‹ Complément du guide de la méthodeChapitre 28 sur 33 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Il existe dans les arts plusieurs points de théorie et beaucoup de détails de pratique qui sont confiés à la simple tradition ; ce sont, pour ainsi dire, des secrets que les professeurs habiles et les grands maîtres peuvent seuls révéler. Pourquoi cependant les livres n’essaient-ils pas, en général, de fixer une partie de ces traditions? C’est qu’elles semblent se refuser à un classement régulier, et que souvent on fait dépendre leur communication d’une sorte d’à-propos , qui, pour naître, attend la faute de l’écolier, mais ne la prévient pas. Certes, le plus grand nombre des cas de la pratique ne saurait se passer d’une transmission orale et de la présence du maître; mais aussi beaucoup de préceptes épars et fugitifs pourraient enrichir nos traités. Tl paraîtrait donc que, par rapport à ces préceptes surtout, le mérite essentiel d’un ouvrage classique devrait être d’ordonner le travail de telle sorte qu’il ne se présentât guère à l’esprit d’un élève que des questions d’à-propos dont la réponse déductive lui fût immédiatement offerte par son livre. Ce plan de composition renferme de grandes difficultés, si on veut l’appliquera une partie quelconque des études musicales. Toutefois, pour tenter un essai, j’ai cherché à employer les moyens qui conviennent à toute espèce d’instruction, lorsqu’on veut n’omettre aucun des faits principaux; ce sont les procédés analytiques et les conséquences logiques.

Le mode d’enseignement des écoles mutuelles commandait également cette marche, si facile à suivre et si difficile .à frayer. Four ces écoles tout doit être clair et précis ; chacun y sait ce qu’il a étudié, parce qu’il a compris le mécanisme de son instruction ; et l’enfant parvenu aux fonctions de moniteur général saisit le rapport de chaque partie avec le tout, comme il embrasse aussi d’un coup d’œil les parties diverses dont le tout se compose.

Quelle est donc la magie de cet enseignement dont l’attrait est si vif et si puissant pour les jeunes élèves! Le principe pourraitil en être blamâhle, les procédés en sont-ils étranges, et ses résultats sont-ils incertains ? Non. Diviser l’élude d’une matière en sections dont l’objet spécial soit bien déterminé , et dont les

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rapports ss saisissent sans efforts; ‘établir dans chaque section un ordre ascendant de dildicultés appréciables par tous les esprits ; obtenir dans un même temps et dans un même lieu la simultanéité du travail de ces diverses sections ; remplir d’une noble! émulation l’élève qui dépasse ses rivaux sans les humilier; laisser la carrière ouverte tout entière devant l’activité et la force, sans rebuter la faiblesse; récompenser la sagesse et le savoir par l’honorable mission de diriger et d’instruire ses semblables ; distinguer ainsi l’élite d’une école nombreuse et former de jeunes sujets qui, tour à tour maîtres et écoliers, ont toujours à gagner en reportant une attention nouvelle sur les objets de leurs ^tudes antérieures : voilà les principes, les procédés et les résultats de l’enseignement mutuel proprement dit , de ce système parfait d’instruction dans lequel il y a une place pour chacun , parce que chacun y est â sa place. Les esprits éclairés sentent l’excellence du principe et l’utilité des procédés ; pourquoi tous ces esprits n’en approuvent-ils pas les conséquences 1 !

(r) L’objet de l’ouvrage, le plus grand nombre de ses procédés et sa classification rigoureuse doivent également se distinguer de ce que les personnes qui ne connaissent pas assez l’organisation des écoles modernes pourraient citer comme le premier modèle de l’enseignement mutuel musical. Je veux parler d'une partie de la méthode des Conservatoires d’Italie. Le premier volume de musique de l’ Encyclopédie méthodique , publié en 1791, donne une description fort curieuse de l’un de ces établissements , à l’article Conservatoire , fourni par feu M. Framery. Voici la transcription littérale de cètte description.

« Il y a trois Conservatoires à Naples pour les garçons; il y en avait quatre à « Venise pour les filles. Ceux de Naples sont : Sant. Onofrio, la Pietà et Santa « Maria di Loretlo. Ce dernier, le plus fameux, conserve le souvenir d’avoir eu « pour maîtres Léo e\. Durante , et d’avoir formé pour élèves les Traëtta, Piccini , « Sacchinij GugUelmi, Anfossi, Paësiello, etc.

« Il y a environ quatre-vingt-dix élèves à Sant. Onofrio , cent vingt à la Pietà « et deux cents à Santa Maria di Loreito. Chacun d’eux a deux maîtres princi- «paux, dont l’un enseigne la composition, et l’autre l’art du chant. Il y a en « outre, pour les instruments, des maîtres externes, qu’on appelle maestri seco- « larij ils enseignent le violon, le violoncelle, le clavecin, le hautbois, k « cor, etc., un maître pour chaque instrument, mais seulement pour les instru- « ments usités dans les orchestres.

« On demandera peut-être comment un seul maître pour la composition, com- « ment un seul pour le chant peuvent donner leçon à deux cents élèves. On « pourra croire qu’un grand nombre passe souvent plus de huit jours sans en re- « cevoir; on se tromperait. Chaque écolier reçoit chaque jour une leçon au moins « d’une heure , dans chaque genre , et voici comment on s’y prend :

« Le maître choisit quatre ou cinq des plus forts élèves ; il les exerce tour à « tour en présence l’un de l’autre avec le plus grcnd soin. Quand cette leçon est «» donnée, chacun des élèves qui l’a reçue la rend à son tour à quatre ou cinq au-

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Arrivé au nioment d’une rédaction définitive, et pour laquelle, à bien des titres, je demande une entière indulgence, j’ai songé que les professeurs ne devaient pas avoir à recommencer leurs études pour être en état d’introduire la méthode dans

« très d’une classe inférieure, et sous l’inspection du maiire. Ces seconds écoliers « en font autant, et la leçon se propage ainsi jusqu’aux derniers rangs. Parmi « tous les avantages sensibles de cette méthode, il faut distinguer ceux-ci, qu’en « même temps que les élèves s’instruisent dans l’art musical, ils apprennent à « enseigner les autres; qu’ils ne peuvent écouter légèrement les préceptes qu’on « leur donne sans que le maître s’aperçoive à l’instant même de leur négligence « ou de leur distraction , et que les principes de l’art ainsi reçus et rendus au «< même moment se gravent dans leur esprit de manière à ne jamais s’en effacer.

« M. Burney, auteur anglais d’une Histoire générale de la musique , a*publié « en 1771 une description curieuse de sa visite au Conservatoire deSant. Onofrio. « On sera peut-être bien aise d’en trouver ici la traduction.

« J’allai ce matin , dit-il (vendredi 3i octobre 1770), à ce Conservatoire pour « visiter les salles où ces jeunes gens étudient , couchent et mangent. Sur le palier « du premier étage était un joueur de trompette, faisant crier si fort son instru- « ment qu’il était près d’en crever. Au second était un cor, beuglant à peu près « de la même manière. Dans la salle Commune des études était un concert hollan- « dais , constant en sept ou huit clavecins , uri plus grand nombre de violons « et diverses voix, tous exécutant des choses différentes et en différents tons. D’au- « très élèves écrivaient dans la même salle ; mais comme il était fêle , un grand « nombre de ceux qui travaillent ordinairement dans cette salie en étaient alors « absents. Il peut être convenable pour la maison de les réunir ainsi tous ensem- « ble; cela doit accoutumer ïes élèves à être fermes sur leur partie, quelle que soit « celle qu’ils entendent exécuter en même temps; ils doivent encore y gagner de la « vigueur, étant obligés de jouer fort pour s’entendre eux-mêmes; mais au milieu « d’une telle confusion, de cette dissonance perpétuelle, il est absolument impos- « sible qu’ils donnent à leur exécution un certain degré de délicatesse et de fini; « de là cette dégoûtante rudesse, si remarquable dans leurs exercices publics, et «ce manque absolu deNgout , de netteté, d’expression qu’on reproche à ces « jeunes musiciens, jusqu’à ce qu’ils les aient acquis ailleurs.

«Leurs lits, qui sont dans la même salle, leur servent à placer leurs clave- « oins et autres instruments. De trente à quarante jeunes gens qui étudiaient dans « cette salle, je n’en pus trouver que deux qui jouaient le même morceau. .. Les « violoncelles s’exercaient dans une autre, et les flûtes, les hautbois et autres « instruments à vent dans une troisième , excepté les trompettes et les cors, qui « sont obligés de jouer sur les degrés ou sur le comble de la maison.

« La seule vacance pour toute l’année , dans ces écoles , est en automne , et ne «dure que peu de jours. Dans l’hiver, les jeunes gens se lèvent deux heures « avant le jour et ne cessent d’étudier depuis ce moment jusqu’à huit heures « du soir, excepté une heure et demie pour le temps du dîner. Cette constance « au travail pendant plusieurs années , jointe à leur génie naturel et à de bons « principes , doit en effet produire de grands musiciens. »

Il est dit dans celte citation que les jeunes gens travaillent à la musique depuis six heures du matin jusqu’à huit heures du soir, et pendant plusieurs années. C’est assurément beaucoup de temps, et on pourrait soupçonner qu’avec ce temps et les moyens naturels d’élèves distingués (on renvoie ceux qui n’ont pas

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les établissements qui leur sont confiés, et lotrt eu cherchant à procurer la solidité d’une véritable instruction, je me suis astreint à n’employer pour la notation què les signes qui sont connus, ou directement ou par analogie, des maîtres, des parents et des élèves.

Les personnes instruites reconnaîtront que ce qu’il y a de commun entre les autres ouvrages et le mien tient essentiellement à la nature du sujet, et dérive de sources communes dont

de dispositions), les jeunes chanteurs apprennent plutôt malgré la méthode d’exécution simultanée que par le secours de cette méthode. Quant à la transmission de la leçon du jour, on voit que les premiers élèves instruisent les seconds, les seconds instruisent les troisièmes, etc. Cela ne se passe donc pas instantanément, mais d’heure en heure, et tous les élèves ne reçoivent à peu près dans le j^our qu’une même leçon donnée par des répétiteurs , procédés qui ne sont pas ceux de la méthode décrite dans cette préface. Il est vrai que c’est un peu l’enseignement dit mutuel des écoles dans lesquelles la Société déclare que ce mode n’existe pas, parce que par le seul mot de mutuel e lie sous-entend, non un procédé ou deux de la méthode , mais toute l’organisation des écoles autorisées sous ce nom par le gouvernement.

On n’admet les exercices spéciaux de musique et de chant dahs le^ écoles élémentaires que pendant une heure et quelques minutes, retranchées d’ailleurs d’une trop longue récréation. Il a donc fallu une disposition d’instruction telle que, dans cette limite étroite, toutes les classes de musique pussent chanter successivement et simultanément.

Pour chercher à accomplir la belle pensée de M. de Gérando , je me suis défendu de risquer les discordances de chants non composés pour être exécutés ensemble. Il s’agit ici d’éviter les cris, et non d’en laisser pousser à qui mieux mieux par des enfants qui chercheraient à s’entendre au.mil eu d’une sorte de charivari. La malheureuse coutume de chanter ainsi est reprochée à certains concerts populaires, et l’éducation auriculaire doit tendie au contraire à faire changer cette pratique pour la génération qui s’élève. Les suspensions et les retards harmoniques sont déjà de trop dans les premiers temps de l'introduction du chant dans un établissement public *.

J’ai cru que , pour des oreilles absolument novices ou qui ont besoin d’être ramenées à des sensations plus douces, il était utile de leur donner d’abord une idée de la convenance des sons purement consonnants, et que le premier point était de mettre les élèves à même de distinguer ce qui est mal par un vif sentiment et unepratique soutenue de ce qui est bien. Lorsqu’on voudra, comme dans les écoles dont parle le docteur Burney, essayer des ensembles discordants, on fera exécuter simultanément des parties de chant qui ne se rapportent pas au même morceau. Une expérience de cette nature peut se tenter, et l’on jugera facilement de la différence des résultats sur la physionomie des élèves , des maîtres et des assistants.

(0 Le que l’on peut présenter de hardi, et presque tout ce que la règle peul imposer de plus se’vèie aux oreilles des jeunes élèves , est accumulé dans la méthode concertante de M. Choron, à laquelle on doit déjà d’excellents lecteurs.

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je ne voudrais pas supposer que les inventeurs modernes ignorassent l’existence.

Je ne prétends pas avoir inventé ce qu’on trouve dans Sebalde Heyden (dont l’ouvrage a été imprimé en i53?) et dans ses prédécesseurs, c’est-à-dire une portée sans notes composée de dix lignes, dont il extrait ensuite trois portées particulières de cinq lignes chacune, sous la dénomination de pars systematis acuia (clef d 'ut sur la première ligné), pars systematis media (clef (Vdt sur la troisième ligne), pars systematis gravis (clef de fa sur la quatrième ligne). J^’extraction des petites portées tirées d’une seule grande, a été également reproduite par J. -J. Rousseau lorsqu’il trace d’abord une portée de douze lignes. Mais cette idée n’est ni développée ni suivie dans ces auteurs, comme je l’ai fait avec onze lignes sur mes tableaux de principes (N° i5 à 20 ire édition). Je n’ai pas inventé la main harmonique des anciens: on lit dans lé père Mersenne que tes enfants avaient coutume de prononcer et de chanter les notes en montrant avec un doigt la place de ces notes aux phalanges et d /’ extrémité des doigts de l’autre main ; mais j’ai substitué à ce moyen des mains mélodiques à côté desquelles j’ai eu le soin de rapporter la main harmonique. Je n’ai pas non plus inventé l’usage de la baguette , que les écoles d’enseignement mutuel ont accréditée en France dès 1 8 1 5 , et dont elles se servent pour faire étudier sur leurs tableaux, depuis les lettres isolées de l’alphabet jusqu’aux lignes et aux contours du dessin linéaire. On savait aussi depuis longtemps que la gamme est composée des deux tétracordes disjoints ut ré mi fa et sot la si ut , semblables l’un à l’autre par la disposition de leurs intervalles, et pouvant par conséquent se chanter avec les mêmes noms de notes, comme cela se faisait en partie au temps du chant pur muances , qui a précédé celui de l’invention du nom de la note si. Je n’ai pas inventé la notation en chiffres, étendue par Rousseau ; j’en ai pris seulement ce que les enfants savent partout : que huit personnes différentes peuvent se compter par 1, 2, 3, 4? etc. ; que la première du rang peut s’appeler 1, la seconde 2, et ainsi des autres; d’ailleurs mon système d’objets sensibles a la vue est diamétralement opposé aux abstractions qu’offre la numération comme moyen de représenter les intervalles musicaux.

Mais je regarde comme appartenant à la méthode : la classification que j’y ai établie, le procédé des intervalles rendus sensibles à la vue par des signes'manuels ; l’ Indicateur- Vocal , qui a

(1) In ea siquidem notœ describuntur , in locis articulorum et in extremis d/gilis, in quibus a pueris cani pro untiari /ue soient. l.e Père Mersenne, De Generibus el ftlodis, Paris, i636.

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pour caractère distinctif ses compartiments diésés et bémolisés, et ses clefs et notes mobiles et palpables , caractère qu’aucun prédécesseur ne saurait réclamer; les mains mélodiques et leur clef d’ut, sous forme d’anneau, qui les met en rapport avec le clavier général et l’Indicateur- Vocal ; les procédés d’analyse tracés sur les tableaux des études de la mesure, et l’idée de faire prononcer les noms de figures des notes, ronde , blanche , noire (B), les dictées parlées et simultanées avec le chant; enfin je regarde, comme le propre de ma méthode, le-système complet formé de tant de parties diverses. (N° ïlTdes rapports.)

(B) Le procédé qui consiste à faire lire et prononcer en mesure, sans chanter, les noms de notes ut, ré, mi, etc. , n’est pas nouveau assurément ; mais il y manquait, à mon avis, une première exécution analytique fort importante pour l’entière décomposition des élémens de la lecture musicale. En effet, il y a déjà deux opéiations réunies quand, sans chanter, on prononce des notes à tel ou tel temps , parce qu’elles ont une certaine figure, et qu’on les qualifie ut, ré, mi , parce qu’elles occupent une certaine position sur la portée. C’est pourquoi , dans la première classe de ma méthode , les premières figures de notes , rangées sur une seule ligne et n’offrant par conséquent aucune idée d’intonation, se lisent en battant la mesure et en prononçant les noms de formes ronde , blanche , noire.

FIN OH l’extrait DE LA PREFACE DE LA PREMIERE EDITION.

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PROPOSITION soumise à la Société, le 23 juin 1819, Par M. le baron de GÉRANDO1.

Messieurs ,

Vous avez accueilli avec bienveillance les idées que j’ai pris la liberté de vous soumettre successivement, soit relativement au choix et à la confection des livres, soit relativement à l’enseignement élémentaire de la grammaire, soit relativement aux écoles d’adultes et de domestiques, soit relativement à une direction pour les apprentissages au sortir des écoles, soit enfin relativement aux soins de la surveillance qu’exigent les enfants dans l’intervalle des classes.

Oserai-je vous soumettre encore aujourd’hui une vue d’amélioration, dont je sens depuis long-temps le besoin, mais dont je m’étais interdit de vous parler jusqu’à ce jour, par la juste fidélité que je devais à la règle que nous nous sommes imposée de ne développer les améliorations qu’avec une sage lenteur , et d’une manière graduelle?

L’amélioration que je prends la liberté de vous proposer pourrait paraître prématurée à quelques personnes, singulière peut-être à d’autres. Mais la défiance que j’ai de moi-même se rassure, en me bornant à poser une question et à vous prier de l’envoyer à l’examen d’une commission spéciale, qui en jugera bien mieux les inconvénients ou l’utilité.

La question est celle-ci:

« Ne serait-il pas convenable d’ajouter dans nos écoles, à l’en- «seignement, quelques exercices de chant et de musique?

«Dans ce cas, quelle étendue, quelle méthode, quelle forme, «quels instants devrait- on donner à ces exercices, pour les « mettre en harmonie avec l’ensemble du système?»

Je supplie qu’on ne se prévienne pas; s’il est reconnu qu’on peut enseigner à lire et à écrire, sans faire de tous les enfants des savants et des gens de lettre ex professo , on concevra qu’il soit possible de laisser exercer les enfants au chant et à la musique, sans en faire pour cela des artistes et des virtuoses.

(i) (Journal d’éducation, tome vin, page a34.) Paris, — Louis Colas, rue Dauphine, n° 3a.

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Qu’il me soit permis de demander si dans les ateliers de nos villes, si au travers des champs, nous ne rencontrons pas chaque jour des ouvriers, des laboureurs , qui, au milieu de leurs pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d’ardeur et de gaîté. Ils ne rêvent point pour cela, ni aux concerts, ni à l’opéra; mais, au lieu de retours sombres , et amers peut-être, sur la dureté de leur condition, ils sentent soulager le poids de leurs fatigues. Ces simples accords sont comme une fleur semée dans les sillons de la vie humaine. Ceux d’entre nous qui ont visité l’Allemagne ont été surpris de voir toute la part qu’a une musique simple aux divertissementspopulairesetaux plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres , et ont observé combien son influence est salutaire sur les mœurs. J’ai souvent entendu en Italie un charretier, conduisant sa voiture, chanter sur les grandes r-outes quelques stances du Tasse, des portefaix célébrer notre Renaud dans les strophes de l’Arioste, sans que le fardeau parût plus pesant ni que la charrette versât. Nous voyons les habiles professeurs qui restaurent l’éducation gymnastique unir avec succès le chant aux mouvements qui demandent de grands efforts ou une grande précision. Nous avons tous vu, à l’armée, la musique et les chants nous rendre des foi ces dans les marches forcées, nous ranimer au besoin, et préluder à d’héroïques efforts. Les vainqueurs de Fleurus vous raconteront qu’ils chantèrent en chœur quand, au travers d’une grêle meurtrière, ils emportèrent d’un pas rapide et d’un front serein cette batterie redoutable, dont la prise décida de la victoire.

N’appréhendez point, Messieurs, que je remonte ici au souvenir de la Grèce, à la puissance qu’exerçait la musique chez les anciens; je me borne à indiquer des faits actuels et familiers. La musique qui, aux yeux de quelques-uns, n’est que le délassement du riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d’une vie laborieuse ; non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements; en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un grand nombre d’arts dans lesquels les mouvements de l’ouvrier ont besoin d’une grande régularité ; dans tous les arts, ils sont d’autant moins fatigants qu’ils sont mieux cadencés. Vous avez sagement introduit dans les écoles le dessin linéaire, comme un exercice utile pour donner de la précision à l’œil et à la main. Ne serait-il pas permis de penser qu’un peu de chant en serait le complément naturel et concourrait au même but? Ce serait presque une portion essentielle de l’éducation physique, celle qui forme les organes des sens.

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Si nous considérons ensuite que la grossièreté des mœurs est, dans les classes inférieures de la société, l’une des sources les plus abondantes des vices, regarderons-nous comme indifférent tout ce qui peut les tempérer d’une manière insensible? ne nous accordera-t-on pas que l’exercice d’un chant simple pourra y concourir efficacement? L’harmonie est une sorte de lien entre l’ordre moral et la vie animale. Elle est un langage qui enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité dans l’esprit; elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné; ainsi l’arrangement, la propreté, l’économie, semblent en quelque sorte marcher à sa suite. Il paraîtrait que le goût du chant devrait être parmi nous un goût populaire, que l’habitude de ces exercices serait éminemment dans les mœurs françaises. Pourquoi cependant la France, placée entre l’Allemagne et l’Italie, connaît-elle moins que ces deux contrées l’usage général d’exercices semblables ? Ne serait-ce point parce qu’ils sont inconnus dans nos écoles ?

Je ne dirai point tout l’avantage qu’on en pourrait tirer dans les cérémonies religieuses et dans une foule d’autres circonstances; je ne ferai point sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures du repos, remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes mœurs. Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret ? Du moins, ils ne ruineraient aucune bourse et n’exciteraient aucune rixe; et çi, en même temps qu’on s’occupe de rédiger des livres populaires, des hommes de bien et des gens d’esprit s’occupaient aussi de composer des chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas propager ainsi, ou entretenir d’une manière insensible? J’ai supposé que les auteurs de ces chants seraient des gens d’esprit, et je l’ai dit à dessein; car il faut beaucoup plus d’esprit qu’on ne croit pour savoir bien faire des choses simples.

Yoyez du moins comme de semblables exercices s’allieraient naturellement et heureusement à ceux qui se succèdent dans nos écoles. Je suppose qu’ils ouvriraient chaque classe du matin et du soir, et qu’ils la*termineraient aussi. A l’ouverture, ils accroîtraient encore l’hilarité qu’on remarque déjà chez nos élèves, garantiraient leur assiduité par l’attrait du plaisir, porteraient la sérénité dans ces jeunes têtes, inspireraient les dispositions les plus favorables pour cette suite d’actions et de mouvements qui doivent se développer avec ordre , harmonie et ensemble. A la fin de la classe ils sêraient une récompense et un délassement. Si nous parvenons à instituer les écoles du dimanche, ils y joueront un grand rôle et seront le premier moyen pour les faire réussir.

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Ces exercices seraient en quelque sorte une expression sensible de l’esprit qui anime toute notre méthode.

Et, lors même qu’ils ne contribueraient qu’à rendre nos enfants heureux, j’avoue que ce motif serait d’un grand poids à mes yeux. Enfance et bonheur sont deux choses qui vont si bien ensemble! le bonheur dans le jeune âge est souvent une semence pour les bonnes qualités dans l’age mûr. Et puis, donnons toujours du bonheur quand l’occasion s’en présente ; il n’y en aura jamais de trop, et il est bon ici de prendre ses avances; la vie est courte!

Si, après nous avoir reproché de faire nos enfants trop habiles, on nous reprochait un jour de les rendre trop heureux, je m’y résigne pour ma part et je prends volontiers condamnation ; je dirai plus , j’ai souvent regretté que les jeux des enfants ne lissent point partie de ce qui remplit les heures dans les écoles publiques; car ces jeux sont plus qu’on ne pense une partie de l’éducation. Notre méthode du moins y remédie à beaucoup d’égards, en associant le plaisir au travail, et c’est aussi certainement un de ses plus grands avantages.

L’idée que je présente serait-elle d’ailleurs si inexécutable?

Devrais-je rappeler que, dans les écoles des frères de la doctrine et dans celles des sœurs de la charité, chaque matin et chaque soir une portion du temps est donnée aux cantiques ; que dans nos propres écoles on termine par chanter en chœur le Domine , salvuni ? Déjà M. le préfet de la Seine a introduit dans l’école normale renseignement du plain-chant, pour que les maîtres puissent former des enfants de chœur. Je ne propose que de faire un pas de plus, d’ajouter quelques minutes le soir et le matin, d’égayer, d’embellir, d’animer votre ouvrage.

Oui, j’ose le croire, les chants de ces innocentes créatures seront des bénédictions pour vous; en réjouissant vos oreilles ils attendriront vos cœurs.

Je ne me permets point d’ailleurs de présenter ici les moyens d’exécution. Je me borne à poser la question; le moment me paraît en être venu : une expérience du moins, si le principe est agréé.

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