DÉFINITION.— IMPORTANCE— CLASSIFICATION
La vui‘ de tout produit créé par le travail industriel éveille nécessairement en nous deux idées, l'idée d'utilité et celle de beauté.
L’utilité se rapporte aux besoins qu'un produit peut satisfaire, aux propriétés naturelles des matières premières employées, aux qualités que le travail lui a fait acquérir. Cette dernière considération nous conduit à l'étude îles procédés de la fabrication qui , indépendamment de ses applications, offre tant d'intérêt dès qu'on vient à reconnaître que les transformations opérées par l’industrie résultent de l'emploi bien entendu des lois naturelles. L'intelligence de celles-ci fait naître tous les grands progrès, fournit les merveilleux moyens d'action sur la nature qui sont la gloire de notre siècle; en un mot, le travail industriel est l'utilisation des connaissances scientifiques.
La beauté n'éveille pas en nous la même curiosité quant aux procédés techniques ; nous admirons dans un produit l'élégance de la forme, la beauté des décorations, sans trop penser aux difficultés que sa création a pu rencontrer. Or, ces questions d’élégance de forme, d'harmonie, de proportions des couleurs ne sont autres que celles qui appartiennent au domaine des beaux-arts, qui ont pour objet de créer des oeuvres par lesquelles on ne se propose, en général, d'atteindre aucun but d'utilité. C'est donc dans l'art pur que l'industrie doit aller chercher ses modèles, ses principes de beauté, absolument comme c'est dans la science pure que se trouve le point de départ des procédés techniques de l'action de l'homme sur la nature.
Tels sont les deux pôles de toute production industrielle « la science et l'art ■ ; en tout produit se réalise leur liaison intime; il faut emprunter à l'un et à l'autre ce qui est nécessaire pour qu’un produit remplisse les conditions d'utilité et de beauté auxquelles il doit satisfaire.
DK l/AHT INDISTIUKL.
L'art entre doue i>mir une grande part dans la production industrielle, et c'est souvent la plus importante. En général , c'est en cherchant à satisfaire aux besoins et aux désirs de l'homme, que l'industrie se propose de créer des objets non-seulement utiles, mais encore pour lesquels la forme, l'harmonie des proportions et des couleurs sont éminemment précieuses, et qu’elle rencontre l'art. Tandis que la question de convenance domine surtout pour nomlne de productions placées à certaine distance de la consommation directe, comme dans l'agriculture, l'extraction des métaux, la construction des machines, etc., celle-ci est subordonnée à l'art et disparaît presque, bien qu elle ne doive jamais être oubliée, sous le l)esoin d'élégance, quand il s'agit de la multitude d'objets qui servent à la satisfaction de nos besoins journaliers, avec lesquels nous vivons en quelque sorte . comme les habitations, les vases, les vêtements, les meubles, etc.
Pour ces produits, créés par une industrie prospère, dans un état de civilisation avancée, la bonté de la fabrication ne suffît pas, il faut y joindre l’élégance, le charme. C'est une condition essentielle de succès pour les nations qui cherchent à exporter certains produits de leur industrie, (pii prétendent leur donner une supériorité sur ceux des autres nations, et il leur faut pour cela utiliser tous les éléments que l'étude des arts peut fournil-.
Mais les notions sur l'art que nous pouvons posséder s'appliquent-elles directement à l'industrie pour guider le producteur?
Pour bien répondre à cette question, il faut se reporter à l'autre base de l'industrie, aux sciences pures. Les mathématiques, la mécanique rationnelle, etc., déductions logiques d'éléments purement intellectuels, seuls ou mélangés avec quelques données fondamentales fournies par l'expérience, 11e peuvent s'appliquer directement à la praticpie; elles servent à créer, à cet effet, des sciences intermédiaires, des sciences appliquées. Nous citerons comme exemple parmi celles-ci la mécanique physique, qui procède de la mécanique rationnelle , mais dans laquelle on fait entrer les propriétés physiques des corps, non plus telles que nous les concevons abstraitement, mais telles qu’on les déduit des résultats d'expériences nombreuses.
La théorie des arts industriels qui peut être directement utilisée doit se concevoir de la même manière que celle des sciences appliquées. Elle procède de celle des beauxarts, pour laquelle seule ont été faits de grands travaux (pii résument le savoir des artistes célèbres, qui étudie le beau en lui-même, qui en cherche la traduction par des œuvres qui le rendent perceptible, sans se proposer aucun but étranger; mais elle en est une modification spéciale à chaque cas particulier, en raison des moyens de matérialisation dont l'industrie dispose, et de la convenance à laquelle le produit industriel doit satisfaire.
Il résulte de ceci (pie les arts industriels s'éloigneront d'autant plus des beaux-arts proprement dits, que la nature des œuvres que produisent ces derniers sera d'être moins susceptible d’avoir un emploi utile, de servir à la satisfaction de nos besoins. C'est pour cela que la musique 11e peut en faire partie; que la peinture n'v occupe qu'une place peu en rapport avec celle si considérable (pi'elle tient dans les beauxarts. parce que la condition d'utilité en la dominant fait disparaître tout idéal, toute aspiration d'un ordre supérieur. Jamais eu déposant quelques couleurs sur une étoffe on ne pourra se proposer de faire un véritable tableau. Pour la sculpture au contraire,
DK L'Altï INDUSTRIEL.
le produit industriel viendra souvent se eoufoudre avec celui de l'art pur; ainsi, par exemple, la pièce d'orfèvrerie sur laquelle on fera unilrc (les formes qui devront plaire à l’œil, pourra bientôt devenir une véritable œuvre d'art ; il n'v a de différence essentielle (en laissant de cùtè les conditions commerciales de bas prix de revient) que dans la nécessité d'employer certaiuaèfcneuts commandés par l'utilité, ou des proportions trop réduites, ce qui trruaJ%éuvent.fine ligue de démarcation entre le produit industriel et celui purement artisti&e. Enfin, l'architecture traitant essentiellement d'une utilité, d'une construction , nature intime, un art industriel.
(’.'est donc l'accord du beau et de l'utile, de l'art et de la convenance au point de vue de l'usage, qui forme la base de tout l'édifice de l'art industriel. Ce qui précède rend compte des limites que nous devrons souvent nous imposer pour ne pas sortir de notre sujet.
Nous venons d'indiquer la haute portée intellectuelle des questions que nous avolls à étudier dans ce travail; mais ne fût-elle pas comprise, que, dans l'ordre des faits, traduction toujours fidèle des phénomènes de l'esprit humain , la vaste étendue du champ de l’art industriel, des applications des beaux-arts à l'industrie, qui comprend presque tous les produits qui nous entourent, suffirait pour faire apprécier à quel degré il est nécessaire de s'y arrêter. Cet élément (le succès pour les nations comme pour les individus est le plus souvent négligé dans les meilleurs ouvrages sur la production où le côté technique, celui de l'application des sciences à l’industrie, est eu général surtout mis en lumière; et cependant si, se plaçant, par exemple, au point de vue de la. France, on peut dire que la diffusion des sciences dans leurs applications à l’industrie est une base fondamentale de notre prospérité, on doit affirmer, comme également essentielle, tout au moins, l'étude des beaux-arts; car les plus grands succès des produits de notre industrie sont évidemment dus à la diffusion du goût, au talent de nos artistes, si bien secondés par le goût exercé de nos fabricants et de nos ouvriers.
L'Exposition universelle de Londres a démontré ce que celle de Paris confirme, à savoir ce cachet tout particulier de goût attaché à nos produits, qui donne souvent aux moins importants une véritable valeur artistique. Oui ne sait que Paris crée la mode , c'est-à-dire invente et juge souverainement en fait d'articles de goût? Si l'on remontait à l'origine de la création de bien des objets élégants de cette industrie française si estimée dans le monde entier, l’on verrait que leur valeur artistique est souvent due à l'imagination d'un pauvre ouvrier travaillant dans sa mansarde, qui a eu le goût assez pur pour modifier heureusement le modèle rpii lui était donné.
L’étude des beaux-arts, qui est, dans ses manifestations les plus élevées, le grand moyen de vulgariser le bon goût, de faire naitre des artistes éminents, capables de former des écoles, de donner une heureuse impulsion, est donc d'une extrême importance pour la France, afin ne pas la voir déchoir de sa position et s'amoindrir en présence df-s efforts intelligents de nations rivales, rpii ne négligent rien pour améliorer le goût de leurs producteurs, par le développement de l'enseignement du dessin et l'exposition publique des chefs-d'œuvre des arts.
L'Angleterre, avec son éminent bon sens, a vu clairement à l'Exposition de Londres tout ce qu'elle avait à faire dans cette voie, et a fondé aussitôt les musées de Sydenham, de Marlborough-House. ainsi qu'un très-grand nombre d'écoles de dessin. Elle a par-
DE L'AItT INDUSTRIEL.
fadement compris qui* l'était là une condition vitale de succès pour sa puissante industrie, si admirable au point de vue technique, mais qui était dépassée par des nations rivales au point de vue du goût. Elle a senti que l'avenir de son immense commerce d’exportation dépendait des progrès artistiques de ses producteurs.
('.'est, en effet, cette précieuse qualité du goût qui distingue surtout les produits similaires des nations parvenues à un liant degré d'avancement industriel, et c'est sans contredit l'élément qui s'assimile le plus difficilement. Copier une machine inventée dans un pays voisin est chose facile dans l'état actuel de la mécanique ; donner du goût aux ouvriers qui manient les diverses pièces d'un bijou pour qu'ils les assemblent avec un sentiment net du résidtat à obtenir, c'est à peine si l’étude et la culture permettront d'y arriver apres plusieurs générations.
La multiplicité des produits de l'art dus à l'initiative individuelle de toute une population d'ouvriers artistes en rend limitation insuffisante; elle constitue une supériorité presque inattaquable chez une nation qui, la possédant , ne s'abandonne pas elle-même. C'est ce qui explique la permanence de supériorité sur d'intelligents rivaux de quelques-unes de nos industries, telles que la fabrique de soieries de Lyon, celle des articles de Paris dans la capitale, etc.
La première chose que nous ayons à faire, avant d'entror dans l'étude ipie nous nous proposons, c’est de délimiter nettement l'étendue du champ que nous avons à parcourir. Ou peut classer les travaux de l'art industriel au point de vue des emplois des objets auxquels il s'applique, c'est-à-dire des vêtements, des ustensiles d'économie domestique, de l'ameublement, de la décoration des maisons, etc. Mais comme c'est au point de vue de l'application des beaux-arts que nous devons ici considérer les travaux de l'industrie, notre but étant d’analyser les conditions de leur beauté et nullement de traiter de leur utilité ou des procédés techniques, ce qui nous conduit à chercher les règles à suivre dans les travaux d'art pur, dans les œuvres inspirées seulement par la recherche du beau, nous établirons les meilleures divisions en séparant ce qui se rapporte au dessin, à la forme, à la construction; nous nous rapprocherons ainsi des divisions des beaux-arts, ce qui nous permettra de tracer le tableau ci-après, qui renferme l'indication des principales industries artistiques, et de leurs relations avec les beaux-arts.
Dans ce tableau nous allons du composé au simple, par la nécessité, que nous ferons apprécier plus loin, d'établir d'abord les lyjies les plus complets de l'art aux diverses iqsiques, à l'aide de l'architecture, c'est-à-dire des produits complexes qui le résument le plus ooniplétement . •
I Aires EMPLOYANT LES PROPORTIONS HARMONIEUSES UES FORMES GÉOMÉTRIQUES.
i* I. Architecture proprement dite. Grandes constructions.