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Sentimentales
L'Écran
^ u mois de juin de l'année dernière, deux des ménages les plus élégants du jeune faubourg Saine- Germain, les Antoine de Lautrec ec les Guy de Sarliève, £rent la partie, au lendemain du Grand Prix, d'aller passer quelques semaines en Angleterre pour assister à la fin de la saison londonienne, avant de se rendre, les premiers à Carlsbad, les seconds tout simplement dans leur terre de Picardie. Quoique ces a voisinages s, si Von peut dire, de la société, en deçà de la Manche ec au delà, demeurent une exception, ils sont assez fréquenu, depuis l'exil
des princes, pour que cette fantaisie parût toute naturelle. Elle n'aurait même pas été mendonnée dans la petite coterie où se mouvaient ces deux charmantes femmes, — aussi différentes, on le verra, par le caractère et la façon de sentir que pareilles par la naissance et la fortune, — sans le départ simultané, pour ce même Londres, d'un jeune homme que Ton disait follement amoureux d'une d'elles. Il convient aussitôt d'ajouter que cette passion, presque ouvertement avouée, du vicomte Bertrand d'Aydie, — c'était son nom, — pour la fine et délicate marquise Alyette de Lautrec, n'avait jamais terni, auprès des pires médisants, la réputation de la jeune femme. C'est le trait peut-être qui disdngue le plus nettement ce monde du Faubourg, — ou ce qu'il en reste, — du monde tout court : les familles pas très nombreuses qui composent ce dernier bataillon sacré de l'ancienne aristocratie française se fréquentent depuis plusieurs générations. Toutes ont plus ou moins cousine ou cousineront par des mariages. Les garçons et les filles y grandissent les uns avec les autres, si bien que le caractère de chacun et de chacune y est connu, « du pied et du plant ]>, comme s'expriment les vignerons dans leur argot pittoresque. Il en résulte que les réputations y sont beaucoup moins qu'ailleurs à la merci d'un propos désobligeant ou d'une vraisemblance calomnieuse. M°^^ de Lautrec avait, parmi ses
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amies, une renommée, établie depuis tant d'années, de piété sincère, presque de dévotion; la pureté, la sévérité même de sa conscience étaient choses si évidentes pour toutes ses compagnes d'enfance et de jeunesse; la transparence de ses habitudes quotidiennes laissait si peu de place au moindre soupçon, que les empressements du beau d'Aydie, qui, auprès d'une autre, eussent constitué la plus dangereuse et la plus coupable indiscrétion, se trouvaient n'avoir compromis que lui, et si les commentateurs des salons et des clubs soulignèrent la coïncidence de son départ avec le départ de la marquise, ce fut, une fois de plus, pour s'égayer à ses dépens.
— « Encore une gaffe de Bertrand, il n'en manquera pas une, 3> avait dit Crucé, la plus mauvaise langue de la rue Royale, en montrant un journal, où le nom de l'amoureux figurait sous la rubrique : Déplacements et villégiatures, et, en face, figuraient les mots révélateurs : (A Londres. « A Londres ! » répéta-t-il, oc il va y ennuyer cette pauvre Alyette qui ne peut déjà pas le souffrir à Paris... Si vous l'aviez entendue, quand je lui en ai parlé l'autre jour : « Mais non, je vous assure, « ilne me gênepas... ]> Démon temps, nous avions plus de dignité, et quand nous étions bien sûrs qu'une femme que nous aimions ne nous aimerait jamais... n
— « Eh bien! que faisiez-vous?... » avait demandé un petit jeune, un nobliau de province» qui croyait aux puissances parisiennes, et, à ce titre, il ménageait cette peste de Crucé, ce brocanteur déguisé en homme du monde, ce parasite professionnel dont Casai disait si drôlement : ce II passe pour connaisseur en cigares à force d'en avoir accepté. »
— «Eh bien 1 nous aimions ailleurs, » avait répondu Crucé, oc et il arrivait neuf fois sur dix que ce petit jeu nous donnait par-dessus le marché la personne qui nous avait dédaigné... Ce ne serait pas le cas pour Alyette, t> avait-il ajouté vivement : oc je Tai connue haute comme cela, cette petite; c'est une sainte... »
— oc Pauvre Alyette, » disait à la même heure jyjme Je Corcieux, qui ne professe pourtant pas rindulgence à l'égard des jolis péchés qu'elle ne peut plus commettre, ni des jolies pécheresses qui lui ont succédé; et elle montrait à son mari la même ligne dans le même journal, et, elle aussi, elle plaignait M™* de Lautrec : « Ce jeune dadais lui court après jusqu'en Angleterre maintenant. Il ne sera content que lorsqu'il aura fait parler d'elle. Heureusement, elle est de celles devant qui la calomnie désarme. j>
— a C'est égal, » répliquait cet excellent Corcieux, fameux trente années durant par son
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aveuglement conjugal, c à la place de Lautrec, je rappellerais ce monsieur à la discrétion... Ce serait lui rendre service... Ce petit Bertrand était gentil. Il tourne au grotesque à jouer l'amoureux transi et à courir l'Europe dans les malles de son idole... 1»
Combien de propos analogues avaient été répétés à Bertrand d'Aydie, par de bons amis et des amies meilleures encore, depuis le jour lointain déjà où il avait donné en pâture à la malveillance publique son amour sans espoir et presque publiquement avoué pour la femme la plus inaccessible de son monde? Ce joli garçon à l'œil éveillé, au sourire fin, connaissait bien son Paris, et il avait, certes, prévu ces malignités. S'il les bravait, en affichant un hypnotisme d'adoration platonique un peu ridicule, s'il consentait à jouer ce rôle, toujours vaguement niais chez nous, du patito trop épris pour c cacher sa flamme d, — comme on disait dans les tragédies, — il fallait que cette flamme fut réellement bien ardente, ou qu'il eût, à part lui, ses bonnes raisons. Mais ces motifs secrets de notre conduite visible, qui donc à Paris nous porte assez d'intérêt pour les discerner? En aucun endroit on ne prend plus vite un personnage pour ce qu'il se donne, surtout lorsqu'il s'agit des choses de Tordre sentimental. Aussi toutes les madames de
Corcieux et tous les Crucé qui raillaient, gaiement ou cruellement, la passion sans espoir de Bertrand d' Aydie, eussent-ils été surpris jusqu'à la stupeur, jusqu'à l'indignation plutôt, si, quelques jours après cette annonce du départ du jeune homme pour Londres le même jour et par le même train quela marquise Alyette, ils avaient pu être magiquement transportés dans un des coins les plus paisibles de la vieille ville anglaise, vers onze heures et demie du matin. Là, sous les ombrages des beaux arbres d'une allée du parc de Kensington, ils auraient vu, pour la plus grande humiliation de leu r malveillance, ce ce grand dadais 2>, ce « gaflfeur s> , s'avancer, souriant, hâtif, ravi, vers une femme qui visiblement l'attendait; et celle vers qui le jeune homme marchait ainsi du pas des amants heureux, plus alerte à l'approche d'une maîtresse aimée, ce n'était pas la pure et sérieuse M™« de Lautrec, c'était son amie intime, cette gaie, cette insouciante Emmeline de Sarliève, que ses rires enfantins, la franchise de sa camaraderie quasi masculine, son enjouement, préservaient de toute médisance, et surtout cette intimité avec l'irréprochable Alyette ! — Ce qui prouve, entre parenthèses, qu'en amour, les ruses classiques seront toujours les meilleures, et qu'une admiration très affichée pour une très jolie personne reste l'infaillible moyen d'assurer un impénétrable mystère à une liaison avec une autre. Un humoriste
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a spirituellement qualifié de femmes-écrans ces fausses idoles, inconscientes complices du plus déloyal manège. Avec ses tendres prunelles bleues, son teint de rose-thé, ses traits menus, sa bouche songeuse, ses cheveux d'or soyeux, sa taille mince, la souveraine distincdon de ses gestes, son art inné de la toilette, son gracieux esprit, son grand nom, sa belle âme, toutes les supériorites enfin qui la rendaient si digne d'être aimée pour elle-même, l'exquise M™* de Lautrec servait tout simplement d'écran à sa meilleure amie et à l'amant de cette amie.
C'est une vérité triste à énoncer, mais d'une expérience si commune qu'elle en est banale : l'amour heureux a tôt fait de perdre le sens de la droiture, quand il s'agit de protéger ce bonheur, comme l'amour malheureux a tôt fait de perdre le sens de la justice et de la délicatesse, quand il s'agit d'assouvir sa vengeance. Par cet adorable matin d'un commencement d'été anglais, ni la romanesque Emmeline de Sarliève, ni le sentimental d'Aydie ne paraissaient, en s'abordant l'un l'autre, éprouver le moindre scrupule du double mensonge sur lequel posait leur liaison : mensonge à l'égard du mari, mensonge à l'égard de l'amie indme. Ils marchaient maintenant l'un près de l'autre, et le délicieux décor du parc développait autour d'eux ses immenses pelouses
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vertes où des moutons paissaient comme en pleine campagne, où des hommes et des femmes, étendus sur l'herbe, sommeillaient sous la caresse d'un soleil tiède, comme mouillé, comme estompé de molles buées bleuâtres. Des hêtres séculaires déployaient Tombre fraîche de leurs branches feuillues au-dessus de ce couple deux fois perfide, qui représentait une image du parfait bonheur, isolé ainsidans cette oasis, au milieu delà vaste ville étrangère. En se retournant, les deux amoureux pouvaient voir, par delà le miroir d'eau de la Serpentine, ondoyer le fourmillement des voitures et des cavaliers dans la partie élégante de Hyde Park, prolongement des jardins de Kensington où ils se promenaient. Une rumeur leur arrivait de l'énorme Londres, vague et adoucie comme la nuance de ce ciel ouaté de vapeur. Toutes les rues étant pavées de bois, la plus populeuse des capitales réalise ce paradoxe d'un demi-silence autour de sa formidable activité. Cette paix profonde et presque rustique, cet horizon d'églogue à deux pas de Piccadilly, la joie d'errer en tête-à-tête au lendemain d'une soirée chez une des duchesses les plus collet-monté de Belgrave square et à la veille de quelque garden party chez une autre, plus colletmonté encore, que de raisons pour savourer cette heure rare, et pour endormir tous les reproches de conscience I Jamais le profil caressant et félin de son ami n'avait paru plus séduisant à Emmeline. Jamais
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elle-même ne lui avait montré un visage plus épanoui, plus joliment troué de fossettes rieuses, plus mutinement éclairé par ses belles dents blanches et ses beaux yeux bruns. Dans sa toilette claire de batiste mauve, sous son ombrelle de soie changeante, dont ses doigts gantés de peau souple maniaient la poignée de Saxe, avec la prodigalité de coquets bijoux inutiles qui pendaient à sa chaîne de cou, à ses bracelets, à sa ceinture, et dont chacun rappelait quelque souvenir de leur amour, foulant l'herbe feutrée de ses pieds menus, chaussés de petits souliers vernis qui contrastaient avec la nuance claire de la jupe, — c'était vraiment une apparition délicieuse. On eût dit une des folles amoureuses de Watteau, parée à la moderne, mais gardant autour d'elle le charme des Fêtes Champêtres ou des Embarquements pour Cythère peints par le plus voluptueux des maîtres pour le plus voluptueux des siècles, et sa grâce était telle que même les duchesses de Belgrave square, si « haute-église 2> qu'elles pussent être, eussent accordé leur indulgente absoludon au jeune homme qui lui murmurait, presque à voix basse, comme s'il eût eu peur d'un témoin:
— « Chère, chère Emmelinel Que je suis heureux aujourd'hui que vous n'ayez pas écouté mes objections quand vous avez parlé de ce voyage à Londres!... Jusqu'ici, je n'avais jamais compris
ces amoureux qui ont la fantaisie d'aller s'aimer loin de leur pays... Que je les comprends à présent et comme je sens mieux le charme de vous adorer dans ce cadre nouveau, avec cette idée que j'ai tout mon bonheur, toute ma joie de vivre ici, au milieu de cette ville dont pas une maison ne me connaît!... t>
— « Ah! mon fou!... » interrompait -elle, avec l'ironie émue que les femmes opposent à ces lyrismes dont elles raffolent en s'en défiant. Elles savent d'instinct que les plus vraies émotions sont les plus muettes. Un homme qui dit trop qu'il est heureux s'en tairait s'il l'était autant qu'il le dit. « Moi qui suis plus prosaïque, y> continua-t-elle, ce c'est la sécurité de l'étranger qui me semble si douce. Dire qu'à Paris je n'ai jamais osé me promener au Bois avec vous, et j'en ai eu si souvent envie!... Oui, ce voyage aura été délicieux... Il l'est trop. J'ai dans l'idée qu'il nous arrivera quelque chose... 3>
— a Quelque chose?... » répéta le jeune homme en riant d'un joli rire de hardie confiance : ce Mais quoi encore?... j>
— ce Est-ce que je sais? » répliqua-t-elle :
ce Que Guy devienne jaloux, par exemple... »
— ce Lui, jaloux? Quelle idée! Hier encore, après dîner, chez lady Helston, quand nous sommes restés à boire, vous une fois parties, suivant la drôle de coutume de ce pays, il est venu
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s'asseoir auprès de moi. Le Champagne brut de lord Helscon et son vin de Pono lui avaient sans doute paru excellents, car il était très expansif... Il s'est mis à m'entretenir de M°^« de Lautrec, avec une voix qui me plaignait sur mes sentiments... ]> Et le jeune homme ajouta, mais sans rire maintenant : <t Quelquefois j'aimerais mieux qu'il fut jaloux et surtout qu'il me parlât moins de la marquise Antoine... 3>
— a Mais pourquoi? » demanda M°^* de Sarliève, en cessant de sourire, elle aussi. Ce ne fut qu'un passage, et, de nouveau gaie et coquette, avec un éclair singulier pourtant d'inquisition curieuse au fond de ses yeux bruns : c A moins que vous n'ayez peur d'en devenir amoureux?... La voilà encore, la chose qui pourrait arriver. Je me le dis souvent : je suis bien imprudente de me fier tout à fait à vous. Elle est charmante, Alyette, et les hommes qui ont le plus d'honneur en ont si peu quand il s'agit d'amour... t> La jolie comtesse disait cela sérieusement, et elle était de bonne foi, et elle avait eu la première la machiavélique imagination de l'amie-écran 1 Et Bertrand l'écoutait sérieusement aussi, et s'il se défendait en hochant la tête, il ne pensait pas à remarquer cette non moins fantastique inconséquence. Il osait affirmer son honneur en amour, lui, le docile exécuteur de cette malhonnête fourberie! Et l'inconsciente Emmeline continuait :
a Ce qui me rassure, c'est qu'elle esc vraiment une sainte... 3>
— oc Vous voyez bien, » interrompit le jeune homme, à qui cette conversation n'était sans doute pas très agréable, ce que j'ai raison d'être fatigué d'entendre toujours son éloge?... Savezvous la chose qui pourrait très bien arriver? C'est que je devinsse incapable de continuer cette innocente comédie de l'amoureux transi à qui tout le monde vient chanter les vertus de sa belle... Que doit être ce métier-là, quand c'est pour de vrai et sans compensadons? :»
^ a Mais nous en avons, des compensations, j> reprit Emmeline, coquettement, soit qu'elle fût de nouveau rassurée par le ton persifleur de son ami, soit qu'elle jugeât impolitique cette allusion à des possibilités qui, depuis quelque temps, troublaient trop souvent sa pensée. Puis, avec une nuance dans sa façon d'appeler Bertrand qui trahissait le secret mouvement de son instinctive jalousie, comme si elle eût voulu bien se prouver qu'il était à elle, rien qu'à elle : a As-tu reçu l'invitation d'aller avec nous à la campagne, de samedi à lundi, chez lady Semley? Elle m'a demandé ton adresse pour te l'envoyer, hier au soir. y>
— a C'est reçu, » fit-il, « et répondu. »
— a Et moi, j'ai une autre nouvelle à t'annoncer, ]> reprit-elle, « c'est que décidément Guy
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ne vient pas. Il a accepté à déjeuner dimanche chez je ne sais qui, pour voir des chevaux... C'est pour cela que je t'ai fait inviter. »
Il y eut une minute de silence entre eux. Ils échangèrent un regard où briUa, où sourit l'espérance d'un rendez-vous plus intime, dans ce château où ils passeraient deux nuits libres. Leurs yeux se détournèrent, conmie s'ils éprouvaient, malgré tout, un peu de honte à l'idée de ce qu'il y avait d'avilissant pour leur bonheur dans les trahisons par lesquelles ils l'achetaient. Leur bonheur? Oui, tout disait qu'ils étaient heureux. N'avaient-ils pas, à cette minute, autour de leur amour, les idéales conditions dont rêvent un homme et une femme que tente la poésie défendue des aventures de ce genre : les loisirs de la fortune et ses raffinements, la jeunesse et la beauté, le mystère et jusqu'à cette piquante fantaisie d'un rien d'exotisme, si loin de Paris et de leurs habitudes?... Leur bonheur ? Oui, ils devaient être heureux. Pourtant cette secrète morsure de honte, et auparavant et surtout, le rapide éclair d'inquisition qui avait lui dans les prunelles brunes d'Emmeline en parlant d'Âlyette, la façon que Bertrand avait eue de répondre sans regarder sa maîtresse, — ces signes de réticences suffisaient à prouver qu'ils n'étaient pas tout à fait transparents l'un à l'autre. Le vrai bonheur n'a pas de
ces arrière-fonds obscurs. Mais il faut bien que les élégances scélératesses se paient comme les autres, et peut-être sentaient-ils tous deu^ vaguement que le châtiment de la leur sortirait, comme il arrive, de sa réussite même. S'il était permis, dans cette simple chronique d'une complication sentimentale, de prononcer un aussi grand mot, je dirais que c'est toute la moralité de ce demi-drame dont les grands hêtres du jardin de Kensington voyaient s'ébaucher le prologue, entre cette pimpante rouée qui ne se croyait qu'une presque innocente amoureuse, et son complice, plus faible encore que coupable. Et lui, il étouffait déjà ses remords en se grisant de la beauté de son amie, et il lui répétait, en la regardant avec passion, afin de mieux se prouver l'intensité de sa propre extase :
— « Quel doux matin ! Que je suis content et que je vous aime!... t^
Le jeune homme était-il sincère dans ses protestations? Si on l'eût interrogé, il eût sans hésiter répondu : a Oui, t^ et qui l'aurait vu accompa-
gner des yeux sa jolie maîtresse, quand il leur fallut se séparer, aurait pensé de même. C'était devant la grille de la Reine, un peu avant une heure. Emmeline avait consulté la petite montre épinglée à sa blouse, paradoxal bijou qui faisait dire à d'Aydie qu'elle était « décorée de Tordre du temps qui passe », et elle s'était écriée :
— oc Et moi qui déjeune de l'autre côté de Hanover square!...»
— c Soyez tranquille, » avait-il répondu en riant, c il n'y a pas moyen d'arriver en retard à un lunch anglais... »
Et il avait hélé un hansome où il l'avait aidée à monter. Longtemps il l'avait suivie du regard, en regrettant que ces espèces de guérites roulantes, au sommet desquelles est juché le siège du cocher, n'eussent point par derrière, comme les simples fiacres français, un petit guichet vitré, de quoi échanger cet adieu d'après l'adieu où se ramasse la douceur finie du rendez-vous.
Aurait-il senti de la sorte, l'amoureux quitté, s'il n'avait pas aimé d'amour celle qui s'en allait emportée au trot du rapide cheval, le long des jardinets quif ont,dans cet élégant quartier, une bordure fleurie à la file des petites maisons peintes ? S'il ne l'avait pas aimée, aurait-il pensé à elle si tendrement dans le cab qu'il prit lui-même aussitôt, après avoir crié au cocher son adresse dans Dover Street, à deux pas de Berkeley square, la place
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sur laquelle donnait l'hôtel où étaient descendues les deux amies? Son cheval à lui trottait lestement aussi, tournant à gauche sa tête busquée, pour secouer le fer trop gros qui brutalisait sa bouche. L'intérieur de cette voiture de hasard était, comme souvent à Londres, coquet et soigné à régal d'une voiture privée. Depuis son départ de France, Bertrand ne s'était pas blasé sur l'enfantin plaisir que lui procuraient les pittoresques détails du minutieux confort anglais. Ces sensations, puériles mais plaisantes, redoublaient le charme de sa fantaisiste expédidon. Ce matin-ci encore, il s'amusait à regarder les deux petites glaces clouées contre les montants du cab et encadrées d'ivoire, les rideaux de soie bleue tendus à moitié des fenêtres, la boîte aux allumettes tenue par une applique de métal, la soucoupe pour les cendres fixée de l'autre côté, le tapis de caoutchouc posé sur le devant, les roses qui tremblaient aux oreilles du cheval. Il entendait le trot de la bête sonner sur ce pavé de bois où les roues caoutchoutées glissaient sans bruit, et à chaque instant il croisait des voitures, fringantes et rapides comme la sienne. Des omnibus passaient, couverts de réclames et dont les cochers racolaient le piéton à coups de boniments. Des calèches de maîtres défilaient, balancées sur leurs ressons en col de cygne. Droits sur le siège, des cochers poudrés cambraient leur torse
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épaissi par l'abus de la bière noire, à côté du tigre, du tout minuscule domestique en culottes blanches, bottes à revers, chapeau à cocarde. Les gigantesques policemen, debout au milieu de la chaussée, de la main levée arrêtaient, déchaînaient le flot de ces voitures et des passants, ceux-ci en redingote dès le matin, en coiffure de haute forme, en souliers vernis, ceux4à haillonneuz et de mine affreuse, le teint brûlé d'alcool, les prunelles hagardes de misère. Ce spectacle, original et contrasté, de la ruelondonienne, les profondeurs vertes et comme veloutées des parcs, les façades des maisons avec la saillie de leurs fenêtres et leurs croisées en guillotine, une arche triomphale id, plus loin une statue équestre, ailleurs l'architecture colossale d'un club, — tous ces riens égayaient l'œil du jeune homme, tandis que sa pensée errait autour de la maîtresse avec laquelle il venait de prolonger cette tendre promenade. Vingt images d'elle flottaient dans sa mémoire, charmantes et ensorcelantes. Il la revoyait telle qu'il l'avait vue pour la première fois, le jour où il lui avait été présenté, dans le monde, à Paris» Comme elle lui avait plu, dès ce premier jour, en robe rose, il s'en souvenait, avec ses yeux gais, son rire d'enfant, sa grâce mutine et, il faut l'avouer, un peu lascive I II se rappelait sa première visite chez elle, son commencement de cour, et — il faut l'avouer encore — la facilité avec laquelle s'était nouée
20 COMPLICATIONS SINTIMENTALES
cette liaison où il n'avait cru rencontrer qu'une aventure galante. Après deux années, il était plus amoureux qu'au premier jour. Du moins il le croyait et il se disait :
— « Ce que c'est que de nous, cependant!...
Me voici à Londres parce qu'il a plu à Emmeline d'y venir, moi qui déteste les voyages et qui m'étais tantjuré de rester toujours libre!... Je m'étais promis de n'avoir jamais de chaîne dans le monde, comme tant d'amis que j'ai plaints et conseillés, et j'ai une maîtresse mariée, c'est-à-dire que les anneaux de la chaîne sont doubles!... J'étais parti pour un caprice. En route, le caprice s'est changé en passion... Mais elle est si jolie, si fine, si amusante... Si amusante?... Moi qui n'ai jamais aimé que les rêveuses!... »
Comme il se prononçait ces mots tout bas, au cours de ce petit monologue à demi ironique, à demi sentimental, un autre fantôme traversa soudain sa pensée, et ce fantôme n'avait plus ni les yeux bruns, ni les boucles châtaines, ni le sourire à fossettes d'Emmeline. Maintenant d'Aydie revoyait en imagination non plus celle qu'il aimait ou croyait aimer, mais celle qu'il feignait d'aimer, qu'il n'aimait pas, qu'il était bien sûr de ne pas aimer : Alyette de Lautrec elle-même, Vamieécran . . . C'était un garçon singulier que ce d'Aydie, et peuc-étre cette aventure risquerait-elle de rester
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inexplicable, sans quelques indications sur ce caraccère, assez différent de l'idée que Ton se fiiic d'ordinaire, et avec raison, d'un jeune Parisien de trente ans qui a un joli nom, de la fortune, sa place naturelle dans les deux ou trois cercles les plus enviés et qui prolonge ses années de célibat, malgré les conseils de son père et de sa mère, dans une oisiveté banalisante. Rien de plus banal, en effet, de plus aisément vulgaire que ce personnage, pour le simple motif que, ne travaiÛant pas, il ne développe en lui aucune des énergies qui constituent un individu. Il oscille d'ordinaire entre deux types : celui du sportsman brutal, tout voisin d'être un soudard, et celui du petit-maitre efféminé, précocement usé, qui, à vingt-cinq ans, en a soixante. Bertrand se distinguait du premier de ces deux types par sa finesse native, et du second par la spontanéité de ses sendments. A vingt-cinq ans, il était vraiment jeune, je ne dirai pas dans la noble force de ce terme, — le vice l'avait déjà touché, comme un beau fruit piqué par un ver, — mais il gardait une fraîcheur d'impressions qui faisait de lui un roué innocent. Il s'en rencontre toujours de tels dans les sociétés où, faute d'autres intérêts, le plaisir devient la principale affaire. Celui-ci appartenait, par nature, à la grande race des amoureux de l'amour, de ceux pour qui l'univers féminin est de bonne heure l'attrait suprême, et, bientôt, si aucune action ne
corrige ce premier penchant, Tatcrait unique. Ces amoureux de l'amour — rappelez-vous ceux que vous avez rencontrés — sont rarement des amoureux tout court. Ce sont des artistes en émotion, toujours en quête d'un frisson plus subtil, d'une joie plus poignante, on croirait parfois d'une douleur plus aiguë, et qui ne peuvent se fixer dans la douce et monotone fidélité d'une tendresse constante. Aussi ces chercheurs de sensations sont-ils ingénument, instincdvement changeants et perfides, d'autant plus dangereux qu'ils conservent, à travers les pires expériences, de la simplicité, de l'élan, de la bonne foi, une espèce d'Idéal. Dans leur jeunesse, de pareils hommes sont particulièrement redoutables à rencontrer pour une femme pure, crédule et secrètement passionnée, ainsi que Tétait Alyette de Lautrec. Comment la délicate marquise, par exemple, eûtelle jamais imaginé le mélange presque inexplicable de candeur et de cynisme, d'impulsive ardeur et de ruse, qui faisait qu'en songeant à elle maintenant d' Aydie se récitait à lui-même un nouveau monologue, par trop en désaccord avec ses yeux d'enfant, — des yeux bleus aussi, d'un bleu profond et tirant sur le noir, — avec sa bouche si fraîche, si jeune, sous l'or bruni de la moustache soyeuse, avec son évidente, sa presque naïve sensibilité :
— « Oui. D'elles deux, d'Emmeline et d'A-