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CHAPITRE V

MÉMOIRE SUR LE CONDOR (1). Sarcoramphus, cuntur, Duu. Vultur gryphus. L.

« 1] est étonnant, sans doute, qu’un des plusgrands oiseaux de la terre (?), qu’un animal qui habite des régions visitées depuis trois siècles par les Européens, soit encore si imparfaitement connu. Cependant les descriptions que l’on en trouve dans les relations des voyageurs et dans les ouvrages des naturalistes, sont remplies de contradictions etde mensonges. Les uns exagèrent la grandeur et la férocité du condor ; d’autres le confondent avec les espèces voisines, ou prennent les différences que présente l'oiseau, dans les diverses époques de sa vie, pour des différences diagnostiques des deux sexes. En parlant de la forme du condor, après avoir comparé soigneusement tout ce qui a été écrit sur ce sujet, un des plus grands naturalistes du siècle, M. Cuvier, s’énonce ainsi : « Quelques auteurs lui attribuent un plumage brun, et une tête revêtue d’un duvet; d’autres, une crête charnue sur le front, et un plumage noir et blanc. Il n’a point été encore décrit avec exactitude. » Le docteur Shaw assure que le Museum leverianum, à Londres, est le seul cabinet de l’Europe dans lequel il se trouve un condor. Mais des deux dessins que ce savant estimable en a donnés ( vol. {, p. 4, et vol. IL,p. 5), le second seul rappelle un peu le grand vautour des Andes. La tête cependant y est sans caractère : elle ressemble plutôt à celle d’un

() Mémoire Iu par M. de Humboldt à l'Institut, le 13 octobre 4806, et inséré dans la partie zoologique de sor oyage, t.1, p. 26 et suiv., et pl.8 et 9.

() Ce que Buffon a écrit sur le condor fourmille d’erreurs, et même de ces erreurs grossières qui étonnent ; car l'illustre naturaliste semble prendre plaisir à réunir tous les contes puérils débités sur le condor, le lemmergeyer, et le fameux roc des Mille el une Nuits,

coq qu’à la tête du condor péruvien. Buffon n'a pas du tout hasardé d’en donner une gravure; celle que l'on a ajoutée à l’édition de ses ouvrages, faite à Deux -Ponts, estau-dessous de toute critique.

» Avant séjourné pendant dix-sept mois dans les montagnes où l’on trouve ce bel oiseau, ayant eu occasion d’en voir habituellement dans les différentes excursions aue nous avons faites, M. Bompland et moi, au-delà des limites des neiges perpétuelles, je crois rendre service à la science en publiant, et la description détaillée du condor, et les dessins que j'en ai ébauchés sur les lieux. Je m’empresse d’autant mieux de le faire, que, depuis mon retour en Europe, un grand nombre de naturalistes m'ont adressé des questions sur un objet dont je puis me flatter de pouvoir parler avec quelque certitude.

» Le nom de condor est tiré dela langue qquichua, qui étoit la langue générale des Incas. On devroit écrire cuntur, comme d’autres naturalistes l’ont déjà observé avant moi ; car les Européens, par corruption de prononciation, changent les « et les t péruviens en 0 et en d, comme les huaen gua.On dit souvent le volcan de Tonguragua, au lieu de Tungurahua; on dit la Cordilière des Andes, au lieu de celle des Anti. Je soupçonne même que cuntur tire son origine de cuntuni, verbe qui, dans la langue qquichua, signific sentir bon, répandre une odeur de fruit, de viande ou d’autres aliments. Cette langue est assez riche pour avoir trois verbes neutres, Mucani, cunluni et aznani, qui expriment : sentir en général sans déterminer la qualité de l'odeur ; sentir bon, et sentir mauvais(!). Or, rien n'étant plus frappant dans le condor que l’inconcevable sagacité avec laquelle ii distingue de loin toute odeur de viande, l’étymologiste peut bien se permettre de croire que cuntur et cuntuni dérivent d'une même racine inconnue. Je continue cependant à me servir du nom de condor, pour ne pas faire naître de nouveaux doutes sur l’identité de l'oiseau que je décris, avec celui sur lequel on à énoncé tant de choses fabuleuses.

» Le condor appartient à cette famille des rapaces (accipitres) qui n’ont que le bas du cou garni de plumes tissées en manière de palatine , famille que M. Duméril, dans son excellent Tableau de zoologie analytique, désigne sous le nom de ptilodères ou de nudicoles. Le même savant sépare le condor du genre vultur, et le réunit, avec le papa et l’oricou, dans un nouveau genre auquel il donne le nom de sarcoramphus. Cette séparation me paroît très sage. Les crêtes ou caroncules charnues qui couronnent le bec offrent sans doute un caractère très distinctif. Parmi les passereaux et les grimpeurs, bien des gen-

() Vocabulario del padre Diego Gonzales Holguin {Lima, 1608), p, 33.

DES OISEAUX

res de Linné reposent sur des caractères moins essentiels : aussi l’on verra, par la description qui suit, que le condor n’est ni un griflon, ou gypaætos de Storr, ni un faucon, comme quelques savants modernes l’ont avancé.

» Le jeune condor n’a pas de plumes. Son corps, pendant plusieurs mois, n’est couvert que d’un duvet très fin ou d’un poil blanchätre frisé qui ressemble à celui des jeunes chouettes. Ce duvet défigure tellement ce jeune oiseau, que, dans cet état, il paroit presque plus grand que dans l’âge adulte. Les condors, à l’âge de deux ans, n’ont pas le plumage noir, mais d’un brun fauve. La femelle, jusqu’à cette époque, n’a pas ce collier blanc, formé au bas du cou par des plumes plus longues que les autres, collier ou capuchon que Jes Espagnols nomment golilla. C’est pour ne pas avoir fait attention à ces changements que l’âge amène, que beaucoup de naturalistes et même des habitants du Pérou, peu intéressés à étudier les caractères des oiseaux , annoncent qu’il y a deux espèces de condors, des noirs et des bruns(condornigro y condor pardo).Nousavons trouvé des personnes dans la ville de Quito même, qui nous assuroient, comme le font Gmelin (!) et l'abbé Molina(?), que la femelle du condor se distingue du mâle, non seulement par l’absence de la crête nasale, mais aussi par le manque de collier. Il est certain cependant que la nature dément cette assertion. À Rio Bamba, aux environs du Chimborazo et de l’Antitana , les chasseurs connoissent à fond les influences de l’âge sur la forme et la couleur du condor : c’est à ces chasseurs que nous devons les notions les plus exactes sur ces variétés.

» Le vautour des Andes est bien plus étonnant par son audace, par l’énorme force de son bec, de ses ailes et de ses serres que par la grandeur de son envergure. Peu d'années avant de parcourir la chaîne des Andes, j'ai habité le pays de Zalzbourg; j'ai vu à Berchtesgadem, des laemmer-geyer (vultur barbatus, Linn. ), qui étoient d’une taille tout aussi grande que le condor.

» Ce dernier ale bec droit, mais extrêmement crochu à l'extrémité; la mandibule inférieure est de beaucoup plus courte que la mâchoire supérieure. Le devant de ce bec énorme est blanc, le reste d’un brun grisâtre, et non noir comme le prétend Linné; la tête et le cou sont nus et couverts d’une peau dure, sèche et ridée. Cette peau même est rougeâtre, mais par-ci, par-là, garnie de poils bruns ou noirâtres, courts et très roides. Le crâne est singulièrement aplati à la sommité , comme dans tous les animaux très féroces. Ignorant au Pérou le système hardi, mais ingénieux , de Gall , et ayant perdu avec d’au-

(") Linn., Syst. nat., 1788, vol. I, p. 245, (2) Hist. nat, du Chili, liv. 4, no 19,

tres objets le crâne du condor, je ne puis dire si cet oiseau qui plane à la hauteur du Chimborazo, c’est à-dire à une élévation presque six fois plus grande que celle à laquelle se soutiennent les nuages audessus de nos plaines, possède la protubérance longitudinale qui se trouve au milieu de la suture sagittale des aigles et des chamois, et qui, selon Le système crânologique, est l’organe de la hauteur. Il suffit d’avoir rendu d’autres voyageurs attentifs à ce problème intéressant.

» La crête charnue ou plutôt cartilagineuse du condor occupe la sommité de sa tête et un quart de la longueur du bec. Cette crête manque entièrement à la femelle, et c’est à tort qu’un naturaliste moderne , M. Daudin (t), la lui attribue, Elle est de figure oblongue, ridée et très mince. Elle repose sur le front et sur la partie postérieure du bec; mais à la base de celui-ci elle est libre et presque échancrée. C’est dans ce vide que sont placées les narines ; car sans celte échancrure de la crête, l'odorat de l’animal seroit très foible. La peau de la tête du mâle forme derrière l'œil des plis ou rugosités en barbillons qui descendent vers le cou, et se réunissent dans une membrane lâche que l’animal peut rendre plus ou moins visible en la gonflant à son gré, à peu près comme font tous les dindons de nos basses-cours. Il est utile d'observer cependant que la crête du condor ne ressemble aucunement à celle du coq, ni au cône flasque du dindon; elle est très dure, coriace, munie de très peu de vaisseaux , et ne sauroit se gonfler : elle n’a, sous le rapport anatomique, aucune analogie avec la grosse caroncule du vultur papa. L’oreille du condor présente une ouverture très considérable, mais elle est cachée sous les plis de la membrane temporale. L’œil est singulièrement allongé, plus éloigné du bec qu’il ne l’est dans les aigles, très vif et de couleur pourprée. Tout le cou est garni de rides parallèles, mais la peau y est moins lâche que celle qui couvre la gorge : ces rides sont placées longitudinalement, et naissent de l’habitude du vautour, de raccourcir son cou et de le cacher dans le collier qui lui sert de capuchon.

» Ce collier, qui n’est ni moins large nimoins blane dans la femelle adulte que dans le mâle (2), est formé d’un beau duvet soyeux. C’est une bande blanche qui sépare, de la partie nue du cou, le corps de l'oiseau garni de véritables plumes. Linné, et d’après lui M. Daudin, assurent, mais sans fondement, que ce collier manque à la femelle. Dans les

() Daudin, Ornithologie, t. IT, p. 9.

(2) Les naturalistes européens auroient déjà pu apprendre de l’ancien voyage de l'abbé Court de La Blanchardière(1751, p. 101), que les condors sans crêtes, qui sont les femelles, ont un capuchon ou un anneau blanc autour du cou.

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deux sexes, le capuchon n’est pas entier, il ne ferme pas exactement par devant, et le cou y est nu jusqu'à l’endroit où commencent des plumes noires. IL faut cependant y regarder de bien près pour s’apercevoir que le duvet du collier est interrompu vers la poitrine, car la bande nue est très mince. Molina assure que la femelle du condor a une petite touffe de plumes blanches à la nuque, mais je ne Pai point observé parmi les individus nombreux que j'ai vus dans les Andes.

» Le reste de l’oiseau, le dos, les ailes et la queue sont d’un noir un peu grisâtre. Il est faux que le dos du mâle soit blanc, comme le prétendent plusieurs naturalistes, et même l’abhé Molina. Il le paroît, lorsqu'on voit planer l'oiseau au-dessous de soi, mais alors on confond le reflet que jettent les pennes tectrices qui forment une tache blanche, comme nous le verrons bientôt. Les plumes du condor sont quelquefois d’un noir brillant; le plus souvent cependant ce noir tire sur le gris. Elles ont une figure triangulaire, et se couvrent mutuellement comme les tuiles. Les pennes primaires des ailes (rémiges) sont noires. Les pennes secondaires ont, dans le mâle et dans la femelle, le bord extérieur blanc : la différence du sexe est beaucoup plus visible dans les tectrices. Dans la femelle, ces pennes, qui recouvrent les rémiges, sont d’un noir grisâtre ; mais, dans le condor mâle (et ce caractère est très marqué), les pointes et même la moitié des pennes sont blanches; de sorte que l'aile du mâle paroit ornée d’une grande tache d’un beau blanc. La queue est cunéiforme , assez courte, et noirâtre dans les deux sexes.

» Les pieds sont très robustes et d’un bleu cendré, ornés de rides blanches. Les ongles ont une couleur noirâtre ; ils sont peu crochus, mais extrêmement longs; les quatre doigts du pied sont réunis par une membrane très lâche, mais très prononcée. Le quatrième doigt est très petit et son ongle est très recourbé.

» Le condor est le sarcoranphus cuntur de Duméril, ou le vullur gryphus de Linné (1).

» Les dimensions que j'ai prises sur un condor femelle, tué au volcan de Pichencha, étoient les suivantes :

» Longueur de la femelle, depuis la pointe du bec au bout de la queue, 1,028 m., ou 5 pieds 2 pouces.

» Longueur du bec, 0,49 m., ou pouce 10 lignes.

» Diamètre de l'œil, 4,015 m., ou 6 lignes.

» Epaisseur de la tête, 0,085. m., ou 5 pouces 4 ligne.

(9 Avec celle phrase: Vultur caruncuia verticali, oblonga, integra ; gqulä nudä, torque albo, reliquo forpore ex atro cincrescente. (De Humboldt, t. I, p. 31.)

» Largeur du capuchon ou collier blanc, 0,056 m., ou 2 pouces une ligne.

» Envergure des ailes étendues, 2,625 m., ou 8 pieds { pouce; car chaque aile avoit 3 pieds 8 pouces, et le diamètre du corps de l'oiseau étoit de 9 pouces.

» La plus longue plume des ailes avoit 0,705 m., ou 2 pieds 2 pouces de long ; les pennes secondaires, 0,578 m., ou 44 pouces.

» Longueur de la queue, 0,551 m., ou 4 pied 1 pouce.

» Partie nue de pieds, 0,270 m., ou 10 pouces.

» Diamètre du tibia, 0,018 m., ou 8 lignes.

» Longueur du doigt de pied intermédiaire 0,159 m., ou à pouces 2 lignes.

» Les deux doigts latéraux, 0,067 m., ou 2 pouces 6 lignes.

» Le quatrième doigt, le plus petit, 0,040 m., ou 4 pouce 6 lignes.

» Longueur des ongles des trois grands doigts, 0,027 m., ou #1 à 42 lignes.

» À la nouvelle ville de Rio Bamba, construite dans la grande vallée de Tapia, nous avons eu la facilité de mesurer un condor mâle, pris sur la pente orientale du Chimborazo. El étoit an peu plus grand et peut-être un peu plus âgé que la femelle du voican de Pichincha. Voici les dimensions que j'en ai prises avec soin au mois de juin 4802.

» Longueur de la tête, depuis l’occipnt à la pointe du bec, 0,184 m., ou 6 pouces 11 lignes.

» Longueur du bec, 0,074 m., ou 2 pouces 9 lignes.

» Largeur du bec fermé, 0,051 m., ou 4 pouce 2 lignes.

» Longueur de la crête, 0,128 m., ou 4 pouces 9 lignes. Largeur, 0,058 m., ou 4 pouce 5 lignes. Son épaisseur, 0,001 m,, ou demi-ligne.

» Longueur de l'oiseau, de la pointe du bec à la queue, 14,059 m., ou 5 pieds 2 pouces 2 lignes.

» Hauteur de l'animal perché, n’ayant le cou que médiocrement allongé , 0,865 m., ou 2 pieds 8 pouces.

» Largeur du collier ou capuchon blanc, 0,058 m., ou 2 pouces 2 lignes.

» Envergure des ailes , 2,842 m., ou 8 pieds 9 pouces. $

» Grifles : largeur du tibia, 0,024 m., ou 41 lignes. Longueur du doigt intermédiaire, sans compter l’ongle, 0,105 m., ou 5 pouces 1H lignes. Longueur de l’ongle de la même serre, 0,054 m., ou ? pouces.

» Longueur des deux doigts latéraux, avec l’ongle, 0,096 m., ou 3 pouces? lignes ; sans ongle, 0,060 m., ou 2 pouces 3 lignes.

» Longueur du doigt le plus petit, avec l’ongle, 0,045 m., ou un pouce 8 lignes.

DES OISEAUX. 59

» Les naturalistes qui observeront avec attention les dimensions que j'ai données du condor, seront étonnés sans doute de n’y reconnoître qu’un oiseau d’une taille européenne. Je n’ai vu aucun condor dont l’envergure dépassât 30 décimètres, ou neuf pieds. Beaucoup de personnes dignes de foi, qui habitent les Andes des royaumes de Quito, m'ont assuré n’en avoir pas tué dont la longueur des ailes étendues excédât 5,03 mètres, ou onze pieds de France. Si l'on examine soigneusement les rapports des voyageurs qui ont décrit ces contrées avant moi, on verra que, parmi les naturalistes qui disent avoir mesuré eux-mêmes le vautour des Cordilières, il y en a peu qui lui assignent une taille très extraordinaire. Le père Feuillée (1), dont je ne puis trop vanter la grande exactitude dans toutes les matières d'histoire naturelle descriptive, tua au Pérou, dans la vallée d’'Ilo, au sud d’Arequipa, un condor dont l’envergure n’étoit que de 5,6 mètres, ou de onze pieds quatorze pouces. En comparant la mesure qu’il donne des différentes parties de l'oiseau avec celle que j'ai trouvée moi-même, je vois qu'à la longueur du bec près, nous nous accordons parfaitement. Le condor de Feuillée paroït avoir été une femelle , car ce voyageur ne parle pas de la crête. Le condor mâle que Frésier (2) mesura, n'avoit que 2,9 mètres, ou neuf pieds d'envergure. D'après ce que j'ai observé moi-même au Pérou et à Quito, je ne puis croire, avec Buffon, que les oiseaux décrits par Feuillée et Frésier ne fussent que de très petits et de très jeunes condors. Je doute même très fort qu’il en existe dont l’envergure dépasse 4,5 mètres, ou quatorze pieds françois. Le docteur Strong, cité dans le synopsis de Ray, en tua au Chili, près de l'ile de Motcha, dont les ailes étendues mesurèrent 5,* mètres, ou douze pieds deux pouces. L'individu décrit, que le docteur Shaw a conservé dans le Museumleverianum à Londres, a une envergure de quatorze pieds anglois, qui égalent 4,1 mèires, ou treize pieds un pouce françois. L'abbé Molina paroît même regarder ce nombre comme le maximum de la grandeur du condor. D'un autre côté, d’anciens voyageurs, moins exacts, moins intéressés aux progrès de l’histoire naturelle, donnent des mesures bien plus exagérées. Le père Abbeville, par exemple, nous assure que le condor est deux fois plus grand que l'aigle le plus colossal. Desmarchais assure que le condor à 5,8 mètres, ou dix-huit pieds d'envergure; que l’énorme grandeur de ses ailes empêche l'oiseau d’entrer dans les forêts; qu’il attaque un homme et enlève un cerf. Ces exagérations ne doivent pas étonner chez des naturalistes qui, sans observer par eux - mêmes, comme le père

(‘) Journal de Feuillée, p. 640.

(>) Voyage de Frésier, p. 411, Zoologie.

Feuillée, ne font que réunir et copier les traditions du peuple. Marco Polo nous raconte que l'oiseau roc de Madagascar enlevoit des éléphants en l'air. Hérodote connoissoit des fourmis qui sont plus petites que des chiens, mais plus grandes que des renards ; même de nos jours, on ne peut assez se garanür contre les exagérations de forme et de grandeur, Si l’on se fioit aux assertions hasardées des indigènes, on croiroit aisément qu’en Egypte et dans l'Amérique méridionale il existe des crocodiles de trente à quarante pieds de long; cependant ceux qui les ont mesurés eux-mêmes n’en ont pas trouvé qui en eussent plus de vingt-deux à vingt-huit.

» Il résulte, de tout ce qui a été rapporté sur les dimensions du condor, que cet oiseau n’est pas plus grand que Le vultur barbatus ou le laemmer-geyer, qui habite la chaîne centrale des montagnes de l'Europe, et avec lequel Buffon et Molina l'ont confondu. Il en est du condor comme des patagons, et de tant d’autres objets d'histoire naturelle descriptive : plus on les a examinés, et plus ils se sont rapetissés. La longueur moyenne des condors, depuis la pointe du bec au bout de la queue, n’est que de 1,05 mètres, ou trois pieds trois pouces. Leur envergure commune est de 2 et demi à 5 mètres, ou de huit à neuf pieds. Quelques individus favorisés par l’abondance de la nourriture ou par d’autres circonstances, acquièrent jusqu’à 4,5 mètres, ou quatorze pieds d'envergure. Le laemmer-gayer des Alpes, de la Suisse et du Tyrol, a communément, depuis le bec à la queue, une longueur de 1,2 mètre, ou de quatre pieds : son envergure commune est, d’après M. Bechstein (1), de sept à huit pieds ; d’après Gmelin, de neuf à dix pieds. On a vu des individus qui avoient, d’une extrémité de l’aile à l’autre, 4,55 mètres, ou quatorze pieds. M. Salerne rapporte même qu’en France, au château de Mylourdin, on tua un vautour (vultur barbatus ) de 5,8 mètres, ou de dix-huit pieds d'envergure. Si ce dernier fait est exact, notre vautour européen présente des exemples de grandeur colossale qui égalent tout ce que les voyageurs les plus crédules ont avancé sur la taille des condors.

» La nature des lieux qu’habitent ces derniers n’a sans doute pas peu contribué aux idées exagérées qu’on a conçues de la conformation de leur corps. Ces animaux surpassent de beaucoup la grandeur du vullur aura, celle du vullur papa, et des autres oiseaux rapaces qu'offre la chaine des Andes. On les voit nichés dans les endroits les plus solitaires, sou= vent sur la crête des rochers nus qui avoisinent la limite inférieure de lancige perpétuelle. Isolé, éloigné de tout être vivant auquel on puisse le comparer, le condor se présente alors projeté contre le fond azuré

(") Ornithologie allemande, vol, 1, p. 200.

ax ciel. Cette situation extraordinaire et la grande cr'te du mâle font paroître l’oiscau beaucoup plus g'and qu'il ne l’est effectivement. En visitant les sommets déserts de ces volcans, j'ai été trompé pendant long-temps par la réunion de ces mêmes causes. J'ai cru les condors d’une taille gigantesque, et ce n’est qu’une mesure directe, faite sur l'oiseau mort, qui a pu me convaincre de l’effet de cette illusion d’optique.

» Sile laemmer-geyer de la Suisse et le condor des Andes sont les animaux les plus grands que la nature ait doués de la faculté de s'élever dans les airs; si ces deux espèces ont un rapport très frappant dans leurs mœurs, leur audace et leur force, ils sont bien éloignés l’un de l'autre par leurs caractères physionomiques. Le vultur barbatus n’a ni la tête nue, ni la crête nasale, ni le collier orné d’un duvet blanc. Ce n’est que pour avoir douté de l’existence de cette crête extraordinaire que l’immortel Buffon a réuni le condor au laemmer-geyer de l’Europe. Aussi la gravure qu’on a donnée du premier dans la petite édition de Buffon, faite à Deux-Ponts, ressemble plutôt à tout autre vautour de Pancien continent qu’à l’objet qu’elle doit représenter. IL est bien plus extraordinaire encore que l’abbé Molina, natif du royaume de Chili, connoisse si peu le condor. Après avoir indiqué de faux caractères pour distinguer les deux sexes, il finit par assurer le lecteur que le condor ne diffère du vultur barbatus que par la couleur. Ce naturaliste, d’ailleurs si respectable, ne parle pas même de la crête du mâle.

Le condor, comme le lama, la vigogne, l’alpaca, et plusieurs plantes alpines, est particulier à Ja grande chaîne des Andes. La région du globe qu’il paroît préférer à toute autre, est celle qui s'élève de 5,100 à 4,900 mètres, ou de 1,600 à 2,500 toises de hauteur. Chaque fois que nos herborisations nous ont menés jusqu'aux neiges perpétuelles, nous avons été entourés de condors; c’est là qu’on les trouve souvent réunis au nombre de trois à quatre sur les pointes des rochers. Sans se méfier des hommes , ils nous ont laissés approcher jusqu’à deux toises de distance; ils n’ont pas fait mine de vouloir, nous attaquer. Malgré toutes mes recherches, je n’ai jamais entendu citer l’exemple d’un condor qui aitenlevé un enfant. Je n’ignore pas que beaucoup de naturalistes parlent de condors qui tuent des jeunes gens de dix à douze ans. Ces assertions sont aussi fabuleuses que celle du bruit que le vautour des Andes doit faire en volant, et dont Linné dit: « Attonilos et surdos fere reddit homines. » Je ne doute pas que deux condors ne fassent en état d’ôter la vie à des enfants de dix

ans, et même à l’homme adulte; il est très commun de les voir venir à bout d’un jeune taureau, auquel

HISTOIRE NATURELLE

ils arrachent les yeux et la langue. Le bec et les serres du condor sont d’une force énorme. Cependant, tous les Indiens qui habitent les Andes de Quito assurent unanimement que cet oiseau n’est pas dangereux pour les hommes. J’oserois mettre en question si, dans les Alpes de la Suisse, on a jamais eu un exemple bien certain d’un enfant attaqué ou enlevé par le laemmer-geyer. Le peuple craint souvent des malheurs, seulement parce qu’il les croit possibles ; de simples probabilités prennent à ses yeux le caractère de faits historiques. M. de La Condamine, le voyageur le plus véridique que je connoisse, raconte que les Indiens présentent pour appt au condor « une figure d’enfant d’une argile très visqueuse, sur laquelle il fond d’un vol rapide, et qu'il y engage ses serres, de manière qu’il ne lui est plus possible de s’en dépétrer (1). » Mais M. de La Condamine ajoute prudemment : «On prétend.» Je croirois que la figure d’un petit quadrupède quelconque attireroit plutôt la présence de ce grand vautour. Combien de fois ne voit-on pas de petits enfants indiens dormir en plein air, tandis que les pères sont occupés à ramasser de la neige pour la vendre dans les vilies ? A-t-on jamais entendu dire que ces enfants, entourés de condors, aient été attaqués ou tués?

» Si le condor appartient exclusivement à la chaîne des Andes, s'il préfère les endroits plus élevés que la cime de Ténériffe où que celle du Mont-Blanc; si en général c’est l’animal qui s'éloigne le plus de la surface de notre planète, il n’en est pas moins vrai que la faim le fait descendre quelquefois dans les plaines, surtout lorsque celles-ci sont rapprochées de la Cordilière. On voit des condors jusqu’au bord de la mer du Sud, surtout dans les zones tempérées et froides du Chili, où la chaîne des Andes borde pour ainsi dire le rivage de l'Océan. Cependant on observe qu’il ne séjourne que peu d’heures dans ces basses régions; il préfère la solitude des montagnes et un air raréfié dans lequel le baromètre ne se soutient qu’à 0,44 (16 pouces). C’est pour cela que, dans la chaîne des Andes, du Pérou et de Quito, tant de petits groupes de rochers, tant de plateaux élevés de 4,774 mètres (2,450 toises) audessus du niveau de la mer, portent le nom de kuntur kahua, kuntur palti, kuntur huachana, noms qui, dans la langue de l’Inca, signifient vedette, juchoir ou ponte des condors.

» Dans mes voyages en Amérique, je n’ai vu le condor que dans le royaume de la Nouvelle-Grenade, dans la province de Quito et au Pérou. J'ai appris qu’il suit la chaine des Andes depuis l’équateur jusque dans la province d’Antioquia, ou jusqu’au septième degré de latitude boréale. La Cordilière

{") Relation abrégée du voyage à l’Amazone, p. 471.

DES OISEAUX

occidentale, ou la branche des Andes qui, par le Choco, s'étend vers l’isthme de Panama, est sans doute trop peu élevée pour que le condor puisse l’habiter. Pour lier, sous un même point de vue, la géographie des plantes à celle des animaux, je dirois que le condor ne va pas plus loin vers listhme que le quinquina, le befaria, l’escallonia et d’autres plantes alpestres des hautes Andes. J’ignore absolument si ce grand oiseau se trouve au nord de Panama. M. Sonnini, dans un article inséré dans le nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle (1), assure que le condor à été vu au Mexique. Joserois presque en douter; car le grand cozcaquaubtli, ce vautour qui joue un rôle si marquant dans la mythologie des aztèques, est le vultur papa, et habite de préférence les régions chaudes, ou du moins celles qui sont très tempérées. Les voyageurs, pendant long-temps, ont nommé condor tout oiseau de proie d’une grandeur extraordinaire. Aussi a-t-on imprimé jadis que des condors ont été tués en Afrique, en Asie, et même au sein de la France (?), à Châteauneuf-sur-Loire.

» Comme la branche orientale des Andes s'étend par les montagnes de Pampélone à celles de Mérida, qui sont couvertes de neiges perpétuelles, il seroit intéressant de savoir si le condor à poussé ses migrations jusque dans ces régions voisines de la mer des Antilles. Je sais par M. Mulet qu’il existe sur la pente orientale de la chaine centrale, ou Cordilière de Quindiü, dans les environs d’Ibogué ; mais j'ignore si cet oiseau se trouve dans la chaine de la Summa- Paz et de Chingesa, à l’est de Santa-Fé-de-Bogota. J'ignore également si on l’a jamais rencontré dans le groupe colossal des montagnes de Santa-Marta. I] seroit très possible qu’il y fût tout-à-fait étranger ; car les oiseaux sont souvent, comme les plantes, circonscrits dans de certaines limites, au-delà desquelles on ne les trouve pas, quoique la nature du pays et du climat soit la même. Le condor et les guanacos s’accompagnent mutuellement par toute la chaîne des Andes, depuis le détroit de Magellan jusqu'aux frontières boréales du Pérou, sur une étendue de plus de neuf cents lieues marines; mais les guanacos et la vigogne, qui habitent exclusivement l'hémisphère austral, cessent au nord du neuvième degré de latitude, tandis que le condor suit la Cordilière au-delà de l'équateur, au moins de trois cents lieues plus loin que la vigogne.

» Les plantes alpines offrentl’exemplecurieux d’une identité d'espèces, malgré le grand éloignement qui sépare les montagnes. J'ai observé ailleurs qu'à la Silla de Caraccas nous avons découvert le même befaria , dont les fleurs pourprées ornent les flancs des

{‘)Tom:VI, p.130.

() Ornithologie de Salerne, p. 10.

ol montagnes dans le royaume de la Nouvelle-Grenade. Je ne demanderai pas comment Ja graine de cette belle plante est venue sur cette cime élancée, la seule de toute la chaine de la côte qui, par son élévation , jouit d’un climat assez froid pour nourrir le befaria ; je ne le demanderai pas, parce qu’en bonne philosophie la première origine des choses ne peut être ni un problème d'histoire, ni un objet de recherche pour un naturaliste. J’ose remarquer cependant que les animaux suivent, bien moins que les plantes, cette identité de formes dans les sites qui sont éloignés les uns des autres, mais qui jouissent d’un climat analogue. Si, au milieu des immenses

plaines de la vallée de Amazone, une montagne

isolée s’élevoit jusqu'aux régions glacées, cette montague seroit-elle habitée par des condors, des guanacos ou des vigognes ?

» Pendant ma navigation sur l'Orénoque, les Indiens ont souvent parlé de grands oiseaux de proie que je n’ai malheureusement pas eu occasion d’observer. Ce sont peut-être les deux grands aigles que M. Sonnini a découverts dans l’intérieur de la Guyane françoise. Cet excellent naturaliste (‘) avoue luimême qu’en les voyant pour la première fois il les prit d’abord pour des condors, et qu’il ne rectifia son erreur que dans la suite. Nous ne connoissons par conséquent le condor ni dans les montagnes de Vénézuela, ni dans la chaine que j'ai nommée celle des Cataractes ou du Dorado, ni même au Brésil ; car l’ouira-ouassa des Brésiliens, que Buffon a cru synonyme du condor, en est très différent (2), quoiqu’il soit assez grand pour manger des singes, et (44 [abula vera!) pour attaquer même des hommes.

» On pourroit presque douter que le condor s’étendit sur toute la chaîne des Andes, jusqu’à l’extrémité Ja plus australe du nouveau continent. Dans la relation du voyage de l'amiral Cordoba (3), seul voyage dans lequel des hommes instruits aient fait un long séjour dans ies détroits, on cite parmi les animaux qu'on à vus, tant sur la Terre-de-Feu que sur les côtes du cap Victoria, des colibris, des autruches d'Amérique (struthio touyouyou), des guanacos et des chiens sauvages. On n’y fait aucune mention du condor; il paroit cependant assez certain qu’il y existe; car le condor qu’a décrit le docteur Shaw a été tué au détroit de Magellan. El a été porté en Europe par le capitaine Middleton, après son retour de la mer du Sud. Quoique le dessin qui s’en trouve dans le Xuseum Leverianum (*), comme je l'ai déjà annoncé au commencement de ce mémoire,

‘) Buffon, par Sonnini,t. XXX VII, p. 33 2) Ibid, p. 47, pl. 7.

() Relacion del viage al estrecho de Magellanesde la fregata de $. M. Santa-Maria de la Cabeza, en 1785 ct 1786 (Madrid, 1787) p. 316.

) Vol, I (Londres, 1796), p. 5.

62 HISTOIRE NATURELLE

ressemble très peu au nôtre, il me paroît cependant assez probable que cet oiseau de Magel an est le mâle du véritable condor, et non une variété ou une espèce différente. Le docteur Shaw, dont l'ouvrage porte l’empreinte de là plus grande exactitude, lui donne les caractères suivants : « Saccum in gula, seu » pellis quædam dilatata a basi mandibulæ inferioris » longe per collum ducta. Produnt etiam a latere » colli appendiculæ septem quasi carnea seu carnu- » culæ semi-cireulares et cærulescentes. Collum et » pectus nuda et rubentia, pilis raris nigricantibus » 4spersa, crista capitis sinuata , altera ad nucham, » ambæ nigricantes cæruleæ et nonnullis in locis

» rubentes. À collo infimo dependet tuberculum py-.

» riforme. Dorsum atrum, remiges albæ secunda- » riæ, cauda atra, pedes albi. » Les deux crêtes, la blancheur des pieds, les rémiges blanches secondaires, pourroient faire croire sans doute que l'oiseau du decteur Shaw diffère du vrai condor; mais ces différences ne proviennent-elles pas plutôt de ce que l'animal n’a pu être décrit ni vivant ni bien conservé? C’est au naturaliste anglois à prononcer

là-dessus. Le Museum Leverianum contient un autre |

vautour du détroit de Magellan, que l’on suppose être un jeune condor femelle. J'avoue cependant que la figure qu’on en à publiée(!) nem’auroit pas rappelé le condor des Andes. Ces deux oiseaux, décrits par le docteur Shaw, ont, l’un dix, l’autre quatorze pieds d'envergure. Îl est frappant que tous les autres exemples que lon cite des condors extrêmement grands, soient du Chili ou de la partie la plus australe du Pérou. Existe-t-il une race Ge coudors plus grande dans les climats froids ou tempérés que dans Ja zone torride? La température des basses régions de l'air doit d’ailleurs être assez indifférente pour un oiseau qui, se nichant à son gré plus ou moins haut sur la pente des Cordilières, choisit le climat qui lui convient; mais peut-être que la nourriture plus ou moins abondante, et d’autres circonstances locales, contribuent au développement de l’organisation. Qui oseroit indiquer avec assurance les causes qui déterminent ce que nous désignons par le nom vague de la distribution des races?

» Le condor s’avance vers l’est, dans les montagnes de Santa-Crux. de la Sierra et de Cochabamba., Comme ces mêmes cimes paroissent se réunir à celles de Mathogrosso, il seroit possible que l'oiseau existât au Brésil. Je doute cependant que le groupe de montagnes appelé Cerro do Frio, el Cerro das Esmeraldas, soit assez élevé, et par conséquent assez froid, pour le séjour du condor : c’est à l’infatigable don Félix d’Azara, qui vit dans des contrées voisines de ce monde inconnu, à lever ces doutes.

» S'il n'existe qu'un seul cabinet qui prétende pos-

«) Mus, leverian. explicatio, 1792, vol. I, p. #, tab. 1,

séder le condor, s’il n’a pas encore été bien figuré, on n'ose presque pas agiter la question si jamais cet oiseau a été porté vivant en Europe. Le projet de l’y conduire ne s’exécuteroit pas très facilement. IL pourroit cependant nous venir par quatre voies différentes, c’est-à-dire ou par le cap Horn, ou par l’isthme de Panama, ou en descendant les rivières de l’'Amazone ou de la Madeleine. Je choisirois le premier moyen. L'animal souffre très bien la captivité, mais il est probable que le séjour dans des pays très chauds, et sous une pression barométrique très grande, nuiroit à sa santé. Le condor préfère une température de deux ou trois degrés au-dessus de la congélation. Il demeure sans doute souvent pendant plusieurs heures dans des vallées où le thermomètre centigrade monte à 50 degrés. Cependant on devroit craindre que la chaleur qu’il éprouveroit constamment dans l’isthme de Panama, dans la province de Jaen de Bracamerros, ou dans la rivière dé la Madeleine, depuis Houda à Carthagène des Indes, ne le fit périr.

« Dans les oiseaux de proie, comme parmi les insectes, la femelle est généralement plus grande que le mâle. Dans le condor, cependant, cette différence n’est pas très sensible, quoique sa taille varie assez dans les individus des deux sexes. Habitant des lieux solitaires , n'ayant d'autre ennemi que l’homme, qui s'occupe bien peu de sa destruction , il est probable qu’il atteint un âge très avancé. Cependant il ne paroit pas se multiplier beaucoup; je n’ai toujours vu que ciny ou six condors à la fois, et non des bandes de quarante à cinquante, comme on en voit du vultur aura. Cependant le roi des vautours (vultur papa) me paroît l’espèce la moins nombreuse de tous les oiseaux rapaces de l'Amérique.

» On m'a assuié que le condor ne fait pas de nid. T1 dépose ses œufs sur le rocher nu, non sans les entourer de paille ou de feuilles velues de l’expelecia frailijou, qui est la seule plante qui se rapproche des neiges perpétuelles, et qui a le port de notre verbascum thapsus. On n’a assuré que les œufs sont tout blancs, el qu'ils ont trois à quatre pouces de longueur. On prétend aussi que la femelle reste avec ses petits l’espac* de toute l’année. Lorsque le condor descend dans des plaines, il préfère se poser à terre. Il ne se niche pas sur les branches d'arbres, comme fait le zamuro ou gollinazo (vullur aura). Aussi le condor a-t-il les ongles très droits. Je fais cette observalion , à cause d’un passage d’Aristote, dans lequel ce naturaliste profond assure déjà que les oiseaux de proie, qui ont les griffes très crochues, n’aiment pas à se poser sur des pierres (!).

» Les mœurs du condor sont les mêthes que celles

(:) Aristotelis historia animalium , I. 1x, c. 22(p. casaub., 579, E.), Zoologie.

DES OISEAUX. 63

du laemmer-geyer des Alpes. S'il ne surpasse pas le dernier en grandeur, il paroît du moins lui être supérieur en force et en audace. Deux. condors se jettent non seulement sur le cerf des Andes, sur le petit lion puma ou sur la vigi gne et le guanacn, mais même sur une génisse; ils la poursuivent si longtemps, la blessent de leurs griffes et de leur bec, que la génisse, essoufflée et accablée de fatigue, étend sa langue en mugissant : alors le condor saisit la langue dont il est très friand; il arrache les yeux à sa proie, qui, étendue par terre, expire lentement. Dans la province de Quito, le mal que les condors font au bétail, surtout aux troupeaux de brebis et de vaches, est très considérable. On m'a raconté qu'aux savanes d'Antisana, élevées de 4,095 mètres (2,401 toises) au-dessus du niveau de la mer, on trouve souvent des taureaux blessés au dos par des condors qui n’ont pas pu s’en emparer. Cela me rappelle les missions du haut Orénoque, où les grandes chauves-souris causent tant de plaies aux vaches, que c’est une des choses principa'es qui s'opposent dans ce pays à l'établissement des métairies.

»Le condor, rassasié, reste phlegmatiquement perché sur la cime des rochers. Je lui ai trouvé dans cette situation un air de gravité sombre et sinistre. Comme le vullur aura, on le chasse devant soi, sans qu’il veuille se donner la peine de s’envoler. Tourmenté par la faim, au contraire, le condor se lève à une hauteur prodigieuse; il plane dans les airs pour embrasser d’un coup d'œil le vaste pays qui doit lui fournir sa proie. C’est dans les jours surtout où l’air est très serein que j'ai observé le condor et même le gallinazo (vultur aura) à des élévations extraordinaires. On diroit que la grande transparence des couches d’air les invite à passer en revue un grand espace de terrain, que dans un temps plus couvert la vue perçante de ces chasseurs aériens ne pourroit saisir.

» Au Pérou, à Quito et dansla province de Popayan, on est accoutumé à prendre le condor vivant aux lacs. D’autres voyageurs, je crois, ont déjà déerit cette chasse extraordinaire, que l’on donne surtout pour amuser les étrangers européens. On tue une vache ou un cheval; en peu de temps l’odeur de l'animal mort attire les condors, dont l’odorat est d’une finesse extrême ; on en voit paroître un grand nombre dans des endroits où l’on croyoit à peine qu’il en existât quelques uns. L'oiseau mange avec une voracité inconcevable. IL commence toujours par les yeux et par la langue, qui sont ses morceaux favoris; puis l’anatomie du cadavre se fait par l'anus, pour parvenir facilement aux intestins. Lorsque les condors se sont bien rempli le ventre, ils sont {rop lourds pour s'envoler ; les Indiens alors les poursuivent avec des lacs et les prennent facilement. On assure que l'oiseau fait des efforts extraordinaires

pour s'élever dans l’air ; il y réussit lorsque, fatigué par la poursuite, il parvient à vomir abondamment. C’est sans doute dans ces efforts que le condor allonge et rétrécit son cou, et approche sa serre de son bec. Cette manœuvre, certainement accidentelle, fait dire aux gens du pays que le condor, pour se sauver et pour provoquer le vomissement, met le doigt des pattes dans son bec. Je doute que l’ongle de la serre du condor puisse chatouiller bien doucement la partie qu’il touche. Les Espagnols nomment celte chasse correr & muilres, et, aprés les fêtes du taureau, c’est un des plus grands amusements des cumpagnards. On peut s’imaginer à quelle cruaulé sont livrés les maïheureux condors pris vivants par les Indiens : un insecte ne souffriroit pas davantage entre les mains d’un savant entomologiste ! |

» On n'a assuré à Rio-Bamba que, pour faciliter la chasse des condors, on met quelquefois des herbes vénéneuses dans le ventre de l'animal qui doit servir d'appèt. Les condors paroissent alors comme enivrés. C’est une imitation de la pêche avec le jacquinia armillaris, ou le piscidia, pêche que les Espagnols nomment embarbascer.

» Le condor pris vivant est triste et timide la première heure; bientôt après il devient très méchant. J'ai eu à Quito, pendant huit jours, une femelle vivante, dans la cour de ma maison ; il étoit dangereux de s’en approcher : la peur l’avoit rendue très sauvage.

» La vie du condor est plus dure que celle d'aucun autre oiseau de proie. À Rio-Bamba, nous trouvant dans la maison de notre ami, don Xavier Montufar, corrégidor de la provisice, nous assistämes aux expériences que les Indiens firent sur un condor pour le tuer. On commença par l’étrangler avec un lacet; on le pendit à un arbre, on le tira avec force par les pieds pendant plusieurs minutes : à peine le lacs futil ôté, que le condor se promenoit comme si on ne lui eût fait aucun mal. On lui tira avec un pistolet trois balles à moins de quatre pieds de distance, toutes lui entrèrent dans le corps. Il étoit blessé au cou, dans la poitrine, au ventre; il resta toujours sur pied. Une cinquième balle frappa contre le fémur, et retomba par terre. Le corrégidor, don Juan Bernardo Leon, aux bontés duquel je dois beaucoup de renseignements intéressants sur les animaux du royaume de Quito, étoit présent à ce fait curieux.

» Le condor ne mourut qu’une demi-heure après des blessures nombreuses qu’il avoit reçues. M. Bonpland a conservé long-temps cette balle renvoyée par le choc contre le fémur. Cette observation, quelque extraordinaire qu'elle paroisse, a cependant déjà été faite avant nous. L’astronome Ulloa (1) rapporte

(‘) La pluma del condor forma un entretexido lan bien

64 HISTOIRE NATURELLE

que dans les régions froides du Pérou, le condor à souvent la peau si étroitement garnie de plumes, que l’on entend frapper huit à dix balles contre le corps de l'oiseau sans qu'aucune puisse le percer. Le condor que nous examinâmes étoit rempli d’une immensité de poux (pediculus) bruns, que j'ai eu la maladresse de ne pas décrire; c’est une autre espèce que le pediculus vulturis que Fabricius a décrite, et qui cependant aussi doit vivre sur les vautours des Indes.

»ILest intéressant d'observer que le condor préfère des cadavres aux animaux vivants. Ilse nourrit cependant des uns et des autres. Il paroît même qu’il poursuit moins les petits oiseaux que les quadrupèdes. »

Après l’intéressant mémoire de M. de Humboldt, nous n° pouvons mieux faire que de citer encore des détails aussi curieux que bien rédigés, dont la science est redevable aux longs voyages en Amérique de M. Alcide d’Orbignvy(!) : par ces deux mémoires l’histoire du condor ne laissera plus rien à désirer.

« Le condor a été trop bien décrit par MM. de Humboldt et Temminck, pour qu’il soit besoin de le décrire de nouveau. Cet article se réduira donc, quant aux caractères, à quelques éclaircissements qui nous paroissent indispensables sur les divers âges de l’animal! ; et, quant à ses mœurs, à tous les renseignements que nous avons pu obtenir pendant cinq années de séjour aux lieux qu’il habite.

» Le mâle adulte seul porte la crête ; la femelle en est toujours dépourvue, ainsi que des plis du cou. Les jeunes, au sortir de l’œuf, sont couverts d’un duvet long et frisé, que M. de Humboldt compare avec raison à celui des jeunes chouettes. Ce duvet, qui couvre également les jeunes de toutes les espèces de sarcoramphes et de cathartes, se maintient quelques mois. Il est gris blanc dans le condor et bientôt recouvert de plumes d’un brun noirâtre, quiconservent deux ans cette teinte, d’ailleurs plusou moins foncée. La seconde année, à l’époque de la mue, qui précède l’époque des amours, les plumes repoussent un peu plus noires, sans montrer encore la tache blanche des rémiges. La collerette blanche commence à paroître dès cette époque, et non pas, comme on l’a dit à M. de Humboldt, seulement la troisième année. Il est vrai qu’elle est alors étroite. Le mâle n’a pas encore de crête charnue et ne commence à la prendre que la troisième année, époque à laquelle la collerette devient touffue et aussi belle

preparado, que no la penetra la bale del fusil, ni el animal se inmuta al recebir el golpe. En la parte alta del perce hosuccidido tirar le 8 à 10 tiros seguidos, egendo dar las balas sobre il y caer, mas al sualo de rechazo sin haberle hecho dagno alguno, (Ulloa, nosticias amnericanas, p. 158, S 18.)

(") Alcide d'Orbigny, Ornithologie.

qu’elle doit l’être tout le temps de la vie de l'animal. C’est à cette même époque que les plumes, d’abord d’une couleur partout uniforme, commencent à blanchir aux rémiges. Nous disons commencent, parce qu’au dire des habitants, les condors ont d’autant plus de blanc qu’ils sont plus vieux. C’est cette tache blanclie qui a fait dire à Garcilaso de la Vega() qu'ils étoient noir et blanc, par pièces, comme les pies.

» Nous avons remarqué que toutes lesfigures données jusqu’à présent ont outré la couleur des parties charnues, en les faisant beaucoup trop rouges. La crête est ordinairement noirâtre, et le bas du cou de couleur livide.

» I] seroit inutile d'augmenter le nombre des discussions déjà publiées par les auteurs sur la véritable taille des condors, qu’on peut voir, d'ailleurs, tous les jours au Jardin des Plantes. Nous nous contenterons de dire que ceux que nous avons mesurés dans le pays n’avoient pas plus de trois mètres d’envergure. Nous en avons mesuré sur les Andes et sur la côte de la Patagonie, et tous approchoiïent plus ou moins de cette taille. Leur longueur ordinaire est d’un mètre vingt-cinq à trente centimètres. Parmi ceux que nous avons mesurés sur les Andes et dans les régions australes, nous n’avons observé aucune différence detaille notable, quoique MM.Temminek et de Humboldt disent, d’après les voyageurs , que ceux du Chili doivent être plus grands. La femelle du condor est un peu plus grande que le mâle, ce qui est vrai de presque tous les oiseaux de proie; mais nous avons cru remarquer que la différence est moins sensible dans cette espèce que dans toutes les autres.

» Nousne voyons donc plus ces géants des oiseaux du Nouveau Monde, décrits avec tant d’exagération par le père Acosta(?), qui dit qu’ils sont de force non seulement à ouvrir un mouton, mais encore à manger un veau; ou par Garcilaso de la Vega, contant, avec son ingénuité ordinaire, que deux condors attaquent une vache et un taureau et les mangent, et qu’ils ont tué des jeunes gens de quinze à seize ans ; ou par Desmarchais, enfin, qui prétend que le condor enlève un cerf. Cette taille et cette force si exagérées , et auxquelles a donné crédit le témoignage de tant d'auteurs , nous les ramèneront à leur juste valeur, comme l’a déjà fait M. de Humboldt. Elles ne sont pas au-dessus de celles du vultur barbatus ou laemmer geyer.

» Le condor exhale, comme les vautours, une forte odeur de chair en putréfaction, qu'il faut, sans doute, attribuer à son genre de nourriture. Aucun

(") Son blancs negros à remiendos como las urrucas. (Comentario real de los Incas.) (2) Lib. 1V, cap. 37,

DES OISEAUX

des autéurs qui ont parlé de cet oiseau si célèbre n’a signalé celte particularité, que nous croyons nécessaire de citer, parce que toutes les espèces n’exhalent pas, au même degré, cette odeur nauséabonde. » M. de Humboldt, qui n’avoit vu le condor que sur les montagnes, dit (!) : « Le condor, comme la » [lama , la vigogne et l’alpaca , et plusieurs plantes » alpines , l'est particulier à la grande chaine des » Andes. La région du globe qu’il paroit préférer à » toute autre est celle qui s'élève de 5,106 à » 4,900 mètres de hauteur. Chaque fois que nos » herborisations nous ont menés jusqu'aux neiges « perpétuelles, nous avons été entourés de condors. » » Quelque respect que nous professions, en général, pour les opinions de ce grand observatear, il nous est impossible de les adopter ici sans réserve. IL est bien certain que les condors habitent les hauteurs des Andes où paissent les Ilamas et les vigognes, mais nous ne croyons pas que cette zone soit leur zone spéciale d'habitation ; nous ne croyons pas non plus que la chaîne des Andes soit seule habitée par eux, Car nous en avons rencontré un grand nombre sur toute la côte de l’océan Pacifique et sur celle de l’océan Atlantique, au bord de la mer, à la côte de Patagonie, où les montagnes les plus voisines sont encore éloignées au moins de cent lieues, et où il est très sûr qu’ils vivent, nichent et demeurent habituellement. Il est vrai qu’on peut supposer que les familles que nous vimes sur le bord des falaises de la côte ont pu pousser peu à peu leurs migrations du sud vers le nord en allant des montagnes du détroit de Magellan à l'embouchure du Rio Negro de Patagonie. Par les mêmes raisons, nous ne croyons pas que les condors préfèrent une zone élevée à celle du niveau de la mer; car ceux de Patagonie sont tout aussi gros et tout aussi bien portants que ceux des Andes ; et, de plus, nous en avons vu si souvent sur toute la côte du Pérou, surtout à Arica , planer, toute la journée, le long de la côte, en cherchant à découvrir des animaux morts rejetés par les vagues; nous en avons vu si souvent coucher sur lesroches avancées de la colline dite Morro d’Arica, que nous les croyons susceptibles d’habiter également la zone la plus froide et le sol brûlant des côtes de la mer, au Pérou. Il est probable que les hauteurs que visitoit M. de Humboldt étoient voisines d'habitations ou de troupeaux ; car nousn’avons jamais rencontré de condors sur le sommet des Andes, sans que l’une ou l’autre de ces deux circonstances les y attirât. Nous croyons donc devoir assigner aux condors une plus grande extension de limites, tant en latitude qu’en hauteur, et leur donner, en latitude, depuis le cap Horn (56° degré de latitude sud) (?) jusqu’au 8° degré de latitude nord, () Zool., p. 36. |

(2) Le capitaine Middleton l'ayant rencontré dans le es

dans les parties élevées des Andes, ou sur leur versant ouest, sur la totalité du territoire du Pérou, de la Bolivia et du Chili, et depuis le niveau de la mer, où ils nichent et séjournent, jusqu'aux régions glacées des Andes ; car nous les avons vus souvent disparoitre à nos yeux, étant déjà nous-mêmes à plus de 4,700 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer. Le condor est, sans contredit, de tous les oiseaux celui dont le vol est le plus élevé. Nous l'avons vu jusqu’au niveau du sommet de l’Ilimani, qui a 5,755 toises de hauteur, tandis qu’à la hauteur de 18,000 pieds, l’homme ne peut résister à la raréfaction de l'air, qu'autant qu’il est né sur ces plateaux élevés des Andes A l’est des Andes, le condor ne va que jusqu'à leurs derniers contre-forts , c'est-à-dire le long du rameau oriental de Ja Cordillière orientale jusqu’à Cochabamba, et même quelquefois jusqu’au commencement des plaines de Santa-Cruz de la Sierra ; mais comme de là aucune chaine de montagnes ne réunit les Andes aux premières chaînes de la province de Chiquitos, il ne passe pas celte limite, et ne peut se rencontrer sur les montagnes du Brésil.

» Nous croyons que plusieurs autres motifs influent, plus que la latitude et la hauteur, sur la préférence que donne le condor à certains lieux. Son genre de vie l’oblige à choisir pour asile des terrains couverts de rochers ou de falaises, parce qu'il ne se perche jamais sur les arbres, et qu’il ui faut non seulement des points culminants d’où il puisse découvrir autour de lui la campagne, mais aussi des anfractuosités, qui lui servent de perchoir, et qui le garantissent de la pluie; aussi ne descend-il ni dans les Pampas de Buénos-Ayres, quoiqu'il habite les montagnes qui les bornent à l’ouest, ni au milieu des forêts, ni même au milieu des montagnes boisées, où les branches le gêneroient. Le condor habite donc spécialement soit les montagnes sèches ou seulement peu boisées, soit les côtes maritimes où les falaises escarpées remplacent les montagnes. On ne doit cependant pas croire qu’il habite toutes les montagnes ou tous les lieux élevés dépourvus de verdure. Il faut qu’il y soit attiré par de paisibles troupeaux appartenant à l’homme, comme ceux de brebis, de Ilamas ou d’alpacas, où par beaucoup d'animaux sauvages, réunis en troupe. Delà le grand nombre de condors qui suivent les côtes où se réunissent habituellement beaucoup de loups marins , comme celles du Pérou, et même celles de la Pata-

détroit de Magellan, la description qu’il en donne dans l'ouvrage de Shaw (Museum leverianum, vol. II, pag. 5, Lond. 4796), qui a étonné M. de Humboldt, parce qu’il indiquoit les pieds blancs, n’a pourtant rien d’extraordinaire; ceux que nous avons vus en Patagonie les avoient blancs aussi, parce qu’ils étoient couverts d’une malière étrangère blanchätre.

66 HISTOIRE NATURELLE

gonie, foujours couvertes d’otaries et de phoques. Où il n’y a point de loups marins, il n’y a plus de condors ; ou bien on les voit, comme au Pérou, soit planer sur les détours des Andes, soit les parcourir d’un vol rapide , afin d'y chercher les petites troupes isolées, seuls restes de la destruction des vicunnas et des guanacos , dont la disparition graduelle entraine celles des condors , qui, pour cette raison, se tiennent de préférence aux environs des lieux habités et sur les routes.

» À la différence des cathartes, qu’on voit en tous lieux par centaines, le condor s’isole tout le temps qu’il chasse , et ne se réunit guère à d’autres oiseaux que pour prendre sa part d’une pâture commune. On en voit cependant quelquefois deux ensemble se reposer dans le même creux de rocher.

» Le condor est assez paresseux. Après avoir passé Ja nuit dans une crevasse de rocher ou de falaise escarpée, la tête enfoncée dans les épaules, ce qui lui donne un air sournois , il s’éveille à l’aube du jour, secoue deux ou trois fois la tête, attendant, assez souvent, le lever du soleil pour quitter son gîte, surtout s’il n’est pas pressé'par la faim ; s'incline au bord du rocher, en agitant ses vastes ailes, comme s’il balançoit à partir ; les déploie enfin, et s'élance dans l’espace. Il ne prend que diflicilement son essor, et ne s'envole pas horizontalement ainsi que beaucoup d’autres oiseaux. On le croiroit d’abord peu sûr de sa marche aérienne; car il commence par décrire un arc de cercle, en cédant à son propre poids; mais reprenant de suite son majestueux élan, les ailes arrondies, les rémiges écartées les unes des autres, il se joue dans les airs avec aisance, sans paroître éprouver la moindre fatigue. Par des mouvements oscillatoires (1) peu sensibles , il imprime à son vol toutesles directions imaginables ; il suit toutes les sinuosités du terrain qu’il parcourt ; il monte et descend toujours rapide; tout à l’heure abaissé jusqu’à raser le sol, perdu maintenant dans les nues. Mais que, du haut des airs, une proie vienne frapper sa vue perçante, alors il se précipite ou plutôt se laisse tomber sur elle, égal en promptitude à la flèche, avecune circonstance que signalent soigneusement les anciens atfteurs : « Quand il descend ) QIt » Garcilaso de la Vega (?), il fait un sigrand bruit qu’il » étonne : Cuando bajan, cayendo de lo alto, hacen » tan gran sombrido que asombra ; » circonstance des plus vraies en effet, car nous avons nous-méême plus d’une fois éprouvé cet étonnement dont parle Garcilaso de la Vega, mais dans laquelle circonstance pourtant on ne pouvoit, sens risquer d’être

() Stevenson, Voyages en Araucañie, elc., trad, fr., tom. I, pag. 59, est l'auteur qui a le mieux décrit le vol du condor ; il n’en est pas de même de ses mœurs.

(2) Comentario real de los Incas, pag. 290-2,

démenti par les voyageurs , voir, ainsi que l’ont fait plusieurs écrivains , un des caractères généraux du vol du condor. En tout autre cas, le vol du condor est peu bruyant.

Le condor seul parcourt successivement les côtes afin d’y chercher les animaux de tout genre que la mer rejette, ou bien les environs des lieux habités et les détours des chemins afin d’y recueillir desrestes d'animaux jetés par l’homme; et quand il n’a rien trouvé, il se pose sur un pic ou sur une pointe de rocher voisine des troupeaux, et attend là qu’une brebis ou une Ilama s’éloigne de la troupe pour mettre bas son petit. Alors, si les bergers ne sont pas en mesure de défendre le jeune animal, le condor prend son vol , et tournoyant à une grande hauteur au-dessus de la pauvre: bête, il attend qu’elle ait mis bas, fond sur elle, non pour l’attaquer ellemême, mais pour s’acharner sur son placenta et tuer ensuite le jeune animal en le déchirant par le cordon ombilical; et si le berger n’accourt pas promptement pour lui faire lâcher sa proie, l’avide oiseau dans un instanta, malgré les efforts de la pauvre mère, dévoré les entrailles du petit. Nous avons remarqué que s’il se trouve quelque animal déjà attaqué par un condor, dans un lieu où l’on n’en apercoit aucun autre, il s’en présente sur-le-champ plusieurs sans qu’on puisse imaginer d'où ils viennent. Nous avons été témoin d’une de ces scènes sanglantes dans un voyage d’Arica à Tacna, sur la côte du Pérou. C’est un trajet de onze lieues sans eau au milieu d’un désert de sable brûlant que la pluie ne rafraichit jamais et dont la poussière salée fait encore plus sentir la sécheresse. Des troupes de mules et d’ânes pesamment chargés parcourent in« cessamment le pays, et les ânes, qui, là plus qu'’ailleurs, sont les souffre-douleurs des habitants, le traversent, aller et retour, sans qu’on les ménage le moins du monde, le plus souvent sans qu’on leur donne à manger ; aussi en meurt-il Eeaucoup dont on voit les cadavres desséchés, disséminés sur la route. Quand, dans une de ces caravanes, un âne vient à se fatiguer, on l’abandonne, sauf à luià regagner, s’il ne meurt de soif, son habitation ordinaire, Un de ces pauvres animaux ainsi abandonné, n'en pouvant plus, se coucha sur la route prêt à rendre le dernier soupir. Des urubus s’en approchèrent de suite, et venaient lui donner quelques coup: de bec peu redoutables pour le mourant; mais bientôt un condor qui avoit aperçu cctte lutte du haut des airs fondit sur cette proie, que lui abandonnèrent à Pinstant les urubus, restés à quelques pas en arrière, et attendant, sans doute, avec impatience la fin du repas du condor, dont ils n’osoient approcher. Ce premier condor ne tarda pas à se voir suivi d’abord de deux, ét, bientôt après, de sept à huit autres, qui, s’acharuant à l’envi sur leur victime,

DES OISEAUX. 67

lui déchiquetoient de leur bec tranchant, ceuxci les yeux, ceux-là les parties génitales, et le délivroient ainsi promptement d’un reste de vie que tant de douleurs devoient lui rendre bien pénible.

» Nous nous approchâmes de l’äne, et alors les condors se retirèrent, à une courte distance, sur les petites collines des environs, ou planoient au-dessus; puis, dès que nous feignimes de nous retirer, ils revinrent à la charge. Une fois repus, ils s’envolent, mais non sans beaucoup de peine, ne pouvant prendre leur essor qu'après avoir long-temps couru, en battant les ailes; ou lorsqu'ils sont poursuivis, ils cherchent à se rendre plus légers, en dégorgeant une partie de ce qu’ils ont mangé. S'ils ne sont pas inquiétés, ils s’envolent, et vont se reposer dans les crevasses de quelque rocher, leur séjour habituel; et là, comme on l’a vu plus haut, ils font tranquillement la digestion , la tête enfoncée entre les deux épaules. Quand un condor n’a pas trouvé de proie, il chasse jusqu’à la nuit tombante, et ce n’est qu'au commencement du crépuscule qu’il regagne son repaire. Îl supporte patiemment la faim pendant plusieurs jours, mais se dédommage amplement de ses privations, lorsqu'il trouve une proie facile.

» Garcilaso de la Véga avoit dit, dès le commencement du dix-septième siècle, que « le condor n’a » pas de serres, comme les aigles, et qu’il a les pieds » semblables à ceux d’une poule (1). » Ce témoignage si positif et d'autant plus digne de foi qu’il émane d’un auteur péruvien, généralement bien informé, n’a pas empêché tous les écrivains plus modernes de donner à l'oiseau des mœurs qui n’appartiennent qu’aux falconidées. Stevenson, par exemple, prétend que « le condor tombe sur sa proie, et que si » c’est un agneau, ou tout autre petit mammifère, » il l'emporte avec ses serres sur quelque montagne » voisine (2)? » M. de la Condamine (°) , antérieurement à Stevenson, avoit été imbu de cette erreur, dans laquelle est aussi tombé notre grand voyageur, M. de Humboldt, dont la réputation européenne n’a d’ailleurs rien à craindre de la vérité. Il parle souvent de la force des serres du condor. El va jusqu’à dire que « deux condors se jettent, non seule- » ment sur le cerf des Andes, sur le petit lion » puma, ou sur la vigogne ou guanaco, mais même » sur une génisse ; ils la poursuivent si long-temps, » la blessant de leurs griffes ou de leur bec, que la » génisse, essoufflée et accablée de fatigue, étend la » langue en mugissant (‘). » Le condor a des ongles

( Comentario real de los Incas, p. 290-92.

(2) Voyage en Araucanie, ete., trad. franc, t. Il, p.60 (3) Relation abrégée du voyage à l'Amazone,

(:) Zoologie, p, #1,

longs, il est vrai; mais ces ongles, qu’il n’emploie qu’à soutenir son corps, sont généralement usés, parce qu’il ne se pose que sur les rochers, et, comme l’a judicieusement remarqué M. Temminck, ne peuvent lui servir à saisir quelque proie que ce puisse être. Nous ajoutons qu'il ne pourroit pas même s’en aider pour la manger. Il ne fait véritablement usage, à cet effet, que de son terrible bec, avec lequel il la déchire et la dépèce, en tirant fortement sur la portion saisie. Nous ne croyons pas non plus que le condor puisse attaquer des brebis, des cerfs et des blamas, et moins encore des génisses. Les habitants américains, amis du merveilleux pour tout ce qui concerne leur pays, inclinent toujours à exagérer les choses. Nous pouvons assurer que le condor n’attaque jamais un animal adulte, ne fût-il que de la taille du mouton, à moins que cet animal n’expire; mais, attiré par Pappât du cordon ombilical, il attaque toujours les animaux qui naissent dans les champs. Nous pouvons assurer aussi que le condor ne chasse jamais aux oiseaux, et nous n’oserions assurer qu’il chasse même les plus faibles mammifères. 4

» Ces renseignements nous dispensent dedémentir les fables écrites sur l'attaque des enfants par des condors, et nous ne croyons pas qu’on en puisse citer un seul exemple dans le pays. F1 y a plus, les Indiens chargent ordinairement, dès l’âge le plus tendre, leurs enfants de la garde de leurs troupeaux, que ces enfants savent fort bien préserver des condors, en prenant à côté d’eux les mères en gésine, ou en emportant les nouveaux-nés dans leurs bras; sans compter qu’on voit fréquemment des bambins de six à huit ans poursuivre ces énormes oiseaux, fuyant timidement à leur approche, quand, de moitié plus gros qu’eux, ils pourroient les renverser d’un seul coup d’aile et les tuer d’un seul coup de bec.

» Il n’est pas moins inutile de réfuter les exagérations qu’oa trouve dans Acosta et dans Garcilaso de la Vega lui-même, ordinairement si exact, relativement à la force du bec du condor, qu'ils prétendent pouvoir entamer la peau d’un bœuf. Nulle part les condors, du moins ceux d'aujourd'hui, ne nous ont paru aussi vigoureux; et il n’est aucun voyageur à la côte du Pérou ou sur le sommet des Cordilières qui wait vu les mules et les ânes morts sur les chemins, et dont les condors avoient mangé tout ce qu'ils en pouvoient saisir, entamés seulement au ventre, autour de l’anus et de la bouche, tandis que le reste de la peau avoit séché sur les chairs, sans avoir pu être dépecé par les condors.

» Comme le roi des vautours et les cathartes, le condor mange de tout ce qui est animal. Nous Pavons vu se nourrir de mollusques, quoique ce soit là son dernier aliment. Il mange tous les animaux

morts, sans exception, les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons, ne manifestant quelque prédilection que pour la chair des mammifères. Il mange jusqu’à des excréments quand la faim le presse.

» Les condors ne sontrien moinsque familiers ; ils fuient, de très loin, l'approche de l’homme ; et, si ce n’est en Patagonie, où, voyant des hommes peutêtre pour la première fois, ils nous laissèrent passer à cent cinquante ou deux cents mètres au-dessous de leur habitation, nous n’avons jamais pu approcher un condor d’assez près pour le tirer, sans nous cacher dans le voisinage d’une proie présentée à son avidité, afin de le surprendre; différant beaucoup en cela des autres vulturidées d'Amérique, des urubus surtout, qui vivent, pour ainsi dire, avec les habitants.

» Il seroit difficile d'apprécier au juste la véritable durée de la vie d’un condor ; mais, si nous en croyons les indigènes, sa longévité surpasseroit de beaucoup .celle de tous les autres oiseaux. Les Indiens nous ont assuré en revoir encore, de temps à autres, quelques uns marqués par leurs pères, il y avoit plus de cinquante ans, de certains signes particuliers. Le lecteur sent avec nous que le fait même et sa preuve auroient ici besoin, l’un et l’autre, d’une vérification plus désirable qu’aisée à se procurer ; mais, ce qu’il y a de certain, c’est que les condors multiplient peu, et que, comparés aux cathartes, ils sont toujours en petit nombre.

» Les condors ne font point de nids; ils se contentent de choisir, dans les rochers, ainsi que nous avons pu le reconnoître en parcourant les falaises de la Patagonie, des concavités assez larges pour recevoir leurs œufs, préférant toujours, pour faire leur ponte, les points inaccessibles, moins par leur élévation que par lâpreté de leur pente.

» Le condor femelle pond deux œufs, de dix à douze centimètres. Les naturels nous les ont dits blancs ; mais un fragment que nous en avons vu nous feroit croire que, comme pour l’œuf de l'aura et de l'urubu, le blanc est couvert de taches espacées d’un brun rougeûtre. C’est surtout de novembre en février qu’a lieu la couvée. Les couples, alors, s’éloignent encore davantage des lieux habités, pour chercher un emplacement propice. Les habitants nous ont assuré que la femelle couve seule, ce qui nous paroît difficile à croire, parce qu’en des régions quelquefois froides et sans arbres, le petit auroit le temps de périr dans la coquille. En tout cas le mâle et la femelle s'occupent, de concert, du soin de nourrir les jeunes condors, en dégorgeant dans leur bec les aliments qu’ils ont pris eux-mêmes. Les jeunes grandissent assez lentement, et peuvent à peine voler au bout d’un mois et demi, Ils suivent long-temps encore Ie couple, qui les guide dans leurs

HISTOIRE NATURELLE

premières chasses ; mais le plus long terme de leur éducation ne passe jamais quelques mois; et, dès ce moment, on voit les jeunes condors s’isoler de leurs parents, ec chercher eux-mêmes à pourvoir à leur nourriture. Plus voraces alors que les vieux, mais moins prévoyants et moins défiants, parce qu'ils ont moins d'expérience , ils tombent plus facilement dans les embüches des chasseurs; aussi tue-t-on souvent de jeunes condors, et rarement des conders adultes.

» Les condors nuisent beaucoup aux troupeaux en tuant les animaux nouveau-nés; c’est pourquoi les habitants actuels leur font une guerre d’extermination, et mettenten jeu, pour les détruire, beaucoup de ruses différentes. La plupart du temps, ils les guettent, cachés près d’un lieu garni par eux d’un appât propre à les attirer, et les tuent à coups de fusil; ou bien, attendant qu'ils soient repus, ils les poursuivent à cheval , les enveloppant, le plus souvent, de leur terrible lazo ; d’autres fois, enfin, ils les surprennent, gorgés de nourriture, dans un cerele étroit de palissades formé d’avance autour de la proie tentatrice, et les assomment à coups de bâton, sans qu’ils puissent fuir, faute d’espace, ni s'envoler, per suite de la gloutonnerie qui vient appesantir leurs ailes en surchargeant leur estomac. Nous n’avons pas entendu parler de la chasse décrite par Molina (f) : selon cet auteur, un homme se couche sur le dos, affublé de la peau d’un bœuf fraichement égorgé : le condor, trompé par l'aspect de cette peau qu’il prend pour un animal mort, s’en approche afin de le manger. L'homme, dont les mains sont armées de gants, saisit alors l’oiseau par les pattes, et d’autres chasseurs viennent promptement l’assommer.

» Nous croyons qu’on a trompé M. de la Condamine (?) en lui garantissant qu’on emploie, pour attirer le condor, une figure d’enfant pétrie d’une argile très visqueuse, où l'oiseau vient engager ses serres. C’est une suite de l'erreur consacrée, que le condor se sert de ses ongles.

» Comme tous les oiseaux de proie, en général, le condor a la vie très dure ; mais les habitants tombent quelquefois, à cet égard, dans une exagération pareille à celle d'Ulloa (*), qui prétend que le tissu des plumes du condor est si serré que la balle n’y pénètre pas, et ajoute même qu’on lui a tiré de huit à dix coups de fusil de suite sans lui faire du mal, les balles renvoyées par les plumes rebroussant vers le chasseur. Ce fait n’a pas besoin de réfutation. Nous avons tué des condors, et de très loin, non

(°) Essai sur l’histoire naturelle du Chili, trad, franc, pag. 249.

(2) Relation abrégée du Voyage de l’Amazone, p. 174.

(5) Noticias americanas, pag. 158, S 18.

DÉS OISEAUX. G9

seulement avec des balles ordinaires, mais encore avec de petites balles ou plomb n° 6, des chasseurs. Néanmoins le condor, étant plus grand et plus fort qu'aucun autre oiseau de proie, doit nécessairement être plus difficile à tuer; aussi vole-t-il long-temps encore, avant de tomber, même après avoir été grièvement blessé. Nous avons acquis la certitude que le condor est très difficile à mettre à mort par telle autre voie; celle, par exemple, de la strangulation. Oserons-nous avouer qu'après en avoir blessé un d’une balle, sur la côte de la Patagonie, nous voulûmes l’achever de cette manière, et ne pûmes y parvenir qu'après une heure des plus pénibles efforts? Cette observation est applicable, et plus directement encore aux oiseaux de mer, comme les albatrosses.

» Le nom du condor vient peut-être de cuntur, mot par lequel les anciens auteurs le désignent ; et M. de Humboldt fait dériver euntur du verbe quichua cuntuni (!), qui signilie exhaler une bonne odeur, sentir bon. Nous ne sommes pas de son avis. Dans la langue quichua ou des Incas, quand on veut parler de choses qui ont une bonne odeur, on se sert, en effet, du radical cuntun ou cuntuy; mais quand, au contraire, on veut désigner des choses de mauvaise odeur, on emploie le radical aznak, aznay. Or, ne pouvant, en conscience, admettre que les Quichuas eussent l’odorat assez dépravé pour trouver une bonne odeur au condor, nous ne croyons pas trop nous écarter de la vérité en tirant le mot cuntur de contury, nom du condor dans la langue aymara (?), que nous croyons antérieure à celle des Quichuas, qui pourroit bien lui devoir son origine ; à moins qu’on ne veuille expliquer cette sorte d’anomalie étymologique par une antiphrase analogue à celle dont usoient les anciens Grecs, en donnant à leurs furies le nom d’Euménides, qui veut dire douces.

» Les Indiens Araucanos du Chili et des Pampas du sud de Buénos-Ayres, nomment le condor mauké ; les Puelches, qui habitent du trente-neuvième au quarante-unième degré sud, le nomment chanana, et les Patagons ou Tehuelches, de l’extrémité la plus méridionale du continent américain, le nomment huirio. Les Espagnols le nomment buytre, appellation par laquelle ils désignent les vautours d'Europe.

» Il nous reste à considérer le condor sous un point de vue tout-à-fait neuf, ou qui n’a été, du

() Vocabulario del padre Diego Gonçalez Holquin (Lima, 1608), pag. 33 et 34.

() Vocabulario de la langua Aymara, por Ludovico Bertonio (Juli, 1612;, pag. 52 C’est peut-être de tous les ouvrages de ce genre le plus curieux sous le rapport bibliographique, car il est le seul livre imprimé par un jésuite dans un petit village du sommet des Andes.

moins, que partiellement indiqué par les anciens auteurs espagnols de l'Histoire du Pérou. Nous voulons parler du rôle qu’a joué cet oiseau dans les antiques superstitions religieuses des grandes nations Quichua et Aymara. Il est curieux, sans doute, de voir un oiseau de proie révéré dans les deux vastes empires du Mexique et du Pérou, tandis que les vieux Astèques faisoient, de leur côté, jouer un si grand rôle mythologique à leur Coxcaquauthli, qui paroît être la grande harpie, et non pas le vultur papa, comme on l’a cru jusqu’à présent. Il est curieux aussi de retrouver des traces de ladoration du condor bien avant l’époque des Incas, et peutêtre même avant celle des Aztèques.

» Garcilaso de la Vega dit (1) vaguement, en parlant des diverses religions antérieures aux Incas, que quelques nations adoroient le condor à cause de sa taille, et parce qu’elles se glorifioient d’en descendre. Ces traditions ne s’étoient, sans doute, conservées que par oui-dire, et sans qu’on désignât la nation à laquelle on pouvoit les rapporter. II dit encore, en parlant des conquêtes que fit le onzième roi des Incas, Tupac Inca Yupanqui, que, quand ce prince pénétra à l’est de Cajamarca (?), au sixième degré sud, chez la nation Chachapuya, cette nation avoit le condor pour principal dieu. Enfin , parlant des offrandes des chefs ou curacas à l’Enca, lors de leur visite, à l’occasion de la grande fête annuelle du soleil, appelée Raymi (3), il dit que les Indiens donnoient à l’Inca beaucoup d’animaux parmi lesquels on remarquoit des condors. Dans cette même fête, où les Indiens se déguisoient de diverses manières, on en voyoit quelques uns se présenter avec des ailes de condor attachées aux épaules, comme prétendant descendre de cet oiseau ({). Nous avons vu les mêmes images se reproduire dans les déguisements des Indiens Aymaras de la Paz (Bolivia), lors des grandes fêtes du catholicisme, par exemple, le jour de la Saint-Pierre et de la Fête-Dieu. Il est assez singulier que les Indiens Aymaras aient conservé jusqu’à nos jours le goût de ces scènes burlesques qu’ils représentoient lors des anciennes fêtes du soleil ; mais il l’est plus encore que cette coutume se soit maintenue chez un peuple qui, dès les premiers temps de son histoire, que nous rappellent seuls aujourd’hui les monuments de Tiaguanaco, sur le lac de Titicaca, étoit sous l’empire d'idées religieuses, dans lesquelles le condor entroit pour beaucoup. En effet, sur des statues colossales, sur des portiques monolithes, nous avons trouvé partout des figures de condor, tantôt entières et tenant un sceptre pour représenter

(") Comentario real de los Incas, p. 12-2.

(2) Idem, 264-1 , sous le nom de Cassamarca.

(3) Idem, pag. 139-1.

(4) Idem, pag. 196-1,

70 HISTOIRE NATURELLE

allégoriquement les messagers du soleil, tantôt par | cac, fit, au lieu même où son père s’étoit lächement

fragments, soit que les ailes de l’oiseau s'adaptent aux épaules des rois qui viennent rendre hommage à l’astre dominateur, soit que sa tête orne la couronne même ou le sceptre du dieu, sa tête prodiguée , d’ailleurs, dans toutes les sculptures de ces temps reculés, que nous croyons de beaucoup antérieurs au règne des Incas, regardés par nous, non sans quelques raisons , comme les derniers rejetons des Aymaras, cette nation brillante, bien plus avancée dans les arts que ne l’ont été depuis les Incas eux-mêmes (1).

» Les Incas regardoient aussi le condor comme l'animal le plus noble, sans quoi ils ne se seroient pas représentés sous cet emblème, comme nous le yoyons dans l’histoire de Viracocha, leur huitième roi (2), qui, après la mort de son père Yahuar Hua-

() Voyez partie historique : Environs de la Paz.

(2) Garcilaso dela Vega, Comentario real de los Incas, pag. 161-1.

retiré, lors de l'attaque des Chancas , sculpter, sur une très haute pierre, deux condors, l’un, les ailes fermées, la tête basse et enfoncée entre les épaules, comme s’il se cachoit, et le bec dirigé vers le sud ou collasuyo, tournant le dos au cuxco; l’autre, le bec tourné vers la ville, l'air fier, les ailes éployées, comme s'il fondoit sur une proie; celui-là représentant Yahuar Huacac soustrait au danger par la fuite, celui-ci Viracocha lui-même accourant à la défense de la capitale de l'empire. L'auteur du Commentaire des Incas nous apprend que ces figures existoient encore en 1580.

» Plusieurs endroits ont tiré leur nom de celui du condor. Nous trouvons, sur la route de Potosi à Oruro, la côte de Condor-Apacheta (la Gorge du Condor), et beaucoup de dérivés, comme Cuntur- Marca (la demeure du condor, etc.), dont on a fait, par corruption, Cuntumarca. »

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