandèrent des dessinsg ils obtinrent souvent les meilleurs, et comme il fallait des ouvriers habiles pour les exécuter,. ils débauchèrent les nôtres avec leurs contre-maîtres. C’est' ainsi que nous avons trouvé l'habile M. Iloutemps, ancien directeur de la verrerie de Choisy, A la tête de la plus grande verrerie de Kirmingham: M. Aruoux, un porcelainier expérimenté, établi chef des travaux d'art de l'immense fabrique de Minton; Carrier, Jeannest, sculpteurs, et vingt autres artistes de talent attachés aux plus grandes maisons de l'Angleterre et de sa capitale.
J'ai vu des esprits très-fermes, des industriels remplis d'expérience, s'inquiéter de res menées. Ils les appelaient déloyales, et je les trouvais de bonne guerre industrielle, puisque nous n'avons pas agi autrement avec l'Italie et les Flandres tant que nous avons eu besoin de leurs artistes et de leurs ouvriers. Ils les considéraient comme très-menaçantes, parce qu'ils voyaient notre élégance, notre bon goflt, passer le détroit et s'acclimater en Angleterre; ils ne savaient pas que les art;, pas plus que- les arbres, nu se transplantent vigoureux et tout venus. On réussit bien, avec mille peines, A en faire reprendre quelques-uns; la première année ils se t'ouvrent d’une menue verdure et on applaudit, mais la seconde année déjA ils montrent des branches mortes et succombent hientét dans le sol' qui leur est étranger, dans l'air qui leur est contraire. Ainsi nos
ART INDUSTRIEL
artistes transfuges arrivent pleins de sève et d’imagination en Angleterre; ils ne savent pas ce que coûte l’exil,, ce que pèse l'ennui, ce qu’il y a do décourageant à n’êtrc pas apprécié par des intelligences sympathiques, à n'étre pas compris par des ouvriers adroits ; au bout d’un peu de temps l’artiste ne so reconnaît plus lui-méine, lui et son patron sentent qu’ils ont fait un mauvais marché. Aussi n’ai-je pas j partagé les terreurs qu’inspira généralement cet embauchage, précurseur et conséquence de l’Exposition; j’y vis un affaiblissement passager pour nos fabriques, un moyen de concurrence momentané au profit de nos voisins, ! deux maux effacés rapidement par le niveau montant de nos progrès, et je m’affermis dans cette conviction, que les colonies d’artistes et d’ouvriers étrangère peuvent dégrossir une nation, lui communiquer des procédés nouveaux, l’enrichir de quelques tours de main, mais qu’ils ne lui portent ni l’originalité ni l’initiative. Ils me rappellent la fable de l'Alouette et ses petits, avec le maître d'un champ : aussi me suis-je bien promis de ne m’inquiéter que lorsque les Anglais, au lieu de faire faire leurs dessins par nous, entreprendraient de les faire eux-mémes, au lieu d’emprunter nos ouvriers formeraient les leurs. Or, c’est ce qui arrive aujourd’hui ; c'est aussi ce qui m’inquiète.
L’Exposition de 1851, visitée par l’Angleterre | entière, allait fermer scs portes, et les der- \ nicre visiteurs sortaient à peine du Palais de | cristal, lorsque les lords du comité du conseil ; privé pour le commerce, frappés enfin, et à leur tour, de l'importance que les arts prenaient dans la vie sociale, dans les progrès in- j dustriels, et particulièrement dans l'extension du commerce, se réunirent et mirent à l’ordre du jour de la séance la discussion sur l’état des arts en Angleterre et sur les moyens de les faire prospérer. Il s’agissait, comme en toutes choses de l’autre côté de la Manche, de procéder pratiquement : aussi, sans faire une de ces euquétes minutieuses comme les Chambres les exigent et comme les Muc-books en attestent la puérile cl volumineuse inutilité, on décida la création immédiate d’un département des . arts appliqués (of practical art), on constitua son personnel et on demanda au Parlement de doter ce nouveau service. La facilité avec laquelle furent votés les crédits dans les deux Chambres est la meilleure preuve de l’assentiment que cette mesure avait déjà obtenu de l'opinion publique.
Avec ce département ministériel et ce budget voici ce qu’on u fait :
f"Une grande école centrale de l’art appliqué (Metropolitan school of practical art ) a été établie daus Sonnncrsel-House, en attendant
qu’on la transfère dans les bâtiments plus considérables de l’hôtel Marlborough. Là se forment, à grands frais, des maîtres de dessin pour les écoèos de toute l’Angleterre , et les jeunes gens qui se consacrent à cet enseignement sont non-seulement élevés gratuitement, mais on les paye, pour encourager leur persévérance et combattre les séductions des industriels qui cherchent à les attirer dans leurs établissements.
2° l'ne collection de plâtres et de modèles de toutes sortes, destinés à l’étude du dessin, est fabriquée pour le compte du Gouvernel ment et cédée par lui à toutes les écoles de dessin des trois royaumes, à des prix très-réduits et selon certaines conditions.
3° Un musée public d’objets d’art du moyen Age et de la renaissance a été commencé, j d’abord avec un fonds de 1 15,000 francs, appliqués à l’achat de quelques-uns des meubles j qui furent exposés en 1851; puis cette collection s'augmenta des objets de toute nature, art et industrie, anciens et modernes, achetés sur le continent par des agents qui ont eu à leur disposition plus de 600,000 francs; enBn * elle s’enrichit à une source qui est toute spércialc à l’Angleterre et à l’Amérique, à la source des dons et des legs , à la source non moins utile des dépôts temporaires d’objets d’art du plus grand prix.
On s'aperçut bientôt que renseignement des sciences, qui se lie à celui des arts, avait une égale importance pour l’industrie et se trouvait dans le même désarroi. De ce moment il fut question d’adjoindre au département des arts un département des sciences, qui conduira forcément à un département de l'instruction publique. Dès la première année, le budget a été de près de 2,000,000 de francs (79,84G liv.), ce qui est une assistance très-respectable, quand on songe, que le Gouvernement abandonne à peine son système d’abnégation.
Si je faisais ressortir uniquement les avan- I loges que l’Angleterre a droit d’attendre de | cette initiative de l'État et de cette organisa- ! lion nouvelle des arts et des industries qui s’y rattachent, dans un pays où ils ont été laissés à eux-mémes depuis plus de deux siècles, je ne ferais voir que le côté de la question le plus séduisant pour les Anglais et le plus grave pour nous; je jetterais inutilement des inquiétudes dans les esprits de nos artistes et de nos industriels. Il importe de l’envisager sous son autre face, afin de montrer que, tout en nous menaçant, l’Angleterre nous donne le temps de i nous préparer à la lutte. En effet il a manqué, dès le début, à ces nouveaux départements ! ministériels les conditions de vie et de succès.
A HT INDUSTRIEL
T l’art bat un; il est la source de tous
l.ES PROGRÈS.
L'étude, en vue d’une spécialité, dessèche et atrophie le talent; l’art, dans ses données supérieures, rend apte à toutes les spécialités. Qui dit spécialité dans l’art ne dit pas un art différent, et si l’on peut distinguer des genres distincts, suivant des aptitudes particulières, comme l’histoire et le paysage dans la peinture, comme l’art monumental et l’art appliqué à l’industrie, cela ne constitue pas des divisions dans l’art. Je sais que, suivant l’opinion vulgaire, le grand mur de la Chine élevé entre l’art et l'industrie est l'utilité, l'emploi, la destination pratique des œuvres. Ce qui n’est d’aucun usage, ce qui n’a aucune application possible, en peu de mots, ce qu’on range dans les inutilités, est de l’art, et comme tel devrait prendre le premier rang dans l’estime publique ; tout au contraire, ce qui a sa destination, son but, son emploi, sa raison d’étre, est de l’industrie et, à ce compte, placé vis-à-vis de l’art à un rang inférieur : ainsi la cime des monts, qui plane dans le par azur du ciel, domine le fond bourbeux de la vallée où s’agitent nos misères. C’est là une erreur, un contre-sens, qu’il faut combattre et détruire à tout prix. Si je suivais le même ordre de comparaison, je dirais que l’art est le torrent qui prend sa source dans l’atmosphère radieuse des plus sublimes hauteurs, que l'industrie est ce même torrent devenu calme, large et navigable , portant à la mer les vaisseaux du commerce.
Bizarrerie inattendue! cette distinction de l'art et de l’industrie n’a de force et d’autorité que parce qu’elle est maintenue par les artistes supérieurs, parce qu’elle a pour appui les hommes de lettres. Us ont dit : Vous n’avez d'autre préoccupation que de gagner de l’argent, vous n’êtes pas des nêtres. Nous sommes des hommes d’imagination, vous êtes des gens d’affaires; nous sommes des artistes, vous êtes des marchands. Ce désintéressement est-il bien vrai? N'ai-je pas entendu parler d’une loi de la propriété intellectuelle qui tarife les opéras : tant pour siffler un de vos airs; qui taxe les produits de l’imaginatioQ : tant pour reproduire une page de votre prose et de vos vers au bas d’un journal ; qui défend vos tableaux : tant pour les copier et les graver; qui s’assoit à côté du château construit sur la hauteur et réclame un droit proportionné à la place qu’il occupe dans le paysage que j’ai dessiné. Vous tenez boutique d’œuvres de génie, et vous dédaignez Fourdinois, parce qu’il vend son dressoir, Morel, parce qu’il vend ses bijoux. Ah! j’admets, jusqu’à un certain point, la fierté de l'artiste de l’antiquité et du moyen âge qui, pauvre et désintéressé, portait la tête haute
en voyant les métiers exploiter ses compositions, s’enrichir de ses idées. Il se disait avec un juste orgueil : Ce qui nie distingue de cette foule, ee n’est pas l’art, nous sommes tous artistes, moi en tableaux et en statues, eux en bahuts sculptés et en orfèvrerie ciselée; ce qui me distingue, c’est le désintéressement, c’est la préoccupation unique de ina création, et, quand elle est parfaite, son abandon à la grâce de Dieu et au profit de tous, sons réserve de droits et arrière-pensée de lucre.
Reléguons donc ces classifications puériles dans l’antre des vieux préjugés; mais il est une distinction qui subsistera toujours, en dépit de la vulgarisation générale de la science et des arts que je prêche, en dépit de ces lois fiscales "de la propriété artiste et littéraire que je réprouve, la distinction du génie et du talent élevé*.
I. Un émiueiit critique, XI. IMciluze, est revenu souvent «ur celle distinction plu* importante pour l’artMe que pour (‘industriel. Je rapporterai ici un extrait d'un «le les article* à propos d'im ouvrage sur l’art au dix-huiticme siecle :
• l a preteudue distinction du beau antique et du beau mu- '1er ne indiquée par feu de Slendabl. adoptée par la plupart de* jeunes critiqt|es, est, selon nous, ce qui embrouille toujours plu» le* question» d'art. Si, comme l'ont pense les plu* emineuts philosophes, le beau est un. ou le retrouve la où il est. quel» que son-ut les effort» que fou a pu faire pour le dénaturer. Mai» celte qualité, dans son appliration aux arts, doit avoir des attributs indispensables : la simplicité, la force et la rhasteté entre autres. Quelles que soient la pureté et Celétance des fomie*v quand ces attribut» viennent a abandonner le brou, il »e transforme en joli, et la IV'imu de Milo devient une Fompadour. F.u nous vantant l'art du dix-buiticme sircle, c'est donc le joli qui est propose pour but aux sculpteurs et aux peintres comme étant le Ixttu nutdrrnt.
• Maintenant, en signalant n l'attention du public plusieurs publications nouvelle», nous touchons rucore à la questiou du joli substitué au beau. Le goût de l’archéologie, qui a clé applique aux moindres production» des arts, a peu a peu r«-duit la critique à montrer une impartialité «pii va parfois jusqu’à fin différence. (Test avec une attention égale que l'on passe eu revue les productions les plus importante* de l’antiquité, dn moyen Age et de la renaissance, et les ouvrages moderne» produits à une époque de décadence. On pousse même l'ardeur îles recherches attentives jusque sur toutes le* espèce* de cnrioaites.
• Ce système de critique est certainement favorable à 1a scicuce; l'cst-ll également a l’entretien du feu sacre, lorsqu’il s'agit du graud art, de l'art véritable? Sous prétexte de se montrer bon français, n'y aurait-il pas quelque inconvénient, après avoir déclara, comme l'a fait XI. A. Houssaye, le règne de Louis XV une epoque de decadeucc, à vanter outre mesure la plupart des productions plus «pie légères que ce siècle a vues naître? Cependant, ce défaut, poussé à l’cxtrème, il est vrai, par l'historien des arts au dix-huitième siècle, apparaît assez souvent encore dans les critiques publiées de nos jour*. Or. cette impartialité excessive dont je parlais plus haut, qui fait envisager d’un œil également impassible le joli et le beau, «limioue singulièrement l'autorité de la critique. Nul ne peut servir deui maîtres, et toutes les concessions que fait la critiqua en faveur de ee qui n’est qu’agréabte diminuent d* autant ce qu'elle a d’autorité pour défendre le beau. Avec le goût qui se manifeste aujourd’hui pour la peinture frivole, au lieu de chercher à l’exciter encore, on devrait, ce nous semble, prcn«ire le soin d’eclairer. non le* amateurs dont le* fantaisies sout ia- «oirigibles, mais le» artiste* qui entrent dan» la carrière. A force de complaisance* et de concessions, on en est venu à réhabiliter. dans, l'esprit des acheteur* de tableaux et d’un certain nombre de |iemtre», la manière des XVatteau, de* Rom-
VI ART INDUSTRIEL
ki l’on veut bien se reporter A l’exposé que j’ai fait de la création successive des anciennes* institutions protectrices des arts et des résultats qu’elles ont donnés, on arrivera à cette conclusion : 1® l’art a sa vie propre en dehors de la nécessité de ses applications; mais eu s'appliquant A l'industrie humaine, loin de rabaisser 6a mission, il l'agrandit. La théorie du beau, que Maton a développée dans son Hippias , parait convenir mieux à l’industrie qu’A l'art, et cela seul prouverait combien l’un et l’autre se confondaient dans L’antiquité.
Platon définissait le beau ; la complète convenance des moyens relativement A leur fin. La fin, le but, devaient donc rester toujours présents'
A l’esprit de l'artiste, connue nous le conseillons à l’industriel, afin qu'une parfaite harmonie se voie, se sente même, entre les matières qu’il a employées, la forme qu’il a donnée, le genre de travail qu'il a adopté et l'nsagr auquel il destine son œuvre. Mais l’objet d'art n’ayant pas de destination, sa mission étant d'éveiller des sentiments, je voudrais ajouter quelque chose A cette condition subalterne du but , et c'est pour cela que j’indiquerai dans l’article suivant la mission de l'État. (/est l’art dans sa pureté, et non pas l’art appliqué, qu’un gouvernement çage doit enseigner et encourager, paVce que c’est «A la source qu’uni1 lionne ménagère va chercher l’eau pour l'avoii dans toute sa limpidité. H» Il n’y a que deux modèles : la nature et l’art grec, l’un et l'autre se prêtant A l'interprétation de tous les sentiments, l'un et l’autre se pliant A toutes les conditions de nos besoins : la nature, image de la perfection; les œuvres grecques, inter-
prètes inappréciables de In nature, modèles A suivre pour l’imiter.
Si le Gouvernement enseigne et encourage dans ses. écoles un art dégagé de toute application, ce n’est pas pour favoriser un art abstrait, indéfini, nuageux, insaisissable. Ou a dit, il est vrai, que l’artiste n’a tonte sa puissance, toute sa force, que lorsque, dégagé des liens qui le retiennent A la terre, il s'élève dans les régions supérieures; mais c’est une erreur A l'usage de la littérature : elle n’est partagée, par aucun artiste sérieux, par aucun de ceux qui ont étudié pratiquement les arts et leurs moyens d’action. Tout au contraire,, l’art, pour croître et s’élever, a besoin, comme la plante, de plonger ses racines dans le sol. Le terrain, ou la base de l’art, c’est sa raison d’être, sa destination, son utilité. L’architecte dresse son plan et arrête le caractère de l’édifice quand il en connaît l’usage; le peintre fera sa composition après avoiévu la salle qu’il est appelé A décorer et avoir étudié le caractère de l’édifice, l’esprit qui l’hahite, la foule qui y circule; le statuaire sait qu’il dépend de l’architecte, il s’associe A sa pensée en s'harmonisant avec la place et le monument qui recevra sa statue ; l’orfévre se rend compte des métaux et des matières qu’il met en œuvre, et • de ces conditions elles-mêmes surgit dans la pensée des artistes la meilleure part de leurs inspirations. Quand l’art n'est que le luxe d’une nation, il se ressent du caractère superficiel et conventionnel de tons les luxes : quand il satisfait des besoins religieux on civils, militaires ou domestiques, il acquiert une physionomie, il prend une consistance, lin aplomb, une fermeté qui n’est pas le moindre caractère • de sa beauté.
D’ailleurs, où finit l’art, où commence l’industrie? Y a-t-il des natures autrement douées, des études différentes pour former les artistes selon leur destination ; et dites-moi, dans la liste sommaire que vous aller, lire, où commencera la bifurcation industrielle? Ghiberti était un hronzier, Benvenuto Gelfini un or- Tévre, Bernard Palissv un potier, Penieaud un émailleur, Pinaigrier un verrier, Briot un fondeur d’étain, Boule un ébénisle, Gouttières un faiseur de meubles. Voyez où cela nous mène ; le trépied offert par les Grecs dans le temple d’Apollon ne pourra être considéré comme un objet d’art parce que c’est un trépied, et la Joueuse d’osselets des anciens, l'Ami rai Chabot de Jean Cousin, la Sapho de Pradier, perdront leur caractère et leur mérite d'objets d’art parce qu’ils ornent une pendule. Point de distinctions soltes et puériles; l’État ....... ... . . . , , , , • n’en fera aucune, il enseignera Part dans toute.
étaieut pleins de («lent ; mais il ne faut pu oublier que le latent
ue conserve son empire que quand il est soutenu par le fwét et I pureté, en mettant SUT la voie de toutes Iw
.. •- • ■--- | applications qu'il est susceptible de recevoir.
cher, de» Fragonard cl des Baudouin. Nous comprenons que des critiques sincères recuunaisaeut dans les rouvres de ce» li.ininies le talent arec lequel ils uut souvent fait usage de leur crayou et de leur pinceau ; mais commeut s’expliquer P espèce d'enthousiasme que causent les idees cirantes, le» goûts taclices qui car»ctéri»cnt leurs compositions ? Si eu effet ces production» se ratlacbeut a uue époque de decadence de Part, la recrudescence du goût que l’on éprouvé pour elles ue aeraiteile pas d'un triste «uirure pour la peinture de notre temps?
« Cette question est livrée à la mrditatiou de ceui qui aiment les arts et se cbargeut d’en surveiller la culture. Quanta nous, eu remplissant ce grave devoir, uous «vous toujours procédé par comparaison. Plaça ut au point suprême les ouvrages ou ’eiprraeioii des sentimeuts et des formes a pour objet Je vrai, e Krand, le beau, nous n'avons admis qu'a des degrés graduellement inférieurs les differeuts gcure* des productions partant de Pespressiou du vrai pour tomber successivement de l'ordinaire daus le commun, et se relever en apparence en s’emparant des lüiuauderies de la mode et de l'affectation du joli. Avec cette méthode, on peut se maintenir juste sans être complaisant. Ou rend (loniinage au mérite emineinuieut pittoresque de Walleau sans s’extasier sur le mente de ses compositions ; le pinceau hardi, mais sec, de Bouclier oc fait plus dlusiou,' et le* tableaux de Baudouin et de Fragonard provoquent a peine uu ieger sourire.
» En somme, ces peintres, et d'autres encore de ce temps.
l'amour de la vérité. •
A HT INDUSTRIEL
I nr question qln> importante surgit ici : l’État doit-il restreindre ou étendre cet enseignement?
On s'est étonné, effrayé même do l'accroissement continu du nombre des artistes et de la multitude de leurs tableaux, statues, aquarelles et dessips 4 chaque nouvelle exposition ; je m'en suis réjoui,. Depuis cinquante ans on entend une foule de mais répéter 4 l'envi : u A quoi bon une Académie des beaux-arts, à quoi bon une école à Dans et 4 Home, des écoles dans les départements? N'avons-uous pas assez de tableaux et de statues dont on ne sait que faire? N'avons -nous pas assez d’artistes qui meurent de faim? s Je leur ai répondu : a Depuis .cinquante ans l'iudustrie française tout entière doit 4 ces statues inutiles, 4 ces ar tistes affamés, d’avoir lutté victorieusement Contre la puissance des capitaux, 1a force des machines, et plds que tout, contre l’instabilité de nos gouvernements et les désordres de la rue. Dans cette Académie, dans ces écoles, se renouvellent, comme dons une source intarissable, les principes et les règles du bon goût, qui restent notre arme; et je mets cet intérêt en première ligne, connue étant le plus palpable, car je pourrais aussi parler de la gloire que fait rejaillir sur la France la supériorité de ses artistes, de ses savants, de ses hommes de lettres; leurs oeuvres partout estimées, propageaul au loin sou nom et son iulluence, »
Laisserons-nous cet héritage se dissiper entre nos mains, cette force s'épuiser dans uqiro inertie? Aux époques où l'avenir était séparé du présent par des siècles de distance, les sages conseillaient de s'on préoccuper;1 dédaiguerons-uous aujourd’hui ce conseil, quand l’avenir c'est demain? Dû' tend le progrès général 7 A répandre dans toutes les classes, avec le bien-être, l'instruction et le sentiment des arts. Celle tendance, rien n’eu peut arrêter le développement; le suivre ue serait pas assez, le devancer est votre loi. La protection divine a permis que vous fussiez en avance sur toutes les nations, uiumteuez-vous 4 ce rang. La partie 1a plus intelligente, la plus éclairée de la nation est déjà artiste, faites que 1a nation tout entière le devienne; si I on vous dit que l'art ne s’élève qu'emporté par l'inspiration él qu’il n'y a pas de procédé pour créer des hommes de géuie, pas plus dans les arts que dans les lettres, vous conviendrez de celte vérité ; mais l'extension de l'élude des arts 4 tous établit uue immense base qui empêche qu'un homme de génie puisse rester inconnu, incompris ou négligé. El d'ailleurs, immédiatement au-dessous du génie régne le talent, et quand le public sera composé d'habiles praticiens, les talents serout d'autant plus distin-
gués qu'ils auront de meilleurs juges. Seinet donc partout les bons et féconds enseignements : ce n'est pas la graine d'où naissent les génies, celle-14 vient de Dieu; elle est jetée par ses anges, vrais oiseaux du ciel, sans que nous sachions pour quelle cause, dans tel sillon plutôt que dans tel autre, au printemps plutôt qu'en automne; mais l'enseignement des arts, répandu partout, lohnera comme une atmosphère favorable 4 l'éclosion du génie, A son développement, 4 Ses admirables fruits. Le génie sera le sommet, le talent et le goût la l>ase; plus loin vous étendez la base do la py- ' ramide, plus haut s’élève son sommet. Le génie, c'est aussi l'élite, et pour avoir une . élite, il faut créer une foule. L'élite est l'inconnue exceptionnelle dégagée de la foule; c'est le génie qui sommeille, et que cet appel général va réveiller partout où il est en germe.
Ou'appelons-nous génie, talent, goût des arts? Je veux le dire, pour éviter la ronfusion lans la grande fusion que je prêche. Voir, •cutir, comprendre les beautés de la forme et les expressions de l'âme et avoir la faculté de les reproduire, c'est l'artiste complet, c’est l'homme' de génie; voir, sentir, comprendre, les beautés de la forme et les expressions de l'Ame sahs avoir la faculté de les reproduire, r'est le fait des artistes de talent, cœurs généreux qui luttent héroïquement avec la conscience de leur impuissance, qui font des œuvres applaudies de tous, excepté d'eux-mêmes; c'est aussi le fait des amntèurs, gens de goût, qui i roulent devant la luttq et se contentent de jouir des beautés de la nature et de l’art avec les heureuses facultés que Dieu leur a départies. Ne rien voir par ses yeux, ne rien sentir an fond de sou cœur, ne rien comprendre de soi-même, mais par l'éducation première, par l'habitude de voir les chefs-d'œuvre de l'art, et 4 l'aide de toutes les ressources d'une intelligence sagace et vive , avoir acquis la faculté imitative des singes, l'agilité des écureuils et des mains de fées ; produire sans relAche en copiant indifféremment tout ce qui est 4 la mode; gagner ainsi le pain quotidien, comme l'ouvrier remplit sa lâche de chaque jour, tels sont les artistes, ceux qu'au moyen âge on appelait si justement gens de méfier, et qui pullulent , sans faire tort 4 l'art , en devenant les plus solides appuis d'une industrie supérieure 4 celle de tous les autres pays. Les cinq mille exposants de 1444, qui doivent être augmentés de quelques centaines de collègues aujourd’hui, et se monter 4 bien près de six mille artistes, peuvent être ainsi répartis dans ces trois classes : cinq hommes de génie, cent artistes de talent, cinq mille huit cent quatrevingt-quinze ouvriers plus ou moins habiles, en architecture, peinture, sculpture et gra-
hi
Dig’itizecljjÿ Gt?o<^^
MIT INDUSTRIEL
vure. Dans le monde lettré, ferai-je tort A quel- jours dans ces sentiments, etpjus de trois mille qu'un en comptant aussi cinq hommes de génie, enfants et jeunes gens suivent A l.vori, avec un cent écrivains de talent, cinq mille huit cent grand zèle, les cours de dessin. , ■ -,
quatre, vingt-quinze ouvriers de littérature, Si l'on est unanime pour vouloir la création n'écrivant ni mieux ni plus mal que ceux qui d'un Jlusée, on n'est pas d'accord sur le caracnc se font pas imprimer, écrivant pour vivre? 1ère qu’il convient de lui donner.
Des esprits moroses s'étira vent de cette ex- U faut bien reconnaître que l'on n’a pas gétension et de ces chiffres; ce qui m'effrayerait néralemcnt une idée nette de ce qu'un pareil plutôt serait l'impossibilité de les centupler, Musée doit être, et, pour exprimer en peu de car je ne connais pas pour les arts et les lettres mots les diverses opinions qui se sont produites, do plus noble stimulant, de plus nerveux on- nous dirons que les uns proposent comme moeouragement qu'un public délicat, éclairé dans dèle le Musée du Louvre, et les autres le Musee son enthousiasme, compétent dans ses juge- deCiuay; queceux-ci veulent voir funner un Cohmenls. Pour l’industrie, l'avenir du progrès servatoire des arts el métiers, et ceux-là un riche sera atteint quand des artistes supérieure se Cabinet de Dessins cl ornement. feront industriels, quand des industriels intel- Dans la question présente, aucune de ces tues ligents seront artistes : une fusion intime de ne parait juste. Il faut se garder d être exclusif, .l'inspiration et de l'application, une associa- «1 ne pas craindre de rapprocher les chefslion étroite entre l’imagination de celui qui d'œuvre de l'art de ces ouvrages de l'indusinvente et la main de celui qui exécute ; asso- trie, de tout pays comme de toute époque, où ciation qui seule peut calmer la fougue de l’on voit l'empreinte de l'art, du génie et du l'esprit, seule ennoblir et relever le travail de progrès.
l’outil; association qui surtout maintient dans Un trouve d'ailleurs sur ce point de profitaune juste proportion la part que l'industrie blés leçons dans 1 histoire du passé. Les œudoit faire à l'art, la part que l'art doit faire à vies des artistes el des hommes des métiers, l'industrie pour que le meuble reste un meu- aux temps de la renaissance et du grand roi, ble en devenant un chef-d'œuvre. sont devenues nos modèles; cherchons quels
ont été les leurs. A quelles sources ont-ils puisé 3° musées d’aht îNDrsraiEL. leur inspiration élevée, originale et féconde! A
La constitution de musées d'objets rcmar- quels exemples ont-ils dû ces styles d'un si quablcs par leur élégance est un des plus puis- grand caractère, qui montrent la pureté relesants moyens d'analvscr le goût d’une nation, véc par la hardiesse, cl l'incorrection inéine C'est ce qu’ont bien compris les Anglais, qui toujours alliée A quelque beauté? En ce tempsont dépensé des sommes considérables pour là, chaque abbaye, chaque église avait son (récréer rapidement d'utiles collections de celte sor> fas rois, les seigneurs et les marchands nature. opulents possédaient d'inestimables richesses.
Nous ne saurions mieux faire pour bien fout Ce qui avait du prix par 1 art ou 1 origine, faire apprécier ce qu'elles doivent être que de le travail ou la matière, prenait place dans ces reproduire le remarquable rapport fait par (résors, que. l'on connuit par des inventaires au- M. Natalis Rondot à la Chambre de commerce Ibenliques et dont nos musées ne donnent de Lyon, au sujet d’un musée de cette espèce, (lu une faible idée. C’était alors que les catnédont la fondation a été votée par les fabricants drales, remplies de reliquaires et de statues, lvonnais, juges si éminemment compétents et tonnaient elles-mêmes, avec leurs bas-reliefs, en même temps si bien placés pour être à l’abri leurs fresques et leurs vitraux, d’admirables de toute illusion trompeuse, pour connaître musées. Toutes ces choses facilement accessil’utilité pratique de leur création. ^cs on* a8* ^ autant plus vivement sur le goût
L'utilité d’un Musée d’art et d'industrie à et l'intelligence des gens de métier, qu’ils s é- Lyon n'est pas contestable, car ce Musée de- talent mieux préparés à la dure école de l’apviendra une école nouvelle; il ne sera pas prentissage et par 1 étude réfléchie de 1 art anisolé, il sera à Lyon le complément des insti- tique; elles auraient de nos jours, dans les tutions qui servent à former le goût et à déve- mêmes circonstances, le même effet, et la lopper les dispositions artistes de la population, fabrique de Lyon, qui a de fortes écoles, doit Ou avait appris autrefois à connaître l’impor- avoir aussi son Trésor.
tance de renseignement du dessin cl de l’étude Dans cet esprit, le Musée projeté ne serait ni de l'art pour la Fabrique, et cclu explique le on musee d art ni un musée d industrie; il rapide succès de l’école de dessin que le sculp- réunirait l’un et l’autre, et aurait un caractère leur Coysevox et le peintre Thomas Blanchet bien tranché, un cachet tout à fait local; il fondèrent à Lyon en 1677, et à laquelle la Chain- compléterait les musées de peinture, de sculpbre de commerce, créée vingt-cinq ans après, J ture etd antiquités du Palais des arts, sans faire ne cessa de s’intéresser. On est encore de nos | en aucun cas double emploi avec eux. Ce Musée
ART INDUSTRIEL
serait indépendant, indépendant des collections dont nous venons de parler, comme des écoles (l’école de la Mnrtinièrc et celle des beauxarts) d’où sortent les contre-maîtres et les dessinateurs de la Fabrique. Il ne peut pas avoir, en effet, pour objet d’aider à l’enseignement, car on ne saurait admettre pour renseignement que l'art le plus pur, que les modèles du grand art grec, les vrais maîtres des Pérugin, des Donalello, des Léonard de Vinci, des Michel- Ange, des Raphaël, des Jean Goujon.
L’action du Musée doit s’exercer sur un plus vaste champ. Sans doute, il éveillera et développera le sentiment du beau, il formera le goût, mais surtout il sera pour la Fabrique un fonds commun, où l’on sera assuré de trouver tout ce qui peut servir l’inspiration, élargir et élever les idées, résoudre les difficultés et réaliser de nouveaux progrès. On y viendra étudier les ressources décoratives imaginées et développées dans les grands siècles, chercher le secret de la simplicité, de la grâce et de la distinction des Grecs, de l’harmonie et de la délicatesse du coloris des Orientaux, et cet autre secret d’approprier, avec une heureuse mesure et un sentiment artiste, le style aux matériaux et aux destinations.
Un pareil but, pour être atteint, suppose une organisation forte et large, créée en vue des besoins du présent et en prévision de ceux de l’avenir. Assurément, il n’est pas permis d’avoir l’espérance de fonder dans un bref délai ces collections, sur la nature desquelles on est encore si divisé; elles ne sauraient être improvisées sans qu'il en résultât des regrets. Le temps importe peu d’ailleurs en pareille question, quand le plan est arrêté et résolûmeut mis à exécution.
Le Musée projeté doit comprendre plusieurs divisions principales. L’arl, l’trjdusfrû’ et l’Atstoire peuvent donner lieu à trois départements distincts en apparence, mais liés intimement par une pensée commune, par celle à laquelle le Musée doit sa création.
Le département de l'art présenterait luimême des divisions nécessaires, car si le beau n'a ni âge ni patrie, s’il est un, absolu et inflexible, il comporte la variété dans l'unité et la liberté dans la règle; il revêt, selon le pays et selon le temps, des formes diverses, également originales, inégalement admirées, qu’une même noblesse anime et qui introduisent dans le domaine du travail humain une merveilleuse variété. 11 faut reconstituer par les monuments les grandes époques de l’histoire de l’arl; mettre en relief, avec un soin discret et persévérant, ce qui, dans le dessin, le coloris, la composition, dans le style, eu un mot, est le caractère vrai de rornement d’un siècle et du génie d'un peuple, et se rapproche le plus du
type éternel et insaisissable de la beauté idéale.
Celte vue conduirait â adopter le système de la division d’une aile du Palais en salles qui seraient ouvertes sur une galerie commune; chacune de ces salles serait consacrée au style d’une ou de plusieurs époques, d’une ou de plusieurs nations.
Ces salles pourraient être au nombre de dix, et se succéder dans l’ordre suivant, comme M. le comte de Laborde l’a proposé pour le classement de la collection de moulages de l’École impériale des beaux-arts de Paris.
1° Les nations primitives : les Assyriens, les Égyptiens, les Hindous, les Persans, les Chi-* uois, les Japonais, les Péruviens, les Mexicains, les peuples du Nord ;
2° Les Grecs;
3° Les Romains et les Grecs pendant l'Empire;
4° Les Byzantins;
5° Les Arabes ;
6° Le roman et le gothique;
7° Ia renaissance;
8° Le xvii* siècle ;
9* Le xvui* siècle ;
10® Le xix* siècle.
Nous n’attachons pas une importance égale â ces divisions. L’art grec aux iv* et v* siècles avant l’ère chrétienne, cet art incomparable, dont Polyclète et Phidias représententJa grandeur, et Lysippe et Praxitèle la perfection, occupera le premier rang. On peut ouvrir aussi un large espace à l'art traditionnel et délicat de l’Orient, à la renaissance au temps de Laureut de Médicis et de Léou X, de François Pr et de Henri II ; et comme, en présence du génie athénien, cet éclectisme ne saurait faire chanceler le sentiment de la beauté véritable, on doit ne dédaigner aucune école : jusque dans l’art Scandinave, péruvien, hindou, chinois, est une sorte de beauté marquée au coin d’un idéal étrange.
Chaque salle renfermerait les œuvres d’art ou d’industrie appartenant à l’époque ou au peuple auquel elle serait affectée : mosaïques, statues, bas-reliefs, bois et ivoires sculptés, laques, bronzes, vitraux peints, miniatures, étnaux, faïences et porcelaines, pièces d orfèvrerie et bijoux, armes et armures, fers ciselés et repoussés, tapisseries et ornements d’église, broderies et tissus.
On pourrait réserver à l’extrémité de ces galeries un salon qu'occuperait plus tard une collection choisie, soit des ouvrages qui présentent les plus beaux types de l’ornement grec, soit de chefs-d’œuvre ou d'objets précieux.
Il conviendrait d’avoir aussi une petite galerie de tableaux de flenrs; il n’est pas douteux qu’avant peu de temps, chacun y aidant
ART INDUSTRIEL
on posséderai! des toiles des Breughcl, de Jean- Baptiste Monnoyer, de J.-D. de Heem, de Van Ituysum, de Vao Spaendonck, de Van Dael, de Dechazelles, de M. Saint-Jean, etc.
Une salle serait destinée aux fleurs . Elles sont les éléments essentiels de tout ornement, les modèles les plus heureux dont l’art se soit inspiré, et offrent des diversités infinies de forme, de port et de couleu% Le bienfait serait grand de réunir des dessins fidèles et des photographies des plantes et des fleurs les plus belles, tant de l’Amérique que de l’Australie, de l’Inde que de la Chine et du Japon. La seule famille des orchidées ne présente-t-elle pas un type d’ornement d’une beauté singulière ?
Un peintre lyonnais, qui est une des gloires de i’ftrt en France, M. Saint-Jean, écrivait en 1835 : « Nos dessinateurs ne se retrempent peut-être pas assez dans l'étude si riche, si brillante et si variée que la nature leur offre. « il. le comte de La borde avait dit en 1 852 : « La décadence nous envahit... la Franco, semble une terre épuisée que dorent encore les épis de la dernière moisson. » Ce fait a été signalé avec plus d’énergie par d’excellents esprits , et M. Louis Reybaud s’est fait récemment l’écho de. ces critiques devant l’Académie des sciences morales et politiques : « On vit sur le passé et ou n’invente pas, a-t-il dit ; les mêmes motifs se retrouvent , et l'harmonie est sacrifiée à l’éclat. » Camille Beauvais voyait, il y a trente ans, dans cette monotonie , « une des causes de la rivalité qui se prépaie chez nos voisins. »
Si le Musée que la Chambre de commerce veut fonder devait ne servir qu’à rendre plus faciles les emprunts au pnssé, il n’y aurait pas Heu, à coup sûr, de s’y intéresser vivemenL; mais c’est notre espérance qu’en présence do ces œuvres célèbres et de ccs styles divers on verra mieux l’impuissance des procédés actuels, et que l’on abandonnera celle voie battue de l’imitation mesquioc, sans but , sans honneur et sans succès. Des esprits réfléchis et des crayons habiles comme il y en a tant à Lyon sentiront mieux, devant les grands modèles, qu’en matière d’art (et qui dit art dit ornement) la tradition et le sentiment antiques sont la vraie source de l’inspiration et de l’originalité. C’est la recherche et la contemplation passionnées d’une beauté idéale qui oui conduit l’école de Phidias à la perfection. Nous ne demandons pas aux dessinateurs lyonnais ces études et ces recueillements difficiles loin des hauteurs sereines où l’art se mesure avec la nature; nous Voulons qu’ils relèvent hors de l'attetple des rivalités étrangères le niveau de l'art modeste dans lequel ils sont maîtres encore ; nous attendons d'eux encore plus do verve, de souplesse, d harmonie et de grâce , car c’est à eux qu’é-
choit la lâche ingrate de concilier ces deux goûts souvent contraires, l’art et la mode.
Revenons aux fleurs. Toute l'ornementation égyptienne, dont on connaît la grandeur, l’élégance et la richesse, se rapporte à trois types, à trois plantes, au lotus, au palmier cl au papyrus. L’ornement de la Grèce et de Rome repose sur l’acanthe et deux ou trois feuillages, et celui du xm* siècle a pour type une feuille à trois ou à cinq lobes. N’y a-t-il que ces types dans la nature, et à ceux-là seuls Fart est-il essentiellement lié ? Non, certes ; le nombre est grand, parmi les cent mille espèces de plantes répandues dans le monde, de celles qui ont la beauté de la forme ou de la couleur, et dont un art ingénieux et savant peut tirer de nouveaux sujets d’ornement. L’homme exercé à bien voir trouvera des ressources inattendues et précieuses d’ornementation dans’ les attir ludes et les enlacements naturels des plantes, dans les charmants et harmonieux effets que présentent le rapprochement et l’accord de tint de vives couleurs.
Les Heurs sont donc des sujels d’étude excellents, et doivunt occuper dans le Musée une des principales galeries. Mais, hâtons-nous de le dire, les traits de la beauté sont divisés dans la nature, et celle-ci ne donne que le motif et le principe de l'ornement; c'est à l’aride se l’approprier, de le compléter, et de faire de la üeur cette imitation conventionnelle où l’on retrouve, avec le sentiment de l’idéal, la noble et gracieuse simplicité du modèle. Pour cette raison, auprès des licurs il convient de placer les tableaux de fleurs, qui sont une première et libre imitation marquée au coin du beau, les bouquets de fleurs reproduits par le dessin ou la photographie qui les présentent sous des aspects nouveaux, et ce que l’on peut appeler la flore architectonique, qui nous montre comment les anciens, les Orientaux et les artistes du moyen âge ont appliqué les fleurs à l’ornementation
4® les vases chinois et LE9 vases grkcs.
Nous donnerons ici quelques extraits d’une étude comparative sur les produits d’industries similaires, publiée dans la Jteruc des Detue Mondes par un archéologue émineut, M. Reulé. C’est , il nous semble , un modèle des travaux de ce genre; on y trouve le vrai sentiment de l’art, des principes supérieurs qui peuvent seuls diriger dans de semblables comparaisons. ^
Les Grecs ont fabriqué des vases peints avant les Chinois ; ils en ont fabriqué pour tous les usages; leur commerce les portait jusque dans les colonies les plus reculées. Déposés dans les tombeaux, ccs vases se retrouvent aujourd’hui par milliers; les musées de J’Europo eu sont remplis; les particuliers se les disputent au
A HT 1NDUSTH1KL
poids de l'or. Cependant ils u'offrcnt ni la belle pâle, ni les couleurs éclatantes, ni l'émail transparent de la porcelaine chinoise : un peu d'argile rougie par la cuisson, quelques lignes pour tracer les figures et les ornements, un vernis noir sur los fonds, rien de plus simple que les procédés de l'industrie hellénique. Seulement cette industrie se rattachait à l'art par les liens les plus étroits : de là sa grandeur. Elle empruntait à l'art ses compositions et son style ; elle était exercée quelquefois par de véritables artistes, qui signaient 1601*8 œuvres, l es figures sont belles, savamment dessinées, d'une proportion noble. Les dieux, les prêtres lès vieillards appuyés sur leur béton, les guerriers mourants, tes jeunes gens duns le gymnase, les vierges à la fontaine, les enfants poussant leur balle ou leur cerceau, les personnages dos scènes familières aussi bien que ceux des tableaux héroïques, — tous révèlent, malgré la rapidité du pinceau, je ne sais quel instinct de l’idéal ou quelle science des modèles déjà créés qui reproduit sur les vases les plus simples des types admirables, de sorte que, si les antiques des musées venaient à périr, si Pompé i et ces dépouilles recueillies à Naples étaient ensevelies de nouveau par le Vésuve, si nos pelits-fils retournaient à la barbarie, les vases suffiraient pour assurer à la nation grecque l’honneur immortel de sa beauté
Quelles que soient la fécondité et la souplesse de l'esprit chinois, il manque d'élévation ; ii ne ressemble en rien à l'intelligeoce supérieure qui anime les sociétés fondées par la race indoeuropéenne. Un peuple qui ignore les inspirations fières du spiritualisme, le sentiment de l'infini, l'amour de la beauté qui se poursuit toujours, ne saurait atteindre à une grandeur véritable ni dans les lettres ni dans les arts. Uniquement appliqués à la pratique de la vie, les Chinois ne sortent point du cercle étroit de l’expérience : leur Ame n'a pour horizon que l’utile, les jouissances matérielles, les caprices stériles de la fantaisie, de même que le maintien du passé fait toute leur sagesse, et le culte des ancêtres toute leur religion. Aussi l’art n’ést-il pour eux qu’un enchaînement d'inventions techniques et de routine : son but est de satisfaire les besoins, d’ajouter le luxe au bienêtre, de contribuer aux splendeurs du commerce ; mais la recherche désintéressée des principes, l'étude dans le secret de l’atelier, les douceurs généreuses du génie, le feu sacré que le Promélhée des Crées dérobait au ciel, il n'v a point de cases pour ces iu6lincts sublimes dans le cerveau d’une peau jauue.
Il n’v a en Chine, à proprement parler, que des industries, c'est-à-dire des applications professionnelles de l'art; seulement ces industries brillent d’un éclat très vif, parce que l'art,
qu'elles ont absorbé, leur communique à leur insu la délicatesse, l’élégance, le goût de la richesse, et surtout de la décoration. On a remarqué chez les Grecs l'irrésistible rayonnement des arts, qui s'est étendu jusqu'aux fabrications les plus viles. Tous les meubles de Pompéi dénotent un sentiment exquis de la proportion, de la ligne, de la forme ; les détails d'ornementation sont empruntés directement aux plus beaux motifs de l'architecture ou de la sculpture. I^es ustensiles de ménage participent à ce noble caractère. Les Chinois peuvent être comparés aux Grecs par ce côté, bien que les deux effets aient eu dans les deux pays des causes opposées. Tout ce qu'ils fabriquent porle on cachet d!art, superficiel, mais incontestable: leurs métiers les illustrent, et les œuvres de leurs artisans ressemblent parfois à des œuvres d’artiste. Aussi la porcelaine, leur titre principal à notre admiration, donue-t-elle la mesure la plus juste de leur talent naturel pour la peinture. Dans les petites choses, il faut un peu d'instinct et beaucoup do routine : leur habileté à décorer de la pâte de kaolin durcie au feu n'a juinais été surpassée par les fabriques célèbres que leur exemple a suscitées sur noire continent. C’est pourquoi je ne crois point faire un honneur trop grand aux Chinois ni un affront aux Grecs en rapprochant les produits céramiques de l'un et de l’autre peuple, produits qui demeurent inimitables.
Sur les vases de la Chine, l'homme n’a pas plus d’importance que les fleurs, les arbres, les animaux ; il est rendu avec moins d’exactitude, sans aucun souci des principes du dessin.Pour les Chinois, les accessoires sont le principal : les papillons et les Heurs sont leur triomphe; ils copient avec une religion digne dos enlumineurs de missels ; ils suspendent dans le vide, ail mépris des lois de la perspective, kiosques, arbres, ponts et bateaux ; ils gardent toutes les caresses de leur pinceau pour le» monstres tes plus horribles; minutieux dans les pfttiteschoses, négligents dans les grandes, incapables de poursuivre un but plus élevé que les fantaisies d’une imagination puérile. Il serait impossible de rencontrer deux systèmes plus opposés, puisqu'ils atteignent aux deux extrêmes limites de la convention, — l'idéal et la chimère : l un amoureux de la forme, l’autre de la couleur; celui-là rivalisant de noblesse, avec l'art, celui-ci tournant volontiers à la caricature; le premier u'étudiant que. l'homme, et répéluut les types les plus parfaits; le second ne s'attachant qu’au monde extérieur, plus curieux de couvrir par sa fécondité déréglée la surface entière îles vases que de chercher une composition ou sage ou saisissante et belle par la proportion. En un mot, je reconnais, d'un côté, l'esprit de mesure saus lequel l’art ne ren-
A HT INDUSTRIEL
contre jamais les lois qui le constituent ; de l’autre, l’esprit d’ostentation qui a toujours été par excellence l’esprit des Asiatiques,
Les Grecs étaient ce que les Chinois n’ont jamais été : des penseurs et des peintres. Ils étaient en outre des sculpteurs, tandis que les Chinois semblent avoir pour génie l’horreur de la forme. Est-il besoin de montrer combien l’art céramique se rattache â ta sculpture, et combien le sentiment plastique lui est nécessaire ? Que l’on pétrisse l’argile pour en tirer les contours d’une statue ou le galbe d’un vase, il faut le même amour des lignes pures, les mêmes caresses pour la matière, la même volupté au bout des doigts. Je ne prétends point que les Chinois n’aieut point inventé de belles formes ; c'est parce qu ils en ont trouvé quelquefois que je suis d’autant plus sévère pour l’eusemblo do leurs œuvres. Cette conclusion paraîtrait uniquement bizarre, si je n’essayais de la justifier par quelques développements.
Dix-huit ou vingt siècles avant la découverte de la porcelaine, la Chine fabriquait des vases de bronze remarquables par le nombre, la variété, la fonte, les ornements, l’élégance. Dans ce pays, comme dans l'antique Égypte, il faut remonter plusieurs milliers de siècles pour rencontrer la meilleure époque de l’art, car les sociétés sont soumises aux mêmes lois que les individus en vieillissant outre mesure : elles ont beau se rattacher au passé, la décadence les attend. Les plus beaux vases portent les dates de la dynastie des Chamj ( 1 700- 1 372 avant Jésus-Christ), de celle des In (137*2-1122), de celle des Trhèou (H 22-248). Leurs formes furent copiées plus tard dans les fabriques de porcelaine. De même la Grèce, avant de façonner l’argile et de la peindre, avait rempli ses temples, ses trésors, ses demeures, de \ases en métal. Dans la période féconde, quoique peu connue, qui précède le siècle de Périclès, les artistes les plus célèbres employaient ainsi l'argent et le bronze. Ils exécutaient les cratères magnifiques que les rois de Lydie ou les tyrans de Samos consacraient dans le sanctuaire de Delphes. Tant de chefs-d'œuvre étaient malheureusement déstinés à périr. Le* matières précieuses, au lieu de leur assurer une éternelle durée, les signalèrent plus tard à la cupidité des barburcs. Les vases chinois eurent un autre sort. Recueillis avec une intelligente sollicitude, ils remplissent le musée impérial de Péking; ils ont été dessinés, décrits, publiés en 1781 dans un grand ouvrage que possède noire bibliothèque de Paris.
On est frappé tout d’abord, on le parcourant, par la singulière imagination qui a enfanté de formes innombrables, les plus vulgaires et les plus élégantes, des caprices insensés et des combinaisons heureuses, des monstres hideux et de charmantes arabesques, des contours sans fin et des proportions excellentes. Entre ces deux extrêmes, il y a toute une série de nuances; mais les belles formes sont l’exception. Souvent, quand la décoration est exquise, le galbe du vase est mauvais ; s'il est bon, quelque accessoire fâcheux détruit l'effet des lignes : rien n’est plus rare qu’une œuvre irréprochable. Les cornets seuls doivent. A la simplicité de leur principe une correction constante. On remarque avec surprise que parfois les Chinois ont trouvé les mêmes types que les Grecs. Tels vases lagènes, telles amphores, tels cratères, seraient dignes de la Grèce, si une moulure sans style, si des anses grotesques ne gâtaient la pureté du contour. Je me hâte cependant d’ajouter que certaines pièces eussent tiguré avec honneur dans les ateliers de Coriuthe ou d'Athènes. On conçoit qu’une fécondité déréglée, en essayant de tout, rencontrât quelquefois juste. La fantaisie qui tordait la matière et lui demandait l’impossible en faisit jaillir parfois un éclair subit. De même qu’un malade fiévreux prononce dons son délire des mois sublimes saus en avoir conscience, de même les artistes chinois n’avaient pas conscience des bcautésqu'ilstenaient de créer. Au lieu de s’y attacher, ils couraient plus loin, pour retomber dans les formes bizarres et confuses. Ils portent donc lenr propre condamnation. Trouver le beau saus le comprendre, un principe vrai sans en arrêter la formule , c’est la cécité morale ; en toutes choses, l’infériorité de race se trahit.
Ainsi, malgré des ressemblances fortuites, les Grecs et les Chinois sont arrivés aux résultats les plus opposés dans l’art céramique. Les uns ont appliqué leurscience du dessin sans y joindre le .charme de la couleur ; les autres cherchent le jeu des couleurs sans aucun souci de la science du dessin ; les premiers, n'aHacliant qu'une faible importance A la qualité de la matière, liraient d’une poignée d'argile des formes admirables ; les seconds, insensibles à la perfection des formes, s’efforcent d’obtenir les matières tes plus splendides, qui éblouissent le regard à la façon des pierres précieuses. C’est pourquoi les Grecs ont élevé la fabrication de leurs poteries à la dignité d’art, tandis que les Chinpis ont laissé leur porcelaine au premier rang parmi les magnificences de l’industrie.
Pari» — liujiriiiirrn’ <1* P.-A ÜOl'HUlEKrt C'e, 30, rua Nu»nnc.
DE L’ART INDUSTRIEL