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LES ALBATROS

Après les pétrels viennent les albatros, les plus grands des oiseaux pélagiens grands voiliers. La taille massive et lourde de toutes les espèces semble être peu en rapport avec la rapidité et la continuité d’un vol de longue haleine; et c’est ce qui lui a mérité le nom, donné par les marins, de mouton du Cap ou de vaisseau de guerre. Cet oiseau est celui qui s'éloigne le plus de toute terre, et il n’habite généralement que les latitudes extratropicales, et c’est principalement dans les mers qui ba'gnent les trois grands caps avancés dans le Sud qu’on l’observe le plus communément ; on à même cru pendant long-temps qu’essentiellement propre à l'hémisphère austral , il ne se trouvoit jamais dans le boréal; cependant M. de Roquefeuille, dans son Voyage de circumnavigation, dit en avoir tué un assez grand nombre dans les mers des côtes N.-0. de l'Amérique.

Nous vimes des albatros dès le vingt-sixième degré de latitude sud; mais les parallèles qu’ils aiment de préférence sont dans l'intervalle des 55 à 49 degrés. Ces oiseaux ne paroissent jamais plus abondamment que dans les mauvais temps : aussi, dans les coups de vent, surtout dans le pampero que nous recûmes devant Rio de la Plata, dans le canal de Patagonie, ils paroissoient à peine être influencés par la tempête, et rasoicnt, en se balançant avec moilesse , les vagues démesurément grosses de ces mers dangerereuses.

Nous pensons qu’il y a quatre espèces d’albatros assez nettes et assez distinctes. Les trois premières se rencontrent plus habituellement vers le quarantième degré. La quatrième espèce semble plutôt

fixée entre les cinquantième® et soixantième degrés sud.

L'albatros commun ( Diomedæa exhulans, #.), Taille d’une oie : envergure d’environ dix pieds ; tête blanchâtre; le corps, les ailes, le ventre, variés de marron clair, de gris et de blanc; bec couleur de corne.

Cette espèce varie par les couleurs du plumage, qui semblent la rapprocher de la quatrième par plus ou moins de brun ou de gris. Ces différences tiennent sans doute aux saisons, aux âges ou aux sexes : cependant la couleur foncée et constante de la quatrième espèce ne permettroit point d'erreurs.

L'albatros à épaulettes (Diomedæa epomophora, Nos.). Taille moindre que celle du précédent. Le corps, le cou, la tête, le ventre, la queue, le dos et le croupion d’un blanc de neige; les plumes qui couvrent les ailes d'un noir vif, deux larges taches blanches en losange sur le coude de chaque aile : le bec est jaunâtre.

L'albatros chlororhynque ( Diomedæa chlororhyncus, Gu.). Taille de presque moitié moindre que celle de l’albatros commun. Tête et cou blancs ; dos, couverture des ailes, d’un gris brun foncé ; ventre blanc; bec et pieds jaunes; le croupion est blanc : il en ést de même pour le dessous de la queue , dont l'extrémité est bordée d’un large liseré noir.

L'albatros fuligineux ( Diomedæa spadicea , Forster, Gm.). De la taille de la première espèce. Tout le plumage, sans exception, d’une couleur marron brune très foncée ou tirant sur le chocolat.

Nous n’eûmes point occasion d’apercevoir le Diomedæa fuliginosa ou le sooty (Albatros brown) de Forster, à moins que nous ne l’ayons confondu avec le spadicea, ce qui seroit fort possible.

LES PHAËÉTONS.

Les deux espèces connues de phaéton ou pailleen-queue sont susceptibles d’être placées dans la coupe artificielle et purement géographique que nous avons établie, quoiqu’on puisse dire que leur demeure habituelle dans la zone torride ne les met jamais à même d’être très éloignés des terres, et que, par conséquent, ils peuvent, à la rigueur et presque chaque soir, gagner les iles ou les hauts rochers qui leur servent de refuge. Cependant, il nous arriva si souvent de rencontrer ces oiseaux au milieu des espaces les plus dégarnis de terre, de les entendre au-dessus de nos têtes par ces temps de calme, par ces belles nuits des tropiques, que nous devons les considérer comme les oiseaux de haute mer, qui semblent annoncer ou être les messagers des régions du soleil, ainsi que l'indique le

AT HISTOIRE NATURELLE

nom poétique que leur imposa l'imagination féconde de Linné.

Le phaéton est souvent emporté hors de ses limites naturelles par ces grains subits ou par les ouragans si fréquents dans la zone équatoriale. C’est ainsi que plusieurs fois nous le rencontrâmes jusque par 50 degrés de latitude sud. Le paille-en-queue ordinaire (Phaeton ethereus, Gx.), le plus gros du genre , semble être confiné dans l’océan Atlantique et s'arrêter dans les mers de l'Inde. Celui à brins rouges , au contraire (Ph. phænicurus, L.), paroiît appartenir plus particulièrement au grand Océan équinoxial : cependant les deux espèces existent à peu près en nombre égal aux îles de France et de Bourbon. Le vol du phaéton est calme, paisible, composé de battements d’ailes fréquents, parfois interrompus par des sortes de chutes ou de mouvements brusques. Il aime à s'approcher des navires, qu’il vient reconnoître de très près.

0 Oiseaux nageurs. LES MANCHOTS, GORFOUS, SPHÉNISQUES.

Le navigateur rencontre souvent, à de grandes distances des terres , des oiseaux nullement organisés pour le vol, qui vivent au milieu de la mer, et qui ne fréquentent les rivages qu’à des époques déterminées, où ils doivent pondre, couver et donner Ja subsistance à leur progéniture ; habitants des latitudes australes, ils nichent sur les extrémités tempêtueuses du sud de l’Amérique, de la Nouvelle- Hollande et de l'Afrique ; tels sont les manchots. Trois espèces de cette famille naturelle peuplent les terres magellaniques ; mais, par une singularité très remarquable, l’espèce la plus commune (Aptenodytes demersa, G.) s’est propagée le long des côtes d'Amérique que baigne l'océan Pacifique jusqu’à Lima, par 12 degrés, car j’en vis un grand nombre dans la rade de Callao, soumis à l’influence d’une température qui sembleroit ne devoir point lui convenir. Déjà Sonnerat (1) avoit signalé des manchots dans les mers de la Nouvelle-Guinée , tandis que, dans l'hémisphère nord, les pingorcins sont leurs représentants naturels.

Le grand manchot ou le pingouin roi des marins (Aptenodytes patagonica, G.) vit généralement solitaire ou simplement apparié dans les hautes latitudes , et on ne le trouve guère que dans les criques ou les petites baies de la Nouvelle-Shetland, de la Terre-des-Etats, de la Terre-de-Feu. Ilest plus rare aux Malouines, où, pendant mon séjour, je n’en vis qu'un seul individu.

() Voyage à ét suiv,

la Nouvelle Guinée, 1776 ,în-40, p, 179

Le manchot à lunettes (Aptenodytes demersa, G.) peuple de ses nombreux essaims toutes les côtes magellaniques pendant six mois, après lequel temps il se rend à la mer avec les jeunes de l’année. Les habitudes singulières de cet oiseau bizarre ont été décrites avec soin par Pernetty ( Voyages aux Malouines, tom. IE, p. 17).

Enallant aux îles Malouines ou Virginies d'Hawkins, nous trouvâmes dans le mois de novembre, par 45 degrés de latitude sud, un grand nombre de gorfous sauteurs (Aptenodytes chrysocoma, Gi.) alors appariés et vivant à une grande distance des terres les plus proches. Leurs plumes poilues, si on peut s'exprimer ainsi, sont sans cesse lubrifiées par une exsudation cutanée huileuse, qui facilite singulièrement leurs habitudes toutes marines. On a remarqué que lorsque les manchots retournoient à terre ils étoient très maigres. Ces oiseaux , au reste, nagent avec une grande rapidité; mais ce qui les distingue surtout est leur manière de s’élancer par bonds au-dessus de l’eau, à la manière de plusieurs scombres, au point que parfois nous les prenions pour des bonites.

5° Oiseaux maritimes.

LES TOUS, FRÉGATÉS, NODDIS, STERNES, STERCO- RAIRES ET CHIONIS.

Dans cette division, nous rangeons des oiseaux assez remarquables par une similitude dans les formes, si nous en exceptons le chionis ; qui possèdent des ailes aiguës propres au vol balancé (1) sur la surface de la mer, et enfin par leurs mœurs, qui les maintiennent dans le voisinage des terres, à distance d’un demi-degré environ, à un degré au plus, de manière que leur rencontre peut en quelque sorte servir au navigateur à lui indiquer les attérages ou à lui signaler des bancs à fleur d’eau. La présence du chionis et du bec en ciseau, loin des rivages qu’ils habitent, est plus accidentelle, et même le plus ordinairement elle est due à des coups de vent, qui les entraînent loin des bords des grandes baies qu’iis semblent ne point quitter volontairement.

Genre Fou (Sula). Les oiseaux de ce genre ont un système d'organisation robuste, destiné à conquérir leur nourriture sur la mer, en déployant une activité constante et une industrie de tous les moments. Ils ne saisissent point les poissons ou autres animaux marins, dont ils font leur proie, en rasant la surface de la mer, mais bien en disposant leurs ailes de manière à former en quelque

(°) Vol qui se compose de mouvements égaux, en frappant l'air par une action alternative de haut en bas,

DES OISEAUX. 45

sorte un fer de flèche, dont leur bec acéré forme la pointe, et se précipitant dessus avec une grande rapidité. Les espèces diverses de fous semblent appartenir à toutes les mers , mais plus particulièrement aux mers chaudes. Ces oiseaux ont un vol horizontal rapide, accompagné de mouvements de tête à droite ou à gauche, et s’éloignent assez des îles où ils nichent, mais ne manquent jamais de regagner chaque soir leurs rochers, surtout à l’époque où ils ont des petits.

Le fou brun ( Sula communis) est en général abondant dans toutes les mers , entre les tropiques, de même que le fou blanc à ailes noires ( Sula candida, Brissox), qui domine surtout dans la mer du Sud. Ce dernier, nommé manche de velours, offre des variétés à plamage à moitié noir et blanc, ou entièrement tacheté de brun et de blanc ( Pelecanus maculatus, GM.), qui vivent réunies entre elles, principalement aux alentours des îles isolées de l’océan Atlantique , et surtout à l’ile de l’Ascension, où elles nichent par bandes nombreuses sur les rochers volcaniques qui la hérissent. Les jeunes, dans le premier âge, sont revêtus d’un épais duvet floconneux.

La frégate ( Pelecanus aquilus, L.), l'oiseau le plus vorace et le plus destructeur de poissons, doué de deux longues ailes, et d’une rapidité dans le mécanisme du vol qui lui a valu le nom du navire le plus fin voilier : la frégate ne paroîit jamais s’éloigner des terres à une distance de quinze à vingt lieues au plus, d’après nos observations. C’est un oiseau des climats chauds, abondant dans l’océan Atlantique comme dans la mer du Sud, et c’est à tort qu’on a dit quelque part qu’elle n’habitoit point l'Océanie ; car, dans les îles de la Société et aux Carolines , nous en observâmes une qui diffère toutefois par la taille de l'espèce commune, et qui, probablement, n’en est qu’une variété. Ce fait avoit été déjà signalé par MM. Quoy et Gaimard.

Le noddi (Sterna stolida), le vrai nigaud des navigateurs, habite toute la zone équatoriale, et c’est cet oiseau qui vient avec plus de confiance encore que le fou se percher sur les agrès des navires, et s’y laisser prendre à la main.

Les sternes et les mouettes annoncent toujours, et d’une manière à peu près invariable , le voisinage des terres. Elles vivent par bandes nombreuses dans les baies ou sur les hauts-fonds des archipels, où quelques espèces peu nombreuses semblent disséminées par parallèles, quoique plusieurs appartiennent à plusieurs grands espaces des mers du globe. Lesiles Malouines présentent deslégionsde la Sterna minuta, dont les formes gracieuses et sveltes contrastent avec le cri aigre et perçant qui leur est propre. Ces hirondelles de mer pondent sur les îlots épars au milieu de la baie francaise, et montrent

un grand courage pour défendre leur progéniture ou leurs œufs des attaques des oiseaux de proie, si communs sur ces terres antarcliques.

Nous rencontrâmes souvent dans l’archipel de la Société , soit dans les îles basses des Pomotous, ou à Borabora, non loin de Taïti, une sterne que les insulaires nomment piraé, de la taille de la petite hirondelle de mer d'Europe. Son plumage est d’une blancheur éblouissante; les tiges des plumes sont brunes, et ses pieds, de même que le bec, sont de couleur bleu de ciel. Est-ce la Sterna pacifica ?

Les canaux nombreux qui isolent les grandes îles de la Sonde sont fréquentés par une hirondelle de mer à ventre blanc, brune, avec des taches fauves sur la partie supérieure du corps, ayant le bec et les pieds noirs, qui est la Sterna panayensis de Gmelin.

Ce n’est que dans les hautes latitudes du Sud que le Stercoraire cataracte habite. Nous en vimes fréquemment aux alentours des îles Malouines ; mais nous ne pensons pas qu’il s’en éloigne habituellement, car c’est principalement dans la baie françoise , ou Soledad, qu’il se tient de préférence.

Il en est de même du Chionis alba de Forster. Cet oiseau a des formes lourdes et massives, impropres pour un vol continu, et c’est par rapport à son facies sans doute que les anciens navigateurs lui ont donné le nom de pigeon blanc antarctique. Marchand, sur le Solide, l’aperçut à soixante lieues à l’est de l’embouchure du Rio de la Plata. Nous le rencontrâmes par 45 degrés en allant aux Malouines; il vint se percher sur la mâture de notre navire, et paroissoit accablé de lassitude. Ce genre, dont on pe connoit qu’une espèce, paroît ne pas exister en decà du trente-cinquième degré de latitude sud ; ses habitations principales sont les rivages magellaniques, surtout la Terre des Etats, les îles Malouines, le sud de la Terre de Diémen et de la Nouvelle- Hollande. Ses mœurs sont sauvages, et il appartient vraiment à la famille des gallinacées.

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