‹ Complément du guide de la méthodeChapitre 29 sur 33 · N° IL · texte numérisé non relu

N° IL

EXTRAIT dti premier rapport présenté au Conseil d'administration de la Société pour V enseignement mutuel , au nom dt sa Commission spéciale de musique x.

Messieurs,

Quand M. le baron de Gérando vous a fait la proposition d’in troduire le chant élémentaire dans les écoles du premier degrés vous avez tous été frappés de la justesse des vues développées par notre collègue, qui exerce avec tant de succès, au milieu de nous, l’honorable initiative de toutes les améliorations dans l’enseignement primaire. II a fait voir l’influence heureuse que pourrait avoir une pareille pratique, et la connexion réelle qui existe entre un bon emploi du chant et le perfectionnement de la morale, but final de l’instruction et de tous nos efforts. Enfin notre collègue a mofitré dans l’expérience acquise les fruits qu’on pouvait espérer, et il a prouvé la possibilité par l’exemple. Que pourrait-on ajouter au tableau qu’il a tracé avec des couleurs si expressives, et dont vous avez tous gardé la mémoire? Ce serait une entreprise au moins superflue. Aucune personne judicieuse n’osera révoquer en doute le pouvoir de la musique, non-seulement sur les sens, mais sur le cœur et sur l’esprit , et personne ne saurait nier qu’elle ne contribue à entretenir la douceur des mœurs. Il n’est donc nullement question ici de discuter les avantages d’une proposition qui se défend d’elîemême, et que l’exemple de toute l’Allemagne, de ITtalie, et même d’une partie de l’Angleterre , justifie suffisamment. Il fa^it bien plutôt se réjouir de ce que l’établissement des écoles populaires fournit une occasion précieuse de répandre ce goût d’une manière plus générale; et, en développant parmi la génération nouvelle une faculté qui ajoute à la douceur et à l’agrément de la vie, d’introduire en même temps des chansons morales et religieuses, et des chants qui inspirent l’affection envers le prince et envers la patrie.

Tout ce qui reste véritablement à examiner, c’est : i° le mode suivant lequel il sera possible de faire entrer le chant parmi les exercices des écoles élémentaires, sans troubler les autres études ; 2° laquelle des méthodes musicales actuellement en usage

CQ. Journal d’éducation, tome ym, page 23g.

APPENDICE

peut s’appliquer immédiatement au besoin et à l’organisation des écoles.

A l’égard de la première question, nous sommes convaincus que ce serait nuire à l’existence des nouveaux établissements, et même leur porter un coup funeste, que de sacrifier aucune des heures conacrées par l’usage à l’instruction fondamentale et essentielle, savoir : la lecture, l’écriture et le calcul. Quelque prix que nous attachions à l’introduction du chant, nous le regardons seulement comme un accessoire utile; on doit donc chercher, hors des heures de classe, le temps qu’il faudrait y affecter. Deux moyens satisfont à cette condition; l’un, c’est d’employer une heure, soit toute l’année, entre les classes, soit en. été, après celle du soir ; l’autre, c’est d’employer le jeudi et le dimanche. Les deux moyens ne sont point opposés, ils peuvent même s’associer ensemble. On n’objectera pas que, le dimanche, les enfants sont appelés à l’église, puisqu’àu contraire ils se préparent, ayant de s’y rendre, aux chants religieux; aujourd’hui les élèves chantent aussi à l’église; toute la différence sera qu’ils chanteront juste.

On objectera encore moins que les enfants ne peuvent être au travail que cinq ou six heures par jour. Le chant n’est point un travail ni une occupation capable de fatiguer. C’est i’exercice d’une faculté tout autre que celle qu’on a mise en jeu le reste du jour et qui n’a presque aucun rapport avec elle. Ne sait-on pas que la 'succession des exercices différents est un véritable repos? L’enseignement mutuel est en partie fondé sur ce principe, qui est de toute évidence. A plus forte raison le chant, qui n’est point une occupation sérieuse, apportera du délassement et du plaisir, bien plus qu’une fatigue nouvelle.

On se plaint, avec raison, de ce que l’intervalle entre les deux classes, de midi à deux heures, est beaucoup trop long, qu’il en résulte de graves inconvénients sous plusieurs rapports essentiels. Pourquoi ne prendrait-on pas la moitié de ce temps perdu pour l’occuper utilement?

À la vérité , les écoles vulgaires accordent deux heures d’intervalle entre les classes; mais la Société n’est point habituée à consulter la routine et à la prendre pour guide. Si, donc on ne demande point des progrès rapides dans l’enseignement du chant, on peut se contenter d’y consacrer une heure, soit depuis midi et demi jusqu’à une heure et demie, soit le soir en été après la classe. Rien n oblige de multiplier ces exercices ; mais si cela était nécessaire, on y ajouterait ceux du jeudi et du dimanche avant d’aller à l’église.

Autant l’inlrodiictiou du chant dans nos écoles est favorable et facile, autant il est malaisé de trouver aujourd’hui une méthode

RAPPORTS, ETC

toute faite et immédiatement applicable. Dans le grand nombre de celles qui existent pour apprendre la musique vocale, il faut d'abord éliminer nécessairement toutes celles qui reposent sur l'enseignement individuel. En voulant les approprier à nos besoins, on ne ferait qu'une chose très imparfaite; les instituteurs, et peut-êlre les élèves eux-mêmes, s'étonneraient d'un contraste choquant. Mais depuis que l'on a découvert le véritable mode de communication des connaissances élémentaires, de bons esprits ont senti la possibilité de s’en servir pour enseigner les éléments de la musique et le chant. Le premier auteur en date est M. Choron qui, dès 1 8 1 4 ? a fondé, cour du Commerce, deux écoles de soixante garçons et de soixante filles ; il divisait les enfants en quatre classes graduées ; ceux-ci chantaient, simultanément, autant de parties concertantes; le plus fort des élèves battait la mesure et conduisait les quatre classes sous les yeux du professeur. Le but principal était la lecture de la musique, on ne s’occupait point de l'écriture; les intonations et la durée étaient l’objet des leçons.

Appelé au tableau , chaque enfant s’exerçait à définir les intervalles et les différentes divisions du temps; mais il manquait des tableaux gradués de lecture musicale pour être exécutés en cercle; ce9 écoles, assez long-temps florissantes, et dont le Journal de la Société a rendu compte , ont été transportées aux Menus-Plaisirs, et depuis, le gouvernement a confié à M. Choron la direction d'un pensionnat de jeunes enfants qu’il enseigne par la méthode concertante ; plusieurs sont devenus des sujets d’une grande force.

Quelque t mps après, M. Massimino a élevé un établissement qui a obtenu des succès marqués. Il enseigne simultanément la lecture et l’écriture de la musique. On loue avec raison les exemples de chant qu’il a choisis, et qui sont généralement faciles et mélodieux ; mais on cherche dans sa méthode le principe de la communication réciproque *.

Mademoiselle Regnaut d’Alain , connue par son goût et son talent, a ouvert des écoles de musique vocale, qui sont également suivies. Elle a emprunté plusieurs procédés à l’enseignement mutuel ; mais ce n’est point encore une méthode applicable aux écoles populaires.

Il faut en dire autant de plusieurs professeurs qui ont cherché à introduire le nouveau système dans l’enseignement musical, ou qui ont prétendu l’avoir fait; mais il est visible que cette méthodele ur est absolument étrangère. C’est le malhenr (il faut le

(i) Voyez l’extrait du rapport spécial fait sur la méthode de M. Massimino , Y de ces pièces.

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dire) de la plupart de ceux qui ne craignent pas d’annoncer journellement au public qu’ils apprennent la grammaiie, les langues, l’histoire, la géographie, le dessin et le9 mathématiques, par le mode de l’enseignement mutuel, et qui ne seraient pas en état de servir de moniteurs dans les écoles du bas âge.

Pour abréger la liste des méthodes musicales, plus ou moins conformes à nos procédés, nous arrivons promptement à celle de M. B. Wilhem, professeur dans un des collèges royaux de Paris, connu par des ouvrages depuis long-temps appréciés des amateurs. Ce professeur habile avait introduit dans l'enseignement, avant i8i4? quelques pratiques heureuses et qui ne sont pas sans analogie avec le nouveau système. Averti que la Société songeait à accueillir les éléments du chant dans sesécolqs, il a cherché à résoudre le problème dans toute sa généralité. La tentative qu’il a faite mérite de fixer l’attention du conseil; un exposé succinct pourra en faire juger.

Le caractère de notre méthode est, i° dans une classification rigoureuse; a° dans l’usage des tableaux gradués; 3° dans l’enseignement simultané de tous les élèves, les uns après les autres. M. Wilhem divise lés siens en huit classes bien distinctes. Il a des tableaux pour chacune, composés de manière à ce que les enfants, rangés aux demi-cercles , procèdent à peu près comme dans la lecture ordinaire. Enfin les classes, soit dans les bancs, soit aux demi-cercles, sont conduites entièrement par des moniteurs. Le maître, ou le moniteur général, dirige les enfants comme à l’ordinaire; il ordonne les marches et les manoeuvres; il se sert des signes et des mouvements accoutumés; enfin, de temps à autre . il fait résonner le diapason pour ramener les voix qui s’égarent. Toutes ces formes sont bien celles de l’enseignement mutuel, et jusque là tout est simple et facile à saisir; le reste exige un peu plus d’attention.

Au premier abord, on se demande comment il est possible d’apprendre la musique par ce mode; en effet, la simultanéité dans la lecture des syllabes ou des phrases n’entraîne aucune conséquence fâcheuse, de quelque manière que f’en tant prononce ou articule, abaisse ou élève la voix. Ici les intonations varient à chaque exemple, à chaque cercle; ne faut-il pas craindre une horrible cacophonie de tant de sons simultanés, même en supposant que tous les élèves chantent juste? Certes, la difficulté n’est pas très petite de parer à cet inconvénient. Les quatre classes de la méthode concertante de M. Choron ont été faites pour y remédier; mais la subdivision desdegrés est insuffisante, surtout dans une école nombreuse. Voici comment M. Wilhem est parvenu à résoudre la question. Les enfants aux cercles ne

RAPPORTS, ETC

sont pas plus nombreux que dans nos écoles. La deuxième classe chante sur ses tableaux1; pendant ce temps toutes les autres analysent la valeur des intervalles ou bien lisent en mesure, sans intonation.

(A la suite de ce rapport est le détail des exercices successifs et simultanés des classes de chant; nous renvoyons pour cet objet à l’exposé sommaire ci-après à la suite de l’introduction aux développements du Guide.)

Ainsi les conditions principales de l’enseignement mutuel et de l’arrangement des études dans nos écoles sont remplies par le plan de fit. B. Wilhem.

Il est à désirer que ce professeur soit invité par le conseil à faire des essais de sa méthode dans l’une des écoles de Paris , à laquelle il voudrait bien donner ses soins désintéressés.

Le conseil jugera sans doute aussi convenable d’engager fil. le préfet de la Seine à introduire le chant dans les écoles élémentaires entretenues aux frais de la ville de Paris, en transmettant à ce magistrat une copie de la proposition qui lui a été faite par M. de Gérando, et la délibération qui aura été prise à ce sujet.

Paris, le 17 août 1819.

Signé : Fràncgeur, Jomard, rapporteur.

le comte de Lasteyrie; le baron de Gérando.

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