L*ÉCRAN
lyette, si Ton m'avait montré leurs portraits avant de les connaître, j'aurais parié que j'aimerais Alyette... Emmeline sent bien cela par moments.. . Ah ! pourvu que notre gentil roman ne se gâte point et qu'elle ne devienne pas jalouse tout à fait? Elle serait capable d'aller raconter à Alyette toute notre histoire, et qu'est-ce que celle-ci penserait de moi?... Comment lui faire comprendre que si je l'ai choisie pour jouer auprès d'elle ce rôle de soupirant, c'est parce que je la savais irréprochable et si complètement insensible?... Insensible?... 9 Il se surprit à se répéter ce mot à voix haute : <c Insensible? jt et, sans doute, ces trois syllabes éveillaient en lui un monde de curiosités bien vivantes, car, passant à la hauteur de Berkeley Street, d'instinct, presque sans réfléchir, il battit de sa canne les rênes du cheval à gauche pour que le cocher prît cette rue. Celui-ci ouvrit la trappe ménagée dans le dessus de la voiture. Le jeune homme cria une adresse qui cette fois n'était plus la sienne, et, quelques minutes plus tard, quand il sautait à bas du cab, il se trouvait devant l'hôtel où demeuraient les deux amies, mais où il était trop sûr, en ce moment, de ne rencontrer que la marquise I
Il faut croire que la dualité sentimentale, si coupable dans ses conséquences et qui représente un tel abus de l'âme d'au trui, correspond, dans cer-
taines natures complexes, à de profonds besoins, et que cette anomalie est leur vraie manière de sentir. Bertrand d' Aydie éprouvait,en montantl'escalier qui conduisait à l'appartement occupé par M'"^ de Lautrec, un violent sursaut de joie intime, et cette joie n'eût certes pas été la même, s'il n'avait eu encore dans l'oreille et dans le cœur le son de la voix de l'autre, de la maîtresse pour la tranquillité mondaine de laquelle il feignait d'aimer celle-ci. Quelques physiologistes prétendent que le lobe droit et le lobe gauche de notre cerveau constituent chacun par lui-même un cerveau complet. Une dissociation, si légère soit-elle, encre ces deux cerveaux, expliquerait les plus étranges désaccords de notre personnalité. Nous voulons ceci, c'est le cerveau droit qui l'exige. Nous voulons presque aussitôt le contraire, c'est le cerveau gauche. L'amant très réel de la voluptueuse Emmeline, l'amoureux prétendu de la pieuse Alyette ne soupçonnait assurément pas cette commode et fantaisiste théorie. Il la pratiquait si ingénument, si criminellement — comme vous voudrez — que son cœur battait un peu quand le valet de pied de la marquise l'introduisit dans le pedt salon où elle se tenait et qui lui ressemblait déjà, quoiqu'elle ne l'occupât que depuis ces derniers jours. Elle avait disposé, dans les vases partout épars, sur les petites tables de bois peinty dans les niches de revêtement de la
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cheminée, sur les encoignures, des bouquets de ces belles fleurs de serre, la plus glorieuse prodi* galité du luxe de Londres : des œillets de toutes couleurs, des roses et des orchidées. Les photographies et les miniatures qui décoraient son secrétaire à Paris étaient là, dans leurs cadres d'argent ciselé. Sur la chaise longue, des coussins de soie souple et un drap en peau de chamois attestaient les minutieux raflBnements de la voyageuse, qui, pour recevoir Bertrand, s'interrompit d'écrire. Elle était assise à un bureau placé devant la fenêtre. Le feuillage des grands platanes de Berkeley square, les plus beaux de Londres, faisait un fond de verdure profonde à sa silhouette fine, presque trop mince, et, dans cette pièce un peu sombre d'un hôtel meublé à la mode d'il y a dix ans, où la note dominante était la couleur intensément brune du vieil acajou anglais, la pâleur délicate de son visage presque idéal de ligne, ses blanches mains longues et fragiles, la masse blonde de ses cheveux se détachaient avec ces nuances claires que Van Dyck recherche pour les teints, pour les doigts, pour les coiffures de ses princesses et de ses reines. Elle portait un costume de mohair, dont le bleu assez foncé ajoutait encore à cet effet qui donne à la chair la fraîcheur, presque la spiritualité des pétales d'un lys. Mais ici le lys était une très jeune et très jolie femme chez laquelle le goût de la toilette, cette première et inno-
cente moitié de la coquetterie, se trahissait par de gracieuses originalités de bijoux : par les émeraudes en cabochon de ses bagues, par la profusion de ses bracelets où pendaient des médailles d'or anciennes, par la fantaisie d'autres émeraudes montées en broches ou en épingles, et comme répandues sur la soie de la blouse apparue sous la veste de mohair. Un plus fat que Bertrand aurait même pu discerner que ce lys trop paré était aussi une femme vaguement troublée par la visite qu'elle recevait. Ses doigts fins n'étaient-ils pas un peu nerveux dans leur façon de poser la plume, sa voix un peu étouffée dans sa réponse aux premières questions, pourtant bien banales, du jeune homme, sur sa fatigue après le bal de la veille ? Mais les roués innocents, mais les amoureux de Tamour, — nous savons que celui-là en était un, — n'ont rien de commun avec la sèche et perspicace catégorie des fats. Us sont trop complètement, trop naïvement troublés par les secrets effluves émanés de la femme pour jamais tout à fait la comprendre. Ce sont des séducteurs, séduits d'abord eux-mêmes, c'est leur demi-excuse, et qui ne calculent point. D'ailleurs, le jeune homme n'était pas là depuis cinq minutes que la marquise avait aussitôt mis l'entreden au diapason de leurs habituelles causeries. Le rôle, adopté par d'Aydie, d'un amoureux intimidé qui ne se déclare jamais, ne prçte guère aux conver-
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sacions très animées. Pour tout dire, lui-même ne les désirait pas. Ce qui le charmait dans Alyecte, dans cette rêveuse et cette dévote qui semblait n'avoir jamais remarqué ses assiduités, c'était sa présence distante, si l'on peut dire, ses mouvements surveillés, le son de sa voix toujours égale, cette tenue de ses moindres paroles, où il goûtait la délicatesse de la réserve et de la modestie, et comme un exquis parfum de vertu aristocratique. Ce qu'elle pensait de lui, dans quelle mesure elle était flattée ou inquiétée de son admiration, pourquoi elle acceptait cette cour si discrète et qui pourtant était une espèce de cour, il ne le savait pas, et même, le plus souvent, il ne cherchait pas à le savoir. Un très lointain cousinage avec les Lautrec justifiait son intimité dans la maison, et c'était entre eux, quand ils se trouvaient, comme cette après-midi-là, dans le petit salon de l'hôtel de Berkeley square, en têteà-tête, des échanges de propos qui ne rappelaient en rien la conversation sous les arbres du parc, avec Emmeline. Etait-ce toujours le contraste, ou bien d' Aydie appréciait-il la parfaite justesse d'esprit dont faisait preuve cette femme, volontiers accusée d'insignifiance? Ces quarts d'heure de solitude à deux lui paraissaient toujours trop courts, car la porte de la marquise n'étant jamais condamnée, il était rare qu'une autre visite ne vînt pas rompre leur charme. En serait-il de
même à Londres? Il espérait que non. Pourtant, même dans le tête-à-tête plus intime encore de ce salon d'hôtel étranger, la réservée Alyette ne prononçait aucune parole qu'elle n'eût prononcée, avec la même voix posée et le même regard clair, devant n'importe qui. Ce n'étaient, ce jour-là comme les autres, ces propos murmurés par sa douce bouche, que la chronique des impressions d'une Parisienne de son rang, soudain transportée outre-Manche. Mais cette chronique, d'Aydie était seul à l'écouter. Et ce jour-là encore il semblait que leur entretien dût se prolonger et se terminer comme tous les autres, sans un seul mot qui fît incident. Les situations très compliquées portent toujours en elles un danger latent qu'un rien découvre, et ce rien, ici, fut la plus insignifiante des phrases, dite à un moment par Alyette :
— a Ce qui m'étonne le plus et ce qui me fait presque un peu de honte, c'est de voir comme les Anglais sont hospitaliers... Tenez, quand vous êtes entré, je répondais à lady Semley. Elle a su que nous avions admiré les Murillo de StafTord- House, M. de Lautrec et moi, et comme elle en possède, paraît-il, de magnifiques dans son château, elle nous y invite de samedi à lundi avec Emmeline et son mari... j>
— « Et elle étend cette hospitalité jusqu'à votre serviteur, » répondit Bertrand. Il y eut un petit silence entre eux. Ce silence troubla le
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jeune homme qui prie texte pour le rompre de l'allusion que son interlocutrice avait faite à des peintures. Il savait que cette silencieuse était réellement plus instruite que la plupan des femmes de son monde qui font parade de leurs connaissances acquises la veille, et il ne négligeait aucune occasion de lui prouver que lui non plus n'avait pas tout à fait les mêmes goûts que ses camarades de club et de chasse. Il se permit donc, à cette minute, un mensonge qu'il croyait bien inofTensif. Un mensonge? Non. Un virement de vérité, car il avait réellement traversé la veille le musée dont il allait parler. Il ne se doutait guère que tout le drame de son double sentiment tournerait autour de ce demi-mensonge. Que de fois, plus tard, il devait s'entendre prononcer ces mots, si étrangers, semblait-il, à son aventure : ce N'êtesvous pas frappée aussi de la prodigieuse quantité d'oeuvres d'art amoncelées dans cette Angleterre?... Tenez, ce matin, bien par hasard, je passe devant la galerie de leurs portraits historiques, derrière l'autre galerie, la nationale... J'y entre. Vous n'imaginez pas que de belles choses. Je suis resté là deux longues heures... Je crois que j'y serais encore si je n'avais pas eu à prendre de vos nouvelles. j>
— « Je vous remercie de ce renseignement, »
lit-elle, « je dirai à Antoine de m'y conduire... Justement, nous ne déjeunons ni ne dînons
dehors aujourd'hui... d C'était le vendredi, et Bertrand comprit que la dévote marquise avait craint de ne pouvoir faire 'maigre à une table protestante. Et, comme si elle eût eu la pudeur de son scrupule religieux, elle reprenait : a Après une semaine de Londres, une pauvre petite Française a le droit de se reposer... Ces belles grandes Anglaises, elles, sont en acier... Cette lady Helston qui nous a donné ce magnifique bal hier, savez-vous qu'elle avait, dans l'après-midi, à deux heures de Londres, ouvert une exposition de tissus faits dans son comté par des pauvres, et elle y avait prononcé elle-même un speech?... Il paraît qu'elle est un grand orateur... Vous n'admirez pas cette énergie?... »
— a Pas beaucoup, » fit-il, < je suis de la vieille école. La femme pour moi est destinée à représenter ici-bas toutes les délicatesses et toutes les fragilités... C'est la dame qui donne le prix du tournoi, mais qui ne descend pas dans l'arène... »
— a II y a pourtant un devoir social, » répliqua la frêle Alyette avec cette vivacité qui de temps à autre décelait la flamme intérieure, a et c'est la vraie charité, celle qui se donne elle-même... Je suis bien désintéressée dans la question, j> ajoutât-elle, avec un sourire qui corrigeait ce qu'elle trouvait sans doute d'un peu excessif dans l'élan de sa réponse, a je n'aurais jamais la force phy-
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sique... Bon! » dit-elle en entendant la porte s'ouvrir, e: voilà M. de Lautrec... »
Était-elle contente, était-elle fâchée que l'arrivée de son maître et seigneur interrompît cet innocent tête-à-tête? Se& profonds yeux bleus et son discret sourire ne laissaient pas plus deviner leur secret ce jour-là que les autres jours. Et pourtant rien qu'à voir à côté l'un de l'autre l'amoureux et le mari, un observateur, même peu malveillant, aurait soutenu qu'une jeune femme de cette délicatesse d'esprit, de cette sensibilité affinée et rare, devait avoir bien de la peine à ne pas préférer le premier* au second. Tout dans Antoine de Lautrec disait la pauvreté de nature, la fin d'un sang autrefois héroïque, auquel il ne reste plus, comme à un vin trop passé, ni force ni chaleur. Cet héritier d'une lignée d'hommes de guerre était un malingre et chétif garçon au teint maladif, déjà chauve à moins de trente ans, avec un front petit, des yeux inexpressifs, des épaules étroites. Il n'avait pour lui — mais il l'avait — qu'une espèce de distinction innée, ce oc grand air i> qui ne s'imite pas et qui survit dans certains descendants décrépits de très illustres familles à toutes les dégénérescences. Il était célèbre pour une vanité nobiliaire, d'autant plus étrange chez un aussi grand seigneur qu'en dehors de ce ridicule, il était parfaitement bien
élevé. Emmelîne de Sarliève, qui avait de Tesprit^ l'appelait < le snob de lui-même 2>, et le fait est qu'il portait aux Lautrec, dans sa personne, un respect aussi ému que s'il eût été un bourgeois de la finance ou de l'industrie, entêté d'aristocratie et admis à l'honneur de dîner chez un duc. Depuis qu'il était en Angleterre, sa manie s'exaspérait encore.
— «Je suis un peu en retard, j> dit-il à sa femme en s' excusant, a je vous ferai prendre votre lunch vraiment trop à l'anglaise... Je viens du Parc... Mon Dieu! Quel plaisir d'être dans un pays oîi tout est à sa place... Ce parc où il n'entre que des voitures particulières,x:omme c'est intelligent! Comme c'est propre!... Allez donc essayer cela à Paris... Il en est de même pour les préséances. Nous ne savons plus ce que c'est. Un livre de peerage à notre usage, comme celui-là, » et il montra le gros volume rouge qui traînait sur une table, a voilà ce qui nous manque en France... Ce n'est pas votre avis, d'Aydie? Mais vous êtes un radical, vous, comme vos deux arrièregrands-pères delà nuit du 4 août... Vous avez vu pourtant où ils ont fini... Restez-vous avec nous à déjeuner? L'air a dû vous donner de l'appétit comme à moi... Je vous ai fait signe tout à l'heure. J'étais à l'extrémité de Rotten Row, et vous descendiez par la grande allée de Kensington avec Emmeline... Je n'ai pas vu Sarliève... d
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— c Décidément, » pensait Bertrand, tandis que le petit homme débitait cette fin de discours, a il n'y a que les maris pour se permettre des gaffes de cette force... Il racontera cette rencontre à Sarliève! Je le parierais... Bah! Ça n'a pas d'importance. Emmeline dira à ce dernier qu'elle m'a rencontré par hasard. Elle est assez forte pour le lui avoir peut-être déjà dit. C'est son principe de ne jamais mentir inutilement. Comme elle a raison! Et moi qui tout à l'heure parlais à Alyette de ma visite aux portraits nationaux !...}> Toutes ces idées se présentaient à la fois à son esprit, pendant qu'il répondait : < Ahl vous m'avez vu. C'est vrai, j'accompagnais M™* de Sarliève deux pas. Je venais de la rencontrer par hasard en traversant le parc. Que je regrette de ne pas vous avoir aperçu. Nous serions revenus ensemble... Non. Je ne peux pas déjeuner avec vous, je vous remercie. Je suis attendu moi-même, et il faut même que je me sauve tout de suite. i>
Et cinq minutes plus tard, descendant avec une singulière mauvaise humeur l'escalier qu'il avait monté si gaiement : a C'est trop bête, tout de même, d'avoir raconté à M°*® de Lautrec que je sortais d'un musée quand je suis venu chez elle I Avais-je besoin de me donner cet alibi quand on ne me demandait rien ? Ça m'est parti conmie cela, pourquoi?... Pourquoi?... 9 et il sourit à cette
idée : c C'est la mauvaise conscience I... Et ce qui esc encore plus bête, c'est que je n'ai pas osé regarder Alyecte pendant qu'Antoine m'infligeait ce démenti irréfutable : car enfin, si j'écais à Kensington à une heure, je n'ai pas pu être en même temps à Trafalgar square, ni même passer par Kensington pour revenir de Trafalgar square. C'est vraiment trop loin... Mais elle n'aura rien remarqué. Je lui suis si indifférent!... 9
— a Est-ce que par hasard Bertrand ferait la cour à Emmeline?... i> dit Lautrec, avec un sourire équivoque et après un silence, lorsque sa femme et lui furent restés seuls. Ils attendaient que le domestique annonçât le déjeuner préparé dans l'étroite salle à manger attenante au salon, petit détail qui achevait de faire de ce coin d'hôtel un appartement complet, — de quoi vivre vraiment chez soi, dans cette entière sécurité pour laquelle les Anglais ont ce mot significatif de privacy, qui manque à notre langue, comme la chose* — Peut-être cet asile dont les
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fenêtres ouvraient sur cette place isolée n'avait-il pas toujours abrité des tête-à-tête aussi légitimes que celui-ci? Mais, à Londres^ tout est respectable dans une maison respectable, et cette simple question de l'inofTensif Lautrec, posée sur le ton dégagé que cet aimable garçon adoptait quelquefois, pour être bien a ancien régime », a talon rouge », a cour de Louis XV », a Lautrec » enfin, prenait, dans ce décor britannique, un air presque choquant — un Anglais eût dit sans hésiter c un air français ». La marquise Alyette parut en effet aussi choquée de cette phrase et de ce ton que si elle eût compté une demi-douzaine de lords puritains parmi ses ancêtres, car elle répondit très vivement :
— (c Quelle idée! Et comme vous dites cela!
On croirait que vous êtes enchanté de cette imagination?... »
— a Hé! hé! » continua Lautrec. oc Imagination?... D'Aydie est jeune, il est joli homme, il est spirituel. Il est toujours où est Emmeline, remarquez bien... Et puis, Sarliève... J'aime beaucoup Sarliève, mais, entre nous, il tient plus de sa mère qiie de son père. Elle n'était pas née, et cela se sent chez lui. Enfin, Sarliève est très, très commun... Il serait donc trop naturel que Bertrand eût conçu des espérances, et vous avouerez qu'il a paru singulièrement gêné quand je lui ai parlé tout à l'heure de cette promenade matinale
et en tête-à-tête avec Emmeline dans le parc de Kensington?... »
— a Et pourquoi Emmeline et lui ne se seraient-ils pas rencontrés, par hasard, tout simplement comme il vous Ta dit? 9 interrompit Alyette, avec plus de vivacité encore, ce On ne fait la cour à une femme que lorsqu'elle le permet, et Emmeline ne le permettrait pas. Elle est une très honnête femme. Vous le savez. Et vous savez aussi que si elle ne l'était pas, je ne la verrais plus... 9
— oc Mon Dieu! » reprit le mari, redevenu moins ancien régime devant cette vivacité de sa femme, a je n'ai pas voulu dire que notre amie était légère... Bertrand pourrait en être amoureux, sans qu'elle s'en doutât seulement... y>
— a Une femme sait toujours ces choses-là... » fit la marquise dont la nervosité grandissante aurait étonné un homme plus réfléchi que n'était Antoine de Lautrec. Il n'y vit, lui, qu'un signe de l'afTection qui unissait les deux jeunes femmes. II était timide de nature, quand l'idée de son nom ne le soutenait pas en l'hypnotisant de vanité. Puis, il avait pour Alyette un respect qui se trouvait par hasard justifié. Il l'aurait eu, même à tort. Elle s'appelait Lautrec de par son mariage, et elle était, de son chef, une Candalel Aussi était-il de moins en moins Talon rouge, en l'écoutant qui continuait : < C'est cependant avec des
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phrases de cette espèce que Ton arrive à compromettre les réputations les plus irréprochables. Cela s'énonce tout légèrement, cela se répète de même. Un beau jour une légende est établie. D'où? Comment? Par qui? Personne n'en sait rien. Mais le mal est fait. 9
— c Vous auriez raison, » répondit Lautrec, tout à fait décontenancé maintenant, a si je m'étais permis cette plaisanterie devant une autre que vous... Soyez tranquille, je connais trop mon monde et j'ai trop d'estime pour Emmeline. Et puis, si ce pauvre Guy est un peu commun, c'est vrai aussi que c'est un très galant homme et je serais tout le premier désolé qu'on parlât de sa femme... d'autant plus, 2> ajouta-t-il visiblementgêné et avec ce génie de la maladresse qui semble, à de certaines minutes, nous précipiter d'impair en impair, oc d'autant plus, i> répéta-t-il, a que j'aime beaucoup, mais beaucoup, Bertrand, et avec quelqu'un d'aussi susceptible que Guy, — car il est sur l'œil, ne vous y trompez pas, malgré ses airs bon enfant, terriblement sur l'œil, — un soupçon serait vite éveillé. Une fois soupçonneux, il serait cassant et raide. Bertrand, lui non plus, n'est pas endurant... Une affaire entre eux, et quand cet animal de Sarliève tire le pistolet comme Casai et l'épée comme Machault, j'en serais le premier désolé. Vous voyez bien que nous pensons de même, ma chère Alyette,
et que ma plaisanterie mourra entre nous... D'ailleurs, » conclut-il philosophiquement, a ce ne sont pas mes affaires... Bon... Voilà le déjeuner. A une heure et demie, i> et il regarda sa montre, oc Ces Anglais n'ont pas si tort. C'est étonnant comme ça vous donne plus de temps pour votre journée... »
— oc Mais qui vous fait dire que Sarliève est susceptible?... )d demanda la marquise. La grande connaissance qu'elle avait du caractère de son mari venait de lui donner l'idée qu'il lui cachait quelque chose. Antoine de Lautrec parut plus embarrassé encore. Puis comme ils passaient tous deux dans la salle à manger et que certains commentaires sont impossibles devant témoins, il profita de la présence des domestiques pour hasarder, évasiment et légèrement, une confession que la soudaine sévérité de sa femme lui rendait pénible :
— oc Oh ! pas grand'chose, » répondit-il. oc C'est vous qui m'y faites penser. Tout à l'heure nous nous sommes croisés, Sarliève et moi, comme je rentrais... Il hélait une voiture pour aller déjeuner. Nous avons échangé quelques mots. Je n'avais pas de raison pour lui cacher la rencontre que je venais de faire... »
— oc Et alors?... i> interrogeait-elle anxieuse.
— oc Alors, je la lui ai dite, tout naturellement... II me semble maintenant, après notre
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conversation, que j'ai eu tort, et j'ai presque l'idée qu'il a paru contrarié... Je dois me tromper, pourtant, car sur le moment je n'ai pas eu cette impression-là... Mais pas du tout... »
Le très maladroit mais très loyal descendant des Lautrec n'avait décidément de génie que dans l'art de débrouiller l'écheveau compliqué des cousinages, car il continua de ne rien comprendre à la subite humeur d'Alyette, si égale d'ordinaire et si peu quinteuse. A peine touchat-elle au déjeuner et prononça-t-elle vingt paroles. Une fois sortie de table, elle déclara qu'elle avait un peu de migraine et qu'elle voulait se reposer pour être en état d'aller après cinq heures à Durloch Hou se, — une des plus magnifiques maisons de Londres, — où la comtesse du même nom, la jolie et spirimelle lady Durloch, avait une récepdon. Ce fut du moins, pour le gentilhomme-snob, un prétexte à ne pas reprendre l'entrerien d'avant le déjeuner. Il se contenta de donner quelques détails généalogiques sur cette grande famille des Durloch, et, à leur occasion, sur la noblesse écossaise. Depuis ces quelques jours qu'il était à Londres, il connaissait déjà par cœur tous les dtres des vingt et un ducs anglais et fils aînés de ducs. L'ordre de préséance des marquis n'avait plus de secrets pour lui, et il savait la date de créadon de tous les comtes
antérieurs aux Georges. D'ordinaire la jeune femme avait pour ce naïf ridicule une indulgence souriante. Elle y voyait la rançon des réelles vertus qu'Antoine de Lautrec avait développées en lui par respect pour son propre nom : — le courage, il s'était engagé touc jeune et il s'était bien battu, pendant la guerre, — la netteté absolue dans les affaires d'argent, il avait renoncé à une très grosse succession, parce que le parent assez proche duquel il eut hérité avait acquis cette fortune par un mariage avec la fille d'un financier véreux. Ce marin-là, l'impatience fut la plus forte, et la grande dame eut dans la voix presque toute l'aigreur des bourgeoises acariâtres pour demander au blasonomane qu'il voulût bien la laisser seule, tant elle se sentait souffrante. Et il obéit, non sans s'être excusé de nouveau, avec un regret de lui avoir déplu, qui, en toute autre circonstance, l'eût touchée. Mais à de certains moments, souligner une faute d'orthographe est une faute d'orthographe en plus :
— oc Et vous ne m'en voulez pas, c'est bien vrai, de mes mauvais propos sur Emmeline ?...}>
— ce Vous en vouloir ? j> fit-elle en haussant ses minces épaules, a et pourquoi? Je n'y pensais même plus... j>
Si le prétexte de la migraine n'était qu'un demi-mensonge, cette dernière pedte phrase con-
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stîtuait bien réellement un mensonge tout entier, mais très véniel. Comment, en effet, Alyette aurait-elle avoué à son mari la vérité de ses sentiments ? Elle-même ne comprenait pas le trouble qui remuait son propre cœur, ni pourquoi elle ne cessait d'éprouver la plus aiguë, la plus inexplicable irritation depuis qu'elle avait vu la physionomie de Bertrand d'Aydie s'altérer quand Antoine de Lautrec avait parlé de cette promenade dans le parc de Kensington avec Emmeline. Et tout de suite, instinctivement, irrésistiblement, elle s'était posé cette question, dont chaque phrase de son mari avait été un commentaire presque insupportable :
— a Pourquoi m'ont-ils caché cette promenade et tous les deux ? Lui, m'a dit qu'il avait passé sa matinée dans un musée de portraits. Elle, en sortant, m'a raconté qu'elle allait faire des courses chez des marchands. Ils m'ont menti chacun de leur côté et du même mensonge... Pourquoi?... »
La réponse à cette question, le simple bon sens d'Antoine de Lautrec l'avait donnée aussitôt, et quand Alyette s'était révoltée si vivement contre l'idée que Bertrand fît la cour à Emmeline, cette révolte s'adressait bien plus à sa propre pensée qu'à l'moffensif bavardage de son mari. Mais si son indignation avait imposé silence à la voix de l'homme qui lui parlait sa pensée, cette pensée, elle, ne s'était pas tue, et depuis le commencement
dû déjeuner jusqu'à la seconde où, Lautrec parti et sa porte condamnée, elle se trouva seule et libre d'essayer d'y voir clair dans son esprit, elle n'avait pas cessé de se redire les simples mots : oc Bertrand fait la cour à Emmeline... j> et c'avait été, chaque fois, comme une pointe enfoncée physiquement dans son cerveau. Chaque fois elle avait subi cet arrêt angoissé de la vitalité où une plus expérimentée aurait reconnu la crise de jalousie la plus foudroyante et la plus caractérisée. Mais Alyette, — et c'était bien pour cette raison que la peu scrupuleuse Emmeline lui avait réservé ce rôle dangereux de V amie-écran^ — l'irréprochable Alyette n'avait jamais admis, fût-ce une seconde, vis-à-vis d'elle-même, qu'elle aimât Bertrand d'Aydie. Elle était trop droite, trop simple, trop pieuse pour seulement concevoir qu'elle pût éprouver, en dehors du mariage, des émotions passionnées, et, par cette après-midi où, étendue sur sa chaise longue, dans ce silencieux salon d'hôtel, elle prenait et reprenait sans cesse le petit fait dénonciateur, la charmante femme ne reconnaissait plus sa propre sensibilité. L'image de sa perfide amie et celle du jeune homme, associées ainsi, l'obsédaient, la torturaient, d'une obsession et d'une torture qu'elle n'acceptait pas, qu'elle ne comprenait pas. Elle les subissait en se rebellant là contre. Car admettre qu'elle fut jalouse, c'était admettre qu'elle aimait. Et au moment précis où
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la souffrance de la jalousie venait de lui révéler cet amour, elle ne voulait pas le voir, elle ne le voyait réellement pas. Non. Pas plus qu'elle ne voyait les épais feuillages des platanes qui verdoyaient derrière les vitres de la fenêtre dans le paisible square. Elle les regardait pourtant, ces branches vertes et mouvantes, de ses prunelles fixes, mais toute sa force d'attention était absorbée ailleurs, autour des pensées que cette révélation et ce soupçon soudain continuaient de soulever en elle, malgré elle, et elle se disait :
— oc Ainsi, tous deux se donneraient des rendez-vous en se cachant de moi?... Hé bien! c'est un hasard... Mais si c'était un hasard, il me l'aurait raconté tout simplement. // ne m'aurait pas menti... Car i7 m'a menti et avec intention. j>
Elle ne savait le plus souvent quel nom donner à d'Aydie quand elle s'en parlait à elle-même. Cela seul aurait dû lui prouver à quelle profondeur le jeune homme troublait son âme. Mais ce trouble pouvait s'expliquer ainsi par la découverte du jeu indélicat que les amants avaient joué avec elle, et elle continuait à raisonner:
— « Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils me semblent un peu étranges vis-à-vis l'un de l'autre... Mais quelle indigne comédie, et comment même supposer qu'ils se soient entendus pour la jouer... Quand il a commencé de venir chez moi davantage, je me rappelle, Emmeline me plaisantait. Je
Tentends me dire : — « Je t'assure qu'il a un petit « sentiment pour toi. Cela se voit, et c'est heuoc reux. Il ira moins dans le demi-monde... j> Oui, c'étaient ses mots, et c'est vrai que je n'ai continué à le recevoir si intimement que pour ce motif: il me revenait de tous côtés que sa vie avait changé en mieux... Et elle, ma camarade d'enfance, elle que j'aime tant, elle m'aurait trompée ainsi I... Non. Ce n'est pas possible... Et lui, cette délicatesse dans ses façons de sentir qu'il m'a toujours montrée, ce respect pour tout ce qu'il y a de bien, dont je l'estimais tant, tout cela n'aurait été qu'une hypocrisie!... Et pourquoi?... »
Son pur et noble esprit d'honnête femme s'arrêtait à ce point de sa rêverie. Elle ne pouvait pas, elle n'osait pas se formuler sa propre conclusion : a Ils se sont servis de moi pour abriter leur intrigue... Lui faisait semblant de m'aimer, et elle faisait semblant de croire qu'il m'aimait pour que cette passion avouée empêchât qu'on ne prît garde à la passion vraie... i> C'était pourtant le terme où aboutissaient tous les raisonnements d'Alyette, avec cette nécessité irrésistible de la logique intérieure plus forte que notre désir. Non, ce n'était pas le premier signe qu'elle surprenait d'une mystérieuse intelligence entre d'Aydie et M™* de Sarliève. Les deux coupables, enhardis, comme il arrive, par l'impunité, en étaient venus à commettre, par vingtaines, de
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