‹ Complément du Mémorial de Saint-Hélene (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · I..V MIIKO-V · texte numérisé non relu

I..V MIIKO-V

Prise en 1797. dans l'arsenal de Venise

Par le conqui'raut de l'Italie

Elle ramena d'Egvpte en 1799

Le sauveur de la France.

général Bonaparte. Je ne rougis point, de ce titre, mais je ne veux pas le recevoir d'eux. Si la république n'a jamais existé légalement, elle n'a pas eu plus de droit de me nommer général que premier magistrat. Si l'amiral fût resté, continua-t-il, peutêtre les choses se seraient-elles arrangées. Il avait du cœur, et était incapable dune action basse. Croyez-vous, ajouta-t-il, qu il nous nuise en arrivant en Angleterre? » Je répondis : « Je ne pense pas qu'il vous rende aucun service, surtout d'après la manière dont il a été traité la dernière fois qu'il est venu vous voir; mais il ne mentira pas, il rapportera rigoureusement la vérité, et exprimera sur vous son opinion, qui ne vous est pas très favorable. — Pourquoi cela? répliqua-t-il ; nous étions très bien ensemble à bord du vaisseau. Que peutil dire de moi? que je voudrais m'échapper pour remonter sur le trône de France? » Je répondis qu'il était probable qu'il le pense et qu'il le dira. «Bah ! réponditXapoléon, sij'étaismaintenanten Angleterre, et qu'une députation de France vîntm'offrir le trône, je ne voudrais pas l'accepter, à moins que je ne fusse certain que c'est le vœu unanime de la nation. Autrement, je serais obligé de devenir un bourreau, et de couper des milliers de tètes pour m'y maintenir. J'ai fait assez de bruit dans le monde, je vieillis et j'ai besoin de repos. Voila les motifs qui m'ont fait abdic[uer la dernière fois. » Je lui rappelai que lorsqu'il était sur le trône, il avait fait arrêter le frère de sir George Cockburn, envoyé à Hambourg, et que l'ayant fait amener en France,

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il l'y avait détenu plusieurs années. Il parut surpris et chercha à rassembler ses souvenirs. Après un moment de silence, il me demanda si j'étais sûr que la personne arrêtée fût véritablement le frère de sir George Cockburn. Je lui répondis que ce fait était certain, et que l'amiral me l'avait rapporté lui-même. « C'est assez probable, dit-il, mais je ne me rappelle pas son nom. Je suppose, cependant, que c'est à l'époque où je fis arrêter tous les Anglais qui se trouvaient sur le continent, parce que votre gouvernement s'était emparé, avant la décla ration de guerre, de tous les vaisseaux français, des matelots et des passagers qu'on avait rencontrés dans les ports ou sur la mer. En revanche, je fis arrêter tous les Anglais que je trouvai à terre, pour leur montrer que, s'ils étaient puissants sur la mer, je l'étais sur terre, et que j'avais autant droit de m'emparer des geus qui étaient sur mon élément, qu'eux de faire prisonniers ceux qu'ils trouvaient sur le leur. Maintenant, dit-il, je comprends la raison pour laquelle vos ministres l'ont choisi. Je suis surpris cependant qu'il ne m'en ait jamais parlé. Un homme délicat n'aurait pas consenti, dans des circonstances semblables, à se charger de me conduire ici. Vous verrez, continua-t-il, que dans peu les Anglais cesseront de me haïr. Il y en a tant qui ont vécu en France, tant qui y sont encore maintenant, qu'ils entendront la vérité, et opéreront un changement d'opinion en Angleterre; je leur laisse le soin de ma justification et ne doute point de leur jugement. »

J'ai appris que les commissaires ont obtenu de sir Iludson Lowe la permission de venir jusqu'à la porte intérieure de Longwood.

Sir Hudson Lowe, accompagné de sir Thomas Reade, du major Gorrequer, de Winyard, Prichard, de deux dragons et d'un domestique, est entré dans Longwood à cheval ; il a mis pied à terre vis-à-vis de la salle de billard, et a demandé à voir le général Bonaparte. Le général Montholon répondit qu'il était indisposé. Cette réponse de satisfit pas Son Excellence, qui dit une seconde fois, d'un ton d'autorité, qu'il avait à communiquer au général Bonaparte lui-même, quelque chose qu'il ne communiquerait à personne autre qu'à lui. On lui répondit qu'il serait prévenu quand il pourrait être reçu, parce que Napoléon souffrait beaucoup du mal de dents. A quatre heures. Napoléon m'envoya chercher et me pria de regarder une de ses dents qui était cariée, et qui remuait. Il me demanda ensuite si je savais ce que le gouverneur lui voulait, et pourquoi il demandait à le voir. Je répondis que peut-être il avait reçu quelque communication de lord Bathurst, et qu'il ne pouvait pas la faire connaître à d'autres. « Il vaudrait mieux pour tous deux que nous ne nous vissions pas, dit Napoléon. C'est probablement quelque bêtise de lord Bathurst, qu'il rendra pire encore par sa manière de me la faire connaître. Je suis sur que ce n'est rien de bon, car il ne serait pas si pressé de me l'annoncer. Lord*** est un méchant homme, ses communications ne sont que des perfidies, et la vue de mon gardien est plus

détestable encore. Il ne résultera rien de bon de cette entrevue.

« La dernière fois que je l'ai vu.il a porté deux ou trois fois la main à son sabre, d'une manière violente. Allez donc le trouver demain, lui ou sir Thomas Reade, et dites-lui que s'il a quelque chose à me communiquer, il fera mieux d'en prévenir Bertrand, ou que Bertrand se rendra chez lui ; assurez-lui qu il peut compter qu'on me rapportera fidèlement ce qui aura été dit. Ou bien qu il m'envoie le colonel Reade; je le recevrai, et je 1 écouterai, parce qu'il ne sera que le porteur d'ordres, et non celui de qui ces ordres émaneront. En conséquence, si sa mission est désagréable, je ne lui en voudrai pas, puisqu'il ne fera qu'obéir à un chef. » J'essayai de l'engager à recevoir le gouverneur, afin de terminer, s'il était possible, leurs différends; mais il répondit que ce serait le plus mauvais moyen d'y parvenir, parce qu'il savait bien que c'était quelque bêtise de lord Bathurst, qu'il rendrait encore pire, et dont il ferait une véi'itable insulte par sa manière brutale de la rapporter. Il ajouta: « Vous savez que je ne me suis jamais mis en colère contre l'amiral, parce que, lors même qu'il avait quelque chose de désagréable à me dire, il le faisait avec ménagement; mais cet homme nous traite comme si nous étions autant de déserteurs.»

Sachant sir Thomas Reade tout à fait incapal)le de lui rendre, soit en français, soit en italien, aucune communication qui excéderait quelques mots, je lui demandais!, dans le cas où sir Thomas Reade

ue pourrait lui expliquer parfaitement toutes les particularités que le gouverneur avait à lui dire, il le confiait au papier, il le lirait ou voudrait permettre qu'on le lui lût. Il répondit : « Certainement, qu'il s'v prenne comme cela ou qu'il envoie chercher Bertrand. Quant à moi, je ne le verrai peutêtre pas de six mois. Qu il enfonce les portes ou démolisse la maison; je ne suis pas soumis aux lois anglaises, puisqu'elles ne me protègent pas. Je suis sûr, continua-t-il, qu il n a rien d'agréable à m'apprendre, sans quoi il ne se serait pas pressé devenir lui-même. Il ne m'arrive jamais que des insultes ou de mauvaises nouvelles de la part de lord Bathurst. Je voudrais qu'il eût donné l'ordre de me faire dépêcher. Je n'aimerais pas commettre un suicide, car j'ai toujours blâmé cet acte. J ai fait vœu d'avaler la coupe jusqu'à la lie; mais je me réjouirais qu'on envoyât l'ordre de me faire mourir, n

2 octobre. — J'ai vu Napoléon dans la matinée. Le mal de dents l'avait empêché de dormir; sa joue était enflée. Après avoir examiné la dent, j'en ordonnai l'extraction. Il me pria d'aller chez le gouverneur, et de lui dire que, par suite d'une indisposition, des douleurs et de son manque de sommeil, il se trouvait dans l'impossibilité d'écouter avec calme aucune communication; qu'en conséquence, il le priait de faire part au comte Bertrand de ce qu'il avait à lui dire; que le comte Bertrand le lui rapporterait fidcdement : mais que, s'il ne voulait pas faire sa communication au comte Bertrand ou à tout autre habitant de Longwood, il la recevrait du colo-

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nel Reade. Le reste du message n'était que la répétition de ce qu'il avait dit la veille. « Cet homme, disait-il, viendrait m'annoncer qu'une frégate est arrivée pour me conduire en Angleterre, que je regarderais cette nouvelle comme lâcheuse, par cela seul qu'il en aurait été le porteur. Vous pouvez voir par là combien il serait peu convenable que j'eusse une entrevue avec lui dans de pareilles dispositions. Il est accouru hier, entouré de son état-major, comme s'il allait en pompe assister à une exécution, au lieu devenir demander à me parler en particulier. Trois fois il est parti en colère. Il vaut donc mieux que nous n'ayons plus aucune relation ensemble, puisqu'il n'en peut résulter aucun bien, et comme il représente sa nation ici, je ne veux ni l'insulter, ni lui répéter des observations semblables à celles que j'ai été obligé de lui faire déjà. »

Je suis allé chez sir Hudson Lowe, à qui j'ai fait part du message dont j'avais été chargé, en en retranchant toutefois les paroles offensantes, mais en lui communiquant tout ce qui était nécessaire pour l'éclairer. Son Excellence me pria de lui faire ma demande par écrit, et me dit ensuite que le secrétaire d'Etat lui avait envoyé des ordres pour prendre des informations exactes sur une lettre concernant Bonaparte, qui avait paru dans un des journaux de Portsmouth, et qui avait beaucoup offensé les ministres de Sa Majesté; surtout parce que le capitaine Ilamilton, de la frégate la Havane, avait rapporté que j'en étais l'auteur, ou que je l'avais apportée à bord. Alors Son Excellence me demanda àqui

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j'avais écrit, en ajoutant : « Il n'y a pas de mal dans cette lettre, elle est assez vraie en général; mais les ministres n'aiment pas qu'on publie rien sur le compte de Bonaparte. Tout doit venir d'eux. » Le capitaine Hamilton avait dit aussi que la lettre anonvme a été évidemment écrite pour être publiée. Je répondis k sir Hudson Lowe que jamais de ma vie je n'avais écrit de lettre anonyme, et qu'on avait inséré dans les journaux plusieurs pièces dont on m'avait supposé l'auteur, jusqu'à ce qu'un individu les eût avouées lui-même. Sir Hudson Lowe me pria de lui écrire à ce sujet une lettre d'explication; après quoi il dicta h sir Thomas Reade la réponse qu'il désirait que je portasse au général Bonaparte; en voici la copie que j'ai obtenue, et que le gouverneur lut avant que je quittasse la maison.

« La visite du gouverneur au général Bonaparte, h Longwood, était dictée d'abord par un sentiment de respect pour lui, et avait pour objet de lui communiquer, concernant ses officiers, des instructions qui devaient être connues de lui avant qu'ils en fussent informés. Le gouverneur aurait désiré faire cette communication au général Bonaparte de vive voix, en présence de sir Thomas Reade ou de quelque autre officier de son état-major, et de l'un des généraux français. Jamais il n'a eu l'intention d'in sulter le général Bonaparte; au contraire, il veut concilier la rigueur de ses instructions avec toutes les attentions et le respect qu'il lui doit. Il ne pouvait concevoir la cause du ressentiment manifesté par le général Bonaparte à son égard. S'il ne veut

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pas consentir h une entrevue en présence d'autres personnes, le gouverneur consentira à envoyer sir Thomas Reade pour communiquer au général Bonaparte tout ce qu'il a à lui dire, laissant quelques points à discuter plus tard. Si le comte Bertrand est envoyé au gouverneur, il exige au moins de sa part quelques excuses, pour les expressions dont il s'est servi ii son égard dans leur dernière entrevue, d'après le vœu du général Bonaparte lui-même. Le gouverneur pensait aussi que des excuses faites par Bertrand au nom du général Bonaparte lui-même, sur le langage peu modéré de celui-ci dans leur dernière entrevue, étaient également nécessaires; et qu'alors, lui, sir Hudson Lowe, exprimerait ses regrets des expressions qu'il aurait employées en réplique, et qui auraient paru désagréables, parce c[u'il n'y avait eu, de sa part, aucune intention de rien dire d'offensant; qu'il n'avait fait que repousser l'attaque, et qu'enfin il ne s'abaisserait pas à une semblable démarche envers toute personne qui serait dans une autre position que le général Bonaparte ; mais que celui-ci étant déterminé à se quereller avec le gouverneur sur la manière dont il exécutait les ordres qu'il avait reçus, il ne voyait plus d'espoir de pouvoir s'entendre. »

A Longwood, je rapportai minutieusement ce qu'on vient de lire à Napoléon, en présence du comte Bertrand. Napoléon sourit avec dédain à l'idée de faire ses excuses à sir Iludson Lowe.

3 octobre. — J'ai vu Napoléon dans la matinée. Après m'ètre informé de l'état de sa santé, il a enta-

mé TalFaire d'hier. « Puisque ce gouverneur, dit-il, déclare qu'il ne fera pas sa communication entière a Reade, mais qu'il se propose d'en réserver quelques points pour les discuter plus tard avec moi, je ne verrai pas Reade, parce que je ne consentais à le recevoir que pour éviter l'autre; et d'après les discussions ultérieures qu'il se réserve, il pourra revenir demain ou après demander une autre entrevue. S'il veut me communiquer quelque chose, qu'il envoie son adjudant général à Bertrand ou à Montholon, à Las Cases, à Gourgaud ou à vous; ou bien qu'il demande un de ces messieurs, et s'explique lui-même; ou bien qu il dise tout à Reade, à sir George Bingham ou ;» tout autre, et je recevrai la personne qu'il aura choisie à cet effet. S il persiste encore à me voir, je lui écrirai moi-même cette réponse : « Napoléon ne veut pas vous voir, parce que les trois dernières fois qu'il vous a reçu vous l'avez insulté; il ne veut plus avoir de communication avec vous. » Je sais bien que si nous avions une autre entrevue, il s'élèverait des querelles, et que nous nous dirions des injures; un geste douteux pourrait amener je ne sais trop quoi. Pour lui-même, il ne doit pas désirer à me voir, après le langage dont je me suis servi avec lui la dernière fois qu'il est venu. Je lui ai dit devant l'amiral, lorsqu'il a prétendu qu'il ne faisait que son devoir, que le bourreau le faisait aussi, mais qu'on n'était pas obligé de le voir avant le moment de son exécution. Ci sono stale tre scène vemoi^nose l Je ne veux pas renouveler ces scènes. Je sais que

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mon sang s'échauffera. Je lui dirais qu'aucun pouvoir sur terre ne peut obliger un prisonnier à voir son exécuteur, car sa conduite la rendu tel pour moi, et à discuter avec lui.

« Il prétend qu'il agit d'après ses instructions; un gouvernement éloigné de deux mille lieues ne peut qu'indiquer la manière générale dont les choses doivent être conduites, et doit laisser un grand pouvoir discrétionnaire, que cet homme défigure et cherche à me rendre le plus pesant possible, pour me tourmenter. Une preuve qu'il est pire que son gouvernement, c'est que ce dernier a envové plusieurs choses pour ma commodité; mais lui. il ne fait que m'obséder, m'insulter et me rendre l'existence malheureuse. Pour compléter laffaire il m'écrit des lettres pleines de compliments et de douceurs, il affecte pour moi les plus grands égards ; puis il envoie ensuite ces lettres chez lui, pour faire croire qu'il est notre meilleur ami. Je veux éviter une nouvelle scène. Jamais, au faite même du pouvoir, je ne me suis servi envers personne d'un langage pareil à celui que j ai emplové avec lui. J'aurais été impardonnable aux Tuileries. J'aimerais mieux me faire arracher une dent que d'avoir avec cet homme une nouvelle conversation. Il a une mauvaise mission à remplir, et il la remplit méchamment. Je ne sais s'il connaît combien nous le haïssons, et combien nous le méprisons; je voudrais bien qu'il le sût. Il se défie de tout le monde; son état-niajoi- même n'est pas à l'abri de ses soupçons; vous voyez (pi'il n'a pu se fier ii Heade. S'il n'aime

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pas Bertrand, pourquoi ne va-t-il pas voir ^Nlontholon ou Las Cases? » Je répondis que sir Hudson Lowe disait ne pouvoir se fier à la fidélité d'aucun d'eux pour reporter sa conversation. « Oh! dit-il, il en veut à Montholon pour sa lettre du mois d'août, et à Las Cases parce que non seulement il écrit la vérité à une dame de Londres, mais qu'il la dit partout. » Je répondis: « Le gouverneur accuse le comte Las Cases d'avoir forgé un grand nombre de mensonges sur ce qui s'est passé ici. — Las Cases, répondit-il, ne serait pas assez étourdi pour écrire des mensonges, lorsqu'il est obligé d'envoyer lui-même les lettres qui les contiennent. Il n'a écrit que la vérité, que ce geôlier est fâché de voir mettre au jour. Je suis sûr qu'il veut me dire qu'il faut renvoyer quelqu'un de mes généraux, et en jeter l'odieux sur moi, en m'en laissant le choix. 11 vous renverrait aussi, s'il ne craignait que vous ne lui fissiez tort en Angleterre, en rapportant ce que vous avez vu ici. Son intention, je crois, est de chasser tous ceux qui seraient portés à me rendre la vie moins désagréable. En vérité, on a choisi un joli représentant de Bathurst! J'aimerais mieux avoir une entrevue avec le caporal de garde qu'avec ce galeriano. Quelle différence avec l'amiral! Nous parlions amicalement ensemble sur différents sujets; mais cet homme n'est propre qu'à opprimer et à insulter ceux que le malheur a mis en son pouvoir. » Il conversa ensuite sur différents sujets, fit quelques observations sur le mariage de la princesse Charlotte avec le prince Léopold. Il parla

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avec éloge de ce dernier, qu il avait vu à Paris pendant son rèo-ne.

D'après son désir, j'écrivis à sir Hudson Lowece qu'il avait dit, évitant néanmoins de répéter les expressions trop fortes.

4 octobre. — Sir Thomas Reade est monté à ma chambre, à Longwood, avec les nouvelles instructions que le gouverneur a reçues d'Angleterre. J'ai été trouver Napoléon pour le lui annoncer. Il m'a demaudé si ces communications étaient entières. Je répondis que sir Thomas me l'avait assuré. Il m'ordonna de l'introduire. Lorsque je revins, sir Thomas Reade me dit que sa mission n'était pas très agréable, et qu'il espérait que Ronaparte ne se fâcherait pas contre lui pour cela : il me demanda comment il devait lui exprimer sa pensée à cet égard. Je le lui dis en italien. Nous nous rendîmes donc ensemble dans le jardin où était Napoléon. Je lui présentai Reade, et me retirai. Au bout de quelques minutes, Napoléon appela le comte Las Cases, et lui dit de traduire, tout haut, en français, le contenu du papier, à mesure que Reade le lisait. Lorsque Reade revint à ma chambre, il me dit que Napoléon avait été très honnête à son égard, et que, bien loin de s'être oflensé, il lui avait demandé les nouvelles, et (pfil avait ri. 11 avait seulement observé (comme Reade le répéta dans son italien) : Piii mi si pcrseguiler((, moilio <indrà e mostrera al mondo c/ie rdhhia di persccuzzioni. Fra poco tempo mi si h'^'ciuinno tutti g/i a/lri, et (jualche mattina iii'(imi)i(izzcr<niiio. Sii' Thomas me laissa alors lire

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l'écrit, qui était conçu en ces termes : « Que les Français qui désireraient rester avec le général Bonaparte, devraient signer la formule qui leur serait présentée, et consentir à se soumettre, sans faire aucune observation particulière, h quelque restriction que l'on put imposer au général Bonaparte. Ceux qui refuseraient seraient immédiatement embarqués pour le cap de Bonne-Espérance. La Maison devant subir une réduction de quatre personnes, ceux qui resteraient devaient se considérer comme assujettis aux lois communes aux sujets britanniques, et rendues surtout envers ceux qui avaient été commis à la sûreté du général Bonaparte, déclarant crime de félonie toute complicité qui aurait pour but de l'aider à s'évader. Quiconque, parmi eux, se permettrait des injures, des réflexions outrageantes, ou traiterait mal le gouverneur ou le gouvernement, serait de suite envoyé au cap de Bonne- Espérance, où il ne lui serait fourni aucun moyen de retourner en Europe. » Il était spécifié aussi que l'obligation ne devait pas être perpétuelle pour ceux qui signeraient. On demandait aussi le paiement de 1,400 livres sterling-avancées pourles livres qui avait été envoyés. Sir Thomas me dit ensuite que le comte Bertrand devait aller le lendemain à Pfantation-Hoiise, et que je pouvais l'assurer que s'il se conduisait bien, peut-être ne renverrait-on aucun des domesticpies, mais que tout dépendait de sa bonne conduite.

5 octobre. — Comme je me promenais ce matin dans le parc, en réfléchissant à ce qui s'était passé

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la veille, j'entendis une voix mappeler. Je me retournai, et je fus surpris de voir Napoléon. Il me fit signe de venir à lui. Après m'avoir demandé comment je me portais, il dit : « Ebbene, bitgiardo sempre questo governatore ! Il n'y avait rien, dans ce qu'il voulait me communiquer à moi-même, qu'il ne put confier à Bertrand ou a tout autre. ^lais il espérait trouver occasion de m'insulter. et il la saisissait avec empressement. Il est arrivé ici avec son état-major comme s'il allait faire une invitation de noces; à la seule idée de pouvoir m'affliger, le plai sir et la joie se peignaient sur sa physionomie. 11 pensait qu il allait enfoncer le stylet dans mon cœur, et il n'a pu se refuser le plaisir d'en jouir lui-même. Jamais il n'a donné une plus grande preuve de méchanceté qu'en voulant frapper lui même l'homme que le malheur a mis en son pouvoir. «Napoléon me répéta ensuite plusieurs parties de la communication qu'on lui avait faite la veille, et observa qu'on aurait dû la leur envoyer par écrit, parce qu il est impossible à un Français de se pénétrer d'une communication anglaise après l'avoir seulement entendu lire pendant quelques minutes. Je pris la liberté de lui recommander, avec instance, de tâcher, autant que possible, d'arranger les affaires, parce que j'avais des motifs de croire que le gouverneur consentirait à ce que l'on renvoyât des domestiques au lieu de quelques-uns des généraux, mais (jue si on lirritait, il pourrait en agir autrement. 11 répondit : « Voi ragionate corne un iionio lihero; mais nous ne sommes pas libres,

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nous sommes au pouvoir d'un hoja,non ce remedio. Ils renverront le reste peu à peu, et il vaut autant qu'ils partent maintenant que plus tard. Quel avantage retirerais-je de les avoir ici jusqu'à l'arrivée du prochain vaisseau venant d'Angleterre, pu jusqu'à ce que ce\ animal Xroxwe quelque prétexte pour les renvoyer? J'aimerais mieux qu'ils fussent tous partis que d'avoir, autour de moi, quatre ou cinq personnes tremblant sans cesse de se voir forcées de s'embarquer sur le premier vaisseau; car, d'après la communication d'hier, ils sont tous à sa discrétion. Qu'il renvoie tout le monde, qu'il place des sentinelles aux portes et aux fenêtres, qu'il ne m'envoie que du pain et de l'eau, cela m'est fort égal. Mon esprit est libre, je suis aussi indépendant que lorsque je commandais une armée de six cent mille hommes. Comme je le lui ai dit l'autre jour, ce cœur est aussi libre que lorsque je donnais des lois à l'Europe. Le gouverneur veut que mes gens s'assujettissent à des restrictions qu'il ne fait pas connaître; nul homme d'honneur ne signera une obligation sans savoir d'abord en quoi elle consiste. Mais il veut qu'ils signent tout ce qu'il lui plaira d'ordonner par la suite; alors, au moyen d'un de ces mensonges qu'il a toujours à sa disposition, il jurera qu'il n'a rien changé. Il en veut à Las Cases, parce qu'il a écrit à ses amis qu'il était mal logé et mal traité. A-t-on jamais entendu parler d'une semblable tyrannie? Il traite les gens de la manière la plus barbare, accumule sur eux les insultes et les injures, et veut encore ôter la liberté de se plain-

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cire. Je ne pense pas, continua-t-il, que lord Liverpool ou même lord Castlereagh, approuvassent les traitements qu'on me fait éprouver, s'ils les connaissaient. Je crois qu'il n'y a que le gouverneur qui écrive à lord Bathurst, et qu'il ne lui dit que ce qui lui plait. »

Sir Iludson Lowe m'a signifié hier qu'il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour prouver (après la communication que je lui ai faite) qu'il n'y avait point d'esprit de vengeance dans sa conduite envers le général Bonaparte; mais que, n'ayant pas reçu satisfaction, il abandonnerait les choses à leur état naturel, et qu'il laissait le tout au jugement de l'autorité à laquelle il avait été soumis. Il me dit aussi que je pouvais contredire ce qu'avait avancé le général Bonaparte, qu'il avait porté la main à son sabre ; que des témoins prouveraient le contraire, et qu'il n'y avait qu'un misérable qui pût agir de la sorte avec un homme désarmé ; que quant aux instructions qu'il avait reçues, et à la manière dont il les avait lait connaître, n'ayant jamais, en aucun point, regardé l'opinion de Bonaparte, soit en affaires ou en manière, comme un oracle d'après lequel il dût régler ses jugements, il n'en penserait pas moins favorablement; qu'il craignait, au contraire, ([ue Bonaparte ne fût insensible à tous procédés délicats; (ju'avcc lui il fallait être ou l'admirateur aveugle de ses faiblesses, ou l'esclave de ses volon tés. Sans quoi celui dont les actions contrarient ses vues, devait s'attendre à toute espèce de médisance. Jl ajouta f[iril avait envoyé sir Thomas Reade avec

sa communication, et finit par décider qu'avant que le général Bonaparte proposât une autre manière de le désigner, il fallait qu'il abandonnât le titre d'empereur; et que si, d'ailleurs, il voulait prendre un nom supposé, il devait le lui faire connaître.

Le comte Bertrand est allé à Plantation-Housej où il a appris que Piontowski et trois domestiques allaient être renvoyés.

9 octobre. — Sir Hudson Lowe est venu à Longwood, accompagné du colonel Winyard. Ces messieurs sont entrés dans la chambre du capitaine Poppleton, où ils ont paru très occupés pendant deux heures. Le gouverneur sortit plusieurs fois, et se promena devant la porte. Lorsqu'ils eurent fini, on remit au capitaine Poppleton un paquet cacheté pour le comte Bertrand. Alors Son Excellence vint à moi, et me demanda si je pensais qu'on eût distribué quelques copies de la lettre que Montholon lui avait adressée. Je répondis que cela était probable, parce qu'on n'avait pas fait mystère du contenu de cette lettre; et qu'il savait bien que les Français avouaient publiquement le désir et l'intention d'en faire circuler des copies. Il me demanda si je pensais c{ue les commissaires l'eussent vue. Je répondis cjue c'était très probable. Il parut d'abord très mécontent; mais il dit ensuite qu'il la leur avait montrée lui-même. Il me demanda ensuite si j'en avais pris copie. Je répondis que oui. Il parut fort alarmé. Il demanda cette copie, et dit que ce serait une félonie que de l'envoyer en Angleterre. Après une discussion sur ce sujet, pen-

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dant laquelle j'observai qu'en considérant ma situation et mon emploi à Longwood, je ne pouvais ignorer une partie de ce qui se passait, Son Excellence dit que cela était vrai, et qu'il était de mon devoir de lui dire tout ce qui avait lieu entre le général Bonaparte et moi. Je répondis que s'il existait quelque complot pour son évasion, ou quelque correspondance à cet effet, ou même si j'avais un seul soupçon, je croirais de mon devoir de lui en faire part; que si Napoléon disait quelque chose d'une importance politique, racontait quelque anecdote capable d'éclaircir une partie quelconque de son histoire, ou qni pût être utile je l'en avertirais; mais que je ne pouvais lui répéter tout ce qui se disait, et particulièrement des injures, ou rien de ce qui serait de nature à exciter et accroître l'aigreur qui malheureusement existait entre eux, à moins qu'on ne m'ordonnât de le faire. Sir Iludson convint d'abord qu'il serait inconvenant de lui répéter ce qui pourrait être injurieux pour lui ; mais il ajouta bientôt après qu'il était essentiel que je lui répétasse tout; qu'un des moyens que le général Bonaparte avait de s'échapper était de l'avilir; qu'il n'injuriait et ne cherchait à diminuer la réputation des ministres que pour tacher de se sauver de file; et qu'en conséquence, je devais lui communi(juer à l'instant toutes ces choses. Que, p<)ur lui, il s'inquiétait fort peu de ses injures, et qu'il ne se laisserait jamais guider par le ressentiment; mais qu'il voulait tout savoir; que rien ne

devait être communiqué en Angleterre que par lui, et que lui seul correspondait directement avec lord Bathurst. Ne convenant pas de la vérité du sophisme de Son Excellence, et réfléchissant h la conversation que j'avais eue sous les arbres de Plantadon-House, deux jours avant sa dernière entrevue avec Napoléon, je répondis que tous les membres du gouvernement de Sa Majesté ne paraissaient pas de la même opinion; que j'avais reçu des lettres de personnages marquants, qui me priaient de leur communiquer les circonstances relatives à Bonaporte, et me Taisant des remerciements de mes premières lettres, qui avaient été montrées à quelques ministres du Cabinet. Le gouverneur fut excessivement troublé de cettre réponse, et dit que ces gens-là n'avaient rien à démêler avec Bonaparte : que le secrétaire d'Etat avec qui il correspondait était le seul qui dût connaître ce qui le concernait; qu'il ne communiquait ce qui se passait pas même au duc d'Yorck ; qu'aucun des ministres, excepté lord Bathurst, ne devait rien savoir; et qu'enfin toute communication, faite même à Sa Seigneurie, devait passer par ses mains. Son Excellence observa alors que ma correspondance devait être assujettie aux mêmes restrictions que celle des autres personnes attachées à la Maison du général Bonaparte. Je répondis que s'il n'était pas content de la manière dont je remplissais mes devoirs, j'étais prêt à renoncer à la place que j'occupais, et à partir aussitôt qu'il le voudrait à bord du vaisseau qui mettrait à la voile, parce que j'étais déterminé à

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ne renoncer à aucun de mes droits comme officier anglais. Sir Hudson dit que mon départ n'était point nécessaire ; qu'il serait très facile d'arranger les choses. Il conclut en ajoutant que cette affaire méritait considération, et qu'une autre lois il me parlerait de nouveau à ce sujet.

10 octobre. — J'ai eu un moment d'entretien avec Napoléon dans son cabinet de toilette. J'ai essayé de le convaincre que souvent sir Hudson Lowe s'était proposé de lui faire des politesses, lorsqu'il lui supposait l'intention de l'insulter ; que ses gestes indiquaient souvent des intentions fort éloignées de sa pensée; je lui expliquai surtout que le mouvement qu'avait fait sir Hudson Lowe, de porter la main à son sabre, était l'effet de Thabitude involontaire qu'il avait de saisir cet arme et de la lever entre son côté et son bras, ce que j'essayai de lui démontrer par des gestes; que le gouverneur m'avait dit lui-même, qu'il n'y avait qu'un misérable consommé qui put tirer le sabre contre un homme sans armes. « Péri rngazzi, dottore, répondit Napoléon, se non è boja, ahneno ne ha l'aria. Vous a-t-il fait part des nouvelles vexations qu'il veut ajouter à toutes celles que nous souffrons ? » Je répondis qu'il ne m'en avait pas dit un mot. « Ah ! répliqua Napoléon, son cerlo che abbia qualclie cosa sinistra in çista. »

Ce soir, le comte Borlrand est venu dans ma chambre pour que je l'aidasse à traduire quelques parties des nouvelles restrictions (1), qui étaient,

{\) Vovcz rAi>])ciulicc, II" 'i.

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE 137

disait-il, d'uiio nature si injurieuse pour Napoléon qu il se flattait encore do Vidée qu'il ne les avait pas compi'ises. Elles disaient, dans quelques parties, que Napoléon ne pourrait s'éloigner de la grande route ; qu'il ne pourrait aller dans le chemin conduisant chez miss Mason; qu'il ne pourrait entrer dans aucune des maisons ni parler à aucune des personnes qu'il rencontrerait dans ses promenades à pied ou à cheval. Tout préparé que je fusse, d'après les manières du gouverneur que j'avais observées dans la journée, à quelque mesure sévère, j'avoue que je restai pétrifié à la première lecture de cette pièce inique, et que même après l'avoir lue trois ou quatre fois, je pouvais à peine me persuader que je l'eusse biencomprise. Tandis que je m'occupais d'aider le comte Bertrand ii la traduire, le colonelWinvard entra. Lorsque le comte fut parti, je demandai au colonel si je ne m'étais pas trompé dans la manière dont j'avais compris les restrictions imposées, et je les lui expliquai. Le colonel Winyard répondit que c'était parfaitement cela.

il octobre. — Sir HudsonLowem'afaitappeleràla ville.raidéjeunéavecluichezsirThomasReade; après déjeuné, il m'a dit qu'il avait quelque chose de particulier à me dire, mais que, n'étant pas dans un lieu convenable, il me le dirait une autre fois. Je lui montrai, ainsi qu'à sir Thomas, la traduction que j'avais faite de l'écrit en question, duquel le comte Bertrand avait paru douter. Sir Iludson observa que j'avais traduit d'une manière trop forte, ce passage: a on devra se conformer exactement, etc. ; »

138 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

mais que l'explication du sens était parfaitement exacte; que les Français ne devaient pas descendre dans la vallée, ou quitter la grande route, parce que, si on leur avait accordé un certain espace pour prendre de l'exercice, ce n'était que pour la conservation de leur santé ; qu'ils ne devaient parler à personne, ni entrer dans aucune maison, et que cela n'avait pas besoin d'explication, puisque toutes les restrictions imposées au général Bonaparte s'appliquaient également aux gens de sa Maison. Ilfinit par observer que j'aurais dû saisir l'occasion de dire à Bonaparte que ces ordres étaient émanés du gouvernement anglais, et que le gouverneur était chargé deles mettre h exécution, maisn'en étaitpasTauteur.

12 oclobre. — Napoléon, après avoir fait plusieurs questions sur unjugement rendu hier, et dans lequel j'ai figuré comme témoin, m'a parlé des restrictions nouvelles qu'on leur impose, et m'a dit que Bertrand ne pouvait se décider à croire qu'il les eût bien comprises; il me demanda mon opinion, que je lui exprimai aussi brièvement et avec autant de réserve qu'il me fut possible. « Cfie rahbia di perseccuzioni! » s'écria Napoléon. J'observai que j'avais entendu dire hier au gouverneur que les ordres étaient émanés du gouvernement britannique; qu'il n'était que chargé de les mettre à exécution, et qu'il n'en était pas l'auteur. Napoléon me regarda de l'air le plus incrédule, sourit, et me donna un léger coup sur la joue en plaisantant.

Une certaine quantité d'argenterie a été envoyée h la ville, et vendue, en présence de sir Thomas

Reade, à. M. Balcombe, quia reçu l'ordre de Reade de payer de suite une certaine somme; et l'argent que la vente a produit (à peu près deux cent quarante livres sterling) doit rester entre les mains de Balcombe, et en être tiré par petites sommes, selon que les besoins l'exigeront.

Le comte Bertrand a reçu deux lettres de sir IIudsonLowe. Je n'en connais pas le contenu; mais j'ai appris que l'une avait rapport aux nouvelles restrictions (1), etqu'elle contenait l'assertion qu'il avait été apporté peu de changement dans l'état des choses, et que les limites prescrites étaient à peu près les mêmes qu'autrefois. L'autre était une réprimande au comte Las Cases, pour avoir osé donner à M. Balcombe une traite sur son banquier à Londres, sans en avoir préalablement demandé la permission au gouverneur. Elle contenait aussi la demande du remboursement des livres envoyés par le gouvernement pour l'usage du général Bonaparte. Néanmoins, il paraissait que Las Cases avait lait connaître ses motifs au gouverneur, et qu'il avait obtenu son consentement. Son Excellence l'ayant oublié, a retenu la traite de Las Cases, lorsqu'elle lui a été présentée par M. Balcombe.

13 octobre. — J'ai vu Napoléon dans son bain ; il se plaignait de mal de tête et d'un malaise général ; il avait une légère fièvre. Il s'emporta contre l'île, et dit qu'il ne pouvait sortir une demi-heure au soleil sans avoir mal à la tête, par suite du défaut d'ombre

(1) Appendice, n° 7.

« Vera?nente, dit-il, il faut une grande résolution et une grande force d'âme pour supporter une exis tence pareille à la mienne, dans une demeure aussi horrible. Tous les jours de nouveaux colpi di stilo al cuore da questo boja, che ha placera a far di rnalc. Cela paraît être son seul plaisir. Chaque jour il imaoine de nouveaux movens de me tourmenter, de m'insulter et de m'imposer des privations nou velles : il veut abréger ma vie en m'irritant tous les jours. D'après ses dernières restrictions, il ne m'est pas permis de parler aux personnes que je rencontre Cette liberté n'est pas même refusée à des gens con damnés à mort. On enchaîne un homme, on l'en ferme dans un cachot, au pain et a l'eau; mais on ne lui refuse pas la liberté de parler. C'est une vie tvrannique dont on n'a pas encore d'exemple, à l'exception du Masque de fer. Dans les tribunaux de rinquisition, ou écoute un homme dans sa défense; mais j'ai été condamné sans qu'on m'ait entendu et sans avoir été jugé, au mépris de toutes les lois divines et humaines ; je suis détenu comme prisonnier de guerre en temps de paix, séparé de ma femme et de mon fils; on m'a transporté par la force ici, où Ton m'impose les restrictions les plus injustes et les plus arbitraires; on m'ôte jusqu'à la liberté de la parole. Je suis sur, continua-t-il, (prancun des ministres, excepté lord Bathurst, ne donnerait son consentement \\ un pareil acte de tyrannie. Son grand soin de tenir tout secret montre qu'il a peur que saconduitene soit connue, même des ministres. Au li«"u dece mystère, de cet espionnage,

il ferait mieux de me traiter de manière à ne pas craindre mes plaintes. Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit quand ce gouverneur ma répété, de vant l'amiral, qu'il enverrait toutes nos plaintes en Angleterre, et qu'il les ferait publier dans les journaux. Vous voyez maintenant qu il craint, qu'il tremble que la lettre de Montholon ne soit parvenue à Londres, ou qu'elle ne soit connue des habitants de l'ile. Ils prétendent, en Angleterre, subvenir à tous mes besoins; et, en effet, ils m'ont envoyé bien des objets ; mais cet homme arrive, qui réduit tout, m'oblige ii vendre ma vaisselle pour acheter les choses nécessaires à la vie, qu'il me refuse, ou qu'il me donne en si petite quantité qu'elles deviennent insuffisantes. Il m'impose chaque jour une nouvelle contrainte ; il m'insulte moi et ma suite ; il finit par m'ôter la liberté de parler, et encore il a l'impudence d'écrire qu'il n'a rien changé. Il dit que s'il vient des étrangers pour me voir, ils ne peuvent parler à personne de ma suite, et qu'ils doivent tous m'ètre présentés par lui. Si mon fils venait dans l'île, et qu'on exigeât qu'il me fût présenté par lui, je refuserais de le voir. Vous savez, continua-t-il, que c'était pour moi plutôt une peine qu'un plaisir de recevoir tant d'étrangers, dont quelques-uns ne venaient que pour me regarder comme une bète curieuse ; mais encore c'était une consolation d'avoir le droit de les voir quand je voulais. »

J'examinai ses gencives, qui étaient spongieuses, décolorées, et qui saignaient au moindre toucher. Je lui rcconiniandai do faire usage de végétaux, de

142 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE

gargarismes acidulés, et de prendre de lexercice.

i4 octobi-e.. — Le papier contenant le consentement des Français et leur soumission volontaire aux restrictions qui étaient ou seraient imposées à Napoléon Bonaparte, envoyé à Longwood par le gouverneur, a été signé par toute la suite de Napoléon, et est retourné à sir HudsonLowe. Le seul changement que les signataires y aient lait a été de substituer l'empereur Nopolcon à Napoléon Bonaparte,

15 octobre. — Le papier a été renvoyé au comte Bertrand par le gouverneur, qui a demandé que iV«polcon Bonaparte fût rétabli h la place de Vempereur Napoléon.

J'ai vu Napoléon, qui m'a dit avoir conseillé à ses gens de ne pas signer, mais de quitter Tile, et d'aller au Cap.

Sir Hudson Lowe est venu à Longwood. Je lui ai dit que je croyais que les Français ne signeraient pas la déclaration écrite de la manière qu'il voulait. (( Je suppose, répondit Son Excellence, qu'ils sont bien aises d'avoir le prétexte de quitter le général Bonaparte, ce que je leur ordonnerai défaire aussitôt. )) Alors il envova chercher le comte Bertrand, le comte Las Cases et tous les autres officiers, il l'exception de Piontowski, et eut avec eux une longue conversation. A onze heures du soir, une lettre fut adressée par IludsonLowe au comte Bertrand. 11 l'informait ([u'en conséquence du refus des officiers français de sianer la déclaration avec les mots Napoléon Bonaparte, eu.\ et leurs domestiques seraient embarques immédiatement pour le cap de

MÉMORIAL DE SAXITE-HÉlÈXE 143

Bonne-Espérance sur un vaisseau prêt à les recevoir; qu'il ne resterait qu'un cuisinier, un maitre d'hôtel et un ou deux valets ; qu'en considération de l'état de grossesse avancée de la comtesse Bertrand, son mari aurait la permission de rester jusqu'à ce qu'elle fût en état de supporter le voyage.

L'idée d'être séparés de Napoléon causa une grande douleur et une grande consternation parmi les habitants de LongAvood; à l'insu de Napoléon, ils se rendirent chez le capitaine Poppleton, après minuit, et signèrent le papier exigé, à l'exception de Santini\ qui refusa de signer un écrit qui ne qualifiait pas son maître d'empereur. Le papier a été transmis au gouverneur.

16 octobre. — Napoléon ma fait appeler par Novarre à six heures et demie du matin. Quand j'arrivai, il me regarda avec curiosité, et me dit en riant: « Vous avez la figure comme si vous vous étiez grisé hier au soir, m Je répondis que je ne m'étais grisé; mais que j'avais dîné au camp, et m'étais couché fort tard. « Quante hottiglie P tre? » ajouta-t-il en levant trois de ses doigts. Il me fit alors part que le comte Bertrand avait eu une conversation, la veille, sur son compte avec le gouverneur; qu'il avait envoyé chercher Bertrand pour expliquer au gouverneur ses véritables sentiments. « Etvoilh, continuat-il en prenant un morceau de papier sur lequel étaient tracés quehpies mots de son écriture, et dans le sens de l'écrit qu'il m'avait déjà donné, voilà ce que j'ai écrit, et ce que je me propose de lui envoyer. » Il le lut alors à haute voix, en me demandant

144 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

par intervalles si je le comprenais, et dit : « Vous porterez une copie de cela au gouverneur, et vous lui signifierez que telles sont mes intentions. S'il vous demande pourquoi je n'ai pas signé, vous direz que cela était inutile, parce cjue je vous l'ai lu et vous l'ai expliqué sur l'original écrit de ma main. » Après avoir remarqué que le nom de Napoléon était ti^oppo ben conosciuto, et qu'il pourrait rappeler des souvenirs qu'il valait mieux oublier, il me chargea de proposer qu'on l'appela le colonel Muiron, tué k coté de lui à Arcole, ou le baron Duroc; que, comme le titre de colonel désigne un rang militaire, cela donnerait peut-être de l'ombrage ; qu'ainsi probablement il vaudrait mieux adopter celui de baron Duroc (1), qui était le plus mince des titres féodaux. « Si le gouverneur consent, continua-t-il, qu'il signifie h Bertrand d'accepter l'un d'eux, et je l'adopterai. Cela épargnera bien des difficultés, et aplanira la route. Vos yeux, continua-t-il, ressemblent bien à ceux d'un homme qui aurait fait une débauche la veille. )> Je lui expliquai que cela provenait beaucoup du vent et de la poussière. Il sonna alors et demanda Saint-Denis, prit ensuite le papier que j'avais copié d'après lui, me le fit lire tout haut, souligna quelques passages de sa propre main, me le donna; et me poussant doucement hors de la chambre en souriant, il me dit d'aller chez le gouverneur, et de lui dire que telles étaient ses intentions.

po

(Ij Duroc, gi-aiid inaivchiil du palais fl qui accompagnait toujours Na >lcon. 11 fut tue par un buuk'l du canon le 22 mai 1813.

MÉMORIAL 'DE SAIXTE-HÉLÈXE 145

Le papier contenait ce qui suit :

« II me revient que, dans la conversation qui a eu lieu entre le général Lowe et plusieurs de ces messieurs, il s'est dit, sur ma position, des choses qui ne sont pas conformes à mes pensées.

« J'ai abdiqué dans les mains des représentants de la nation française et au profit de mon fils ; je me suis rendu avec confiance en Angleterre pour y vivre, là, ou en Amérique, dans la plus profonde retraite et sous le nom d'un colonel tué à mes côtés, résolu de rester étranger à toute affaire politique, de quelque nature qu'elle pût être.

« Arrivé à bord du Northu?nberland, on me dit que je suis prisonnier de guerre, qu'on me transporte au delà de la ligne, et que je m'appelle le général Bonaparte. Je dus reprendre ostensiblement mon titre d'empereur, en opposition au titre de général Bonaparte qu'on voulait m'imposer.

« Il y a sept ou huit mois que le comte de Montholon proposa de prévenir les petites difficultés qui naissent à chaque instant, en adoptant pour moi un nom ordinaire. L'amiral crut devoir écrire à Londre ; cela en reste là.

« On me donne aujourd'hui un nom qui a cet avantage, qu'il ne rappelle pas le passé, mais qui n'est pas dans les formes de la société. Je suis tou Jours disposé à prendre un nom qui entre dans l'usage ordinaire, et je réitère que, quand on jugera à propos de me faire sortir de ce cruel séjour. Je suis dans la volonté de rester étranger à la politique, quelque chose qui se passe dans le monde. Voilà ma

146 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE

pensée , toute autre chose qui aurait été dite sur cette matière, ne la ferait pas connaître. »

Je me rendis de suite à PlantatioJi-House, où je remis la lettre au gouverneur, en lui faisant part de la conversation que j'avais eue. Son Excellence parut très surprise, et me dit que cette communication était fort importante, et méritait considération. Un instant après, il écrivit sur une feuille de papier ce qui suit : « Le gouverneur fera, sans perdre de temps, tenir au gouvernement britannique le papier qui lui a été remis aujourd'hui par le docteur O'Meara. Il pense qu'il serait plus convenable qu'il fût signé par la personne au nom de laquelle il lui a été présenté. Le gouverneur ne prétend pas cependant, pour cela, jeter le moindre doute sur la validité ou l'authenticité de cet écrit, par rapport aux mots ou à l'esprit; il croit seule- ■ ment qu'il aurait dû être envoyé sous une forme qui prévint toute objection. Le gouverneur examinera avec soin si la teneur de ses instructions lui permet d'adopter l'un ou l'autre des noms proposés. Il différera donc naturellement de s'en servir dans aucune communication publique, jusqu'à ce qu'il ait obtenu la sanction de son gouvernement à cetefl'et. Le gouverneur sera toujours disposé à s'entendre avec le général Bertrand, quand il plaira à ce dernier. »

Il me chargea de montrer cet écrit à Napoléon, et ajouta : « Il n'est pas fort important que vous le lui laissiez. » Il me demanda ensuite si je pensais que Napoléon consentît à signer sa lettre. Je répon-

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dis qu'il le ferait peut-être, s'il voulait l'autoriser h prendre l'un des deux noms qu'il proposait. Sir riudson m'objecta qu'il ne pouvait encore rien décider. Son Excellence me dit ensuite que je ne devais avoir aucune communication quelconque, relativement à Bonaparte, avec les personnages officiels d'Angleterre. Il insista donc pour que je ne leur parlasse pas de la proposition qui venait d'être faite. II me dit qu'il avait parlé de moi dans ses lettres à lord Bathurst, et que je ferais bien de suivre ses avis ; que ma place était un poste de confiance, et qu'aucun des ministres, à l'exception de celui avec qui il correspond, ne doit rien savoir de ce cjui se passe à Saint-Hélène. Il me pria ensuite de retourner auprès de Napoléon, et de tâcher de l'amener à signer le papier.

A mon retour, je fis connaître à Napoléon la réponse et les désirs du^gouverneur. Il me dit que son intention n'avait jamais été que le papier restât entre les mains du gouverneur ; qu'il avait voulu seulement qu'il fût lu et montré, et qu'ensuite on le lui rendit, comme on avait fait avant ; qu'il avait eu l'envie de lui communiquer ses intentions, afin de savoir s'il serait dans la disposition de faire la moitié du chemin ; que lorsqu'il s'en serait entendu avec Bertrand, il ferait écrire une lettre convenable, et qu'alors il serait temps de signer. Il conclut en m'engageant à tâcher de ravoir le papier.

Je me rendis à Plantation-House, et informai sir Iludson Lowe que j'étais chargé de reprendre le papier ; il me le rendit en exprimant quelque sur-

148 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE

prise. Il dit que cette idée avait sans doute été suggérée par quelque défaut de sincérité de la part de Bonaparte, ou par suite des mauvais conseils de quelqu'un de ses généraux. Il me demanda ensuite si le comte Montholon se croyait bien sur de rester dans l'ile, après avoir signé la déclaration. Il me chargea ensuite de dire à Napoléon que faire part au gouvernement britannique de son intention de changer de nom n'était" pas lui demander la permission de le faire, mais simplement s'informer s'il reconnaîtrait ce changement. Je remis le papier à Napoléon, et lui rendis compte des observations du gouverneur. Napoléon me dit que si sir Hudson Low^e voulait faire savoir a Bertrand, ou même îi moi, qu'il autorisait ce changement de nom et qu'il lui parlât en conséquence, lui. Napoléon, écrirait une lettre dans laquelle il déclarerait adopter celui des noms qui serait autorisé, et qu'il la signerait et l'enverrait au gouverneur. « Lametâ digusti de che ho provato qui (1), dit-il, me vient de ce titre. » Je lui dis que beaucoup de personnes étaient étonnées qu'il conservât ce titre après son abdication. Il répondit : « J'ai abdiqué le trône de France, mais non le titre d'empereur. Je ne m'appelle pas Napoléon, empereur de France, mais Venipereur Napoléon. Les souverains conservent généralement leurs titres. C'est ainsi que Charles d'Espagne conserva le titre de roi et de majesté après avoir abdiqué en faveur de son fils. Si j'étais en Angleterre,

(1) « La moitié des vexations que j'ai essuyées ici. »

je ne m'appellerais pas empereur. Mais on veut faire croire que la nation française n'avait pas le droit de faire de moi son souverain. Si elle n'a pu me faire empereur, elle n'a pu également me faire général. Un homme à la tête d'un faible parti, pendant les troubles d'un pays, est appelé chef de rebelles ; mais lorsqu'il réussit, qu'il fait de grandes actions et élève son pays et lui-même, on le nomme général, souverain, etc. C'est le succès seul qui lui donne ce titre ; s'il eût été malheureux, il eût continué d'être chef de rebelles, peut-être aurait-il péri sur un échafaud. Votre nation, continua-t-il, a longtemps appelé Washington un chef de rebelles, et refusé de le connaître, lui ou la constitution de son pays ; mais ses succès vous ont obligés de changer d'avis et de reconnaître l'un et l'autre. C'est le succès qui fait le grand homme. Il serait véritablement ridicule de ma part, ajouta-t-il, si ce n'était que vos ministres m'y obligent, de me qualifier d'empereur dans la position où je suis: cela rappellerait ces malheureux de Bedlam, à Londres, qui se figurent être rois au milieu de leurs chaînes et sur leur paille. »

Il parla ensuite avec le plus grand éloge des comtes Bertrand, Montholon, Las Cases, et des autres personnes de sa suite, pour le dévouement héroïque qu'ils avaient manifesté, et les preuves d'attachement qu'ils n'avaient cessé de lui donner, en restant avec lui contre son désir. « Ils avaient, continua-t-il, un excellent prétexte pour sortir de l'île : d'abord en refusant de signer l'écrit parce

que j'y suis appelé Napoléon Bonaparte, et ensuite parce que je leur avais défendu de le signer. INIais, non: ils auraient signé liranno Bonaparte, ou tout autre nom flétrissant, pour rester avec moi, ici, dans la misère, plutôt que de retourner en Europe, où ils pourraient vivre dans la splendeur. Plus votre gouvernement cherche à me dégrader, plus ils ont de respect pour moi ; ils se glorifient d'avoir aujourd'hui pour moi plus de déférence que lorsque j'étais au faîte de la gloire.

(f Pare, dit-il ensuite, chc qiiesto governatore e stato sempre spione. 11 serait hon pour être commissaire de police d'une petite ville. « Je lui demandai lequel des deux il croyait avoir été le meilleur ministre de la police, de Savary ou deFouché, ajoutant que l'un et l'autre avaient eu une mauvaise réputation en Angleterre. «Savary, dit-il, n'estpas un méchant homme ; au contraire, il a un excellent cœur, et c'est un brave soldat. Vous l'avezvu pleurer. Il m'aime avec toute l'afFection d'un père (1). Les Anglais qui ont vécu en France désabuseront bientôt votre nation. Fouché est un mécréant de toutes les couleurs, un terroriste, qui a plusieurs fois pris une part active aux scènes sanglantes de la Révolu-

(1) Savary fut du nombre des niiiiistros qui. lors de la reddition de Paris en 181'», aeeoni])aj;iii rent à Hlois riiiiprialrice Marie-Louisi'. Pendant les Cent-Jours, il lui noniiné, le 20 mars, inspecteur ■^i'iU'ral de la ■jendarnierie, et, le 2 juin, jiair de France. Toujours lidéle a reni|)ereni', il voulut l'aeconipagiwr à Sainte-Hcdène : mais, enlevé par les Anj^lais sur le Btllciophoii . il fut conduit à Malle avec le «fi'ni'ral Lallemand et qin'lques autres olliciers, et enlernx' pendant sept mois au tort Emmanuel. Porté sur la liste de proscription du 2'i juillet, il s'évatia de .Malle et so ri'fuifia en Autriche et en 'rurquie. Heveiiu l'U France en 181'J, pour ])nrj;er le juj:;enient du 2.") décembre ISIG (pii l'avait condamné à mort. j)ar contumace, il l'ut défendu par M. Dupin et acquitté.

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE 151

tioii. C est un homme qui vous arrache tous vos secrets avec un air de calme et de désintéressement. Il est très riche, mais ses richesses sont mal acquises. Il existait h Paris un impôt sur les maisons de jeu; mais comme c'était une manière infâme d'obtenir de l'argent, je ne voulus pas en profiter, et j'ordonnai que le montant de cet impôt serait affecté à un hôpital pour les pauvres. Il s'élevait à quelques millions ; mais Fouché, chargé de le percevoir, en mit une bonne partie en poche, et il m'a toujours été impossible de découvrir le véritable montant annuel de cet impôt. »

Je lui dis qu'on était surpris que, pendant sa plus grande gloire, il n'eût jamais donné un duché à personne en France, quoiqu'il eût créé tant de ducs et de princes ailleurs. Il répondit, parce cjue cela aurait produit un grand mécontentement parmi le peuple, Si, par exemple, j'avais fait un de mes maréchaux duc de Bourgogne, au lieu de lui donner un titre emprunté à une victoire, cela aurait excité l'alarme en Bourgogne, parce qu'on v aurait pensé que quelque territoire et des droits féodaux étaient attachés à ce titre, et que le duc les réclamerait. La nation haïssait tant la vieille noblesse, que la création d'un titre qui eût eu quelque chose d'elle, aurait excité un mécontentement général, auquel, tout-puissant que j'étais, je n'ai jamais voulu m'exposer. J'instituai la nouvelle noblesse pour faire oublier l'ancienne, et pour satisfaire le peuple parce que la plupart de ceux que j'en revêtis étaient sortis du peuple, et chaque soldat avait le droit

d'aspirer au titre de duc. Je crois pourtant que j'ai encore eu tort en cela, parce que cela affaiblit ce système d'égalité qui plaisait tant à la nation ; mais si j'eusse créé des ducs avec des titres français, on eût cru que je voulais faire revivre les anciens privilèges féodaux, sous lesquels la France a été si longtemps accablée. »

Les gencives de Napoléon étaient dans le même état aujourd'hui qu'auparavant. Il s'est plaint en général de sa santé, ajoutant que, quelque chose qui arrivât, il ne pouvait vivre longtemps. Il m'a fait observer qu'il avait mis en pratique la diète et tous les autres remèdes ; mais que (piant à l'exercice (le remède le plus essentiel), la contrainte qu'on lui imposait était un obstacle insurmontable. Il m'a fait plusieurs questions anatomiques, particulièrement sur le cœur, en disant : « Credo che il mio ciiore batte mai, non l'ho sentito mai battere (1). Il me pria alors de poser la main sur son cœur. J'essayai pendant quelque temps, mais je ne pus sentir aucune pulsation, ce que j'attribuai à ce que Napoléon était très gras. J'avais déjà observé que la circulation ne se faisait chez lui qu'avec lenteur. Le nombre de ses pulsations excédait rarement cinquante-huit ou soixante par minute, et plus fréquemment cinquante-quatre.

18 octobre. — Le capitaine Piontowski, Rousseau, Santini cadet, ont été désignés par sir Iludson Lowepour quitter Longwood. Le comte Montholon

(1) Cl Je crois (juu mon cuMir lU' biil Jias, jaiiiiiis je ne l'iii st'Uli.u

m'a prié d'informer le gouverneur que Napoléon désirait que l'on ne séparât point les frères Archambaud ; que par là, on désorganiserait tout h fait le service de l'équipage, et qu'on le priverait par conséquent du peu de moyens qu'il avait de prendre de l'exercice, le gouverneur devant savoir que dans un endroit tel que Sainte-Hélène, où les routes étaient si danofereuses, il était nécessaire d'avoir un cocher attentif. Il ajouta que si Napoléon avait à choisir entre ceux qui devaient partir, il nommerait Rousseau, Santini et Bernard, sujets inutiles et adonnés à la boisson, ou Gentilini, parce qu'il pensait que ce serait une cruauté que de séparer deux frères.

J'ai fait cette communication à sir Hudson Lowe, qui a répondu que le général Bonaparte n'était pas maître de choisir ; que les domestiques qui devaient quitter Longwod resteraient auprès du comte Bertrand, et, de plus, il avait l'ordre de renvoyer les Français et non les étrangers ; que Bernard était flamand, Gentilini italien et par conséquent ne se trouvaient pas désignés pour partir; que si Santini n'avait pas refusé de signer le papier, il l'aurait conservé, parce qu'il est Corse. Il n'avait cependant, disait-il, aucune objection à faire à ce que le sort désignât, entre tous les Français auservice du général Bonaparte, ceux qui partiraient. Il me pria défaire entendre tout cela au général Bonaparte. Il ajouta que comme, d'après ses instructions, le choix dépendait de lui, il allait écrire au capitaine Poppleton de renvovcr Piontowski et les deux Archambaud, si Rousseau restait ; ou 1 un des deux seule-

154 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE

ment si Rousseau partait. Il me chargea ensuite de demander s'il devait attendre quelque autre communication relativement au changement de nom, le vaisseau qu'il se proposait de charger de ses dépêches à ce sujet devant mettre a la voile pour l'Angleterre dans la soirée (1).

A mon retour à Longwood, je communiquai cet avis à Napoléon, qui répondit : « Le gouverneur at-il le droit d'autoriser le changement de nom ? la note qu'il nous a remise prouverait le contraire. » Je répondis que je ne savais rien de plus que ce que je lui avais déjà dit. « Alors, dit-il, avant de faire aucune autre démarche, qu'il réponde positivement s'il y est autorisé ou non, si o no. » Je lui fis connaître la décision de Son Excellence, relative aux domestiques qui devaient quitter Sainte-Hélène. u Santini n'est pas Français, dit-il ! Docteur, vous n'êtes pas assez imbécile pour ne pas voir que c'est un prétexte pour me faire une insulte. Tous les Corses sont Français. Il veut, en embarquant mes cochers, m'empècher de prendre un peu d'exercice en voiture. »

19 octobre. — Piontowski, Santini, Rousseau et Archambaud le jeune ont été envoyés à la ville, sur l'ordre de sir Hudson Lowe, pour s'embarquer. Santini a reçu une pension de cinquante liv. ster-

(1) La seule réponse quo los minisires do S. M. consentirent à faire à cotte proposition éliiit continue dans nn ;irtiele inst'r<' dans le n° xxxn du Qiiartcly lUi'icw, que. sir Hudson I,o\\i> ])i'it soin d'envoyer à Longwood, aussitôt ((ue la copie en lui parvenui' dans 1 ile. ,Ie nie crois fondé à attriljuer cet article à (pieli(ne créature niinisli'rii'lle, cl je ii\e fonde sur ce <pie cette transaction n'a ('ti'' connue (jue des <;cns employés par les ministres et de l'c'talilisscment de Longwood ; et il est évident que les habitants de îjaiutu-liélèno n'en pouvaient être les auteurs.

(Note de O'Mcara.)

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE 155

ling par an ; Archambaiid et Rousseau, une de vingt-cinq chacun ; Piontowski a reçu aussi une pension et une lettre de recommandation. Lors de l'embarquement, leurs personnes et leurs bagages ont été sévèrement fouillés par le capitaine Maunsell et le sergent Prévôt. Ils ont mis, dans la soirée, à la voile pour le Cap. Piontowski a été mis nu par le capitaine Maunsell, qui l'a fouillé.

J'ai fait part à sir liudson Lowe de ce que m'avait dit Napoléon relativement à son changement de nom ; il a répondu : « Je crois qu'il est en mon pouvoir de l'approuver. » Alors, je le priai de voir le comte Bertrand à ce sujet, et Son Excellence se rendit de suite h Hut's-Gate.

20 octobre. — Le comte, la comtesse Bertrand et leur famille, sont venus de Hut's-Gate à Longwood.

21 octobre. — Jai dîné à Plantation-House avec les commissaires russe et autrichien, le botaniste et le capitaine Gor. Les commissaires ont exprimé beaucoup de mécontentement de n'avoir pas encore vu Napoléon. Le comte Balmaine a surtout dit qu'on paraissait se méfier d'eux; que s'il eût prévu le traitement qui l'attendait, il ne serait pas venu ; que l'empereur Alexandre avait le plus grand intérêt à empêcher Napoléon de s'évader, mais qu'il désirait qu'on le traitât avec le respect qui lui est dû. C'est pourquoi il avait demandé à le voir comme simple particulier, et non officiellement comme commissaire. Il disait aussi que les commissaires deviendraient l'objet de la risée de l'Eu-

rope, si l'on savait qu'ils eussent passé tant de mois à Sainte-Hélène sans jamais avoir vu celui dont leur devoir les obligeait de constater la présence. Le gouverneur leur a toujours répondu que Bonaparte refusait de recevoir qui que ce fût. Le botaniste faisait les mêmes plaintes que le comte Balmaine, et remarquait que Longwood était le dernier séjour du monde, et, selon lui, la plus vilaine partie de l'île.

22 octobre. — Sir Hudson Lowe m'a fait appeler, et m'a dit que les commissaires semblaient avoir eu pour moi beaucoup d attentions ; qu'une aussi longue conversation avec tout autre que moi ne lui aurait point semblé extraordinaire, mais qu'ils paraissaient désirer voir le général Bonaparte ; et il me conseilla d'être très prudent dans mes entretiens avec eux. Il m'apprit aussi que tout ce que je lui avais dit, relativement au changement de nom, lui avait été confirmé par le comte Bertrand.

23 octobre. — Napoléon est indisposé : une de ses joues est considérablement enflée. Je lui ai ordonné des fomentations et des bains de vapeur sur la partie affectée, qu'il a mis en pratique. Je lui ai recommandé aussi l'extraction d'une dent cariée, en lui renouvelant les avis que je lui avais donnés en tant d'autres occasions, relativement à l'exercice, aussitôt que la diminution de l'enflure lui permettrait d'en prendre. J'ordonnai aussi qu'il continuât à faire diète, et ne mangeât que des végétaux et des fruits.

« Ou il fait, répliqua-t-il, un vent lurieux, mêlé

de brouillard, qui me fait enfler le visage lorsque je sors, ou bien un soleil qui me brûle le cerveau, faute d'ombre. Ils me font habiter exprès la plus mauvaise partie de l'ile. Lorsque j'étais at the Bn'a/s, j'avais au moins une promenade ombragée, et un climat doux ; mais ici, on ari'ivera plus vite au but qu'on se propose. Avez-vous vu /o sbin-o siciliano ? » Je répondis que sir Hudson Lowe m'a dit avoir écrit en Angleterre, relativement h sa proposition de changer son nom. « Non dice altro che buggie, dit Napoléon, c'est son système. Le mensonge, ajouta-t-il, n'est pas un vice national en Angleterre ; mais ce *** a tous les vices des petits potentats d'Italie. »

Il me pria de tâcher de lui procurer une chaise longue. Je communiquai sa demande au gouverneur, qui répondit qu'il en ferait faire une, parce qu'on n'en trouverait pas dans l'ile.

21 octobre. — Napoléon est sorti en voiture pour la première fois depuis longtemps. Il m'a dit qu'ayant suivi mon ordonnance, son visage allait beaucoup mieux. Les dentés sapientiœ de la mâchoire supérieure sont toutes cariées et dessolées.

Il m'a demandé s'il y avait des nouvelles. Je lui ai répondu que nous nous attendions chaque jour a apprendre le résultat de l'expédition de lord Exmouth; je lui demandai son avis sur la probabilité du succès. Napoléon répondit qu'il pensait que l'expédition réussirait, surtout si la flotte prenait et détruisait autant qu'elle le pourrait les vaisseaux barbaresques alors ancrés en face de la ville, et

158 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE

ne permettait pas à un seul vaisseau, pas même un bateau pêcheur, d'entrer ou de sortir.

« Persistez en cela pendant quelque temps, ajouta-t-il, et le dev se soumettra, ou la canaille se révoltera, l'assassinera, et consentira ensuite à vos propositions. Mais les Algériens ne tiendront aucun traité. C est une honte pour les puissances de l'Europe de laisser subsister tant de repaires de voleurs. Les Napolitains eux-mêmes, au lieu de se laisser piller, pourraient les détruire. Ils ont h peu près cinquante mille matelots, tant sur le continent qu'en Sicile, et ils pourraient facilement, avec leur marine, empêcher un seul vaisseau de quitter les côtes de Barbarie. » Je répondis que les Napolitains étaient si poltrons sur mer, que les Algériens avaient pour eux le plus grand mépris. « Ils sont aussi poltrons sur terre, reprit Napoléon, mais on peut remédier à leur couardise par de bons officiers et une sage discipline. A Amiens, j'ai proposé h votre gouvernement de se joindre ii moi pour détruire entièrement ces nids de pirates, ou au moins pour brûler leurs vaisseaux, démolir leurs forteresses, les forcer h cultiver leurs terres et à renoncer au brigandage; mais vos ministres n'ont pas voulu consentir à cette union, par une basse jalousie contre les Américains, avec ([ui les Barbaresques étaient alors en guerre. Je voulais les anéantir, bien que cela m'importât peu, parce qu'ils respectaient mon pavillon, et qu'ils faisaient un commerce très étendu avec ^larseille. » Je demandai à Napoléon s'il croyait que

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE 159

lord Exmouth ferait bien de débarquer sa marine et ses matelots, et d'attaquer la ville. « Oh! non, répondit Napoléon; s'il n'a que peu de lorces, il fera tuer la moitié de ses hommes par les cana<j;Iie des maisons et des batteries ; et il est inutile d'envoyer contre eux des forces considérables, \\ moins que vous ne soyez décidés à détruire tout it fait leur puissance. »

La conversation tourna sur la dette nationale et le poids énorme des taxes en Angleterre. Napoléon doutait que les Anglais pussent continuer à fabriquer les marchandises de manière à pouvoir les vendre au même prix que celles de France, à cause de la cherté excessive des vivres en Angletrre.

Il dit qu'il doutait que la nation put supporter tout il la fois le poids énorme des taxes, le haut prix des denrées, et l'extravagance d'une mauvaise administration. « Lorsque j'étais en France, continua-t-il, avec quatre fois autant de territoire, et quatre fois autant de population, jamais je n'aurais pu lever la moitié de vos taxes. Je ne sais comment la. poploazza anglaise le souffre. Malgré des succès presque incroyables, et auxquels un accident et peut-être la destinée ont contribué, je ne crois pas que vous soyez encore hors de danger; bien que vous ayez le monde sous votre sceptre, je ne pense pas que vous puissiez jamais payer vos dettes. Votre grand commerce vous a maintenus, mais cet appui vous manquera lorsque vous ne pourrez plus vendre au-dessous du prix des autres nations qui améliorent chaque jour leurs manufactures. Peu d'an-

160 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE

nées suffiront pour prouver si j'ai raison. La chose la moins raisonnable que l'Angleterre ait jamais laite, continua-t-il, est d'avoir voulu devenir une puissance militaire; par cela même, elle se place pour toujours sous la dépendance de la Russie, de l'Allemagne, ou de la Prusse, ou du moins devient redevable à quelqu'une d'elles. Vous n'avez pas une population assez nombreuse pour lutter sur le continent avec la France, ou avec aucune des puissances que j'ai nommées, et il vous faudra par conséquent louer des hommes ; sur mer, au contraire, vous avez tant de supériorité, vos marins sont tellement au-dessus des nôtres, que vous pouvez toujours commander aux autres, avec sûreté pour vousmêmes, et sans beaucoup de dépense. Vos soldats n'ont pas les qualités requises pour une nation militaire; ils n'égalent pas les Français en adresse, en activité, ni en intelligence. Une fois qu'ils ne craignent plus la sangle, ils n'obéissent à personne. On ne peut en venir ii bout dans une retraite; s'ils trouvent du vin, ce sont autant de diables, et adieu la subordination. J'ai été témoin de la retraite de Moore; je n'ai jamais rien vu de semblable; il était impossible de réunir les soldats, ni d'en rien faire ; presque tous étaient ivres. Vos officiers comptent sur l'argent pour obtenir des grades. Vos soldats sont braves, personne ne peut le nier; mais c'est une mauvaise politique d'encourager la manie militaire, au lieu de s'attacher à la marine, qui est la véritable force de votre nation, force qui vous rendra toujours puissants, tant que vous la possc-

clerez. Pour avoir de bons soldats, il faut qu'une nation soit toujours en guerre.

« Si vous aviez perdu la bataille de Waterloo, continua-t-il, dans quel état aurait été l'Angleterre! La fleur de votre jeunesse aurait été détruite; car pas un homme, pas même Wellington, ne serait pas échappé. » Je répondis que lord Wellington avait résolu, lors de cette affaire, de n'abandonner le champ de bataille que mort. Napoléon répondit : (c II ne pouvait se retirer. Il aurait été détruit avec son armée, si Grouchv iVit venu au lieu des Prussiens. » Je lui demandai alors s'il n'avait pas cru pendant quelque temps que les Prussiens qui s'étaient montrés, étaient des Français faisant partie du corps de Grouchv. Il répondit : a Certainement, et je comprends difficilement encore comment c'était une division prussienne, et non celle de Grouchy. » Je pris alors la liberté de lui demander si, dans le cas où ni Grouchy ni les Prussiens ne seraient A'enus, la bataille n'aurait pas été indécise. Napoléon répondit : « L'armée anglaise eût été détruite : elle était défaite dès le millieu du jour; mais la destinée avait décidé que Wellington la gagnerait. J'avais peine à croire qu'il nous attaquerait, parce que s'il s'était retiré à Antwerp, comme il aurait dû le faire, j'aurais été accablé par une armée de trois ou quatre cent mille hommes, qui marchait contre moi. En donnant bataille, la chance était en ma faveur. C'était la plus grande folie que de se séparer les armées anglaise et prusienne ; elles auraient dû être réunies, et je ne puis comprendre

102 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE

la raison de leur séparation. C'était iolie à Wellington de me liver bataille dans un endroit où, s'il eut été défait, tout son monde aurait été perdu; car il n'avait pas d'espoir de retraite : un bois se trouvait sur ses derrières, et une seule route pour y parvenir. Il aurait été taillé en pièces. D'ailleurs il s'était laissé surprendre ; c'était un grande faute. Il aurait dû entrer en campagne depuis le commencement de juin, parce qu'il devait savoir que je me proposais de l'attaquer. Il pouvait tout perdre, mais il a eu du bonheur; sa destinée Va emporté, et tout ce qu'il a fait sera prôné. Mon intention était d'attaquer et de détruire les Anglais. Je savais que cela produirait un changement de ministres. L'indignation de voir qu'ils avaient causé la perte de quarante milliers d'hommes, la fleur de l'armée anglaise, aurait excité une telle commotion populaire, qu'ils auraient été chassés. Le peuple anglais aurait dit : « Que nous importe qui soit sur le trône de France, Louis ou Xapoléon? nous avons assez souffert. Cette affaire ne nous est pas personnelle, qu'ils s'arrangent entre eux. )) Il aurait fait la paix. Les Saxons, lesBavarois, les Belges, les Wurtembcrgeois se seraient joints à moi. La coalition n'était rien sans l'Angleterre. Les Russes auraient fait la paix, et je fusse resté paisiblement sur le trône. Le traité aurait été durable; car ([ue pouvait faire la France après le traité de Paris? Qu'v avait-il ii craindre d'elle?

« Tels étaient mes motifs, continua-t-il, pour atfa(pier les Anglais. J'avais battu les Prussiens. Avant midi, j'étais vain([n(nir. Je pus dire que tout

m'appartenait; mais le hasard et la destinée en ont décidé autrement. Sans doute les Anglais se sont battus vaillamment, personne ne peut le nier; mais ils auraient été défaits.

« Pitt et sa politique, continua-t-il. ruinèrent presque l'Angleterre, en entretenant la guerre sur le continent. » Je lui fis remarquer que de grands politiques affirmaient en Angleterre que si nous n'eussions pas continué la guerre, nous eussions été ruinés, et que l'Angleterre fût devenue une province de la France. « Au contraire, dit Napoléon, l'Angleterre étant en guerre avec la France, a donné à cette dernière le prétexte et l'occasion d'étendre sous moi ses conquêtes si loin, que je devins empereur presque du monde entier, ce qui ne serait pas arrivé s'il n'y eût pas eu de guerre. » La conversation tomba ensuite sur l'occupation de Malte. (( Deux jours, dit-il. avant que lord Whitworth quittât Paris, on offrit au ministère, et îi d'autres personnes qui m'entouraient, trente millions de francs, et on ajouta qu'on me reconnaitiait comme roi de France, si je consentais à vous céder Malte. » Il ajouta cependant que la guerre aurait éclaté quand même il n'aurait pas été question de Malte. )) Nous parlâmes ensuite des marins anglais. Napoléon dit qu'ils étaient aussi supérieurs aux marins français, que ceux-ci l'étaient aux Espagnols. Je hasardai de dire que je pensais que les Français ne feraient jamais de bons matelots, ii cause de leur impétuosité et de leur légèreté; que surtout ils ne voudraient jamais se soumettre, sans

se plaindre, à bloquer des ports pendant des années, comme nous l'avons fait à Toulon, souffrant du mauvais temps et des privations de toute espèce. « Je ne suis pas de votre avis en cela, signor dottore, dit-il; mais je ne pense pas qu'ils deviennent jamais aussi bons matelots que les vôtres. La mer vous appartient; vos matelots sont aussi supérieurs aux nôtres, que les Hollandais l'étaient autrefois aux vôtres. Je crois cependant que les Américains sont meilleurs matelots que vous, parce qu'ils sont moins nombreux. » Je répondis que les Américains avaient un grand nombre de matelots anglais à leur service, et qu'indépendamment d'autres circonstances, la discipline américaine, à bord des vaisseaux de guerre, était beaucoup plus sévère que la nôtre ; et que si les Américains avaient une marine considérable, il leur serait impossible de placer sur chaque vaisseau autant de marins expérimentés. Lorsque je dis que la discipline américaine était plus sévère que la nôtre, il sourit et dit : (( Sarehbe difficile a credere. »

A cinq heures de l'après-midi. Napoléon m'envoya chercher. Je le trouvai assis dans un fauteuil auprès du feu. 11 était sorti pour se promener, mais il avait été saisi de douleurs, de maux de dents et d'une toux violente. Je trouvai ses amygdales enflées et sa joue enflammée. Pendant que j'étais près de lui, les douleurs augmentèrent. « Je tremble, dit-il au comte Las Cases qui était là, comme si j'avais eu peur. » Son pouls était agité. Je lui recomniandai des fomentations chaudes sur la joue, un Uni-

ment pour la gorge, des fondants chauds, un gargarisme, des bains de pieds et une abstinence totale; il approuva mjgn ordonnance, à l'exception du Uniment. Il me fit beaucoup de questions sur la fièvre.

Je l'ai vu encore h neuf heures, il était couché. Mes avis avaient été strictement suivis; j'aurais désiré qu'il prît un laxatif. Il attribuait son indisposition au ventaccio (1) qui soufflait continuellement sur le sol aride et découvert de Long-wood. « Il faudrait que je fusse at the Brini's, disait-il, ou de l'autre côté de l'Ile, au lieu d'habiter cet endroit épouvantable. J'y étais dans cette saison l'année dernière, et je me portais très bien. » Il me demanda quel était, selon moi, le moyen le plus facile de mourir, et remarqua que la mort par le froid est la plus commode de toutes, parce que si muore dormendo (on meurt en dormant).

J'ai adressé une lettre à sir Hudson Lowe, pour le prévenir de la maladie de Napoléon.

57 octobre. — Napoléon a eu une transpiration abondante pendant la nuit ; il se trouve beaucoup mieux. Je lui ai recommandé de continuer le même traitement, et de ne pas s'exposer A\\ vent. 11 m'a fait presque les mêmes observations qu'il avait faites la veille sur l'exposition malsaine et découverte de Longwood, ajoutant que l'endroit était si stérile, qu'il y croissait à peine une plante

J'ai eu quelques moments d'entretien avec lui

(1) Ventaccio, mot provincial qui signifie un vent violent et Sprc.

I(>(j MEMORIAL DE SAINTE-HÉLEXE

sur limpératrice Joséphine r il eu a parlé dans les termes les plus affectueux. Il a l'ait, dit-il, la première connaissance de cette femme aimable lors du désarmement des sections de Paris, après le 13 vendémiaire 1795. « Un jeune garçon de douze ou treize ans se présenta à moi, continua-t-il, en me suppliant de lui faire rendre l'épée de son père, qui avait été général de la République. Je fus si touché de cette prière affectueuse, que j'ordonnai que l'épée lui fût remise. Ce jeune enfant était Eugène Beauharnais. En voyant l'épée, il fondit en larmes. Je fus tellement ému par son action, que je le comblai déloges. Quelques jours après, sa mère vint me faire une visite de remerciements. Son extérieur me frappa, mais encore plus son esprit. Cette première impression prit chaque jour une nouvelle force, et le mariage ne tarda pas à s'ensuivre (1). »

J'ai vu sir Hudson Lowe. Je lui ai fait connaître l'état de la santé de Napoléon, et lui ai dit qu'il

(1) Le princo Eugène rappelle cet événement de la façon suivante dans ses Mémoires :

« A la suite du 13 Vendémiaire, un ordre du jour défendit, sous peine de mort, aux habitants de Paris de conserver (les armes. Je ne pus me faire à l'idi'e de me séparer du sabre que mon père avait porté, qu'il avait illustré par d'honorables et d'éelalauts services. Je conçus l'espoir d'obtenir la permission de pouvoir garder ce sabre et je lis des démarches en conséquence auprès du général Honapartc. L'entrevue qu'il m'accorda fut d'autant i)lus touchante (pi'elle réveilla en moi le souvenir encore récent (h; la perle que j'avais faite. (Le général de Beauharnais avait été guillotiné le 23 juillet 170ii..Ma sensibilité et quehpies réponses heureuses (pie je lis au giTu'Tal lui firent naître le désir de connaître l'intérieur (le ma famille, et il vint lui-même le lendemain me porter l'autorisation ([uc j'avais si vivement désirée. »

Ce passage des Mémoires du prince Eugène réfute donc l'erreur historitiue (pie les historiens et aussi les peintres ont commise en représentant soit dans leurs écrits, soit dans leurs tableaux, le jeune Eugène do Beauharnais recevant l'épée de son père des mains du général Bonaparte.

Quant au mariage avecJoséphine de Beauharnais, il eut lieu le 8 mars 1796.

attriljuait sa maladie à la violence du vent, à l'exposition de Longwood; j'ajoutai qu'il avait exprimé le désir d'être transporté at the Briars, ou de tout autre côté de File. Son Excellence a répondu : « Le fait est que le général Bonaparte veut parvenir à Plantation-House ; mais la compagnie des Indes-Orientales ne consentira jamais à donner une si belle plantation à une troupe de Français, pour en détruire les arbres et ravager les jardins.

Huit heures du soir. Xapoléon n'est pas aussi bien. La partie droite des mâchoires est considérablement tuméfiée. Il éprouve, h cause de l'inflammation des amygdales, de la difficulté à avaler, etc. Il n'a rien voulu employer autre chose que des fondants et des fomentations. Je lui ai recommandé de prendre, dans la matinée, un purgatif et quelques autres remèdes actifs, ce qu'il a refusé de faire, en disant qu'il n'avait pris aucune médecine depuis son enfance; qu'il connaissait son tempérament, et qu'il était persuadé que le moindre purgatif produirait sur lui les plus violents effets, et contrarierait les efforts de la nature; qu'il avait confiance à la diète, aux délayants, etc.

29 octobre. — Napoléon éprouve un peu de mieux. Je lui ai dit que s'il était attaqué de quelque maladie du climat, ce serait probablement un homme mort en peu de jours, parce que les moyens qu'il voulait employer étaient totalement impuissants pour vaincre une maladie violente, bien qu'ils eussent pu suffire pour le débarrasser des légers accidents qu'il avait supportés. Malgré tous les raison-

168 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE

nements et toutes les représentations que je lui fis, il paraissait croire qu'il valait mieux ne rien faire que de prendre des médecines, parce qu'il les regardait comme dangereuses, ou qu'au moins on devait s'en méfier, parce qu'elles pouvaient troubler les opérations de la nature,

30 octobre. — Napoléon a consenti à faire usage d'un gagarisme d'infusion de roses et d'acide sulfurique. Plusieurs vésicules s'étaient formées en dedans de la joue et sur les gencives. Il s'est emporté contre le climat barhnro de Longwood,eta reparlé de the Briars (1).

J'ai informé sir Hudson Lowe de l'état de sa santé, et du désir qu'il avait d'être transporté at the Biiars. Son Excellence a répondu que si le général Bonaparte voulait se mettre à l'aise et se réconcilier avec l'île, il fallait qu'il fit venir quelques-unes des sommes immenses qu'il possédait, et qu'il en achetât une maison et des terres. Je lui répondis que Napoléon ne savait pas où son argent était placé. Sir Hudson répliqua : « Je suis sur qu'il vous a dit cela afin que vous me le répétiez. »

i*^'" novembre 1816. — Napoléon va mieux. Ses jambes sont un peu gonflées ; les glandes de la cuisse ont éprouvé de l'accroissement. Je lui ai recommandé de prendre du sulfate de magnésie ou du sel de Glauber. Un second lot de vaisselle plate a été brisé pour être vendu à la ville.

" (1) The Briars est à peu près à doux inlllcs du bord de lu mor.

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE 169

5 noffembre. — L'état de Napoléon est à peu près le même. Je lui ai recommandé, dans les termes les plus pressants, de prendre de l'exercice aussitôt que l'état de sa santé et le temps le lui permettraient ; je l'ai sérieusement prévenu que s'il ne faisait exactement ce que je lui ai prescrit, il serait bientôt infailliblement attaqué de quelque maladie sérieuse.

Pendant la conversation, je pris la liberté de demander h Napoléon quelles avaient été ses raisons pour encourager autant les Juifs. Il répondit : « Il y avait beaucoup de Juifs dans les pays sur lesquels je régnais; j'espérais en les rendant libres, et en leur donnant des droits égaux à ceux des catholiques et des protestants, les rendre bons citoyens, et les forcer à renoncer à l'usure, et h se conduire comme le reste de la communauté. Je crois que j'aurais fini par réussir. iMon raisonnement était que, puisque leurs rabbins leur expliquent qu'ils ne doivent pas pratiquer l'usure contre leur propre tribu, mais qu'elle leur est permise envers les chrétiens et autres, en les rendant égaux à mes autres sujets ils devaient me regarder comme Salomon ou Hérode, comme le chef de leur nation, et considérer mes autres sujets comme les frères d'une tribu semblable ii la leur ; qu'en conséquence, il ne leur était pas permis de les traiter usurairement eux ou moi ; mais qu'ils devaient en agir comme si nous étions de la tribu de Juda ; que jouissant des mêmes droits que tous mes autres sujets, ils devaient de la

même manière payer les taxes, se soumettre aux lois de la conscription et a toutes les autres. J'obtins par ce moyen beaucoup de soldats. Outre cela, j'aurais attiré une grande richesse en France, parce que les Juifs sont très nombreux, et qu'ils se seraient empressés de venir en foule dans un pays où ils auraient joui de privilèges bien supérieurs à ceux que leur accordent les autres gouvernements. Je voulais d'ailleurs établir une liberté de conscience universelle. Mon système était de n'avoir point de religion prédominante, mais de tolérer tous les cultes ; je voulais que chacun crût et pensât à sa manière, et que tous les hommes, protestants, catholiques, mahométans, déistes, etc., fussent égaux ; de sorte que la religion ne pût avoir aucune influence sur l'occupation des emplois du gouvernement ; qu'elle ne put contribuer à les faire accueillir ou repousser par un solliciteur ; et que, pour donner un emploi à un homme, on ne pût faire aucune objection fondée sur sa croyance, pourvu que d'ailleurs il fut capable. Je rendis tout indépendant de la religion : les tribunaux, les mariages, les cimetières mêmes ne furent plus à la disposition des prêtres, et ils ne pouvaient plus refuser d'enterrer le corps d'une personne d'un culte différent. Mon intention était de rendre purement civil tout ce qui appartenait h l'Etat et a la constitution, sans égard pour aucune religion. Je ne voulais accorder aux prêtres aucune influence et aucun pouvoir sur les affaires civiles ; mais les obliger li s'en tenir Ix leurs affai-

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLEXE 171

res spirituelles, sans se mêler d'autres choses. » Je lui demandai si les oncles et les nièces pouvaient se marier en France. Il répondit : « Oui, mais il faut qu'ils en obtiennent la permission spéciale. » Je lui demandai si cette permission devait être accordée par le pape. « Par le pape? dit-il; non. )) Puis, me prenant le bout de l'oreille en souriant, il ajouta: « Je vous dis que ni le pape, ni aucun de ses prêtres, n'ont le pouvoir de rien accorder. Par le souverain. »

Je lui fis ensuite quelques 'questions sur les francs-maçons, et lui demandai son opinion sur leur compte. « C'est un tas d'imbéciles qui s'assemblent pour faire bonne chère, et exécuter quelques folies ridicules. Néanmoins, dit-il, ils font de temps à autre quelques bonnes actions. Ils ont aidé dans la Révolution, et récemment encore, h diminuer la puissance du pape et l'influence du clergé. Lorsque les sentiments d'un peuple sont contre le gouvernement, toutes les sociétés particulières tendent à lui nuire. » Je lui demandai si les francsmaçons du continent avaient quelque liaison avec les illuminati. Il répondit : « Non, c'est une société tout h fait différente; en Allemagne, elle est d'une nature dangereuse. » Je lui demandai s'il n'avait pas protégé les francs-maçons. Il répondit qu'il l'avait fait plutôt parce qu'ils étaient contre le pape, que pour tout autre motif. » — S'il aurait jamais permis le rétablissement des jésuites en France. « Jamais, dit-il : c'est la plus dangereuse de toutes les sociétés ; elle a' fait plus de mal que

172 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE

toutes les autres. La doctrine des jésuites est que leur général est le souverain des souverains et le maître du monde ; que tous les ordres qui en émanent doivent être écoutés, quelque contraires aux lois, quelque coupables qu'ils soient. Toute action, quelque atroce qu'elle soit, commise par eux, en exécution des ordres de leur générl, à Rome, devient méritoire à leurs yeux. Non, non, je n'aurais jamais consenti qu'il existât dans mes Etats une société sous les ordres d'un étranger siégeant h Rome. Je n'aurais jamais voulu de frati. Il y avait assez de prêtres pour ceux qui en avaient besoin, sans voir encore des monastères remplis de canaglie, qui ne ieraient que manger, prier et commettre des crimes. » Je fis la remarque qu'il était à craindre que les prêtres et les jésuites ne prissent bientôt une grande influence en Europe. Napoléon répondit: « Cela est très probable. Dans" les règnes qui ont précédé le mien, les protestants étaient aussi maltraités que les Juifs ; ils ne pouvaient acheter de terre : je les ai mis sur le même pied que les catholiques. L'empereur Alexandre a pu sans inconvénient permettre l'entrée de son empire aux jésuites, parce qu'il est de sa politi([ue d'attirer dans son pays barbare des hommes éclairés, (juclle (|ue soit leur secte ; et d'ailleurs ils ne sont pas très à craindre en Russie, parce que la religion est dillérente. Cependant ils feront tant, qu'il sera forcé de les renvoyer (1). »

(1) (.Icltc pri'diclion lu- l;ii'(l:i j);is à s'iu-conijilir; ou 1820 ils l'iiroill expulses du toulu la Uiissii'.

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 173

Voici le portrait qu'il faisait de Carnot: « C'était un homme laborieux et sincère, mais sujet à Tinfluence des intrigues et facile à se laisser tromper. Il a dirigé les opérations de la guerre, sans avoir mérité les éloges qu'on lui a donnés, parce qu'il n'avait ni l'expérience ni l'habitude de la guerre. Il n'a montré que peu de talent pendant son premier ministère; il a eu avec le ministre des finances et la trésorerie plusieurs querelles dans lesquelles il avait tort. Il quitta le ministère, convaincu qu'il ne pouvait le conserver faute d'argent. Il vota ensuite contre l'établissement de l'empire ; mais comme sa conduite a toujours été franche, jamais il ne donna d'ombrage. Jamais il ne demanda rien pendant la prospérité de l'empire; mais après les malheurs de la Russie, il sollicita de l'emploi, et reçut le commandement d'Anvers, qu'il défendit fort bien. Après mon retour de l'ile d'Elbe, il fut nommé ministre de l'intérieur, et j'eus tout lieu d'être satisfait de sa conduite. Lors de l'abdication, il a été membre du gouvernement provisoire; mais il (ut Joué par les intrigants dont il était entouré. Dans sa jeunesse, il passait pour un original parmi ses camarades. Il détestait les nobles, et eut, à ce sujet, plusieurs querelles avec Robespierre, qui en avait protégé plusieurs sur la fin. 11 était membre du comité de Salut public avec Robespierre, Couthon, Saint-Just et autres bouchers, et ce fut le seul qu'on ne dénonça point. Il demanda ensuite à être jugé, pour sa conduite avec ceux qu'il voulait bien appeler ses collègues, ce qui lui fut refusé; mais sa demande de

partager le sort des autres lui fit un grand honneur.

« Barras, dit ensuite Napoléon, était un homme violent, de peu de conscience et de résolution, léger et loin de mériter la réputation dont il jouissait; la violence de ses manières et l'éclat de sa voix, lorsqu'il commençait un discours, semblaient donner de lui une toute autre idée que celle qui est généralement reçue. »

5 novembre. — Sir Iludson Lowe est venu à Longwood. Je lui dis que bien que Napoléon allât mieux, je pensais que s'il persistait h ne pas vouloir sortir de sa chambre et à ne pas prendre d'exercice, il serait bientôt atteint de quelque maladie sérieuse, et que, selon toutes probabilités, son existence à Sai'nte-Hc/ène ne se prolongerait pas au delà d'une ou deux années. Sir Hudson demanda avec quelque âpreté ; « Pourquoi ne prend-il pas d'exercice ? » Je lui fis une courte récapitulation de plusieurs des entraves qu'il mettait à sa liberté : je citai entre autres la mesure de faire placer, auxportes du jardin où il avait coutume de se promener, des sentinelles à six heures du soir, avec l'ordre de ne laisser sortir personne, quoique ce fût précisément l'instant où la fraîcheur du temps rendait la promenade plus agréable.

Sir Iludson dit que les sentinelles n'étaient pas placées à six heures, mais seulement au coucher du soleil. Je répondis à Son Excellence que le soleil se couchait immédiatement après six heures, et qu'entre les tropiques, le crépuscule durait fort peu. Le gouverneur envoya chercher alors le capitaine Popple-

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 175

ton, et lui fit quelques questions relativement à la pose des sentinelles et à leurs ordres. Le capitaine Poppleton lui dit que les ordres donnés aux sentinelles étaient verbaux, qu'ils pouvaient donc être mal entendus. Après s'être entretenu pendant quelque temps avec le capitaine Poppleton, sir Hudson Lowe dit qu'il trouvait bien extraordinaire que le général Bonaparte ne voulût pas sortir à cheval avec un officier anglais. Je remarquai qu'il le ferait probablement, si les choses étaient mieux aménagées, si, par exemple, lorsqu'il monte à cheval, on envoyait, a quelque distance après lui, un officier pour surveiller ses mouvements; que Napoléon, quoiqu'il connaîtrait la destination de cet officier, ne paraîtrait jamais s'en apercevoir, et qu'il serait aussi bien gardé que si l'officier galopait à ses côtés. J'allai même jusqu'à lui dire que Xapoléon m'avait insinué à moi-même qu il ne ferait pas attention à celui qui le suivrait, pourvu qu'on ne sut pas officiellement qu'il avait une garde près de lui. Sir Hudson répondit qu'il y réfléchirait, et me pria de lui écrire mon opinion sur la santé du général Bonaparte, en me prévenant que je devais me rappe 1er que la vie d'un homme ne devait pas entrer en balance avec le mal qu'il pouvait causer s'il parvenait à s'échapper, et que je ne devais pas oublier que le général Bonaparte avait déjà été le fléau du monde et la cause de la mort de plusieurs millions d'individus; que ma position était toute particulière, et d'une grande importance politique. Une certaine quantité de vaisselle plate a encore

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été brisée, portée à la ville par Cipriani, et déposée entre les mains de MM. Balcombe, Cole et Compagnie, en présence de sir Thomas Reade, à qui a été remise la clef du coffre qui la renfermait.

7 novemhi-e. — Napoléon se trouve beaucoup mieux, il ne sent presque plus aucun mal.

8 novembre. — Napoléon m'a fait plusieurs questions anatomiques et physiologiques ; il m'a dit qu'il avait étudié l'anatomie pendant quelques jours, mais que la vue des cadavres ouverts lavait rendu malade, et qu'il avait abandonné totalement cette science. Après quelques développements sur ses idées rela tivement à l'âme, je fis quelques remarques sur les Polonais qui avaient servi dans son armée, et qui étaient fort attachés à sa personne. «Ah! s'écria Napoléon, certes ils m'étaient attachés ! Le viceroi actuel de Pologne était avec moi dans mes campagnes d'Egypte; je le fis général. La plus grande partie de ma vieille garde polonaise est maintenant, par politique, employée par Alexandre. C'est une brave nation, et qui fournit de bons soldats. Ils résistent mieux que les Français au froid des pays du Nord. Je lui demandai si, dans les climats moins rigoureux, lesPolonaisétaient aussibons soldatsque les Français. « Oh ! non, non; le Français leur est de beaucoup supérieur. Le commandant de Dantzig m'a rendu compte que pendant la rigueur de l'hiver, lorsque le thermomètre descendait à dixhuit degrés, il était impossible de faire rester les soldats français en faction à leur poste, tandis que les Polonais ne souffraient point. » «Poniatowski,

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continua-t-il, était un homme d'un noble caractère, rempli d'honneur et de bravoure. Je me proposais de le faire roi de Pologne, si j'avais réussi en Russie. » Je lui demandai à quoi il attribuait principalement le peu de succès de cette expédition. « Au froid, au froid prématuré et h l'incendie de Moscou, répondit Napoléon. J'étais de quelques jours en arrière, j'avais calculé le froid qu'il avait fait depuis cinquante années, et l'extrême froid n'avait jamais commencé avant le 20 décembre, vingt jours plus tard qu'il ne commença. Quand j'étais à Moscov, le froid était h trois degrés, et le Français le supportait avec plaisir; mais pendant la marche, le thermomètre descendit a dix-huit degrés, et presque tous les chevaux périrent. J'en perdis trente mille en une nuit. On lut obligé d'abandonner presque toute l'artillerie, forte alors de cinq cents pièces; on ne pouvait emporter ni munitions ni provisions. Nous ne pouvions, faute de chevaux, faire une reconnaissance, ou envover une avant-oarde de cavalerie pour chercher la route. Les soldats perdaient le courage et la raison, et tombaient dans la confusion. La circonstance la plus légèretés alarmait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour effrayer tout un bataillon. Au lieu de se tenir réunis, ils erraient séparés pour chercher du feu. Ceux que l'on envoyait en éclaireurs couraient se réchaufTer dans les mais(uis. Ils se répandaient de tous côtés, se débandaient et devenaient facilement la proie de l'ennemi. D'autres se couchait par terre, s'endormaient ; un peu de sang sortaient de leurs narines, et ils

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mouraient en dormant. Des milliers de soldats périrent de cette manière. Les Polonais sauvèrent quelques-uns de leurs chevaux, et un peu de leur artillerie ; mais les Français et les soldats des autres nations n'étaient plus les mêmes hommes. La cavalerie a surtout souffert ; sur quarante mille hommes, trois mille ii peine ont été sauvés. Sans l'incendie de Moscou, j'aurais réussi. J'y aurais passé l'hiver. « Il y avait dans cette ville à peu près quarante mille habitants, qui étaient pour ainsi dire esclaves. J'aurais proclamé la liberté de tous les esclaves en Russie, et aboli le vasselage et la noblesse. Cela m'aurait procuré l'union d'un parti immense et puissant. J'aurais fait la paix à ^Moscou, ou bien j'aurais marché sur Pétersbourg l'année suivante. Alexandre le savait bien, aussi avait-il envoyé ses diamants, ses objets précieux et ses vaisseaux en Angleterre. Sans cet incendie, j'aurais complètement réussi. Je les avais battus dans une grande action à la Moskowa ; j'attaquai, avec quatre-vingt-dix mille hommes, l'armée russe forte de deux cent cinquante mille, et fortifiée jusqu'aux dents, et la défit complètement. Soixante-dix mille Russes restèrent sur le champ de bataille. Ils eurent l'impudence de dire qu'ils avaient gagné la bataille, bien que je marchasse sur Moscou. Deux jours après, j'étais au milieu d une belle ville approvisionnée pour un an ; cai", en Russie, il y avait toujours des provisions pour plusieurs mois avant que la gelée xîrit. Les magasins de toute espèce étaient encombrés. Les maisons des habitants

étaient bien pourvues, et la plupart avaient laissé leurs domestiques, qui nous auraient servi. Beaucoup de propriétaires avaient laissé des billets par lesquels ils priaient les officiers français qui prendraient possession de leurs maisons d'épargner les meubles et autres effets ; qu'ils avaient laissé tout ce qui pouvait être utile à nos besoins, et qu'ils espéraient revenir dans peu de jours, lorsque l'empereur Alexandre aurait arrangé les affaires; et ([u'alors ils seraient bien aises de nous voir. Plusieurs dames étaient restées; elles savaient qu'à Berlin et à Vienne il n'avait été fait aucune offense aux habitants. D'ailleurs ils comptaient sur une prompte paix. Nous espérions jouir de nous-mêmes dans les quartiers d'hiver, avec tout espoir de succès au printemps. Deux jours après notre arrivée, l'incendie fut découvert. Il ne paraissait pas d'abord être très alarmant, et l'on pensait qu'il aurait pu être causé par des soldats, en allumant leurs feux trop près des maisons, qui étaient presque toutes en bois. Cette circonstance m'affligea, et je donnai des ordres extrêmement sévères à ce sujet aux commandants de réofiments et autres. Le lendemain le feu s'était accru, mais pas encore de manière à donner des craintes sérieuses. Cependant, craignant qu'il ne vint jusqu'à nous, je sortis à cheval et donnai tous les ordres possibles pour l'éteindre. Le jour suivant, un vent violent s'étant élevé, l'incendie se propagea avec la plus grande rapidité. Des centaines de misérables, payés à cet effet, se dispersèrent dans différents quartiers de la ville, et, au

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moyen de mèches qu'ils cachaient sous leurs manteaux, ils mirent le feu aux maisons qui se trouvaient sous le vent, ce qui était facile, h cause des matières combustibles qui formaient leur bâtisse. Cette circonstance, jointe à la violence du vent, rendit inutiles tous les efforts pour éteindre le feu. Moi-même, j'eus peine h en sortir en vie. Afin de donner l'exemple, je m'exposai au milieu des flammes, et j'eus les cheveux et les sourcils brûlés; mes habits furent brûlés sur mon dos. Mais tous les efforts furent vains, parce qu'ils avaient détruit la plupart des pompes, qui étaient au nombre de mille à peu près, et dont je crois que nous ne trouvâmes plus une seule en état de servir. En outre, les misérables payés par Rostopchin couraient de tous côtés, rallumant partout le feu avec leurs torches ; ce en quoi ils n'étaient que trop secondés par le vent. Ce terrible incendie détruisit complètement la ville. J'étais préparé à tout, excepté à cet événement. Le coup était imprévu : qui aurait pu croire qu'une nation aurait mis le feu à sa capitale? Cependant les habitants eux-mêmes firent tous leurs efforts pour l'éteindre, et plusieurs périrent dans la tentative. Ils amenèrent devant nous un grand nombre de ces incendiaires avec leurs torches; car nous n'aurions jamais pu les reconnaître au milieu d'une telle populace. Je fis fusiller à peu près deux cents de ces misérables. Sans ce feu fatal, j'avais tout ce qui était nécessaire à mon armée : d'excellents quartiers d'hiver, des approvisionnements de toute espèce; et l'année

suivante aurait décidé de tout. Alexandre aurais l'ait la paix, ou j'aurais été à Pétersbourg. » Je lu» demandai s'il pensait qu'il aurait pu soumettr** entièrement la Russie. « Non, répondit Napoléon, mais j'aurais obligé la Russie à faire une paix con venable aux intérêts de la France. Je quittai Moscoi» cinq jours trop tard. Plusieurs des généraux, continua-t-il, ont été arrachés de leurs lits par le feu. Je restai moi-même dans le Kremlim (i) jusqu'il ce que je fusse environné des flammes. Le few gagna les magasins chinois et indiens, et plusieurs entrepôts d'huile et d'esprit, qui s'enflammèrent. Je me retirai alors dans une maison de campagne appartenant à l'empereur Alexandre, à peu près à une lieue de Moscou ; et vous pouvez juger vous-même de l'intensité du feu, lorsque vous saurez qu'on pouvait à peine tenir les mains sur les murs ou les fenêtres du côté de Moscou, tant elles étaient échauflees. C'était le spectacle d'une mer de feu: des montao'ues de flammes rougfes et tournoyantes comme les vagues, s'élançaient tout à coup vers un ciel embrasé, et retombaient ensuite dans un océan de feu. C'était le spectacle le plus grand, le plus sublime et le plus terrible que j'aie vu dans ma vie. — Allons, docteur (2). »

(1) Le général Gourgaud m'a dit que, pendant eotte confusion, un grand nombre de corbeaux, toujours par milliers à Moscou, se perchèrent en masse sur les tours du Kremlin, d'oii ils descendaient fréquemment et volligeaient autour di-s soldats français en battant des ailes et croassant, comme s'ils les eussent menacés de la destruction qui les attendait. U ajout(! que les troupes avaient été découragées à cette vue, que les soldats regardaient comme d'un funeste présage'.

(2) C'était l'expression accoutumée do Napoléon lorsqu'il voulait que je me retirasse.

182 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE

9 noçembre. — Je me suis entretenu pendant, quelque temps avec Napoléon relativement à la religion. Je lui dis qu'on avait difFérentes opinions sur sa croyance en Angleterre, et qu'on l'avait supposé, depuis peu, catholique romain. « Ebbene, répliquat-il, credo tiitto quel che crecla la chiesa. (Je crois tout ce que l'Eglise croit.) J'avais coutume, continua-t-il, quand ils étaient devant moi, de mettre aux prises le pape et l'évêque de Nantes. Le pape voulait rétablir les moines. Mon évèque avait coutume de lui dire que je ne trouvais pas mauvais qu'on fût moine dans le cœur, mais que je ne voulais pas permettre qu'il en existât publiquement aucune société. Le pape voulait me faire confesser, ce que j'évitai toujours en disant : Santo padre, je suis occupé à présent; quand je serai plus vieux. Je prenais plaisir à converser avec le pape, continua-t-il ; c'était un bon vieillard, ma testardo (mais tenace).

« Il y a tant de religions différentes, continuat-il, ou de modifications dans la religion, qu'il est difficile de savoir laquelle choisir. Si une religion avait existé dès le commencement du monde, je la croirais la véritable. jNIais dans l'état où sont les choses, je, pense que chacun doit conserver la religion de ses pères. Qu'êtes-vous ? — Protestant, répondis-jc. — Votre père l'était-il aussi? — Oui. — Eh bien, continuez dans cette croyance.

« En France, continua-t-il, je recevais également les catholiques et les protestants à mon lever. Je payais leurs ministres de même.

« Je donnai aux protestants, à Paris, une belle

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église qui avnit autrefois appartenu aux jésuites (1). Pour prévenir toutes querelles de religion, clans les lieux où se trouvaient des temples protestants et catholiques, je leur défendis également de sonner les cloches pour appeler le peuple au service dans leurs églises respectives, à moins que les ministres de l'un et de l'autre ne fissent une demande particulière à cet effet, en établissant que c'était d'après le désir et sur la demande des membres de chaque communion. On donnait alors une permission pour un an; et si, ii l'expiration de cette année, la demande n'était pas renouvelée par les deux parties, la permission cessait. Par ces moyens, j'empêchai les discussions qui avaient existé auparavant, parce que les prêtres catholiques ne pouvaient sonner leurs cloches à moins que les protestants n'eussent un semblable privilège.

(c II existe un lien entre l'animal et la Divinité. L'homme, ajouta-t-il, est seulement un animal plus parfait que le reste; il raisonne mieux, mais que savons-nous si les animaux n'ont pas un langage particulier ? Mon opinion est qu'il y a de notre part, parce que nous ne les entendons pas, présomption à assurer que non. Un cheval a de la mémoire, de

(1) C'fst par décision consiilairn du 12 frimaire an XI quf' fut ordonné à Paris rétal)lisscnicnt d'uni' église consistorialc et de deux églises de secours. Par celte même décision, Tédifice de Saint-Louis du Louvi'e fut affeeté au Consistoire et ceux de PenteniOQt (rue de Grenelle-Saiiit- Germaini et Sainte-Maric-Saint-.Vntoine, aux deux églises de secours, l'ius tard, en 1811, les travaux de déblaiement de la ])lace du Carrousel avant nécessité la démolition de Téglisc Saint-Louis, une décision impénale du 3 février de la même aunée désigna l'église de TOratoire (ancienne église des Oratoriensi, pour recevoir le Consistoire protestant, connu depuis sous le nom de Temple de l'Oraloire.

la connaissance et de l'amour. 11 distingue son maître entre les domestiques, bien que ceux-ci soient plus constamment avec lui. J'avais un cheval qui me reconnaissait parmi tout le monde, et qui, lorsque j'étais sur son dos, manifestait, par ses sauts et sa marche hardie, qu'il savait porter un personnage supérieur à ceux dont il était ordinairement entouré. Il ne voulait permettre à personne autre que moi de le monter, excepté à un palefrenier qui en prenait constamment soin; et lorsqu'il était monté par cet homme, ses mouvements étaient si différents, qu'il semjjlait reconnaître c[u'il portait un valet. Lorsque je perdais ma route, je le laissais aller, et il la retrouvait toujours dans les endroits où, avec toute mon observation et ma connaissance particulière des lieux, je n'aurais pu le faire. Qui peut nier l'intelligence des chiens ? Il existe une chaîne entre les animaux; les plantes sont autant d'animaux qui mangent et boivent, et il y existe des degrés jusqu'il l'homme, qui est seulement le plus parfait de tous les êtres. Le même esprit les anime plus ou moins. — Votre gouverneur, dit-il après un moment de silence, a fermé le sentier qui conduit aux jardins de la Compagnie, où je me promenais quelquefois, parce que c'est le seul endroit à l'abri du i'cnio agro; il a regardé cette liberté comme une trop grande faveur. Son certo che a (jualche cattwo oggetlo in vista. Mais tout cela ne me chagrine pas beaucoup, car, lorsque l'heure d'un homme est venue, il doit partir. » Je pris la liberté de lui demander s'il n'était pas fataliste.

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« Siciiro, répondit Napoléon, autant que les Turcs. J'ai toujours été de même. Il faut obéir à l'ordre du destin. [Qiiando lo çitole il destino, bisogna, iibbidire.) »

Je lui fis quelques questions relativement à Bliicher. « Bliicher, dit-il, est un très brave soldat, Jtn bon sabreur. Il est comme un taureau qui ferme les yeux, et, sans voir aucun danger, se précipite en avant. Il a commis mille fautes, et, sans des circonstances imprévues, j'aurais pu, différentes fois, le faire prisonnier, lui et la plus grande partie de son armée. Il est obstiné et infatigable, ne craignant rien, et très attaché h son pays. Mais, comme général, il est sans talent. Je me souviens que, lorsque j'étais en Prusse, il dînait h ma table, après s'être rendu, et qu'on le considérait comme un homme très ordinaire. »

En parlant des soldats anglais, il disait : « Le soldat anglais est brave, et les officiers sont généralement gens d'honneur ; cependant je ne les crois pas en état d'exécuter de grandes manœuvres. Je pense que si j'étais à leur tête, je pourrais les rendre capables de tout. Pourtant je ne les connais pas encore assez bien pour en parler décidément. J'ai eu une conversation avec Bingham à ce sujet; et, bien qu'il ne soit pas de mon avis, je voudrais changer votre système(l). Au lieu du fouet, je voii-

(1) Napoléon avait grandt'infnt raison, ot aurait pu donnera Jf. lîinfçhana une preiiv<' de la vérité de son assertion, en lui <'it.int le régiment an<i;lais a])pelé The Srolih-Crai/ (Eeussais f^ris), ré'j^iineiit dans li'<iuil jamais cavalier n'a reçu un seul coup de fouet.

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drais les conduire par le point d'honneur. Je voudrais exciter en eux une certaine émulation. J'avancerais, comme je le faisais en France, tout soldat qui se serait distingué. Après une action, j'assemblais les officiers et les soldats, et je demandais : Quels sont ceux qui se sont distingués ? Quels sont les braves ? Et j'avançais tous ceux qui savaient lire et écrire. J'ordonnais h ceux qui ne le savaient pas d'étudier jusqu'à ce qu'ils fussent suffisamment instruits, et alors je les avançais. Que ne pourraiton pas attendre de l'armée anglaise, si chaque soldat espérait devenir général, en se comportant bravement? Bingham dit cependant que la plus grande partie de vos soldats sont des brutes, et qu'il faut les conduire à coups de bâton. Mais, certes, continua-t-il, les soldats anglais doivent avoir assez de sentiments pour être placés au moins au niveau des soldats des autres nations chez qui le svstème dégradant du fouet n'est pas en usage. Tout ce qui avilit l'homme doit être rejeté. Bingham dit qu'il n'y a que la canoille qui s'enrôle volontairement. Cette punition avilissante en est la seule cause. Je voudrais l'abolir, et que le titre même de simple soldat devînt un honneur pour celui qui en serait revêtu. Je voudrais faire ce que j'ai fait en France : j'encouragerais les jeunes gens instruits, les fils de marchands, les nobles, enfin toutes les classes, à me fournir de simples soldats, que j'avancerais selon leur mérite ; je remplacerais le fouet pai' lii prison, le pain et l'eau, et pat' le mépris de leurs camarades. Qiiando il soldafo è awilito e di-

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sonoralo colle friisle, poco gli preine la gloria e l'onore délia sua patria l'I).

« Quel sentiment d'honneur peut rester à un homme qui a été fustigé en présence de ses camarades ? Il perd tout l'amour de la patrie, et se battrait également contre elle, s'il était mieux pavé par le parti opposé. Lorsque les Autrichiens possédaient l'Italie, ils cherchèrent inutilement à faire des soldats des Italiens : ceux-ci désertaient aussi vite qu'on les avait réunis, ou bien, sils se voyaient forcés de marcher à l'ennemi, ils se sauvaient au premier coup de feu. Il était impossible de maintenir un seul régiment. Lorsque j'eus conquis l'Italie, et que je commençai à faire des levées, les Autrichiens se moquèrent de moi, et disaient que cela ne me réussirait pas ; qu'ils avaient essayé bien des fois à le faire, et qu'il n'était pas dans le caractère des Italiens de se battre et de devenir de bons soldats. Malgré cela j'enrôlai plusieurs milliers d'Italiens, qui se battirent avec autant de bravoure que les Français, et qui ne m'abandonnèrent jamais, même dans mon adversité. Quelle en était la cause? J'avais aboli le fouet et le bâton, que les Autrichiens avaient adoptés ; j'avançai ceux des soldats qui avaient des talents ; plusieurs généraux furent choisis parmi eux. Je substituai l'honneur et l'émulation à la terreur et au fouet. »

Je demandai à Napoléon son opinion relativement

(1) Quand un soldat a éti- avili et déshonoré par le fouet, il se soucie fort peu de la gloire et de l'honneur de son pays.

au mérite comparatif des Russes, des Prussiens et des Allemands. Il me répondit : « Les soldats changent quelquefois ; ils sont braves un jour, et lâches l'autre. J'ai vu les Russes faire des prodiges de valeur à Eylau ; c'étaient alors autant de héros ; à la Moscowa, retranchés d'une manière inexpugnable, ils me laissèrent battre cent cinquante mille hommes avec quatre-vingt-dix mille. A léna, et dans d'autres batailles de cette campagne, les Prussiens s'enfuirent aussi timidement que des moutons ; depuis ce temps ils se sont battus bravement. Mon opinion est qu'aujourd'hui le soldat prussien est supérieur au soldat autrichien. Les cuirassiers français étaient la meilleure cavalerie du monde pour enfoncer l'infanterie. Individuellement, il n'est pas de cavalier supérieur ou même comparable au mameluck ; mais ils ne peuvent agir en corps. Les Cosaques sont excellents comme partisans, et les Polonais comme lanciers. »

Je lui demandai aussi quel était, à son avis, le meilleur général autrichien. « Le prince Charles, répondit-il, bien qu'il ait commis un grand nombre de fautes. Quant à Schwarzenberg, il n'est pas capable de commander six mille hommes. «

Napoléon parla ensuite du siège de Toulon, et ajouta ([ue lii il avait lait prisonnier le général O'iiara. a Je puis dire, continua-t-il, que je l'ai (ait prisonnier de ma propre nuiin. J'avais établi une batterie masquée de huit pièces de vingt-quatre, et de (piatre mortiers, pour attacpier le foit ]\Ialbousquct, qui se trouvait occupé par les Anglais: celte

MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 189

batterie fut achevée dans la soirée, et j'étais dans l'intention d'attaquer le lendemain matin. Tandis que je donnais des ordres sur un autre point de l'armée, quelques députés de la Convention nationale arrivèrent. Dans ce temps-là, ils prenaient quelquefois sur eux de diriger les opérations militaires, et ces imbéciles ordonnèrent à la batterie de commencer son feu ; on obéit à cet ordre. Aussitôt que je vis ce feu prématuré, je pensai que le général anglais attaquait la batterie, et l'enlèverait probablement, parce que toutes mes dispositions n'avaient pas encore été prises pour la soutenir. En effet, O'Hara, voyant que le feu de la Ijatterie chasserait ses troupes de Malbousquet, et que je finirais par m'emparer du fort qui commandait la rade, se décida à m'attaquer. En conséquence, il se mit à la tête de ses troupes, fit une sortie, et emporta effectivement la batterie et les lignes que j'avais formées à gauche. {Ici Napoléon traça sur un morceau de papier le plan de la position des batteries.) Celles de droite furent prises par les Napolitains. Tandis que ceux-ci s'occupaient à enclouer les canons, j'avançai, sans être aperçu, avec trois ou quatre cents grenadiers, par un boyau couvert d'oliviers, lequel comn\uniquait a la batterie, et je commençai un feu terrible sur les troupes d'O Hara. Les Anglais étonnés crurent d'abord que les Napolitains, qui occupaient les lignes sur la droite, les prenaient pour des Français, et tous criaient : C'est cette' canaglia de Napolitains, qui fait feu sur nous (car, îi cette époque, vos troupes méprisaient beau-

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couples Napolitains). Ollara sortit de la batterie, et s'avança vers nous. Il l'ut blessé au bras par xin sergent ; et comme j'étais a l'entrée du bovau, je le saisis brusquement par son habit, et le poussai au milieu de mes soldats, en pensant que c'était un colonel, parce qu'il avait deux épaulettes. Tandis qu'on l'emmenait, il s'écria qu'il était le commandant en chef des xVnolais. Il crovait qu'il allait être massacré, parce qu'il existait un ordre de la Convention de ne point faire de quartier aux Anglais. Je courus à lui, et j'empêchai les soldats de le maltraiter. Il parlait un très mauvais français ; et comme je voyais qu'il s'imaginait qu'on avait l'intention de le massacrer, je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour le rassurer, et donnai ordre qu'on pansât immédiatement sa blessure, et qu'on eût pour lui les plus grands égards. Il me pria ensuite de lui donner des détails sur la manière dont il avait été pris, afin d'en rendre compte à. son gouvernement dans sa justification.

« Ces imbéciles députés de la Convention, continua-t-il. voulait d'abord attaquer et incendier la ville: mais je leur démontrai qu'elle était très forte, et ([lie nous perdrions beaucoup de monde; que le meilleur serait de nous emparer des forts qui commandaient la rade, et que les Anglais seraient pris, ou forcés de brûler la plus grande partie de la flotte, et de se sauver. On suivit mes avis ; et les Anglais, devinant quelle en serait la suite, mirent le feu aux vaisseaux, et abandonnèrent la ville. S'il étaitvenu

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un liheccio (1), ils auraient été tous pris. Ce fut Sydney Smith qui incendia la flotte, et elle eût été entièrement brûlée si les Espagnols eussent fait leur devoir. C'était le plus beau feu d'artifice possible.

« Les Napolitains, continua-t-il, sont la plus vile canaalia du monde. Murât a causé ma ruine en avançant avec eux contre les Autrichiens. Lorsque le vieux Ferdinand en eut connaissance, il se mit à rire, et dit, dans son jargon, que les Napolitaine serviraient ^lurat comme ils l'avaient servi lui-même lorsque Championnet, avec dix mille Français, en avait dispersé cent mille comme des moutons. J'avais défendu à Murât d'agir, parce qu'à mon retour de l'île d'Elbe il était convenu entre... et moi, que si je lui cédais l'Italie, il ne se joindrait pas à la coalition cont/'e moi. J'en avais fait la promesse, etjel'aurais tenue; maiscet imbécilede Murât, malgré les ordres que je lui avais donnés, marcha en Italie avec sa canaille, où il fut soufflé comme une balle. Alors tous mes projets, plans et traités, furent renversés. Deux fois Murât m'a trahi et ruiné. La première, lorsqu'il m'abandonna pour se joindre au.\ alliés avec soixante mille hommes, me forçant par là d'en tenir en Italie trente mille, dont j'avais tant besoin ailleurs. A cette époque, son armée était commandée par des Français ; sans cette marche hasardée de Murât, les Russes se fussent retirés, leur intention n'étant pas d'avancer si l'Autriche ne se joignait pas à la coalition; vous fussiez ainsi restés

(Ij Vent du sud.

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seuls, et eussiez accepté la paix de grand cœur. «Napoléon ajouta ensuite qu'il avait toujours été disposé à conclure la paix avec l'Angleterre. « Que vos ministres disent ce qu'ils voudront, disait-il, j'ai toujours été prêt a faire la paix. A l'époque où Fox mourut, tout semblait le faire présager. Si lord Lauderdale eut été sincère, elle aurait été conclue. Avant la campagne de Prusse, je lui fis signifier qu'il ferait mieux d'engager ses concitoyens a faire la paix, parce que dans deux mois je serais maître de la Prusse, par la raison que, bien que la Russie et la Prusse réunies pussent s'opposer à moi, la Prusse seule ne le pouvait pas ; que les Russes étaient à trois mois de marche de distance, et que je savais que le plan de campagne des Prussiens était de défendre Berlin, au lieu de se retirer en attendant le renfort des Russes ; qu'alors je détruirais leur armée, et prendrais Berlin avant que les Russes arrivassent et qu'ensuite je déferais très facilement ces derniers. Je conseillai donc à lord Lauderdale de profiter de mes oflVes de paix avant que les Prussiens, qui étaient vos meilleurs amis sur le continent fussent battus. Je crois qu'il fut sincère après cette communication, et qu'il écrivit à vos ministres pour les engager à la paix ; mais ils ne voulurent jamais y consentir, pensant que le roi de Prusse était à la tète de cent mille hommes, que je pouvais être battu, et que cette défaite causerait ma ruine. Cela était possible: quelquefois une bataille décide de tout, et souvent aussi les circonstances les plus légères décident du sort d'une bataille. L'événement prouva

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que je ne m'étais pas trompé: je vainquis h léna, et la Prusse fut à moi. Après Tilsit et Eriurt, continua-t-il, une lettre signée de moi et de l'empereur Alexandre, et contenant des propositions de paix aved'Ancrleterre, fut envoyée à vos ministres: mais ils ne voulurent pas accepter ces nouvelles propositions. »

Napoléon parla ensuite de sir Sydney Smith. « Svdney Smith, dit-il, est un brave officier. Il a montré une grande habileté dans le traité relatif à l'évacuation de l'Egvpte par les Français ; il sut profiter du mécontentement qui existait parmi les troupes françaises, en se voyant si longtemps éloignées de la France. Il prouva aussi beaucoup d'honneur en envoyant immédiatement a Kléber le refus que fit lord Keith de ratifier le traité, ce qui sauva l'armée française ; car, s'il eût tenu ce refus secret pendant sept ou huit jours de plus, le Caire aurait été cédé aux Turcs et l'armée française se serait vue forcée de se rendre aux Ang-lais. Il montra également beaucoup de noblesse et d'humanité dans tous ces procédés h l'égard des Français qui tombèrent entre ses mains. Il débarqua au Havre, selon quelques-uns, pour une sotte gageure qu'il avait faite d'aller au théâtre ; d'autres disent que c'était pour examiner la place. Quel qu'ait été son motif, il fut arrêté et renfermé au Temple comme espion ; il fut même question, pendant un temps, de le juger et de l'exécuter. Peu après je revins d'Italie ; Sydney Smith m'écrivit de sa prison pour me prier d'intercéder en sa faveur. Il est actif,

1U4 aiÉMORIAL DE SAIXTE-HÉLÈXE

intelligent, remuant et infatigable; mais je le crois niezzo pazzo. »

Je lui demandai si sir Sydney n'avait pas déployé beaucoup de talent et de bravoure à Acre. Napoléon répondit : « Oui; la principale cause de la nonréussite, c'est qu'il prit tout mon train d'artillerie k bord de plusieurs petits vaisseaux. Sans cela, j'aurais pris Acre malgré lui. Il se conduisit vaillamment, et fut bien secondé par Phelippeaux (i), Français de beaucoup de talent qui avait étudié avec moi comme inoénieur. Il v avait aussi un major Douglas qui se comporta bravement. L'acquisition de cinq ou six cents matelots, comme canonniers, devint un puissant secours pour les Turcs, dont le courage se releva, et à qui ceux-ci apprirent à défendre leur forteresse. INIais Sydney commit une grande faute en faisant des sorties où deux ou trois cents braves perdirent la vie sans aucune chance de succès. Il était impossible qu'il réussit contre le grand nombre de Français qui étaient de-

ll) Pendant qiril était à l'Ecole royale militaire do Paris, Bonaparte avait oonmie condisciple Le Picard de Pheli|)i)eaux. né à Anj^les en Vendée plus Agé qne Ini de denxans. entré à l'Ecole le27septen»bre 1781etnc devant en sortir, anssi tlans l'artillerie, qu'en 178.">. Honaparte avait en en Phelippeanx nn rival henreux qni l'emportait tonjonrs snr lui. « Cette rivalité se traduisait souvent en voies de fait, ipii' leur sergent-major Picot de Peccaduc ne pouvait |)arvenir à arrêter. Il v eut même un jour un duel entre Bonaparte et Phelipp<'aux, qui faillit coûter la vie à ce dernier. Phelippeaux l'inigra <'n 171)1, puis reiili'a en Vendée pour s'y Jiattre avec li's chouans ; fait ])risounier il fut c>>nduit à Paris, et enfermé dans la nièun' prison où se trouvait <l<',ja l'amiral anglais Sydnev Smith. Tous les deux eurent l'adresse de s'enfuir, et quand Sydney Suiith eut V: commandement de la llott<' destiuél^ à agir en Egypte, il emmena Phelippeaux à ([ni il conlia la déiense de Saint-.lean-d .\cn' menace par Bona- ]),irte, devenu gen<'ral en cln'f tie re.xpi'dilion dOrient. Voilà comriienl H(Miaparte se retrouva en face de son ancien couilisciple et adversain-. Phelippeaux qui, cepi'udant, avait été assez bien servi par les circonstances, ne put jouir longtemps de son succès, car il mourut de la peste p ' ■ -■'

itnces, ne put jouir longtem icu après la levée du siège.

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE 195

vant Acre. Je parierais qu'il perdit là la moitié de son équipage. Il répandit parmi mes troupes des proclamations qui en ébranlèrent quelques-unes ; je publiai en conséquence un ordre par lequel je le déclarais fou, et défendais toute communication avec lui. Quelques jours après, il envoya, au moyen d'un parlementaire, un lieutenant ou un garde-marine porteur d'un cartel pour moi. Je répondis à ce message que je me rendrais à son invitation quand il amènerait Marlboroug pour me l>attre. Malgré cela, • j'aime le caractère de cet homme. »

Il me répondit, à la remarque que je lui fis que l'invasion d'Espagne était devenue pour lui un plan destructif: « Si le gouvernement que j'avais établi fût resté, c'eût été la meilleure chose qui eût jamais pu arriver à l'Espagne. J'aurais régénéré les Espagnols, j'en aurais fait une grande nation. Je leur aurais donné une nouvelle dynastie qui n'aurait eu de droit sur l'Espagne que par le bien qu'elle lui aurait fait. Ils auraient eu un monarque capable de relever la nation courbée sous le joug de la superstition et de l'ignorance. Peut-être a-t-il mieux valu pour la France que ce plan n'ait pas réussi, car l'Espagne aurait été une dangereuse rivale. J'aurais détruit la superstition et aboli l'inquisition et les monastères de ses paresseux hestie di frati. J'aurais détruit entièrement l'influence dangereuse des prêtres. Les guérillas, qui se sont battues contre moi avec tant de bravoure, déplorent maintenant ces mômes succès. Dans les derniers temps que j'étais à Paris, je reçus des lettres de

^Nlina et de plusieurs autres chefs de guérillas, qui me priaient de les aider à chasser leurs moines. »

Napoléon fit ensuite quelques observations relatives au gouverneur de l'ile, dont il opposait les manières mvstérieuses et soupçonneuses à la conduite franche et ouverte de sir George Cockburn. (( Bien que l'amiral fût brusque et sévère, dit-il, il était cependant incapable d'une action vile. Il ne se proposait aucune atrocité, et par conséquent ne faisait aucun mvstère de sa conduite. Jamais je ne l'ai soupçonné d'un dessein sinistre; et quoique je ne pusse pas l'aimer, je ne pouvais non plus le mépriser. Mais je méprise celui-ci. Comme geôlier, l'amiral était bon et humain, et nous lui devions de la reconnaissance ; comme notre hôte, nous avions des sujets de mécontentement et de plaintes contre lui. Ce nouveau geôlier prive pour moi la vie de tout ce qui pourrait me la faire supporter.

« Si ce n'était un acte de poltronnerie, qui d'ailleurs plairait à vos ministres, je m'en débarrasserais. Tengo la vita per la gloria. ÎNIais je pense qu'il y a plus de courage à supporter une existence comme la mienne qu'à l'abandonner. Ce gouverneur a une double correspondance avec vos ministres, semblable à celle que tous vos ambassadeurs entretiennent avec ceux-ci : les uns écrivent comme pour tromper le monde, dans le cas où on les obligerait jamais à publier leurs lettres; l'autre leur fait un récit sincère, mais pour eux seuls, m Je lui dis que je croyais que tous les ambassadeurs, et autres personnages officiels de tous les pays, faisaient tou-

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jours deux récits différents, l'un pour le public, et l'autre contenant des choses qu'on a des raisons de ne pas divulguer. « C'est vrai, signor medico, répondit Napoléon en me prenant par l'oreille avec un sourire; mais il n'y a pas dans le monde un ministère aussi machiavélique que le vôtre. Et cela tient à votre svstème. Ce svstème et la liberté de la presse mettent vos ministres dans l'obligation de donner quelques détails à la nation, et par cela même, les force à tromper le public dans plus d'une circonstance ; mais, comme il leur est aussi nécessaire de connaître la vérité, ils ont une double correspondance : une officielle et une fausse, pour tromper la nation, lorsque le Parlement veut en prendre connaissance et la publie ; l'autre particulière et véritable, pour la tenir enfermée, et ne pas la déposer dans les archives. C'est ainsi qu'ils s'arrangent à faire voir à John Bull les choses comme il leur plaît.

« Ce système de fourberie est inutile dans un pays où rien n'oblige à publier ou à rendre des comptes : si le souverain ne veut pas faire connaître ses transactions, il les garde pour lui seul, et ne donne aucune explication; il ne lui est donc pas nécessaire de laire écrire des rapports mensongers pour tromper le peuple. Ces motifs font qu'il v a plus de falsification dans vos documents officiels que dans aucun de ceux des autres nations. «

10 novembre. — J'ai écrit à sir Hudson Lowe pour lui faire part de l'opinion où j'étais qu'une plus longue retraite et le défaut d'exercice amène-

lalt quelque maladie sérieuse qui, selon toutes probabilités, serait fatale à Xapoléon.

12 novembre. — Je me suis entretenu pendant longtemps avec Napoléon ; il était dans son bain. Lui ayant demandé son opinion sur T*** (1) : « T*** me dit-il, est le plus méprisable des agioteurs ; c'est un bas flatteur, un homme corrompu, qui a trahi tour à tour touslespartis, tous les individus. Prudentet circonspect, toujours traître, mais toujours en conspiration avec la fortune, T*" traite ses ennemis comme s'ils devaient être un jour ses amis, et ses amis comme s'ils devaient devenir ses ennemis. Il a du talent, mais il est vénal en toutes choses, on ne peut rien faire avec lui qu'en le payant. Les rois de Bavière et de Wurtemberof m'avaient fait tant de plaintes sur ses extorsions et sa rapacité, que je lui retirai le portefeuille. J'appris en outre qu'il avait divulgué à quelques intrigants un secret de la plus haute importance, et que je n'avais confié qu'à lui seul. Lorsque je revins de l'île d'Elbe, T*** m'écrivit en m'oftrant ses services, à la seule condition que je lui pardonnasse et lui rendisse ma faveur. Il argumentait d'après une proclamation dans laquelle je disais qu'il était des circonstances auxquelles il était impossible de résister. Mais, réfléchissant que je devais faire quelques exceptions, je le refusai, parce que si je n'avais puni personne, cela aurait excité l'indioiiation. »

Je demandai ;t Xnpoléon s'il était vrai que T*** lui eût conseillé de détrôner le loi dl'^spagne, ajou-

(1) Talloyrand.

tant que je tenais du duc de Rovlgo que T*** lui avait dit : «Votre INIajesté ne sera jamais en sûreté sur son trône tant qu'un Bourbon en occupera un autre.» Napoléon me répondit: «Il est vrai qu'il m'a conseillé de faire tout ce qui pourrait nuire aux Bourbons, n Xapoléon m'a fait voir les marques de deux blessures, dont l'une a laissé une profonde cicatrice audessus du genou gauche ; il m'a dit l'avoir reçue dans sa première campagne d'Italie. Les chirurgiens l'avaient jugée d'abord d'une nature si sérieuse, qu'ils doutaient alors s'il ne serait pas prudent de lui faire subir l'amputation. II me dit que, lorsqu'il était blessé, il le tenait toujours secret, pour ne pas décourager les soldats. L'autre blessure était sui l'orteil; il l'avait reçue à Eckmûhl. « Au siège d'Acre, continua-t-il, une bombe, lancée par Sydney Smith, vint tomber à mes pieds. Deux soldats, qui étaient à mes côtés, me saisirent et m'embrassèrent étroitement, l'un par devant et l'autre de côté, et me firent ainsi un rempart de leur corps contre les effets de la bombe, qui, en faisant explosion, les couvrit de poussière. Nous tombâmes tous trois dans le trou formé par son éclat; un des deux soldats fut blessé. Je les fis tous deux officiers. L'^^n a depuis perdu une jambe à Moscou, et commandait à Vincenne? lorsque je quittai Paris. Quand les Russes le sommèrent de rendre la place, il répondit que, lorsqu'ils lui rapporteraient la jambe qu'il avait perdue à Moscou, il leur rendrait la forteresse (i). Plu-

(1) C'ost du général Daumcsnil dont il est question coniuic gouverneur de Viiioenncs.

200 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE

sieurs fois clans ma vie, continua-t-il, j'ai été sauvé par des soldats et des officiers, qui se précipitaient devant moi au milieu du danger le plus imminent. Comme j'avançais sur Arcole, le colonel Muiron, mon aide de camp, se jeta devant moi, me couvrit de son corps, et reçut la blessure qui m'était destinée. Il tomba mort à mes pieds, et son sang me jaillit au visage. 11 avait donné sa vie pour sauver la mienne. Jamais, je crois, on n'a vu tant de dévouement de la part des soldats, que les miens m'en ont témoigné. Dans tous mes malheurs, jamais le soldat, même expirant, n'éleva une plainte contre moi; jamais un homme n'a été servi plus fidèlement par ses troupes. La dernière goutte de sang sortait de leurs veines avec le cri de fiçe l'Empereur. »

Je lui demandai, dans le cas où il eût gagné la bataille de Waterloo, s'il eût consenti au traité de Paris. Napoléon répondit : « Certes, je l'aurais ratifié. Il n'entrait pas dans mon système de proposer une semblable paix moi-même. J'avais déjà abdiqué plutôt que de consentir à des conditions bien

Dauniosnil, depuis la campagne d'Italio, faisait partie de la compagnie des guides dont Bonaparte connaissait si bien les hommes : et il devait encore moins oublier tpie celui-ci. Daumesnil. au combat de la Favorite, avait enb'vé deux drapeaux à renncmi. Soit avec la Garde consulaire, soit comme officier aux chasseurs de la Garde, Daumesnil fit constamment campagne avec l'Empereur. Il venait d'être promu au grade de major lorstpi'il tomba blessé à la jambe gauche sur le champ (h- bataille de Wagram et non pas à Moscou, le G juillet ISO'I, élant à peine remis d'un cou]> de lance qui lui avait percé le corps au commenceuient de la campagne. Ampuli' deux ffds en quehpies jours, il eut le boulieur de se rétaldir. et l'Enqx'reur bii conserva sou coniuianilement. Nommé général de brigade le 2 mars 1812, commandant <le A'incennes, il fut investi, le 18 du même mois. <hi titre de gouverneur de cette |ila<-<', d'où sortirent pendant les trois derniéri'S années d<' l'Empire justpi'à .1,'jO,000 cartouches et "iU.dOU gargoiisses par jour. Son ini]>ortance i''fait si grande, que l'Em- ))ereur, dans un ordre spé-eial, prescrivait au général Uaumesnil d'y loger, de ne jamais découcher et de ne pas s'en absenter un instant sans ordre.

meilleures; mais trouvant le traité tout fait, je l'aurais accepté, parce que la France avait besoin de repos. »

13 novembre. — Sir Iludson Lowe a fait passer au comte Las Cases l'ordre de renvover son dômestique, et de le remplacer par un soldat qu'il lui envoyait k cet effet. Le comte répondit que sir Hudson Lowe avait le pouvoir de lui ôter son domestique; mais qu'il ne pouvait l'obliger à en prendre un de sa main ; qu'il lui serait sans doute très incommode de perdre cet homme, vu le mauvais état de la santé de son fils; mais que si on le renvovait, il n'en accepterait pas un du choix de sir Hudson Lowe. Le capitaine Poppleton a écrit au gouverneur pour lui faire connaître la réponse du comte, et lui dire, en même temps, que l'homme qu'il proposait pour remplacer le domestique du comte, avait déjà été employé à Longwood, et qu'on l'en avait renvoyé pour cause d'ivrognerie. Sir Hudson me chargea alors de dire au capitaine Poppleton que le premier domestique pourrait rester jusquà ce qu'on en eût trouvé un qui convint, ajoutant qu'il s'en occuperait lui-même, et qu'il me priait de le tUi'e au comte. Je lui appris que j'étais dans l'intention d'appeler M. Baxter, pour lui demander son avis sur la maladie du jeune Las Cases, qui présentait quelques symptômes alarmants.

Je communiquai au comte Las Cases le message dont j'étais chargé pour lui par sir Hudson Lowe. Le comte répondit : « Si le gouverneur m'avait dit qu'il ne voulait pas que mon domesti([ue restât avec

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moi, ou qu'il serait bien aise que je le renvoyasse, et qu'il m'eût donné quinze jours pour en chercher un autre, je l'aurais aussitôt renvoyé, j'aurais probablement prié le gouverneur de m'en envoyer un ; mais, d'après la manière dont il agit avec moi, je ne prendrai aucun domestique de sa part; il me traite comme me traiterait un caporal. Quand même l'amiral aurait eu des sujets de se plaindre de moi, il ne m'eût jamais ôté mon domestique par esprit de vengeance. »

J'ai diné à Plantation-House , avec le marquis de Montchenu, qui égaya la compagnie par l'importance qu'il attachait à sa grande naissance , sur lîiquelle il raconta plusieurs anecdotes.

IC) noi>enibre. — Le vaisseau de transport T/ie Ada niant est arrivé du Cap. 11 était porteur de la nouvelle de l'arrivée de sir George Cockburn en Angleterre, lequel avait obtenu, le 2 août, une audience du prince régent.

Un inspecteur de police, nommé Rainsford, est arrivé d'Angleterre après avoir été au Cap.

n noi'enibre. — L'approvisionnement de Longwood a été diminué, par ordre de sir HudsonLowe, de deux livres de viande par jour, à cause du départ d'un domestique qui n'en recevait qu'une. On diminua également la dépense d'une liouteille de vin.

Les charretiers qui apportent les provisions disent que le linge sale de Longwood, lorsqu'il arrive à la ville, est fort souvent inspecté par sir Thomas Rcade. La comtesse Bertrand avait lait passer, dans le coflre contenant ce linge, des nou-

MÉMOniAL DE sainte-hélène 203

velles quelle tenait de miss Chesborough, avant l'arrivée de sir Hiidson Lowe dans l'ile. Le papier avait été placé avec négligence sur le linge, et le coffre n'était pas fermé. Sir Thomas Reade s'en aperçut et dit que c'était une violation des règles, et que miss Chesborough devait être renvoyée de l'ile. Il examina ensuite le linge de la comtesse, sur lequel il fit des observations tout à fait con traires à la délicatesse et au respect que l'on doit au sexe.

J'ai dit à Napoléon que j'avais appris qu'il avait sauvé la vie au maréchal Duroc dans ses premières campagnes d'Italie, lorsque celui-ci avait été pris et condamné pour cause d'émigration, et que l'on prétendait que c'était là la cause du grand attachement que Duroc lui avait conservé jusqu'à sa mort. Napoléon parut surpris, et répondit : « Il n'en est rien. Qui vous a fait ce conte?» Je dis que je l'avais entendu répéter par le marquis de Montchenu, dans un dîner. « Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela, répondit Napoléon : j'ai tiré Duroc du train d'artillerie, qu'il n'était encore qu'un enfant, et je l'aj, protégé jusqu'à sa mort. Mais je pense que Montchenu a dit cela parce que Duroc était d'une ancienne famille, ce qui, aux yeux de cet homme, est la seule source du mérite. Il estime beaucoup ceux qui peuvent mettre en avant autant de quartiers de noblesse qu'il en possède. Ce sont des gens de cette opinion qui ont hâté la Révolution. Avant elle, un homme comme Bertrand, qui vaut à lui seul une armée de féodaux ignorants,

n'aurait pas même été sous-lieutenant, tandis que de gothiques parchemins auraient lait un général d'un entant. Que Dieu ait pitié de toute nation qui, à l'avenir, sera gouvernée avec de pareils principes ! continua-t-il. La plupart des généraux de mon temps, dont les belles actions enorgueillissent la France, sont sortis de la classe plébéienne. Je suis étonné qu'on ait admis la duchesse de Reggio au rang àe première dame d'honneur de la duchesse de Berry, car son mari n'était jadis qu'un simple soldat, et n'est pas d'une grande naissance. )) Je lui demandai son opinion sur le duc de Reggio. « C'était un brave homme, dit Napoléon, ma di poca testa. Il s'est laissé depuis influencer par sa jeune épouse, qui sort d'une ancienne famille. Cependant il m'avait offert ses services lors de mon retour de l'ile d'Elbe, et prêté serment de fidélité. » Je demandai a Napoléon s'il pensait qu'il eût été sincère. « Il aurait pu l'être, signor medico ; j'ose même affirmer qu il l'eût été si j'eusse réussi. »

Napoléon est très 'opcupé a dicter ses mémoires aux comtes Bertrand et Montholon.

Sir Iludson a fait quelques difficultés pour permettre que le produit de la dernière vente d'argenterie fût mis à la disposition des Français, en donnant pour prétexte que la somme était trop forte (elle s'élevait à 295 livres sterling). 11 a demandé des détails sur la manière dont on comptait remployer. 11 a vu, d'après l'examen fait, que sur les 2*J5 livres sterling, il ne resterait que lort peu de chose de disponible, parce qu'il était dû 85 livres à

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE 205

Marchand, 45 livres à Cîpriani, 76 livres à Gentiliii'. ; cet argent avait été avancé par eux pour achat de choses extraordinaires dans la nourriture, avant la dernière vente de l'aroenterie. Il était dû aussi 70 livres sterling à M. Balcombe, iO livres à Le Sage, et 20 livres à Archambaud pour achat de volailles.

22 noçembre. — Sir Iludson Lowe a ordonné une nouvelle réduction dans le vin et la viande.

J'ai rencontré le baron Sturmer en ville, et je me suis entretenu quelque temps avec lui ; il désirait beaucoup voir Napoléon. Il m'a appris que sir Hudson Lowe, en permettant aux commissaires d'entrer jusqu'à la porte extérieure de Longwood, avait exigé leur parole d'honneur que, sans qu'il leur en eût accordé la permission, ils ne parleraient pas à Napoléon.

23 novembre. — Sir Pultney Malcolm est arrivé du Cap. Napoléon souhaitait ardemment les journaux. J'ai essayé de lui en procurer, mais j'ai appris que le gouverneur s'était emparé de tous ceux qu'on avait apportés.

25 novembre. — En revenant de la ville à Longwood, je rencontrai sur la route sir Hudson Lowe à cheval. Lorsque j'approchai de Son Excellence, elle me dit d'un air de triomphe : « Vous trouverez votre ami Las Cases en sûreté. » Quelques minutes après, je vis le comte sous la surveillance de l'aide de camp Prichard, et se rendant ii Hut's-Gate, Voici comment les choses s'étaient passées. A peu près vers les trois heures, sir Hudson, accompagné de sir Thomas Reade, du major Gorrequer et

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de trois dragons, entrèrent à Longwood. Ils furent immédiatement suivis du capitaine Blakenev et du ministre de la police. Sir Hudson Lowe et le major Gorrequer s'éloignèrent un peu, tandis que les autres se rendirent a la chambre du capitaine Poppleton, après avoir préalablement ordonné h un détachement, commandé par un caporal, de les suivre. Sir Thomas ordonna au capitaine Poppleton d'envoyer chercher Las Cases, qui était en ce moment avec Napoléon. Après avoir attendu quelque temps, Las Cases sortit, et fut arrêté par Reade et le commissaire de police, comme il se rendait à sa chambre ; on s'empara ensuite de ses hardes et de ses effets. Ses papiers furent cachetés avec soin par son fils, qui se rendit aussitôt après h Hut's- Gate sous la surveillance d'un officier du 66^ régiment, chargé de l'empêcher de voir qui que ce fût, il l'exception du gouverneur et de son étatmajor. La cause de tout ceci était que Las Cases le père avait donné à Scott, son domestique, une lettre écrite sur de la soie, que celui-ci devait porter en Angleterre. Scott fit part de cette circonstance à son père, qui le conduisit chez un M. Baker, et de liï chez le gouverneur, qui, après l'avoir interrogé, le fit mettre en prison.

Je vis Napoléon dans la soirée ; il paraissait ignorer les intentions de Las Cases. « Je suis cependant convaincu, dit-il, qu'il n'y a rien d'important dans la lettre saisie, parce que Las Cases est un honnête homme, et <[u'il m'est trop dévoué pour former aiuunc entreprise qui put le compromettre,

OU qui me soit relative, sans nren avoir d'abord instruit ; c'était sans doute quelque plainte quil adressait à son épouse, sur la conduite du gouverneur, et les vexations qu'il nous fait journellement éprouver. Peut-être écrivait-il à son banquier à Londres, car il a quatre ou cinq mille livres sterl. de placées, qu'il était dans l'intention de retirer pour venir à mon secours ; et il ne se souciait pas sans doute que sa lettre passât par les mains de Hudson Lowe, auquel aucun de nous ne se fierait. Si Las Cases m'eût consulté, je l'aurais détourné de ce dessein, non que je désapprouve ses efforts pour faire connaître notre situation ; mais je le blâme d'avoir agi avec autant d'étourderie. Comment un homme ([ui a autant d'esprit que T^as Cases a-t-il pu choisir pour agent secret un esclave, qui ne sait ni lire ni écrire, et songer à l'envoyer passer six mois en Angleterre, où il n'a jamais été, où il ne connaît personne, et où il aurait très certainement mal rempli les fonctions qui lui étaient confiées '.'D'ailleurs, à m"&ins que le gouverneur ne soit un scioccone, il n'aurait pu en obtenir la permission de quitter l'île. Je ne puis expliquer sa conduite qu'en admettant que le poids de nos affiictions et la triste situation de son fils, condamné à mourir d'une maladie incurable, ont égaré son jugement. Je voudrais que la vérité fût connue ; et je suis fâché de cet incident, parce qu'en m'accusant d'avoir eu connaissance de ce projet, on aura par là une mince opinion de mon Intelligence. En supposant que j'eusse consenti à un complot aussi absurde, je lui

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aurais recommandé de charofer un homme d'honneur de cette importante mission, en lui recommandant de porter directement au prince régent, nos réclamations, en exigeant, au préalable, de cet homme, sa parole qu'il garderait religieusement le secret, dans le cas où il n'aurait pas voulu s'acquitter de cette mission. S'il nous avait trahis, tant pis pour lui. Las Cases a chez lui mes campagnes en Italie, et toute la correspondance officielle entre l'amiral, le gouverneur et Long^vood ; et Ton m'a dit qu'il avait fait un journal contenant les détails de tout ce qui s'est passé ici, avec un grand nombre d'anecdotes qui me concernent. J'ai prié Bertrand d'aller à Plantation-House , pour réclamer tous ces objets. C'est la partie la moins intéressante de ma vie, parce qu'elle n'a rapport qu'au commencement de ma carrière ; je ne voulais pourtant pas que ce gouvernement l'eût à sa disposition. » « Je suis sûr, répéta- t-il encore, qu'il n'v a rien d'important dans la lettre de Las Cases ; si cela eût été, il me l'aurait fait connaître. Mais j'ose dire que ce*** écrira là-dessus cent faussetés en Angleterre. Tandis que j'étais à Paris, lors de mon retour de rile d'Elbe, je trouvai dans les papiers particuliers de M. de B*** une lettre qui avait été écrite de l'île d'Elbe, par une des femmes de chambre de ma sœur Pauline, et qui paraissait avoir été dictée dans un moment d'aisi'cur. Pauliue est très belle et très gracieuse. Il y avait une description fort exacte de ses habitudes, de son vêtement, de sa garde-robe, ainsi que de ses goûts ; on ajoutait que j'étais soi-

gneux de contribuer à son bonheur, et que j'avais présidé moi-même à l'ameublement de son boudoir. Puis, venant à ce qui me concernait personnellement, on disait quel homme extraordinaire j'étais ; qu'une nuit, m'étant horriblement brûlé le doio-t, j'avais versé une bouteille d'encre presque entière dessus, sans faire seulement attention à la douleur ; on faisait mention d'autres petites bêtises, assez vraies peut-être, mais qui ne méritaient pas d'être écrites. M. de B*** avait ftdsifié cette lettre en y ajoutant des choses abominables, telle que de dire que j'avais couché avec ma sœur ; et dans la marge, était écrit de la main du faussaire : A imprimer. »

56" no^'embre. — Napoléon était dans son bain. Il m'a demande si j'avais appris quelque chose de relatif h Las Cases, et me témoigna le chagrin qu'il ressentait de le perdre. « Las Cases, dit-il, est le seul parmi les Français qui sache bien parler anglais, ou du moins qui l'explique à ma satisfaction. Je ne puis maintenant lire un journal anglais. M'"" Bertrand comprend parfaiement cette langue ; mais vous savez qu'on ne peut pas toujours importuner une dame. Las Cases m'était très nécessaire. Priez l'amiral de s'intéresser à ce pauvre homme, qui, j'en suis convaincu, n'en a pas dit autant que iNIontholon en avait dit dans sa lettre. Il succombera sous le poids de tant d'afflictions, car il est d'une constitution faible, et cela terminera un peu plus tôt l'existence de son malheureux fils (1).

(1) Si les morts pouvaient savoir ce qui se p.isse en oe inonde, quoi • plaisir pour Napoléon d'apprendre que le fils de M. La.» Cases est bien

Napoléon demanda si M™'' Bertrand n'était pas indisposée et dit qu'il craignait qu'elle ne soupçonnât que sa mère était morte ou dangereusement malade. « Les impressions du plaisir et de la douleur, disait-il, produisent de fortes impressions sur l'âme de ces créoles susceptibles. Joséphine était sujette aux attaques de nerfs toutes les fois qu'elle éprouvait quelque chagrin. C'était une femme aimable, spirituelle, affable, et vraiment charmante. Era la dama la jnu ^raziosa di Francia. C'était la déesse de la toilette ; toutes les modes tiraient d'elle leur origine ; tout ce qu'elle mettait semblait charmant ; et puis, elle était si bonne, si humaine ! C'était bien le meilleure femme de toute la France. »

Il parla ensuite de la détresse qui se faisait sentir en Angleterre, et prétendit qu'elle était causée par les abus du ministère. « Vous avez fait des merveilles, dit-il, et des choses qui pourraient paraître impossibles; mais je pense que l'Angleterre, écrasée comme elle l'est sous le fardeau d'une dette nationale, pour le paiement de laquelle il lui faudrait quarante années de paix et de commerce, peut être comparée à un homme qui a bu beaucoup d'eau- de vie, pour augmejiter son courage et ses forces, mais qui, bientôt, affaibli par ce même stimulant qui lui a donné un moment d'énergie chancelle et finit par tomber, épuisé par les moyens

portant, et qu'il a (lonni- des coups de cravache au hoja Hiidson Lou'e '... Voyez la brochuiv inlilulée lleninnlrc de sir Hndsnii l.owc avec M. Eininanurl Las Cases. H;iris, l'IancliLT. 1 fr. 25 c.

(Note de O'Meara.)

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extraordinaires qu'il a employés pour se soutenir, » La conversation tourna alors sur la bataille d'Austerlitz. Napoléon m'apprit qu'avant la bataille, le roi de Prusse avait signé la coalition contre lui. « Ilaugwitz, dit-il, vint me l'apprendre, et me conseilla en même temps de faire la paix. Je répondis h cela : L'issue de la bataille qui se prépare décidera de tout. Je crois la gagner, et, dans ce cas, je dicterai une paix convenable à mes vues. Maintenant, je ne puis rien écouter. — L'événement répondit pleinement a mon attente : je remportai une victoire si décisive, qu'elle me mit à même d'imposer les conditions que je voulus. «Je demandai à Napoléon si cet Haugwitz était un de ses affidés. « Non, répondit-il, mais c'était un homme qui pensait que la Prusse ne jouerait jamais le premier rôle (giocare il primo riiolo) dans les affaires du continent ; que ce n'était qu'une puissance du second ordre, et qu'elle devait agir comme telle. Dans le cas où j'aurais été vaincu, j'espérais que la Prusse ne se joindrait pas franchement aux alliés, parce qu'il aurait été naturellement de son intérêt de conserver un équilibre en Europe, ce qui n'aurait pu exister si elle se fût réunie à ceux qm seraient devenus les plus forts par ma défaite. D'ailleurs, la jalousie et le soupçon se seraient élevés, et les alliés n'auraient pas eu confiance au roi de Prusse, qui les avaient déjà trahis. Je donnai le Hanovre aux Prussiens, continua-t-il, afin de les brouiller avec vous et d'exciter une guerre qui vous aurait fermé le continent. Le roi de Prusse fut assez

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simple pour croire qu'il pourrait conserver cette province et rester en paix avec vous. Il me fit ensuite la guerre comme un insensé, poussé par la reine, le prince Louis, et une foule d'autres jeunes gens qui lui firent croire que la Prusse était assez forte, même sans le secours de la Russie. Il apprit bientôt le contraire à ses dépens. » Je demandai ce qu'il aurait fait si le roi de Prusse avait joint son armée h celle des alliés, avant la bataille d'Austerlitz. Il me dit : « Ah ! Monsieur le docteur, cela aurait changé complètement la face des choses. » Il fit l'éloge du roi de Saxe, qu'il disait être un très brave homme ; du roi de Bavière, qui était bon et franc ; et du roi de Wurtemberg, qui était un prince de beaucoup de moyens, mais d'un caractère dur. « Alexandre et le roi de Wurtemberg, disaitil, sont deux souverains pleins de talent. Lord*** est un mauvais sujet et un agioteur. Tandis qu'il négociait à Paris, il faisait partir chaque jour des courriers pour Londres, afin de connaître la hausse et la baisse, ce qui l'intéressait plus que tout le reste. Si c'eût été un honnête homme au lieu d'un agioteur, il est probable que la négociation aurait réussi. Je fus bien fâché, par la suite, d'avoir à traiter avec un homme d'un caractère aussi méprisable. » Il prononça ces derniers mots d'un air dédaigneux.

21 novembre. — Napoléon est très affligé de la manière dont ont a traité Las (lases, et de ce qu'on retient ses propres papiers. Il faisait observer justement (jue, s'il y avait eu le plan de ([uelque

complot dans la lettre de Las Cases, le gouverneur s'en serait aperçu en moins de dix minutes ; qu'il avait pu voir, en aussi peu d'instants, que les campagnes d'Italie ne contenaient aucune trahison, et que d'ailleurs il était contraire h toutes les lois de lui retenir ses papiers. « Peut-être, continua-t-il, sir Hudson viendra dans quelques jours dire qu'il a été averti qu'il se tramait une conspiration pour effectuer mon évasion avec cet homme? Quelle certitude ai-je que, lorsque j'aurai fini d'écrire mon histoire, il ne s'en emparera pas? Il est vrai que je puis garder mes manuscrits dans ma chamhre, en disputer la propriété le pistolet h la main, et faire sauter la cervelle au premier qui voudrait s'en emparer. Pauvre ressource ! Il faudra que je me décide à brûler tout ce que j'ai fait ; c'était mon seul amusement dans cette aflreuse demeure ; peutêtre mes écrits auraient-il intéressé le monde ; mais avec ce sbirro sicilia/w, il n'y a ni garantie ni sécurité. Il viole toutes les lois, et foule aux pieds la décence, la politesse et les égards que les hommes se doivent réciproquement dans l'état social ; une joie sauvage brillait dans ses yeux lorsqu'il est venu, parce qu'il avait trouvé une nouvelle occasion de nous insulter. Dans le moment qu'avec son état-major il faisait entourer la maison, il me rappelait les sauvages des îles de la mer du Sud, dansant autour des prisonniers qu'ils vont dévorer. Répétez-lui, continua l'I^mpereur, ce que j'ai dit de sa conduite. » Et de peur que je n'oubliasse ses expressions relativement aux sauvages, il me les

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répéta une seconde fois et me les fit redire après lui.

Je suis allé à Hul's-Gate pour voir sir Hudson Lowe, qui m'avait fait demander par un dragon ; il m'assura que les campagnes d'Italie et les papiers officiels seraient renvovés à Long-wood le lendemain,

^/ Cl '

et me pria de dire au général Bonaparte que tous ses papiers avaient été respectés, et que tout ce qui le concernait lui serait rendu. Il dit que, quant au journal de Las Cases, il s'en entretiendrait avec le comte Bertrand.

J'appris à Son Excellence que Napoléon avait nié qu'il eut eu aucune connaissance du projet formé par le comte Las Cases, et j'ajoutai que j'étais convaincu qu'il avait ignoré les intentions du comte jusqu'à ce que ces lettres eussent été arrêtées. Sir Hudson répondit qu'il le tenait quitte de toute connaissance sur cette affaire, et qu'il me priait de le lui faire savoir. Il se félicita beaucoup de son discernement dans l'opinion qu'il s'était formée ii l'égard du domestique du comte Las Cases.

Jai vu ensuite le jeune Las Cases, qui est très malade. Sir Thomas Reade resta dans la chambre tandis que je le visitais. En sortant, sir Thomas me dit que « le père Las Cases avait été d'une si grande impertinence avec le gouverneur, que celui-ci avait ordonné qu'on ne lui laissât voir personne, h moins que ce ne fût en présence de quelqu'un de son étatmajor ».

A mon retour, je rendis ii Napoléon le message du gouverneur, et l'assurais que j'avais vu une par-

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tie de ses papiers cachetés. Lorsque je lui appris que le gouverneur l'acquittait de toute participation dans cette affaire, il me répondit : a Si j'en eusse été instruit et que je ne l'eusse point empêché j'aurais été pis qu'un paz.zo da catena. Il suppose qu'il s'agissait d'un complot pour faciliter mon évasion. Je puis dire en toute sûreté que j'ai quitté l'ile d'Elbe accompagné de huit cents hommes seulement, et que je suis arrivé à Paris, en traversant toute la France, sans employer aucun complot ni machinations. »

Napoléon envova chercher Saint-Denis, qui avait copié le journal de Las Cases, et le pria de lui en donner une idée. Saint-Denis répondit que ce journal contenait ce qui était arrivé de remarquifljle depuis l'embarquement à bord du BeUcroplwn, et quelques anecdotes sur différentes personnes et sur sir George Cockburn. « Comment v est-il traité? demanda Napoléon. — Comme cela, sire. — A-t-il marqué que je l'avais appelé requin? — Oui, sire.

— Et sir George Bingham? — Il en parle fort honorablement, ainsi que du colonel AVilks. — N'y a-t-il rien qui puisse compromettre quelqu'un? (Et il nomma trois ou quatre personnes.) — Non sire.

— Parle-t-il de l'amiral Malcolm? — Oui, sire. — Dit- il que j'ai observé qu'il avait la physionomie d'un véritable Anglais? — Oui, sire, et il le traite fort bien. — Il ne dit rien du gouverneur actuel? — Il en parle beaucoup, sire, répondit Saint-Denis, qui ne pouvait s'empêcher de sourire. — Répète-t-il que j'ai dit : C'est un homme ignoble, et sa figure

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est la plus basse que j aie jamais vue? » — Saint- Denis répondit atlirmativement ; mais il' ajouta que ses expressions étaient fréquemment adoucies. Napoléon demanda si le comte avait conservé l'anecdote de la tasse de café. Saint-Denis répondit qu'il ne se le rappelait pas. — « Dit-il que je l'ai appelé shij^e sicilien? — Oui sire. — C'est son nom, dit Napoléon. »

Napoléon parla de son frère Joseph, et dit : « Il avait un excellent caractère. Ses vertus et ses talents convenaient à la vie privée h laquelle la nature l'avait destiné. Trop bon pour être un grand homme, il n'a nulle ambition. 11 me ressemble beaucoup au phvsique, mais il est bien mieux. Il est plein d'instruction ; mais ce n'est pas celle qui convient à un monarque ; il n'est pas capable non plus de com-' mander une armée. ))

29 noi'embre. — Me trouvant fort incommodé, depuis quelques jours, d'une attaque au foie, maladie dominante et souvent mortelle de cette ile, et sentant les symptômes s'aggraver considérablement par les fréquents voyages que j'étais forcé de faire de la ville à Plantation-Hoiise , vice versa, j'eus recours au docteur M. Léan, du 53'^ régiment, pour me faire une saignée abondante. Sir Hudson Lowe entra dans mon appartement tandis que cette opé-' ration avait lieu. Je lui appris que Napoléon avait dit : (( Quelle garantie puis-je avoir que le gouverneur ne viendra pas quelque jour s'emparer [du manuscrit de mon histoire, lorsqu il sera terminé, sous un prétexte quelconque.' et (|u il m'avait prié de lui

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exprimer cette crainte. « Sir Iludson répondit : « La bonne conduite qu'il tiendra deviendra sa garantie. »

Peu de temps après, je vis Napoléon dans son cabinet de toilette. Il était fort content qu'on lui eût rendu les campagnes d'Italie, et dit qu'il réclamerait les autres papiers. « Ce gouverneur, ajouta-t-il, s'il avait la moindre délicatesse, ne continuerait pas de lire un ouvrage dans lequel sa conduite est présentée sous son véritable jour. Il aura dû être peu satisfait des comparaisons que j'ai faites entre Cockburn et lui, surtout lorsque je dis que l'amiral était grossier, mais incapable d'une action vile; que son successeur est capable de tout*** et***. Je suis cependant content qu'il ait lu ce journal; il connaîtra la véritable opinion que nous avons de lui... »

Tandis que l'eitipereur parlait, ma vue s'obscurcit, tout ce qui m'entourait parut s'agiter devant mes yeux, et je tombai enfin privé de connaissance sur le plancher. Jamais je n'oublierai le premier objet qui s'offrit à ma vue lorsque je repris l'usage de mes sens : c'était Napoléon, penché sur mon visage, et me regardant avec l'expression du plus grand intérêt et de l'anxiété la plus tendre. D'une main il ouvrait le col de ma chemise, et de l'autre il tenait un flacon de vinaigre des Quatre Voleurs sous mes narines. II m'avait ôté ma cravate, et versé une bouteille d'eau de Cologne sur le visage. « Lorsque je vous al vu tomber, me dit-il, j'ai cru d'abord ([uc votre pied avait fflissé; mais vous vovant rester sans mouvement, je craignis (pie ce ne lût une attaque d'apo-

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plexie. Votre visage était d'une pâleur mortelle, vos lèvres blanches et sans mouvement, et rien n'annonçait la respiration; je finis par croire que c'était un accès de syncope, et que votre âme s'était évanouie. » Marchand vint alors dans la chambre où nous étions, et Napoléon lui ordonna de m'apporter de l'eau de fleur d'oranger, son remède favori. Dans son empressement, en me vovant tomber, il avait cassé le cordon de la sonnette. Il me dit qu'il m'avait relevé et placé sur un fauteuil, qu'il avait promptement arraché ma cravate, et jeté de l'eau de Cologne et de l'eau sur la figure ; il me demanda s'il avait bien fait. Je lui dis que c'était tout ce qu'il fallait faire, et qu'un chirurgien ne m'aurait pas mieux secouru, excepté qu'au lieu de me faire coucher, il m'avait mis sui' un fauteuil. Lorsque je quittai la chambre, je l'entendis dire à voix basse, à Marchand, de me suivre, dans la crainte qu'il ne me prît une autre faiblesse.

i"^"" décembre 1816- — Napoléon, après m'avoirfaît quelques questions sur ma santé, et s'être informé quels effets le mercure avait produits sur moi, me fit l'observation qu'il désirerait que Las Cases s'en allât parce que, disait-il, trois ou quatre mois de séjour de plus à Sainte-Hélène ne seront d'aucune utilité ni pour lui ni pour moi. Celui qu'on éloignera de moi ensuite, sous un prétexte quelconque, c'est Montholon, parce qu'ils voient qu'il m'est nécessaire, que sa présence m'est agréable, et qu'il cherche toujours h prévenir mes besoins. Je suis moins malheureux que ceux qui sont attachés à mon sortj car moi

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je ne vois personne, et eux ils sont chaque jour exposés à des insultes et àdes vexations. Ils ne peuvent ni parler ni écrire; et s'ils veulent sortir, il faut qu'ils se soumettent à des restrictions avilissantes. Je suis fâché qu'ils ne m'aient pas tous quitté depuis deux mois. Après qu'on les aura éloignés de moi, vous le serez aussi, et alors le crime sera consomme. Ils sont assujettis à tous les actes arbitraires que le pouvoir veut leur faire essuyer, et ne sont protégés par aucune loi. Sir Hudson Lowe est ii la fois le geôlier, le gouverneur, l'accusateur, le juge, et quelquefois le bourreau; comme, par exemple, lorsqu'il s'empara de cet Indien, recommandé par ce braire homme, le colonel Skelton, au général Montholon, comme un bon domestique. Il est venu ici, et l'a arrêté lui-même sous mes fenêtres. Il se rendait justice, sans doute, en se mettant h la place qui lui convenait : le métier d'un sbire est bien mieux son affaire que celui de représentant d'une grande nation Un soldat est mieux traité que ceux qui m'entourent; car, s'il est accusé, c'est à la loi seule à prononcer sur son sort. En Angleterre, on ne refuse ni livres, ni papiers à un prisonnier enfermé dans un cachot. Sinon qu'il ne m'a point forcé à le voir, ce gouverneur a fait tout ce qu'il a pu pour me tourmenter. « Au lieu de nous laisser en proie au caprice d'un individu, ajouta-t-il, il devrait y avoir un comité composé de l'amiral, de sir Georges Bingham et de deux membres du Conseil, pour débattre et décider les mesures qu'il serait nécessaire d'adopter envers nous. »

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3 décenibi-e. — Napoléon m'envoya chercher à une heure après midi. Je le trouvai au lit, souffrant d'un mal de tête et d'un malaise général qui avait été précédé de frisson. Il avait eu un peu de fièvre pendant la nuit. Je lui ordonnai quelques remèdes, et lui démontrai, dans les termes les plus forts, la nécessité de suivre mon avis, et surtout de prendre de l'exercice, et en lui affirmant que j'étais persuadé que, dans le cas contraire, il serait bientôt attaqué d'une maladie sérieuse. « Tanto meglio, répondit Napoléon,/;/// /?/-<?s?o si finira. »

4 décemhj-e. — J'ai adressé à sir Hudson Lowe le bulletin de la santé de Napoléon et les avis que je lui avals donnés. Napoléon allait un peu mieux. Il m'objecta qu'il lui était impossible de suivre la recommandation que je lui avais faite de prendre de l'exercice, d'abord par rapport aux restrictions qui lui étaient imposées dans sa promenade, ensuite parce qu'il faisait un vent terrible, et enfin que si le vent se calmait, la chaleur devenait épouvantable, et qu'il n'v avait pas d'ombre dans les environs de Longwood. Il me donna ensuite son opinion sur Moreau et autres. « Moreau, dit-il, était un excellent général de division, mais incapable de commander un grand corps. Avec cent mille hommes, Moreau aurait éparpillé son armée sur différents points, couvert les routes de soldats, et n'aurait pas fait plus que s'il n'eût eu que trente mille hommes. Il ne savait ni profiter du nombre de ses troupes, ni de leur position. Très calme et très froid dans le combat, il était plus en état de commander dans la

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chaleur d'une action, que de faire des dispositions préliminaires. On le voyait souvent fumer sa pipe sur le champ de bataille. Moreau n'avait pas naturellement un mauvais cœur; c'était un bon vivant, înais il avait peu de caractère. Il se laissait conduire par sa femme et une autre créole, sa belle-sœur. La part qu'il prit, avec Pichegru et Georges, dans la conspiration, et la manière dont il finit sa carrière, en combattant contre son pays, déshonorent à jamais sa mémoire. Comme général, Moreau était infiniment au-dessous de Dcsaix, Kléber ou même Soult. De tous les généraux que j'ai eus sous moi, Desaix et Kléber ont été ceux qui ont déployé le plus de talent, surtout Desaix, parce que Kléber n'aimait la gloire qu'autant qu'elle lui procurait des richesses et des plaisirs. Desaix, au contraire, aimait la gloire pour elle-même, et méprisait toute autre chose. Il ne rêvait que la guerre et la gloire. Les richesses et les plaisirs n'étaient rien pour lui; il ne leur accordait pas même une pensée. C'était un petit homme, d'un air sombre, d'un pouce à peu près moins grand que moi, toujours vêtu avec négligence, quelquefois même ses vêtements étaient déchirés, méprisant les jouissances et les commodités de la vie. Plusieurs fois, en Egvpte, je lui fis présent d'un équipage de campagne complet, mais il le perdait aussitôt. Enveloppé dans son manteau, Desaix se jetait sur un canon, et dormait aussi à son aise que sur l'édredon. La mollesse n'avait pour lui aucun charme. Droit et honnête dans tous ses procédés, les Arabes l'avaient appelé le Sultan juste. La nature l'avait

formé pour faire un grand général. Kléber et Desaix furent des pertes irréparables pour la France. Si Kléber eût vécu, votre armée eut péri en Egypte. Si cet imbécile de Menou vous eût attaqués lors de votre débarquement, avec ses vingt mille hommes, au lieu de la division Lanusse, vous étiez perdus sans ressource. Vous n'aviez que dix-sept ou dix-huit mille hommes, sans cavalerie.

« Lannes, lorsque je le pris pour la première fois par la main, n'était qu'un ignoj^antaccio. Son éducation avait été très négligée. Néanmoins il fit beaucoup de progrès, et pour en juger il suffit de dire qu'il aurait fait un général de première classe ; il possédait une grande expérience de la guerre. Il s'était trouvé dans cinquante combats isolés, et à cent batailles plus ou moins importantes. C'était un homme d'une bravoure extraordinaire, calme au milieu du feu. Il possédait un coup d'œil sur et pénétrant, était prompt à profiter de toutes les occasions qui se présentaient. Violent et emporté, quelquefois même en ma présence, dans ses expressions,il m'était très attaché. Dans ses accès de colère, il ne voulait permettre à personne de lui faire des observations; et même il n'était pas toujours prudent de lui parler lorsqu'il était dans cet état de violence. Alors il avait l'habitude de venir à moi et de me dire qu'on ne pouvait se fier à telle ou telle personne. Comme général, il était infiniment audessus de INIoreau et de Soult.

« Masséna, dit-il, était un homme d'un talent supérieur. Néanmoins, il faisait généralement de

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mauvaises dispositions avant une bataille; et ce n'était que lorsque les hommes tombaient de tous côtés qu'il commençait à agir avec ce jugement qu'ill aurait dû montrer auparavant. Au milieu des morts et des mourants, de la grêle de balles qui moissonnaient tout autour de lui, Masséna était toujours lui-même. Il donnait ses ordres, et faisait ses dispositions avec le plus grand sang-froid et le plus grand jugement. Xo'iln /a {>era nohiiita di scuigue. On disait avec vérité de Masséna, qu'il ne commençait jamais à agir avec discernement que lorsque la chance d'une bataille se déclarait contre lui. C'était un grand pillard. Il était toujours de moitié avec les fournisseurs et les commissaires de l'armée. Je lui dis plusieurs fois que s'il voulait cesser ses honteuses spéculations je lui ferai présent de huit cent mille francs ou d'un million ; mais il en avait pris tellement l'habitude, qu'il ne pouvait s'empêcher de se mêler de ces sales intrigues pécuniaires. Il était, pour cela, haï par les soldats, qui se révoltèrent trois ou quatre fois contre lui. Cependant, eu égard aux circonstances, c'était un homme précieux, et il eût été un grand homme si ses qualités brillantes n'eussent été obscurcies par le vice honteux de l'avarice.

(i Pichegru, continua Napoléon, était répétiteur à Brienne, et m'enseigna les mathématiques lorsqueje n'avais que dix ans. Il possédait cette science au plus haut degré. Comme général, Pichegru était un homme d'un talent peu ordinaire, infiniment supérieur h Moreau, bien qu'il n'eût fait rien de vérita-

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blement remarquable, ses succès en Hollande étant, en grande partie, la conséquence de la victoire de Fleurus. Pichegru, après s'être vendu, sacrifia la vie de près de vingt mille de ses soldats, en les jetant à dessein entre les mains de l'ennemi, qu'il avait instruit de ses mouvements. Il eut une fois une discussion fort vive avec Kléber, parce qu'au lieu de faire marcher son armée sur Mayence, comme il aurait dû le faire, il en avait dirigé la plus grande partie sur un autre point où Kléber fit observer qu'il aurait suffi seulement d'envoyer les ambulances, avec quelques hommes, pour faire parade. Alors on attribua ce mouvement à l'impéritie ; mais ensuite on découvrit que c'était une véritable trahison. »

Sir Iludson Lowe est venu a Longwood, et m'a dit que le général Bonaparte avait adopté un très mauvais svstème en lui déclarant en quelque sorte la guerre, puisqu'il était la seule personne qui lui pût être de quelque utilité et lui rendre sa situation plus agréable. Le comte Las Cases avait, disait-il, bien changé d'avis à son égard depuis l'instant où •ils avaient eu ensemble des communications plus fréquentes. Il ne le regardait plus comme un despote capricieux, faisant tout ce qu il pouvait pour les tourmenter.

C'était de Las Cases lui-même qu il avait appris qu'il était revenu ii d'autres idées .sui- le compte du général Bonaparte, auquel, disait-il, on avait fait voir tous les objets // travers un voile de sang (1);

(\) Ce sont les propres paroles de Hudson Lowe.

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qu'en mon particulier, j'aurais bien fait de détruire les fâcheuses impressions que Napoléon pouvait avoir reçues sur sa personne et son caractère. Il me demanda alors si j'avais jamais appris au général Bonaparte que les Français qui étaient avec lui voulaient l'employer comme un instrument pour s'agrandir eux-mêmes, sans s'inquiéter de quels moyens ils se servaient. Je lui répondis que, certes, je n'avais jamais rien dit de semblable, mais que je m'étais au contraire toujours efforcé de le détromper toutes les fois que je reconnaissais qu'il avait été mal informé. Sir Hudson Lowe me dit que les ministres me considéraient en quelque sorte comme responsable, et qu'on s'en prendrait à moi si le général Bonaparte n'était pas instruit de manière à ce qu'on ne put donner une fausse interprétation à tout ce qui se faisait. Son Excellence fit alors quelques remarques sur ce que le général Bonaparte se tenait constamment renfermé dans sa chambre, et me demanda mon opinion sur ce qu'il serait convenable de faire pour le décider à sortir. Je répondis qu'il faudrait étendre ses limites, supprimer quelques-unes des restrictions, et lui donner une maison de l'autre côté de l'ile; qu'il s'était souvent plaint de ne pouvoir sortir à Longwood sans avoir une migraine affreuse, occasionnée par l'ardeur du soleil et le défaut d'ombre; ou que si, parfois, les rayons du soleil étaient obscurcis, alors il s'élevait un vent aigu qui, soufflant sur un terrain élevé et sans abri, lui faisait enfler les joues et occasionnait un catarrhe. Je lui fis observer aussi que

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l'approvisionnement de la Maison était tout à fait insuffisant, et que les Français dépensaient chaque jour sept ou huit livres sterling en achat d'articles indispensables dont je fis l'énumération. Sir Hudson LoAve répondit que, quant à cela, il avait déjà outrepassé de moitié les sommes accordées par les ministres, responsables au Parlement des dépenses de Longwood, qui excédaient huit mille livres sterling par an, et que peut-être serait-il obligé plus tard de payer le surplus de ses propres deniers ; que ses instructions étaient beaucoup plus rigoureuses que celles de son prédécesseur; mais que malheureusement le général Bonaparte avait cru qu'elles étaient plus douces, ce qui faisait une bien grande différence ; que toutes ses actions avaient été mal interprétées, et que la malignité les avait présentées sous l'aspect le plus défavorable; que le gouvernement britannique ne voulait pas rendre l'existence du général Bonaparte pénible, ni le tourmenter ; que ce n'était pas tant lui que Ion craignait, que les gens turbulents et méchants qui, à l'aide de son nom et de son influence, exciteraient des troubles et la rébellion en France et partout, pour s'agrandir et servir leurs propres intérêts. Il dit aussi que Las Cases était fort bien traité, et qu'il ne manquait de rien. Il me pria de faire part de tout cela au général Bonaparte.

Je communiquai quelques-unes de ces remarques du gouverneur à Napoléon, qui répondit : « Je ne crois pas qu'il agisse d'après ses instructions ; ou, s'il le fait, il s'est déshonoré en acceptant un emploi

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aussi avilissant. Un gouvernement éloigné de deux mille lieues, et ignorant les localités de l'île, ne peut jamais entrer dans les détails ; il ne peut que donner des ordres généraux et un pouvoir discrétionnaire. On lui a seulement ordonné de prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir mon évasion ; et je suis traité d'une manière qui dégrade l'humanité. Il est facile de concevoir qu'on tue un homme et qu'on l'enterre ensuite ; mais cette torture, cette manière de me faire mourir en détail, est plus cruelle que la mort la plus prompte. J'ai souvent entendu parler, continua-t-il, du système tyrannique et oppressif que l'on suit dans vos colonies ; mais je n'aurais jamais pensé qu'il pût exister une violation de la loi et de la justice aussi manifeste que celle que l'on pratique ici. D'après ce que je vois, je pense qu'il n'y a pas sur terre une nation plus esclave que vos Anglais ; c'est ce que j'ai dit au colonel Wilks, le premier gouverneur de cette île. )) Je lui répondis qu'il ne devait pas se former une idée de la nation anglaise, par une colonie sujette à des lois militaires, placée sous des circonstances particulières ; que, pour juger sainement de l'Angleterre, il fidlait y être, et qu'il verrait combien un individu avec un habit brun ou un habit rouge s'inquiétait peu des ministres. « C'est ce que disait le vieux colonel, répondit Napoléon ; mais je parle de vous d'après ce que j'en ai vu, et je dis que vous êtes les plus grands esclaves de la terre. Tout tremble à la vue de ce gouverneur. Sir George Bingham, qui est si bon, en a cependant tellement

peur, qu'il ne viendrait pas me voir, dans la crainte de lui donner de Tombrage : tous les autres officiers s'éloignent a notre approche. » J'observai que ce n'était pas la peur, mais la délicatesse qui empêchait sir George Bingham de venir, et que quant aux autres officiers, ils devaient obéir aux ordres qu'ils avaient reçus. Napoléon répondit: « Si c'étaient des Français, ils ne craindraient pas de dire leur façon de penser sur la barbarie du traitement qu'on exerce ici, et un général français chargé d'un commandement subalterne, et qui verrait dégrader son pays comme on dégrade le vôtre, en porterait plainte h son gouvernement. Quant à moi, continuat-il, je ne me plaindrais pas pour ce qui m'est personnel ; mais comme la nation pourrait demander une enquête sur la manière dont j'ai été traité ici, les ministres diraient alors : Jamais il ne s'est plaint, il se trouvait donc bien traité, et l'enquête est sans fondement. Sans cela, je croirais me dégrader en prononçant un seul mot de plainte, quoique je sois tellement dégoûté de la conduite de ce sbirro, que j'apprendrais avec le plus grand plaisir que l'ordre de me faire fusiller fût arrivé. Je le regarderais comme une faveur. »

Je lui dis que sir Hudson Lowe avait témoigné le désir de tout concilier de la manière la plus satisfaisante. Napoléon répondit : « S'il veut nous arranger, qu'il remette les choses sur le même pied qu'elles étaient du temps de l'amiral Cockburn. Que personne ne vienne ici sans une lettre de Bertrand. S'il ne veut pas donner à Beitrand la liberté

MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 229

de laisser entrer chez moi, qu'il fasse lui-même une liste des personnes de Tîle dont il permettra la visite, qu'il la lui envoie, que celui-ci ait le pouvoir de leur écrire et de leur accorder la faculté d'entrer. Lorsqu'il arrive des étrangers, qu'il lasse de même une liste de ceux à qui il permettra de nous voir, et que, pendant leur séjour, il les laisse nous visiter avec le laissez-passer de Bertrand. Peut-être n'en verrai-je que fort peu, parce qu'il est difficile de distinguer ceux qui viennent me voir comme une bête curieuse, de ceux qui sont amenés par des motifs de considération et de respect; je serais bien aise, au moins, d'en avoir le privilège. C'est h lui de s'arranger, s'il le veut ; il a le pouvoir, je n'en ai aucun ; je ne suis pas gouverneur, je n'ai pas de places a donner. Qu'il change l'ordre établi, d'après lequel je ne puis ni quitter la grande route, ni parler à une dame si je la rencontre.

(( En peu de mots, cite si co?nporti hene veiso di me (qu'il se comporte bien avec moi) ; s'il ne veut pas me traiter comme un homme cJie ha giucato lin ruolo corne quel c/te Ito i^iiicato lo, qu'il ne me traite pas plus mal qu'un galérien ou un criminel condamné, puisqif'on ne les empêche pas de parler. Qu'il agisse ainsi, et alors je dirai qu'il a d'abord pris un surcroît de précautions, dans la crainte que je ne m'évadasse ; mais que, lorsqu'il a reconnu son erreur, il n'a pas craint de revenir sur ses pas; et que je ne m'étais pas trompé sur la mauvaise opinion que j'avais eue de lui : 7?ia siete un bamhino, dottore [\o\xs êtes un enfant, docteur), vous avez trop

bonne opinion du genre humain ; cet homme n'est pas sincère. Je crois que l'idée que je m'étais formée ^d'abord de lui est juste ; que c'est un homme dont la méchanceté naturelle est encore accrue par la crainte de la responsabilité qui pèse sur lui dans la place qu'il occupe. C'est un homme retors, abject et tout à fait au-dessous de son emploi. Je parierais ma vie, contlnua-t-il, que si j'envoyais prier sir George Bingham ou l'amiral de sortir h cheval avec moi, avant que je me fusse promené trois fois soit avec l'un, soit avec l'autre, ce gouverneur leur ferait quelques insinuations qui m'exposeraient à l'affront de les voir refuser de m'accompagner désormais. Il assure que Las Cases est très bien traité, qu'il ne manque de rien, et cela parce qu'il ne le laisse pas encore mourir de faim. C'est un homme vraiment ignoble. Il dégrade son espèce, en ne faisant nulle attention aux besoins moraux qui distinguent l'homme de la brute, et en ne considérant que les besoins physiques les plus grossiers. Comme si Las Cases était une bête de somme, et qu'il suffît de lui donner une botte de foin pour dire de lui : Il est heureux, son ventre est plein : tous ses besoins sont satisfaits. »

5 décembre. — J'ai eu une longue conversation avec Napoléon, qui était dans son bain. Je lui ai demandé son opinion sur l'empereur Alexandre. « Il a plus de talent que ses deux autres alliés (i). C'est un homme adroit, très ambitieux, et qui cher-

(1) L'empereur François et le roi de Prusse.

che à paraître populaire. Son faible est de se croire savant dans l'art de la guerre, et il n'aime rien tant qu'à s'entendre complimenter à ce sujet, bien que toutes les opérations militaires qu'il a dirigées luimême aient été jugées fausses et funestes. A Tilsitt, Alexandre et le roi de Prusse s'inquiétaient beaucoup pour inventer les uniformes de hussards et de drasfons, et discutaient fort sérieusement ensemble si la croix des ordres devait être suspendue à tel ou tel bouton. Tous les jours nous sortions à cheval tous les trois. Il nous arrivait souvent, à l'empereur Alexandre et à moi, de prendre le galop et d'abandonner le roi de Prusse, que nous laissions ainsi derrière nous. »

Napoléon me raconta ensuite quelques événements de sa jeunesse. Il me dit qu'en sortant de l'école de Brienne il avait été envové à Paris, à l'âge de quinze ou seize ans (1), où, après avoir subit un examen général, et répondu d'une manière satisfaisante sur les mathématiques, il fut placé de suite dans l'artillerie. « Quand la Révolution éclata, continua-t-il, h peu près un tiers des officiers de l'artillerie émigrèrent, et je devins chef de bataillon au siège de Toulon, après avoir été proposé, par les officiers de l'artillerie eux-mêmes, comme celui qui, parmi eux, possédait le plus de connaissances dans cette partie. Pendant le siège, je commandai l'artillerie ; je dirigeais les opérations contre la ville, et je fis O'Hara prisonnier, comme je vous l'ai raconté

(1) Bonaparte fut admis à l'école royale militaire de Paris le 23 octobre 1784 ; U avait alors 15 ans et deux mois.

232 MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE

ailleurs. Lorsque la place eut capitulé, je fus nommé commandant de l'artillerie de l'armée d'Italie ; d'après les plans que j'avais faits, un grand nombre de forteresses furent prises. Ces plans furent suivis en Suisse et au-delà des Alpes. De retour à Paris, je fus fais général, et l'on m'ofTrit le commandement de l'armée de la Vendée. Je le refusai, en disant qu'il ne pouvait convenir qu'à un général de gendarmerie. Le 13 vendémiaire, je commandais l'armée de la Convention, dans Paris, contre les sections, et je les défis après une action de quelques minutes. J'obtins ensuite le commandement de l'armée d'Italie; c'est là que j'établis ma réputation. Rien n'a été plus simple que mon élévation ; elle ne fut le résultat ni de l'intrigue, ni du crime ; je la dus aux circonstances particulières du temps, et à ce que je m'étais battu successivement, avec succès, contre les ennemis de mon pays. Ce cju'il y a de plus extraordinaire, et, je crois, sans autre exemple dans l'histoire, c'est que, de simple particulier, je m'élevai à la hauteur étonnante de la puissance suprême, et sans avoir, pour y parvenir, commis un seul crime: à mon lit de mort, je ferais la même déclaration. »

Je demandai à l'empereur s'il était vrai qu'il dût à Barras le grade qu'il occupait à Toulon, et s'il avait ofl'ert ses services aux Anglais. « L'un est aussi faux que l'autre, répondit Napoléon. Je n'ai eu de relations avec Barras qu'après l'afTaire de Toulon. Ce fut à Gasparin, député d'Orange, et homme à

(1) Gasparin était capitaine au n'-giniont de Picardie, lorsqu'éclata la

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talent, que je dus la protection que j'obtins alors, et son appui contre une race à'ignorantacci envoyés par la Convention. Jamais je n'ai offert mes services à l'Angleterre, je n'en ai même jamais eu l'idée, pas plus que celle d'aller me faire Turc à Constantinople. Tous ces récits sont des romans. Je passai quelque temps en Corse avec Paoli,en l'an. . Paoli m'aimait beaucoup, et je lui étais moi-même extrêmement attaché ; mais Paoli épousa la cause de la faction anglaise, et moi celle des Français, et, en conséquence, presque toute ma famille fut chassée de la Corse. Paoli me frappait souvent, avec amitié, sur la tête, en disant : Vous êtes un des hommes dePlutarque. Il avait deviné que je serais un homme extraordinaire. »

Napoléon parla ensuite de l'opération de Copenhague. (( Cette expédition, dit-il, prouvait une grande énergie de la part de vos ministres ; mais, en mettant de côté la violation que vous fîtes du

Hévoliition, il on adopta l«\s prinripos avec une chaleureuse conviction ; il siégea égalemi'nt, et devint membre de l'Assemblée législative et de la Convention. A sort retour d'une mission à l'arnié-e du Nord, las de la déf<'etion de Dumourie/, il fut nommé membre du comité de Salut publie. C'est lui (|ui tit di'eri'ter l'envoi de quatre re|)résentants du peuple auprès de eliaqiii' arini'c. Lui-même fut envoyé successivement dans la Vendée, à 1 armée des .\lpes, puis à Toulon pour surveiller le siège de cette ville conjointement avec .\lbitte, Barras. P'ré'Hui. Ric(u-d, liobespierre jeune et Saliceti. Bientôt il sut a|)prc'cier les talents militaires de Bonaparte et fit accepter son plan des opc'ralions. (lasparin ne vit pas le triomijhe qu'il avait préparé. Il tomba malade de fatigue et d'épuisement et alla mourir à Orange, sa ville natale, un mois avant l'entrée des Français à Toulon.

Dans son testament Napoléon, lègue 100,000 francs « an fils ou petit-fils du di'pulé à la Otnvention (iasparin, ri'pré'sentant du peiq)le à l'armée de Toulon, pour avoir |)rotég<'' l't sanctionné de son autorité le plan que nous avons donné', qui a valu la prise de cette ville et cpii «'tait contraire à celui envoyé par le comité de Salut public, flasparin nous a mis par sa protection à l'abri des persécutions de l'ignorance des états-majors qui commandaient l'armée avant l'arrivée de mon ami Dugommicr. »

droit des nations, car en effet c'en était une manifeste, je crois que cela nuisit à vos intérêts en vous faisant des ennemis irréconciliables de la brave nation danoise, et en vous fermant le Nord pour trois ans. Lorsque j'appris cet événement, je dis : J'en suis bien aise, parce que cela va brouiller, d'une manière irréconciliable, l'Angleterre et les puissances du Nord. Les Danois ne pouvaient me fournir que soixante bâtiments de guerre, mais cela était peu important; j'avais des vaisseaux en abondance, je n'avais besoin que de matelots, que vous ne prîtes pas, et que j'obtins ensuite, tandis que, par cette expédition, vos ministres acquirent la réputation d'hommes sans foi, et violant tous les traités sans scrupule.

« Pendant la guerre avec vous, dit-il, je recevais toutes les nouvelles d'Angleterre par les contre-

(1) C'est lord William Cathcart, général et diplomate anglais qui, en 1807, fut chargé do l'odieuse mission d'enlever la flotte danoise, et do bombarder Copenhague en cas de résistance.

Du 2 au 5 septembre, des fusées à la Congrève furent lancées sur la malheureuse capitale. Les barbares auteurs de cette entreprise n'avaient pas meMno l'excuse de leur pro|)re danger, car ils étaient couverts de manière à ne pas perdre un seul homme. Plus de 2,000 individus, hommes, femmes, enfants, vieillards avaient succombé. Une moitié de la villo était détruite, les beaux édifices, lesplus belles églises étaient en ruines. Ce fut un hideux spectacle que fie voir les .Anglais se ruer sur les richesses que venait de leur obtenir le triste triomphe de la force déloyale sur la faiblesse confiante et désarmi'e. Pendant plusieurs semaines, les braves Danois, assistèrent à la spoliation complète de leurs magasins, de leurs chantiers, de leur arsenal et l'ufiYi de leur (lotte. Seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de frégates et de bricks furent en quelques jours, gréés, équipés et conduits en .\ngleterre, et l'on vil les .\nglais danser à la lueur de l'incendie des navires en construction qu'ils ne pouvaient emmener, ou de vieilles carcasses hors d'c'tai de sujiporter la mer. Tout ce que l'arsenal renfermait de bois, de munitions navales, fut transporté à bord des flottes. Le vaiiupieur |)oussa la rapacité jusqu'à enlever les outils <les ouvriers ; puis, lorsqu'il ne resta plus rien sur quoi l'on put faire main basse, lorsque des gi'ni'raux anglais furent avisés que les troupes françaises arrivaient à marches forcées pour venger cet attentat inouï, l'immense convoi anglais leva l'ancre et s'enfuit à toutes voili'S, eni]iortant avec ses rapines les malédictions pour toujours du peuple danois.

MÉMOniAL DE SAINTE-HÉLÈNE 235

l)andiers. Ce sont des gens redoutables, qui ont l'adresse et le courage de tout faire pour de l'argent. Une partie de Dunkerque leur était assignée, et ils y étaient en quelque sorte renfermés; mais comme ensuite ils y étaient sortis de leurs limites, s'étaient livrés à la débauche, et qu'ils insultaient tout le monde, j'ordonnai que l'on préparât Gravelines pour les recevoir. Là ils avaient établi un petit camp, de l'enceinte duquel il leur était défendu de sortir. Il fut un temps où près de cinq cents contrebandiers étaient réunis h Dunkerque. J'avais par eux tous les renseignements que je pouvais désirer. Ils recevaient les journaux et les dépèches des émissaires que nous avions h Londres. Ils emmenaient de France des espions, les débarquaient et les tenaient dans leurs maisons pendant quelques jours ; ensuite ils les dispersaient dans le pays, et nous les ramenaient lorsque cela était nécessaire. La police avait aussi à sa solde un certain nombre d'émigrés français qui lui donnaient constamment des renseignements sur les projets du parti vendéen, de Georges et autres, et lorsqu'ils se préparaient à m'assassiner, tous leurs mouvements m'étaient connus. En outre, la police avait plusieurs espions anglais à sa disposition ; plusieurs étaient de haute qualité, il y avait surtout beaucoup de dames. Parmi ces dernières, il s'en trouvait une d'un rang très élevé, qui fournissait des renseignements précieux, et qui recevait quelquefois la somme énorme de trois mille livres sterling. Ces contrebandiers traversaient le canal dans des bateaux qui n'étaient pas plus

23(3 MÉMOniAL DE SAINTE-HÉLÈNE

larges que cette baignoire. Il était réellement étonnant de les voir, en passant, défier vos vaisseaux de soixante-quatorze. » Je dis à Napoléon que ces gens étaient doublement espions, et qu'ils apportaient des nouvelles de France au gouvernement britannique. « Cela est très probable, répondit Napoléon; ils vous portaient les journaux, mais je crois que, comme espions, ils ne vous donnaient pas beaucoup de nouvelles. C'était des gentiterribili, qui faisaient beaucoup de mal à votre gouvernement. Ils emportaient annuellement de France pour quarante ou cinquante millions de soieries et d'eaude-vie ; et ils aidaient les prisonniers français à s'évader.

« Les parents des Français détenus dans votre pays avaient coutume d'aller à Dunkerque, de faire marché avec les contrebandiers pour ramener tel ou tel prisonnier. Il ne leur fallait que le nom, l'âge et un signe particulier au moyen duquel le prisonnier pût avoir confiance en eux. Généralement, ils effectuaient sa délivrance en peu de temps; car, pour des hommes de cette espèce, ils remplissaient leurs

eneraffements avec honneur et lovauté. Plusieurs

on v

fois, ils nous offrirent d'enlever, pour une somme d'argent, quelques-uns des membres de la famille des Bourbons, et de les amener en France; mais il eût fallu stipuler que, s'ils rencontraient quelque obstacle, ou qu'ils fussent contrariés dans leur entreprise, il leur serait permis de les massacrer, ce à quoi je ne voulus jamais consentir. Ils m'offrirent aussi de m'amener Dumouriez, Sarrazin et autres,

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qu'ils savaient que je haïssais; mais je les méprisais trop pour m'occuper d'eux sérieusement. »

Cette conversation avait été la suite de la nouvelle que je lui avais donnée de l'arrivée de Lelebvre- Desnoettes (i) et de son frère Joseph, à XeAv-York. Alors je lui demandai si Lefebvre n'avait pas manqué à sa parole en Angleterre. Napoléon répondit: « Oui )) et ajouta : « On a souvent parlé des officiers français qui avaient été employés après avoir rompu leur parole en Angleterre. Le fait est que les Anglais eux-mêmes étaient les premiers a donner cet exemple, et que douze de ces messieurs s'étaient récemment enfuis. Je proposai à vos ministres que les deux gouvernements se renvoyassent réciproquement tout prisonnier, de quelque rang qu'il fût, qui aurait manqué à sa parole, et se serait échappé. Ils refusèrent, et je ne m'en inquiétai plus. Je ne rece-

(ll Apri-s l'entrée de l'arinOe française à ^^a(lri<l, le 4 décembre 1808, Lefebvre-Desnoettes fut détarhé du quartier général avec trois escadrons de chasseurs de la Gardç. et atteignit, le 26, l'arriére-gardc du général anglais Moorc sur les rives de l'Esla, devant Bonavente. Trouvant le pont de l'Esla coupé, il crut la ville de Bcnavcnte évacuée. Emjiorté par sa bouillante ardeur, il passa la rivière à la nage pour se porter sur Benavente, où il se trouva en |)résence de toute la cavalerie auglaise aux ordres des généraux lord Pager et Steward. Alors s'engagea un long combat de 400 hommes contre 2, (lOO. Entourés par cette troupe nombreuse, les chasseurs français se défendirent avec toute la valeur qu'on devait attendre deux ;, mais ils furent enfin forcés de repasser la rivière. Lefebvre fut blessé d'un coup de pistolet ; son cheval fut tué: alors il fut fait prisonnier ainsi que dix de ses chasseurs démontés comme lui.

Les trois escadrons de la (larde. ])rompfement reformés sur la rive droite de l'Esla, se préparaient à tenter une charge désespérée pour délivrer leur colonel, quand l'ennemi lit avancer près du pont rompu, deux pièces d'artillerie légère qui tirèrent à mitraille et contraignirent les chasseurs à abandonner leur généreux dessein. En rendant compte de cette aflaire, le 21'= Bulletin de l'armée d'Espagne s'exprimait ainsi : « Le général Lefebvre a sans doute fait une faute, mais cette faute est d'un Français ; il doit être à la ff)is blâmé et récompensé. »

Conduit en Angleterre, il y resta ))risonnicr jusqu'en 1811, époque à laquelle il parvint à s'échap|)er, et l'Empereur lui rendit le commandement des chasseurs à cheval de la (jardc qu'il lui avait conservé pendant sa captivité.

238 MKMOIUAL DR SAINTE-HÉlÈNE

vais pas à lu cour ceux qui s'étaient évadés; je ne les encourageais, ni ne les décourageais. Après ce refus, vos ministres firent beaucoup de hrmi [chiasso) sur ce que des officiers qui avaient manqué à leur parole, avaient été employés dans mes armées, quoique eux-mêmes eussent refusé de prendre avec moi les seules mesures qui pouvaient mettre fin au désordre, c'est-à-dire que les deux partis les renvoyassent aussitôt; et ensuite ils ont eu l'impudence d'en jeter tout l'odieux sur moi. Mais vous autres. Anglais, vous n'avez jamais tort. »

Je lui demandai s'il pensait que l'expédition de Walcheren, mieux conduite, aurait pu réussir. Napoléon répondit : « Je pense que si vous eussiez débarqué d'abord quelques milliers d'hommes à Willamstadt, et que vous eussiez marché directement sur Anvers, la consternation, le manque de préparatifs et l'incertitude du nombre des assaillants auraient pu faire que vous l'eussiez emporté par un coup de main; mais cela devint impossible dès que la flotte se fut rassemblée. Les équipages des vaisseaux, réunis à la garde nationale, aux ouvriers et autres, faisaient à peu près un total de quinze mille hommes. Les vaisseaux eussent été coulés bas, ou renfermés dans les chantiers, et les équipages employés sur les batteries. D'ailleurs, la ville d'Anvers, (juoique vieille, est bien fortifiée. Il est vrai que lord Chatam fit tout ce qu'il put pour faire manquer le but de l'expédition; car, après avoir laissé passer les premiers jours, l'aflaire devenait impraticable. Vous aviez trop et trop peu d'hommes,

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trop pour un coup de main, et trop peu pour un siège régulier. Les haljitants étaient tous contre vous, parce qu'ils voyaient clairement que vous vous proposiez de surprendre la ville, de tout brûler et tout détruire, remonter ensuite sur vos vaisseaux, et vous éloigner. Cette expédition vous fit grand tort. Vos ministres étaient mal informés de la situation du pays. Vous eûtes ensuite la folie de rester dans un endroit pestilentiel, jusqu'à ce que vous y eussiez perdu plusieurs milliers d'hommes ; c'était le comble de l'imprévoyance ou de l'inhumanité. J'en étais bien aise, parce que je savais que les progrès des maladies vous forceraient, sans que je fisse aucun efTort, à évacuer le pays. Je n'y avais envoyé que des déserteurs et des mauvais sujets pour former la garnison, et j'avais donné ordre qu'on les fit coucher dans deux frégates que j'avais fait expédier à cet effet. Je leur faisais aussi porter de l'eau à grands frais ; mais toutes les précautions que je prenais n'empêchaient pas que ce lieu ne fût malsain. Le général qui défendait Flessingue, ajouta-t-il, ne tint pas aussi longtemps qu'il l'aurait dû. Il avait fait une immense fortune avec les contrebandiers (car il y avait un autre dépôt en cet endroit), et il s'était rendu coupable dintrigues pour lesquelles il craignait d'être conduit devant une cour martiale, et je crois qu'il était bien aise de se débarrasser. »

Je demandai à Napoléon s'il était vrai qu'un Corse, nommé Masséria, eût été autrefois chargé de lui faire des propositions de la part de notre gouvernement. « Masséria ? Oui, répondit-il, je me rap-

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pelle fort bien qu'il me fut amené lorsque j'étais Premier Consul. On l'introduisit avec beaucoup de mystère et de discrétion dans ma chambre, tandis que j'étais, comme à présent, dans le bain. Je crois qu'il commença par me parler d'affaires politiques, et me faire des insinuations sur la paix; mais je l'arrêtai dès les premiers mots, parce qu'il avait été publié dans les journaux anglais qu'il venait pour une mission que je n'aimais pas. D'ailleurs, Masséria, bien qu'il fut bratn'ssimo uotno, était un grand parleur. Je crois qu'il était envoyé par le roi George lui-même. C'était un républicain, et il soutenait que la mort de Charles P'' était juste et avait été nécessaire. »

Lady Lowe est venue à Longwood, et, pour la première fois, elle a rendu visite aux comtesses Bertrand et Montholon.

6 dècemhre . — Napoléon me dit que la visite que fit lady LoAve lui paraissait un artifice de la part de son mari, per gellar la polvere negli occhi [\nn\Y jeter de la poudre aux yeux), et pour faire croire que, malgré l'arrestation de Las Cases, le gouverneur était très bien à LongAvood; qu'il n'avait fait que son devoir, et que les bruits qui avaient couru des mauvais traitements auxquels il soumet les habitants de Longwood sont sans fondement. Je lui répondis que ladv T.owe avait toujours désiré voir les comtesses Bertrand et Montholon, et qu'elle avait saisi la première occasion qui s'était présentée depuis qu'elle était relevée de couches. Napoléon répliqua : (c Je suis bien loin de penser qu'elle

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prenne part aux noirceurs de son mari, mais elle a mal choisi son temps. 11 l'envoie au moment où il traite Las Cases avec tant de barbarie et d'illégalité. C'est un artifice pour aveugler le monde, ou bien il se moque de nos malheurs. Rien de plus insultant que d'ajouter l'ironie à l'injustice. » Je lui fis observer qu'il était peut-être plus équitable de considérer cette démarche de la part du gouverneur comme les préliminaires d'un arrangement. «Non, répondit Xapoléon, cela ne peut pas être. S'il voulait se raccommoder avec moi, la première démarche serait de nous affranchir de quelques-unes de ses restrictions oppressives et inutiles. Hier, après que son épouse fut venue, M""' Bertrand et sa famille allèrent se promener; h leur retour, ils furent arrêtés par les sentinelles, qui refusèrent de les laisser entrer, parce qu'il était six heures. Au nom de Dieu, s'il voulait se réconcilier avec nous, continuerait-il de nous empêcher de sortir à la seule heure du jour pendant laquelle, dans cette saison, la promenade soit agréable ? S'il vous demande ce que je pense de la visite de son épouse, continua Xapoléon, diteslui franchement les observations que j'ai faites. »

7 décembre. — J'ai écrit à sir Hudson Lowe pour lui expliquer ce que Napoléon croyait être le meilleur moyen d'effectuer un accommodement.

J'ai eu une longue conversation avec Napoléon sur l'anatomie du corps humain. Il désira voir quelques estampes anatomiques sur les sujets que je traitais. 11 me dit qu'autrefois il avait essayé d'étudier l'anatomie, mais qu'il avait été dégoûté par la

vue et l'odeur des cadavres. Je lui dis que les gravures servent seulement à rappeler ce qu'on a déjà appris par la dissection, et qu'elles ne peuvent jamais la remplacer. Napoléon convint parfaitement de cela avec moi, et entra dans plusieurs détails relatifs aux encouragements ([u'il avait donnés aux écoles d'anatomie et de chirurgie, et de la facilité qu'il avait procurée aux étudiants en médecine d'apprendre leur profession à peu de frais à Paris.

Il émit ensuite quelques opinions sur les individus qui ont figuré dans la Révolution française. « Robespierre, dit-il, bien que ce fût un monstre altéré de sang, n'était pas aussi méchant que Collot-d'IIerbois, Billaud-Varennes, Hébert (1), Fouquierïainville et tant d'autres. Sur la fin, Robespierre avait voulu devenir plus modéré, et, quelque temps avant sa mort, il avait efTectivement dit qu'il était las des exécutions, et qu'il conseillait de suivre un antre système. Lorsque l'exécrable Hébert accusa la reine d'outrager la nature, Robespierre proposa de le dénoncer comme ayant fait une accusation aussi calomnieuse et aussi peu fondée, et qui n'avait pour objet que de provoquer le peuple à un soulèvement en faveur de cette princesse, en appelant l'intérêt sur elle. Dès le commencement de la Révolution, Louis XVI paraît avoir eu constamment devant les yeux l'exemple de Charles I*^

« Charles, après avoir lutté corps à corps avec le Parlement, avait fini par succomber et perdre la

(1) Pamphli'laire révolutionnaire, membre de la Commune tte l'ai'is, décapité eu 1794.

MÉMORIAL DE SAINTE-HKI.ÉNt; 243

tête. Su fin tragique empêcha Louis, en plusieurs occasions, de s'opposer aux efforts des révolutionnaires. Lorsqu'on osa le mettre en jugement, il devait dire simplement que, d'après la Constitution, il ne pouvait rien faire de mal, et que sa personne était sacrée; la reine aurait dû faire de même. Cette protestation ne leur aurait pas sauvé la vie, mais ils seraient morts l'un et l'autre avec encore plus de dignité. Robespierre était d'avis qu'on fit secrètement mourir le roi. « A quoi servent ces vaines formalités, disait-il, lorsque vous allez le condamner à la mort, innocent ou coupable ? » La reine, ajouta Napoléon, marcha à l'échafaud avec une espèce de joie: ce devait être pour elle un grand soulagement de quitter une vie qu'on empoisonnait d'amertume avec une aussi exécrable barbarie. Si j'eusse eu quatre ou cinq ans de plus, continua-t-il, certainement j'aurais été guillotiné avec tant d'autres. »

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