‹ Compléments de BuffonChapitre 63 sur 667 · LE DINDON SAUVAGE · texte numérisé non relu

LE DINDON SAUVAGE

Le dindon sauvage, sur lequel Buffon n’a publié que quelques lignes, aété, dans ces derniers temps, étudié avec une rare sagacité par M. Audubon,

années dans les forêts de l'Amérique, dans le seul but d'observer les mœurs des animaux qui les habitent, et qu’il a publiés dans de gigantesques et magnifiques planches de format grand éléphant. L'article sur le dindon sauvage donne des détails si piquants sur les mœurs de cette souche de nos dindons domestiques que nous le reproduisons dans son entier avec une vive satisfaction.

Ainsi s'exprime M. Audubon : « La taille et la beauté du dindon sauvage, dit-il, sa réputation comme objet de nourriture, et l'intérêt qui s’attache à lui comme étant l’origine de la race domestique, aujourd’hui si abondamment répandue sur les deux continents, en font un des oiseaux les plus remarbles de ceux que nourrissent les Etats-Unis d Amérique. <

» Les parties sauvages, des Etats de l'Ohio, du Kentucki, des Illinois et d’'Indiana, immense étendue de pays qui occupe le nord-ouest de ces districts, sur le Mississipi et le Missouri, et les vastes régions que baignent ces deux fleuves depuis leur confluent jusqu’à la Louisiane, en y comprenant les parties boisées des Arkansas, du Tennessée et de l’Alabama , sont les lieux où l’on rencontre en plus grand nombre ce magnifique oiseau. Il est moins abondant dans la Géorgie et les Carolines, devient plus rare encore dans la Virginie et la Pensylvanie, et ne se voit aujourd’hui qu’à de longs intervalles à l’est de ces derniers Etats. Dans le cours de mes recherches à travers l’ile Longue, l'Etat de New-York et les pays autour des lacs, je n’en ai pas rencontré un seul individu, quoiqu’on m'’ait rapporté qu’il s’en trouvoit quelques uns. Il en existe également tout le long de la chaine des monts Alléghany, où ils sont devenus tellement craintifs, qu’on ne peut les approcher qu'avec une extrême difficulté. Je décrirai les mœurs de cet oiseau telles qu’on les observe dans les pays où il est le plus abondant.

» Le dindon n’est qu'à demi- voyageur, et ne vit également en troupe qu’à demi ; et d’abord, lorsque les arbres d’une partie du pays sont beaucoup plus riches en graines de toute espèce que ceux d’une autre partie, il est bien vrai que les dindons y sont entrainés par degrés, et que, rencontrant une nourriture plus abondante à mesure qu’ils s’approchent de la région où les fruits sont en effet plus abondants, une troupe succède à une autre, jusqu’à ce que la race entière ait couvert le nouveau district de ses nombreux essaims. Mais ces émigrations n’ont rien de régulier; elles embrassent une vaste étendue de pays, et il peut être utile de faire connoître la manière dont elles ont lieu.

» Vers le commencement d'octobre, lorsqu’à peine quelques graines et quelques fruits se sont encore détachés des arbres, ces oiseaux se rassemblent en

troupes, et s’enfoncent peu à peu vers les riches contrées de l'Ohio et du Mississipi. Les mâles, réunis en nombre variable, depuis dix jusqu’à cent individus, se mettent à la recherche de la nourriture, à part des femelles; celles-ci marchent de leur côté, soit isolément, chacune avec sa couvée de petits, qui ont alors acquis les deux tiers de leur taille, soit en troupes de soixante-dix ou quatre-vingts individus; toutes sont attentives à éviter les vieux mâles, qui attaquent leurs petits, et souvent Îles tuent par des coups répétés sur la tête. Jeunes et vieux cependant suivent la même direction, et toujours à pied à moins que leur marche ne soit interrompue par une rivière, ou que les chiens de quelque chasseur re les obligent à prendre leur vol. Lorsqu'ils arrivent au bord d’une rivière, ils se rassemblent sur les éminences les plus élevées, et ils y demeurent un jour entier, quelquefois deux, comme s'ils avoient à délibérer. Pendant ce temps on entend les mâles crier, faire beaucoup de bruit; on les voit marcher en se rengorgeant, comme s'ils vouloient élever leur courage à la hauteur de la circonstance où ils se trouvent. Les femelles et les jeunes imitent aussi quelquefois la démarche solennelle des mâles : ils épanouissent leur queue, courent autour les uns des autres, en gloussant fortement, et faisant des sauts extravagants. Enfin lorsque le temps est calme, et que tout aux environs paroit tranquille, la troupe gagne le sommet des arbres les plus élevés, et de ià, au signal que donne l’un des guides, par un seul gloussement, tous ensemble prennent leur vol pour le rivage opposé. Les individus adultes et vigoureux traversent facilement quand la rivière auroit un mille de largeur ; mais les jeunes et ceux qui sont moins forts, tombent fréquemment dans l’eau. Cependant ils ne s’y noient pas, comme on pourroit le croire; ils rapprochent leurs ailes du corps; leur queue épanouie sert à les soutenir ; ils étendent le cou, et poussant de leurs jambes avec énergie, ils se dirigent rapidement vers le rivage. Quand ils s’en approchent, et que le bord trop escarpé ne leur permet pas d'aborder , ils s’arrêtent quelques moments, descendent le courant jusqu’à ce qu'ils aient atteint un point accessible, et par un effort violent réussissent en général à sortir de l’eau. Un fait remarquable, c’est qu’aussitôt après avoir ainsi traversé une grande masse d'eau, ils courent dans tous les sens durant que'ques instants, comme s'ils étoient hors d’eux - mêmes. Dans cet état, ils deviennent facilement la proie des chasseurs.

» Quand les dindons arrivent dans des lieux où les graines sont abondantes, ils se séparent en troupes plus petites, où des individus de tout âge et les deux sexes sont confondus, et ils dévorent tout ce qu’ils ont devant eux. Cela a lieu vers le milieu de

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novembre, et après ces longs voyages, ces animaux deviennent quelquefois si familiers, qu’on les voit s'approcher des fermes, se mêler aux oiseaux de la basse-cour, et chercher même leur nourriture jusque dans les étables et dans les greniers à grains. C’est en parcourant ainsi les forêts, et en se nourrissaint surtout des fruits des arbres qu’ils passent l'automne et une partie de l’hiver.

» Dès le milieu de février, ils commencent à ressentir les besoins de la reproduction. Les femelles se séparent et s’envolent loin des mâles, qui les poursuivent avec persévérance. Les deux sexes se perchent à part, mais à peu de distance l’un de l’autre. Quand la femelle fait entendre un cri d’appel, tous les mâles lui répondent par des sons répétés avec rapidité. Si le cri de la femelle est venu de terre, les mâles s’y élancent aussitôt; puis à peine l’ont-ils touchée qu’on les voit épanouir et redresser leur queue, porter la tête en arrière jusque sur leurs épaules, abaisser leurs ailes avec une secousse convulsive, et marchant avec une gravité solennelle, repoussant l’air de leur poitrine par des secousses rapides , ils s'arrêtent d’espace en espace pour écou+ ter et pour regarder; et ils continuent ces mouvements, soit qu’ils aient ou non aperçu la femelle, Dans ces moments il arrive souvent que les mâles se rencontrent, et alors ils se livrent des combats acharnés, qui se terminent par des blessures, souvent même par la mort des plus foibles, qui succombent sous les coups multipliés que les vainqueurs leur portent à la tête.

» J'ai plusieurs fois assisté au spectacle de deux mâles, qui, tantôt avançant et tantôt reculant suivant qu’ils avoient repris ou perdu l'avantage, les ailes tombantes, la queue à demi relevée, les plumes en désordre , et la tête sanglante, se livroient à une lutte des plus violentes. Si au milieu du combat lun des deux, pour respirer, cède et lâche prise , il est perdu ; car l’autre le poursuivant avec énergie, le frappe violemment des ongles et de l'aile, et réussit en peu de minutes à le renverser à terre. Quand l’un des combattants est mort, le vainqueur le foule aux pieds; mais, chose étrange, non pas avec l’expression de la haine, mais comme s’il éprouvoit un sentiment d'amour. à

» Lorsque la femelle a été découverte par le mâle, qu’il s’en approche, et que celle-ci est âgée de plus d’un an, on le voit aussitôt glousser et se rengorger; elle tourne autour de lui, tandis qu’il continue ses mouvements , et tout d’un coup ouvre ses ailes, se précipite au devant de lui, et comme si elle vouloit mettre un terme à ses retards, se laisse tomber et recoit ses tardives caresses. Si le mâle rencontre une jeune femelle, sa manière d’agir n’est plus la même. Il se rengorge avec moins de pompe et plus de vigueur; il met plus de rapidité dans ses mouvements;

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quelquefois il s'élève en volant autour de la femelle, à la manière de quelques pigeons, et au moment où il retombe à terre, il se met à courir de toute sa force, en laissant trainer à terre et sa queue et ses ailes ; il se rapproche ensuite de la timide femelle, cherche par le renflement de sa voix à adoucir les craintes qu'elle semble éprouver, et lorsqu’enfin elle y consent, il la couvre de ses caresses.

» Quand un mâle et une femelle se sont ainsi réunis, je suppose qu'ils continuent à être dans les mêmes rapports pendant toute la saison , quoique le mâle ne demeure pas exclusivement attaché à une seule femelle ; car j’ai vu un dindon en couvrir plusieurs, lorsqu'il lui étoit arrivé de pénétrer dans un lieu où elles se rassembloient : dès lors les dindes s'attachent à leur coq favori; elles se perchent non loin de lui. souvent sur le même arbre, jusqu’à ce qu’elles commencent à pondre : elles se séparent alors, afin de soustraire leurs œufs au mâle, qui les briseroit , afin de prolonger ses plaisirs amoureux Dès ce moment aussi les mâles deviennent lents et peu soigneux d'eux-mêmes, si l’on peut ainsi dire ; plus de combats, plus de ces fréquents gloussements; leur indifférence oblige leurs femelles à faire toutes les avances ; elles les appellent sans cesse et avec force ; elles accourent vers eux, et semblent vouloir, par leurs caresses et par leurs efforts, ranimer leur ardeur expirante,

» Les coqs d'Inde, quand ils sont perchés, se rengorgent quelquefois et gloussent; mais j'ai remarqué que le plus souvent ils épanouissent et redressent leur queue, font entendre ce bruit d’expiration saccadée, cette secousse respiratoire, si remarquable chez eux, et abaissent aussitôt leur queue et le reste de leurs plumes. Dans les nuits claires, ou par le clair de lune, ils répètent ces mouvements par intervalles de quelques minutes, pendant des heures entières , sans changer de place, sans même quelquefois se redresser sur leurs jambes , surtout quand la saison des amours est prête à atteindre son terme. Lorsque la fin de cette saison est tout-à-fait arrivée, ils sont alors fort amaigris, cessent de glousser , et leur appendice pectoral se flétrit, s’affaisse ; ils s’éloignent des femelles, et on pourroit croire quelquefois qu’ils se sont entièrement éloignés du voisinage. A cette époque je les ai rencontrés à côté de quelque vieux tronc, dans les parties retirées et les plus épaisses des bois ; ils se laissent quelquefois alors approcher jusqu’à la distance de quelques pieds, hors d’état de voler, mais ils courent avec rapidité et à de grandes distances. J’ai souvent suivi mon chien pendant des milles avant de réussir à forcer l'individu qu’il suivoit.

» Ce n’étoit pas dans le but de tuer l'oiseau que j'entreprenois une poursuite semblable, car il est

alors couvert de vermine, et mauvais à manger, mais dans le simple but de connoître ses mœurs. Ils paroissent à cette époque chercher ainsi la retraite pour reprendre des forces avec de l’embonpoint, en se nourrissant peut-être de quelques espèces de plantes particulières, et en faisant moins d'exercice. Quand leur état s’est amélioré, ces oiseaux se rassemblent de nouveau, et recommencent leurs courses. Revenons maintenant aux femelles.

» Vers le milieu d’avril, si la saison est sèche, les poules commencent à chercher une place pour y déposer leurs œufs. Cette place doit être autant que possible hors de la vue de la corneille ; car cet oiseau épie souvent le moment où la poule d’Inde a quitté son nid, pour en ôter et en manger les œufs. Le nid, formé de quelques feuilles «èches, est placé à terre, dans une excavation creusée à côté de quelque tronc d'arbre, ou au milieu des feuilles de quelques branches tombées et desséchées, ou sous quelque bouquet de sumac ou de ronces, mais toujours dans un endroit sec. Les œufs, d’un blanc de crème, semé de points rouges, sont quelquefois au nombre de vingt, mais le plus communément au nombre de dix à quinze.

» Au moment de déposer ses œufs, la femelle gagne son nid avec une extrême précaution : il est rare qu’elle y arrive deux fois par le même chemin ; et quand elle doit le quitter, elle le recouvre de feuilles avec un te] soin , qu’il est fort difficile à celui qui aperçoit l’oiseau de savoir où est son nid. Il est même cerlain qu’on ne trouve guère de nid de poule d’Inde que lorsque la femelle l’a quitté précipitamment, ou qu’un lynx, un renard ou une corneille en ont mangé les œufs et répandu leurs coquilles aux alentours.

» Il arrive assez fréquemment que les poules d'Inde préfèrent les îles pour y déposer leurs œufs et y élever leurs petits, sans doute parce que ce sont des lieux moins fréquentés par les chasseurs, et que les grandes masses de bois flotté qui s’accu-

mulent à leur extrémité leur offrent un asile plus sûr

dans les moments de danger. Quand j'ai rencontré ces oiseaux dans des endroits de cette nature, J'ai toujours remarqué qu’il suffisoit d'un coup de fusil pour qu'ils se missent tous à courir vers l’amas de bois flotté, et à y chercher retraite. J'ai souvent escaladé ces grandes masses qui ont jusqu’à dix et vingt pieds d’élévation, pour y chercher le gibier que je savois y être caché.

» Si un ennemi passe à la vue de le femelle, quand elle est occupée à pondre ou à couver, elle ne bouge pas, à moins qu’elle ne s’apercoive qu’elle est découverte ; elle se tapit au contraire jusqu’à ce que le danger soit éloigné. Souvent j'ai pu approcher jusqu’à cinq ou six pas d’un nid dont je connoissois d'avance la position, en ayant soin de prendre un

air d'inattention, en sifflant ou me parlant à moimême : la femelle alors demeuroit tranquille; mais si je marchois avec précaution et en la regardant, elle ne me laissoit jamais arriver à plus de vingt pas sans se sauver , la queue ouverte d’un côté, et jusqu’à une distance de vingt ou trente yards; là, prenant une démarche fière et imposante, elle se mettoit à marcher d’un pas résolu, poussant un gloussement de moment en moment. 11 est rare qu’elles abandonnent leur nid quand il a été découvert par l’homme ; mais je crois qu’elles n’y retournent jamais, lorsqu'un serpent ou quelque autre animal en a détruit les œufs. Si en retournant à ses œufs elle ne les retrouve plus, ou n’en retrouve que les débris, elle appelle bientôt un mâle; mais en général elle n’élève qu’une couvée par saison. On voit aussi quelquefois plusieurs poules s'associer , sans doute pour leur sûreté mutuelle, déposer leurs œufs dans le même nid, et élever leurs couvées réunies. J’en ai une fois trouvé trois qui couvoient quarante - deux œufs. Dans ces cas-là, le nid commun est toujours gardé par l’une des femelles, de sorte que ni la corneille ni le corbeau n’osent en approcher.

» La mère n’abandonne point ses œufs, dans quelque circonstance que ce soit, lorsqu'ils sont près d’éclore. Sa persévérance va même jusqu’à souffrir qu’on élève autour des palissades, et qu’on l’emprisonne. J'ai été une fois témoin de la naissance d’une couvée de dindons, que je surveillois dans le but de les prendre tous avec leur mère. Je m'étendis, et me cachai par terre à la distance de quelques pieds, et je vis la mère, qui m’avoit aperçu, se redresser à demi sur ses jambes, regarder ses œufs non encore éclos, avec une expression d'inquiétude, glousser d’une manière qui est particulière à la femelle dans ces occasions, écarter ensuite avec soin les fragments des coquilles, quand les petits furent sortis des œufs, caresser de son bec les petits qui, déjà debout et chancelants, faisoient efforts pour sortir du nid. Voilà le spectacle dont j'ai été témoin, et, renonçant à mon projet, j'ai laissé la mère et ses petits à des soins meilleurs que n’auroient pu être les miens, aux soins de notre créateur commun. Je les vis tous sortir de leur coquille, et peu de moments après, aller, venir, s’agiter et se pousser lun l’autre pour satisfaire à leurs besoins avec un étonnant et merveilleux instinct.

» Avant d'abandonner son nid avec sa couvée, la mère se secoue d’une manière violente, nettoie et replace les plumes le long de son ventre, et prend un aspect tout nouveau. Elle tourne les yeux dans tous les sens, étend son cou pour s'assurer qu’elle n’a à craindre ni faucon, ni ennemis d’aucune espèce, se hasarde à faire quelques pas, ouvre un peu ses ailes en marchant, et glousse doucement pour

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garantir et conserver auprès d’elle son innocente famille. Ses petits marchent lentement, et comme ils éclosent en général vers la fin du jour, ils retournent ordinairement à leur nid pour y passer la première nuit; ensuite ils seretirent à quelque distance, se tenant toujours sur les parties élevées des ondulations du terrain. La mère redoute la pluie pour ses petits, car rien n’est plus dangereux pour eux dans un âge aussi tendre, et lorsqu'ils ne sont encore couverts que d’un léger duvet. Dans les saisons très pluvieuses, les dindons sont peu communs, car lorsque les petits ont été fortement mouillés, il est rare qu’ils se rétablissent. Pour prévenir les désastreux effets d’une atmosphère pluvieuse, la mère, avec une sollicitude et une prévoyance admirable, arrache les bourgeons des plantes aromatiques, et les donne à ses petits.

» Au bout d’une quinzaine, les jeunes oiseaux, qui étoient jusque là demeurés à terre, prennent leur vol , et la nuit gagnent quelque grande branche peu élevée, où ils se placent sous les ailes de leur mère, en se divisant pour cela en deux troupes presque égales. Plus tard ils quittent l’intérieur des bois pendant le jour , et s’approchent de leurs bords, pour y chercher des fraises et ensuite des mûres et des sauterelles, et ils trouvent ainsi à la fois une nourriture abondante, et l’heureuse influence des rayons du soleil. Ils se roulent dans des fourmilières abandonnées, pour nettoyer leurs plumes naissantes des petites écailles qui les embarrassent, et pour écarter aussi les tiques et autres espèces d'animaux parasites, qui ne peuvent supporter l’odeur de la terre imprégnée d’acide formique qui a servi de demeure aux fourmis,

» Cependant les jeunes dindons se développent rapidement, et au mois d’acût ils sont en état de se préserver des attaques imprévues des loups, des renards, des lynx et même des cougouards. Ils y réussissent en s’enlevant rapidement de terre avec l’aide de leurs jambes vigoureuses , et en se réfugiant sur les branches élevées des petits arbres. C’est à cette époque que paroissent chez les jeunes mâles la touffe de la poitrine, qu’ils commencent à glousser et à se pavaner, et que les jeunes femelles ronflent et sautent de la manière que j'ai déjà décrite.

» À cette époque aussi les vieux mâles se sont rassemblés, et il est probable que toute la race quitte alors les districts de l’extrémité nord-ouest, pour se retirer vers la rivière Wabash, vers celle des Illinois, vers la rivière Noire, et dans le voisinage du lac Erié.

» Parmi les nombreux ennemis du dindon sauvage, les plus formidables après l’homme sont le lynx canadien, la chouette blanche et la chouette de Virginie. Le lynx suce les œufs, et s'empare avec beaucoup d'adresse des individus jeunes ou vieux,

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Il s’y prend de la manière suivante. Lorsqu'il a découvert une troupe de dindons, il les suit à quelque distance, pour s’assurer de la direction qu’ils ont prise; puis il fait un détour avec rapidité, prend de l’avance sur la troupe, se place en embuscade, et lorsque les oiseaux sont proche, il s’élance d’un seul bond sur l’un d’eux et s’en empare. Un jour que je me reposois dans les bois, sur les bords de la rivière Wabash, j'observai deux grands coqs d'Inde qui, perchés sur un tronc d'arbre plongé dans la rivière, selivroient un combat violent. J’étudiois leurs mouvements depuis quelques instants, quand soudain l’un des deux prit son vol de l’autre côté de la rivière, et je vis l’autre se débattant sous les ongles d’un lynx. Quand ces oiseaux sont attaqués par les deux grandes espèces de chouettes dont j'ai parlé plus haut, ils réussissent souvent à leur échapper par un procédé assez remarquable. Comme les dindons ont l'habitude de percher en troupes sur les branches dépouillées des arbres, ils sont facilement aperçus par leurs ennemis les chouettes, qui s’en approchent en silence pour les reconnoitre et les surprendre. Il est rare cependant qu’elles réussissent à n’être pas découvertes, et alors un simple gloussement poussé par l’an des dindons avertit toute la troupe du voisinage d’un ennemi. Tous à l'instant se redressent sur leurs jambes, et surveillent les mouvements de l’oiseau de proie qui, ayant choisi la victime, se précipite sur elle comme un trait, et réussiroit sans doute à l’emporter, si le dindon au même instant ne baissoit rapidement la queue ,et ne renversoit sa tête sur son dos en l’épanouissant ; de cette façon l’agresseur rencontre un plan incliné, le long duquel il glisse sans saisir le dindon, qui aussitôt après le choc se laisse tomber à terre, et parvient ainsi à échapper au danger, au prix de quelques unes des ses plumes.

» Il ne paroît pas que le dindon sauvage soit exclusivement attaché à une espèce denourriture ; cependant il semble préférer à toute autre le pecannut et le wintergrape, et là où ces fruits abondent, ces oiseaux se rencontrent aussi en plus grand nombre. Ils mangent des plantes de diverses espèces, du blé, des baies et toutes sortes de fruits; j'ai même trouvé dans l’estomac de quelques uns des escarbots, des petits crapauds et des lézards de petite dimension.

» Les dindonssont aujourd’hui extrêmement sauyages , et à peine ont-ils aperçu un homme, soit de Ja race blanche, soit de la rouge, qu’un mouvement instinctif les porte à s’en éloigner. Leur mode ordinaire de progression est le marcher ; dans ce mouvement ils ouvrent et déploient leur aile à demi et l’une après l’autre, puis ils la reploient comme si le poids en étoit trop grand. Souvent, comme s'ils s'amusoient , on les voit courir quelques pas, ouvrir

JL.

leurs ailes, se battre les flancs à la maniere de la poule commune, faire deux ou trois sauts en l'air, et se secouer fortement. Lorsqu'ils cherchent leur nourriture parmi les feuilles mortes ou dans la terre, ils tiennent la tête haute et regardent de tous côtés; mais dès que les jambes et les pieds ont fini leur travail, on voit les dindons saisir instantanément leur nourriture d’un coup de bec, ce qui me fait supposer que souvent ils la reconnoissent en grattant, et par le seul sentiment du toucher. Cette habitude de gratter etd’écarter les feuilles mortes dans les bois est fatale à leur sûreté; car les endroits qu’ils dénudent de la sorte, ayant environ deux pieds d’étendue, se voient à quelque distance, et indiquent, quand ils sont frais encore, que les oiseaux sont dans le voisinage. Durant les mois d'été, ils s'arrêtent sur les chemins et dans les terres labourées afin de pouvoir se rouler dans la poussière, et se débarrasser ainsi des insectes parasites qui les rongent à cette époque, et éviter aussi les attaques des moustices, dont les piqûres les incommodent beaucoup.

» Lorsqu’après une neige abondante il gèle assez fortement pour former une croûte solide à la surface, les dindons restent perchés pendant trois ou quatre jours, quelquefois même plus long-temps, ce qui prouve chez eux une grande faculté d’abstinence. Cependant s'ils se trouvent dans le voisinage des fermes, ils pénètrent jusque dans les étables pour y chercher de la nourriture. Quand la neige fond en tombant, ils parcourent des espaces considérables, et c’est en vain qu’alors on tenteroit de les suivre, aucun chasseur, quel qu’il soit,°ne parviendroit à les atteindre. Es ont alors une manière de courir en se balançant qui, toute pesante qu’elle paroisse, leur permet de surpasser en vitesse tous les autres animaux. Souvent, monté sur un bon cheval, je me suis vu obligé de renoncer à l’idée de les forcer, après les avoir suivis pendant plusieurs heures. Au reste, ce n’est pas seulement chez le dindon sauvage que s’observe cette habitude de courir continuellement dans les temps pluvieux ou d’extrême humidité ; elle paroît être commune à la plupart des gallinacés. En Amérique, les différentes espèces de tétras manifestent la même tendance.

» Au printemps, quand les mâles, à la suite de la saison des amours, sont fort amaigris , il arrivequelquefois qu’ils peuvent en plaine être dépassés et forcés par un bon chien courant; dans ce cas ils s’accroupissent et se laissent prendre soit par le chien, soit par le chasseur, s’il a pu suivre sur un bon cheval. J'ai entendu citer des cas semblables, mais je n'ai jamais été assez heureux pour en rencontrer moi-même.

» Les bons chiens sentent les dindons, réunis en grandes troupes, à des distances considérables, peut-

être même à un demi-mille. Quand le chien est bien dressé à cette espèce de chasse, il marche avec rapidité et en silence, jusqu’au moment où il aperçoit les oiseaux; puis il aboie aussitôt, ets’élançant autant que possible jusqu’au centre de la troupe, il oblige tous ceux qui la composent de s’envoler dans différentes directions, ce qui est d’un grand avantage pour les chasseurs ; car si les dindons prenoient tous le même chemin, ils cesseroient bientôt de rester perchés, et se remettroient à courir, tandis que lorsqu’ils ont été ainsi séparés, et que le temps est calme, celui qui a l’habitude de cette espèce de chasse trouve ces oiseaux avec facilité et peut les tirer à son aise.

» Quand les dindons s’abattent sur un arbre il est quelquefois très difficile de les apercevoir à cause de leur parfaite immobilité. Lorsqu'on en a découvert un, on peut s’en approcher sans beaucoup de précaution, pourvu qu’il ait les jambes pliées ; s’il est debout, on a besoin de seconduire plus prudemment, car pour peu qu’il vous aperçoive il s’envole à l’instant, et à des distances assez grandes parfois pour rendre vaine toute tentative de poursuite.

» Quand un dindon a été blessé à l’aile iltombe rapidement à terre dans une direction oblique, etaussitôt, sans perdre de temps à se rouler et à s’agiter comme le font d’autres oiseaux quand ils sont blessés, il s'enfuit avec une telle vitesse, qu’à moins d’être pourvu d’un excellent chien on peut dire adieu à sa proie. Je me rappelle en avoir suivi un, blessé de cette manière, pendant plus d’un mille, depuis larbre où il étoit perché; mon chien l’avoit suivi à cette distance à travers l’un de ces bouquets $pais de roseaux dont sont couvertes en beaucoup d’endroits les ric'es alluvions des bords de nos rivières de l'Ouest. On tueaisément les dindons quand on les atteint à la tête, au cou , ou à la partie supérieure de la poitrine ; mais si on ne les touche que dans les parties postérieures, ils s’envolent alors assez loin pour être perdus pour le chasseur. En hiver beaucoup de personnes les chassent au clair de la June, sur les arbres où ils sont perchés. On en détruit aussi une grande quantité d’une manière qui prouve peu de mérite, c’est-à-dire en automne, lorsqu'ils font effort pour traverser les rivières, ou immédiatement au moment où ils touchent le rivage.

» Puisque j'en suis à la chasse des dindons, je veux rapporter le fait suivant, qui m’est arrivé à moi-même. Un soir de l’automne dernier, au temps où les mâles sont rassemblés et où les femelles se rassemblent aussi, mais à part, j’étois à la recherche du gibier, quand j’entendis le gloussement d’une femelle que je découvris bientôt perchée sur une haie. Je m’avancois lentement et avec précaution, quand j’entendis, d'un autre côté, le glapissement de quelques mâles. Je m’arrêtai pour bien m’assurer

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de la direction de ce bruit, et quand je l’eus décour-: vert, je courus me cacher derrière le large trone d'un arbre renversé, mon fusil armé, attendant avec impatience ce que le hasard pourroit m'offrir. Les coqs d'Inde continuérent de glapir en répondant à la femelle, qui n’avoit pas quitté sa haie. En regardant au-dessus du tronc, je vis environ vingt beaux coqs d'Inde qui marchoient avec précaution droit vers le lieu où j'étois caché. Ils arrivèrent si près que je pouvois distinguer la lumière briller dans leurs yeux. Je lâchai la détente de mon arme et en atteignis trois ; mais les autres, au lieu de s’envoler, se mirent à marcher gravement autour de leurs compagnons morts, de sorte que si je n’avois pas reculé devant un meurtreinutile, j’aurois pu en abattre encore quelques uns. Je me montrai, et marchant vers l'endroit où étoient tombés les oiseaux, j'en écartai le reste de la troupe.

» Je crois aussi qu’il pourra y avoir quelque intérêt dans le récit suivant que je vais rapporter telque je le tiens de la bouche d’un respectable fermier. Il y avoit beaucoup de dindons dans son voisinage, et ceux-ci s’abattant dans ses champs, à l’époque où le grain commençoit à sortir de terre, en détruisoient d'énormes quantités. Il se résolut à en tirer vengeance, et pour cela creusa dans une situation choisie une longue tranchée dans laquelle il répandit du blé en abondance; puis il chargea fortement une canardière placée de manière à pouvoir facilement, au moyen d’un cordon et sans se laisser voir des oiseaux , lâcher la détente. Les dindons eurent bientôt découvert et dévoré le blé dans la tranchée sans pour cela cesser leurs ravages dans les champs. Le fermier continua de remplir la tranchée , et un jour, la voyant presque noire par le nombre des dindons, il siffla fortement, et à l’instant où les oiseaux, attentifs à ce bruit, levoient la tête, il lâcha la détente. Une terrible explosion s’ensuivit, et l’on vit les dindons fuir dans toutes les directions au milieu d’un extrême désordre. On trouva dans la tranchée neuf individus, etle reste de la troupe renonça, pour cette année du moins, à aller manger le blé du fermier.

» Au printemps on fait venir les dindons en soufflant d’une certaine façon à travers l’un des os de la seconde articulation de l’aile de cet oiseau : on produit ainsi un son qui ressemble à la voix de la femelle ; en l’entendant , le mâle s'approche, et on le tire. Mais cet exercice demande une grande perfection, car les dindons tardent peu à reconnoitre les sons contrefaits, et font preuve, lorsqu'ils sont à demi civilisés, de beaucoup de circonspection et d'adresse. J’en ai souvent vu répondre à cette espèce de cri sans bouger d’un pas, et déconcerter ainsi le chasseur qui n’osoit sortir du lieu qui le cachoit, de peur que l'oiseau venant à le découvrir, ne mit

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en défaut tous ses efforts pour l’atteindre. Dans cette saison on en tue beaucoup quand ils sont perchéset qu’ils répondent par un gloussement prolongé à un bruit qui imite le eri de la chouette.

» Maisle moyen le plus ordinaire de se procurer des dindons sauvages est l’emploi d’une espèce de piége. On les place dans la partie des bois où l’on a remarqué que ces animaux avoient l’habitude de percher, et on les construitde la manière suivante : on coupe de jeunes arbres qui ont quatre ou cinq pouces de diamètre, et on les partage en morceaux de la longueur de douze ou quatorze pieds. On place deux de ces pièces à terre parallèlement et à une distance de dix ou douze pieds; on en place deux autres sur les extrémités des deux premières et à angle droit, et on place ainsi successivement des pièces de bois l’une au-dessus de l’autre jusqu’à ce que l’on ait atteint une élévation de quatre pieds environ. On recouvre alors la cage de morceaux semblables , espacés d’à peu près quatre pouces, et on les charge d’un ou deux troncs d’arbres pesants pour donner au tout plus de solidité. Cela fait, on creuse sous un des côtés une tranchée d’environ dixhuit pouces de profondeur et autant de largeur, et qui s’ouvre dans la cage obliquement ; on la continue en dehors à quelque distance de manière à atteindre graduellement le niveau du terrain. En dedans de la cage et le long de sa paroi, on place audessus de la tranchée quelques morceaux de bois de manière à former une sorte de pont d’un pied de largeur. Le piége étant ainsi achevé, le propriétaire place au milieu une provision de maïs ; il en sème aussi dans la tranchée , et en se retirant en répand d'espace en espace quelques grains, souvent dans l'étendue d’un mille. Cela se renouvelle chaque fois que l’on visite le piége, après que les dindons l’ont découvert. Quelquefois on creuse deux tranchées, et dans ce cas leurs extrémités s’ouvrent aux deux côtés opposés de la cage et toutes deux sont garnies de blé. Aussitôt qu’un dindon a découvert la traînée de grain , il en avertit sa troupe par un gloussement ; tous accourent bientôt, et en cherchant les graines çà et là répandues, sont bientôt conduits vers la tranchée dans laquelle ils s'engagent , et où ils se poussent l’un l’autre à travers le passage au-dessous du pont. De la sorte, il arrive quelquefois qu’en temps de gelée, toute la troupe pénètre dans la cage ; mais le plus souvent on n’y en trouve que six ou sept, car le moindre bruit, le simp'e craquement d’un arbre suffit pour les alarmer. Ceux qui ont pénétré dans le piége, après s’être repus, redressent la tête et essayent de trouver un passage à travers la paroi supérieure ou les côtés de la cage; ils passent et repassent sur le pont, mais jamais ils ne baissent les yeux un seul instant, ni n’essayent de s'échapper par le passage qui leur a donné entrée. Ils demeu-

rent ainsi prisonniers jusqu’au moment où le propriétaire du piége arrive, ferme la tranchée et s’en empare. J’ai entendu rapporter qu’on avoit pris ainsi dix-huit dindons en une seule fois. J’ai eu moi-même beaucoup de ces piéges, mais je n’y ai jamais trouvé plus de sept individus à la fois. Un hiver, je tins compte du produit d’une cage que je visitois chaque jour, et je trouvai que dans l’espace d'environ deux mois, j'en avois pris soixante-seize. Quand ces oiseaux sont abondants, les propriétaires des cages, rassasiés de leur chair, négligent quelquefois de les visiter durant plusieurs jours, quelquefois même pendant des semaines. Alors les pauvres prisonniers périssent de faim; car, quelque étrange que cela puisse paroître, il est très rare qu’ils retrouvent leur liberté en descendant dans la tranchée et en revenant sur leurs pas. J’ai dans plus d’une occasion trouvé quatre ou cinq ou même dix individus morts dans une de ces cages par suite de négligence.Quand les renards ou les lynx sont nombreux, il leur arrive quelquefois de s'emparer de la proie avant que le propriétaire de la cage soit arrivé. Un matin j'eus le plaisir de surprendre dans l’une de mes cages un beau renard noir, qui se tapit en me voyant, croyant que je passois dans une autre direction.

» Lesdindons sauvages se rapprochentsouvent des domestiques et s’associent à eux, ou bien ils les attaquent et leur enlèvent la nourriture. Les mâles quelquefois font leur cour aux femelles domestiques, et sont en général fort bien accueillis par elles et par leur maître, qui connoissent parfaitement les avantages résultant pour eux de semblables réunions; car ces produits croisés étant beaucoup plus vigoureux que ceux des individus domestiques, sont aussi plus facilement élevés.

» Quand j'étois à Henderson, sur l'Ohio, j'avois parmi beaucoup d'oiseaux sauvages, un beau dindon mâle, que j'avois fait élever sous mes yeux dès sa plus tendre enfance, car je l’avois pris quand il n’avoit guère encore que deux ou trois jours d’existence. Il étoit devenu si familier qu'il suivoit ceux qui lappeloient, et qu’il étoit le favori de tout le village. Cependant il ne perchoit jamais avec les poules d'Inde domestiques , et chaque soir il se retiroit au sommet de la maison où il restoit jusqu’à la pointe du jour. A l’âge de deux ans il commenca à voler vers la forêt où il passoit la plus grande partie du jour, pour revenir à son gîte à la nuit tombante. Il continua ce manége jusqu’au printemps suivant, où je le vis plusieurs fois voler depuis la maison jusqu’au sommet d’un grand cotonnier, sur le bord de l'Ohio ; et, après s’y être reposé quelques instants , il se dirigeoit vers le bord opposé, la rivière ayant là près d’un demi-mille de largeur, puis il revenoit le soir. Un matin, je le vis s'envoler de fort bonne heure vers les bois dans une toutc autre

direction, sans d’ailleurs y faire aucune attention : cependant quelques jours s’écoulèrent et l'oiseau ne reparut pas. Un jour que j'allois chasser vers quelques lacs situés près de la rivière Verte, je vis, après avoir marché environ cinq milles, un beau coq d'Inde traverser le chemin que je suivois, et le suivre aussi lentement que moi. C’étoit le temps où les dindons sont le plus estimés pour la table, et j'ordonnai à mon chien de le chasser. L'animal s’élança avec ardeur, et comme il approchoit du dindon, je vis avec une extrême surprise que celui-ci s’en inquiétoit fort peu. Mon chien étoit sur le point de s’en saisir, quand je le vis s’arrêter tout d’un coup et tourner ses regards vers moi : je pressai le pas, et l'on peut juger de ma surprise quand je reconnus mon oiseau favori. Il avoit lui-même reconnu le chien et ne s'étoit pasenvolé, tandis que la vue d’un chien étranger l’auroit déterminé à fuir au premier aspect. Un de mes amis survint, suivant les traces d’un cerf qu’il avoit blessé , et prenant sur le devant de sa selle mon oiseau , il le reconduisit chez moi. Le printemps suivant, il fut tué par accident, ayant été pris pour un oiseau sauvage. On me le renvoya quand on l’eut reconnu au ruban rouge que je lui avois mis au Cou.

» À l’époque où je parcourus le Kentucky, il y a déjà plus d’un quart de siècle, les dindons étoient si abondants, que le prix au marché n’en étoit pas égal à celui d’une poule commune aujourd’hui. Je les ai vus offrir pour la plus modique somme, chaque individu pesant de dix à douze livres. Un dindon de première qualité, pesant de vingt-cinq à trente livres, était regardé comme bien vendu quand on en retiroit un quart de dollar.

» Le poids des poules d’Inde est en général d’environ neuf livres. Cependant j’ai tué des poules stériles, dans la saison des fraises, qui pesoient treize livres. Il ya plus de variété dans le volume et dans le poids des mâles. On peut évaluer à quinze ou dixhuit livres leur poids le plus ordinaire J’en ai vu un au marché de Louisville qui pesoit trente-six livres. Son appendice pectoral avoit plus d'un pied de longueur.

» Quelques naturalistes de cabinet ont supposé que la poule d'Inde n’a pas d’appendice sur la poitrine, mais cela n’est point exact pour l’animal adulte. Chez les jeunes mâles, comme je lai dit, on observe à l'approche du premier hiver une petite protubérance dans la chair, tandis qu’on ne voit rien de semblable chez les jeunes poules du même âge. La seconde année , les mâles se distinguent par le bouquet de poils , qui a environ quatre pouces de longueur, tandis que dans les femelles qui ne sont pas stériles il est encore à peine visible. La troisième année , on peut dire que le mâle est adulte, quoique sans aucun doute sa taille et son poids continuent

HISTOIRE NATURELLE

de prendre, durant plusieurs années encore, de l'accroissement. Les femelles, à quatre ans, sont dans toute leur beauté et ont un appendice pectoral long de quatre à cinq pouces, mais plus mince que chez le mâle. Chez les poules stériles il ne se développe que dans un âge fort avancé ; aussi les chasseurs expérimentés les reconnoissent tout de suite dans une troupe et les tirent de préférence. C’est sans doute le grand nombre de jeunes femelles que l’on rencontre dépourvues de l’appendice thoracique, qui aura fait naître l’idée qu’il n’existe pas chez le dindon femelle.

» Les longues plumes cotonneuses qui garnissent les cuisses et les parties inférieures et latérales du corps de cet oiseau servent souvent aux femmes de nos fermiers pour en faire des palatines ; et ce vêtement, quand il est fait avec soin, est aussi beau qu’il est agréable. »

LES MACARTNEYS (), OU LES HOUPPIFÈRES,

Ont été tour à tour classés avec les faisans ou avec

les coqs, car ils ont des caractères communs aux

oiseaux de l’un et de l’autre genre. Leurs joues sont dénudées et tombantes; leur huppe est composée d’aigrettes au lieu d’une crête charnue ; leurs jambes sont longues et grêles , armées d’un fort ergot chez le mâle; ieur queue est ample, distique, c’est-àdire recouverte de grandes couvertures arquées comme celles des coqs ; leurs ailes dépassent le croupion et sont un peu aiguës, les tarses sont scutellés en avant ; le bec est médiocre, élevé, recourbé, avec des narines ovalaires nues et placées sur le rebord de la cire.

Le seul gallinacé qui appartienne à ce genre vit dans les îles de la Sonde, mais surtout dans les forêts de Sumatra, où les Malais l’appellent fugang. C’est le MACARTNEY IGNICOLORE (?) ou le faisan à croupion de feu, de la relation de l’ambassade en Chine de lord Macartney (3) : « Cette belle espèce, dit M. Vieillot, qu’on rencontre dans l’île de Sumatra , présente dans la forme de son bec de grands rapports avec celui de l’impey, mais elle en diffère essentiellement par la conformation de sa queue, qui, par son port et la position verticale de ses pennes, ressemble parfaitement à celle du coq; toute-

() Macartneya, Lesson, Ornith.; gallus, Temm., Vieillot: phasianus, Lath.

@) Phasianus ignitus, Lath.; sir Raffles, Cat. 13, 320; Shaw., Nat., misc., pl. 321 ; gallus macartneyi, Temm., Gall., 11, 275, et IL, 663; gallus ignitus, Vieill., Gal, pl. 207, et t. I, p. 29.

() Fire-backed pheasant, trad, franc., t. I, p. 323.

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fois elle n’a pas comme celui-ci une crête charnue et des barbillons. »

La huppe que le mâle porte sur sa tête, au lieu de crête, estcomposée d’un faisceau de plumes dont la tige est constamment droite, déliée, et garnie seulement à l'extrémité de barbes décomposées et disposées en formes d'éventail. Une membrane épaisse et de couleur violette part des narines, couvre les côtés de la tête, et se prolonge un peu audelà des joues , où elle finit en pointe du côté du bec. Le sommet de la tête, l’aigrette, le cou, le haut du dos , la poitrine et le ventre, sont d’un noir à reflets brillants et d’un bleu d’acier. Les plumes des flancs sont terminées par une teinte orangée très éclatante. Les plumes du bas du dos et du croupion sont larges , très fournies, d’un orangé fort vif, et à reflets métalliques couleur de feu et violets. Les tectrices des ailes sont noires, avec une large zone vert doré à leur extrémité; celles de la queue présentent aussi un riche assemblage de couleurs. Les tectrices intermédiaires sont roux clair ou blanches, et se recourbent en demi-cercle ; les autres sont noires et étagées. Le bec est jaune d’ocre; les pieds sontgris, les ongles et les éperons bruns. Cet oiseau a de longueur totale deux pieds.

Quelques individus ont plus de violet sur leur plumage, du bleu au sommet des plumes des flancs ; les quatre pennes intermédiaires de la queue entierement de cette dernière couleur. Les ergots sont robustes et longs.

La femelle, plus petite que le mâle, n’a point ses brillantes couleurs. Sa tête est privée de huppe, et sa livrée entière est un mélange de brun et de noir. Elle n’a pas non plus les plumes blanches de la queue, ni la riche nuance de feu du dos. Les jeunes des deux sexes ont également leur coloration moins vive, à ce qu’aflirme sir Raflles. Suivant M. Temminck , la femelle est d’un brun foncé, avec des lignes transversales noires en dessus, et les plumes frangées de blanc , et la gorge de cette dernière couleur. Le jeune seroit d’un ferrugineux brillant, émaillé de lignes grêles blanches, et la queue seroit rousse.

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