SECONDE PARTIE
8 décembre 1816. — Napoléon était dans son bain. Nous parlâmes longtemps de la situation critique dans laquelle se trouvait l'Angleterre, situation qu'il attribuait entièrement à l'imbécillité de lordCastlereagh. « Si vos ministres, disait-il, avaient eu égard aux intérêts de la patrie, au lieu de faire d'ignobles intrio-ues, ils auraient fait de vous la nation la plus heureuse et lïi plus florissante. Ils auraient dit aux gouvernements espagnol et portugais, après la fin de la sfuerre : « Nous seuls avons sauvé votre pays, et l'avons empêché de devenir une province de France ; nous avons, dans plusieurs campagnes, versé notre sanor en servant votre cause ; nous avons dépensé plusieurs millions, et par conséquent notre pays est surchargé de dettes contractées pour vous, et que nous devons payer. Vous avez les moyens de vous acquitter; notre situation exige que nous liqui-
dions nos dettes; nous vous demandons, en conséquence, que la nation anglaise soit la seule autorisée à faire, pendant vingt ans, le commerce de l'Amérique du Sud, et que nos vaisseaux aient le même privilège que les vaisseaux espagnols. Par ce moyen, nous nous rembourserons sans vous épuiser. « Qui aurait pu s'y opposer? D'ailleurs, à dire vrai, ce n'aurait été qu'une demande juste, et aucune puissance alliée n'aurait pu vous disputer le droit de la faire; car c'est vous seuls qui avez empêché l'Espagne et le Portugal de succomber. Vous auriez pu demander également au Portugal qui l'a secouru en hommes et en argent, et lui a conservé l'existence comme nation. De cette manière vos manufactures auraient prospéré; vos matelots auraient servi sur vos propres vaisseaux, au lieu de mourir de faim, ou d'être forcés de chercher des niovens d'existence chez les nations étrangères ; votre populace aurait été contente et heureuse, au lieu qu'elle est obligée d'avoir recours aux souscriptions pour ne pas périr de misère. Dans l'état où sont les choses, la France possédera bientôt le commerce du Brésil; vos colonies vous fournissent plus de coton et de sucre que vous n'en avez besoin, et par conséquent vous ne prendrez pas les productions américaines en échange de vos marchandises. Les Français le feront, car la Martinique ne peut fournir à leur consommation. Ils échanaeront leurs marchandises fabriquées, leurs soieries, leurs meubles, leurs vins, etc., contre des produits coloniaux; et bientôt Ils auront tout le négoce du Brésil. Ils auront
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également la préférence dans le commerce avec les colonies espagnoles, à cause de la religion, et parce que les Espagnols, comme les autres nations, sont jaloux d'un peuple dont la puissance maritime est trop étendue ; ils aideront par conséquent à l'affaiblir; et la manière la plus sûre d'y parvenir est de diminuer le commerce de l'Angleterre. Un autre trait d'ineptie de la part de vos ministres, c'est d'avoir exclu les autres nations du commerce des Indes, et particulièrement les Hollandais, qui seront vos plus grands ennemis. Avant vingt ans, lorsque la France se sera relevée, vous verrez la Hollande se joindre à elle pour vous asservir. Si vous eussiez fait les demandes que je vous ai dites, elles vous auraient été accordées, et les puissances de l'Europe n'auraient pas été plus jalouses de vous qu'elles ne le sont aujourd'hui, et qu'elles le seront toujours, tant que vous conserverez la suprématie sur les mers et que vous insisterez sur ce prétendu droit de recherches et sur les autres articles de votre code de la marine. Alors vous auriez pu conserver votre empire maritime, qui doit infailliblement déchoir si votre commerce relatif n'est pas plus étendu que celui des autres peuples. Mais vos ministres ont eu de fausses idées des choses>Ils se sont imaeiné qu'ils pouvaient inonder le continent de marchandises anglaises, et en trouver le prompt débit. Non, non; le monde est maintenant trop éclairé (1). Les Russes eux-mêmes diront : Pourquoi, tandis que
(1) La lecture du tarif promulgué par la Russie prouva combien cette opinion était prophétique.
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nos manufacturiers sont nombreux et instruits, enrichir cette nation pour la mettre en état d'entretenir le monopole et d'exercer la tyrannie sur les mers? — Vous verrez, continua Napoléon, que, dans quelques années, il se vendra fort peu de marchandises anglaises sur le continent (1). J'ai donné une vie nouvelle aux manufactures. Les Français vous surpassent dans la fabrication des draps et de beaucoup d'autres articles. Ils ont surpassé les Hollandais dans les toiles et la mousseline. J'ai contribué à la formation d'un grand nombre de fabricants. J'ai établi VEcole polytechnique, de laquelle sortent des centaines de chimistes habiles, pour répandre la science dans les différentes manufactures, et appliquer la chimie aux arts. En conséquence, tout marche sur des principes certains et bien établis, au lieu que l'ancienne méthode était vague et incertaine : chaque fabricant sait raisonner sur chacune de ses opérations. Les temps sont changés, continua Napoléon, et vous ne devez plus compter sur le continent pour placer vos marchandises. L'Amérique, l'Espagne et le continent portugais sont vos seuls débouchés. Souvenez-vous de ce que je vous dis : dans une année ou deux, votre peuple se plaindra et dira : « Nous avons tout gagné, mais nous mourons de faim; nous sommes dans une situation plus précaire qu'avant la paix. » Peut-être vos ministres se décideront-ils plus tard à ce qu'ils
(1) Je communiquai toute cette conversation .î des personnages employés au gouvcrniMiient anglais pou de temps après quVlle eut eu lieu.
(Xole de O'Meara.)
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auraient clù faire auparavant. Vous n'êtes point en état, continua-t-il, de faire face même à la Prusse, dans les champs de bataille; et vous n'avez du vos avantages sur le continent qu'à cette souveraineté maritime que vous pourrez bien perdre si vos ministres s'entêtent à maintenir le misérable svstème militaire qu'ils ont adopté. L'Angleterre a fait son ça-toitt (Ha giucato pcr tutto o per nienté). Elle a gagné, elle a fait des choses incroyables, et, au résultat, son bénéfice se réduit à zéro. Le peuple meurt de faim, et est dans un état pire que celui dans lequel il se trouvait pendant la guerre; tandis que la France, qui a tout perdu, est encore florissante, et que les besoins de son peuple sont abon damment satisfaits. La France s'est enofraissée, malgré les saignées noml)reuses qu'on lui a faites, tandis que l'Angleterre se trouve comme un homme à qui des liqueurs stimulantes ont donné une force trompeuse et momentanée, mais qui, une fois désenivré, retombe dans un état de débilité. ))
iO décembre. — L'eau est très rare à Long-vvood. Sir Hudson Lowe a donné des ordres pour que les chevaux de l'établissement fussent menés à Hut's- Gate, au lieu de les abreuver de l'eau fournie par les conduits placés pour l'usage de la maison de Napoléon. L eau que ces conduits amènent est verte et boueuse, l'odeur en est détestaljle. Il est plus facile de se procurer une pièce de vin à Longwood, qu'une bouteille de bonne eau. Les détachements du 53*' sont journellement occupés à transporter des tonneaux d'eau dans leur camp. Ceci me rappelle le
temps que j'ai passé en Egypte, où nous étions obligés d'acheter de l'eau à des prix exorbitants.
Charles, domestique mulâtre, a été renvoyé de Longwood. Sir Iludson Lowe a aussitôt ordonné qu'il fût embarqué pour son pays. Il a subi un long interrogatoire de la part de Son Excellence, sur ce qu'il avait vu et entendu pendant le temps qu'il était resté à Longwood. On a fait faire au gouverneur, par l'officier d'ordonnance, la demande d'un chariot pour transporter de l'eau à l'établissement, celle des réservoirs étant devenue trop peu abondante et trop infecte.
• Napoléon est triste ; il est mécontent que sir Hudson Lowe ne lui ait renvoyé que trois ou quatre chapitres de ses campagnes d'Italie, au lieu de lui avoir remis le tout. Il m'a prié de lui dire que, s'il les faisait copier, il eût la complaisance de lui renvoyer les originaux aussitôt qu'il aurait fini.
11 décembre. — Je suis allé h Plantation-House , pour faire part à sir Iludson Lowe du message qui m'était confié. Son Excellence s'emporta et dit que, si le général Bonaparte persistait à croire que ses papiers avaient été retenus pour en prendre des copies, après lui avoir fait assurer le contraire, la veille, par le jeune Las Cases, il le considérerait comme indigne d'être traité en homme cVhonneur., et comme ne méritant pas la considération due par an galant homme à un autre. Non seulement il me répéta deux fois cette phrase, mais il m'obligea encore de l'écrire sur mon portefeuille, en me priant de ne pas manquer de la rendre fidèlement au gé-
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lierai Bonaparte. Après s'être un peu calmée, Son l'excellence revint à des sentiments plus modérés, me donna qucl([ues explications, en me priant de les taire connaître à Napoléon, et me fit déchirer de mon portefeuille les expressions injurieuses qu'elle m'y avait (ait mettre. Alors le gouverneur me conduisit dans la bibliothèque, et me dit qu'il ne pouvait avoir égai'd ii ce ([ue je lui avais écrit, et que le général Bonaparte ne pouvait obtenir la permission de parcourir le pays : que si les intentions des ministres eussent été seulement de prévenir sa fuite, un simple facteur de la compagnie des Indes aurait suffit pour le surveiller aussi bien que tout autre personnage ; mais qu'ils avaient d'autres projets, et qu'il avait été envoyé pour les exécuter ; qu'il avait plusieurs raisons majeures pour empêcher qu'il ne communiquât avec personne dans l'ile; que tout homme pourrait s'assurer de sa personne en plaçant des sentinelles autour de lui ; mais que lui pourrait faire encore plus. Lorsque je fus sur le point de quitter la chambre, ij me rappela : <( Dites au général Bonaparte, répéta-t-il, qu'il est heureux qu'on ait nommé pour gouverneur de Tîle un homme aussi bon que moi. D'autres, avec les instructions que j'ai, l'auraient tenu enchaîné pour sa conduite. » Il finit par me prier de tâcher de faire présenter sir Thomas Strange à Napoléon.
Cipriani est allé îi la ville pour acheter des provisions.
12 dccenihre. — .l'ai exprimé ii Napoléon, de la manière la moins ollensante qu'il m'a été possible
ce que sir Hudson Lowe m'avait chargé de lui dire ; je lui ai répété l'assurance qu'il m'avait donnée que ses papiers étaient sacrés pour lui. Je lui ai fait remarquer qu'il en avait une certitude dans la lettre d'Emmanuel de Las Cases qui accompagnait la partie de ses Mémoires qu'on lui avait déjà rendue, et qui lui assurait que le surplus avait été respecté ; que sir Hudson Lowe m'avait dit que, pendant l'exmen des papiers, qui avait toujours eu lieu en présence de Las Cases, chaque fois que celui-ci indiquait quelques fragments appartenant à Napoléon, ils étaient aussitôt mis de côté, sans qu'on en prît lecture ; lorsque l'examen cessait, les papiers étaient scellés du cachet de Las Cases, et ce cachet n'était jamais rompu qu'en sa présence ; que sir Hudson avait dit que, loin d'être poussé par la malice ou la vengeance, il avait écrit au ministère pour adoucir sa position, etc. Napoléon répondit qu'il n'en crovait rien ; qu'aucun gouvernement, à deux mille lieues de distance, ne pouvait connaître assez bien les localités pour donner des détails suffisants ; que les ordres ne pouvaient être que généraux ; qu'il lui était impossible d'ajouter foi à aucune des assertions d'un homme qui avait dit tant de faussetés, et que la lettre du jeune Las Cases n'était pas satisfaisante, puisqu'elle contenait simplement l'assurance de sir Hudson Lowe que ses papiers seraient respectés. » Quant à ses instructions (1), si elles ne renferment pas l'ordre écrit de m'assassincr, on croirait vrai-
(1) Colle réponse mo fut donnée par écrit pour sir Hudson Lowe.
{Hôte de O'Mcara.)
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ment qu'on le lui a donné verbalement [a voce). Lorsqu'on se propose de faire périr un homme, on commence toujours par le séquestrer de la société, et rempêcher d'avoir aucune communication avec elle ; on l'enveloppe des ombres du mystère, afin qu'après avoir accoutumé le monde à n'en entendre plus parler, on puisse aisément le faire disparaître. Faites connaître au gouverneur mes sentiments à ce sujet. »
Je lui ai dit ensuite que sir Thomas Strange, qui avait été grand juge dans les Indes Orientales, désirait lui présenter ses respects, et que la visite qu'il souhaitait lui faire n'avait pas pour objet de satisfaire une importune curiosité, mais était une marque de cette considération que toute personne devait avoir pour le grand homme qui était parvenu par son génie à la puissance suprême. Napoléon m'a répondu : « Je ne recevrai aucun de ceux qui ne s'adresseront pas d'abord à Bertrand. Je ne veux voir aucune des personnes que le gouverneur m'enverradirectement, parce que j'aurais l'air d'obéir à un ordre. »
Alors le comte Bertrand entra et m'apprit que le gouverneur, qui était à Longwood, voulait me voir. « S'il vous adresse quelques questions sur ce que je pense, dit Napoléon, dites-lui que je me propose de faire, contre sa conduite barbare, une protestation au prince régent. C'est illégalement qu'il tient Las Cases renfermé, lorsqu'il n'existe aucune charge contre lui. Il devait lui permettre de reprendre sa place auprès de moi, ou le renvoyer de l'île, ou enfin le faire juger. S'il veut accommoder tous les diffé-
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rends élevés entre nous, ainsi qu'il semble le désirer, qu'il change de méthode, et qu'il remette les choses surle même pied qu'avant le départ de l'amiral Cockburn. Quant h la visite du juge qu'il voudrait que je reçusse, comme il m'a déjà véritablement enfermé dans un sépulcre, dites-lui que les gens qui sont descendus dans la tomhe ne reçoivent pas de visites. D'ailleurs, si sir Thomas ne parle pas français, je ne puis, d'après les propres ordres du gouverneur, me servir d'un de mes officiers comme interprète; car il a défendu aux étrangers, qui pourraient venir me voir, de parler ou d'avoir quelque communication avec aucune des personnes de ma suite; d'un autre côté, je n'ai plus Las Cases. »
Le comte Bertrand me pria de dire au gouverneur que, s'il voyait sir Thomas Strange, il serait obligé de lui montrer les défenses faites par lui, et signées de sa main, d'après lesquelles il n'était point permis aux individus porteurs de laissez-passer pour voir Napoléon, de s'entretenir avec aucune des personnes de sa suite, à moins d'en avoir reçu l'autorisation spéciale.
Lorsque j'appris à sir Hudson Lowe ce que j'avais été chargé de lui dire, il me répondit qu'il en ferait part à lord Bathurst, ajoutant ensuite que le comte Las Cases n'avait pas suivi le général Bonaparte par affection, mais bien pour se procurer les matériaux nécessaires à la publication de sa vie ; que les ministres craignaient que quel([ues intrigants en France, ou sur le continent, ne cherchassent a exciter la rébellion et allumer de nouvelles guerres en Europe,
en employant son nom pour servir leurs projets; que le général Bonaparte était très heureux d'avoir affaire à un homme aussi' bon que lui, etc., etc.
Il ajouta encore qu'il ne pouvait faire connaître la nature de ses ordres; qu'outre la détention du général Bonaparte, il avait encore à remplir un objet important; et, après avoir beaucoup parlé sur des sujets semblables, il finit par me dire qu'il permettrait, dès le lendemain, à sir Thomas Strange et à sa famille de communiquer avec Bertrand, ou avec toute autre personne de la suite de Napoléon.
J'ai vu sir Thomas Reade, à qui j'ai rapporté la réponse de Napoléon relativement à l'entrevue que le gouverneur désirait obtenir pour sir Thomas -Strange. Sir Thomas me dit : « Si j'étais gouverneur, je lui ferais bien sentir qu'il est mon prisonnier. — A moins de l'enchaîner, vous ne pourriez pas faire beaucoup plus qu'on n'en a fait, lui dis-je. — Oh! s'il ne voulait pas faire mes volontés, je lui ôterais ses livres, et c'est ce que je conseillerai au gouverneur de faire. C'est un misérable proscrit, un prisonnier; et le gouverneur a le droit de le traiter avec toute la sévérité qu'il jugera convenable : personne ne peut s'opposer à ce que le gouverneur fasse son devoir, et à ce qu'il exécute les ordres qu'il a reçus. »
J'ai rapporté à Napoléon ce que Son Excellence m'avait chargé de lui dire. 11 m'a répondu que le seul moyen d'empêcher qu'on ne se servît de son nom pour exciter des révoltes, était de le faire mourir. « Voilà, dit-il, comment on y pourra parvenir;
et le plus tôt sera le mieux. Il ny a que les morts qui ne reviennent pas.
« Tout ce qu'il dit, continua-t-il, est per geltar la pohere, pour abuser le juge, afin de publier, en arrivant en Angleterre, que c'est ma faute, si je ne reçois pas qui il me plaît, un uomo cattivo che ha tutta la scaltrezza siciliana. »
13 décembre. — Une lettre deXapoléon, cachetée, . a été donnée par le comte Bertrand au capitaine Poppleton, afin que celui-ci la remit au gouverneur pour la faire tenir h Las Cases. A six heures après midi, un dragon est venu apporter au comte Bertrand deux lettres de sir Hudson Lowe. Dans Tune, il lui renvoyait la lettre de Napoléon au comte Las Cases, parce qu'elle était cachetée, et qu'il ne voulait pas remettre de lettre cachetée ; que quand bien même elle eût été ouverte, il dépendait de son contenu qu'elle fût remise ou non; ensuite, parce qu'il défendait toute communication entre Napoléon et le comte Las Cases. Dans l'autre, le gouverneur disait qu'il ne prendrait probablement aucune décision relativement à Las Cases, qu'il n'eût reçu des nouvelles du gouvernement britannique. J'ai vu Napoléon. Il n'espérait rien de bon de la part du gouverneur, qui était, selon lui, un homme de méchante humeur. « Il devrait, dit-il, se faire appliquer plusieurs larges vésicatoires,pourenleverune partie de cette mauvaise lymphe. »
Je lui fis quelques questions sur la part que Moeau avait prise dans la conspiration. « Moreau, ditil, a avoué îi ses avocats qu'il avait vu Georges et
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Pichegrii, qu'il s'était entretenu avec eux, et qu'il se proposait de le dire lors de son jugement. Cependant son conseil le dissuada de le faire, et lui dit que, s'il convenait d'avoir communiqué avec Georges, rien ne pourrait l'empêcher d'être condamué à mort. Moreau, dans une entrevue avec deux des autres conspirateurs, persista à soutenir que la première démarche qu'il fallait faire était de me tuer ; qu'il aurait plein pouvoir sur l'armée quand je ne serais plus, mais qu'il ne pourrait rien faire tant que j'existerais. Lorsqu'on vint l'arrêter, son acte d'accusation lui fut remis : il y était accusé d'avoir conspiré contrt la vie du Premier Consul et la sûreté de la république, de complicité avec Pichegru et Georges : en lisant ces noms, le papier lui échappa des mains, et il s'évanouit.
« Lors de la bataille de Dresde, continua Napoléon, j'ordonnai que les alliés fussent attaqués simultanément par les ailes de mon armée. Le centre resta immobile pendant l'exécution de ces manœuvres. Je remarquai un gros de cavalerie ennemie à 500 verges environ. Je conclus qu'ils observaient mes mouvements ; j'appelai un capitaine d'artillerie, qui commandait un parc de dix-huit ou vingt pièces. Jetez une douzaine de boulets à la fois dans ce groupement-là, lui dis-je ; peut-être y a-t-il quelques petits généraux. Mes ordres furent aussitôt exécutés. Un des boulets atteignit Moreau, lui emporta les deux jambes, et traversa son cheval. Je crois que plusieurs de ceux qui l'entouraient furent tués ou blessés. Alexandre venait de s'entre-
tenir avec lui quelques minutes auparavant. Les deux jambes de Moreau furent amputées non loin du lieu où il lui avait parlé. Un de ses pieds, que le chirurgien avait laissé sur la place avec la botte qui le couvrait, fut apporté par un paysan au roi de Saxe, avec la nouvelle que quelque officier de grande distinction avait été frappé par un boulet. Le roi, pensant que l'on pourrait peut-être découvrir le nom de l'individu à sa botte, me l'envoya. Elle fut examinée à mes quartiers généraux; .mais tout ce dont on put s'assurer, c'est que la botte n'était ni de manufacture anglaise ni française. Le lendemain, nous apprîmes que cette"jambe était celle de INIorcau. Ce qu'il y a d'assez extraordinaire, continua Napoléon, c'est que, dans une action qui eut lieu quelque temps après, ayant ordonné au même olficier d'artillerie de tirer avec les mêmes canons, dans des circonstances à peu près semblables, sur un groupe d'officiers réunis, le général Saint-Priest, autre Français,, homme à talent, mais qui était chargé d'un commandement dans l'armée russe, fut tué avec plusieurs autres. Rien n'est plus destructeur, poursuivit Napoléon, qu'une décharge de douze canons ou plus sur un groupe d'individus. Ils peuvent éviter un ou deux boulets; mais il est presque impossible d'échapper à dix-huit ou vingt. Après lu bataille dEsling, lorsque j'eus réuni mon armée à Tile de Lobau, il y eut de part et d'autre entre les soldats, et sans que les généraux y prissent aucune part, une suspension d'armes tacite ; le feu n'eut produit
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d'autre avantage que celui de faire tuer quelques malheureuses sentinelles. Tous les jours, je courais à cheval dans toutes les directions. Personne ne fut attaqué de l'un ni de l'autre côté. Un jour, cependant, que j'étais avec Oudinot, je m'arrêtai un moment au bord de l'île, à peu près à quatrevingts toises de distance de la rive opposée, sur laquelle étaient les ennemis. Ils m'aperçurent, et m'avant reconnu à mon petit chapeau et à mon habit gris, ils pointèrent sur nous une pièce de trois. Le boulet passa entre Oudinot et moi, et nous rasa de près tous deux. Xous donnâmes de l'éperon, et disparûmes promptement. Dans cette circonstance, l'attaque était, à peu de chose près, un assassinat. S'ils eussent tiré une douzaine de coups de canon à la fois, ils nous auraient tués. »
Le comte Bertrand a rapporté la lettre de Napoléon au capitaine Poppleton; après en avoir brisé devant lui le cachet, il le pria de la remettre ainsi à sir Hudson Lowe.
L'amiral a envoyé des oranges à Longwood.
li décembre. — Napoléon est très indisposé; la nuit a été des plus mauvaises; il était encore au lit à onze heures. «Docteur, me dit-il, j'ai eu cette nuit une attaque de nerfs, qui n'a pas cessé de me tourmenter et qui m'a ôté entièrement le repos; j'ai eu un grand mal de tète, et des agitations involontaires; j'ai perdu connaissance pendant quelques moments : je pensais, j'espérais même qu'il me viendrait une crise plus violente, qui m'emporterait avant que le jour fût arrivé. Il me semblait que j'allais avoir
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une attaque d'apoplexie; je sentais une pesanteur de tête et des tournoiements, comme si elle eût été surchargée d'une trop grande quantité de sang, et j'aurais vivement désiré pouvoir me tenir debout. J'éprouvais une telle chaleur dans le cerveau, que je priai ceux qui étaient autour de moi de me verser de l'eau froide sur le crâne. Pendant quelque temps ils ne purent me comprendre ; l'eau finissait par me paraître chaude et sentir le soufre, bien qu'elle fût véritablement froide. » Lorsque je le vis, la transpiration était libre, et je lui conseillai de l'exciter; le mal de tète aA^ait beaucoup diminué. Après que je lui eus prescrit tout ce que je croyais nécessaire, il répondit : « Si viverehhe troppo liingamente. » Il me parla ensuite des cérémonies funéraires, et ajouta que, lorsqu'il mourrait, il désirait que son corps fût brûlé. « C'est le meilleur moyen, dit-il, de calmer toutes les craintes. Quant à la résurrection, elle doit s'accomplir par un miracle ; et il est facile à l'Etre qui a le pouvoir de réunir les restes des morts de reformer aussi les corps avec leurs cendres. ))
15 décembre. — J'ai eu un long entretien avec sir Hudson Lowe, relativement aux affaires de Longwood, et à la santé de Napoléon. Son Excellence m'a dit qu'elle supposait que c'était le comte Bertrand qui avait informé Las Cases qu'il serait renvoyé de l'île; que, s'il persistait à écrire encore des réflexions injurieuses sur la manière dont le général Bonaparte était traité il le rendait (lui Bertrand) responsable de toutes les conséquences qui pour-
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raient en résulter. Il observa aussi que quant aux précautions contre lesquelles on s'était tant récrié, a elles n'avaient effectivement subi que peu d'augmentation )), et que la défense de parler à personne, dont le général Bonaparte s'était plein si fortement, n'était pas pour lui un ordre ^ mais une prière. Il ajouta que Las Cases avait cherché à faire passer une accusation secrète contre lui; que c'était frapper un homme par-derrière ; et que les Français devaient bien savoir qu'ils disaient des mensonges, sans quoi ils n'eussent pas hésité de lui remettre leurs lettres pour qu'il les envoyât en Angleterre avec ses dépèches. Le gouvernement avait simplement observé, dans sa conversation avec Bertrand, que s'il fût conformé à ses instructions, il aurait renvoyé Las Cases de l'île, à cause des lettres qu'il avait écrites. Ses instructions étaient, disait-il, d'une telle nature, qu'il ne lui était pas possible de les faire connaître. Elles lui prescrivaient, d'une part, de traiter le général Bonaparte avec la plus grande indulgence ; et, de l'autre, elles lui imposaient des conditions qu'il était impossible d'accorder avec cette même indulgence. Il avait écrit pour s'en expliquer, et pour engager les ministres à adoucir les rigueurs existantes.
16 décembre. — J'ai vu Napoléon, à qui j'ai répété ce que le gouverneur m'avait chargé de lui dire. Napoléon a répondu : « Le gouverneur a renvoyé et refusé de faire passer en Angleterre une lettre de plaintes que lui avait fait remettre Montholon; il a dit à Bertrand qu'il ne recevrait aucune lettre dans
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laquelle je ne serais pas qualifié comme son gouvernement prétendait que je le fusse ; et il a envoyé, par son chef cT état-maj or , une pièce officielle, menaçant de renvoyer de l'ile quiconque ferait deâ réflexiohs sur lui ou son gouvernement. Indépendamment de cela, il a fait entendre clairement à Bei"=trand que si Las Cases continuait de se plaindre, il le bannirait de Sainte-Hélène. Dans des ordres comme ceux dont il est porteur, il doit toujours exister quelque contradiction apparente et un grand pouvoir discrétionnaire ; mais il volt tout du mauvais côté, et lorsqu'il trouve la possibilité d'interpréter en mal une phrase qui pourrait tout aussi bien se prendre en bonne part, on est toujours certain de lui voir choisir le premier sens. Un iiomo che ha la malizia, ma no V anima. Peut-être voit-il qu'il est allé trop loin, et a-t-il besoin maintenant de jeter l'odieux de sa conduite sur son gouvernement. »
18 décembre. — J'ai été avec Baxter voir le comte Las Cases et son fils. Le comte m'apprit que le gouverneur lui avait permis de retourner à Longwood à certaines conditions, mais qu'il n'était pas encore entièrement décidé sur ce qu'il ferait. Le jeune Las Cases disait que son père craignait d'être regardé avec une sorte de dédain à Longwood, s'il y retournait, à cause de la manière désagréable dont il avait
été arrêté, et emmené par la police du gouverneur. A mon retour, j'appris à Napoléon que le gouverneur avait offert \\ Las Cases de le renvoyer à Longwood. Après quelques discussions à ce sujet, Napoléon ajouta qu'il ne donnerait aucun conseil,
relativement à cela, à Las Cases; que s'il revenait, il le recevrait avec plaisir; mais que, dans ce dernier cas, il avait ordonné à tous ses généraux de partir, afin d'être indépendant, parce qu'alors il ne craindrait plus de les voir tourmenter par le gouverneur, pour se venger de lui. « Moi, continua-til, je ne crains pas qu'ils me renvoient de l'île. »
Je vis sir Hudson Lowe, qui me dit qu'à l'exception de certaines restrictions nécessaires, il avait ordre de son gouvernement de traiter le général Bonaparte avec tout le ménagement possible et qu'il pensait s'y être conformé ; qu'il avait été extrêmement modéré ; que s'il avait changé quelque chose à ses ordres, c'était sa propre faute et celle de Las Cases. Il me pria de le répéter à Longwood. Bientôt après, il me dit que si le comte Bertrand eût montré à sir Thomas Strange les défenses qu'il leur avait faites, il aurait été autorisé à le renvover de l'ile. Il me demanda presque aussitôt si la médiation de sir George Bingham pourrait amener quelque résultat ; je répondis que cela était possible, mais qu'il me semblait que sir George Bingham ne parlait pas français avec assez de facilité pour soutenir une loncrue discussion et répondre à des raisonnements faits dans cette langue; et que, selon moi, l'amiral sir Pultney Malcolm serait un bien meilleur intermédiaire.
J'ai répété à Napoléon la conversation du gouverneur. « Docteur, répondlt-il, lorsque cet homme a l'audace de vous dire, lui qui sait tout ce qui se passe, qu'il me traite avec indulgence, je n'ai pas besoin de
VOUS faire comprendre ce qu'il doit écrire à son gouvernement. ))
Napoléon me dit que la nuit dernière il avait éprouvé une attaque semblable à celle du 13, mais moins violente. « Ali (c'est ainsi qu'il appelait ordinairement Saint-Denis), effrayé, me jeta de l'eau de Cologne au visage, croyant que c'était de l'eau pure. L'àcreté de cette liqueur spiritueuse m'ayant causé une grande douleur en m'entrant dans les yeux, je revins à la vie. »
Je lui répétai ce que sir Hudson Lowe m'avait dit relativement h l'entremise de sir George Bingham. Il répondit : « Peut-être cela pourrait-il être utile; mais tout ce qu'il y a a faire, est che esca del siio ruolo dicarceriere, e che si metla nel ruolo di galant' iiomo (qu'il quitte le rôle de geôlier pour prendre celui de galant homme). Si quelqu'un voulait se charger de l'office de médiateur, le plus propre à cela serait sans doute l'amiral, d'abord parce qu'il est indépendant du gouverneur, et ensuite parce que c'est un homme avec qui je puis raisonner et m'entendre. Mais, continua-t-il, questo go^'ernatore è un uoino senzafede. Lorsque votre ministère n'est pas de bonne foi, ou qu'il a besoin de tergiversations, il envoie en ambassade, ou comme gouverneur, un Drake ouun Iludson Lowe; si, au contraire, il veut concilier ou traiter honorablement, il choisit un Cornwallis. Un Cornwallis, ici, ferait plus que toutes les restrictions imaginables. )) Il me fit observer ensuite qu'il lui paraissait plus à propos que Las Cases retournât à Longwood que de rester dans l'île, séparé d'eux, ou
d'être envoyé au Cap, et que je pouvais le lui dire.
21 décembi^e. — Une lettre du major Gorrequer annonça que le gouverneur permettrait k Archambaud de voir son frère le lendemain. Celui-ci était arrivé du Cap, avec Santini et Rousseau, sur la frégate VO routes (i).
22 décembre. — Archambaud a vu son frère en présence d'un des agents du gouverneur ; mais il ne lui a pas été permis de voir ni d'entretenir les deux autres.
23 décembre. — Sir Hudson Lowe est venu àLongwood. Je lui ai dit ce que Napoléon pensait relativement à Las Cases ; il me répondit qu'il fallait que celui-ci fit ses conditions avant de retourner à Longwood. Il me pria d'aller à Hut's-Gate, et de lui répéter ce que le général Bonaparte avait dit ; mais de n'avoir aucune autre communication avec lui. Je parlai à Son Excellence de l'accès de syncope dont Napoléon avait été attaqué. « 11 serait fâcheux, répondit sir Hudson Lowe, qu'il fût emporté, une de ces nuits, par une semblable attaque. » Je fis observer au gouverneur qu'il était probable qu'il serait frappé d'une apoplexie qui terminerait ses jours ; et que, s'il continuait à vivre de la même manière, il était à présumer qu'il ne jouirait pas longtemps d'une bonne santé.
Sir Hudson demanda ce qui pourrait l'engager à prendre de l'exercice. Je répondis qu'il faudrait se relâcher un peu de la contrainte qu'on lui imposait,
(1) Cette demande avait d'abord été refusée par sir Hudson Lowe.
et l'affranchir de quelques-unes des restrictions dont il se plaignait le plus. Sir Hudson Lowe fit quelques observations sur le danger de laisser trop de liberté à un homme qui avait déjà été l'auteur de tant de maux, et la cause de tant de troubles. Il me pria ensuite de lui faire un rapport par écrit sur la santé du jeune Las Cases. Je répondis que j'étais sur le point d'aller le voir conjointement avec M. Baxter. Son Excellence dit que son dessein était d'aller chez le comte Bertrand pour s'entretenir avec lui sur les motifs qu'on pouvait avoir de se plaindre. En revenant, je rencontrai encore sir Hudson Lowe, qui me parut de très mauvaise humeur. Il me dit que le comte Bertrand avait conversé avec lui pendant quelque temps d'une manière très raisonnable; mais qu'ensuite il s'était follement étendu sur notre situation, comme si le sort futurdu comte Bertrand était de quelque importance pour l'Angleterre ou pour l'Europe, et comme s'il ne s'agissait pas spécialement de la sûreté de la personne de Bonaparte. Il ajouta qu'il ne pouvait concevoir pourquoi il confondait sa position avec celle de son maître.
]^jme Balcombe et sa fille aînée sont venues rendre visite à la comtesse Bertrand. Elles auraient désiré être présentées à Napoléon et voir la comtesse Montholon; comme leur laissez-passer ne faisait mention que de la famille Bertrand et de nulle autre personne, l'officier d'ordonnance s'y opposa.
J'ai vu ensuite Napoléon, a Ce gouverneur, me dit-il, a été faire quelques propositions à Bertrand,
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mais d'une manière si obscure et si mystérieuse, qu'on ne pouvait comprendre quelles étaient ses vues. Tout ce qu'il dit manque de clarté ; et quand il estforcéde laisser échapper la vérité, il l'enveloppe d'équvoques jésuitiques et de tournures évasives. Il a été question entre eux de Las Cases; et sir Hudson a fini par affirmer que Las Cases n était pas en prison, et quil ny avait même jamais été. (C'est un composé de stupidité, de mensonge et d'un peu de ruse. E un uomo composto iVimbecilità, di buggie e d'un poco di scaltrezza.^ Las Cases peut-il sortir ? Peut-il voir personne, so'iX. Français , soit Anglais, excepté ses geôliers ? car on ne doit pas compter la visite d'un chirurgien. Peut-il recevoir ou envoyer une lettre sans qu'elle ne soit préalablement ouverte ? Je ne sais vraiment pas ce que cet homme entend par être en prison.
« Combien j'ai été fou, continua Napoléon, de me livrer entre vos mains ! Je m'étais fait une fausse idée de votre caractère national; j'avais une opinion romanesque de la nation anglaise. A cette idée se joignait un peu d'orgueil : j'aurais rougi de me rendre à aucun de ces souverains dont j'avais conquis les Etats, et dont les capitales m'avaient vu entrer en vainqueur; c'est ce qui m'a déterminé à me confier, à vous, que je n'avais jamais subjugués. Docteur, je suis bien puni de la haute opinion que j'avais conçue de votre nation, et de la confiance que j'ai mise en elle, au lieu de remettre ma personne entre les mains de mon beau-père ou de l'empereur Alexandre, qui m'eussent tous deux traité en souverain. »
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Je lui répondis qu'il était possible que l'empereur Alexandre Teùt envoyé en Sibérie. « Pas du tout, répondit Napoléon. A part tout autre motif secret, Alexandre, par politique et par le désir qu'il a de se populariser, m'aurait traité en roi, et j'aurais eu des palais à ma disposition. D'ailleurs, Alexandre est un prince généreux, et il aurait pris plaisir à me bien traiter. Mon beau-père, quoique sans beaucoup de moyens, ne laisse pas d'avoir des principes de religion, et il est incapable de commettre un crime, ou d'exercer la cruauté qu'on déploie ici contre moi.
J'ai été avec M. Baxter voir le comte Las Cases et son fils. J'ai ensuite fait à sir Hudson Lowe un rapport sur lasanté dujeune Las Cases; j'ai terminé ma lettre en demandant que ce jeune homme fût transporté en Europe pour y chercher sa guérison. M. Baxter a écrit aussi dans le même sens; il a de plus adressé au gouverneur une autre lettre qui traite tout entière de la santé du comte lui-même, et dans laquelle il expose que ce dernier étant affligé de dyspepsie, il serait nécessaire qu'il habitât un climat plus froid, et qu'enfin celui de l'Europe lui serait plus favorable.
25 décembre. — Napoléon a été de très bonne humeur; il m'a fait plusieurs questions dans notre langue; et, quoiqu'il conservât la prononciation française, les mots dont il se servait étaient corrects, et il les appliquait à propos.
26 décembre. — Sir Hudson LoAve m'a fait demander; je l'ai trouvé en ville. Il a prétendu que j'avais mêlé trop d'intérêt politique dans ma lettre sur le
comte Las Cases ; que mon avis aurait dû se borner aux conséquences de son séjour à Longwood, et que je paraissais trop entrer dans la manière de voir de ces gens-la. J'ai répondu que j'avais dû indiquer la cause de sa maladie, et qu'il avait dit luimême que si l'état de la santé de son fils exigeait absolument qu'on le transportât en Europe, il ne s'y opposerait pas. Sir Hudson répondit que certainement il avait dit que si une telle mesure était absolument nécessaire, il n'v mettrait point d'opposition; mais que j'étais entré dans une discussion étrangère à l'objet de ma lettre.
Le gouverneur m'a ensuite parlé des mesures restrictives, et m'a montré une lettre qu'il avait, ditil, l'intention de faire passer à Bertrand, et sur laquelle il me priait de lui dire mon avis. Après l'avoir lue, je fis observer à Son Excellence que je la croyais propre à faire naître de la part de Napoléon des remarques pleines d'aigreur, attendu que les choses restaient, d'après cette lettre, à peu près dans le même état qu'auparavant, quoique, en apparence, on eût levé quelques-unes des restrictions. Son excellence, après quelques observations, parut enfin se ranger de mon avis. Il me dit qu'il se proposait d'examiner plus mûrement cette affaire. Il m'autorisa en même temps à dire au général Bonaparte qu'on se relâcherait un peu de la contrainte qui lui était imposée, surtout en ce qui concernait la liberté de parler; qu'on reculerait les limites de ses promenades, et que les personnes qui voudraient communiquer avec lui en auraient la liberté, près-
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que de la même manière que du temps de l'amiral. J'ai donné connaissance de cette conversation à Napoléon ; il m'a répondu qu'il ne demandait rien autre chose, sinon que tout t'ùt à peu près remis sur le même pied que du temps de l'amiral. Il ajouta qu'il trouverait juste et équitable que, si le gouverneur avait quelque soupçon fondé soit sur un habitant de l'île, ou sur un voyageur, ou enfin sur qui que ce fût, il refusât, dans ce cas, la permission de venir à Longwood ; mais que son intention était que la plus grande partie des habitants notables de l'ile et des voyageurs eussent la liberté de venir le voir, et non pas qu'on en choisit un ou deux pour les envoyer à Longwood par ordre du gouverneur, ou de son état-major, comme un gardien des galériens enverrait un voyageur curieux pour voir quelque criminel marquant, et retenu à la chaîne. « Si, a-t-il continué, je rencontrais par hasard un homme dont la conversation me fît plaisir, tel que l'amiral par exemple, je désirerais pouvoir l'entretenir une seconde fois, peut-être même l'inviter soit à dîner ou à déjeuner, comme j'en avais la coutume avant l'arrivée de ce gouverneur. Par conséquent, je désirerais que l'on commençât par envoyer à Bertrand la liste des personnes qu'il me serait permis de voir, et qu'ensuite Bertrand eût le droit de faire demander tous ceux dont le nom serait porté sur cette liste. Je désire aussi ne jamais voir personne venir avec un laissez-passcr sur lequel le jour soit fixé, ce qui semble dire : venez ce jour-là, et montrez-vous ; qu'en outre notre situation fût plus clai-
rement définie, de manière à ce que les gens de ma Maisonne soient pas exposés auxinsultes auxquelles ils ont été en butte jusqu'à présent, soit par ignorance des ordres du gouverneur, soit par erreur de la part des sentinelles, ou enfin parce qu'en donnant à celles-ci des ordres discrétionnaires, on leur impose une responsabilité dont le gouverneur devient un juge arbitraire. Je suis porté à entrer en accommodement ; mais le gouverneur n'a ni sentiment ni cœur. Il traite un homme comme le cheval auquel on donne une botte de foin et un toit pour le garantir des injures de lair. Sa politique est celle des petits princes d'Italie : écrire et promettre de belles choses, donner une liberté apparente, ensuite changer tout par des restrictions. »
J'ai ensuite demandé, dans le cas où le gouverneur y consentirait, et dans celui où l'amiral y donnerait son assentiment, s'il entrerait en conférence avec cet officier en qualité d'intermédiaire, afin de régler les arrangements réciproques. Napoléon me répondit qu'il y était tout disposé. « J'aurais le plus grand plaisir, ajouta-t-il, à traiter personnellement avec l'amiral, et je pense que nous pourrions convenir de nos faits en une demi-heure. J'ai tant de confiance en lui, que, si le gouverneur anglais y consent, et que l'amiral veuille donner sa parole d'honneur que personne, excepté lui, n'en saura la teneur, à moins qu'il n'y ait quelque complot ou quelque trame contre son gouvernement, je lui écrirai une lettre par laquelle je le mettrai en possession de tout ce que je sais faire partie de ma fortune, afin
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que j'en puisse faire usage. Demain je vous ferai savoir si je suis du même avis quant a l'intermédiaire. Si je persiste dans la même opinion, vous irez trouver le gouverneur pour lui en faire la proposition. »
Le comte Bertrand a envoyé à sir Hudson Lowe une lettre, dans laquelle il le prie d'accorder au comte Las Cases la permission de venir, avant son départ, prendre à Longwood congé de Napoléon.
21 décembre. — J'ai donné à Napoléon quelques journaux. Après y avoir jeté les yeux, il a remarqué un article concernant Pozzo di Borgo. « Pozzo di Borgo, a-t-il dit, était député au Corps législatif pendant la Révolution. C'est un homme de talent, un politique habile, qui connaît bien la France. »
Il m'a ensuite prié d'aller trouver le gouverneur pour lui dire que, s'il était disposé à faire un arrangement amical, je pensais que le meilleur moyen serait d'autoriser l'amiral à servir d'intermédiaire ; que si cela se faisait ainsi, il ne doutait pas qu'on ne put arranger cette affaire ; qu'il le désirait luimême, n'aimant pas à porter des plaintes ; que tout ce qu'il demandait, c'était de pouvoir vivre, ou, pour s'expliquer en d'autres termes, qu'il désirait que les restrictions ne fussent pas de nature à forcer personne à souhaiter sa mort ; qu'en conséquence de ce que je leur avais transmis, il avait ordonné à Bertrand de s'abstenir de rédiger la plainte qu'il avait résolu d'envoyer à lord Castlereagh, et qui devait être soumise au prince régent ; qu'en définitive, il désirait entrer en arrangement.
Je suis venu en ville pour remplir ce message ; le gouverneur en était parti avant mon arrivée. J'ai l'ait part à sir Thomas Reade de l'objet de ma mission : celui-ci m'a répondu qu'il était sur que le gouverneur ne consentirait jamais à se servir de l'entremise de l'amiral ; qu'il devenait même inutile d'en faire la proposition. J'ai répondu que, comme je m'étais chargé du message, je devais le transmettre au gouverneur, et que peut-être les résultats en seraient avantageux. Je me suis rendu ii Plontation-House , et j'ai communiqué le sujet de ma visite à sir Hudson Lowe. 11 me répondit qu'il accepterait la proposition, mais qu'il fallait que Napoléon se décidât d'abord sur un point très délicat, qui pourrait faire rompre tous les arrangements proposés. Il s'agissait du désir qu'il avait manifesté de voir le comte Las Cases avant son départ ; ce qui détruirait le but important que sir Hudson Lowe avait en vue depuis un mois, de faire cesser toute communication entre Longwood et Las Cases ; que le général Bonaparte pourrait lui faire des communications importantes et dangereuses ; et que, pour y mettre obstacle, il proposerait qu'un officier de l'état-major fût présent à cette entrevue ; ce qui, probablement, irriterait le général Bonaparte.
Il écrivit ensuite les mots suivants sur un morceau de papier, me pria de les copier et de les montrer : « Le gouverneur ne croit pas avoir donné volontairement au général Bonaparte aucune raison plausible de mécontentement. Il a vu avec peine qu'il s'était élevé quelques débats sur des points à l'égard
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desquels son devoir ne lui permettait pas detransiger ; ces difficultés auraient pu être souvent aplanies par un seul mot.
« Le gouverneur est prêt à emplover tous les moyens qui lui paraîtront propres à faire cesser ces mésintelligences. »
Sir Hudson me donna ensuite, pour le comte Bertrand, un fort paquet contenant une réponse à la demande de voir Las Cases, et quelques explications relatives aux mesures restrictives qu'il consentait à annuler dans quelques-unes de leurs parties. II ajoutait que le cinquième article de celles arrêtées dans le commencement d'octobre ne devait être regardé que comme une demande faite au général Bonaparte de ne pas mettre le gouverneur dans l'obligation de le faire suivre par un officier, en entamant de longues conversations avec des personnes non autorisées par le gouverneur à communiquer avec lui ; il finissait par dire qu'il verrait l'amiral avant que celui-ci allât offrir sa médiation à Napoléon.
28 décembre. — Napoléon est indisposé. II a passé une très mauvaise nuit, et a beaucoup souffert du^nal de tête. Je l'ai vu h trois heures de l'après-midi ; il était encore dans son lit, et n'avait reçu personne. Je lui ai fait savoir ce que sir Hudson m'avait communiqué au sujet de la médiation proposée. Je n'ai pas voulu lui répéter ce qu'avait dit Son Excellence relativement à l'entrevue qu'il désirait avoir avec Las Cases, craignant par là d'aggraver son indisposition, et de mettre obstacle à l'ac-
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commodément qu'on négociait. Comme j'étais dans la chambre, Marchand entra et lui annonça qu'on ne pouvait préparer le bain qu'il avait demandé, attendu qu'on manquait totalement d'eau à Longwood. Napoléon ne manifesta pas de mécontentement, il exprima seulement la crainte qu'il avait de ne pouvoir recevoir sir Pultney, si celui-ci venait à Longwood ce jour-là. Il me pria de dire au comte Bertrand que, dans le cas où l'amiral se présenterait, il l'amenât à son habitation, pour lui montrer les papiers nécessaires et discuter cette affaire avec lui ; ajoutant que s'il se trouvait assez bien, il l'enverrait chercher ; mais que, dans le cas contraire, il fixerait un autre jour pour cette entrevue.
J'ai ensuite vu le comte Bertrand, qui m'a prié de lui expliquer le sens du passage de la lettre de Son Excellence, dans laquelle elle essaie de faire passer la défense de parler faite à Napoléon, comme un acte de politesse. Comme je n ai pas été élevé dans la chicane, je me trouvai dans l'impossibilité de donner une explication suffisante de la doctrine du gouverneur.
Sir Pultney et lady Malcolm sont venus à Longwood, et ont rendu visite aux familles Bertrand et Montholon. Le gouverneur n'avait encore fait aucune communication à sir Pultney. Lorsque celui-ci fut informé de la proposition, il témoigna combien il désirait qu'on mit les choses sur un meilleur pied entre Napoléon et le gouverneur. Il ajouta que si on le chargeait de cette affaire, il croyait pouvoir, en bien peu de temps, la terminer d'une manière
satisfaisante. Il objecta cependant que, jusqu'à ce que le gouverneur l'y eût autorisé, il ne voulait avoir aucun entretien ni avec Napoléon ni avec personne de sa suite.
J'ai vu Napoléon dans sa chambre à coucher avec le maréchal Bertrand. Il avait devant lui le paquet de lettres que le gouverneur m'avait remis. Il venait d'apprendre la réponse de ce dernier à la demande ayant pour but qu'il fût permis au comte Las Cases de venir le voir à Longwood avant son départ. Il a fait la remarque que les criminels condamnés à mort, et sur le point d'être conduits au supplice, obtenaient la permission de dire adieu à leurs amis, sans que personne y fût présent. Il exprima en termes très énergiques l'indignation que lui inspirait une conduite aussi barbare. Il m'a ensuite demandé quelle était la réponse du gouverneur à la proposition que j'avais faite ; je lui transmis cette réponse en anglais et en français, et, de cette manière, je lui répétai ce que le gouverneur m'avait dit relativement à Las Cases. Quand il arriva au mot mésintelligence, etc. : « Tracasserie, a-t-il dit ; c'est là le langage qu'il n'a cessé de tenir. C'est insulter au bon sens. On ne peut se méprendre sur ses intentions. Elles avaient pour but d'accumuler sur ma tête tous les genres de vexations inutiles. Je ne puis, ajouta-t-il, penser qu'il permette à l'amiral de servir d'intermédiaire. Compter là-dessus, c'est attendre encore quelque chicane de sa part. Il ne permettra jamais qu'on en vienne à une conclusion. » Il dicta ensuite au comte
Bertrand quelques lignes contenant une protestation contre la conduite du gouverneur, et il le pria de les mettre au net dans la chambre voisine. Il me pria de faire part au gouverneur des remarques qu'il avait faites sur ses procédés, et il fit l'observation qu'il espérait que l'amiral n'entamerait rien sans avoir préalablement acquis une parfaite connaissance de cette affaire, afin de ne pas se laisser jouer par le gouverneur, qui, vraisemblablement, tâcherait de le prévenir par toutes les faussetés qu'il avait toujours à sa disposition. « Je serais fâché, continua-t-il, que l'amiral entreprit rien qui ne put réussir, à cause de l'estime que je lui porte. »
Sir Thomas Reade a passé toute la journée en consultation à Plantation-House .
29 décembre. — Une lettre de sir Hudson Lowe, adressée au comte Bertrand, est arrivée à huit heures du matin. J'ai vu Napoléon à deux heures de l'après-midi ; il m'a appris que, comme le gouverneur avait, il y a environ quatorze ou quinze jours, manifesté le désir de connaître le sujet des plaintes des Français, il avait charcré Bertrand de lui envoyer une copie des mesures restrictives, avec quelques observations y relatives, afin qu'il put y réfléchir. Il me dit aussi qu'il avait fait écrire sur le dos du mémorandum contenant les opinions du gouverneur, que je lui avais remis hier, et qu'il me priait de renvoyer à ce dernier les observations suivantes :
1°. « On ne justifiera pas, par quelques phrases de la correspondance du ministère, la conduite
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qu'on tient depuis six mois. Une longue et volumineuse correspondance ministérielle est un arsenal où il V a des armes h deux tranchants.
2°. « Les derniers règlements seraient considérés comme injurieux et oppressifs à Botany-Bay ; ils doivent être, quoi que l'on en dise, contraires à la volonté du gouvernement anglais, qui a approuvé les règlements en vigueur jusqu'au mois d'août dernier.
3°. « Toutes les observations que le comte Bertrand et le comte Montholon ont faites, ont été inutiles. Une libre discussion leur a été interdite par des menaces.
« Ce gouverneur, a-t-il dit, est un homme tout à ait incapable de remplir le poste qu'on lui a confié. Il a beaucoup de ruse, mais point de talent ni de fermeté. C'est un homme soupçonneux, astucieux, menteur, double, et plein d'insinuation, comme étaient les Italiens il v a deux ou trois siècles. C'eût été un excellent familier de l'Inquisition. Il met de l'astuce à dire bonjour. On devrait l'envoyer à Goa. Bertrand écrit qu'il espère qu'il ne refusera pas son consentement à une chose aussi insignifiante que l'est celle de permettre à Las Cases de venir à Longwood. S'il refuse, Bertrand ira le voir, accompagné d'un officier : ce que je ne pourrais me décider à faire moi-même.
« Que peut-il craindre ? continua-t-il. Que je lui dise d'écrire h ma femme ? Il le fera bien sans que je l'en charge. Que je lui fasse part de mes opinions et de mes projets ? Il les connaît déjà. Pense-
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t-il que l'Europe soit une mine, et que Las Cases soit l'étincelle qui doit y mettre le feu ? »
Une lettre de sir Hudson Lowe, sur le couvert de laquelle étaient ces mots, « très pressée », a été remise au capitaine Poppleton : elle en renfermait une autre pour le comte Bertrand, dont la teneur était qu'ensuite de la manière dont Las Cases avait été éloigné de Longwood, le gouverneur ne pouvait pas permettre qu'il prit congé du général Bonaparte. Peu de temps après, le comte Bertrand et le général Gourgaud se rendirent en ville, accompagnés du capitaine Poppleton, pour voir Las Cases, et prendre congé de lui. 11 est difficile de concilier la conduite qu'on tint envers eux dans cette circonstance, avec les autres mesures que sir Hudson Lowe a mises en usage, et avec l'importance qu'il déclare attacher ii couper toute communication avec Longwood. On les laissa seuls pendant le déjeuner, et il ne resta que le capitaine Poppleton, qui entend difficilement le français, et ne le comprend même pas du tout quand on le parle avec la volubilité que mettent ordinairement les Français dans leurs conversations. Ils restèrent pendant quelques heures ensemble, dans la grande chambre du château, qui a environ cinquante pieds de longueur sur vingt de largeur, se promenant d'un côté, tandis que le colonel \Vinyard et le major Gorrequer, qui devaient les surveiller, se tenaient à l'extrémité opposée ; en sorte que, dans le fait, Las Cases aurait aussi bien pu obtenir la permission de venir à Longwood ; on aurait ainsi épargné à Napoléon un
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refus qu'il pouvait regarder comme une insulte. Vers les trois heures de Taprês-midi, Las Cases et son fils s'embarquèrent à bord du sloop de guerre le Griffon, capitaine Wright, pour le cap de Bonne- Espérance. Il fut accompagné sur les bords de la mer par sir Hudson Lowe, sir Thomas Reade, etc. Son journal et ses papiers, excepté quelques-uns de peu d'importance, furent retenus par 'le gouverneur avant son départ. Il fit le transfert de 4,000 livres sterling qu'il avait dans les mains de banquiers à Londres, pour l'usage de Napoléon (1).
J'ai vu sir Hudson Lowe, à cheval, passer dans la rue ; il m'a crié : Votre négociation a échoué.
Cipriani a apporté, ce matin, environ cinq cents livres sterling de valeur, en argenterie, pour les vendre. Lorsque sir Iludson LoAve vit cela, il envoya chercher Cipriani, à qui il demanda à quoi ils pouvaient employer tant d'argent. Cipriani, en Corse rusé et intelligent, répondit : « Pour acheter de quoi manger.)) Son Excellence joua l'étonnement, et dit : « Comment ! est-ce que vous n'avez pas assez de vivres? )) — « Nous avons acheté, dit Cipriani, depuis quelques mois, pour tant de poules, de beurre, de pain, de viande, et divers autres articles de nourriture journalière; et il me reste des remerciements à faire à votre chef d'état-major, de ce qu'il a eu la bonté de me procurer non seulement beaucoup de choses, mais encore de la complaisance qu'il a mise à empêcher que l'on ne me trompât quand je
(1) Appendice, pièce n" 8, lettre de N.Tpoléon à Las Cases.
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faisais les paiements. )) Sir Hudson fut d'abord un peu déconcerté de cette réponse; mais ensuite, reprenant un air d'étonnement, il demanda : « Pourquoi achetez-vous tant de beurre et tant de volaille?» — «Pourquoi? répliqua Cipriani : la quantité accordée par Vostra Eccellenza ne suffit pas pour notre nourriture. Vous nous avez ôté presque la moitié de ce que nous accordait l'amiral. » Cipriani lui établit alors un compte détaillé de ce dont les Français avaient besoin, entra en explication sur la différence qu'il y avait entre la manière de vivre anglaise et française, et fit un détail exact et satisfaisant de tout. Sir Hudson a dit que le devis de ce qu'on devait accorder avait été fait à la hâte ; qu'il avait l'intention de l'examiner; et qu'a la prochaine dépèche d'Angleterre, il s'attendait à quelque amélioration. 31 dècemhre. — Sir Hudson Lowe m'a envoyé chercher à six heures du matin. Aussitôt après mon arrivée, il m'a fait entrer dans une chambre particulière, et m'a dit d'une manière très solennelle, qu'il m'avait appelé pour lui rendre compte d'une circonstance très extraordinaire; que, la veille, le baron Sturmer avait écrit au major Gorrequer une note faisant mention que le général Bonaparte avait eu une défaillance accompagnée de fièvre, il y a quelque temps, et disant particulièrement qu'il avait été nécessaire de lui jeter de l'eau de Cologne sur la figure, et de quelques autres circonstances. Il me demanda si ces détails étaient vrais, attendu qu'ils étaient de nature à être transmis à sa Cour. Son Excellence ajouta qu'elle était très surprise que le
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baron Sturmer en eût connaissance, et me demanda à qui j'en avais parlé. Je lui ai répondu que je n'en avais rien dit qu'à lui, à son état-major, peut-être à l'amiral, et à Baxter que j'ai consulté comme médecin sur cette affaire; qu'en outre, les détails rapportés dans la lettre du baron étaient, pour la plupart, controuvés ; que d'ailleurs toutes les personnes de Longwood savaient que Napoléon avait éprouvé une défaillance la nuit qu'il avait citée, et qu'elles en connaissaient les circonstances. Son Excellence m'a ensuite donné des avis sur la nécessité du secret, et m'a prié de lui fournir un rapport écrit de cette affaire, afin que, comme elle avait malheureusement été ébruitée, il lût en état de contredire les détails incorrects qu'on avait dû faire circuler. Il a supposé que l'amiral en avait parlé à Montchenu ou à Sturmer.
J'ai vu l'amiral en ville, qui m'a dit que je ne lui avais pas parlé de cet évanouissement, et qu'il n'en avait rien dit à Montchenu ni à Sturmer, mais que la moitié de la ville le connaissait, ce dont je fus bientôt convaincu par le grand nombre de questions que l'on me fit avant mon départ.
J'ai vu Napoléon h mon retour. « Vero mente, me dit-il en riant, \>ostro goi>ernatore è iina bestia che non lia senso commune. Sa conduite, depuis quelques jours, a prouvé plus que jamais son incapacité. Il vient ici avec une armée d'état-major, comme s'il voulait prendre une ville d'assaut, s'empare de Las Cases, l'emmène de force, le tient au secret pendant quelques semaines. Il lui offre ensuite de re-
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tourner à Longwood; Las Cases prend la résolution de partir. Ce gouverneur, de la manière la plus brutale, lui refuse de prendre congé de moi, quoique, en même temps, il lui fasse loffre de retourner à Longwood, jusqu'à ce qu'il reçoive des nouvelles d'Angleterre; et, pour couronner l'œuvre, il permet à Bertrand et à Gourgaud d'aller en ville et de converser avec lui pendant plusieurs heures. Bertrand dit qu'ils ont eu toute la facilité possible de communiquer avec lui sur ce qu'ils pouvaient désirer, ainsi que de lui remettre des lettres. Ah! a-t-il continué, si toute l'Angleterre ressemblait à cet homme, je ne serais pas actuellement ici. C^est lin homme borné, un triste sujet. Il a un peu d'artifice, et c'est tout, mais aucune fermeté ni' consistance. Il a parlé hier à Cipriani, devant lequel il a prétendu ignorer que lious n'avons pas de proAiîsions suffisantes, quoique son conseil privé, Reade, ait aidé, pendant quelques mois, Cipriani à acheter du pain et du sel pour nous. Il a témoigné son chagrin qu'on ait brisé l'argenterie. Veramente fa pietà de voir une grande nation représentée par un tel homme. »
Premier jani>ier 1817. — J'ai vu Napoléon dans le salon. Je lui ai souhaité un heureux renouvellement d'année. Il m'a répondu qu'il espérait que l'année qui s'ouvrait apporterait quelque changement favorable dans sa situation. « Peut-être mourrai-je, ajouta-t-il en riant, ce qui vaudra bien mieux. Je ne puis être pis que je suis à présent. » Il était de très bonne humeur, il parla de la chasse au cerf et au
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sanglier. 11 me montra la cicatrice d'une blessure à l'index, qu'il me dit avoir reçue d'un sanglier, dans une chasse où il était accompagné du duc de Dalmatie. Le comte ^Nlontholon entra; Napoléon lui dit quelque chose à l'oreille; il sortit, et revint bientôt avec une tabatière qu'il remit à Napoléon. Celui-ci me la présenta de ses propres mains en disant : « Docteur, je vous fais ce présent, en reconnaissance des soins que vous m'avez prodigués dans ma maladie. » Il est inutile de dire qu'un présent des mains d'un tel homme tut reçu de ma part avec un sentiment d'orgueil, et que je m'efforçai de lui exprimer ce dont mon àme était pénétrée.
Napoléon fit aussi de riches présents aux comtesses Bertrand et Montholon, consistant en quelques pièces uniques dans le monde, de la belle porcelaine qui lui avait été donnée par la ville de Paris. Il donna au comte Bertrand un superbe échi quier, etc. ; tous les enfants reçurent également de lui quelque don magnifique. Le temps était si mauvais et si brumeux, qu'on ne pouvait apercevoir le sional de Deadwood.
2 janvier. — Cipriani est allé à la ville acheter des provisions.
3 janvier. — Napoléon avait été malade pendant la nuit, mais il se trouvait mieux. Après quelques minutes de conversation, je lui demandai son opinion sur Georges. « Georges, dit-il, était una hestia ignorante. Il avait du courage, et c'était tout. Après la paix avec les chouans, je cherchai à le gagner, parce qu'alors il m'aurait été utile, et que je
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désirais ardemment calmer tous les partis. Je le fis demander, et lui parlai pendant longtemps. Son père était meunier, et lui-même n'était qu'un ignorant. Cette conversation ne fut suivie d'aucun résultat ; et quelques jours après, il partit pour Londres. » fijani^ier. — Le vaisseau de guerre the Speij est arrivé. Il apporte la nouvelle de la destruction des bâtiments algériens, et du traité que le dey a été forcé de faire.
^janvier. — Sir Hudson Lowe est venu à Long- Avood. J'ai eu avec lui une longue conversation concernant les restrictions. Son Excellence a dit qu'il n'avait aucune objection à faire à ce que le général Bonaparte parcourût à cheval tout le côté gauche de IIut's-Gate, dans la direction de miss Mason ; mais qu'il ne voulait pas accorder la même permission à sa suite. J'ai observé qu'il serait difficile d'établir une ligne de démarcation, attendu que Napoléon n'était jamais sorti à cheval sans être accompagné par deux ou trois personnes.
Sir Hudson Lowe répondit qu'il leur était permis d'aller dans la même direction, quand ils seraient dans la compagnie du général Bonaparte, mais qu'il leur serait défendu de le faire quand ils seraient seuls. Il me pria ensuite de dire au général qu'il pouvait se promener à cheval dans cette direction, sans qu'il trouvât aucun empêchement; j'observai qu'il vaudrait mieux l'apprendre au comte Bertrand, et qu'aussi on devait en prévenir le poste de Hut's-Gate, parce qu'autrement il arrêterait les Français s'ils essayaient de profiter de cette per-
mission. Sir Huclson Lowe répondit que les sentinelles n'avaient point d'ordre de les arrêter. Je dis que les généraux Montholon et Gourgaud avaient été arrêtés plusieurs fois quand ils se rendaient à la maison d'alarme, quoiqu'ils fussent dans les limites. Le gouverneur a répondu qu'il fallait que ce fût par erreur, et que les sentinelles n'avaient point la consigne d'en user ainsi. J'ai fait l'observation que j'avais été arrêté deux fois moi-même, a la même place. « Comment cela peut-il être ? a dit sir Hudson ; les sentinelles n'ont l'ordre à'ari-êler que les Français, » J'ai répondu que la sentinelle avait dit qu'elle avait la consigne d'arrêter toutes les personnes suspectes, et que, pensant que j'en faisais partie, elle m'avait arrêté ; ce dont je ne pouvais la blâmer. Le gouverneur se mit à rire, puis dit qu'il n'élargirait pas les limites fixées, mais permettrait au général Bonaparte d'étendre ses promenades à cheval à droite et a gauche, dans diverses directions. Il me donna en conséquence l'ordre de l'en informer, et de lui dire « qu'il pouvait parcourir ii cheval les anciennes limites, sans être accompagné et sans qu'on y mît obstacle. »
Jai vu Napoléon peu de temps après; je lui ai communiqué le message de Son Excellence. 11 m'a demandé si les piquets avaient été placés sur les hauteurs comme ils Tétaient auparavant, quand il avait coutume d'aller à cheval dans cette direction. J'ai répondu que je ne les avais pas remarqués. Il a pris sa lunette, et a regardé de ce côté-là pendant un instant.
>fÉMORIAL DE SAINTE -HÉLÈNE 287
J'ai donné à Napoléon des détails sur TafTaire d'Alger, et lui ai remis un journal qui en contenait le rapport officiel; après l'avoir lu, il témoigna beaucoup de plaisir de ce que ces barbares avaient été châtiés. Il me dit que la victoire que nous avions remportée ne changeait pas sa façon de penser quant à la meilleure manière de traiter avec eux. « Vous en seriez venus à bout tout aussi bien au moyen d'un blocus. Sans doute cette action va donner beaucoup de renom à l'adresse et à la bravoure des matelots anglais; mais, cependant, je suis d'avis que c'était trop se hasarder. Certainement vousavezfaitdegrandeschoses, etvousvous êtes tirés d'affaires, grâce à la bravoure et à l'intelligence de vos matelots ; mais c'est une raison de plus pour ne pas les exposer contre une telle canaille. Il n'existe point de marins, les Américains exceptés, qui eussent fait ce que vous venez de faire, et même qui l'eussent entrepris. Malgré tout, et malgré vos succès, c'était une folie, c'était abuser de votre marine, que d'attaquer des batteries élevées au-dessus de vos bâtiments, et auxquelles vous ne pouviez faire tort; de s'engafrer contre des boulets rouges et des rochers, et de courir le risque de perdre une flotte, et faire tuer de braves gens par de telle canaille, indépendamment de la honte qu'il y aurait eu pour l'Angleterre d'être battue par des barbares ; ce qui aurait dû arriver. Si les Algériens eussent fait feu quand vous avez opéré votre descente, au lieu de vous permettre de prendre tranquillement votre position et de jeter l'ancre,
28S MEMORIAL Tm S A I.VTE-HÉlÈXE
comme si vous passiez une revue, vous n'eussiez certainement pas réussi. Supposons que le dey d'Alger eût refusé, le lendemain de la bataille, de consentira une seule des conditions delordExmouth qu'aurait fait ce dernier? Rien, comptez-y ; il ne se serait pas avisé d'attaquer une seconde fois avec des bâtiments démantelés, et manquant de poudre. Il eût été obligé de faire retirer sa flotte, c'eût été un affront pour l'Angleterre. D'ailleurs, vous-même avez appris à ces misérables à se défendre.
« Si vous les avez frappés de terreur, et si les conditions que vous avez faites sont strictement observées, continua-t-il, vous aurez rendu un grand service à l'humanité, outre que vous avez déployé une grande adresse maritime et une grande bravoure.
Mais je ne crois pas que les Algériens veuillent jamais changer la condition des prisonniers, et ne les pas mettre dans l'esclavage; je crains que ces derniers ne soient plus maltraités qu'ils l'étaient auparavant, parce que ces barbares n'ont plus aucune espérance de rançon, ce qui était le seul motif qui les engageait à ménager la vie de leurs captifs. Avant perdu l'espérance d'en tirer de l'argent, ils les massacreront, les jetteront à la mer, ou les mutileront horriblement ; car vous savez qu'ils croient faire une action méritoire que de détruire les infidèles. ))
Il a parlé avec beaucoup de considération de lord Nelson, et il a essayé de pallier la seule tache dont soi souillée sa mémoire, l'exécution de Carracioli,
M::MOIiIAL DE SAi.NTE-HKLÈNE 26 J
qu'il a entièrement attribuée a cette méchante temme, L... R... C... (1)
Tandis que je conversais avec Napoléon, le général Gourgaud se fit annoncer et entra. Il apporta quelques nouvelles qui n'étaient point en harmonie avec le message que le gouverneur m'avait chargé de transmettre. Il parait que, tandis qu'il parcourait à cheval l'intérieur des limites, il fut arrêté, vers les cinq heures après midi, par la sentinelle de IIut's-Gate, et retenu jusqu'à ce que le sergent commandant le poste l'eût relâché. Il ajouta que, toutes les fois qu'il sortait, la même chose lui arrivait, parce que les sentinelles désiraient se soustraire à toute responsabilité.
6 jarn>ier. — Jai communiqué h sir Iludson Lowe ce qui était arrivé à Gourgaud, et je lui ai remis une lettre du capitaine Poppleton ii ce sujet. Son Excellence a assuré que les sentinelles n'avaient pas reçu de nouveaux ordres, et que c'était par méprise qu'elles en usaient ainsi.
Cipriani m'a dit que Pozzo di Burgo était le fils d'un berger corse, qui avait coutume d'apporter du beurre, des œufs et du lait k la famille de Bonaparte. Comme c'était un enfant très amusant, il fut remarqué par Madame mère, qui paya ses mois d'école. Par suite de l'intérêt que prenait à lui cette famille, il fut nommé député à l'Assemblée législative, parce qu'aucun des fils Bonaparte n'avait l'âge convenable pour être élu. Il revint ensuite en Corse en qualité
(1) L.i ri'ino Carolinn. L'.iniiral Carrarioli. vii-illartl de soixante-dix ans, fut pendu par ordre de lady Hamilton, maîtresse de Nelson.
de procureur général, se joignit à Pesaldi, cnnonii implacable des Bonaparte, et, en conséquence, il le devint également. Cipriani me dit aussi que Masséria s'adressa à lui pour savoir comment il pourrait obtenir une audience de Napoléon, en lui disant que son intention avait été d'abord d'employer l'intermédiaire de l'archichancelier. Cipriani le détourna de suivre cette marche, parce qu'étant émigré, il pourrait être arrêté et jugé, et, dans ce cas, condamné à mort ; il lui donna le conseil de s'adresser à Madame /;/è/x',dont il était connu. Masséria l'écouta et parvint à obtenir une entrevue. Il échoua dans la tentative qu'il fit pour ouvrir une négociation. Ayant fait, depuis, de nouvelles démarches pour obtenir une nouvelle audience, on lui ordonna de ([uitter la France. Sur les recherches que l'onfità IIut's-Gate, le sergent commandant le poste montra un morceau de papier contenant un ordre donné aux sentinelles, qui portait qu'aucun Français, pas même Bonaparte, n'avait la permission de passer ce poste, sans être accompagné d'un officier anglais. I^e sergent dit aussi, ce (jui était très remarquable, (|ue sir lludson Lowe donnait souvent des ordres de vive voix, non seulement aux officiers de garde non commissionnés, mais même aux sentinelles.
7 Janvier. — Napoléon est resté levé jusqu'à trois heures du matin ; il a ('nq)l()yé le temps à dicter et à écrire. 11 s'est ensuite relevé ii cinq heures, et a pris un bain chaud. 11 n'a ii(Mi mangé qu'i» sept heures du soir, et s'est couché à huit.
8 jativier. — .l'ai eu un entretien avec Napoléon
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sur les Algériens. Je lui ai demandé ensuite s'il était vrai que Desaix, un peu avant sa mort, avait prononcé ces mots : « Dites au Premier consul que je regrette de mourir avant d'avoir assez fait pour vivre dans la postérité. » Napoléon a répondu que c'était vrai. Il donna des élooes à la mémoire de Desaix. Il a déjeuné aujourd'hui à la manière anglaise, et a pris des rôties au beurre avec du thé. Le temps était si couvert et si chargé de brouillards qu'on ne pouvait faire les signaux.
10 janpier. — Sir Pultney Malcolm, accompagné des capitaines Meynell et Wauchope, de la marine royale, sont venus à Longwood, et ont eu une entrevue avec Napoléon. Il a donné à l'amiral un détail abrégé de sa vie.
J'ai été en ville, et j'ai demandé à sir Thomas Reade que l'on accordât aux Français la permission d'acheter deux vaches, afin de pouvoir avoir un peu de bon lait pour leur maison.
Le brouillard a été si épais, et le temps si mauvais, que le signal de tout est bien (ails \vt 11,) ne pouvait être vu ; on a envoyé des ordonnances pour en instruire le gouverneur et l'amiral.
11 jaiwier, — Le temps a continué à être très mauvais.
12 janvier, — J'ai vu Napoléon dans son cabinet de toilette. Je lui ai donné un journal du 3 octobre 1806. J'ai parlé avec lui de Chateaubriand, sir Robert Wilson, etc. J'ai l'ait l'observation qu'on était surpris qu'il n'eût pas répondu ou fait répondre à l'ouvrage de sir Wilson et îi plusieurs autres qui
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renfermaient des allégations semblables. Il me répondit que cela était inutile, que ces écrits tomberaient d'eux-mêmes ; que sir Robert s'était déjà mis en contradiction avec lui-même par la réponse qu'il avait faite lors de son jugement dans l'affaire La Valette et qu'il était certain que Wilson était actuellement fâché d'avoir publié ce qu'il avait alors cru véritable ; que d'ailleurs les Anglais qui rentreraient chez eux après quelque séjour en France, reviendraient détrompés sur son caractère, et détromperaient leurs compatriotes.
Je lui ai demandé si, lors de son expédition d'Egypte, il était aussi mince qu'on le disait ; il m'a répondu qu'en elTet il était alors très fluet, quoique d'une constitution forte et nerveuse ; qu'il avait souffert ce qui aurait emporté des hommes plus robustes. Après sa trente-sixième année, il avait pris de l'embonpoint.
Il m'a dit avoir souvent travaillé quinze heures par jour, sans s'interrompre un moment et sans prendre de nourriture. Dans une occasion, il avait travaillé trois jours et trois nuits sans se coucher ni s'arrêter.Aujourd'hui, à l'instant où Napoléon quittait la table, et allai tprendre son chapeausur le buffet, il en sortit un gros rat, qui s'enfuit entre ses jambes ; ce qui surprit tout le monde.
13 janvier. — J'ai demandé au pourvoyeur si l'on tenait compte à la maison des articles accordés par le gouvernement pour la (huée dune semaine, et dont on ne faisait point usage, et s'il était permis d'appli(iuer la valeur desdits articles à augmenter
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la ration de ceux qui n'en avaient pas une suffisante, ou si de telles épargnes appartenaient au gouvernement. On m'a répondu que toutes les épargnes, laites dans la maison sur les articles de confiseur, pouvaient être appliquées à augmenter la quantité allouée de légumes ; mais que les autres devaient être au profit du gouvernement et non des Français : qu'il y a quelques semaines, aucune épargne, de quelque nature qu'elle fût, ne pouvait être employée à augmenter les provisions dont on manquait ; mais que, sur diverses représentations que j'avais faites pendant la maladie de Napoléon, sur le défaut de légumes, sir Hudson Lowe avait ordonné que la valeur des articles de confiseur (1) dont on ne se servirait pas à Longwood pourrait être employée à augmenter la quantité des autres provisions : que le major Gorrequer avait fai":, dans une lettre, des réprimandes très dures aux pourvoyeurs, pour avoir remboursé la valeur du fruit accordé (quand on ne pouvait s'en procurer dans l'ile), et en avoir employé le montant h. augmenter la quantité de légumes ; qu'on avait joint à ces réprimandes l'ordre de ne jamais renouveler la même chose, sous peine d'une grande responsabilité.
1^ janvier . — Je me suis informé auprès du major de brigade Harrisson, dont le poste est à Ilut's- Gate, s'il avait été apporté quelque changement aux ordres donnés; s'il était permis ii Napoléon de
(1) Il «•tait rare quo les Français fissent usago des articles de confiseur envoyés d'Angleterre, att<?ndii que Piéron, le clu'C d'office, cxcL-Uait dans
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dépasser le piquet planté à cette porte, et de faire, sans être accompagné d'un officier anglais le tour de la maison de miss ^Nlason et de Woodv-Range. Le major Harrisson m'a répondu que les ordres n'étaient point changés h cet égard, et que si Napoléon voulait dépasser, il serait arrêté par les sentinelles. 11 a ajouté que le général Gourgaud lui avait adressé hier la même demande, et qu'il lui avait fait la même réponse. Cipriani a été en ville pour acheter du mouton.
15 janvier. — J'ai vu Napoléon dans son bain ; il était un peu chagrin et rêveur : il s'est plaint de ce que le gouverneur n'avait pas tenu sa parole à l'occasion de la médiation dont l'amiral devait être chargé.
11 Janvier. — M™" Bertrand est accouchée, à trois heures et demie, d'un beau garçon. Ses couches ont été suivies de symptômes très alarmants.
Sir Iludson Lowe est venu à Longwood, et m'a demandé si j'avais eu quelque conversation avec Napoléon, concernant l'amiral, depuis la dernière fois qu'il m'avait vu. J'ai répondu que Napoléon avait paru très surpris que le gouverneur n'eût point accepté la médiation de cet officier. Sir Iludson a dit qu'il avait regardé la négociation comme rompue, parce que le général Bonaparte lui avait adressé des observations nombreuses sur les restrictions établies dans le mois d'octobre dernier; que le style en était violent, et qu'elles étaient remplies d'allégations fausses; ([u'enfin il regardait comme une rupture irrévocable les notes écrites au dos de la
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réponse faite à la proposition originale. « 11 ne savait pas, ajouta-t-il, si ces remarques devaient n'être lues que par moi, ou si, au contraire, je devais les envoyer en Angleterre ; que le fréquent usage du mot empereur , dans les représentations écrites par le comte Bertrand, suffisait seul pour rompre de suite cette affaire. » J'ai répondu que ces représentations n'avaient été faites que pour lui être soumises. Son Excellence s'est alors emportée contre Las Cases, qu'il accusait d'avoir fait naître une foule de malentendus entre Bonaparte et lui. Il me dit qu'il avait lu dans son journal que Bonaparte avait dit avoir en horreur jusqu'à la vue d'un uniforme anglais et d'un officier de cette nation; que je pouvais choisir une occasion de lui dire cela, et ajouter que l'opinion du gouverneur était qu'il ne s'était jamais servi de pareilles expressions.
Sir Hudson demanda ensuite sij'avais annoncé au gé néral Bonaparte qu'ilavaitlaliberté défaire, acheva} et sans être accompagné, le tour de la maison de miss Mason et de Woody Range. Je répondis que oui; mais que le major Ilarrisson avait signifié le contraire au général Gourgaud et à moi-même. Son Excellence me dit que, depuis, il avait expédié l'ordre de le laisser aller librement, et me pria d'en informer le général Bonaparte, aussi bien que des motifs pour lesquels il avait rompu Ta (Faire de la médiation proposée. Il me chargea de lui dire, en outre, qu'il attendait journellement des nouvelles favorables auxFrançais, et qu'il espérait que le gouvernement anglais lui permettrait d'adoucir leur position.
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Le soir même, Son Excellence changea d'avis, et me défendit de rien communiquer au général Bonaparte au sujet de la promenade à gauche de Hut's- Gate, mais de lui dire les autres choses dont il m'avait parlé.
18 janvier. — Napoléon m'a envoyé chercher. Il souffrait d'un grand mal de tête, et m'a questionné sur M™" Bertrand, dont la santé l'inquiète. Je l'ai instruit des causes qui avaient produit les symptômes alarmants qui s'étaient manifestés. Je lui ai en outre fait connaître les raisons que le gouverneur avait alléguées hier pour s'excuser de n'avoir pas été plus avant dans la médiation proposée ; enfin, j'ai répété tout ce que sir Hudson m'avait ordonné de dire.
Napoléon a répondu : « 11 ne m'est jamais entré dans l'esprit de rompre la négociation. Les observations que j'ai faites ont été envoyées au gouverneur sur sa propre demande, et d'après le désir qu'il a montré de connaître nos sujets de plainte. Elles n'ont jamais eu pour but de refuser l'accommodement proposé, et n'ont jamais été destinées pour l'Angleterre, d'autant plus que ce n'était qu'une copie de ce que j'avais eu l'intention de lui faire passer auparavant. J'aurais voulu, continua-t-il, que l'amiral fût présent à toutes les conventions qu'on aurait faites, pour en appeler à lui, comme à un homme d'honneur et à un véritable Anglais. Je désirais qu'il connût toutes les transactions, pour que le gouverneur ne pût changer les ordres et les règlements, en niant, par la suite, ce qu'on aurait conclu d'abord, et dire (|ue tout était resté tel
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qu'au commencement. ^lais ce gouverneur n'a jamais eu l'intention de faire appeler l'amiral. Tout ceci n'est qu'une ruse. E un iiomo scnza fede. » J'ai dit à Napoléon que le gouverneur m'avait dit avoir écrit en Angleterre, et qu'il attendait, tous les jours, l'ordre d'améliorer sa position, « Il n'a jamais rien écrit de semblable, répondit Napoléon; il voit qu'il en a trop fait, et maintenant il attend l'arrivée de quelque bâtiment anglais, afin de pouvoir jeter tout l'odieux de ces mesures sur les ministres, et de dire qu'il a écrit pour les faire chan-
gei'-
« Les ministres lui ont accordé un pouvoir discrétionnaire, pour les mesures à prendre pour prévenir ma fuite : tout le reste vient de lui. 11 nous traite comme si nous étions des rustres ou des sots dont il peut se jouer à son gré, au moyen de ses pitoyables artifices. »
UAdamant est arrivé du Cap, Ladv Malcolm a envoyé des fruits h Napoléon. Je suis allé en ville; je me suis procuré quelques journaux, que j'ai donnés a ce dernier à mon retour. Je l'ai aidé à en expliquer quelques passages. Je lui ai raconté sur son fils une anecdote qui l'a beaucoup fait rire, et qui l'a mis de très bonne bumeur. 11 me l'a fait répéter, m'a adressé plusieurs questions sur Marie-Louise, et m'a enfin prié de i'oir tous les journaux qui arriveraient dans l'île, afin que, si je ne pouvais mêles faire prêter, je pusse au moins lui donner connaissance de tf)ut ce qui aurait rapport à son épouse et ;i son fils. « Car, ajoula-t-il, une des raisons pour Icf-
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quelles ce gouverneur ne nous fait pas parvenir de journaux, est d empêcher que je ne voie quelques articles qui pourraient me faire plaisir, surtout ceux qui me donneraient quelques nouvelles de ma femme et de mon fils. »
19 Jarwier. — Sir Iludson LoAve m'a fait appeler. Je me suis rendu à ses ordres. Je lui ai fait part de la réponse de Napoléon au message dont il m'avait chargé pour lui le 17, retranchant toutes les épithétes injurieuses, et donnant aux discours de Napoléon un tour plus modéré. — Sir Hudson me dit n'avoir jamais demandé d'observations sur les restrictions; qu'il croyait avoir exprimé seulement le désir de connaître le sujet de leurs plaintes; qu'il apprenait avec plaisir que Napoléon, en envoyant ses observations n'avait pas eu l'intention de rompre l'arrangement proposé.
Un instant après. Son Excellence commença à s'emporter, et dit que la personne qui avait dicté des observations dans de semblables termes, et contenant tant de mensonges, n'avait pu être guidée par des motifs de conciliation, et qu'il ne ferait aucune démarche nouvelle dans cette affaire; qu'il pensait qu'une personne, qui en proposait une autre pour médiatrice, ne pouvait avoir d'autre vue que de faire des concessions ou des excuses; que si telles étaient les vues du général Bonaparte, il lui conseillait de nommer un intermédiaire ; sans (juoi il pouvait s'abstenir de le faire. Le gouverneur me demanda ensuite
si je pensais que ce fût le butde Napoléon. Je répondis à Son Excellence que je pouvais lui assurer que
MÉMORIAL DE SAINTE-HIÎlÈXE 2Î10
Napoléon ne se proposait rien de pareil, et n'en avait même jamais eu la pensée. Sir Hudson, après quelques assertions hasardées, relatives aux motits qu'il supposait aux prisonniers, se leva, entra dans une autre chambre, en rapporta un volume de Quaterhj Review, contenant un article sur l'ouvrage de Miot sur l'Eiiijpte. Il le remit entre mes mains en me montrant, d un air de triomphe, le passage suivant, qu'il me pria de lire à haute voix. « Bonaparte connaît assez le genre humain pour éblouir le faible, tromper l'ambitieux, imposer au timide, et se servir habilement des méchants; mais Bonaparte est d'une ignorance grossière en toute autre chose. Il ne connaît ni ne comprend le pouvoir du patriotisme, l'enthousiasme de la vertu et la force du devoir. » Pendant que je lisais cela. Son Excellence poussait de longs éclats de rire. Il me fit ensuite remarquer, dans un ouvrage posthume de Voltaire (à ce que je
(Il II veut doux friras Miot. L"ainé André devenu comta de MelitO, était simple elief de bureau au Ministère de la "guerre au monn'nt de la Révolution : doué d'une grande érudition et ayant l'amour du travail il devint secrétaire général, en 170:{. au ministère des all'ai:es étrangères et fut chargé jîeu après de la direction de ce ministère sf)us li- tllre de commissaire des Itelations Exté'rieures : il fut minisire pli'ni|)otcntiaire, se lia avec B<uia|)art(^ mais surtout avec Joseph auquel il resta toujours attaché! depuis 17'J8 jusqu'in 181.5: il fut son minisire de l'inté'rieur à Naples, son surintendant général en Espagne. Ajirès la chute de l'Empir.' il se consacra entièrement à de beaux travaux littéraires qui lui méritèrent d'être nommé membre de l'Institut. Outre Ses ouvrages de traductions sur Hérodote, Homère et Diodore de Sicile, il a laissé de très curieux Mémoires sur le Conxiilat, l'Empire et le roi Joseph, 3 volumes in-8° parus en 18.58.
Le second frère, Jac((ues-François est celui dont il est question ici. D'abord employé au .Ministère des affaires étrangères, puis commissaire des guerres au.\ armée dlfalii? et d'Egypte, il passa plus tard au service du roi Joseph à Naples conunc capitaine, le suivit en Espagne où il fut nommé colonel et écuyer et ne revint l'U F'rance qu'en 1813, après la bataillit de Vittoria. C'est lui qui est l'auteur des Mémoires pour seri'ir à l'histoire des expéditions d'Egypte et en Syrie pendant les années VI et Vtll df la République française. Il a été reconnu qui; cet ouvrage contient beaucou|î trop d'observations fausses sur Bonaparte et la plupart des généraux de l'armé? d'Egypte.
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crois), une définition du mot caractère, définition dont il me dit que le général Bonaparte n'avait pas probablement connaissance, « car, ajouta-t-il, il ne serait pas si passionné pour les œuvres de ce grand homme, w
Sir Hudson Lowe dit ensuite que le général Bonaparte devrait lui envover l'amiral. Je lui répondis que sir Pultney Malcolm ne se chargerait d'aucun message, a moins qu'il n'y fût préalablement autorisé par lui; que, puisqu'il avait maintenant entre ses mains les plaintes des Français, il pouvait faire connaître à l'amiral jusqu'à quel point il ferait droit à leurs demandes, et qu'en déclarant ses intentions à cet officier, celui-ci saurait, et comment il devait agir, et quelle réponse il aurait à faire. Sir Hudson eut encore recours aux termes des observations qui lui avaient été faites ; et, après avoir prolongé la discussion pendant quelque temps, il me chargea d'un message a peu près semblable à celui du 17, ajoutant (c qu'à cette époque, il avait prévu que la demande de voir Las Cases, demande qu'il ne pouvait accorder, renverserait tous les projets d'arrangements. » 11 me dit ensuite que je pouvais prendre, dans sa bibliothèque, tous les ouvrages qui me plaisaient, à l'exception de ceux qui flattaient par trop Bonaparte. Un instant après, il me donna le libelle de Pillet sur l'Angleterre, l'expédition de Miot en Egypte, les Amours secrètes de Napolcon, etc. Je lui demandai si je pouvais prêter Juillet à Napoléon. « Oui, et dites-lui que Pillet connaît tout autant l'Angleterre que Las Cases. » Son Excellence tira
MÉMOHIAr. DE SAINTE-HELENE 301
ensuite d'une tablette un livre intitulé : Les Imposteurs insignes, ou Histoire de plusieurs hommes de néant, de toutes nations, qui ont usurpé la qualité d'empereur, de roi et de prinee. Il me le remit en disant, avec une grimace toute particulière : « Vous feriez bien aussi de porter cela au général Bonaparte ; peut-être y trouverait-il quelque caractère semblable au sien. »
2^0 jam'ier. — Cipriani est allé \\ la ville pour acheter de la viande, du beurre, et autres objets de nécessité. Sir Thomas Reade Taide toujours très activement à se les procurer.
2i jaju'ier. — J'ai vu Napoléon dans la soirée. Je lui ai donné de l'ouvrage Pillet, en lui parlant des faussetés qu'il renferme, entre autres les liaisons incestueuses que l'auteur affirme exister presque partout en Angleterre. Il en parut surpris et offensé, et dit que souvent la méchanceté se combattait ellemême. Lorsque je lui répétai que Pillet avait avancé que les officiers de la marine française sont plus saA'ants et manœuvraient mieux que les officiers anglais, il sourit. (( Vraiment ilsl'ont bien prouvé, ditil, par le résultat de leurs actions ! »
Je lui appris alors que j'avais lu un livre intitulé Amours secrètes de Napoléon Bonaparte, mais que c'était un tissu de niaiseries. Il sourit, et me pria de le lui procurer. « Cela me fera rire, au moins. » dit-il. Je le lui apportai. II remarqua une gravure dans laquelle on le représente plongeant une épée dans un ballon, parce que l'aéronaute n'avait pas voulu le laisser monter avec lui. « Quelques per-
sonnes croient que le trait représenté ici est réellement de moi, dit-il, et je Tai entendu affirmer par des hommes -qui me connaissaient bien ; mais il est faux. Ce fait est réellement arrivé, mais l'auteur était membre du comité. C'était un jeune homme d'une grande bravoure, dont la tournure et les manières avaient quelque chose de bizarre ; il marchait toujours sur la pointe du pied, et aimait à se promener au bord des précipices. »
En ce moment, quelqu'un entra dans la chambre : « Eh! bien, s'écria-t-il, voilà mes omoiirs secrètes. » Il parcourut alors quelques passages du livre en riant de tout son cœur, mais en observant que c'était une absurdité monstrueuse. Après en avoir feuilleté une partie que je n'avais pas lue, il le ferma et me le rendit en disant qu'il n'v avait pas un seul mot de vérité dans ces anecdotes; que, même, les noms de la plus grande partie des femmes dont il y était parlé, lui étaient inconnus.
Napoléon resta fort tard à lire Pillet, et j'appris qu'on l'avait souvent entendu pousser de longs éclats de rire.
22 janvier. — Napoléon a passé une grande partie de la journée à dicter ses mémoires aux comtes Bertrand et ^lontholon, dans la salle de billard, qu'il a transformée en cabinet d'étude. Quelquefois il s'amuse à rassembler les billes, et à tâcher de les faire toutes rouler dans la blouse opposée.
Sir Hudson Lowe m'a envoyé, pour l'usage de Napoléon, du café qu'il dit être d'une excellente
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qualité, et qu'il m'a soigneusement recommandé. 23jorn'ier. — Xapoléon a été fort gai. Il m'a parlé du livre de Pillet, en disant qu'il ne se rappelait personne de ce nom. « Probablement, dit-il, ce Pillet est un homme qui aura été maltraité par vous, sur vos pontons, et qui aura écrit contre les Anglais avec le fiel et laigreur que lui inspirait son mécontentement. Il n y a, dans tout le livre, qu'un seul passage que je croie conforme à la vérité : c'est celui dans lequel il est question du traitement qu'éprouvaient les prisonniers sur les pointons. Quelle barbarie de la part de votre gouvernement d'enfermer tous les soirs, pendant tant d'heures, à bord de vos vaisseaux, et sans leur donner d'air, de malheureux soldats qui n'avaient pas été accoutumés à la mer! Il y a quelque chose d'horrible, continua-t-il, dans la manière de traiter les prisonniers en Angleterre. La seule idée d'être mis à bord d'un vaisseau, et d'y être retenu pendant plusieurs jours, a quelque chose d'effrayant. Vos matelots s'épouvantent eux-mêmes de l'idée d'être toujours à bord des vaisseaux, et courent, aussitôt qu'ils le peuvent, jouir des délices de la terre. Rien n'a plus irrité contre vous les nations du continent; car non seulement vos ministres y entassaient les Français, mais encore tous les prisonniers des autres nations en guerre avec vous. Je reçus tant de plaintes du traitement barbare que ces malheureux éprouvaient sur les pontons, traitement si contraire ii celui cjue recevaient, en France, vos compatriotes, que j'avais fini par don-
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lier des ordres pour que tous les prisonniers anglais fussent mis à bord de pontons que l'on aurait préparés a cet effet, et qu'ils fussent traités coninie on traitait les miens en Angleterre. Si je fusse resté en France, ce projet aurait été mis à exécution. Il eût produit un bon effet, car j aurais donné aux Anglais, ainsi retenus, toutes les facilités pour faire entendre leurs plaintes ; et vos ministres eussent été, malgré eux, forcé de retirer les Français des pontons, afin que pareille mesure ne fût pas adoptée en France à l'égard des Anglais. »
Je fis la remarque que le traitement des prisonniers français n'avait pas été, à beaucoup près, aussi mauvais que plusieurs l'avaient rapporté, et que Pillet l'avait surtout exagéré. Napoléon répondit : « Je ne doute pas qu'on n'ait exagéré la rigueur de ce traitement; mais ce que je sais, c'est cju'il était barbare, et presque insupportable. C'est une action cruelle que de mettre des soldats à bord de ]>àtinieiits. En France, tous les Anglais étaient bien traités : au moins, j'avais l'intention qu'ils le fussent. Il a sans doute existé quelques abus, comme il s'en rencontre toujours en pareil cas; mais je n'en étais pas cause. Toutes les fois (jue je les ai connus, je les ai toujours réprimés avec sévérité. Vir***, par exemple, fut mis en jugement dès que j'eus découvert ses vols, et je l'aurais fait pendre, si, redoutant le résultat de son procès, il ne se fût brûlé la cervelle. Plusieurs autres ont été punis : il est iin-
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possible il un gouvernement de chercher, phis que je ne l'ai fait, à adoucir le sort des prisonniers de guerre; mais je nai pu remédier ii quelques abus, dont j'ai puni les auteurs toutes les fois que je les ai connus.
« Que de milliers de prisonniers anglais racontent franchement la manière dont ils ont été traités ! 11 v en a quelques-uns dans cette ile. Quand ils essayaient de s enfuir, et qu'on les reprenait, alors on les tenait étroitement resserrés; mais jamais on ne les a traités d'une manière aussi barbare cjtie les Français l'étaient sur vos pontons. Vos ministres ont fait grand bruit sur ce que j'avais employé des prisonniers français qui avaient manqué à leur parole, et s'étaient échappés; mais les prisonniers de votre nation ont été les premiers à donner l'exemple. Quand ils sont rentrés, votre ministère a fini aussi par les employer. J'en ai usé de même par représailles. J ai fait publier les noms de plusieurs Anglais qui avaient manqué à leur parole d honneur, et violé leur serment, avant que les Français en eussent jamais donné l'exemple, et que 1 Dn avait employés ensuite. J ai faitplus. car jai proposé ii vos ministres derenvover tous les prisonniers français qui avaient manqué à leur parole, depuis le commencement de la guerre, pourvu que les Anglais en fissent de même ; ils s'y sont refusés. Que pouvais-je de plus? Vos ministres ont jeté feu et flamme contre la mesure que j'avais adoptée de retenir tous les voyageurs anglais qui se trouvaient en France, quoiqu'ils eussent eux-mêmes
donné l'exemple d'une mesure pareille, en s'emparant, corps et biens, de tous les bâtiments français qui étaient, soit dans leurs ports, soit en pleine mer. Je dis alors : Si vous retenez ceux de mes sujets qui voyagent sur la mer, dont vous êtes maîtres absolus, je retiendrai les vôtres sur la terre, où je suis également puissant. Mais, après cela, j'ai offert de relâcher tous les Anglais que j'avais arrêtés en France avant la déclaration de guerre, pourvu que vous en fissiez autant des Français et de leur fortune, dont vous vous étiez emparés à bord des bâtiments. Votre gouvernement a refusé.
« Vos ministres, continua-t-il, ne disent jamais la vérité, à moins qu'ils ne puissent faire autrement, ou qu'ils ne sachent que tôt ou tard elle percera et viendra à la connaissance du public ; dans le premier cas, ils la déguisent ou suppriment selon qu'il convient à leurs vues. »
J'ai fait quelques observations relativement aux accusations de Pillet sur la dépravation générale qu il prétend exister parmi les dames anglaises, et sur les autres assertions odieuses. J'ai soutenu qu'il n'v avait pas de pays au monde où il existât moins de liaisons illicites entre les pi-oches parents, et j ai ajouté que nulle part on ne trouvait, parmi les dames, plus de délicatesse et plus de pureté de mœurs. J'ai fait observer ii Napoléon qu il fallait que Pillet eût vécu dans une très mauvaise société, d'après ce qu'il disait des s^veelhoors, que j'expliquai comme un mot dont se servaient seulement les lemmes do chambre, les filles de petits détaillants et les
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grisettes, quoiqu'il eût affirmé que ce terme était d'un usage familier parmi les jeunes clames de la plus haute société. « C'est vrai, dit Napoléon, je pense qu'il n'a jamais vu de dames anglaises à bord de son bâtiment, excepté des piitane de la plus basse classe. Il a eu vraiment une belle occasion d'étudier les usages et les mœurs des Anglais, rélégué, comme il dit l'avoir été, pendant sept ou huit ans à bord d'un ponton !
« Il a agi contre son propre plan. Dans quelques parties de son livre, 11 a dit tant de mensonges et t:int d'horreur des Anglais, que les vérités qui se trouvent dans le reste ne peuvent être reçues. Cet ouvrage ressemble aux écrits qui m'ont représenté comme un monstre, me complaisant dans lelTusion du sang, les crimes et les atrocités ; qui ont dit que, pour satisfaire mes goûts sanguinaires, je prenais plaisir, après une bataille, à faire passer ma voiture sur les corps des morts et des blessés. Son livre renferme autant de vérités, et l'auteur combat lui-même ses propres intentions. J'ai vu avec joie l'esprit d'exaspération (jui préside à tous ces pamphlets, dans la persuasion que les gens de raison et de bon sens ne pourront y ajouter foi. Ceux qui ont conservé les apparences de la modération et de la douceur étaient les seuls que je dusse craindre. »
Je demandai dans ce moment ii Napoléon s il avait lu l'histoire de Miot sur l'expédition d'Kgypte. « Quoi ! ce commissaire ? répondit-il. Je crois que Las Cases m'en a donné un exemplaiie ; d'ailleurs, ce livre a été publié de mon temps. » Il me pria
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alors" de lui apporter celui que j'avais, afin de le
comparer au sien. Il dit que Miot était un p ;
qu'il l'avait tiré de la boue lui et son frère. « Il a osé dire que j'avais essayé, par menaces, de l'empêcher de publier son livre ; ce qui est faux.
« J'ai dit un jour à son frère qu'il eût aussi bien fait de ne pas donner des mensonges au public. C'était un homme dont l'àme était toujours resserrée par la crainte. Que dit-il de l'affaire du poison et de la fusillade de Jaffa ? » Je répondis que, quant au poison, Miot déclarait seulement que le bruit en avait couru ; mais qu'il assurait d'une manière positive que Napoléon avait fait fusiller de trois à quatre mille Turcs quelques jours après la prise de Jaffa. Napoléon répondit : « Il n'est pas vrai qu'il y en ait eu autant. J'ai fait fusiller mille ou douze cents hommes. La raison en était que, parmi la garnison de Jaffa, on découvrit un grand nombre de soldats turcs que j'avais faits prisonniers, peu de temps auparavant, à El-Arish, et envoyés à Bagdad, après qu'ils m'eurent donné leur parole de ne plus servir, ou du moins de ne plus porter les armes pendant un an. Je les avais fait escorter pendant douze lieues sur la route de Bamlad ; mais au lieu de s'v rendre, ces Turcs se jetèrent dans Jaffa, défendirent la place ii outrance, et furent cause que je perdis un grand nombre de braves gens avant de m'en emparer. Sans le renfort que ces misérables donnèrent à la garnison de Jaffa, mes soldats n'eussent pas été sacrifiés. D'ailleurs, avant d'alta(pier cette ville, j'avais envoyé un parlementaire ; presque aussitôt nous
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vîmes sa tète au bout d'un pieu planté sur la muraille. Si, clans cette circonstance, je leur eusse pardonné, et que je les eusse laissés aller encore sur parole, ils se seraient rendus directement à Saint-Jeand'Acre, pour recommencer leur conduite de Jaffa. « Je devais à la sûreté de mes soldats et à ma qualité de père de veiller h la sûreté de mes enfants, et de ne pas permettre qu'ils renouvelassent une pareille trahison. Il était impossible que je consentisse à laisser, pour les garder, une partie de mon armée, déjà réduite par la perfidie de ces misérables ; enfin, agir autrement que je n'ai fait eût été vouloir ma destruction. En conséquence, usant des droit de la guerre, d'après lesquels j'étais le maitre de faire mourir des prisonniers faits dans une semblable circonstance, de ceux qu'a le vainqueur sur une ville prise d'assaut, et enfin de ceux de représailles contre les Turcs, j'ordonnai que les prisonniers faits à El-Arish, qui, au mépris de leur capitulation, avaient été repris les armes à la main à JafFa, fussent fusillés. On épargna la vie du reste, dont le nombre était considérable. J'en userais encore de même demain, et Wellington, ainsi que tous les généraux qui auraient commandé une armée en de semblables circonstances, en eussent fait autant. Avant de quitter JafFa, et après en avoir fait embarquer la plus grande partie de mes malades et de mes blessés, on vint me dire qu'il restait à l'hôpital des hommes dans un état si dangereux, qu'il était impossible de les transporter. J'ordonnai aussitôt à l'état-major des chirurgiens de se réunir, d'examiner ce qu'il y
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avait de mieux à faire, et de me faire connaître le résultat de leur délibération. En conséquence ils se consultèrent, et trouvèrent que sept à huit hommes étaient si dangereusement malades, qu'on regardait comme impossible leur retour a la vie. Ils convinrent qu'ils ne pouvaient vivre au delà de vingt-quatre heures ou de trente-six heures au plus ; qu'en outre, atteints de la peste, comme ils l'étaient, ils répandraient cette maladie parmi tous les soldats qui communiqueraient avec eux. Plusieurs, qui étaient encore en pleine connaissance, demandaient instamment la mort. Larrev prétendait que leur rétablissement était impossible, et que ces pauvres gens ne pouvaient pas prolonger leur existence au delà de quelques heures ; mais comme ils pouvaient encore vivre jusqu'au moment où les Turcs arriveraient, et qu'ils pourraient être exposés aux tourments cruels que ces barbares étaient accoutumés de faire souffrir à leurs prisonniers, on pensa que ce serait un acte de charité de condescendre à leurs désirs, et de devancer leur mort de quelques heures.
« Desgenettes ne fut pas de cet avis, et dit que sa profession était de guérir les malades et non de les tuer. Larrev vint me trouver sur-le-champ, et me fit part de cette opposition, ainsi que du raisonnement de Desgenettes, en ajoutant qu'il avait raison. Mais, continua Larrev, ces hommes ne peuvent vivre que peu d'instants ; et si vous voulez laisser une arrière-garde pour les protéger contre les postes avancés de 1 ennemi, cela suffira.
« J'ordonnai, en conséquence, à quatre à cin([
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cents cavaliers, de rester en arrière, et de ne pas quitter l'endroit que les malades ne fussent morts. Ils restèrent en eiïet, et vinrent me faire le rapport qu'ils avaient tous expiré. J'ai appris depuis que Sydnev Smith en avait trouvé un ou deux encore vivants, quand il était entré dans la ville. Voila la vérité surcette affaire.Je suis sur queAVilson lui-même sait qu'il a été trompé quand il a lait son rapport. Svdnev Smith n'a jamais avancé une semblable assertion. Je ne fais pas de doute que cette histoire d'empoisonnement n'ait été faite, en quelque sorte, par Desgenettes, qui était un bavard ; on l'aura mal entendue et mal répétée ensuite. Desgenettes, continuait Napoléon, était un brave homme; et quoiqu'il eût donné naissance à cette histoire, je ne m'en suis pas offensé, et je l'ai gardé près de ma personne pendant plusieurs campagnes qui eurent lieu plus tard. Je ne pense point que c'eût été commettre un crime que de donner de l'opium aux pestiférés; au contraire, c'eût été obéir à la voix de la raison ; il y avait plutôt de l'inhumanité à laisser quelques misérables, dans cet état désespéré, exposés à être massacrés par les Turcs, ou à éprouver, de la part de ceux-ci, des tourments épouvantables. Un général doit agir envers ses soldats comme il voudrait qu'on agit envers lui-même. Maintenant, je le demande, quel est l'homme jouissant de l'usage de sa raison, qui, dans des circonstance semblables, n'aurait pas préféré une mort prompte à l'horreur de vivre exposé aux tortures les plus affreuses de la part de ces barbares? Vous vous êtes
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trouvé parmi les Turcs, et vous les connaissez; je vous le demande à vous-même; mettez-vous dans la position d'un de ces malades ; si l'on vous demandait ce que vous préférez, qu'on vous abandonne aux tourments que pourraient vous infliger ces misérables, ou qu'on vous administre de l'opium, que répondriez-vous ? — Sans doute, je préférerais la mort, lui dis-je. — Certainement, reprit Napoléon, tout homme en dirait autant. Si mon fils, et cependant je crois l'aimer autant qu'un père peut aimer son enfant, si mon fils, dis-je, était dans une situation pareille à celle de ces malheureux, mon avis serait qu'on en agit de même ; et si je m'y trouvais moi-même, j'exigerais qu'on en usât ainsi envers moi. Au reste, si j'avais cru qu'il fût nécessaire de donner de l'opium à ces soldats, j'aurais fait assembler un conseil de guerre, j'aurais exposé la nécessité de cette action, et je l'aurais fait mettre à l'ordre de l'armée. Elle ne serait pas restée cachée. Croyezvous que si j'eusse été capable d'empoisonner secrètement mes soldats, car agir en secret est donner l'apparence d'un crime à une action nécessaire, ou que si j'eusse été coupable d'une barbarie telle que celle de faire passer ma voiture sur le corps sanglant des blessés, mes troupes eussent combattu pour moi avec un enthousiasme et une afTection sans pareils? Non, non, je n'aurais pas renouvelé une telle action : quelque soldat m'eût brûlé la cervelle sur mon passage ; quelque blessé même aurait conservé assez de force pour làchei' la détente d'un fusil, et m'expédier.
« Je n'ai jamais commis de crime dans toute ma carrière politique, je pourrais l'alfirmer à mon agonie. Je ne serais pas ici, si j'avais su commettre le crime.
« On m'a accuse de forfaits inutiles, tel que l'assassinat de Pichegru, Wright et autres. Au lieu de désirer la mort de Wright, j'avais besoin de son témoignage, pour prouver que Pitt avait fait débarquer en France des hommes pour m'assassiner, et cela sciemment. Wright s'est tué, sans doute pour ne pas compromettre son gouvernement. Quelles raisons pouvais-je avoir de faire assassiner Pichegru, un homme aussi évidemment coupable, et qui pouvait être si facilement convaincu ? Il ne me manquait pas de preuves contre lui : sa condamnation était assurée. Peut-être lui aurais-je pardonné. Si on eût fait mourir Moreau secrètement, alors, oui, on aurait pu dire que je l'avais fait assassiner, et toutes les apparences eussent été contre moi, car c'était le seul homme que j'eusse à redouter ; et cependant il fut reconnu innocent. Il était b/cn comme moi ; Pichegru était blanc: on savait qu'il était soudoyé par l'Angleterre, et sa condamnation était certaine. » Alors Napoléon décrivit la manière dont on l'avait trouvé mort dans sa prison, et il remarqua que ce genre de suicide, peu commun, était une preuve qu'on ne l'avait pas assassiné. « Nul autre que moi peut-être n'a su arriver au degré de puissance auquel je suis monté, sans être souillé de crimes. Un lord parent du duc de Bedford, qui dînait avec moi, à l'ile d'Elbe, m'a dit qu'on croyait généralement on
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Angleterre que le duc d'Enghien n'avait pas été jugé, mais assassiné pendant la nuit dans sa prison ; et fut surpris quand je lui dis qu'on lui avait tait un procès en règle, et que la sentence avait été publiée avant l'exécution. »
Je demandai alors à Napoléon s'il était véritable que T*** eût gardé une lettre écrite par le duc d'Enghien, et qu'il ne leùt remise que deux jours après l'exécution de ce prince. « C'est vrai, répondit Napoléon. Le duc avait écrit une lettre dans laquelle il m'oflrait ses services, et me demandait le commandement d'une armée ; et ce scélérat de T*** ne me la remit que deux jours après que le prince eût été mis à mort. » Je fis la remarque que T***, en retenant cette lettre d'une manière aussi coupable, s'était véritablement chargé du crime de cette action, et que l'on pouvait, avec raison, lui attribuer la mort du duc d'Enghien. Napoléon répondit que T*** étiut un briccon ne capable de tous les crimes. « Je fisjuger, dit-il, le duc d'Enghien comme coupable d'avoir porté les armes contre la République, et il iut fusillé d'après les lois d'alors. Jamais vous ne verrez vos ministres, lorsqu'il s'agiradelaFrance, parler le langage de la vérité. Ils suivent les maximes du fameux lord Chatam, (|ui disait: Si nous ag^issions de bonne foi ou ai>ec Justice envers la France, l Angleterre n'aurait pas un quart de siècle d'existence. »
J'ai (ait part à Napoléon du message dont sir Iludson Lowe m'avait chargé pour lui. Il a répctndu: « L'opposition qu'il a apportée a ce que Las Cases
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vînt me voir m'a très fâché, attendu que c'est un acte de barbarie pour le moins inutile ; car on pourrait l'appeler fureur de tourmenter mal à propos, puisqu'il a accordé aux généraux la permission d'aller en ville et de s'entretenir autant qu'ils le voudraient avec lui, et même sans que personne assistât à leur entretien. Quant à moi, je n'ai jamais refusé d'entrer en accommodements ; au contraire. A l'égard des remarques qu'il a faites sur les restrictions, lui-même avait dit, dans sa lettre à Bertrand qu'il désirait connaître toutes les observations que nous pourrions avoir à faire; et c'est en conséquence de cela que ces observations lui furent adressées, afin qu'il connût notre façon de penser sur sa conduite, d'autant plus que, selon lui, il n'avait été fait aucun changement. Mais jamais son intention n'a été de se servir de lintermédiaire de l'amiral.
« Que peut-on attendre d'un homme qui donne des ordres aussi contradictoires, d'un homme qui vous dit qu il a fait aux gardes et aux sentinelles des recommandations dont celles-ci n'ont jamais entendu parler? qui nous dit que nous avons la liberté de passer par tel et tel endroit, et qui en même temps ordonne aux sentinelles d'arrêter les personnes qui leur paraîtront suspectes ? Or, ditesmoi, quel individu peut être plus suspect à une sentinelle anglaise, qu'un Français, et c[ue moi sur fou l p Puisque, dans cette île, l'unique soin des soldats est de me garder, bien certainement toute sentinelle anglaise (jui voudra remplir son devoir, ne manquera pas d'arrêter les Français qu'elle aperce-
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vra. )■> Je ris aux éclats de la tournure dont s'était servi Napoléon. Il se joignit a moi, et répéta : Un uomo incapace che non ha ncssuna fede ; après quoi il me pria de lui procurer le catalogue des livres qui étalent dans la bibliothèque publique de James- Town, et de lui donner, relativement à l'Egypte, tous les détails cjue je pourrais me procurer.
J'ai vu sir Hudson Lowe en ville, et je lui ai communiqué la réponse de Napoléon. Quand j'en vins à la partie de cette réponse dans laquelle l'empereur disait que, dans sa dernière lettre à Bertrand, le gouverneur avait exprimé le désir de connaître toutes les explications qu'on pouvait avoir à faire, il m'interrompit en disant : « Ah ! oui, j'ai dit que je serais content d'entrer dans toutes les explications, je me le rappelle. » Mais cependant il ne parut pas se soucier de s'appesantir sur ce sujet, et il observa que la réponse du général Bonaparte était lu même que celle qu'il avait déjà faite. 11 me recommanda de ne pas manquer de dire à Napoléon que Las Cases était aussi instruit que Pillet sur l'Angleterre.
2k janvier. — Cipriani a été en ville, comme de coutume, pour se procurer plusieurs denrées.
26 Janvier. — Napoléon, pour la première fois depuis le 20 novembre dernier, est sorti de Longvvood, pour rendre visite à la comtesse Bertrand, à laquelle il adressa des compliments sur le bel enfant qu'elle venait de mettre au monde. « Sire, a répondu la comtesse, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le premier Français qui, depuis votre arri-
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vée a Longwood, s'y soit introduit sans la permission du lord Bathurst. »
21 janvier. — Xapoléon était dans son bain. Il s'est plaint d'une douleur de tète et d'insomnie ; ce que j'ai attribué au défaut d'exercice, en lui recommandant instamment d'en prendre davantage. Il a reconnu la justesse de mes avis, mais il lui paraissait impossible de s'y conformer.
Je lui ai appris que j'étais possesseur d'un livre contenant des détails sur une société que l'on avait formée contre lui, sous le nom de Philadelphie (i), et je lui exprimai l'étonnement où j'étais de ce qu'il n'eût pas succombé sous le fer de quelque conspirateur. Il a répondu: «Personne ne savait jamais, cinq minutes auparavant, que je dusse sortir, ni l'endroit où je devais aller ; c'est ce qui déjoua souvent les conspirations ourdies contre moi, car les auteurs de ces complots ignoraient le lieu où ils pourraient exécuter leur infâme dessein. Peu de temps après que j'eus été nommé consul, environ cinquante personnes, dont «ne grande partie m'avaient été sin cèrement attachées avant (c'étaient des officiers de l'armée, des savants, des peintres et des sculpteurs), voulurent conspirer contre moi. Ils étaient tous de véritables républicains, leurs têtes étaient exaltées ;
flf II s'agit bien certainement de V Histoire des Sociétés secrètes de l'Armée que f^harles Nodier a publiée en 1815, et dans laquelle il représente un colonil Oudet ef>ninie le ehefdes I hilfidelphcs, association ([ui a pu exister, mais qui n'a eu dâiue <|ue sous la pluuu' de l'érrivain romancier. Du reste Nodier a étonné s<'S eonlfinoorains et les prétendus affilii's eux-mêmes en leur r<-vélant une foule de eliosis (piils ne soupçonnaient pas ; aussi a-t-on jufçé di'puis que son récit n"étail qu'une simple mystification, et M. Mérimi'e, le donne clairement à entendre, dans son discours de réception à l'Académie où il succédait à Charles Nodier.
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chacun d'eux se regardait comme un Brutus, me considérait comme un tyran et comme un autre César. Parmi eux se trouvait Arena (1), mon compatriote, homme qui m'avait été autrefois très attaché, mais qui me regardait comme un tyran, et avait résoki de se défaire de moi, croyant que h» France lui devrait son salut. Il v avait aussi un certain Ceracclii autre Corse, et fameux sculpteur, qui avait fait une statue de ma personne, lors de mon séjour à Milan. Cet homme avait de même manifesté beaucoup d'attachement pour moi : poussé par le fanatisme républicain, il forma la résolution de m'assassiner, et vint à Paris pour l'exécuter. Il sollicita l'honneur de faire une seconde statue pour moi, alléguant que la première n'était pas exécutée d'une manière digne d un si grand homme.
« Quoique j'ignorasse encore la conspiration, je refusai cependant d'accéder à cette demande, ne voulant pas rester assis pendant deux ou trois heures dans la même position et pendant plusieurs jours de suite, attendu que je m'étais déjà donné cette
(Il Ils otaii'ut c!< iix frircs de ce nom: Barlhéleniy, inonilire de l'Assoiubléc législative et député de la Corse au conseil des Cinq-Cents se fit toujours remarquer par son exaltation r('puMieain<'. Dans la fami'use journée du 18 Hriimaire, on raccr.sa de s'être |)réci])ité sur le géniTal Bonaparte' pour l'assassiner : ce lait n'a pu être prouvé. Mais, condamné à la (îéportalion, il put se sauver et alla vivre obscurément à Livourne où il mourut en 182!). 0"i-nt à Joseph .-\rena, il servit d'abord comme adjudant gém-ral puis devint député de la Corse au conseil des Cinq- Cents en 1707 ;. il v siégea jusipiau renouvelb'mi-nt «le la b'gislature l'an née suivante, retourna à l'armée à cette «•poipie : et après le 18 Hrnniain-, où son frère s'é-lail compromis, il donna sa démission pour venir habiter Paris. A partir de ce moment il se lia avec quebpies mé^contents qui avaient résolu d'assassiner li' T'remier ccmsul. La conspiration dans laquelle étaient inlns le sciilpt<'nr Ceracchi (Josephi, les peintres Domini<[ue Denierville et 'l'opino-Lebrun fut découverte: les conspirateurs arrêtées aussitôt )iassérenl en jugement ; ils furent condau\^és à luort e<. exécutés le 31 janvier 1802.
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peine auparavant. Ce refus me sauva la vie ; car 1 intention du sculpteur était de me poignarder pendant la séance. En outre, ils avaient concerté leur plan tous ensemble. Il v avait dans leur bande jun capitaine qui avait été un de mes plus grands admirateurs. Cet homme convint qu'il était utile à l'Etat de me renverser; mais il ne voulut pas consentir à ce qu'on m'assassinât lâchement, bien qu'il lût d'accord avec les autres sur tout le reste. Mais les autres conspirateurs étaient dune opinion différente, et ils insistaient sur la nécessité absolue de se défaire de moi, comme le seul moyen d'empêcher que la France ne tombât dans l'esclavage. Ils disaient tous qu'il ne pouvait exister d'espoir de liberté tant que je vivrais. Ce capitaine, voyant qu'ils étaient déterminés à répandre mon sang, malgré ses arguments et ses supplications, découvrit leurs noms et leur projet. Ils devaient m'assassiner à ma sortie du théâtre, la première fois que j'irais au spectacle. La police prit toutes les mesures convenables ; j'allai le soir même au théâtre, et je passai au milieu des conspirateurs, dont plusieurs m'étaient connus. Peu de temps après mon arrivée, ils furent arrêtés, et on trouva sur eux des poignards. Vous savez qu'en France on ne peut condamner personne a mort, a moins qu'on ne lui trouve l'instrument qui devait servir à commettre le crime : on leur fit donc leur procès, et plusieurs moururent du dernier supplice. »
J'ai fait plusieurs questions ii Napoléon sur l'affaire de la machine infernale. Il m'a répondu : « C'é-
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tait vers Noël, et l'on préparait de grandes fêtes. On me pressait beaucoup d'aller à l'Opéra; comme j'avais été extrêmement occupé pendant toute la journée, je me trouvais ce soir-là fatigué, et je m'endormis sur un sofa dans le salon de ma femme. Joséphine descendit bientôt, m'éveilla, et insista pour que je me montrasse au théâtre. C'était une excellente femme, et elle désirait ardemment que je fisse tout ce qui pouvait me gagner la faveur du peuple. Vous savez que lorsqu'une femme a quelque dessein en tète, il faut qu'il s'exécute. Je me levai donc, quoique contre mon gré, et montai en voiture, accompagné de Lannes et de Bessières. J'étais encore si assoupi, que je m'endormis presque aussitôt. Je sommeillais, lorsque l'explosion se fit entendre, et je me rappelle qu'éveillé en sursaut par le bruit, j'éprouvai une commotion semblable à celle qu'eût produite l'action de me soulever avec ma voiture, et de la lancer dans un courant très rapide. Parmi les auteurs de ce complot étaient un nommé Saint-Réjant, Limoléan, qui a passé depuis en Amérique, où il s'est fait prêtre, et plusieurs autres. « Ils avaient fait faire une charrette avec un tonneau semblable i» ceux dont on se sert ordinairement à Paris pour porter l'eau dans les maisons, avec cette différence que le tonneau était placé en travers. Limoléan remplit le baril de poudre, et le plaça au détour de la rue que je devais traverser. Une circonstance à laquelle je dois mon salut, c'est que la voiture de mon épouse étant de la même forme que la mienne, et l'une et l'autre ayant une escorte compo-
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sée de quinze hommes, Limoléan ne savait pas dans laquelle je me trouvais, et n'était pas même certain que je fusse dans l'une ou dans l'autre. Afin de s'en assurer, il se plaça en avant pour regarder dans la première voiture et voir si j'y étais. Un de mes gardes, homme grand et fort, irrité de voir un homme obstruer le passage, et regarder avec une si grande curiosité dans la voiture, marche sur lui et lui donne un coup de sa botte forte, en lui criant : Va-{en, pckinl Limoléan fut étourdi et renversé par le coup. Avant qu'il put se relever, la voiture avait déjà dépassé d'un peu le lieu où se trouvait la machine. Limoléan, à ce que je pense, un peu déconcerté par sa chute, et ne remarquant pas que la voiture était déjà éloignée, courut à la charrette, mit le feu, et l'explosion de la machine eut lieu entre les deux voitures. Son effet fut si violent, qu'il tua le cheval d'un de mes gardes, et blessa grièvement le cavalier, renversa plusieurs pans de murs, tua ou blessa environ quarante à cinquante badauds qui se trouvaient là pour me voir passer (1). La police recueillit avec soin les débris de la charrette et de la machine, et invita tous les ouvriers de Paris à venir les examiner. L'un dit: J ai fait ceci; l'autre: J'ai fait cela; et ils convinrent tous d'avoir vendu les pièces dont était composée cette machine à deux hommes qui, d'après leur accent, paraissaient être Bas-Bretons; la police
(1) L'atlenlat du 3 nivôse (24 décembre 1800| connu sous le nom d'affaire do la rue Saint-Nicaise. La rue Saint-Nicaisc n'avait pas plus de quaranto-cint[ mètres de longueur ; elle commençait rue de Rivoli et finissait rue Saint-Honoré. L'explosion eut lieu à l'entrée de la rue de La Loi (rue Richelieu.)
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n'en put découvrir davantage. Peu de temps après, les cochers de louage et autres donnèrent dans les Champs-Elvséesun grand dîner à mon cocher César, pensant qu'il m'avait sauvé la vie par son adresse et son activité, ce qui n'est pas croyable; car, au moment de l'explosion, il était ivre. Ce fut le garde qui me sauva par le coup de pied qui avait renversé Limoléansi i'ort à propos. Il est cependant possible que mon cocher ait aussi contribué à mon salut, en tournant le coin de la rue avec une rapidité sans égale ; car, clans son ivresse, il ne prenait garde h rien; et ce jour-là, il était tellement hors de raison, qu'il prit l'explosion pour une décharge que l'on faisait en l'honneur de ce que j'allais au théâtre. Pour en revenir à ce diner, on v but largement, et l'on y porta souvent la santé de César. Un des cochers dit : César, je connais les hommes qui ont essayé de faire périr le Premier consul l'autre jour. Danstelle rue et dans telle maison, ajouta-t-il, et il les nomma, j'ai vu, ce jour-là, une charrette comme un tonneau à eau, sortir d'un passage ; comme je n'en avais jamais vu dans cet endroit, cela attira mon attention. J'observai si bien les hommes et le cheval, que je les reconnaîtrais encore.
On envova chercher de suite le ministre de la police; on interrogea cet homme, qui conduisit les officiers de police à la maison dont il avait parlé. On V trouva, en effet, l'instrument dont s'étaient servis les conspirateurspour mettre la poudre dansle baril; il en était encore empreint. On trouva aussi, sur le sol, quelque peu de poudre qui avait été répandue.
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Le propriétairede la maison, sur les questions qu'on lui fit, déclara qu'il y avait quelque temps que des hommes, qui lui étaient inconnus, étaientvenusloger dans sa maison; qu'il les avait pris pour des contrebandiers; quelejourde l'explosion, ils étaientsortis avec la charrette, qu'il avait supposée remplie de marchandises prohibées. Il ajouta qu'ils étaient Bretons, et que l'un deux paraissait d'un rang au-dessus des deux autres. Après qu'on eut obtenu un signalement de leurs personnes, on fit tovites les recherches nécessaires. Saint-Réjant et Carbon furent pris, jugés et mis a mort. Une circonstance singulière, c'est qu'un inspecteur de police avait remarqué cette charrette à un coin de la rue, où elle était depuis longtemps, et qu'il avait ordonné qu'on l'éloignàt; mais celui qui était auprès lui fit observer qu'elle occupait peu de place. L'aspect decette charrette, il laquelle était attelé un misérable cheval qui ne valait pas vingt francs, n'était pas fait pour inspirer aucun soupçon à l'inspecteur.
« A Schœnbrun, a continué l'empereur, j'eus bien du bonheur d'échapper au nouveau danger qui menaçait mes jours. C'était peu de jours après la prise de Vienne; je passais ii Schœnbrun la revue de mes troupes. Un jeune homme d'environ dix-huit ans se présentait moi. Il s'approcha au point de me toucher, et dit qu'il voulait absolument me parler. Berthier, qui n'aimait pas qu'on me troublât dans une pareille circontance, le fit ranger de côté en disant : Si vous avez quelque chose a dire à l'empereur, il faut choisir un autre moment. Il appela alors Kapp,
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qui était Allemand, et lui dit : « Voilii un jeune homme qui désire parler à l'empereur; voyez ce qu'il demande, et ne le laissez pas troubler Sa IMajesté. » Après quoi il appela le jeune homme, et lui dit que Rapp parlait allemand, et qu'il lui répondrait. Rapp alla à lui, et lui demanda ce qu'il désirait. Il répondit qu'il avait un mémoire à remettre à l'empereur. Rapp lui dit que j'étais occupé et qu'il était impossible de me parler pour le moment. Le jeune homme portait alors sa main dans son gilet, comme s'il eût cherché le papier qu'il voulait me donner. Voyant que, malgré son relus, il insistait pour me voir, et s'avançait toujours, Rapp, qui est un homme violent, lui donna un coup de poing et le repoussa de côté. Il revint de nouveau à la charge, au moment où les troupes défilaient. Rapp, qui le guettait, le fit saisir par quelques-uns des gardes et surveiller jusqu'à la fin de la revue; puis il le fit conduire à son logement, pour apprendre de lui ce qu'il voulait. Les gardesapercevant qu'il tenait constamment la main dans son estomac, la lui firent ôter et l'examinèrent. Ils trouvèrent sous son habit un couteau long comme le bras. On lui demanda ce qu'il en voulait l'aire. Il répondit sur-le-champ : « Tuer l'empereur! «Peu de temps après, on me l'amena. Je m'informai de ce qu'il voulait. «Vous tuer!» répondit-il encore. Je lui demandai ce que je lui avais lait pour en vouloir si fort à ma vie. Il répondit que j'avais l'ait beaucoup de mal à son pays; que je l'avais ruiné et dévasté par la guerre. Il ajouta que Dieu l'avait appelé pour être l'instrument de ma
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mort, et cita l'exemple de Judith et d'Holopherne. Il parla beaucoup de religion, et semblait croire qu'il était Judith et que j'étais Holopherne. 11 cita plusieurs passages de l'Ecriture qui avaient du rapport avec son projet. C'était le fils d'un prêtre protestant d'Erlort. Son père n'était pas instruit de son dessein ; et il avait quitté la maison paternelle sans avoir d'argent. Je pense qu'il avait vendu sa montre pour acheter le couteau destiné à me tuer. Il dit qu'il mettait sa confiance en Dieu, et qu'il espérait qu'il lui inspirerait le moyen de se défaire de moi. Je fis venir Corvisart, lui ordonnai de lui tàter le pouls, et de me dire s'il était fou. Corvisart, hprès l'avoir examiné attentivement, trouva qu'il était calme. Je le renvovai, et le fis enfermer dans une chambre avec \\n ij;enchu-ine ; yovàonnvà qu'on ne lui donnât aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, excepte de l'eau, autant qu'il en voudrait boire. Je voulais, en employant ce moyen, lui donner le temps de se calmer et de réfléchir; et qu'ensuite on l'examinât quand son estomac serait vide, et dans un moment où l'on ne pourrait pas supposer que rien put échaufTer ou exalter son imagination. Les vingt-quatre heures écoulées, je l'envoyai chercher, et je lui demandai : Si je vous accordais votre pardon, feriez-vous d'autres tentatives contre ma vie? 11 hésita pendant longtemps, puis il dit enfin, quoique avec une extrême répugnance, qu'il ne le ferait pas, parce qu'il pensait que, si c'eût été la volonté de Dieu qu'il me tuât, il aurait permis qu'il exécutât son projet dès la première fois. Mon inten-
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tion était d'abord de lui accorder sa grâce ; mais on me représenta que son hésitation, au bout de vingtquatre heures de jeune, était un signe cei'tain qu'il conservait encore de mauvaises intentions, et qu'il avait en vue de m'assassiner ; que c'était un enthousiaste, un fanatique, et que lui pardonner serait d'un dangereux exemple. Rien n'est plus à craindre que ces sortes d'enthousiastes religieux; ils en veulent à Dieu ou aux rois. Il subit donc son malheureux sort (1).
« Une autre fois, continua Napoléon, le roi de Saxe m'écrivit une lettre par laquelle il m'informait qu'un homme allait partir de Stuttgard pour se rendre à Paris, où il arriverait probablement le jour qu'il me désignait, et que son intention était de m'assassiner. Cette lettre contenait aussi une description détaillée de l'individu. La police prit ses mesures, et l'homme en question arriva au jour marqué. On l'avait surveillé ; on le vit entrer dans la chapelle des Tuileries, où je m'étais rendu depuis un moment. 11 fut arrêté et examiné; il lit l'aveu de son projet, et déclara que sa première intention avait été de s'approcher de moi autant que possible, et de me tirer un coup de pistolet (il avait fait, en eftet, quelques pas de mon côté); mais, après une plus mûre réflexion, il pensa que ce moyen n'était pas assez sur, et il résolut de me tuer avec un couteau qu'il avait apporté dans cette intention. Je ne me souciais pas qu'on le lit mourir, et j'ordonnai
(1) C'est le 13 octobre 1800 que Fn'déric Stapss tenta d'assassiner Napoléon, et c'est le 17 qu'il fui l'usille.
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qu'on le retint en prison. Lorsque je cessai d'être à la tète des affaires, cet homme qu'on avait détenu sept mois après mon départ de Paris, et qui avait été très maltraité, obtint sa liberté. Bientôt il déclara que son dessein n'était plus de me tuer, mais de tuer le roi de Prusse, pour avoir maltraité les Saxons et la Saxe. Après mon retour de Pile d'Elbe, je fis l'ouverture des Chambres. Au commencement de la cérémonie, ce même homme, qui s'était introduit, je ne sais comment, tomba par quelque accident; et un paquet, contenant quelques préparations chimiques, éclata dans sa poche, et le blessa dangereusement. Je n'ai jamais pu savoir positivement quelles étaient ses intentions ce jour-là. On l'arrêta. Cet accident causa de grandes alarmes dans la salle des séances. J'ai entendu dire depuis qu'il s'était jeté dans la Seine. » J'ai demandé ensuite à Napoléon s'il avait réellement eu l'intention d'entreprendre l'invasion de l'Angleterre, et, dans ce cas, quels eussent été ses plans. Il me répondit: « J'aurais tout dirigé moimême ; j'avais donné des ordres pour ([ue deux flottes considérables se rendissent dans les Indes- Occidentales. Au lieu d'v rester, elles n'auraient fait que se montrer à quelques-uns des établissements que vous possédez dans ce pays, et seraient revenues de suite en Europe, après s'être dirigées sur le Ferrol, en avoir levé le blocus et fait sortir les bâtiments de guerre qui s'y trouvaient. Avec ce renfort, elles devaient se diriger sur Brest, où se trouvaient environ quarante vaisseaux de ligne,
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tout prêts à partir. La réunion s'étant opérée, tous ces vaisseaux auraient fait voile pour la ^Manche, où n'ayant rien rencontré d'assez fort pour leur résister, ils en auraient chassé tous les vaisseaux anglais. Par de fausses nouvelles adroitement ménagées, je comptais vous forcer d'envoyer des escadres à la recherche de mes flottes dans les Indes-Orientales et Occidentales, et dans la Méditerranée. Avant que ces escadres fussent de retour, j'aurais été le maitre du canal pendant deux mois, ayant à ma disposition environ soixante-dix vaisseaux de guerre outre les frégates. J'aurais passé en Angleterre avec une flottille et deux cent mille hommes; j'aurais débarqué le plus près possible de Chatam, et de là je me serais dirigé sur Londres, où je pouvais arriver quatre jours après mon débarquement. J'aurais proclamé la république : j'étais alors Premier consul ; l'abolition de la noblesse et de la Chambre des pairs, la distribution des biens de ceux qui se seraient opposés à mes projets, la liberté, l'égalité et la souveraineté du peuple, tout cela m'aurait fait bientôt des partisans. J'aurais laissé subsister la Chambre, des Communes, mais après lui avoir fait subir une grande réforme. J'aurais fait une proclamation pour annoncer ii l'Angleterre que nous étions venus comme amis de la nation anglaise, pour la délivrer d'une aristocratie perverse et corrompue, afin de donner une forme populaire ii son gouvernement ; ce que la conduite de mes troupes aurait confirmé, attendu que je n'aurais pas soullert qu'elles commissent le moin-
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dre excps. J'aurais puni de mort la maraude. le mauvais traitement à l'égard des habitants, et la moindre infraction à mes ordres. Je pense, continua-t-il, que, par mes promesses et les réformes que j'aurais réellement exécutées, je me serais fait un bon nombre de partisans. Dans une aussi grande ville que Londres, où il y a tant de populace et de mécontents, un parti formidable se serait déclaré pour moi. J'aurais excité en même temps une insurrection dans l'Irlande ». Je fis observer à l'empereur que son armée aurait péri petit a petit, et qu'en peu de temps un million d'hommes se seraient soulevés contre lui, et qu'en outre les Anglais auraient brûlé Londres plutôt que de la laisser entre ses mains. « Non, non, répliqua Napoléon, je ne le crois pas; vous êtes trop riches et trop amateurs de l'argent. Que de fois les Parisiens ont juré de s'ensevelir sous les ruines de leur capitale, plutôt que de souffrir qu'elle tombât entre les mains des ennemis de la France ! Et cependant cette ville a été prise deux fois. On ne peut savoir ce qui serait arrivé, M. le docteur; ni vous, ni moi, ni Pillet, n'eussent pu deviner quel aurait été le résultat de cette affaire. Je crois que l'espérance d'une amélioration et d'une division de fortunes eût produit un merveilleux effet parmi la populace, surtout la populace de Londres.
« La populace est presque la même chez toutes les nations riches; j'aurais fait des promesses qui l'eussent charmée. (Quelle résistance eût pu faii-e
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une armée indisciplinée contre la mienne, dans un pays qui, comme l'Angleterre, abonde en plaines ? Tout ce que vous venez de mobjecter, j'y avais songé ; mais j'avais aussi calculé 1 effet qu'aurait produit la prise d'une ville grande et aussi opulente, de la Banque et de toutes vos richesses, de vos bâtiments sur la rivière et a Chatam. Je comptais me rendre maître du canal pendant l'espace de deux mois, et pendant ce temps j'aurais attiré à moi des renforts considérables de troupes ; si bien que quand votre flotte serait revenue, elle aurait trouvé la capitale dans les mains de l'ennemi, et toute l'Angleterre occupée par mes armées. J'aurais aboli les coups de garcette, et j'aurais fait les plus grandes promesses à vos matelots ; ce qui aurait sans doute produit une grande impression sur leur esprit. Les proclamations annonçant que nous venions en amis pour délivrer la nation anglaise d'une aristocratie nuisible et despotique, dont le projet était de la maintenir dans une guerre interminable, afin de s'enrichir du sang du peuple, l'établissement d'une république, l'abolition de la monarchie et de la noblesse, la confiscation des biens de ceux qui se seraient opposés à mes projets, cl le partage de ces biens entre les hommes du peuple, m'auraient gagné l'affection de la populace, de tous les gens sans aveu et de tous les mécontents du royaume. » J'ai pris la liberté de dire que, par suite des révolutions qui avaient eu lieu depuis (juelques années en France, il existait dans cet Fiat une plus
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grande division d'opinions, et par conséquent moins d'esprit national qu'en Angleterre ; qu'après les révolutions fréquentes survenues récemment dans ce pays, le peuple s'inquiétait moins que ne l'auraient fait les Anglais, de voir arriver un changement dans le gouvernement ; que si les Anglais ne se fussent pas résolus de brûler leur capitale, comme les Russes, aumoins était-il probable qu'ils l'eussent défendue rue par rue, et que son armée aurait éprouvé le même désastre que la nôtre à Rosette et a Buenos- Ayres. « Je pense, répondit Napoléon, qu'il existe en Angleterre plus d'esprit national qu'en France ; mais néanmoins je ne crois pas que vous eussiez brûlé la capitale. Si à la vérité je vous eusse laissé quelques semaines à vous, pour emporter vos richesses, je crois qu'on en serait peutêtre venu à cette extrémité ; mais vous devez réfléchir que vous n'auriez pas eu le temps d'organiser un plan. En outre, Moscou était bâti en bois, et d'ailleurs ce ne sont pas les habitants qui y mirent le feu ; ceux qui l'incendièrent avaient pu prendre leurs mesures. Quant ii défendre la ville, d'abord je n'aurais pas été assez bète pour agir comme vous l'avez fait à Rosette ; car je me serais présenté à vos portes sans vous laisser le temps de vous mettre en défense, et la terreur qu'eût inspirée mon armée aurait paralysé vos efforts. Je vous le dis, sii(nor dollore, continua-t-il, on peut, à ce sujet, beaucoup parler pour et contre ; mais la capitale étant dans mes mains, cela aurait produit un effet merveilleux.
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« Après le traité d'Amiens, j'aurais pu faire une bonne paix avec l'Angleterre. Quoi qu'en aient dit vos ministres, j'ai toujours été disposé à conclure réciproquement des conditions avantageuses aux deux nations. J'ai offert de signer un traité de com. merce, par lequel la France se serait engagée à prendre un million de produits de vos manufactures et de vos colonies, à conditon que l'Angleterre prît en échange la valeur d'un million de marchandises françaises. Vos ministres regardèrent cette proposition comme un crime odieux, la repoussèrent de la manière la plus emportée, en me reprochant de l'avoir osé faire. J'aurais fait une belle paix, et je l'aurais maintenue ; mais vos ministres ont toujours refusé de traiter à des conditions égales, et ensuite ont voulu persuader au monde que c'était moi qui avais violé le traité d'Amiens. »
La conversation roula ensuite sur les auteurs de la machine infernale. « Pitt les a envoyés dans des bâtiments ansflais, et leur a donné de l'arcfent. On savait à Londres le dessein qu'ils avaient formé, et vous leur fournîtes les movens de l'exécuter. Louis de Bourbon ne fut informé de rien. »
Je me suis hasardé de demander à Napoléon s'il avait eu pour but la monarchie universelle. « Non, a-t-il répondu ; mes intentions étaient de rendre la France plus grande qu'aucune autre nation de la terre. Par exemple, je ne voulais pas aller au-delà des Alpes. Je me proposais, si j'avais eu un second fils, ce que j'avais raison d'ospéi-oi-. de le faire roi d'Italie, en faisant de toute ritalic. Naples et la Si-
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cile, un seul Etat, dont Rome aurait été la capitale; et j'aurais ôté Xaples à Murât. » Je lui ai demandé s'il lui aurait donné un autre rovaume. « Oh ! a-t-il répondu, cela se serait arrangé aisément. Si, a-t-il continué, j'étais à la tête des affaires en Angleterre, j'aviserais aux movens d'acquitter la dette nationale ; j'appliquerais a cet effet la totalité des revenus de l'Eglise, hors un dixième, exceptant de la réforme les établissements peu rentes, de manière h ce que le plus haut revenu, parmi le clergé, n'excédât pas huit cents à mille livres sterling par an. Qu'ont besoin ces prêtres de biens si étendus? Ils devraient suivre les préceptes de Jésus-Christ, qui leur a commandé, en leur qualité de pasteurs du peuple, de donner l'exemple de la modération, de l'humilité, du désintéressement et de la pauvreté ; au lieu de nager dans le luxe, dans les richesses, et de croupir dans l'oisiveté. A Cambrai, avant la Révolution, les deuxtiers des terres appartenaient à l'Eglise; et dans presque toutes les autres provinces de France, le clergé en possédait le quart. J'aurais approprié au même objet toutes les sinécures, excepté celles dont auraient joui des hommes qui ont rendu des services très éminents ii l'I^tat; et même ceux-là pourraient être récompensés en leur donnant quelque emploi qui leur imposerait l'obligation de travailler. Si vous émancipiez les catholiques, ils paieraient volontiers des sommes immenses pour liquider les dettes de la nation. Je ne puis concevoir, a-t-il continué, ce qui a empêché vos ministres de les émanciper. Dans un temps où
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toutes les nations renoncent aux préjugés illibéraux et à l'intolérance, vous conservez d'odieuses lois, qui ne sont dignes que de la manière de penser qu'on avait il y a deux ou trois cents ans. Quand la question des catholiques a été sérieusement agitée, j'aurais donné cinquante millions pour être assuré qu'on n'accorderait pas l'émancipation ; car, par là, vous auriez ruiné mes projets sur l'Irlande, certain que si vous émancipiez les catholiques, ils deviendraient des sujets aussi loyaux que le sont les protestants. J'imposerais, a-t-il continué, une taxe sur les absents, et peut-être diminuerais-je l'intérêt de la dette. »
Je lui fis quelques observations sur l'intolérance que les catholiques avalent manifestée en quelques occasions.
« Si vous délivriez les catholiques, a-t-il répondu, de l'impossibilité où vous les avez mis de s'élever au-dessus d'un certain rang, et qu'ils pussent devenir membres du Parlement, vous verriez qu'ils ne sont ni plus intolérants ni plus fanatiques que vous. Le fanatisme est toujours fils de la persécution. Cette intolérance dont vous vous plaignez est le résultat de vos lois oppressives ; réformez-les, et dans peu d'années, quand vous aurez mis les catholiques sur le même pied que les anglicans, vous verrez l'esprit d'intolérance s'éteindre. Faites comme j'ai fait avec les protestants en France.
« J'ai remarqué dans un journal, il y a deux ou trois jours, une chose que je ne puis croire; c'est, a-t-il continue, qu'on a en France le projet de faire
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marché avec quelques compagnies anglaises, pour fournir Paris de tuyaux de fer, et lui procurer de Icau de cette manière. On prétend que le gouvernement français y a donné son approbation. Cela ne me parait pas croyable, attendu qu'il y a en France des milliers de manufacturiers qui pourraient confectionner ces tuyaux tout aussi bien qu'en Angleterre. Il n'y a que des fous qui puissent former un projet dont les suites seraient si nuisibles. En efl'et, ce serait exciter la haine de la nation. »
28 Janvier. — Cipriani a été en ville acheter les objets de nécessité.
SO janvier. — J'ai vu Napoléon dans la salle de billard; après s'être plaint pendant quelque temps de l'hypocrisie du gouverneur, il m'a chargé de lui porter le message suivant : « Dites-lui qu'en conséquence de la conduite qu'il a tenue, en acceptant la médiation de l'amiral, et en finissant par ne rien entamer, je le regarde comme un homme senza paro/a e senza fede (sans parole et sans foij; qu'il a trahi la parole qui! m'avait donnée, rompu un traité que les Bédouins arabes regardent comme sacré, mais que les agents des ministres anglais ne respectent pas. Dites-lui que quand un homme manque de parole, il manque de tout ce qui le distingue de l'animal; qu'il s'est rendu indigne de ce caractère, et que je le place au-dessous du brigand des déserts. Indépendamment de sa conduite relativement à l'amiral, il a manqué n sa parole concernant les limites. Il vous a chargé de me faire savoir qu'il nous était permis d'aller a cheval par les anciennes limi-
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tes, en spécifiant le sentier de miss Mason : eh bien ! Gourgaud est allé, il y a quelques jours, s'en informer au major de Hut's-Gate; cet officier lui a dit qu'il ne pouvait le laisser passer, et qu'il n'avait été fait aucun changement dans les ordres précédemment donnés par le gouverneur. »
J'ai ensuite fait part à Napoléon que, depuis l'époque dont il parlait, sir Hudson avait donné des instructions pour lui permettre, à lui et à toute sa suite, de passer par la route qui conduit à la maison de miss Mason; mais que les personnes de sa suite ne pourraient passer que dans sa compagnie. Napoléon a répondu : « Cet ordre est inique, et il n'a pas le droit de le donner; car, d'après l'engagement que ces généraux ont signé par ordre de son gouvernement, ils se sont soumis aux restrictions qu'on jugerait nécessaire de m'imposer personnellement , et h rien de plus. Or, ceci n'est pas une restriction qui me concerne : elle ne peut donc leur être appliquée; elle est illégale. »
Napoléon m'a chargé de dire, en outre, qu'il avait bien deviné que le gouverneur n'avait en vue que d'emplover une misérable ruse pour gagner du temps, quand il avait accepté l'olfre d'une médiation au moyen de l'amiral, et qu'il avait également eu en vue d'empêcher qu'on envoyât une plainte par la frégate l'Oronte; que voyant l'offre acceptée par sir Huds(ui Lowe, le comte Bertrand s'était abstenu d'écrire une plainte qui aurait été soumise au prince régent et au gouvernement; que quand méine cette plainte n'eût servi à rien, il aurait cepen-
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dant été satisfaisant pour lui de savoir que le mauvais traitement qu'il éprouvait provenait de l'ordre et de l'autorisation du gouvernement, et non du caprice d'un officier d'un grade inférieur. »
Je me suis mis en route pour faire ce message. A mon arrivée, j'ai trouvé que sir Hudson Lowe avait quitté la ville.
Pensant que Napoléon pouvait changer d'avis, et trouvant la Julia arrivée avec des nouvelles d'Angleterre, je ne me suis pas rendu a Plantation- Hoiise.
J'ai réuni quelques journaux, et suis retourné à Longwood. J'ai trouvé Napoléon dans un bain chaud ; il avait les jambes enflées. Je lui ai recommandé l'exercice. Il m'a dit qu'il avait quelque idée de prier l'amiral de sortir \\ cheval avec lui, mais qu'il craignait que cela ne fit naître un démêlé avec le gouverneur.
Dans un des journaux, on disait que la souveraineté de l'Amérique espagnole du Sud avait été offerte à Joseph, frère de Napoléon. « Joseph, a-t-il dit, avec beaucoup de talent et d'esprit, est trop bon et aime trop ses plaisirs et les lettres pour être roi. Cependant cela serait très avantageux pour l'Angleterre, parce que vous auriez tout le commerce de l'Amérique espagnole. Joseph ne voudrait et ne pourrait entretenir de commerce ni avec la France ni avec l'Espagne, et l'Amérique du Sud ne peut se passer d'importer d'immenses quantités de marchandises européennes. M'avant entre vos mains, vous pourriez toujours obtenir des condi-
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tions avantageuses de Joseph, qui m'aime sincèrement, et qui ferait tout pour moi. »
31 janvier. — J'ai été à P/anlation-Ifouse, et j'ai fait part à sir ITudson Lowe, dans des termes aussi modérés qu'il m'a été possible, du message dont j'étais chargé pour lui. Il m'a répondu qu'il s'effrayait peu des plaintes que le général Bonaparte pouvait faire passer en Angleterre; qu'il avait déjà expédié a son gouvernement ses observations sur les mesures qu'il avait prises; qu'il n'avait aucune répugnance à entendre l'amiral sur ce sujet. Je lui fis observer que sir Pultney Malcolm ne pouvait se charger de cette négociation sans y être autorisé, et je lui rappelai que, lors de la première proposition qui avait été faite d'employer son intervention, il avait été dit expressément qu'il serait autorisé par le gouverneur. Sir Iludson Lowe le nia. Je le priai de vouloir bien se reporter à la lettre que je lui avais écrite ii ce sujet. Après en avoir fait une nouvelle lecture, il convint, avec quelque mécontentement, que j'avais raison. Je lui rappelai aussi que lorsqu'on lui (mi avait parlé, il avait dit encore (ju'il s'en ouvrirait lui-même à l'amiral. Le gouverneur nia d'abord ce fait, et, après une longue discussion, il se décida à faii-e par écrit la réponse suivante : « Le gouverneur s'occupe ii répondre aux observations du comte Bertrand, ainsi qu'il ses remarques sur la réponse ;i la pi'opositipn laite de se servir de l'intermédiaire de l'amiral. 11 verra aussi jus(ju'it quel point ses instructions lui permettent d'accéder aux désirs du général Bonaparte. Lorsqu'il aura
terminé son travail, il l'enverra au comte Bertrand; et alors si quelque arrangement est jugé possible, le gouverneur ne refusera plus d'autoriser la démarche de l'amiral ou de tout autre que le général Bonaparte jugera h propos de lui envoyer comme négociateur; bien que l'intervention de personne n'ait le pouvoir de le décider à accorder plus ou moins qu'il ne le voudrait, de sa propre liberté et d'après son seul jugement. Ces motifs, et les changements déjà apportés aux mesures restrictives, ainsi que la teneur générale des observations et remaïques reçues de Longwood depuis que le gouverneur avait dit qu'il était disposé à employer un intermédiaire, enfin l'attente d'un message venant d'Angleterre, avaient été la cause du délai apporté à autoriser l'amiral ii se charger de cette affaire. )>
Sir Iludson me pria de remettre cet écrit à Napoléon, et me donna aussi une copie de sa propre réponse h la proposition originale, et à l'une des remarques qu'avait faites Napoléon. Il me chargea de lui faire entendre que tout cela semblait annoncer que le général Bonaparte avait eu l'intention de se refuser à tout arrangement.
Je fis part alors à sir Iludson Lowe des observations faites par Napoléon sur l'illégalité de sa conduite relativement à la contrainte qu'on voulait imposer aux personnes de sa suite, et surtout ce qu'il avait dit relativement au général Gourgaud. Sir Iludson répondit qu'en sa (pialité de gouverneur, il pouvait accorder une faveur et la retirer lorsqu'il
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lui plaisait; que s'il voulait bien faire une concession au général Bonaparte, il ne s'ensuivait pas qu'il dût agir de même à l'égard des autres ; qu'ils étaient libres de partir lorsque bon leur semblerait si la manière dont ils étaient traités leur déplaisait, etc. Il me chargea de dire aussi que ce qu'ils ap pelaient la défense de parler était une invitation polie, ou espèce d'avertissement amical. Jelui dis que je ne pensais pas que Napoléon voulût profiter de cette indulgence, à moins qu'elle ne s'étendit sur tous. Son Excellence répondit qu'il ne pouvait permettre aux officiers du général Bonaparte de parcourir le pays, pour dire partout des mensonges sur lui, comme Las Cases et Montholon l'avaient fait, et montrer des lettres à diverses personnes; que le général Bonaparte serait beaucoup mieux traité s'il n'avait pas autour de lui des gens aussi menteurs que Montholon et Bertrand.
Je dis au gouverneur que Napoléon avait également observé qu'il était impossible que toutes les mesures restrictives lui eussent été imposées en vertu des ordres des ministres, puisque, par sa seule volonté, le gouverneur en avait levé quelques-unes; ce qu'il n'aurait pu faire, dans ce cas, sans leur sanction, et qu'il n'aurait pas encore eu le temps de l'obtenir. Son Excellence parut être prise iil'improviste; elle répondit aussitôt : « Ces mesures n'ont pas été ordonnées par les ministres ; je n'ai reçu aucun détail, ni moi ni sir George Cockburn; on s'en est rapporté à mon jugement, et je puis prendre telles précautions qui me paraîtront convenables, et
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iaîre comme je le voudrai. J'ai reçu l'ordre de piendre tous les soins imaginables pour que Napoléon n'échappe pas, et pour empêcher toute correspondance avec lui, si ce n'est pas par mon intermédiaire. Le reste dépend de moi. »
L'amiral Malcolm. son épouse et le capitaine INIeynell ont eu une entrevue avec Napoléon à Longwood.
1" février 1817. — J'ai fait part à Napoléon de ce que le gouverneur m'avait chargé de lui dire. Je lui ai montré la réponse de Son Excellence à la proposition d'une intervention, et les remarques qu'il avait faites au dos. « Je soutiens et je soutiendrai, répondit Napoléon, que ces derniers jugements sont pires qu'aucun de ceux en vigueur à Botany-Bay, parce qu'en cet endroit même on ne défend pas aux gens de parler. Il est inutile qu'il s'efforce de vous persuader qu'il ne nous a pas maltraités. Nous ne sommes ni des sots, ni des gens ordinaires. Il n'est pas un homme né libre dont les cheveux ne se dressassent d'horreur en apprenant les procédés atroces, qui ont pour but de nous empêcher de parler. Il se moque de nous, en affirmant que c'était par politesse, et ajoute par là l'ironie à l'insulte. Je sais que s'il voulait réellement faire quelques concessions, il en a plein pouvoir, sans avoir besoin d'intermédiaire. Ce fut une preuve d'ineptie de sa part, que d'avoir accepté cette proposition ; mais après l'avoir fait, il n'aurait pas dû manquer à sa parole. Qualche s>ohe 1o credo un hoja, r/t' èvenulo per assassinarini, ma è piulloslo un iiomo
ô'i'I MEMORIAL DK SAINTli-HKLEM-:
incapace, e senzo vuore, die non capisce il siio impie go (i). »
Il y a quelques jours que le comte Bertrand a envoyé au capitaine Poppleton une lettre cachetée, adressée à sir Thomas Reade. Comme le capitaine Poppleton avait Tordre de faire remettre toutes les lettres cachetées au oonverneur, il l'envova à Plantadon-HoKse, où sir IIudsonLowe l'ouvrit, et trouva qu'elle contenait une lettre ouverte adressée au père du comte Bertrand, dans laquelle ce dernier lui annonçait l'accouchement de la comtesse Bertrand. Dans cette lettre se trouvaient les mots : Nous éerivons à M. delà Toiic/ie, etc. , pour /ni donne?' d'antres renseignements, etc. Sirlludson Lowe crut que cela si^niïiaàiqn on avait écrit, et sur-le-champ il envoya en toute hâte, par un dragon d'ordonnance, une lettre de réprimande au comte Bertrand.
J'ai vu sir lludson Lowe sur la hauteur au delà de Hut's-Gate, et je lui ai rapporté la réponse de Napoléon. Son Excellence m'a dit de nouveau ([ue la défense dont on s'était plaint était une requête et une invitation polie de sa part, afin d'empêcher qu'on ne fût obligé de faire intervenir un officier anglais; ce qu'il désirait éviter. « Lui avez-vous dit cela?» a-t-il ajouté. J'ai répondu que oui. « Eh bien, cjuelle réponse vous a-t-il faite? » J'ai articulé la réponse de Napoléon, qui n'a pas paru faire plaisir à Son Excellence. J'ai, en outre, fait savoir
(Ij (Jiii'l([iicfiiis je m'iin;igiiic (pic c'i'sl iiii bourreau (|ui est venu pour m'assassiner ; mais cVsl probablrincul un honiuic iuoai)al)lL' ot sans cu'ur, qui coanait mal son mOticr.
MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈNE 343
à sir Iludson Lowe que l'eau était si rare à Longwood, qu'il devenait impossible de s'en procurer assez pour les bains de Napoléon, et qucMi éprouvait beaucoup de peine et de difficulté à ce sujet.
Sir Iludson Lowe a répondu qu'il ignorait que le ij^cnéral Bonaparte eut besoin de se faire bouillir pendant un si grand nombre d'heures dans Veau chaude, et de rcitcrcr aussi souvent la même cérémonie, dans le temps où le 53* régiment avait bien de la peine a se procurer une quantité d'eau suffisante pour faire sa cuisine.
Xapoléon est allé rendre visite au comte et à la comtesse Bertrand, et y resté près de deux heures.
2 février. — J'ai vu Xapoléon dans le bain. « Ce gouverneur, m'a-t-ildit, a envoyé, il va deux ou trois jours, à Bertrand, une lettre qui me donne la conviction qu'il y a chez lui de la bêtise, de Timbécillité et de l'incapacité jointes à peu de ruse, mais qu'au total c'est un homme qui manque absolument d'honneur.
V II a écrit à Bertrand comme on écrirait à un enfant de huit ou dix ans, et il le prie, dans le cas où il aurait envoyé des lettres en Europe par un autre canal que le sien, de le lui faire savoir, et de lui dire par (jui. II ne sait pas le français. C'est une tournure fine de la langue française qu'il n'a pas saisie, qui consiste à employer le temps présent pour le futur. Técris, veut dire que l'intention d'écrire est positive, mais qu'on ne l'a pas encore fait. Si Bertrand eût marqué /ai écrit, alors il n'y a
pas de cloute que cela eût positivement signifié qu'il avait écrit; mais l'autre manièredes'exprimer ne signifie qu'une ferme résolution de faire ce que l'on n'a réellement pas encore fait. On pourrait l'excuser de ne pas connaître les tournures délicates d'une langue qui n'est pas la sienne, s'il ne voulait pas faire de commentaires sur de pareilles tournures. Dans sa situation, il devrait ressembler à un confesseur, et oublier la teneur des lettres après en avoir pris connaissance.
« Quel autre motif que la rage d'écrire et de trouver à redire à tout contre raison, pourrait l'avoir engagé h adresser une telle épitre à Bertrand (1)? »
J'ai eu un entretien avec Napoléon, relativement h l'essai qu'avait fait le gouverneur de justifier la défense qu'il nous a faite de parler. « Je donnerais, disait-il, deux millions pour que ces restrictions fussent signées par le ministère anglais, afin de pouvoir montrer à l'Europe de quels actes bas, tyranniques et déshonorants, ce ministère est capable, et de quelle manière il remplit les promesses qu'il a faites de me bien traiter. D'après le bill, le gouverneur n'a pas le droit de m'imposer une seule restriction. Ce bill, tout illégal et inique qu'il est, dit que je serai assujetti aux restrictions que les ministres jugeront convenables et nécessaires ; mais
(1) Le comte et la comtesse Bertrand m'ont raconté que sir Thomas Reade avait offert ses services à la comtesse, et s'était |)r<>|)OSi' di- faire
f>asser leurs lellres à leurs amis crKiir(i|)<' par le canal de lord Italliiirst. es assurant qu'en les lui euvovaut, celait cummu s'il les remettait directement au gouverneur.
MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 345
il ne dit pas qu'ils auront le pouvoir de déléguer leur autorité à aucun autre agent. Ainsi, toute nouvelle mesure qui a pour but de gêner ma liberté, devrait être sanctionnée, non seulement par un ministre, mais même par tout le ministère réuni.
« Il est possible, continua Napoléon, qu'une partie de ces mauvais traitements provienne de son ineptie et de sa pusillanimité. C'est unyjoco di scaltrezza, mollo di iinhecilità [\). C'est une injure faite à la nation, une indignité et une insulte pour les empereurs d'Autriche et de Russie, ainsi que pour tous les souverains que j'ai vaincus, et avec lesquels j'ai fait des traités.
« J'ai dit à Milady, a continué l'empereur, que j'avais fait un grand éloge de votre nation, et que j'avais montré la haute idée que j'avais de l'honneur des Anglais, en me confiant à eux, de préférence à mon beau-père et à mon ancien ami. Je lui ai dit aussi que les Anglais eussent été mes meilleurs amis si j'étais resté en France; que, réunis, nous eussions conquis le monde. La confiance que j'ai eue dans les Anglais prouve quelle opinion j'avais d'eux, et quelles démarches j'aurais faites pour gagner l'amitié d'une telle nation; et j'y aurais réussi. C'était le seul peuple pour qui j'eusse de l'estime. Quant aux Autrichiens et aux Russes, ajouta-t-il avec un ton de mépris, je ne les ai jamais estimés. Je suis fâché de mètre trompé dans mon opinion; car si je me fusse remis entre les mains de l'em-
(1) Un peu de ruse et beaucoup de bêtise.
34G MÉMOniAL DE SAIXTE-HÉLÈXE
pereur d Autriche, quoique sa manière de penser doive différer essentiellement de la mienne en politique, tout en jugeant nécessaire de me détrôner, il m'aurait fait l'accueil qu'on fait à un ami, et m'eût traité avec cordialité. C'est aussi ce que n'aurait pas manqué de faire l'empereur de Russie. Voilà ce que j'ai dit à Mihuhj; j'ai ajouté que le traitement que Murât a éprouvé en Calabre est plein d'humanité, si on le compare à celui qu'on me fait subir ici, vu que les Calabrais eurent bientôt terminé les malheurs de Murât, tandis qu'ici on ni assassine à coups (Vcpingle.
(( Je pense que votre nation saura bien mauvais gré à ce gouverneur de l'avoir ainsi déshonorée par une conduite cjui sera consignée dans l'histoire. Vous êtes fiers, et vous tenez plus à l'honneur national qu'à l'argent; témoin les millions que vos mylords répandent tous les ans en France et dans d'autres parties du continent, pour soutenir et élever le nom anolais. Plusieurs de vos nobles et autrès auraient donné des millions pour éviter la tache d'infamie que cet imbécile imprime sur votre nation. »
4 fn'rier. — La rareté d'eau augmente tous les jours à Longwood; la plus grande partie de celle qu'on a apportée était trouble et d'un goût très désagréable, parce qu'elle a été amenée dans des vieux tonneaux de vin et de rhum, ce qui, nécessairement, lui a donné un goût aigre et insipide.
b février. — Plainte faite officiellement par le capitaine Popplelon au colonel Wynyard, de la
MKMOniAL DE S.VINTE-HKLÈXE 347
mauvaise qualité de l'eau. Cipriani a été en ville comme à l'ordinaire.
6 février. — Ladv T.owe a rendu une visite 'a la comtesse Bertrand.
Sir Iludson Lowe a eu une longue conversation avec moi au sujet de Napoléon, dont la conclusion est que s'il rétablissait les anciennes limites. Napoléon ne pourrait pas visiter les maisons comprises dans leur enceinte. Je lui ai fait part de quelquesuns des sentiments de Napoléon, et de la manière dont il s'est exprimé hier. Son Excellence a dit qu'il y a une grande différence entre des limites pour faire de l'exercice et des limites pour entretenir une correspondance et des communications suspectes; que s'il étendait les limites actuelles, on devait s'assujettir à n'entrer dans aucune des maisons désignées, à moins qu'on ne fût accompagné d'un officier anglais. J'ai lait la remarque qu'il n'v avait que quatre maisons dans les limites de Woody-Range. Sir Iludson a dit que peut-être on pourrait lever cette difficulté, en donnant de sa part , au général Bonaparte, une liste des maisons dans lesquelles il lui serait permis d'entrer. Je lui ai dit que Napoléon avait fait entendre que s'il avait eu l'intention d'intriauer avec les commissaires ou avec d'autres personnes, il aurait pu aisément en venir à bout, en leur faisant dire de le joindre dans l'intérieur des limites du poste principal, ce qu'il avait toujours eu la faculté de faire ; mais que Napoléon ne ferait jamais rien qui put avoir la moindre apparence d'une intrigue. Sir Iludson
348 MÉMOKIAL DE SAINTE-HÉlÈXE
a répondu que le général Bonaparte n'avait jamais cessé d'intriguer et qu'il intriguerait toujours. Il me pria ensuite de dire qu'il attendait de jour en jour un bâtiment qui devait apporter de nouveaux ordres et la permission de reculer les limites; que, pour lui, il n'aurait point de répugnance à permettre au général Bonaparte d'entrer dans de certaines maisons qu'il désignerait, ni même d'en envoyer une liste au comte Bertrand.
7 février. — J'ai communiqué a Napoléon les idées de sir Hudson Lowe. « S'il m'accordait toute l'ile, à condition de donner ma parole de ne point faire de tentative pour m'échapper, a répondu Napoléon, je ne l'accepterais pas, parce que ce serait en quelque façon me reconnaître prisonnier, quoique, cependant, je n'essaierai jamais de recouvrer ma liberté. Je suis ici de force et non de droit. Si l'on m'eut pris à Waterloo, peut-être me résignerais-je, quoique, même dans ce cas, ce fût contraire aux lois des nations, puisque nous n'avons pas actuellement de guerre. Si l'on m'offrait même la permission de demeurer en Angleterre sous de telles conditions, je ne pourrais pas l'accepter. Je n'entends pas ce qu'il veut dire par correspondance. Que redoute-t-il? peut-être les commissaires. L'amiral n'a jamais craint qu'on rendit sa conduite publique. J'espère, a continué Napoléon, que vous lui avez fait part de ce que j'ai dit, qu'il n'a pas le droit d'imposer des restrictions, à moins qu'elles ne soient ordonnées par les ministres. » J'ai répondu affirmativement, et j'ai dit que le gouverneur a
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réplique qu'il a le pouvoir d'imposer toutes les restrictions qu'il jugera nécessaires. « Parle bill, s'est écrié Napoléon, il n'en a pas le droit; par la loi du plus fort, il est le maître de faire tout ce qu'il veut. Le Parlement anglais a bien osé rendre un bill pour légaliser ce qui est illégal, et autoriser une proscription contraire aux lois des nations, ii la bonne loi et à son propre honneur. Mais, même d'après ce bill, il n'est pas permis de déléguer l'autorité, n Après quelques autres observations. Napoléon m'a dit : « Répétez au gouverneur que s'il envoie une liste au comte Bertrand, ou s'il lui fait savoir que, dans l'enceinte des limites, il y a plusieurs maisons qu'il désirerait que je ne visitasse pas, je n'entrerai ni dans ces maisons, ni dans celles des commissaires. S'il règle les choses de cette manière, on s'entendra ; mais s'il envoie une liste de toutes les maisons de l'ile, excepté une, et s'il spécifie que je pourrai entrer dans toutes, à l'exception de cette seule maison, je n'y consentirai pas; tandis qu'au contraire s'il fait une liste de toutes les maisons de l'ile, à l'exception d'une seule, et me dit qu'il désire que je n'aille pas dans aucune de celles portées sur la liste, et s'il ne fait aucune observation sur cette seule maison, j'accepterai cette seconde condition de préférence à la première ; quoique, en y accédant, je ne pusse entrer que dans une seule maison, tandis que, par la première, je pourrais entrer dans toutes, à l'exception d'une seule. En souscrivant ii la première de ces conditions, j'aurais l'air de ne rendre mes visites que par sa permission ;
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tandis que, par la seconde, j'aurais Tair d'agir volontairement. Dites-lui cela, a-t-il continué; c|uoi<|ue je sois sur que ce n'est de sa part qu'une misérable ruse et une intrigue qui n'aura aucune espèce de résultat.
« Je pense, a ajouté Napoléon, que je dois à mon étoile d'avoir été si maltraité par les Anglais, et ensuite d'être tombé sous la tyrannie d'un gouverneur dont la conduite est aussi infâme. A la fin, la postérité me vengera. »
La viande a été de si mauvaise qualité pendant quelques jours, queTolficier d'ordonnance a cru devoir la renvoyer avec quelques plaintes officielles.
8 février. — J'ai été à Plantalion-House, et j'ai communiqué à sir Hudson Lowe la teneur de la conversation que je viens de rapporter. Son Excellence a répondu que, par cet arrangement, les principales difficultés étaient levées, et qu'il en parlerait au comte Bertrand.
Cipriani est allé en ville, où il a cherché quelque viande de bonne qualité.
9 février. — Scott, le domestique à qui le comte Las Cases a remis sa lettre, a été relâché de sou emprisonnement, sous la condition que son père se porterait caution pour lui, et serait condamné à une amende de lOO livres sterling si le fils dépassait l'enceinte de la petite propriété de son père.
10 février. — J'ai lait connaître à Napoléon que j'ai rapporté a sir lludson Lowe ce dont il m'a chargé, et que celui-ci m'a promis d'en conférer avec le comte Bertrand. Napoléon a répondu : « Vous
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pouvez compter que rien ne se terminera. C'est seulement pour vous tromper. Il l'a df'jii fait dans l'afiaire avec l'amiral.
« Gourgaud, ajouta Napoléon, est tous les jours arrêté à IIut's-Gate. Les sentinelles crient: Ha/le! Le sergent sort du poste, et, après une espèce de délibéré, on lui dit : Passez ! »
Nous parlâmes ensuite d'Alexandrie. « ^ os ministres ont montré bien peu de politique, dit Xapodéon, en ne conservant pas Alexandrie; ce serait maintenant un vieux vol comme celui de Malte, et vous en fussiez restés paisibles possesseurs. Cinq mille hommes suffisaient pour en former la garnison, et vous vous trouveriez défrayés de cette dépense par l'immense commerce que vous feriez en Egvpte ; car il n'y a point d'autre ville maritime dans tout le pavs. Selon moi, c'eût été pour vous une possession le beaucoup préférable à celle de Gibraltar ou de Malte. Une fois l'Egypte au pouvoir des Français, adieu l'Inde pour les Anglais. C'était un des grands projets que j'avais en vue. Je ne sais pas pourquoi vous attachez tant d'importance à Gibraltar : c'est un mauvais port, et dont la conservation vous coûte des sommes immenses. Vous ne pouvez, de cet endroit, empêcher une flotte de passer dans la Méditerranée. Lorsque je régnais en France, j'aimais beaucoup mieux voir Gibraltar entre vos mains (jue dans celles des Espagnols, parce que c'est, pour ces derniers; un sujet éternel de haine contre vous, n Je lui dis qu'on avait fait courir le bruit qu'il s'était proposé de l'assiéger, et qu'il avait fait, poui- cela,
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marcher une forte armée en Espagne, quoique d'autres disent qu'il avait seulement l'intention d'établir ses troupes dans ce pays. Napoléon sourit. « C'est vroi, dit-il. La Turc|uie succombera bientôt, et il sera impossible delà diviser sans en donner quelque portion à la France; cette portion sera l'Egvpte. Mais, si vous eussiez gardé Alexandrie, vous auriez empêché les Français d'y prétendre, et de prendre, par la suite, possession de l'Inde ; car elle suivra certainement leur établissement en Egvpte. »
12 février. — J'ai trouvé sir lïudson Lowe enfermé avec sir Thomas Reade, à Planta tioii-Hoiise. Je me suis entretenu avec lui dans la bibliothèque, au sujet de la proposition du 8. Son Excellence ne voulut pas comprendre que visiter seulement les maisons dont l'entrée n'aurait pas été interdite aux prisonniers, et s'abstenir d'entrer dans celles dont il aurait fait l'exception, fût précisément la même chose que ce qu'il avait offert, de ne visiter que certaines maisons spécialement indiquées dans une liste. Il dit, d'assez mauvaise humeur, que le général Bonaparte cachait quelque dessein, et qu'il n'accorderait pas son consentement. J'observai qu'il était fâcheux qu'il m'eût choisi pour faire des propositions à ce sujet, parce que cela pourrait donner sujet de l'accuser d'avoir eu des arrière-pensées. Son Excellence répondit en me priant de répéter au général Bonaparte ce dont il m'avait déjii chargé auparavant, qu'il pouvait se considérer comme très heureux d'avoir alï'aire à un homme aussi bon, etc.
M""' Balcombc et sa fille sont arrivées a Lonof-
MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈNE 353
wood. J'ai diné avec Xapoléon en leur société. Il a été extrêmement gai et causa beaucoup, sa conversation était amusante et variée. Il apprit à miss Éliza la manière de jouer au billard.
Dans la soirée, Xapoléon me pria de ne plus lui faire, à l'avenir, de propositions au nom du gouverneur, sans avoir préalablement demandé à celui-ci quel en serait le résultat si Napoléon les acceptait. C^est un menteur, dit-il, un homme astucieux comme les petits tyrans cV Italie. Il ri a rien d'anglais, Un a que la rage de tracasser les gens.
On a demandé, le 10, à sir Hudson Lowe, de permettre à Cipriani d'aller dans la vallée, sous la garde d'un soldat, pour acheter un mouton et des légumes, parce que la viande envoyée par le gouvernement n'est pas mangeable. Il s'y est refusé. La viande, les légumes, le vin, etc., sont transportés chaque jour à Longwood, en plein soleil; et la plupart de ces objets se gâtent en route.
i4 février. — J'ai déjeuné avec Napoléon, qui m'a entretenu de la Russie. « Si Paul avait vécu, dit-il, on aurait forcé, dans peu, l'Angleterre à la paix. Vous eussiez été incapables de résister longtemps aux puissances du Nord réunies. J'avais écrit à Paul de construire des vaisseaux, et de s'efforcer de réunir le Nord contre vous, de ne point hasarder de batailles, parce qu'il serait battu ; mais de vous laisser vous épuiser vous-mêmes, et d'employer tous ses movens pour former une nombreuse flotte sur la Méditerranée. »
Il parla ensuite du traitement qu'il éprouvait de
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la part des ministres anglais, en assurant qu'il était pire que celui exercé, avant eux, h l'égard de la reine Marie Stuart,
« Marie, dit-il, a été mieux traitée. Il lui était permis d'écrire, et elle était renfermée en Angleterre, ce qui par cela même était tout pour elle. Il paraît que la reine d'Ecosse était plus persécutée par les puritains, à cause de sa religion, que pour tout autre motif. » Je lui fis observer que Marie avait été accusée de complicité dans le meurtre de son mari. « Il n'y a pas là-dessus le moindre doute, ditil ; elle épousa même, plus tard, son assassin.
« Alexandre et le roi de Prusse, continua Napoléon dînaient tous les jours avec moi ; Alexandre m'entretint un jour de son père : ce sujet le rendit extrêmement triste, et je me hâtai de détourner la conversation sur un sujet moins lugubre. Voici des détails authentiques sur cette funeste catastrophe.
« Paul P'' a été assassiné par B***, 0***, P***, Z*** et autres. Un Cosaque, en qui l'empereur se fiait beaucoup, était stationné devant sa porte. Les conspirateurs montèrent et demandèrent à entrer. P*** se nomma, et lui dit qu'il voulait parler de suite à l'empereur. Le fidèle Cosaque s'y refusa. Les conspirateurs tombèrent sur lui, et, après une résistance désespérée, il fut blessé au bras. Paul, qui était au lit, en sortit, en entendant du bruit, et chercha à s'enfuir dans les appartements de l'impératrice. Malheureusement pour lui, il avait ordonné, dans ses soupçons, un ou deux jours avant, que s^n porte de communication fût fermée. Il alla donc sç cacher
MÉMORIAL DR SAINTE-HÉlÈXE 355
diins sa chambre à coucher. Cependant, les conspirateurs enfoncent la porte, et se précipitant vers le lit, ils s'aperçoivent qu'il est vacant Noi/s sommes perdus, s'écriërent-ils, il s^est échappé. Messieurs,
leur dit B***, le vin est tiré, il le faut boire ! P***,
qui avait plus de présence d'esprit que les autres, s'avance vers le lit, et mettant ses mains sous la couverture : Le nid est chaud, dit-il, l'oiseau n est pas loin. Ils commencent alors à fureter partout, et finissent par arracher Paul de sa cachette, entre un paravent et sa chaise de garde-robe, où B*** l'avait aperçu. Ils lui présentèrent un papier contenant une abdication, qu'ils voulurent lui faire signer ; Paul s'y refusa. Alors Z*** lui donna un soufflet en lui disant : Si<(ne I A cette apostrophe inattendue, l'empereur dit : Donnez, Je vais signer, je ne dois
plus régner « Il n'est plus temps, répondit Z***. »
Alors ils le saisirent, cassèrent son épée dans le fourreau, défirent son écharpe, et la lui passèrent au cou. Paul fit une résistance désespérée, en retenant toujours l'écharpe, et en empêchant la strangulation, malgré les coups de pommeau d'épée et d'une tabatière d'or dont les assassins le frappèrent sur les tempes et les mains. Craignant qu'il ne lui arrivât du secours, B*** le saisit par les parties, et l'acheva. »
Je demandai a Napoléon s'il pensait que Paul eût véritablement l'esprit aliéné. « Oui, sur les derniers temps, répondit Napoléon, je pense qu'il avait perdu une partie de sa raison. D'abord, il était fortement prévenu contre la Révolution, et contre toutes les
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personnes qui y avaient pris part; mais j'avais fini par changer son opinion et le faire revenir ii des sentiments plus raisonnables. Si Paul avait vécu, vous auriez déjà perdu l'Inde. Nous avions formé ensemble le projet de l'envahir. J'avais fourni le plan ; je m'étais enofaoé à envover trente mille hommes de bonnes troupes; il devait v réunir un nombre égal de ses meilleurs soldats russes, et quarante mille Cosaques. J'aurais donné une somme de dix millions pour l'achat des chameaux et autres choses nécessaires pour traverser le désert. Nous devions tous deux demander au roi de Prusse qu'il accordât le passage à mes troupes sur son territoire; ce que nous eussions obtenu aussitôt. J'aurais en même temps fait une semblable demande au roi de Perse, qui n'aurait certainement pas refusé, quoique la négociation entamée pour cet objet ne fût pas entièrement terminée : mais elle aurait réussi, parce que les Persans désiraient en profiter. Mes soldats se seraient rendus h Warsaw, où les Russes et les Cosaques devaient les joindre. De cette ville, nos troupes réunies se dirigeaient vers la mer Caspienne, où elles s'embarquaient, ou bien continuaient leur vovage par terre, selon que les circonstances le permettraient. J'aurais envové un ambassadeur en Perse, pour y traiter de mes intérêts. Depuis ce temps, vos ministres ont été assez sots pour permettre aux Russes de s'emparer de quatre provinces, qui augmentent leur territoire au delà des montagnes. Si vous avez la guerre avec la Russie, la première année elle vous enlèvera l'Inde. »
MÉMORIAL DE SAIXTE-HÉlÈXE 357
Jo lui demandai alors s'il était vrai que l'empereur Alexandre eût formé le projet de s'emparer de la Turquie. Napoléon répondit : « Toutes ses pensées sont dirigées vers cette conquête. Nous avons eu plusieurs discussions eftsemble à ce sujet. Je fus d'abord charmé de sa proposition, parce que je pensais qu'il contribuerait à étendre les progrès de la civilisation, en refoulant au delà du Bosphore, ces demi-sauvages; mais quand je vins à penser aux conséquences qui en seraient résultées, et que je vis quel immense pouvoir donnerait à la Russie le grand nombre de Grecs des provinces soumises au Grand Seigneur, qui se réuniraient naturellement à elle, je refusai d'y concourir, surtout parce que Alexandre voulait conserver Constantinople; ce à quoi je ne pouvais consentir, parce que cela détruisait l'équilibre de la balance politique en Europe.
« Je réfléchis que la France avec l'Egypte, la Syrie et les Indes, ne serait rien en comparaison de ce que la Russie aurait de ses nouvelles conquêtes. Je considérais aussi que les barbares du Nord n'étaient déjà que trop puissants, et que probablement, par la suite, ils envahiraient toute riùirope; ce que je pense encore maintenant. L'Autriche tremble déjà. Que la Russie et la Prusse se réunissent, et l'Autriche est écrasée, sans que l'Angleterre puisse l'empêcher. La France n'est rien maintenant, et les Autrichiens sont si faibles qu'ils seront facilement subjugués. Una nazione a colpo di baslone. Ils opposeront peu de résistance
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aux Russes, qui sont braves et patients. La Russie est d'autant plus formidable, qu'elle ne désarme jamais; en Russie, un soldat est toujours soldat. Les Russes sont des barbares qui n'ont point de patrie, et à qui tous les pays semblent meilleurs que celui qui leur a donné naissance. Lorsque les Cosaques entrèrent en France, il leur était indifférent quelles femmes leur tombaient entre les mains, parce que, vieilles ou jeunes, toutes étaient préférables à celles qu'ils avaient quittées. D'ailleurs les Russes sont pauvres, et il est nécessaire pour eux d'être conquérants. Quand je ne serai plus, ma mémoire sera révérée ; et l'on m'estimera d'avoir prévu ce qui sera arrivé, et d'avoir cherclié à l'empèclier. On respectera ma mémoire, alors que les barbares posséderont l'Europe, ce qui ne serait pas sans vous, sii^/wri l/iijlesi. »
Napoléon témoigna beaucoup d'inquiétude relativement au comte aNIontholon, parce que le gouverneur avait donné h entendre qu'il était question de le renvoyer. « La perte de Montliolon me sera bien sensible, disait-il, parce qu'indépendamment de son attachement pour moi, il m'est on ne peut plus utile, et qu'il s'efforce de prévenir tous mes besoins. Je sais (juil sera très affligé de me quitter, quoiqu'en efl'et il lui serait plus agréable d'être rendu à sa famille et à ses amis, puisqu'il n'est pas proscrit, et qu'il n'a rien à craindre en France. D'ailleurs, il est d'une famille noble, et obtiendra facilement, s'il le veut, la laveur des Bourbons. ))
MÉMOIUAL DE SAINTE-HÉLKNE 351)
J'ai accompagné la comtesse Montholon à Phuitadon-House, pour rendre visite à lady Lowe. J'ai vu sir Hudson, qui m'a dit qu'il n'accordait aucune confiance aux paroles du général Bonaparte, et qu'il était résolu à ce qu'il n'entrât dans aucune maison sans être accompagné d'un officier anglais. Nous eûmes ensuite quelques discussions relativement aux laissez-passer, que Son Excellence avait autrefois ordonnés aux personnes qui désiraient visiter Longwood. Sir Iludson Lowe voulu me per-' suader qu'il n'avait jamais donné de laisscz-passer pour un jour spécifié (i), et que le major Gorrequer en attesterait la vérité. Je lui fis la remarque que plusieurs personnes à qui il avait accordé des laissez-posser les avaient fait voir au comte Bertrand à IIuts'-Gate, en lui montrant que le jour était spécifié , et en le priant de tâcher d'engager Napoléon à les recevoir, parce que leur billet ne vaudrait rien un autre jour. Sir Iludson répondit, avec colère, qu'il en imposait.
Avant de partir, Hudson Lowe me dit de prendie quelques numéros de V Ambigu, pour les montrer au général Bonaparte.
A mon retour, j'ai dit a Napoléon que j'avais reçu quelques numéros d'un ouvrage périodique, appelé YAmbign, qui, ai-jc ajouté, le maltraite beaucoup. — Napoléon m'a dit en riant : « Il n'y a que les enfants qui craignent d'être maltraités. »
(1) Ce fait c'tait notdiromont roiinii à Sainte-Hélène, et parmi les passa gers qui venaient d'Angleterre, et parmi ceux qui y retournaient.
{Xotc de U'Meara.)
360 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉlÈXE
Il m'a ensuite prié de lui apporter ces numéros. Quand il a eu jeté les yeux dessus, il m'a dit : « Ah ! ah! c'est du Pelletier? il y a vingt ans qu'il l'ait des libelles contre moi, et je suis très content de pouvoir me les procurer. »
]^|uio j.^ comtesse de INIontholon, et M'^° ainsi que M'^° Balcombe, ont eu une heure d'entretien avec Napoléon, hier dans l'après-midi.
Cipriani a été en ville pour ses affaires habituelles.
17 février. — Napoléon a observé qu'il avait trouvé V Ambigu de Pelletier très intéressant, quoiqu'il contint beaucoup de faussetés et de sottises. « J'y ai lu, a-t-il continué, le détail de la bataille de Waterloo; il est presque exact. J'ai cherché dans ma tète h deviner quel en pouvait être l'auteur; il faut que ce soit quelqu'un qui se trouvait alors auprès de moi. J'aurais gagné la bataille sans l'imbécillité de Grouchy. »
J'ai demandé à Napoléon s'il pensait que Grouchy eût agi avec l'intention de le trahir. « Non. non, a répondu Napoléon; mais il a manqué d'énergie. C'est de la part de quelques officiers de son état-major qu'il y a eu trahison. Je crois que cjuelques-uns de ceux que j'ai envoyés h Grouchy ont manqué à l'honneur et sont passés à l'ennemi; cependant je n'en suis pas certain, n'ayant pas revu Grouchy depuis ce temps-là. »
Je lui ai demandé s'il pensait que le nuiréchal Soult ai été dans ses intérêts. Napoléon a répondu : » Certainement je l'ai cru; mais Soult n'a pas
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trahi le roi de France, comme on l'a supposé. Il ne connaissait ni mon retour en France, ni mon débarquement; car, pendant quelques jours, il a pensé que j'étais devenu fou, et que ma perte était assurée. Malgré cela, les apparences étaient si fortes contre Soult, et, sans en avoir l'intention, ses mouvements ont été si favorables à mes projets, que si j'eusse fait partie de son jury, et que j'eusse ignoré ce que je sais, je l'aurais condamné comme avant trahi la cause royale. Mais réellement il n'était pas instruit de mon dessein, quoique Xev, dans sa défense, ait prétendu que je lui ai dit le contraire. Quand Xev a dit avoir reçu de moi une proclamation, il a dit une fausseté. J'aurais supprimé cette proclamation, si cela eût été en mon pouvoir; elle était indigne de moi. Ney n'aurait pas dû la publier, et agir différemment qu'il n'a fait; car quand il promit au roi de m'amener dans une cage de fer, il parlait dans la sincérité de son cœur, et ses intentions étaient conformes à ses discours; il y persista pendant deux jours, après quoi il vint me joindre. Il aurait dû faire comme Oudinot, qui demanda à ses troupes s'il pouvait compter sur leur fidélité. Elles lui répondirent unanimement : « Xous ne nous battons pas contre X'apoléon. » Il ne put empêcher les troupes, ni même les paysans, de se joindre à moi; mais Xey alla trop loin.
« Mouton-Duvernet, a-t-il dit, a été une malheureuse victime des circonstances. Il voltigea pendant deux jours sur les flancs de ma petite armée, et ses intentions étaient de servir la cause du roi.
iMais tout le monde se joignait a moi. Si je l'eusse .voulu, je serais entré à Paris ii la tète de quatre .cent mille hommes. Ce qu'il y a encore de plus surprenant, et qui n'a, je crois, pas d'exemple dans l'histoire, c'est que tout se fit sans conspiration. 11 n'existait aucun complot, aucune intelligence avec aucun des généraux de France : pas un d'eux ne connaissait mes projets. Toute ma conspiration consiste dans ma proclamation ; c'est par elle que je mis tout à exécution. Masséna même ne connaissait pas mon plan: quand on lui apprit que j'avais débarqué avec quelques centaines d'hommes, il ne put le croire, et dit que cela était impossible; car il pensait que si j'eusse formé un tel projet, je l'en aurais informé La nation française a pour qualités prédominantes la vanité, la légèreté, l'indépendance et le caprice [la çanilà, la leggerezza , Pindependenza , el capriccio). Les Français se passeraient plutôt de pain que de gloire, et une proclamation produit beaucoup d'effet sur eux. Bien différents en cela du peuple anglais, chez qui les habitants de tout un comté se laissent influencer par l'opinion de deux ou trois familles nobles, les Français veulent qu'on leur fasse la cour.
(( A Waterloo, pas un soldat ne s'est écarté du chemin de l'honneur. S'il y a eu une trahison, elle a existé parmi les généraux, et non parmi les soldats ; les officiers des régiments connaissaient les sentiments les uns des autres, et se défirent euxmêmes de ceux qu'ils soupçonnaient.
« Votre nation a principalement l'intérêt pour
guide danstoutes ses actions. J'ai trouvé, depuis que je suis tombé dans vos mains, que vous n'avez pas plus de liberté que les autres peuples ; j'ai chèrement payé l'opinion romanesque et chevaleresque que j'avais conçue de vous. »
Ici j'ai répété dans les mêmes termes ce que j'avais dit dans de semblables occasions. Napoléon secoua la tète et répondit : Je me souviens que Paoli, qui était un grand partisan de votre nation, et qui avait les inclinations britanniques, entendant élever la nation anolaise au-dessus de toutes les autres, et la citer comme la plus généreuse, la plus libérale, et la [plus exempte de préjugés, s'écria : « Doucement, vous allez trop loin : les Anglais ne sont ni si généreux ni si dépouillés de préjugés que vous vous l'imaginez, ils sont égoïstes ; c'est une nation de marchands, qui n'a que le profit en vue. Quand ils font quelque chose, ils calculent toujours ce qu'ils y pourront gagner ; c'est le peuple le plus calculateur qui existe. » Paoli disait cela tout en rendant hommage aux bonnes qualités nationales que vous avez d'ailleurs. Aujourd'hui, je suis convaincu que Paoli avait raison. »
Napoléon a ensuite fait quelques remarques concernant Longwood : il a témoigné sa surprise de ce que personne ne s'était présenté pour faire un marché et fournir de l'eau à cette maison et au camp, en mettant pour condition qu'on lui accordât la permission d'établir un jardin dans la vallée, au moyen de quoi on pourrait se procurer des légumes à bon marché, non seulement pour Longwood
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et pour le camp, mais encore pour les habitations. <c Ici, a-t-il continué, si l'on amenait l'eau par un conduit, Xovarre, à l'aide de deux ou trois chinois, pourrait faire venir assez de légumes pour subvenir à nos besoins. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de creuser des fossés et d'établir des fortifications autour de cette maison, comme si une armée était sur le point de l'attaquer? Un homme qui n'a pas de considération pour les besoins du soldat ne devrait jamais les commander; l'eau est une des choses les plus nécessaires pour les troupes. »
Sir Thomas Reade a fait un long discours aujourd'hui sur l'imprudence qu'il y avait à permettre à Bonaparte de se procurer des journaux, excepté ceux que le gouverneur examinait auparavant.
18 fci>rier. — J'ai vu sir Iludson Lowe à Plantation-Housse : je l'ai trouvé occupé à examiner quelques journaux pour Longwood. 11 en mit plusieurs de côté, comme n'étant pas, selon lui, propres il être présentés àNapoléon. Il me fit en même temps l'observation que, quelque étrange que put paraître cette mesure, le général Bonaparte devait lui en savoir gré, attendu que la lecture d'articles écrits en sa faveur, pourrait exciter en lui des espé: rances qui, si elles n'étalent pas réalisées, l'atfliT géraient quand il faudrait qu'il y renonçât ; que d'ailleurs le gouvernement anglais ne jugeait pas \\ propos de lui faire savoir tout ce qui s'écrivait dans les feuilles.
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19 fcvricr. — Sir Thomas Reade s'occupe chaudement à Aiirc circuler dans hi ville le bruit (|uc le général Bonaparte est d'une humeur chagrine, et qu'il ne veut voir personne ; que le gouverneur pousse il son égard la bonté trop loin, et que l'on devrait le mettre aux fers.
21 féi'rier. — Le bâtiment de transport, le Da- , çia, a apporté la nouvelle de Varrivée de PAdo/p/i us au Cap, avec une cargaison consistant principalement en barres de fer, dont le gouverneur a fait la demande en Angleterre, pour entourer la maison de Napoléon.
Sir Hudson Lowe est venu à Lonowood, et a inspecté les travaux qu'on fait aux écuries, ainsi que les factionnaires qu'il avait placés autour. Il a eu ensuite un long entretien avec moi, sur les restrictions et les limites, sans cependant arrivera aucune décision. Après m'avoir dit que je suis, en quelque sorte, responsable envers les ministres de toutes les impressions défavorables qui peuvent exister dans l'esprit de Napoléon, Son Excellence continua h me faire la leçon sur mes conversations avec lui. Je lui fis sentir combien la position dans hujuelle je me trouve est délicate, et enfin l'impossibilité où je suis de faire les ouvertures qu'il demande. Sir Hudson m'a répondu qu'il sentait tout l'embarras de ma situation ; mais en même temps il ajouta que je devais lui découvrir, et à lui seul, tout ce qui se passe relativement à Napoléon, lui rapporter tous ses discours, et surtout ne pas omettre les épithètes offensantes dont il se sert ; qu'il
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est nécessaire qu'il soit informé de tout ce qui se passe ; qu'avant des relations journalières avec Bonaparte, il pensait que je me laisserais moins influencer par lui que ne l'eussent fait quatre-vingt-dix-neut autres personnes sur cent ; que j'occupe une place de grande importance, et dans laquelle je puis rendre des services essentiels ; qu'un silence absolu sur tout, excepté pour lui, est on ne peut plus nécessaire. ;'; >
Son Excellence m'a dit ensuite, pour me montrer la bonne opinion qu'elle a de moi, qu'elle ne se faisait pas scrupule de m'avouer que l'on devait beaucoup surveiller les commissaires, qui n'étaient dans le fait que des espions, dont toute l'affaire consiste à tirer de moi quelques particularités pour en faire l'envoi à leur Cours; que je devais user de beaucoup de circonspection, parce qu'il était certain qu'ils rapporteraient à leurs maîtres tout ce que j'aurais dit, comme ils l'avaient déjà fait à son égard; il me répéta, comme preuve de ce qu'il avançait, la conversation que j'avais tenue avec le baron Sturmer, à Plantalion-House le 21 octobre 1816, me faisant en même temps connaître qu'il était très satisfait de ma circonspection. Il ma dit, en outre, qu'il avait écrit à lord Bathurst en termes très avantageux pour moi, et qu'il avait recommandé que mes appointements fussent portés à 500 1. sterling (12000 f . i par an.
Après cela, Son Excellence m'a fait part qu'il avait reçu du jeune Las Cases une lettre pour moi ([Il il comptait m'envover.
J'ai reçu le soir la lettre en question; elle était sous enveloppe et en renfermait une autre que la mère du général Gourgaud écrivait à son fils, ainsi que Sir Hudson le marquait dans sa note, en me charsreant de la lui remettre.
24 fiU'rier. — M. Vernon est venu ondoyer, ii Longwood, l'enfant du comte Bertrand. Napoléon a joué, le soir, au billard.
25 fè<>>rier. — Cipriani est allé en ville pour acheter des provisions.
28 fc^'rier. — Napoléon a eu très peu de repos pendant la nuit; il s'est levé à cinq heures, et s'est promené pendant quelque temps dans la salle de billard. Je l'ai trouvé couché sur un sopha ; il avait l'air abattu. Il m'a salué d'une voix faible; je lui ai remis une gazette de Portsmouth, du mois de novembre dernier. Après avoir lu quelques observations sur le tort que produirait probablement il la ["rance le mariage de l'empereur d'Autriche avec la princesse de Bavière, ainsi qu'une remarque portant que Napoléon, dans la plénitude de sa puissance, s'y était toujours opposé, Napoléon m'a dit : « C'est vrai. Je craignais les suites d'une alliance entre ces deux Maisons; mais maintenant que peut faire cela? » Faisant allusion îi la détresse dans laquelle se trouve le commerce d'An gleterre, il a fait l'observation que lord Castlereagh méritait la réprobation de la nation anglaise, pour le peu de soin qu'il avait pris aux intérêts de son pays, lors de la paix générale. « Les malheurs dont je fus assailli ont donné un tel ascendant à
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l'Angleterre, qu'on lui eut accordé presque tout ce qu'elle aurait demandé, indépendamment du droit qu'elle avait de réclamer une récompense pour les dépenses énormes qu'elle avait laites. Il s'est offert un moment favorable, qui ne se représentera peut-être plus, où l'Angleterre aurait pu, dans l'espace de quelques années, se débarrasser de tout ce qui la gênait, et se délivrer de l'immense dette qui pèse sur elle. Si lord Castlereagh eût été réellement attentif aux intérêts de sa patrie, il aurait saisi, dans les commencements, la seule occasion qui se soit présentée d'assurer à l'Angleterre des avantages commerciaux qui l'auraient délivrée de ses embarras. Mais, au lieu de cela, il s'est amusé à faire la cour aux rois et aux empereurs, qui ont flatté sa vanité en l'honorant de quelque attention, persuadés que, par cette conduite, ils lui feraient néolioer les intérêts de la Grande-Bretagne, et travailleraient à ceux de leurs pays respectifs. Il a été complètement leur dupe, et votre nation le maudira un jour.
« Je ne vois maintenant d'autre moyen de vous tirer du mauvais pas où vous êtes engagés, que de réduire l'intérêt de la dette nationale, et confisquer, au profit de l'Ktat, la plus grande partie des revenus de l'église, toutes les sinécures, et d'établir un svstème de réduction générale. ^ otre caisse d'amortissement est illusoire. Imposez une taxe sur les absents. 11 est troj) tard aujourd'hui pour revenir sur les traités de commerce. Ce que Ton eût regardé dans le temps comme juste et comme rai-
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sonnable, serait considéré maintenant sous un tout autre point de vue. L'occasion est perdue, et la nation est redevable à vos imbéciles de ministres de tous les malheurs qui vont l'accal^ler ; on ne doit les attribuer qu'à leur criminelle négligence.
« J'ai appris, a-t-il dit, que le botaniste (1) est sur le point de partir sans que j'aie pu le voir. Dans les contrées les plus barbares, on ne refuserait pas même à un prisonnier condamné à mort, la consolation de converser avec un homme qui aurait vu depuis peu sa femme et son enfant. Même dans le temps où celle des cours de justice que l'on peut regarder comme la plus exécrable, le tribunal révolutionnaire de France, exerçait son funeste pouvoir, on n'a jamais vu un tel exemple de barbarie et d'oubli de tout sentiment d'humanité; et votre nation, si renommée pour son libéralisme, se permet de pareilles infamies! J'ai appris que ce botaniste a demandé à me voir et qu'on lui en a refusé la permission. Dans ma lettre à Las Cases, que le gouverneur a lue, je me plaignais de cette conduite, comme d'une aggravation de ma peine, et par là je ft)rmais la demande de le voir. Je n'ai pas voulu m'y prendre d'une autre manière. Je me serais exposé à recevoir un refus de la part de ce bourreau. Ccsl le comble de la cruauté. Il faut être bien barbare pour refuser à un époux, à un père, la consolation d'entretenir une personne
(1) Napoléon avHit rti- inforiiK', ot je crois, avec foiulcmenl, que ro geiitUiiiaii avait (■(;nv(is<' i.vcc- lIiiiixTalricc et vu son (ils ]ieii de temps avai.l (lu'il ne \ ailit (i'.\i!( iii:.gr.e pciirse rendre à Sainle-H<-Iéue.
(î<otc de O'McCira.j
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qui a vu sa femme depuis peu, et touché son enfant (ici la voix de Napoléon s'affaiblit), et surtout lorsque, par la cruelle politique de quelques individus, il est pour toujours privé des embrassements de ces personnes chéries. Les anthropophages des mers du Sud n'en feraient pas autant : avant de dévorer leurs victimes, ils leur permettent de se voir et de converser ensemble. Les cannibales désapprouveraient les cruautés que l'on exerce ici. »
Napoléon se promena de long en large pendant quelque temps. Ensuite il continua : « Vous voyez la manière dont il cherche h en imposer aux voyageurs qui se rendent en Angleterre, pour leur faire croire qu'il est le meilleur homme du monde, que sa conduite envers moi est toute bénigne, et que c'est entièrement ma faute si je ne reçois pas d'étrangers. Il donne comme une preuve de l'intérêt qu'il y prend, qu'il envoie son aide de camp pour me les présenter, quoiqu'il sache bien que cette dernière circonstance suffirait seule pour m'empècher de les recevoir. Son but est de faire croire h l'Europe que je redoute la vue d'un Anglais. Voilà pourquoi il vous a prié de m'inforque Las Cases avait dit que j'avais en horreur l'uniforme anglais. »
J'ai fait observer que sir Iludson Lowe pensait que c'était là une invention de Las Cases. « C'est une invention de sa part, a répliqué l'empereur^ afin de vous en imposer. Si j'avais haï les Anglais, me serais-je remis entre leurs mains, au Heu de me rendre à l'empereur de Russie ou à IVippe-
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reiir d'Autriche? Est-il possible de donner une plus grande preuve de mon estime pour une nation, que je l'ai fait pour l'Angleterre, bien malheureusement pour moi! »
Napoléon a ouvert la porte pour appeler Saint- Denis, et lui demander, en ma présence, si, dans son journal, Las Cases affirmait qu'il eût jamais dit qu'il haïssait les Anglais, et que sa prévention s'étendait jusqu'à leur uniforme, ou enfin quelque chose qui pût être entendu de cette manière. Saint- Denis a répondu que rien de ce genre n'était contenu dans le journal. « Eh bien, a dit Napoléon, si Las Cases l'eut dit, il l'aurait écrit de même dans son journal. Il faudrait être bien méchant pour vouloir me tourmenter dans la circonstance pénible où je me trouve. Il faut qu'il n'ait rien ici, a-t-il continué en plaçant sa main sur son sein; et quand un homme n'a point de cœur, il doit nécessairement avoir une mauvaise tète, et être hors d'état de commander ou d'agir par luimême. La nature, en formant de certains hommes, a voulu les retenir dans une situation subalterne. Tel était Bcrthier. Il n'y avait pas au monde de meilleur chef d'état-major, c'était lii que se trouvait son véritable talent; mais il n'était pas capable de commander cinq cents hommes. Ce gouverneur aurait fait un excellent commis. Vous pouvez voir combien il est peu propre à occuper un poste important, puistpi'il se laisse mener par un imbécile, aussi méprisable que ce colonel Reade, Avçz-vous lu Gil BlasP « J'ai répondu que
oui. « Ce sourire éternel sur les lèvres de Reade, continua Napoléon, n'est pas naturel, et me fait penser à Anibroise de Lamela, qui allait à 1 église tout en formant le projet de voler son maître. Ce sourire sert a mas{juer ses intentions réelles. On m'a rapporté que les Balcombe avaient été interrogés et scrutés en tous sens par le gouverneur et par Reade, son conseil privé, sur ce qu'ils avaient dit et entendu dire ii Longwood, et que le père avait répondu quil était venu ici pour avoir l'honneur de nous voir, et non pas pour servir d'espion. »