L'OISEAU-MOUCHE PATAGON
Ornismya tristis. Less., Synop. (1).
Jusqu’à ces dernières années on ne connoissoit parmi les oiseaux-mouches que des volatiles d’une extrême délicatesse et resplendissants des couleurs les plus pures et les plus éclatantes. En cela, comme en beaucoup d’autres choses, les découvertes modernes devoient renverser les idées reçues, et nous montrer avec quelle indifférence la nature se joue des systèmes et des méthodes que la foiblesse de notre intelligence a cru devoir établir pour en comprendre les œuvres. L’oiseau-mouche patagon est donc un nouvel exemple de l'arbitraire de nos dénominations, et même du ridicule qui les accompagne ; car certes le nom d’oiseau-mouche et celui de geant qu’on lui a donnés, bien qu’emportant avec eux l’idée d’un être d’une taille plus grande que celle des autres individus de son espèce , Sont une sorte de contre-sens dans le langage, et ne devroient pas être associés.
Le patagon est donc le plus grand des oiseauxmouches, et en même temps celui de la famille qui a été le moins favorisé sous le rapport des couleurs. Avantagé par les proportions du corps, il a été défavorisé par l’habit; et de foibles vestiges de teintes métalliques qui scintillent avec tant de fraicheur sur la robe de la plupart des individus se sont joints chez lui à un vêtement sombre et brunâtre. Les oiseaux-mouches destinés à vivre entre les tropiques, et dans les zones où le soleil verse sans cesse des torrents de lumière, ont recu des parures splendides pour se trouver en rapport avec le luxe des autres productions animales ou végétales ; tandis que, vivant dans des régions plus tempétueuses, plus soumises aux brusques écarts d’une atmosphère inconstante, certaines espèces n'ont point eu besoin de ce riche plumage; et tel est le cas de l'oiseau dont nous traçons l’histoire.
Le patagon habite les forêts de l’intérieur du Chili, et s’avance dans le pays des Araucanos, et jusque dans les pampas sauvages des Puelches , au sud du Vieux-Chili, et au pied des Andes. Longtemps on a cru qu’il vivoit dans l’intérieur du Brésil ; mais tous les individus qui ornent aujourd’hui plusieurs cabinets de Paris ont été apportés du Chili, et ne permettent point, jusqu’à ce qu’on ait des notions plus certaines, de lui assigner une autre patrie.
L’oiseau-mouche patagon a été figuré pour la première fois dans la Galerie du Muséum, publiée par MM. Vieillot et Oudart, sous le nom d’oiseau-mouche géant (trochilus gigas). L’individu représenté dans la planche 180 de cet ouvrage étoit une femelle
(") Trochilus gigas, Vieillot.
DES OISEAUX
ou peut-être un jeune mâle non adulre. Le mâle, que nous devons au pinceau de M. Bévalet, a sept pouces et demi de longueur totale, depuis la pointe du boc jusqu’à lextrémité des rectrices les plus extérieures. Sur cette dimension le bec a quinze lignes ; sa forme est arrondie, entière, et un renflement as sez développé grossit insensiblement les deux mar= dibules du côté de leur pointe. Par la coupe des ailes, et par sa queue fourchue, comme par sa taille, cet oiseau imiteroit, à faire illusion, une hirondelle, dont son long bec grêle le distingue aussitôt. Les ailes se trouvent donc plus longues que la queue de deux ou trois lignes au plus. Les rémiges qui les composent sont recourbées, larges et de couleur brune uniforme, légèrement irisées en violet sur leur bord interne ; la première est la plus longue, et les suivantes diminuent successivement de longueur jusqu’à la dixième. La queue n’est composée que de dix rectrices d’un brun légèrement verdâtre et doré en dessus, et d’un brunâtre clair en dessous : les deux plus externes ne sont marquées de brun verdâtre à reflets qu'à leur partie terminale. Les cinq rectrices de chaque côté diminuent de longueur, de manière que celles du milieu sont plus courtes et forment une échancrure profonde d’un pouce.
Le corps du patagon, sur le manteau, sur les couvertuüres moyennes des ailes et sur le sommet de la tête, est brunâtre avec des reflets verts. Les petites plumes du front se trouvent légèrement bordées de roux. Tout le dessous du corps est d’un roux léger, mélangé de brun, et même de brun verdâtre sur les flancs. Cette teinte rousse n’est point uniforme, parce que chaque plume est brune à la ‘base et rousse seulement aux bords. Le croupion est mélangé de roussâtre, de brun et de blanchâtre ; et ce mélange de couleurs se fait aussi remarquer sur les coutertures inférieures de la queue. Vues à la loupe, les plumes de cet oiseau sont toutes finement composées ; et celles de la gorge, quoique sans éclat, rappellent par leur disposition écailleuse les plumes métalliques des autres espèces.
Le bec du patagon est en entier d’un brun noir uniforme. Les tarses sont de cette couleur, et se trouvent vêtus ou garnis de petites plumes jusqu’à l'origine des doigts.
M. Vieillot a décrit un individu de la collection de M. Portier, commissaire-général de la marine, qui nous paroît être la femelle de l’oiseau-mouche patagon. Ainsi s'exprime cet ornithologiste dis- 1ingué :
« La femelle diffère du jeune en ce que son plumage est généralement d’un gris un peu foncé. Le mâle non adulte a la tête, le dessus du cou, le dos, d’un vert brun, plus chargé sur la dernière partie ; chaque plume est bordée d’une ligne plus sombre
et terminée de roux; le croupion est d’un blanc mêlé de roux ; les couvertures supérieures de la queue sont vertes et bordées de blanc; les rectrices pareilles, avec une petite tache blanche à leur extrémité; les petites et moyennes frectrices des ailes vertes, bordées comme les plumes du dos, et terminées de blanc roussâtre ; les rémiges portent à leur bout une tache triangulaire et blanche sur un fond d’un noir violacé; les parties inférieures sont d’un blanc roussâtre, et chaque plume est terminée de blanchâtre ; l'abdomen et les couvertures inférieures de la queue blancs; les rectrices grises, avec du vert à leur extrémité, le bec et les doigts noirs ; la queue est très fourchue, et longue de trois pouces. Ses dimensions totales sont de huit poucesenviron.»
L'individu qui a servi de type à notre description fait partie de la collection du duc de Rivoli; et l’espèce, naguère très rare, se trouve maintenant dans plusieurs cabinets particuliers et dans les galeries du Muséum.