‹ Complications sentimentales (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · L*ÉCRAN · texte numérisé non relu

L*ÉCRAN

sait elle-même la hantise, elle y discernait autre chose. Son obsession de ces derniers jours la reprenait : elle avait peur, comme elle avait dit dans le parc de Kensington, qu'il ne se fût vraiment laissé séduire au charme d'une femme délicieuse, rivale d'autant plus redoutable qu'elle était plus différente. Que devint-elle lorsque, le soir de ce dimanche, s'étant approchée du jeune homme pour lui dire :

— « Je croîs qu'il est plus prudent que nous ne nous revoyions pas avant demain matin? d

— ce Vous avez raison, » lui répondit-il, et au soulagement de son regard, elle devina que s'il avait osé, il lui eût fait le premier cette proposition de renoncer au rendez-vous de la nuit qu'ils avaient convenu en se quittant. Non, ce n'était pas sage de s'exposer à une nouvelle surprise d'Alyette. Mais Emmeline aurait voulu que cette renonciation fût un sacrifice pour d'Aydiecomme c'en était un pour elle. Et dans sa facilité à lui répondre oui, dans l'expression presque délivrée de sa voix et de sa physionomie, elle discernait non pas un signe d'une sollicitude pour elle, mais la preuve du souci où le jetait la pensée de l'autre. Cet état de malaise fut porté à son comble quand elle le vit, le lendemain matin, qui était le lundi, réellement bouleversé par cette phrase de Lau trec :

— ce Alyette est toujours si fatiguée. Elle ne pourra partir que par le train de l'après-midi... 7>

— « Je commence à croire que vous avez deviné juste... i> lui dit-elle lorsqu'ils furent assis à côté l'un de l'autre dans le wagon du retour : oc Évidemment elle n'a pas voulu prendre le même train que nous... y>

— ce Qu'allons-nous faire? » demanda le jeune homme avec une anxiété dans ses prunelles qui s'accrut à la réponse de sa maîtresse :

— oc Moi, » dit-elle, oc je suis pour les situations nettes. Je vais jouer cartes sur table. Si elle sait que vous êtes mon amant, elle vous acceptera comme tel, ou je ne la verrai plus... y>

— oc Et votre mari?... » interrogea-t-il.

— ce C'est mon affaire, » répliqua-t-elle de nouveau en le pénétrant d'un regard qui lui descendit jusqu'au fond de l'âme, oc Ne me manquez pas seulement, vous, c'est tout ce que je demande... j>

Encore une fois ses yeux à lui se détournèrent. Il se dérobait à cette tendre inquisition. Ah I si Emmeline avait été très coupable en abritant sa liaison derrière l'innocente et noble Alyette, elle commençait d'être bien punie. Elle ne prononça plus une parole durant ce trajet qui lui parut interminable, quoique si court. Les prairies, les bois, les villes, les cheminées d'usines, les manoirs de campagne passaient devant elle qui ne les voyait plus. Elle n'entendait plus les pro-

pos échangés entre les deux clames Ardrahan et les Ronald Barrett, les quatre personnes de la partie qui rentraient dans le même compartiment qu'elle. A plusieurs reprises, Bertrand, un peu effrayé de son silence, tenta de renouer la conversation. Elle ne s'y prêta point. Son esprit, si léger, si fantaisiste en apparence, était, en réalité, très pratique. C'est presque toujours le cas pour les femmes qui ont des aventures. Ces romanesques sont au fond des positives. Conduire une intrigue parmi les espionnages si perspicaces du monde, à travers l'ensemble de surveillances quotidiennes que représente une maison montée, de nombreux domestiques, une voiture, à côté d'un mari qui n'est pas un sot, — quel tour de force. — et qui suppose chez ces soi-disant étourdies une telle froideur de calcul au service de leurs plaisirs, une si constante maîtrise de soi, enfin des qualités d'action, bien plus que des dons d'émotion t Emmeline haïssait les incertitudes, les à peu près, les sous-entendus. Elle était décidée et nette. En ce moment, elle apercevait distinctement deux dangers : le premier que les conditions de sa vie conjugale et amoureuse fussent bouleversées par la soudaine lucidité d'Alyette, le second que d'Aydie lui échappât. Lorsqu'elle descendit du train dans la gare de Paddington, son parti était pris. Il lui fallait une explication définitive avec M™® de Lautrec. Elle

Taurait, mais immédiate et à fond, après quoi elle saurait si, oui ou non, elle avait vraiment à craindre qu'Alyette ne lui prît son amant. C^est avec cette brutalité de termes et d'idées qu'elle se .résumait à elle-même cette situation. Les jolies pécheresses, comme elle, ne croient jamais entièrement à l'irréprochable vertu des autres. Elles se méfient toujours vaguement des hermines, des lis, des anges, des madones, des sphinx. Elles voient volontiers dans ces mots des synonymes délicats pour cet autre : hypocrisie. Pensant à M™® de Lautrec, elle se posait maintenant cette question toute crue : ce Et si elle l'aime aussi? Et si elle voulait me le disputer, me le garder?... j> et le fond de scepticisme acquis dans ses propres expériences la faisait se répondre : ce Pourquoi pas?... »

Cette explication qu'elle souhaitait et qu'elle espérait immédiate, à cause du voisinage de leurs appartements d'hôtel, elle ne parvint à l'avoir que le mardi dans l'après-midi plus de vingtquatre heures après le retour d'Alyette. Celle-ci n'avait pu prendre sur elle de revoir plus tôt sa perfide amie. Quand Emmeline entra dans le petit salon du premier étage, — elle-même habitait le second, — où se tenait celle qu'elle n'appelait plus que sa rivale, elle s'était montée intérieurement au diapason d'une lutte difiicile. Elle se préparait à un de ces entretiens qui ne sont qu'un com-

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mencaire en phrases plus ou moins déguisées du dilemme : ce La paix ou la guerre... j» Elle s'attendait d'abord à une scène d'indignation et de haute vertu. Aussi fut-elle très déconcertée de voir, à demi étendue sur la chaise longue, une femme, émue jusqu'à la souffrance, le teint pâli les yeux lassés, mais qui s'efforçait de lui sourire et de l'accueillir comme si elle ne savait rien. Qu'elle sût tout, EmmeHne le lisait dans ces yeux, dans cet effort de ce sourire, aussi distinctement que si ces lèvres décolorées de fièvre lui eussent lancé les reproches qu'elle attendait. Il y a dans certaines âmes très hautes et très pures — et Alyette en était une — des fiertés que les âmes communes ne prévoient pas, et malgré ses élégances, ses roueries, ses grâces d'attitude, son roman caché, ses sincérités mêmes de passion, Emmeline, elle, était une âme d'essence commune. Elle comprit que M™® de Lautrec ne voulait pas lui parler de ce qu'elle avait surpris, et, par un détour singulier de son cœur, cette réserve lui fut plus odieuse, plus intolérable que le pire affront. Peut-être jugea-t-elle que ce silence l'humilierait trop devant d'Aydie? Peut-être avait-elle besoin de mesurer elle-même quelle place le jeune homme occupait dans cette sensibilité blessée? Peut-être simplement cédait-elle à cet appétit des scènes dangereuses et poignantes, que les chercheuses d'émotion ne laissent pas échapper si

vite? Toujours est-il que, brusquement, après les deux ou trois premières phrases banales qu'elles devaient naturellement échanger, Emmeline regarda M°^^ de Lautrec en face et lui demanda :

— oc Tu m'aimes donc bien peu?... »

— « Moi! 3) dit Alyette, dont les paupières battirent. Elle comprenait que l'autre allait lui imposer cette explication qu'elle avait tant espéré éviter.

— ce Oui, toi, » reprit Emmeline, « puisque tu peux garder sur le coeur ce que tu y gardes... Crois-tu que je n'ai, pas compris que depuis dimanche tu ne veux plus me voir, que ta maladie est jouée, et la raison , veux-tu que je te k dise ? Le veux-tu?... »

— « Si tu la sais... » dit M™* de Lautrec d'une voix étouffée, après une seconde d'horrible silence. Elle était incapable de mentir, et quoique cette brutalité d'attaque lui fît très mal, elle répéta ; <K Si tu la sais, tu dois comprendre que je t'aime beaucoup, au contraire, et que je t'en donne la plus sûre preuve en te suppliant de te taire. Je peux vouloir ignorer certaines choses. Les connaissant, je ne pourrais pas les accepter... d

— ce Et moi, je ne veux pas me taire, » interrompit Emmeline, âprement cette fois, avec cette violente fierté de la passion qui est, dans certains moments, le dernier honneur d'une femme, « je ne peux pas accepter d'être traitée ainsi par une

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amie telle que toi... C'est vrai, » continua-t-elle avec une sauvage ardeur, ce j'ai un amant... Tu nous as soupçonnés... Tu nous as épiés... Laissemoi parler, 7> insista-t-elle comme Alyette faisait un geste de dénégation, ce En tout cas, tu nous as surpris. Tu as mon secret... Tu me connais tout entière, maintenant, avec ce que les préjugés du monde appelleraient ma faute, avec ce que j'appelle, moi, mon grand bonheur et mon orgueil... Si tu ne peux m'accepter ainsi, dis-le-moi, mais franchement. Tu le dois à notre amitié. j>

— « Ne parle pas de notre amitié, » répondit Alyette que les paroles prononcées par l'autre avaient atteinte en plein coeur; ce le reste, je n'ai pas à le juger, mais celai... Oui, d et, malgré elle, la flamme secrète du sentiment combattu passait dans ses mots, dans son accent, dans ses gestes : ce Oui, j> reprit-elle douloureusement, ce c'est le point le plus malade. J'étais ton amie. J'avais en toi une confiance si entière, si tendre, si dévouée! Et qu'en as-tu fait, de cette confiance? Crois-tu que j'aie oublié tout ce que tu m'as dit et dont je comprends maintenant l'horrible duplicité? A quel rôle l'as-tu employée, cette amitié?... Quelle comédie avez-vous jouée tous les deux autour de moi, qui continuerait, si le hasard ne m'avait pas éclairée ?... Ah ! c'est affreux ! C'est affreux I... j>

Comme elle parlait, des larmes avaient com-

mencé de monter à ses yeux qu'elle ne put contenir, et qui roulèrent sur ses joues. Sa plainte avait été si déchirante qu'instinctivement Emmeline, par un geste caressant, prit son mouchoir pour essuyer ces larmes en lui disant: ce Ne pleure pas, je t'en supplie, ne pleure pas... ]» M™® de Lautrec, qui était assise, se leva brusquement avec un sursaut d'aversion physique sur lequel son amie ne pouvait plus se tromper. Le parfum dont le souple carré de batiste était imprégné c'était la délicate composition dont se servait toujours Emmeline. Ce voluptueux et très léger mélange d'orchidée et de chypre semblait l'exhalaison sensuelle de cette fleur vivante d'amour et de jeunesse qu'était la jolie adultère. Qu'il avait dû se mêler intimement, ce troublant et délicieux arôme, aux caresses échangées avec d' Aydie I Cette idée avait saisi Alyecte sans qu'elle s'en rendît compte, et la maîtresse de Bertrand était trop profondément femme pour s'y méprendre.

— « Je te fais horreur, » dit-elle ; puis, après une seconde d'hésitation, marchant vers son amie, les yeux dans les yeux, passionnément, curieusement, cruellement: oc Mais avoue-le donc, que tu l'aimes aussi... i>

Elle s'arrêta. La pâleur d'Alyette était devenue livide. Emmeline la vit avec épouvante, qui mettait les mains sur son cœur, comme si une insup-

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portable douleur lui déchirait le sein, puis qui s'appuyait à une table pour ne pas tomber. Ce ne fut qu'une faiblesse d'une minute, et M™® de Lautrec s'était assez ressaisie pour dire :

— oc Tais-toi et va-t'en. Je t'en suppliais tout à l'heure. Je te l'ordonne maintenant, va-t'en. Mais non, je t'en supplie encore, si tu as jamais été mon amie, va-t'en... Une autre fois, nous reparlerons. Je serai plus calme. Je ferai ce qu'il faut pour que personne ne soupçonne jamais ce qui s'est passé entre nous. En ce moment cette scène me fait trop mal. d Puis, éclatant malgré tout dans un cri terrible : ce Ah I malheureuse, mais va-t'en donc enfin!... Va-t'en!... Ne vois- tu pas que tu me tues ?. . . »

Et le geste de ses fines mains convulsées et crispées de nouveau contre son sein, exprimait une telle douleur, elle était si visiblement à bout de ses forces, il émanait d'elle une si impérieuse supplication d'un être blessé qui implore un peu de pitié et que l'on ne touche pas à sa plaie saignante!... Comme malgré elle, Emmeline obéit. Elle venait de voir leur œuvre à Bertrand et à elle, et, pour la première fois, d'en avoir peur.

Ces pitiés d'une femme pour la passion d'une rivale ne sont jamais de très longue durée. Il n'y a pas que les hommes d'Ëtat qui pratiquent l'immorale mais sage maxime: ce ^eati possidemes y>. Si donc M°^® de Sarliève avait éprouvé ce subit mouvement de respect, presque de remords devant le martyre d' Alyette, soudain révélé dans sa cruelle réalité, elle devait vite reprendre l'égoïste logique de son sentiment à elle, et conclure: d'abord que les difficultés matérielles de sa position seraient moins redoutables qu'elle ne croyait, ensuite qu'il fallait à tout prix empêcher Bertrand de deviner ce profond amour inspiré à M°^® de Lautrec.

— « Elle ne fera pas d'esclandre, » se disaitelle, une fois revenue dans son propre salon, juste au-dessus de celui où sanglotait en ce moment sa victime, oc et de ce côté les choses marcheront à peu près. Quant à lui, ce sera plus difficile de lui cacher la vérité. J'y arriverai... » Il y avait une demie heure peut-être qu'elle était

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plongée dans ses réflexions, et le front sur la vitre de la fenêtre en guillotine, elle regardait, elle aussi, sans les voir, Tépais feuillage des platanes de Berkeley-Square, lorsque le bruit de la porte ouverte la fit se retourner en sursaut, comme une personne éveillée d'un profond sommeil.

— « Ah! c'est vous, Guy! » s*écria-t-elle, en reconnaissant son « mari, vous m'avez surpnse... D

— « En effet, » répondit Sarliève, « vous étiez si absorbée tout à l'heure que vous ne m'avez pas vu passer sur le trottoir... Est-ce que vous attendez quelqu'un?... »

Il avait prononcé cette phrase d'un ton singulier. La jeune femme le regarda. Elle vit, dès ce premier coup d'oeil, elle qui le connaissait si bien, qu'il était en proie à une agitation extraordinaire, et aussi qu'il tenait à la main une enveloppe, dont elle reconnut la forme et le papier, même avant d'avoir lu l'adresse. C'était une lettre de d'Aydie — non décachetée. Les amants d'ordinaire s'écrivaient peu, se voyant sans cesse. Quand ils le faisaient, c'était presque toujours très librement. Jusqu'à ces derniers jours, ils avaient été si sûrs de leur entourage, si tranquilles I Jamais Sarliève ne regardait une seule des lettres reçues par sa femme. Emmeline comprit aussitôt ce qui s'était passé : Bertrand, désireux, jusqu'à l'anxiété, de savoir comment s'était ter-

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miné l'entretien des deux femmes, et n'osant pâs venir lui-même par crainte de rencontrer M°*® de Lautrec, avait envoyé un billet à sa maîtresse, sans soupçonner que ce billet pût être surpris. Que contenait ce billet? Dans cette incertitude, Emmeline se sentit trembler, de la racine de ses jolis cheveux bruns jusqu'à la plante de ses jolis pieds finement cambrés, tant l'expression du visage de celui qui avait surpris ce billet lui fit peur. Le teint neutre et brouillé deSarliève rendait plus sinistre la contraction de ses traits et la dureté de ses yeux. Ces hommes très roux, aux prunelles glauques, aux mains velues, aux épaules carrées semblent devoir être plus implacables, plus sauvages que d'autres dans leur colère, et la façon dont celui-ci tendit la lettre à sa fismme prouvait seule qu'il était à peine maître de lui. Malgré la mésalliance que reprochait à son père le puritanisme de Lautrec et autres infatués de noblesse, Guy de Sarliève était un vrai gentilhomme, incapable d'un espionnage ou d'une vilenie. Il n'avait pas brisé le cachet de l'enveloppe.

— oc Voici une lettre pour vous, ma chère amie, y> dit-il à sa femme, ce Je l'ai trouvée en bas au moment où on allait vous l'apporter. Je montais. Je m'en suis|^chargé. »

— oc Merci, » fit Emmeline. Elle prit l'enveloppe qu'elle n'ouvrit pas non plus et qu'elle posa sur la table, près d'elle, après l'avoir regardée.

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OC Ce n'est rien, c'est un mot de Bertrand d'Aydie. J'ai tout le temps de le lire... Avez- vous la loge pour le théâtre?... »

— « Oui, » répondit Sarliève, oc j'ai la loge... Mais, je vous en prie, ne vous gênez donc pas pour moi, lisez votre lettre... »

— « J'ai tout le temps, je vous répète, » reprit-elle. € Alors, vous voulez inviter les Semley?... »

— oc Je vous ai demandé délire votre lettre, » répliqua le mari sans répondre à cette question de sa femme.

— oc Ma lettre?... » dit-elle avec un demi-sourire oc Mais pourquoi cette insistance?... »

— oc Pourquoi?» reprit le jaloux avec une âpre té froide dans son accent qui serra le cœur de la jeune femme, oc parce que je veux savoir ce que d'Aydie vous écrit. Voilà tout... » Il se tut. Puis, frappant le parquet du pied : oc Je ne ruserai pas avec vous, Emmeline. Il y a dans vos relations avec cet homme quelque chose qui m'échappe, qui me trouble, qui m'inquiète... »

— oc Comment, » eut-elle le courage d'interrompre, € vous êtes jaloux, et jaloux de d'Aydie?... jd Et elle se mit à rire très haut, en haussant les épaules, mais une sueur froide couvrait maintenant son corps. Qu'allait-elle devenir, et comment l'empêcher une minute de plus de déchirer l'enveloppe? Et alors, si le billet com-

mençait, comme il était trop probable, par un tutoiement?...

— « Eh bien ! » reprit-il en se dominant un peu, ce mettez que je suis jaloux et que cette jalousie soit ridicule. Vous avez une façon bien simple d'en finir pour toujours avec elle. Ouvrez cette lettre et montrez-la-moi... Je pouvais l'ouvrir moi-même. Je ne l'ai pas fait. Je ne me suis pas reconnu le droit de vous infliger cet affront. zMaisje veux lire cette lettre, entendez-vous ? J'ai besoin de la lire, pour ne plus garder ce que j'ai là, sur le cœur, cet affreux soupçon... »

Il avait heurté sa poitrine de son poing fermé d'une si dure manière qu'Emmeline en frissonna. Il lui sembla sentir sur son épaule, autour de son cou l'étreinte des durs doigts carrés de cet homme qui, tout à l'heure, ne se posséderait plus. Elle eut l'évidence que s'il savait la vérité il était capable de l'étrangler là sur place. Elle était perdue. Il ne fallait pas songer à détruire ce billet. L'eût-elle détruit, d'ailleurs, quel aveu! Courir le risque qu'il ne contînt rien de vraiment révélateur et dire à son mari: a. Lisez I... 3> Elle en eut l'audacieuse idée une seconde. Mais était-ce possible ? Dans les circonstances où ils se trouvaient, Bertrand avait certainement mentionné dans sa lettre leur commune préoccupation. II avait, sans aucun doute, parlé de la découverte de leur intrigue. Non. Le risque à courir était trop terrible. Emme-

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Une n'osa pas... Mais ce nom d'Alyette lui avait traversé la pensée. Et c'en fut assez... Une seule ressource lui restait : gagner du temps. Dans un éclair, elle en entrevit le moyen: il lui fallait à tout prix s'échapper de ce salon d'hôtel, mettre quelques heures de réflexion entre la lecture que Sarliève ferait de la lettre et sa vengeance. Cette petite femme aux joues rosées, à la physionomie de poupée du dix-huitième siècle, avait aussi des grandes dames de ce siècle hardi l'étonnante présence d'esprit et l'intrépidité de ruse. Dans l'intuition foudroyante d'une demi-minute, elle avait imaginé le seul procédé possible de s'assurer une chance de fuite et elle répondait à son mari:

— « Et si pourtant je ne peux pas l'ouvrir, cette lettre?.. . Si moi-même je n'en ai pas le droit ?... » puis, avec un effort dont le trouble du moins n'était pas joué : a Si elle n'est pas pour moi enfin?... »

— ce Si elle n'est pas pour vous ? » répliqua Sarliève avec une ironie où frémissait la colère. « Il y a donc deux comtesses Guy de Sarliève dans cet hôtel?... Vous ne voulez pas lire la lettre? Non . Je vais la décacheter moi-même. Vous êtes témoin que vous m'y aurez forcé... i> Et il fit le mouvement de tendre la main vers l'enveloppe. La courageuse femme la lui donna du geste le plus calme. C'était la seule manière de faire hésiter son mari et de pouvoir lui parler. L'action lui

avait rendu tout son sang-froid, et d'un accent qui ne tremblait plus :

— « Cette lettre n'est pas pour moi, » repritelle énergiquement, a je vous l'affirme maintenant. Elle est à mon nom, c'est vrai, i> et elle parut faire un nouvel effort sur elle-même, « mais avec un signe convenu, et je dois la remettre non décachetée à une autre. Ah I ne comprenez-vous pas que vous allez me faire trahir un secret qui n'est pas le mien et que c'est honteux?,.. »

— oc Ainsi, » continua Sarliève en soulignant tous ces mots, (n vous prétendez que cette lettre porte une marque de convention qui vous permet de la reconnaître et que vous vous êtes chargée de la remettre à qui de droit. En d'autres termes, vous prêtez votre nom à la complicité d'une intrigue... Ce serait déjà bien coupable envers moi, car votre nom, c'est mon nom. C'est bien le moins, 7> et son ironie se fit plus amère, oc que je sache quelle est la personne dont vous servez ainsi les intérêts, quel est ce signe... et aussi ce qu'on lui écrit et qui pourrait passer pour adressé à vous, si quelque hasard avait fait tomber ceci en d'autres mains... »

— ce Vous m'y aurez forcée, » interrompit Emmelîne vivement, car elle voyait déjà dans le mouvement des doigts qui tenaient l'enveloppe le geste du décachetage : <ic le signe, c'est le cachet. La personne, c'est... j> Puis, à voix basse

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et comme ayant honte de sa trahison envers son amie : a c'est Aljrette. »

Sarliève la regarda, puis il regarda l'enveloppe. Sur la cire en effet, se trouvait gravée l'empreinte d'une pierre antique donnée par la jeune femme à son amant, pour qu'il s'en servît toujours en lui écrivant, à elle! C'était une simple tête, de profil, avec des ailes dans ses cheveux. La singularité de cet emblème sur une lettre d'un jeune viveur parisien donnait à la rigueur une ombre de vraisemblance à l'extraordinaire mensonge d'Emmeline. Mais ce que ce mensonge avait pour lui, c'était justement d'être extraordinaire. Son invraisemblance faisait sa force. La stupéfaction arrêta seule la violence, et Sarliève venait d'être littéralement stupéfié. Quatre- vingt- dix- neuf hommes sur cent se seraient dit à sa place ce qu'il se dit tout bas : ce On n'invente pas certaines choses, on n'oserait pas les inventer! d Seulement ce rude et lourd garçon avait la logique du jaloux, cette logique qui a besoin à^ éteindre la preuve, et il reprit :

— a Alors vous prétendez qu' Aljrette de Lautrec se sert de vous pour recevoir des lettres de d'Aydie? Ce qui revient à dire qu'elle a une intrigue avec lui et que Lautrec est jaloux... »

— a Oui, T> dit-elle, et la voix lui manquait tout à fait pour formuler cet horrible mensonge. <i( Mais que faites-vous?... t»

Io6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

— « Je sonne, » répondit-il, « pour savoir s i elle est chez elle... j> Ce qu'Emmeline avait prévu comme possible, sans vraiment oser l'espérer, se réalisait. Son mari allait descendre chez Alyette, et lui laisser, à elle, les quelques minutes nécessaires pour fuir.

— ce Mais voyons, Guy, vous êtes fou. Vous ne pouvez pas faire cela, me faire cela... j> dit-elle en se jetant au-devant de lui, après que le domestique fut venu répondre que M™* de Lautrec était à l'hôtel. Rusait-elle encore, ou bien le remords la saisissait-il déjà en présence du résultat immédiat de sa ruse ? Si ce fut un remords, il n'alla pas jusqu'à lui donner la force de l'aveu. Pourtant elle ajoutait, jouant malgré tout cette dernière carte qui l'avait tant effrayée tout à l'heure; elle courait la chance que son nom ne fût pas en toutes lettres dans le billet, et alors elle était sauvée :

— ce Ouvrez plutôt la lettre, lisez-la, puis vous la détruirez. Alyette ne saura pas que vous l'avez lue. Vous aurez votre preuve. Et moi, elle ne pourra pas m' accuser de l'avoir trahie... »

— ce Non, » reprit Sarliève, ce je ne ferai pas cette vilenie. Je veux savoir la vérité, mais sans me déshonorer. Vous m'avez dit que cette lettre était pour M™* de Lautrec. Je vais bien voir si vous m'avez menti. Puisqu'elle se sert de votre nom, c'est mon droit de lui parler, et ce droit je l'exercerai... »

— a Vous avez la force pour vous, » dit-elle, comme il Técartaic de la porte, et elle se laissa tomber sur un fauteuil, tandis qu'il sortait de la chambre. Elle attendit une minute, écoutant s'éloigner dans le couloir le pas de cet homme qui avait le droit de la tuer. Puis, hâtivement, mais fermement, comme avait pu faire, en quatre-vingttreize, quelqu'une de ses aïeules traquée par une bande de terroristes, elle courut dans sa chambre à coucher. Elle mit dans un petit sac une poignée de bijoux, une liasse de bank-notes. Puis sans se donner même le temps de nouer une voilette pardessus son chapeau, elle descendit l'escalier aussi vite qu'un dernier reste de prudence le lui permettait. Sur le square, elle héla un- cab, cria au cocher l'adresse de l'hôtel de Bertrand d'Aydie, et, quand la voiture commença de rouler :

— (c Quelle aventure ! Comme les catastrophes arrivent vite!... » se disait-elle, et en frémissant. «... Maintenant, il interroge Alyette. Encore quelques minutes, il va remonter dans l'appartement et ne pas me trouver. Sa première idée sera d'aller chez d'Aydie... Mon Dieu! Pourvu que celui-ci n'ait pas eu l'idée de sortir! Du temps! Du temps! Tout est là!... Sur le moment, Guy ne verra que sa vengeance. Dans vingt-quatre heures, il pensera au scandale... Ah ! Pourvu que Bertrand m'aime autant qu'il le dit?... Je vais le savoir... Mais quelle aventure!... Et Alyette? Eh bien!

Io8 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

Alyecte est en train de dire que la lettre n'est pas pour elle, elle dit tout ce qu'elle sait, elle se venge et nous sommes quittes... Je voudrais tout de même les voir l'un en face de l'autre!... )^

Et l'immorale mais courageuse fugitive ne put s'empêcher de sourire à l'idée de cette confrontation entre les deux dupes. A peine échappée à l'étreinte d'un mortel danger, la femme positive et pratique avait reparu. Déjà elle avait repris cette confiance en elle d'une patricienne fortement apparentée, qui a, de son chef, cent mille francs de rente, et qui connaît trop bien le monde pour ne pas savoir sa secrète indulgence vis-à-vis de certaines fautes. Elle conclut : a Tout s'arrangera d'une façon ou de l'autre. » La perspective d'une séparation à l'amiable ne l'effrayait guère. Elle se rendait compte que son mari était un trop galant homme pour vouloir une autre solution, une fois la première crise de fureur passée. Cette crise était dans son plein. Elle ne durerait pas. Et comme il y avait dans Emmeline, à travers tout, je ne sais quoi d'incorrigiblement malicieux qui survit à tout dans la vraie Française, déjà elle saisissait, presque malgré elle, le côté comique de son équipée.

Elle raisonnait de la sorte et ne soupçonnait guère la vérité de la scène qui se jouait à cette même minute, dans le petit salon d'Alyette; et c'était un épisode, non pas de l'éternel vaudeville

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conjugal, mais de cette étemelle tragédie d'amour où une femme secrètement éprise s'ofFre^en holocauste au salut de celui qu'elle aime, — et qui ne le saura jamais. Lorsqu'on avait annoncé Guy de Sarliève, M™* de Lautrec était encore bouleversée du cruel entretien soutenu trois quarts d'heureplus tôt avec Emmeline. Une seconde, elle regretta de ne pas avoir condamné sa porte, tout en trouvant très naturel que le mari de son amie vînt demander de ses nouvelles. Puis aussitôt une affreuse anxiété la saisit. Ce n'était pas le plaisir de la vengeance, comme l'autre se l'était imaginé, qui lui faisait battre le cœur. C'était ce même sendment qui l'avait étreinte déjà d'un redoutable danger suspendu sur Bertrand d'Aydie. Elle l'avait éprouvé une première fois à entendre Antoine de Lautrec célébrerl'habiletédeSarlièveàl'épéeetsonadresse au pistolet, — une seconde fois à Durloch House, quand Sarliève l'avait interrogée lui-même sur le voyage chez lady Semley . Le même regard si âprement inquisiteur qu'il avait eu pour lui poser sa quesdon d'alors, il l'avait maintenant pour la saluer. Il tenait à la main une lettre qu'Û lui tendit en lui disant :

— a Vous m'excuserez, chère madame, de vous avoir dérangée, d'autant plus que je sais que vous êtes un peu souffrante. Mais j'avais un message pour vous très pressé... Je me suis chargé de vous remettre cette lettre... »

IIO COMPLICATIONS SENTIMENTALES

— a Cette lettre ? » dit-elle, étonnée. Elle la prit. EUe^regarda l'adresse et elle reconnut l'écriture. Les mots irréparables, les mots vengeurs : a: Mais cette lettre n'est pas pour moi, j> lui vinrent aux lèvres. Son regard, comme elle allait les prononcer, rencontra de nouveau le regard de Sarliève. Elle ne devina pas avec précision le détail de l'explication qui avait eu lieu entre les époux, mais avec l'instantanéité presque miraculeuse d'intelligence qui s'éveille chez une femme amoureuse quand celui qu'elle aime est en danger, elle comprit que cette demande était une épreuve. Elle sentit que le mari d'Emmeline était en fureur à cause de cette lettre, et, d'instinct, elle le laissa, comme on dit, venir. Elle répondit, elle balbutia plutôt, en posant l'enveloppe sur la table, un évasif oc je vous remercie j> qui donna un sursaut de surprise au jaloux. Il sembla hésiter un instant comme si l'effort de l'incroyable démarche où la passion l'entraînait était trop pénible à sa conscience d'homme bien élevé, puis, avec une tristesse dans la voix qui remua tA^^ de Lautrec à une telle profondeur, — elle y retrouvait cette angoisse du soupçon qui venait de tant la faire souffrir! — il reprit :

— (c Ainsi vous m'affirmez que cette lettre vous est adressée?... Ahl madame, je sais que je ne devrais pas être ici, que je ne me conduis pas en ce moment^ vis-à-vis de vous, comme un gen^

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tilhomme... Je sais que si cette lettre ne vous est pâs vraiment adressée sous le nom d'une autre, comme on me l'a dit, je manque à tout ce que je vous dois en vous l'apportant. J'y manque encore si elle vous est adressée... Mais, voyez-vous, je suis trop malheureux depuis quelques jours. Il m'a fallu savoir si celui qui a écrit cette lettre, et dont vous avez reconnu l'écriture, est à Londres pour j^me dç Sarliève ou pour vous... J'ai trouvé cette enveloppe tout à l'heure, chez le concierge de l'hôtel. Du moment qu'elle portait le nom de ma femme, j'étais libre de l'ouvrir. Je ne l'ai pas fait. Vous devinez qui m'a dit que cette lettre vous était envoyée sous son nom?... Et je suis venu chez vous... Madame, y> continua-t-il d'un accent presque suppliant, ce tout à l'heure, quand je vous ai vue toute bouleversée, j'ai compris qu'Emmeline m'avait peut-être dit vrai. Vous me croirez si je vous jure, moi, que votre secret mourra ici. Ayez pitié d'un malheureux. Par charité, si c'est vrai, jurez-moi que cette lettre est bien pour vous... i>

— a Je vous le jure... » répondit la jeune femme après un silence. Elle était si remuée de ce faux serment qu'elle osait faire, — le premier et le dernier de sa vie, et quel serment ! — L'insensé sacrifice qu'elle accomplissait en immolant son propre honneur au salut du jeune homme qui l'avait tant trahie et de l'amie qui l'avait tant

lia COMPLICATIONS SENTIMENTALES

trompée était si dur ! Ses lèvres tremblaient, des larmes noyaient ses yeux, mais le trouble de son innocence qui se calomniait elle-même pouvait, devait paraître à celui qui l'interrogeait une preuve de sa confusion. Déclarer que la lettre de Bertrand d'Aydie lui était destinée, n'était-ce pas confesser qu'elle avait avec lui des rapports bien différents de ceux qu'annonçait son attitude habituelle de réserve et de scrupule? C'était sur la révolte de cette âme fière contre la plus injurieuse hypothèse que Sarliève avait compté. Il s'était dit : a Même si la lettre est pour elle, il n'est pas certain qu'elle l'avoue, et alors j'aurais le droit de l'ouvrir. Si la lettre n'est pas pour elle, il est certain que tout se révoltera dans son orgueil contre une pareille accusation... Dans tous les cas, j'aurai un fait positif Je saurai.,. ]» Il n'avait pas calculé qu'Alyette pouvait aimer d'Aydie en secret, passionnément, et l'amour a la folie du sacrifice lorsqu'il s'agit de sauver ce qu'il aime, surtout chez les grandes âmes, comme était cellelà, qui, se refusant les autres ivresses, ne résistent pas à celle du martyre. Il l'entendit prononcer les mots qu'il avait implorés^ et il lui arriva ce qui arrive à tous ceux qu'a mordus cette funeste frénésie de savoir. Elle nous rend, quand elle nous possède, capable des plus sauvages cruautés.

Puis quand nous savons, ou croyons savoir, la honte nous prend des extrémités où nous a poussé

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cette hideuse fièvre d'enquête. Quand elle eut juré, ce fut sur le visage de Sarliève un égarement, et dans tout le plan de son être intérieur une révolution. Il jeta un a Ah! » de stupeur, mais aussi de joie. Le cauchemar de sa jalousie se dissipait. 11 ne sentait plus que l'odieux de son procédé, et, d'un geste qui contrastait avec son âpreté de langage de tout à l'heure, il prit la main d'Alyette de Lautrec, qui, dans son anéantissement, la lui laissa prendre, et il y déposa le plus respectueux des baisers en disant :

— ce Pardonnez-moi, madame... Si vous saviez ce que j'ai souffert jusqu'à cette minute... »

— oc Je n'ai rien à vous pardonner, » répondit l'adorable femme. Elle avait retiré sa main et elle eut pour saluer l'homme passionné qui venait de la soumettre à une si cruelle, à une si inqualifiable inquisition, une telle hauteur que Sarliève sortit de la chambre, lui, la tête baissée, comme un coupable. Par une contradiction singulière, il croyait cette femme une hypocrite et il ne doutait pas de ce qu'elle lui avait dit. Il avait le droit, d'après le code masculin, de la mépriser, parce qu'elle manquait, à quelque degré que ce fût, à ses devoirs conjugaux, puisqu'elle avait une correspondance cachée avec ce jeune homme, et il se méprisait lui-même de sa brutalité. Ces inconséquences se produisent en nous lorsqu'une personne sur laquelle nous nous sommes fait une

idée très arrêtée est convaincue à nos yeux d'une action dont nous la jugions incapable. Plus tard, nous nous construirons d'elle une nouvelle image en rapport avec cette action. D'abord nous continuons à la traiter, dans nos attitudes, et même en pensée, d'après l'idée que nous en avions jusque-là. Et puis Sarliève avait un remords de s'être manqué à lui-même. Ce remords redoubla lorsqu'il se retrouva dans l'appartement de sa femme et qu'il constata qu'Emmeline n'était plus là.

— a Elle a eu horreur de me revoir, » songeat-il, m après ce que je viens de faire, et elle a eu raison. i>

Un détail devait s'ajouter encore à ce désarroi : la soudaine arrivée de celui qu'il s'attendait certes le moins à voir en ce moment et qui n'était rien moins que Bertrand d' Aydie ! Qu'allait penser de lui, quand il saurait son inqualifiable brutalité d'enquête, le jeune homme qu'il avait injustement soupçonné de courtiser sa femme et qui lui souriait, toujours insouciant d'aspect, toujours gracieux d'allure, comme un étourdi qui ne songe qu'à ses plaisirs? Sarliève ne devait jamais se douter que cette aimable indolence cachait en ce moment la plus dévorante anxiété. D'Aydie venait tout droit de son hôtel, à la porte duquel il avait laissé M™® de Sarliève. Quand celle-ci

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l'avait fait demander^ il avait pressenti une catastrophe. Elle lui avait raconté fiévreusement la lettre surprise par son mari et sa ruse pour s'échapper. Le premier mouvement de Bertrand, devant cette confidence, avait été une indignation aussitôt domptée. Comment dire à cette jeune femme qui risquait de se perdre pour lui son horreur d'un pareil soupçon jeté sur Alyette? Et puis il s'agissait d'empêcher les funestes conséquences que pouvait avoir cette ruse si coupable, si gratuite aussi :

— ce Mais dans cette lettre, » s'était-il écrié, « il n'y avait rien, absolument rien. Je ne t'y disais pas même : tu... Ah! pourquoi ne lui as-tu pas laissé ouvrir l'enveloppe tout simplement? Il aurait cru tenir une preuve de l'innocence de nos rapports. Tu sais bien que je le trouvais étrange depuis quelques jours. Je n'aurais pas voulu laisser à ton hôtel un billet qui pût te compromettre. Je te répète que, dans celui-ci, je te vouvoyais et je te parlais de ce qui nous préoccupait, sans un mot qui signifiât rien pour une autre personne... t^

— a J'ai été folle, je le vois, » dit EmmeUne, < mais que faire?... j>

— « D'abord, ne pas laisser deviner que nous nous sommes entendus, et pour cela il faut que j^ aille moi-même de ce pas à ton hôtel et que Sarliève me voie sans toi pour qu'aucune idée

Il6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

d'un complot ne puisse lui courir en tête. J'aurai un prétexte : annoncer mon départ. C'est nécessaire aussi, cela. Dans ces conditions de défiance, la vie à Londres en commun n'est plus possible. Elle est trop dangereuse... Le temps presse... Tu vas aller m'a t tendre chez l'an tiquaire de New-Bond Street, au coin de Maddox, où nous nous sommes rencontrés l'autre jour. Dans une demi-heure je reviens te renseigner et te rassurer... »

— « Et si tu ne reviens pas ? » demanda-t-elle. a S'il te tue? Si Alyette, pour se venger, nous a livrés?... »

— ce Elle! » répondit-iL a C'est impossible!... Elle aura dit à Sarliève que c'était une plaisanterie. Il aura ouvert la lettre. Il n'y aura vu que des phrases insignifiantes où je te parlais de la santé de notre amie. C'étaient mes mots... Ce sera à toi, quand tu rentreras, de lui dire que tu as voulu éprouver jusqu'où irait sa jalousie et que tu es fixée. Quant à la sortie d'à présent, tu l'expliqueras par ta colère et ton indignation, et c'est lui qui te demandera pardon de t'avoir soupçonnée... M°*® de Lautrec dénoncer quelqu'un ? Tu la prends pour une autre... »

Les deux amants s'étaient séparés sur ces mots dits spontanément, et dont le jeune homme n'avait senti la cruauté qu'après les avoir prononcés. Puis il s'était dit : a Elle mérite vraiment d'être punie, pour oser croire Alyette capable des mêmes

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bassesses qu'elle I... j> C'est dans ces termes déjà que l'aman t se parlait de sa maîtresse, et cepen dan t il allait, pour elle, au-devant d'un réel danger. Il n'avait pas dit toute la vérité à cette femme affolée à laquelle :1 s'agissait de rendre son sang-froid. Il ne se dissimulait pas que son billet, lu par un mari jaloux, et après l'étrange mensonge d'Emmeline, pouvait sembler équivoque tout de même, et il y avait eu beaucoup de courage dans son affectation d'assurance. Il y en avait plus encore dans l'aisance jouée avec laquelle il venait ainsi affronter la colère possible de Sarliève. Mais non. Au premier regard échangé, il constata ce fait, pour lui inexplicable, que cet homme paraissait gêné en sa présence, d'une gêne qui le déconcerta lui-même, tant elle était inattendue, et ce fut avec une gaucherie bien imprudente qu'il demanda:

— a M™* de Sarliève n'est pas là? J'étais venu prendre ses commissions pour Paris... »

— « Vous partez? » fit Sarliève. « C'est une résolution bien subite... »

— oc Subite? » fit d'Aydie, ce mais pourquoi? Mon voyage ne devait jamais durer que dix jours et c'est demain le douzième... »

— ce Ma femme sera bien au regret de vous avoir manqué, » reprit le mari qui ajouta, et de nouveau avec la même gêne singulière et après un silence : a Vous avez pris congé des Lautrec?... d

— ce Pas encore, d dit le jeune homme, ce Mais

Il8 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

je compte y passer maintenant. Savez-vous si M°** de Lautrec est chez elle ?... »

— ce Je n'en sais rien, » répondit Sarliève d'un ton qui fit penser à Bertrand, tandis qu'il descendait à l'étage où demeurait Alyette : a J'avais raison dans mon calcul, tout à l'heure. Il a ouvert la lettre. Il n'y a rien trouvé, et il est honteux d'avance à l'idée que M°*® de Lautrec me révélera sa démarche. Mais quelle démarche ! Quelle démarche!... Du moins, je veux qu' Alyette sache combien j'en suis désespéré... d

Ce n'était pas seulement ce désir passionné de se justifier qui lui remuait le cœur, au point qu'il en entendait le battement distinct, lorsqu'il s'arrêta sur le palier où se tenait le valet de chambre des Lautrec. Depuis ces trois jours qu'il savait Alyette au courant de sa liaison, il appréhendait, avec une angoisse qui allait jusqu'à la douleur, la minute où il la reverrait. Que lui dirait-il ? Toute allusion, même la plus lointaine, à son intrigue avec Emmeline, était impossible, et pourtant il n'était pas moins impossible qu'il demeurât devant cette femme si pure, si délicate, unique pour lui au monde, sous le coup du mépris et de quel mépris, si elle le croyait capable de pousser la complicité avec sa maîtresse à ce point d'accepter cette calomnieuse dénonciation I Dieu! que le temps lui parut long entre le moment où il de-

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manda si M°*®de Lautrec voulait bien le recevoir et celui où le domestique revint apporter une de ces réponses qui, à de certaines secondes, et rédigées sous leur forme officielle^ vous soufflettent de la plus insultante ironie :

— « M°** la Marquise regrette beaucoup. Elle est trop souffrante pour recevoir... Elle envoie cette lettre à Monsieur. j>

Quand Bertrand eut d'un geste fébrile ouvert l'enveloppe, il vit qu'elle contenait une autre enveloppe, mais fermée, — la sienne ! — avec le nom de M°*® de Sarliève écrit de sa main et le cachet intact. Son émotion fut si profonde qu'il eut de la peine à descendre les marches de l'escalier. Ses jambes se dérobaient sous lui. Il se retrouva dans Berkeley-Square et il leva les yeux vers les fenêtres derrière lesquelles s'était passée la scène sur laquelle il possédait maintenant le document le plus révélateur. Pour que Guy de Sarliève eût laissé sa lettre à lui entre les mains de M"'^ de Lautrec, il fallait que celle-ci eût accepté le mensonge d'EmmeUne, qu'elle eût dit : ce Oui, cette lettre est pour moi... j> Ainsi, elle avait consenti, elle l'irréprochable, elle la sainte, à cet horrible sacrifice d'avouer qu'elle entretenait une correspondance clandestine ? Quelle immolation, à ne pas la croire possible, et pour quoi, et pour qui ? Bertrand n'osait pas répondre. Il lui semblait maintenant que sa faiblesse à jouer depuis des

mois le jeu cruel de Vamie-icran le rendait complice, en effet, de l'affreux appel fait par sa maîtresse à la générosité de leur dupe commune, il se sentait si complètement indigne de cette âme admirable et dont la rare beauté se révélait à lui une fois de plus qu'il ne se permettait même pas de se dire : oc Si elle a osé cela pour moi, pour me sauver du danger qu'elle me voyait courir, cest quelle m aime,.. » Il ne se le disait pas, mais une espèce d'émotion sacrée, faite de désespoir et de ravissement, s'insinuait en lui, et en même temps, — ô éternel égoïsme du cœur de l'homme quand il va cesser d'aimer! — une révolte presque furieuse, animale, envers celle qui l'avait entraîné à ce qu'il allait désormais appeler son crime contre Alyette. Elle l'attendait cependant, cette pauvre femme dont il était le seul à ne pouvoir pas condamner la faute. Tout à l'heure encore, elle était venue se réfugier auprès de lui, dans un mortel péril, comme auprès de son seul protecteur. Rien de tout cela ne prévalut contre l'inique et passionné mouvement d'amour qui poussait d'Aydie en ce moment à venger celle qu'il aimait sur celle qu'il avait aimée. Car il aimait M*"® de Lautrec maintenant. Il le sentait avec la plus indiscutable certitude, et dans des circonstances qui lui interdisaient de même espérer la revoir. Cette double évidence le rendait en ce moment implacable. C'est le châtiment de ces dilettantes d'é-

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motion qui veulent, comme le Perdican du poète, « badiner avec l'amour », que leur goût des complications sentimentales les amène, pour en sortir, eux les délicats, eux les subtils, à des brutalités qui les déshonorent à leurs propres yeux. Celui-ci, quand il arriva dans le magasin, au coin de New- Bond et de Maddox Street, où l'attendait M*"*^ de Sarliève, éprouvait pour elle la plus injuste, la plus féroce aversion. Pour tout dire, il la haïssait de l'amour qu'il portait à l'autre :

— « Hé bien? » lui demanda-t-elle, haletante.

— a Hé bien, » répondit-il durement et cyniquement, « vous pouvez rentrer à l'hôtel. Je vous l'avais prédit. Votre mari se prépare à vous demander pardon de vous avoir soupçonnée. Il ne sait rien. M™® de Lautrec s'est prêtée à votre infamie... s

— a Mon infamie ? » répéta-t-elle, plus bouleversée par le ton du jeune homme que par la nouvelle qu'il lui apportait. Ils étaient sortis de la boutique et il venait de héler un cab où il lui faisait signe de monter, en reprenant :

— or Oui, votre infamie. Mais nous n'avons pas le temps de nous dire nos vérités. Il faut que vous rentriez à la maison tout de suite, d

— « Comme vous me parlez!... » fit-elle plus troublée encore, « quand vous reverrai-je?... Il faut que vous m'exphquiez... j>

— OC Je n'ai rien à vous expliquer, » dit-il plus duremehc encore, a Je pars cecce nuit pour Paris... Adieu... y>

— a Mais je rêve, » reprit-elle avec égarement, ce ce n'est pas toi qui me traites ainsi !... Bertrand, reviens à toi... C'est moi, ton Emmeline, que tu aimais, que tu aimes... y> puis, comme il secouait la tête en signe de négation, avec une sauvage énergie : a Ah ! » s'écria-t-ellej ce est-ce que ce serait vrai?... »

Il lui évita de prononcer la phrase qui lui perçait le cœur, et, d'une voix passionnée, fiévreuse, à ne jamais l'oublier :

— et Oui, » dit-il, ce c'est vrai, j'aime Alyette. Je l'aime, entendez-vous, je l'aime, je l'aime, et je n'ai jamais aimé qu'elle... Et vous !... Ah I... Adieu. Après ce qui s'est passé, je ne peux plus vous revoir, je sens que je vous haïrais trop. »

Bertrand d'Aydie a tenu parole. Il a quitté Londres le soir même, après avoir écrit à M°^® de Lautrec une lettre qui lui a été retournée, comme

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l'autre, non décachetée. Quelques jours plus tard, ses amis apprenaient son départ pour un voyage autour du monde, qu'il ne paraît pas près d'avoir fini, s'il fau t en croire les dernières lettres reçues de lui, et dans lesquelles il annonce son intention de rentrer du Japon aux Indes. Il compte ensuite rejoindre en Abyssinie un prince français qui continue là-bas la plus patriotique des campagnes. Cet emploi viril et utile de ses énergies, destiné à reconquérir une estime qu'il croit à jamais perdue, ne préserve pas Bertrand des critiques des gens de son monde. Ce que les Parisiens admettent le moins, c'est qu'on prétende se passer de Paris, et le vieux Crucé n'avait que des échos complaisants au cercle, l'autre jour, lorqu'il vaticinait parmi Tattendon déférente de sa classe de petits jeunes :

— a Quel poseur que ce d'Aydie ! Vous vous rappelez qu'il faisait l'amoureux transi ? Aujourd'hui, il fait l'explorateur... Ça ne peut pas vivre bien tranquille, comme les camarades, à Parisles-Bains, simplement... Il y a toujours quelqu'un qui a dû pousser un ouf de délivrance, c'est Alyette de Lautrec qu'il assommait de sa sotte cour... Pauvre perite femme! C'est dommage qu'elle n'ait pas plus de santé. Il paraît qu'elle ne reviendra du Midi cette année que pour aller aux eaux... Elle doit bien manquer à M°^^ de Sarliève... Dites donc, Guy?... }d

— a Beaucoup, » répliqua sèchement le mari d'Emmeline, qui venait par hasard de se mêler aux écouteurs de l'infatigable bavard, et îl s'en alla sur cette réponse, d'un air si rogue qu'aptes une minute de silence, Crucé reprit:

— « Qu'est-ce qu'il a encore, celui-là ? Ne trouvez-vous pas qu'il a changé depuis quelques mois d'une façon effrayante ? »

— « 11 boit, » fit mystérieusement un des perits jeunes.

— a Avec une femme comme la sienne, si charmante, si vivante, si allante, c'est encore plus impardonnable, d dit Crucé, en haussant ses épaules, a Voilà une autre des soties manies d'à présent. De mon temps, nous n'avions pas peur de nous griser, mais comme de vrais Français, avec du vrai vin, ce qui nous égayait, ce qui nous montait, au lieu que toutes vos boissons nouvelles, ces drinks et ces cock-taits, ces saletés qui viennent d'Angleterre et d'Amérique, ça vous assomme, ça vous rend fou. Je parierais qu'il y a du whisky dans l'abrutissement de Sarliève. »

— H Sûr, » dit un autre des petits jeunes gens, « tous les soirs, chez Philippe, vous pouvez le voir, et ce qu'il c/iarg-e !,.. »

— Ce qu'il (.Aarg^tPQu'est-ceque c'est encore ?*e ce patois-là? » fit Crucé.

— f VJn terme de mer, s dit un troisième jeune

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homme qui, voulant empêcher la boutade de leur aîné, continua : oc Cela signifie qu'il s'entonne six ou sept cock-tails à la suite, jusqu'à ce qu'il soit plein comme un bateau qui a toute sa cargaison. D

— « Très spirituel!... » reprit Crucé. « Mais qu'est-ce que je vous disais ? Grisez-vous avec du vin de France, mes amis, je vous le répète, gaiement, légèrement, à la vieille manière, il n'y a que cela, et surtout jamais de Champagne sec, entendez-vous, de cet ignoble extra-dry anglais, de cet affreux bruc^ mais du vrai, du doux, du nôtre, celui où il entre du raisin... Et sa femme, à Sarliève, qu'est-ce qu'elle dit de cela... »

— « Sa femme? » reprit un des petits jeunes, ce Elle va de son côté, lui du sien. Je me demande si elle le voit jamais. . . Casai la serrait de près ces temps-ci... »

— a II en sera pour ses Irais... }d fit Criîcé en haussant de nouveau les épaules : <ic C'est une amie intime de M°^® de Lautrec... Ca me suffit pour être aussi sûr d'elle que de l'autre... Et pourtant ce mari mérite vraiment le pavillon jaune... y>

Et sans deviner l'intense comique de ce brevet de haute vertu décerné à Emmeline au nom de son amitié pour Alyette, le vieux Parisien continua d'endoctriner le cercle ébahi de ses disciples aux-

quels il avaicla prétention d'apprendre le monde, tandis que l'amzV-eVriZ/z continuait, elle, à son insu, de sauver l'honneur de celle qui lui avait fait tant de mal. La vie a de ces ironies.

Gohpie, Drummuie House, Août i8^y.

L'Inutile Science

L'Inutile Science

ÉTAIT la troisième fois, depuis trois semaines, que Michel Favanne, le célèbre député de la gauche, venait aux samedis de la marquise du Couldrai, ces fameux samedis qui datent de l'Empire, — comme la beauté de la marquise, — et ils ont conservé un vieux fonds de clientèle bonapartiste, qui eût protesté, voici dix ans, avec la dernière violence, à ridée seule de coudoyer un ministre actuel ou seulement possible de la République républicaine. Mais qui n'a observé la croissante incohérence de ce que nos pères appelaient encore la

Société et qui devra bientôt s'appeler la Cohue ? Aujourd'hui, à Paris, les maîtresses de maison mettent à barioler le personnel de leurs réceptions autant de soin que leurs aînées mettaient jadis à le simplifier, à l'unifier. C'est là un tout petit signe, entre mille autres, du profond changement apporté aux moeurs mondaines par la succession des crises politiques où les classes, dites dirigeantes, ont achevé d'user leur vitalité. On n'a plus aujourd'hui, au-dessus de cinquante mille livres de rente, à quelques exceptions près, d'enthousiasme vrai pour aucune cause. Par suite, les ostracismes d'opinion diminuent d'année en année, presque de mois en mois. Cette barrière une fois abaissée, la démocratie grandissante et l'invasion des étrangers ont fait leur besogne de mélange, à! ollapodrida sociale, qu'achèvent à présent la curiosité et la vanité. Et voilà comment un Michel Favanne, qui a tenu le portefeuille de l'intérieur à deux reprises sous le présent régime, avec l'appui des radicaux d'abord, puis des opportunistes, peut se trouver un quasi-habitué de l'hôtel du Couldrai, sans que les vieilles tapisseries du hall, où sont figurées les aventures d'Ënée et de Didon, en frémissent d'indignation, — elles dont les guerriers troyens dessinés par Lebrun ont assisté, muets, à tant de complots réactionnaires, lors du 24 Mai, du 16 Mai et du Boulangismel...

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Il convient d'être équitable pour un des rares hommes d'Etat qu'ait produits l'incohérent régime où nous nous débattons. Favanne n'était pas venu chez la marquise, poussé par la sotte vanité mondaine dont les grands premiers rôles de la démocratie sont si généralement infectés dès qu'ils ont connu les banales et luxueuses délices du pouvoir : l'hôtel ministériel, les chasses chez les financiers, la truffe et le Champagne quotidiens du dîner en ville, et le coupé au mois. Quoique sa dernière campagne contre les anarchistes, après l'attentat de Lyon, et hier contre les socialistes, l'ait rendu persona gradssima auprès du parti conservateur, — ou de ce qu'il en reste, — Favanne n'en demeure pas moins le républicain passionné, l'intransigeant Jacobin, qu'il a été dans sa jeunesse, dépensée, au rebours de celle de ses coreligionnaires, presque tous sortis de la brasserie, dans d'immenses travaux d'histoire financière et d'économie politique. Ceux de notre génération qui ont fréquenté le quartier Larin,de 187^ à i88j', se rappellent bien l'avoir connu simple répétiteur de droit, et quelle passion concentrée ce maigre et chétif donneur de leçons apportait aux discussions, dans les rares cénacles où il se hasardait. A trente-neuf ans, le député ministrable de la veille et du lendemain n'a pas laissé refroidir cette flamme dévoratrice,

et si les nécessités de la tactique parlementaire Font forcé parfois à frayer avec ceux qu'il eût jadis appelé les Blancs, c'a toujours été avec les sentiments d'un Bleu, et en frémissant contre les compromis de la veulerie contemporaine. Aussi rien n'était-il plus injuste que les propos échangés ce soir-là sur son compte par deux des plus jolies femmes de la coterie du Couldrai : M°^® de Candale et M°^® de La Croix-Firmin, qui, installées sur un canapé avec le peintre Félix Miraut, — un vieil habitué de la maison, — jugeaient d'un mot, tour à tour bienveillant ou malicieux, chacune des cinquante personnes en train de bavarder, les unes sous les tapisseries du hall, les autres, entre les lambris clairs des deux salons où les portraits d'aïeux et d'aïeules plaquent des taches sombres sut les boiseries blanches.

— a M. Favanne ne sort donc plus de chez notre bonne marquise? }d disait M™® de Candale. ce Je l'y ai vu, voici trois semaines... t>

— « Et moi, voici quinze jours, » fit M°^® de La Croix-Firmin.

— a Et moi, void huit jours, » repartit Miraut, et il ajouta, en souriant, avec ce rien d'hostilité d'un artiste plébéien qui, ayant réussi à être du monde, n'aime pas les nouveaux venus de la même origme que lui : a C'est l'étemelle histoire des Barnave et des Tallien. Les convictions de ces farouches révolutionnaires n'ont jamais tenu de-

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vanc la vanité d'être reçus chez une femme comme il faut...^ Celui-ci devrait au moins changer son tailleur... }d

— a C'est vrai, » reprit M™® de La Croix- Firmin, oc je ne sais pas comment il se fait que si peu de ces hauts fonctionnaires d'aujourd'hui aient l'air d'un monsieur, tout simplement... Ce Favanne porte bien l'habit pourtant, et avec sa physionomie si fine... }d

— a Si fine? si fine? » interrompit le peintre, n parce qu'il est maigre et bilieux avec un assez beau regard... Mais quelles épaules et quelles mains! » continua-t-il. Cette fois son accent exprimait le dédain d'un athlète d'atelier, entraîné aux exercices physiques, ce C'est un chétif à gros os, comme tous ces fils de petits bourgeois qui sont en même temps des petits-fils de paysans. Ça n'a ni muscles ni sang. C'est de la pauvre étoffe humaine où l'usure n'a même pas de race... y>

— « Ce n'est pas faute de jouer au grand seigneur et à l'impertinent, » interrompit M™* de Candale, non sans avoir eu, dans ses brillantes prunelles bleues, un petit éclair de moquerie. Pour une femme comme elle, et qui a dans les veines le sang d'un maréchal de France ami de Montluc, il y a toujours quelque ironie à entendre ce mot de race ainsi prononcé par un Miraut, eût-il encore plus de talent que ce célèbre peintre de Heurs

et de portraits : ce Observez, » continua-t-elle, a comme il écoute mal, ou plutôt, comme il n'écoute pas du tout ce pauvre général de Jardes... C'est même parfaitement mal élevé, cette distraction d'un freluquet d'avocat devant un vieux brave... d

— « Tu le calomnies, » reprit M™* de La Croix- Firmin. Plus jeune de dix ans que sa cousine de Candâle, elle a aussi plus d'indulgence et cet intérêt des choses de l'amour qui risque, mariée à son butor de mari, de la mener, hélas I quelque jour, sur de bien dangereuses routes, et elle insista : (a Si Favanne n'écoute pas le général, ce n'est point par impertinence. C'est qu'il est très préoccupé par ailleurs... J'avais cru déjà le remarquer l'autre soir... Et maintenant je n'ai plus de doute, il vient ici pour Clémentine de Miossens... Tiens, ai- je raison?... j>

A cette minute, en effet, l'attitude de l'homme que les trois interlocuteurs discutaient ainsi'ne permettait guère le doute; et la nature de l'intérêt qui avait conduit le fameux orateur de la gauche dans ce salon, où se respirait jadis la plus pure fleur de l'esprit autoritaire, eût éclaté au regard d'observateurs moins avisés, si les autres curieux et curieuses épars dans l'assemblée avaient eu l'idée de la même inquisition. Appuyé contre un montant d'une des deux fenê-

L INUTILE SCIENCE I^f

très, Michel Favanne approuvait vaguement de la tête les discours que prononçait à son oreille le malheureux de Jardes, mais l'attention avec laquelle ses profonds yeux bleus — la seule beauté de son visage prématurément flétri — se fixaient sur un groupe assis à quelques pas de lui, prouvait qu'il ne les écoutait, qu'il ne les entendait même pas, ces infatigables discours. D'une de ses mains gantées de clair, il froissait nerveusement le rebord de son chapeau de soirée, de l'autre il tiraillait sa moustache noire dont la couleur faisait un contraste saisissant avec ses yeux clairs, son teint jaune et ses cheveux presque blancs. Il y avait quelque chose de comique dans les visibles efforts tentés par le militaire contre la distraction de l'indifférent politicien. Le visage naturellement congestionné de M. de Jardes devenait de la couleur de sa rosette, mais plus il redoublait d'insistance et de gestes, — sans doute pour soutenir auprès d'un futur chef de cabinet ses théories sur la réorganisation de l'armée, — plus l'autre paraissait s'en aller en pensée vers ce groupe qui le fascinait physiquement et dont le centre était la jeune femme nommée par M™* de La Croix-Firmin.

Mais si cette femme, rayonnante de gaieté au milieu d'une petite cour composée de trois attentifs, était la Marie-Antoinette de ce moderne Barnave, elle l'était certes sans daigner s'en douter. Elle ne jetait même pas un regard vers son

lointain et muet adorateur dont l'hypnotisme se jusafiait d'ailleurs par la beauté de cette indifférente idole. La comtesse de Miossens était une de ces blondes frêles qui, à trente-cinq ans, en paraissent vingt-six, parla délicatesse presque gracile de leurs épaules et de leur taille, par la transparence de leur teint et aussi par un je ne sais quoi de frémissant et d'enfantin répandu sur toute leur physionomie. Elle était, ce soir-là, délicieusement habillée d'une robe de moire d'un gris d'argent, avec un fichu de mousseline de soie de la même nuance que fermait sur sa gorge mince un large diamant d'une eau admirable. Deux diamants pareils brillaient à ses oreilles. Elle ne portait aucun autre bijou, mais seulement à chacun de ses bras un lourd bracelet d'or vierge tordu en tresse, de ceux qui servent en Orient de cadeaux de mariage. Ses doux yeux, d'un bleu très sombre, éclairaient d'un peu de vitalité les pâleurs de son joli visage presque trop long. La tête penchée, comme plongée sous la lourde masse de ses cheveux dorés, elle souriait d'un sourire fin, languissant et câlin, qui donnait l'impression d'une sensibilité toute jeune en effet, à la fois audacieuse et timide, passionnée et contenue. Des hommes assis auprès d'elle, deux étaient d'un âge déjà mûr, et le troisième, un garçon de vingtdeux ans a peine, admirable fleur d'aristocratie où se devinait l'hérédité d'un noble sang, cultivée,

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préservée, ennoblie encore par Tinfluence d'une mère distinguée. Aucune des vingt ou trente grandes dames réunies dans ces salons et qui causaient, souriaient, s'éventaient parmi toutes les élégances des toilettes et dans ce décor d'une opulente demeure disposée comme à souhait pour encadrer la beauté féminine, — non, aucune n'était plus gracieuse à regarder, plus fine dans ses mouvements, plus jolie enfin que ce joli jeune homme, — et il était évident qu'il intéressait un peu trop la comtesse Clémentine. Du moins les trois personnes que le hasard et leur malice rendaient témoins de cette scène ne s'y méprirent pas une seconde :

— ce Hé bien ! si Favanne vient ici pour C lème, je crois qu'il perd terriblement son temps... » dit M™« de Candale.

— a La voilà en coquetterie réglée avec le jeune Edmond de Bonnivet, d fit Miraut, ce elle est étonnante, cette petite femme. Avec ses façons d'archange en visite sur la terre, elle va, elle va. »

— a Elle est si mal mariée... » dit l'indulgente ^me jç La Croix-Firmin.

— « C'est égal, » reprit M°^« de Candale, ce si la pauvre Yolande vivait encore, elle qui prétendait, tu te le rappelles, garder son Edmond pur comme une jeune fille jusqu'à son mariage, elle lui défendrait ce flirt-là. »

— a Mais, » dit Miraut, a et Videville? Il laisse

donc Clémenrine le lâcher, sans crier gare?.^ Cela m'étonne. Il en était si amoureux et c'est un si mauvais homme... d

— a Le voilà justement qui entre dans le salon, » reprit M°^® de La Croix-Firmin, et, frissonnant de ses minces épaules : ce Vous croyez que Clémentine l'a aimé?... Je comprends Edmond, il est gentil. Je comprendrais Favanne, il a l'air intelligent. Mais, celui-là, tenez, je ne peux pas y croire. C'est comme si je voyais une de nous distinguer un domestique... i>

Le personnage, qui venait de paraître et qui se dirigeait vers la vieille marquise du Couldrai pour la saluer, offrait dans sa physionomie quelque chose de si brutal, presque de si bestial que la répugnance exprimée avec tant de vivacité par la jeune femme se justifiait autant que la faiblesse de la délicate M°^^ de Miossens s'expliquait peu, si la légende mondaine rapportée par Miraut n'était pas une simple calomnie et si cet homme était ou avait été l'amant de cette exquise créature. François de Videville pouvait avoir trente-cinq ans. Il était très brun, avec un visage tourmenté que la barbe envahissait jusqu'au bord des narines. Sous des sourcils épais, ses yeux noirs, très petits et très enfoncés, dardaient un regard dur, insistant, presque prenant. La bouche, sensuelle et dégoûtée tout ensemble, avec des lèvres renflées que la moustache déta-

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chait sans les couvrir, donnait l'impression d'un mufle plus animal qu'humain. Malgré cela, une singulière élégance, mais tout animale aussi, se dégageait de toute l'attitude. Ce corps, resté mince et que l'on devinait très musclé, avait une grâce virile que précisaient encore des manières très surveillées et une entente supérieure de la tenue masculine. Quand ce dangereux seigneur eut baisé la main de la marquise du Couldrai, ses prunelles aiguës parcoururent le grand salon. Elles finirent par se poser sur M™* de Miossens et le jeune Edmond de Bonnivet avec une cruauté qui fit dire à Miraut, baisssant la voix, malgré lui :

— « Je regrette vraiment d'être un simple peintre de fleurs... Quel modèle pour un Othello!... j>

— « C'est aussi l'avis de notre amie Clème, » répondit M™* de Candale : « Elle l'a vu... Regardez-la maintenant, d

— « Pauvre femme! » fit M°^® de La Croix- Firmin : ce C'est vrai. Ses traits se sont décomposés de terreur. Comme elle est devenue nerveuse maintenant qu'il est dans la chambre... Elle ne répond même plus à Edmond qui n'y comprend rien... Vous avez raison. Il a bien l'air d'avoir été ou d'être son amant... Avouez que ce n'est pas d'un galant homme de torturer quelqu'un à ce degré-là, sous prétexte d'amour. Si j'étais elle!...}»

— a Probablement il la tient par quelque menace, 2> dit le peintre, qui ajouta après un silence : a Elle aura commis la faute d'écrire des lettres. »

— a Vous ne croyez pas Videville capable d'envoyer ces lettres au mari, ou de les montrer à des tiers? » interrompit M"® de La Croix- Firmin, ce ce serait trop infâme... j>

— a Au mari, non, à des tiers? non encore, mais à un tiers, à Edmond, par exemple, i> reprit Miraut. a Mais oui, mais oui, y> insista-t-il sur un geste des deux femmes, ce il y a des hommes qui ne se font pas scrupule de ces vengeances-là... Tel que vous me voyez, il y a vingt -cinq ans, lorsque je commençai d'aller un peu dans le monde, un monsieur aussi gentilhomme que Videville m'a joué ce tour. J'étais parti pour une personne plus adorable que la comtesse Clémentme et dont le monsieur avait été Pâmant. Il a deviné que je plaisais, et sous prétexte de confidence, il m'a prouvé, pièces en main, qu'elle avait été sa maîtresse... s> et, haussant ses larges épaules, il ajouta : a J'étais jeune et sentimental, autant que peut l'être le petit Bonnivet. Il me fut impossible de la revoir... j>

— ce Quelles vilenies on rencontre au fond de ces soi-disant histoires d'amour, » fit M°^® de Candale, ce et que c'est plus propre d'être une honnête femme tout simplement, et plus commode!

Hors du droit chemin, quelles complications!...

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Regardez comme la terreur de Clémentine continue, comme elle augmente. Voyez-la, pendant que Videville la salue... j>

Les deux amants — car cette fine et délicate M°^® de Miossens avait bien réellement été la maîtresse de ce sinistre personnage — se trouvaient maintenant en face l'un de l'autre. Lui s'était approché d'elle sans cesser une minute de la fixer, de h plomber, comme dit l'énergique argot des faubourgs, de son étrange et dur regard. Aucun des hommes avec qui causait la jeune femme ne paraissait s'être douté du magnétisme de terreur sous lequel s'inclinait sa tête fragile. Tout au contraire, les deux plus âgés avaient eu, pour accueillir Videville, cette cordialité où la camaraderie de club mélange deux franc-maçonneries : celle de la caste et celle du plaisir. Le transparent visage d'Edmond de Bonnivet surtout s'éclairait d'un sourire de sympathie. Évidemment, l'autre s'était donné la peine d'exercer sur le débutant une de ces séductions, si faciles d'aîné à cadet, quand l'homme mûr étale savamment le prestige d'une expérience où le nouveau venu à la vie du monde croit apercevoir un infini de supériorité. Videville appuya sa main sur l'épaule de son jeune ami, et il regarda de nouveau sa maîtresse, avec un air d'insolente bravade qui augmenta encore la nervosité de la pauvre femme. Cette scène

muette dura, ce que durent ces scènes dans un salon, réclair d'un instant, — et déjà M°^® de Miossens, redevenue plus forte que ses nerfs, causait aussi gaiement, aussi insouciamment, semblait-il, que tout à l'heure. François de Videville s'était déjà rapproché d'un autre groupe. Edmond de Bonnivet avait pris l'éventail de la comtesse Clémentine qu'il ouvrait et refermait de ses longues mains aux beaux doigts minces, comme avaient dû être ceux de sa mère, et la conversation continuait d'autre part entre Miraut et les deux amies.

— a J'en suis toujours pour ma petite idée, » disait le peintre, a Videville tient la comtesse par des lettres, et il est décidé à les montrer à Edmond, si le flirt s'accentue... s>

— (3c Et ce hanneton de Favanne qui va donner dans ce guêpier, » reprit M°^® de Candale. ce Regardez-le. Il manœuvre pour l'aborder maintenant... Il vient de se débarrasser du général... Il la salue à son tour... Quel tact pour un homme d'£tat : il ne se doute pas qu'elle va lui en vouloir d'avoir fait partir Edmond!... Si elle ne lui tourne pas le dos, séance tenante, il aura de la chance. »

Le jeune Bonnivet s'était levé, en effet, à l'arrivée de Favanne, et les deux autres attentifs l'avaient imité, soit qu'ils fussent depuis trop longtemps auprès de M.^^ de Miossens, soit qu'un vieux fonds d'antipathie polidque leur rendit la

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présence du députe républicain peu agréable.

Pourtant la prédiction de M°^« de Candale fut démentie, et d'une manière si brusque, si inattendue, qu'elle arracha une dernière exclamation d'étonnement non pas seulement à elle-même, mais à M°*® de La Croix-Firmin et à Miraut. Durant les quelques minutes que la comtesse Clémentine et Favanne se trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, l'homme d'£tat se mit à parler très bas et très vite à la jeune femme. Une espèce de saisissement se peignit sur le joli visage de celle-ci. Ses yeux regardèrent Favanne avec un regard scrutateur, défiant, appuyé, où il ne se lisait aucune trace de mécontentement. Son plus frémissant sourire d'enfant émue flotta sur sa jolie bouche qui s'ouvrit pour répondre, elle aussi, à mi-voix. Comme la maîtresse de la maison, la bonne marquise du Couldrai, s'approchait à son tour, cet énigmatique aparté ne dura pas une seconde de plus. Il avait suffi pour justifier les commentaires qui s'échangeaient entre le peintre et ses confidentes :

— a Savez-vous que votre hanneton de Favanne, comme vous dites, me donne l'idée d'une très fine mouche au contraire, j> s'écria Miraut. oc Et nous qui nous imaginions qu'il venait ici se rendre malheureux I Elle est en coquetterie réglée, avec lui aussi. Et de trois... j>

— a Mais où a-t-elle pu le connaître?... » de-

manda M"^^ de Candale. oc II ne va ni chez elle, ni chez aucune de nous. :ù

— a C'est pourtant vrai qu'ils ont l'air très amis, » fit M°^® de La Croix-Firmin. « Bien. Peutêtre a-t-elle envie que Miossens rentre dans la diplomatie, et l'appui de Favanne y aiderait ferme. Pourquoi n'offrirait-on pas en effet quelque légation à ce brave Adhémar? t^

— a Pourquoi ? » répondit le peintre en riant, — il avait de l'esprit et faisait des mots qu'il filait un peu trop, — a oui, pourquoi n'offrirait-on pas une légation à ce pauvre Adhémar? Mais, parce qu'il accepterait, » ajouta-t-il finement. « Non, non, la comtesse Clémentine flirte avec Favanne, voilà un premier fait. . . Elle flirte aussi avec Edmond de Bonnivet, voilà un second fait, et VideviUe n'est pas encore congédié, voilà un troisième fait... Je suis tranquille d'ailleurs, j> conclut le peintre avec philosophie, en regardant de nouveau l'héroïne de ces trois aventures, — ou ébauches d'aventures, — c elle s'en tirera. Ah ! elle connaît la navigaaon, votre belle amie... y>

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L'insrinctive et presque involontaire police des salons — celle qu'exercent sur un coin de canapé, au hasard du coup d'oeil, durant une soirée, des indifférents tels qu'un Miraut, une Gabrielle de Candale, une Louise de La Croix- Firmin — a ses surprenantes intuidons. Rien qu'à regarder autour d'eux et en mettant ensemble leurs malignes hypothèses, le peintre et ses deux amies avaient à peu près démêlé les données d'un petit drame sentimental qui se jouait réellement entre la coquette Clémentine, lobscur et passionné Videville et le naïf Edmond de Bonnivet. C'était bien vrai que la comtesse s'était phse d'une fantaisie romanesque pour ce délicieux jeune homme, bien vrai que Videville, son amant de trois années, l'avait menacée, si elle essayait d'aller plus loin, d'apprendre au petit Bonnivet leur liaison, en communiquant à ce dernier toutes ses lettres, et bien vrai enfin que la perspective de cet abominable chantage moral terrorisait M°^® de Miossens, amoureuse cette fois

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comme elle ne l'avait jamais été, d'un de ces amours de la trente-cinquième année, auxquels les femmes les plus galantes apportent une âme neuve, une virginité d'émotion inentamée. Et alors le pire supplice pour elles, c'est la réapparition d'un passé souvent bien récent, — mais qu'elles sentent si passé I Jusque-là le peintre, avec son étonnante sagacité de vieux routier parisien qui a fait la fortune de son art à travers des influences féminines, adroitement captées, y avait vu singulièrement juste. Mais pour imaginer avec certitude le rôle qu'un politicien professionnel jouait dans une pareille intrigue, il eût fallu savoir quel souvenir lointain de jeunesse Clémentine de Miossens représentait pour Favanne, et, sans cette connaissance, même d'entendre les paroles échangées tout bas, entre la comtesse et lui, n'eût servi de rien. Elles eussent été inintelligibles jusqu'à en paraître invraisemblables. Quand il s'était approché d'elle, il avait prononcé textuellement, après les premières formules de politesse, la phrase suivante :

— « Voulez-vous, madame, me permettre de profiter de ces deux minutes où nous sommes seuls, pour vous parler très en dehors de l'étiquette de votre monde?... Vous ferez d'ailleurs de mon offre tel usage qu'il vous plaira... »

— a Je ne vous comprends pas du tout, monsieur, » avait répondu M™« de Miossens,

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ce mais je vous écoute, ]» avait-elle ajouté en coulant un regard vers Vîdeville et en constatant que le guetteur observait ce nouvel entretien, de ses mêmes perçantes et sombres prunelles. Elle n'eût pas été la femme féline et rusée que révélaient son visage aux traits ténus et son buste aux lignes souples, si elle n'avait saisi cette occasion inattendue d'égarer un peu la jalousie de l'amant avec qui elle voulait rompre. Et puis, si Favanne se permettait de s'adresser à elle en des termes à ce point étranges, c'est qu'il y avait eu jadis — un jadis vraiment perdu, celui-là, dans la nuit des temps! — un secret entre eux, bien innocent par comparaison avec les aventures traversées aujourd'hui par la comtesse, mais un se< cret pourtant et d'ordre romanesque. Et, même envahie par son nouveau caprice pour ce ravissant Edmond de Bonnivet, même préoccupée, jusqu'à la terreur, du moyen d'échapper à la vengeance du jaloux Videville, Clémentine n'entendit pas la phrase de Favanne sans un vif mouvement de curiosité. Qu'allait lui dire cet homme singulier, qu'elle avait connu, seize ans auparavant, secrétaire de son père, avec qui elle avait été coquette cruellement, dont elle s'était fait aimer, qu'elle avait perdu de vue lors de son mariage, et retrouvé, voilà un mois, par le plus inattendu des hasards, chez M°^« du Couldrai? A peine s'il l'avait saluée à chacune de leurs trois

rencontres dans ce salon, et, tout d'un coup, elle le voyait devant elle, aussi frémissant, aussi ému qu'autrefois, dans des circonstances auxquelles il faisait maintenant allusion :

— a Ce sera court, madame, » avait-il repris d'une voix très basse, « je ne suis pas grand'chose. Je suis pourtant quelque chose de plus qu'à l'époque où j'ai eu l'honneur de vous connaître... J'ai cru remarquer — je peux m'être trompé et je n'ai pas le droit de vous demander des confidences, je vous dois même des excuses pour mon indiscrétion, — j'ai cru remarquer tout à l'heure chez vous la trace d'un souci, d'un trouble, d'une inquiétude... commesivousappréhendiezquelque danger... Eh bien! je voulais vous dire ceci qui est très simple : Souvenez-vous que si jamais vous avez besoin de quelqu'un à qui vous fier complètement, absolument, je suis à votre service... »

C'est au moment où le politicien formulait cette offre extraordinaire que M™* de Miossens l'avait regardé en face, jusqu'au fond du cœur, si l'on peut dire. Une seconde, elle avait hésité. Ensuite, avec un demi-sourire de coquetterie ou d'ironie, de triomphe ou d'indulgence, — qui sait? — elle avait secoué sa jolie tête pour répondre :

— c Vous êtes donc toujours resté un personnage de roman, monsieur Favanne, malgré cette desséchante politique?... Et moi qui croyais que

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vous m'aviez oubliée... Car, sans reproche, vous n'êtes pas venu souvent me parler depuis que nous nous sommes de nouveau rencontrés ici... Eh bien ! i> ajouta-t-elle, a je ne sais pas trop où vous ave2 pu vous faire Tidée que je courais quelque danger... Je n'en cours aucun, je vous assure, aucun, mais je me souviendrai de votre démarche, et je vous en veux si peu que je vous en dis merci... Et puis, y> et son sourire s'était fait plus engageant encore, a quand on n'a pas oublié ses vieux amis, on est sans excuse de ne pas venir les voir, surtout lorsqu'ils n'ont pas changé de maison... i>

M™* du Couldrai était arrivée près des deux interlocuteurs juste à temps pour épargner à Favanne l'embarras de répondre à cette directe invitation. Il faut croire que la légère et séduisante attitude par laquelle la jeune femme accueillait son extravagante démarche le troublait profondément, car à peine eut-il assez de présence d'esprit pour soutenir la conversation avec la nouvelle venue, et cette dernière disait à la comtesse Clémentine, quelques minutes plus tard, le plus sérieusement du monde, en montrant du bout de son éventail le politicien qui avait pris congé d'elles :

— a II va y avoir un remaniement dans le ministère, je le parierais rien qu'à voir combien ce-

IfO COMPLICATIONS SENTIMENTALES

lui-ci est préoccupé... Ces gens-là, voyez-vous, ma petite, ne sont pas vraiment forts. On lit dans leur jeu à livre ouvert... L'idée d'un portefeuille les affole... Nos amis avaient une autre tenue quand ils étaient aux affaires, avouons-le... j>

Tandis que la perspicace marquise proférait cet aphorisme dont sa futée confidente ne put s'empêcher de sourire, le soi-disant ambitieux n'avait qu'une pensée : être seul, s'en aller de cette maison, et penser. Il lui fallait, après le coup de folie qui l'avait précipité vers M™* de Miossens, se reprendre, réaliser les mots extraordinaires qu'il avait proférés comme en un rêve, dans la demi-inconscience de la plus irrésistible impulsion, — réaliser aussi les quelques phrases que la jeune femme lui avait répondues, — savoir avec lui-même où il en était, après un entretien, si rapide, mais qui l'avait du coup rejeté dans un domaine de sensations auxquelles il eût juré, un mois auparavant, ne plus jamais devoir revenir. A cet instant où toute causerie lui eût été physiquement insoutenable, il eut la chance de traverser les salons sans être abordé, de ne rencontrer aucun fâcheux dans l'antichambre parmi les invités qui attendaient leur pardessus pour s'en aller comme lui. Enfin, il se trouva sur le trottoir de la rue de l'Université, devant la façade éclairée de l'hôtel du Couldrai, sûr, bien sûr que

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personne ne lui proposerait de le reconduire. Du faubourg Saint-Germain à Neuilly, où il habitait, il y avait la moitié de Paris à franchir. Il faisait une de ces nuits très claires et très froides de la fin de mars où une reprise d'hiver flotte dans l'atmosphère. La neige fût tombée à gros flocons, la boue eût englué les pavés de la chaussée que Favanne n'en serait pas moins rentré chez lui à pied, afin de dompter par la marche l'énervement qui le gagnait, et pour essayer d'y voir clair dans son propre cœur. Dieu I que sa rêverie l'emportait loin du Parlement, tandis qu'il longeait d'un pas rapide les murs du Palais- Bourbon, ceux du palais de la présidence et du ministère des affaires étrangères! Qu'il se souciait peu des remaniements de cabinet et du portefeuille de l'intérieur, son portefeuille, tandis qu'il cheminait sous les arbres des Champs- Elysées presque déserts, à quelques pas à peine de la place Beauvau I Comme les combinaisons de couloirs, les intrigues de groupes, les projets de lois, les commissions s'abolissaient, s'effaçaient de sa mémoire pour laisser place aux souvenirs qui s'étaient soudain réveillés en lui avec une telle force, quand il avait observé, pour la troisième fois ce soir, la décomposition de la physionomie de M™* de Miossens à l'approche du même personnage I II avait senti, il avait vu la terreur de la jeune femme en présence de Vide-

If2 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

ville, — l'angoisse de cet adorable visage par lequel il avait tant soufFerr, mais qu'il avait tant aimé! Et il était allé parler à Clémentine, comme il se fût jeté à l'eau pour la sauver s'il l'avait vue se noyer, d'un mouvement aussi spontané, aussi peu réfléchi. C'était déraisonnable, illogique, absurde, insensé. C'était fait. Elle lui avait dit de venir chez elle. A un degré quelconque elle allait donc rentrer dans sa vie. Et pourtant quel rôle y avait-elle joué une première fois, voilà seize années?...

Seize années I Et il semblait à Michel Favanne que sa première rencontre avec Clémentine de Révigny — c'était le nom de jeu ne fille de M™* de Miossens — datait d'hier. Il se revoyait en imagination, jeune lui aussi, vêtu de ses pauvres vêtements d'étudiant gêné, et faisant à pied, chaque jour, pendant deux mois d'un rude hiver, le trajet de la rue de la Vieille-Estrapade, où il habitait alors, à la rue du Faubourg-Saint-Honoré, où Clémentine demeurait avec son père, l'ancien ministre plénipotentiaire. Un bien simple hasard l'avait introduit dans cet intérieur. M. de Révigny était le petit-fils de cet éloquent et malheureux président de Révigny, l'ami des Lameth, des Montlosier, des La Fayette, de tous ces chimériques révolutionnaires qui espérèrent, au lendemain de 89, endiguer le flot furieux de la dé-

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mocratie montante dans u ne mo narchie parlementaire. Durant la longue détention que le président eut à subir sous la Terreur avant d'aller à l'échafaud — le 7 Thermidor! — cet homme de talent et de cœur, mais demeuré, comme la plupart de ses complices en illusions constitutionnelles, rebelle à l'enseignement des faits, avait écrit ses Mémoires. On sait qu'ils ont paru, avec éclat, en 1 881. On ignore que l'établissement du texte, le classement des notes, la biographie anonyme qui les précède, sont presque entièrement l'œuvre de Michel Favanne. M. de Révigny, désireux de hâter une publication longtemps reculée pour des raisons de convenances et de carrière, avait demandé à un membre de l'Institut un jeune homme laborieux et instruit, qui menât à bien cette tâche. Le membre de l'Institut s'était adressé à un professeur de la Faculté de droit. Ce professeur avait pensé à Michel, et voilà comment ce dernier s'était trouvé servir de secrétaire intime, pendant ces deux mois, pour la plus délicate des besognes, ail père de Clémentine.

Le savant juriste qui avait procuré à l'étudiant pauvre ce lucratif emploi de ses matinées n'avait pas pu lui donner des notes précises sur la situation actuelle de la famille Révigny. Il l'avait averti pourtant qu'un douloureux scandale avait forcé le diplomate à quitter sa carrière. M™* de Révigny, — Polonaise d'origine, et de la grande fa-

If4 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

mille des Gorka, — s'était laissé enlever par un collègue de son mari, alors au service dans une petite cour d'Allemagne. La vérité était plus lamentable encore : ce drame conjugal avait eu le plus funeste retentissement sur les relations de l'époux trahi avec Clémentine, Tunique enfant de ce misérable mariage. Cette fille, par une ressemblance chaque jour plus saisissante, de caractère et de figure avec sa mère, représentait trop cruellement l'absente au mari outragé. Celui-ci en était venu, à l'époque où Favanne commençait de travailler avec lui, à voir sa femme dans cette fille, et à éprouver pour l'innocente la plus passionnée des aversions, au souvenir de la coupable. C'est ainsi, et parée de toutes les grâces d'une martyre domestique, attendrissante vicdme de la faute commise par une autre, que Clémentine était apparue pour la première fois au jeune homme... Il y avait huit jours qu'il venait dans le grand hôtel où les portes et les fenêtres closes des vastes salons, les meubles housses, les tapisseries voilées trahissaient un triste abandon. Le travail de revision du manuscrit s'était prolongé ce matin-là plus que d'habitude, et M. de Révigny avait retenu l'étudiant à déjeuner. Quatre couverts étaient mis sur la table de la salle à manger. L'ancien diplomate avait fait signe à Favanne de s'asseoir en lui disant:

la mauvaise habimde

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d'être toujours en retard. Je Ten corrige en ne l'attendant jamais. Quand il y a un étranger, elle comprend mieux la leçon, d

Et presque aussitôt Clémentine était entrée, suivie d'une gouvernante dont l'attitude effacée devait plus tard s'expliquer pour Michel de la manière la plus naturelle et la plus mélancolique, étant donné qu'elle était la gardienne d'une jeune fille sans mère. Sur le moment, il n'eut d'attention que pour M^^* de Ré vigny. Celle-ci l'aperçut. Elle rencontra le regard de son père qui éclatait de méchanceté. La pendule marquait à peine dix minutes au delà de l'heure fixée pour le dé jeûner. La jeune fille rougit jusqu'à la racine de ses beaux cheveux d'un blond doré, qu'elle portait divisés sur son front en deux bandeaux, sans une frisure. Ainsi encadré, ou plutôt nimbé, l'ovale allongé de son visage semblait plus délicat encore et son expression, qu'elle devait garder toute sa vie, de timidité souffrante et passionnée, s'harmonisait si bien avec cette délicatesse de traits qu'il était impossible de ne pas s'intéresser à cette physionomie d'une sensibilité, semblait-il, si vive et si fragile. Favanne croyait l'entendre qui s'excusait de son retard avec une voix douce, comme étouffée par l'émotion, et il retrouvait le serrement qui lui avait écreint le cœur dès cette minute, lorsque le père avait répondu à cette craintive explication par une phrase bien simple,

If6 • COIIFLICATIONS SENTIMENTALES

mais si dure à prononcer devant un inconnu, si mortifiante à écouter pour une fille de dix-huit ans qui occupait la place de la maîtresse de la maison :

— « Vous vous lasserez d'être inexacte, ma chère enfant, avant que je ne me lasse de vous en punir. Vous serez privée de monter à cheval demain matin... d

Qu'elle était nette et précise, cette scène de famille, dans la mémoire de Fa van ne, — si nette qu'il entendait de nouveau les bruits dont s'accompdgnait ce commencement de déjeuner : le glissement des pas du maître d'hôtel sur le tapis, le va-et-vient du balancier dans le cartel appendu au mur, le cliquetis des fourchettes sur la porcelaine, le versement du vin dans les verres, la voix sèche de M. de Révigny parlant seul, et, par instants, une réponse de la jeune fille, prononcée de ce même accent assourdi où passait la palpitation de son pauvre cœur. 11 le comprenait aujourd'hui : dès cette première seconde, il l'avait aimée, d'un sentiment d'autant plus profond, d'autant plus vrai qu'il s'ignorait lui-même. Jusqu'à cette époque, l'ardeur du travail, l'âpreté de l'ambition, le froid de la misère, une naturelle sauvagerie avaient maintenu le futur politicien hors de toute influence féminine. Fanatique d'action, nourrissant des rêves de luttes civiques comme d'autres nourrissent des rêves d'émotions

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romanesques, il avait fui les faciles et peu délicates aventures du Quartier Latin, et à vingt-cinq ans il n'avait jamais eu de maîtresse. Toutes les énergies aimantes s'étaient accumulées dans cette âme de travailleur abstrait et un peu farouche, pour éclater à la fois. Comment ne se fussentelles pas éveillées à rencontrer cette Clémentine, belle de la beauté délicatement étrange qu'elle tenait de sa mère, avec un je ne sais quoi de morbide dans la grâce, séduction suprême des belles Polonaises, — cette Clémentine isolée et malheureuse, injustement tyrannisée et n'ayant personne pour la protéger, — cette Clémentine, il faut tout dire, aussi coquette d'mstinct qu'avait du l'être cette mère dont elle était le vivant portrait, sans autre surveillance que celle d'une gouvernante qu'elle pouvait, d'un mot, faire renvoyer, — cette Clémentine enfin, qui possédait au suprême degré la décevante souplesse qui fait le charme et le danger de la femme Slave : la puissance de sincérité momentanée, la spontanéité de simulation, le goût de la passion imaginative, manège d'autant plus irrésistible que la femme qui le joue s'y prend elle-même à demi ? Et ce qui devait arriver était arrivé : Michel Favanne avait franchi le seuil de l'hôtel Révigny pour la première fois vers le commencement de décembre.

En février, la jeune fille et lui s'étaient dit qu'ils s'aimaient.

If8 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

Certes, le politicien qui se remémorait, un par un, les épisodes de cet innocent roman, durant cette rentrée solitaire, avait connu, depuis lors, les plus fortes, les plus acres des émotions humaines : celles du pouvoir convoité et possédé, perdu et reconquis. Rien n'avait effacé, dans ce cœur d'homme d'action, l'empreinte de la lointaine et courte époque où il avait été simplement un homme de rêve et de tendresse. Comme il en gardait les images en lui, présentes et vives, et, malgré ramertumedeladéception,quela saveur en restait attirante dans sa tristesse! C'est que jamais, ni à son premier discours à la tribune, ni à sa première arrivée au ministère, il n'avait éprouvé une émotion comparable en ampleur et en intensité à celle qui l'avait saisi quand, pauvre diable de scribe, si humble, si chétif, il s'était aperçu qu'il intéressait d'un intérêt passionné cette jeune fille si belle, si noble, si riche, promise à un destin si différent de son destin à lui. C'avait été d'abord, quand il restait à déjeuner, trois ou quatre fois par semaine bientôt, à cause du pressant travail, c'avait été unesuite de longs regards d'elle, surpris au passage et auxquels il n'osait pas croire. Mais oui. Quand il parlait, Clémentine était réellement, physiquement, suspendue à sa parole. Ce fut ensuite une série de rencontres avec elle dans l'escalier ou dans le couloir, comme il gagnait l'es-

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pèce de fumoir-bibliothèque où il travaillait, si fréquentes qu'elles ne pouvaient être involontaires. Ce fut enfin l'entrée de la jeune fille dans la bibliothèque même tandis quHl s'y trouvait seul, une fois sous le prétexte de chercher son père, une autre fois pour prendre un volume, puis pour le consulter sur une lecture, l'orthographe d'un mot, une lettre à écrire. Et à chacune de ces visites, le tête-à-tête s'était prolongé davantage. Ils avaient pris l'habitude, peu à peu, de causer ensemble, d'une causerie indifférente, puis plus inrime et coupée de silences, comme s'ils avaient peur d'eux-mêmes. Les sourires de Clémentine, l'incertain de son accent, le battement ému de ses paupières sur ses yeux, une façon qu'elle avait de les cligner en interrogeant, avec quelle idolâtrie Favanne avait recueilli ces signes d'une lutte intérieure qui sauvaient l'audace de ces demi-rendez-vous par un charme de réserve et de pudeur I II n'avait osé que bien tard, un matin qu'ils étaient seuls ainsi, hasarder auprès de cette enfant la plus discrète, la plus modeste des caresses, lui prendre la main. Il sentait encore, après seize ans, le frémissement de ces petits doigts fiévreux entre les siens. Il lui avait dit :

— a C'est donc vrai que vous avez de l'amitié pour moi?... »

Elle l'avait regardé de ses yeux bleus où brillait une lumière. Elle avait répondu :

l6o COMPLICATIONS SENTIMENTALES

— a Oui, beaucoup. »

— a Rien que de ramitié?... » avait-il demandé encore.

— oc Je ne sais pas... j> avait-elle balbutié en rougissant.

— « Si vous m'aimez un peu, » avait-il osé continuer, ce dites-le moi. Je vous aime tant... d

— ce Ahl laissez-moi... d avait-elle répliqué toute tremblante, <k laissez-moi. C'est si mal! si mail... Je ne peux pas, je ne veux pas vous parler... Ahl laissez-moi... :»

Et la petite main s'était retirée, frémissante et farouche. Clémentine s'était levée pour s'échapper, sans qu'il eût la force ni de la retenir, ni d'ajouter un seul mot.

Pour un jeune homme pauvre, pur et fier, qui pressent un bel avenir, il y a dans le fait d'aimer une jeune fille très au-dessus de lui socialement un principe inouï d'exaltation. La diflTérence de fortune, qui lui serait inacceptable s'il n'aimait pas, reste douloureuse à son orgueil. Mais il a aussi la conscience de son talent, et il en ramasse, il en surexcite en lui-même les meilleures énergies, avec l'idée qu'il aura, dans quelques années du plus noble effort, conquis à force d'illustration celle qui l'aime et qui l'attendra. Quelles heures alors ' d'une espérance illimitée, où l'amour et l'ambition, ces sœqrs rivales, s'unissent et s'avivent dans

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une miraculeuse harmonie! Cette folle mais si virile ivresse d'une surnaturelle confiance en soi, Michel Favanne se souvenait de l'avoir goûtée à plein cœur, en sortant de l'hôtel de Révigny, après l'échange de ces simples phrases qui équivalaient pour lui au plus tendre, au plus complet aveu. Ce ce je ne sais pas... d ce a laissezmoi... :» cette peur pudique devant sa déclaration, n'étaient-ce pas autant de façons qu'elle avait eues de lui dire : ce Et moi aussi, je vous aime? j> Et il se revoyait dans sa chambre dénudée, qu'illuminait la splendeur de cette espérance, assis à sa table de travail, Là, parmi des larmes qui brouillaient ses mots sur le papier, il avait écrit à Clémentine une lettre de fièvre et d'extase, où il lui demandait qu'elle l'acceptât comme fiancé, où il lui promettait, si elle lui engageait sa foi, d'être, avant cinq ans, un des hommes marquants de son pays, par la parole et par la plume, et naïvement, héroïquement, il l'initiait au secret de ses travaux, de ses convictions, de ses volontés. Oui. Héroïques et naïves pages, qui eussent paru insensées dans leur programme de conquête de la gloire à tout homme connaissant la vie! Ce chimérique programme, Michel l'avait pourtant réalisé, pour lui seul, puisqu'il était devenu un orateur fameux, un publiciste retentissant, un chef de parti considérable, et celle aux pieds de qui son jeune courage rêvait jadis de

déposer le trésor des lauriers conquis était, elle, la femme d'un autre.

A constater cette ironie de sa destinée, au cours de cette méditation rétrospective, l'homme d'Ëtat ne put s'empêcher de rire tout haut d'un mauvais rire. Une fois de plus, il venait d'éprouver cette impression qui saisit trop souvent les prétendus heureux de ce monde quand ils reviennent en arrière : celle de l'avortement dans la réussite, de l'a quoi bon dans le triomphe. Et d'ailleurs, dès le lendemain de ce jour du premier aveu, quand il avait remis cette étrangelettre à Clémentine, comment n'avait-il pas deviné qu'il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas faire fond sur cette fille coquette d'une mère coquette, — âme légère et curieuse, incapable des douloureuses secousses de la passion vraie. Elle avait paru dans la bibliothèque avec l'éternel frémissement de son sourire et de ses yeux qui donnait l'idée d'une sensibilité si vivante, si profonde. Il n'avait plus osé cette fois reprendre sa déclaration de la veille. Mais il lui avait dit, sans presque oser la regarder :

— a Je vous ai écrit... »

Elle lui avait répondu :

— « Donnez-moi cette lettre... Je veux cette lettrel... d

Et elle lui avait pris l'enveloppe des mains avec une impatience sans tendresse dont il était de^ meure, sur le moment même, déconcerté. L'an^

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goisse d'attendre la réponse avait été plus forte que cette den^i-désillusion. Cette réponse n'était pas venue. Un jour, puis deux, puis trois avaient passé sans que Clémentine descendît et sans que M. de Révigny priât Favanne de rester pour le déjeuner. Y avait-il entre ces deux faits une simple coïncidence? La jeune fille, saisie de remords, avait-elle montré la lettre à son père? Ou bien celui-ci avait-il, sur la dénonciation d'un domestique, conçu quelque soupçon?L' amoureux avait passé ces trois journées dans une angoisse égale à sa joie enthousiaste de l'autre matin. Le quatrième jour, Clémentine était entrée dans la bibliothèque, toute nerveuse :

— oc Je suis espionnée, 3> lui avait-elle dit, « mais j'ai voulu vous voir... Est-ce que vous pensez vraiment ce que vous avez écrit?... d

— « Si je le pense, » avait-il balbutié.

— a Eh bien! alors... »

Elle s'était arrêtée au milieu de sa réponse comme si de formuler ce solennel engagement l'épouvantait. Puis elle avait repris, comme avec délice : « Vous m'aimez? Vous m'aimez? Vous me l'avez die l'autre jour. Répétez-moi que vous m'aimez. Je veux l'entendre!... Dites : Je vous aime... t>

Le petit jardin d'hiver, derrière la haute fenêtre, avec ses branches dépouillées et son coin de ciel pâle, faisait un fond si doux de mélanco-

lie au visage délicieux de celle qui parlait ainsi. Elle ne s'enfuyait plus maintenant. Elle ne lui demandait pas de la laisser. Elle avait marché vers le jeune homme. Il revoyait encore ses pieds fins sur le tapis clair, et autour de cette silhouette adorable de grâce fiissonnante, le sévère décor de cette chambre garnie de livres, — symbole de sa vie austère, à lui, où le bonheur venait d'apparaître! Elle portait une robe d'un bleu très sombre, avec un plissé en mousseline de soie blanche autour de son cou et de ses poignets, qui, en isolant, en encadrant son visage et ses mains, donnait plus de délicatesse encore à ses traits, plus de finesse a ses doigts. Favanne se rappelait les avoir pris de nouveau, ces doigts graciles, et qu'il avait attiré la jeune fille sur son cœur, et de ses lèvres il avait effleuré les beaux cheveux blonds, penchés vers lui, en répétant :

— « Je vous aime... »

— a Et moi aussi, je vous aime, j> avait-elle répondu en blotissant dans les bras de Michel son corps fragile dont il avait senti contre lui la souplesse, et, follement, des cheveux ses lèvres étaient descendues sur les yeux. Ah I ce premier et dernier baiser de ces f urtives fiançailles, la brûlure n'en était pas encore cicatrisée. Aujourd'hui, rien qu'à s'en souvenir, il éprouvait à nouveau le double frisson qui l'avait saisi coup sur coup, l'un d'une extase presque folle à sentir que

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la blonde tête ne se retirait pas de lui, l'autre de terreur : daas cette minute même la porte s'était ouverte, et avait donné passage à M. de Révigny lui-même.

C'était de là, de cette entrée du père dans la chambre, que datait pour Michel Favanne la portion douloureuse de ses souvenirs. Car, de ce moment, le caractère de Clémentine avait commencé de lui apparaître sous un angle obscur d'abord, puis bientôt comme une énigme de fausseté que maintenant encore il ne comprenait pas. Mais maintenant il n'aimait plus Clémentine. Du moins il croyait ne plus l'aimer, et cette énigme n'excitait que sa curiosité, au lieu qu'autrefois il s'était meurtri, ensanglanté le cœur à ce mystère. Ne pas s'expliquer l'âme d'une femme quand on l'aime passionnément, s'en défier, la soupçonner, c'est une souffrance pire que de la mépriser tout à fait. Le doute fait plus de mal que la plus cruelle certitude. Quiconque a connu le martyre de la jalousie le sait bien : l'évidence désespère, mais

l66 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

elle apaise. Le cœur a besoin de transparence morale pour sentir, comme l'œil a besoin de lumière pour y voir, et cette scène avec le père, qui s'annonçait comme redoutable seulement dans les faits, avait eu ce résultat de troubler à jamais cette transparence pour l'amoureux de Clémentine. Il en était sorti encore plus atteint dans 'ses sentiments que dans la possibilité de vivre d'après ces sentiments. M. de Révigny s'était arrêté sur le seuil de la porte, sans qu'aucun geste révélât chez lui une surprise. Les deux jeunes gens, eux, s'étaient séparés. L'instinct de Favanne avait été de se placer devant la jeune fille pour la protéger. Il put reconnaître aussitôt qu'il n'en était pas besoin. Le visage de l'ancien diplomate ne trahissait aucune colère. Il était simplement plus triste que d'habitude, d'une tristesse sans irritation, et comme mêlée de remords. Lui qui trouvait des paroles si amères pour réprimander chez sa fille les plus légers manquements, sa voix n'eut pas un éclat de plus pour dire :

— « Clémentine, veuillez monter dans votre chambre. Vous attendrez, avant d'en sortir, que je vous fasse appeler... 7>

La jeune fille esquissa un geste, comme si elle voulait répondre et se justifier. Puis, sous le regard fixe de son père, elle baissa la tête et elle quitta la bibliothèque. M. de Révigny ferma la porte derrière elle avec un calme qui fut pluspé-

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nible à Favanne qu'une explosion de fureur, tant il y entrait de visible dédain, presque du dégoût, et, s' avançant vers le jeune homme, il commença :

— a Je pourrais, monsieur, vous traiter avec la dernière sévérité. Reçu dans ma maison comme vous y avez été reçu, de quel nom qualifier l'intrigue que vous y avez nouée?... »

— ce Monsieur, » interrompit le jeune homme, ce les apparences me sont bien contraires... Pourtant je vous donne ma parole d'honneur qu'il ne s'est entre M^^« de Révigny et moi jamais rien passé que vous ne pussiez, que vous ne dussiez savoir un jour. »

■ — « Je ne vous demande aucune confidence, » répondit avec le même calme cet étrange père, a Si vous êtes coupable, je le suis plus que vous. J'aurais dû penser que vous seriez en butte, de la part de cette malheureuse, à d'abominables coquetteries et que vous n'y résisteriez pas. »

— ce Non, monsieur, » s'écria Favanne, ce ne croyez pas cela. Je vous aflSrme que M^^^ de Révigny n'a pas été coquette avec moi... C'est moi qui me suis attaché à elle, sans même qu'elle s'en doutât, moi qui l'ai retenue ici, pour lui parler, quand elle venait par hasard chercher quelque livre, moi qui lui ai avoué mes sentiments... J'aurais dû les lui cacher, je le sais, d'après les coutumes françaises. Mais, monsieur, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, on ne considère pas

l68 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

comme un crime pour un jeune homme» quand il a le cœur pris, de demander à une jeune fille si elle veut lui permettre de la conquérir à force de travail et, s'il le peut, de talent. Tous les jours, dans ces pays-là, des enfants de notre âge se fiancent sans rien consulter que leurs sentiments. Et les jeunes filles ne sont pas pour cela des coquettes, et les hommes ne sont pas des séducteurs... Monsieur, » conrinua-t-il, et la loyauté passionnée de sa noble nature émanait de ses regards, de sa voix, de ses gestes, « je vous le jure, j'aurais voulu, dès le premier jour, m'adresser d'abord à vous, et vous dire ce que je vous dis maintenant : J'aime M^^^ de Révigny du plus respectueux, du plus profond amour. Elle m'aime aussi. Je comprends qu'aujourd'hui toute union entre elle et moi est impossible. Mais si dans trois ans, dans quatre ans, dans cinq, j'ai trouvé le moyen de me distinguer, si je me suis déjà fait une place dans la presse, au barreau, dans la politique, et que je vienne vous répéter : Je l'aime, je n'ai lutté que pour avoir le droit de lui donner mon nom, me répondrez-vous encore ce que vous avez le droit de me répondre à présent?... Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas un malhonnête homme. Cette heure pour moi est solennelle. Ne me condamnez pas pour toujours au désespoir d'avoir manqué le bonheur, sans m' avoir éprouvé... d

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Il y a dans l'enthousiasme sincère d'une âme jeune une force qui inspire le respect aux plus hostiles aussi bien qu'aux plus désenchantés. M. de Révigny subissait-il cette fascination de la vieillesse par la jeunesse, ou bien la chaleur d'espérance dont l'amoureux était possédé lui rappelait-elle, à lui, l'époux indignement trompé par une époque où il s'était élancé vers l'avenir avec cette même confiance enivrée? Il demeura sans répondre durant quelques minutes. Elles parurent interminables à Michel. Le vieillard marchait delong en large dans la pièce, en proie à l'agitation de la plus pénible lutte intérieure. Plus tard, son jeune interlocuteur devait vieillir à son tour et comprendre combien il est amer d'enlever d'un coup à un cœur de vingt-cinq ans une chère illusion, mais aussi combien la conscience en nous se révolte à l'idée de laisser un être noble dévouer toute sa vie par avance à quelqu'un que nous n'estimons pas. Éclairé par la terrible expérience de son mariage, ce père, depuis des années, étudiait sa fille profondément, douloureusement. En vain avait-il, par tous les moyens, essayé de corriger la plus funeste hérédité. Longtemps il avait excusé les mensonges de cette enfant, sa duplicité, son étrange et précoce instinct des choses de l'amour par ce grand mot d'hystérie, si commode à nos indulgences. Il avait fini par la

condamner en constatant qu'aucun trouble physiologique ne justifiait une dépravation qui lui faisait horreur par l'analogie, par le souvenir de la mère : la coquetterie la plus hardie et la plus compliquée, la plus spontanée et la plus perfide. Cette dureté qu'Û lui témoignait sans cesse n'était pas seulement l'injuste rancune contre une ressemblance physique presque hallucinante. Non, elle dérivait d'un lucide et définitif jugement, fondé sur la ressemblance, sur l'identité morale. Le sang de la mère revivait tout entier dans Clémentine. C'était une courtisane-née, et cette évidence suppliciait le père. La séduction exercée sur Fa vanne en offrait une nouvelle et affreuse preuve à cet homme malheureux qui savait dans quelles conditions la jeune fille s'était amusée à prendre le cœur du secrétaire. Mais éclairer celui-ci, c'était découvrir la plaie cachée avec tant de soin aux yeux de tous. D'autre part, ces trois mois de collaboration avaient donné à Révigny une si haute estime de Michel I Le laisserait-il s'engager sur un chemin d'abîmes sans lui crier gare? Ces sentiments contradictoires passèrent dans les énigmatiques paroles qu'il finit par prononcer, avec une espèce de familiarité attendrie et amère:

— « Ècoutez-moi, Favanne. Nous ne sommes liés que depuis bien peu de temps. Mais, pour moi, vous êtes tout éprouvé. J'ai la prétention de m'y connaître en hommes. Vous irez loin.

très loin, pas dans le sens de mes idées. Je vois en vous des tendances jacobines qui ne sont pas les miennes. N'importe. Le talent est le talent. Vous serez une des forces de ce pays-ci. Je ne vous trouve donc ni prétentieux ni fou, lorsque vous parlez de votre bel avenir. Je ne doute pas de lui et je ne mets pas en doute non plus la droiture des sentiments que vous me dites éprouver pour M^^^ de Révigny... D'autre part, vous me connaissez assez vous-même pour savoir que je n'ai pas les préjugés de mon monde. Votre nom obscur, votre pauvreté actuelle, ne seraient pas des obstacles, et je répondrais oui, à votre demande, si... » Il s'interrompituneseconde, et durement, presque brutalement : « Ne m'interrogez pas. Je ne vous en dirai pas plus long. Mais, sachez-le, jamais vous n'épouserez Clémentine avec mon consentement. Jamais. Jamais... j> puis, à voix basse et comme s'il eût eu honte luimême de cette parole si terrible pour son enfant : a Et un jour, vous me remercierez!... »

Michel Favanne restait comme atterré sous la douloureuse énergie de ces derniers mots. Il aimait, et l'amour a ses infaillibles divinations, parce qu'il a de si vivantes, de si aiguës susceptibilités. Il venait de sentir, une fois de plus, passer dans l'accent du père l'injustice dont il avait plaint la jeune fille dès la première rencontre, et ce fut avec un frémissement de révolte qu'il répondit :

— « Vous me déchirez le cœur, monsieur, et vous voulez que je ne vous demande pas le motif, quand vous voulez bien reconnaître vous-même la vérité de mon sentiment et me prodiguer de tels témoignages d'estime!... Vous m'autorisez, vous me contraignez à croire que la cause de votre refus n'est pas en moi. Vous m'obligez de me demander ce que vous voulez dire par ces derniers mots : « Vous me remercierez. » Que signifientils? Est-il juste de me laisser m'en aller sur cette énigme où je ne peux pas ne pas entrevoir un blâme jeté sur quelqu'un que je respecte, comme je respecte ma mère, comme je respecterais ma femme?... Est-il possible que vous trouviez cela juste ?... Non... Refusez-moi pour toujours la main de votre fille, c'est votre droit. Mais soyez humain et dites-moi pourquoi... i>

— « Pourquoi? » fit M. de Révigny dont le visage avait pris soudain cette expression implacable que Michel connaissait trop bien, pour la lui avoir vue si souvent à table quand il regardait Clémentine. — « Pourquoi...? » répéta-t-il avec un mauvais rire, puis ironiquement : a Je vous avais prié de ne rien me demander. Vous auriez dû penser que j'avais pour vous parler ainsi, puis pour me taire, des raisons, de cruelles et tristes raisons. Je vous croyais plus de tact, je l'avoue, et plus de cœur... Pourquoi ? Ah 1 si je voulais vous punir de votre question, je n'aurais qu'à

faire descendre votre complice... Ne m'interrompez pâs. Et c'est elle, en tendez- vous, elle qui vous refuserait, c'est elle qui jamais ne voudrait épouser en vous l'homme sans fortune et sans titre que vous êtes 1 Elle a joué avec vous comme elle aurait joué avec un autre, parce que vous êtes là, parce que... Vous voulez que je vous la dise, la vérité?... » continua-t-ild'untonfurieuxmaintenant, et comme égaré, oc Âhl jenepeuxpas...Maisécoutez un fait, un seul : il n'y a pas trois mois, dans cette même chambre, cette même fille, à laquelle vous rêvez de consacrer votre vie, me suppliait avec des larmes de lui permettre d'épouser quelqu'un dont elle se prétendait éperdument éprise... Non. Voulez-vous que je vous le nomme? Vous chercherez à le rencontrer, vous le verrez, vous le jugerez. C'est un moyen de guérison, cela, de constater qui a su plaire à notre idole. C'est le jeune comte de Miossens. Connaissez-le... Connaissez-le... :» Puis, revenant à lui, et avec une tristesse que son interlocuteur ne devait jamais oublier : a Monsieur, cet entretien m'est trop pénible. Finissons-en... Il y a trois mois, vous veniez déjà ici. Clémentine vous connaissait. Elle voulait en épouser un autre. Vous me direz qu'à son âge le cœur s'ignore et qu'elle peut avoir voulu se marier sincèrement avec M. de Miossens, voici quelques semaines, et vous aimer sincèrement aujourd'hui. Vous conviendrez pourtant que de

pareilles volte-fâces ne sont pas des garanties d'amour, et que j'ai quelque chance de ne voir dans cette coquetterie avec vous qu'une légèreté et qu'un caprice... ]» Il ajouta après un silence : oc ...peut-être un calcul. Il est certain que si M. de Miossens renouvelait sa demande aujourd'hui, après ce que j'ai surpris ce matin, je ne répondrais plus par un refus. Je me débarrasserais d'elle pour toujours... Quel mariage, pourtant, quel mariage I Et que fera-t-il d'elle? Mais c'est tout ce qu'elle mérite... Et vous, Favanne, vous méritez un autre amour, une autre femme, une autre vie... Adieu ! Vous ne devez plus reparaître ici. J'essayerai d'achever seul ce que vous avez si bien commencé, p Et il montrait, de sa vieille main tremblante d'émotion, les papiers épars sur la table : a Je vous regretterai, et vous, je vous répète qu'un jour, vous me direz merci. Vous comprendrez alors combien il faut que je vous estime pour vous avoir montré la plaie que je porte là... T> et il se frappa le cœur, c Je ne vous demande pas votre parole de ne jamais rien redire de cet entretien. Je croirais vous faire injure, et adieu, adieu encore!... -»

Quelle conversation à soutenir pour un amoureux, et pour l'amoureux d'une jeune fille, c'està-dire d'un être si naturellement placé au-dessus des bassesses de la vie, que l'aimer, suivant la

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touchante expression du poète, c'est presque une piété? Que répondre à cet irrécusable témoin dont chaque phrase, chaque réticence signifiaient : € La fatalité du sang de sa mère est sur cet enfant » ? Favanne se rappelait être soni de Fhôtel de Révigny, après cette scène, chancelant comme un homme ivre. En traversant la rue du faubourg Saint-Honoré, une voiture avait failli le tuer. Le sens du monde extérieur était comme suspendu chez lui. Le cheval, — heureusement ou malheureusement, — lancé à un faible trot, Tavait heurté du chanfirein, sans que ce terrible choc le réveillât du douloureux somnambulisme où les phrases du père l'avaient plongé. Des larmes lui coulaient sur les joues, qu'il n'essuyait pas. Il n'avait trouvé quelque détente qu'une fois rentré dans sa chambre d'étudiant. Là, couché sur son lit, il s'était laissé aller à des sanglots, à des cris, à ce soulagement nerveux des faibles, lui, le stoïque, lui, l'impassible qui, plus tard, devait opposer aux pires rumeurs des réunions publiques l'airain d'un front qu'aucune insulte ne faisait pâlir ou rougir.

A vingt-cinq ans, l'âme est tenace et vivace. Elle ne se rend pas à la douleur sans avoir réagi avec toute la force de sa vitalité inentamée. Après cette crise de désespoir physique, Favanne s'était repris tout d'un coup. Il se rappelait s'être relevé

sur son lit en passant ses mains sur son visage et avoir prononcé tout haut ces paroles :

— « Non. Non. Non. Ce n'est pas vrai!... »

Contre quelle accusation se révolcait-il avec cette sauvage énergie? Lequel des faits positifs, alloués par M. de Révigny, démentait-il de la sorte? En définitive, à quoi se réduisaient-ils, ces faits ? A ceci, que Clémentine, moins de trois mois auparavant, et quand il venait déjà dans la maison, avait été demandée en mariage par un autre, et qu'elle aurait consenti si son père avait consenti? Qu'est-ce que cela prouvait? Qu'elle ne l'avait pas aimé aussitôt, voilà tout, et que malheureuse dans son intérieur, elle avait saisi la première occasion d'en sortir. Le père lui-même avait reconnu qu'à l'âge qu'elle avait, le cœur s'ignore et change si vite, si sincèrement. Mais ce cœur de vierge avait-il changé ? Ce désir d'épouser M. de Miossens avait-il été autre chose qu'un trop légitime élan pour affranchir sa vie? Et alors, quelques semaines plus tard, quand elle l'avait mieux connu, lui, Favanne, avait-elle été inconstante en se laissant prendre au sentiment qu'elle lui avait laissé deviner? Où était la coquetterie? Où le calcul?... Elle n'avait pas révélé à son nouvel ami la demande en mariage du comte de Miossens? Pourquoi l'eût-elle fait, puisque cette demande avait été définitivement écartée? Est-ce que la coquetterie n'eût pas consisté justement à en

parler pour exciter sa jalousie ? Et quant au calcul, à cette combinaison scélérate dont M. de Révigny l'avait accusée, comment en associer même l'idée à cette attendrissante physionomie d'enfant trop sensible ? Elle si jeune, si novice,avec ses beaux yeux d'une douceur farouche, avec son sourire d'une si craintive émotion, avec la délicatesse empreinte dans tout son être, elle aurait conçu, ourdi, exécuté ce projet digne d'une rouée : se compromettre avec un des familiers de la maison d'une manière qui attirât l'attention de son père, se faire surprendre, et que ce père, dans le désir de se débarrasser d'une surveillance impossible, la mariât comme elle voulait ? Favanne aurait cru s'avilir lui-même s'il avait discuté, une seule minute, cette insultante hypothèse. Et puis n'avait-il pas eu d'elle de ces signes de sincérité qui ne trompent pas : la lumière dont avaient rayonné ses prunelles quand il avait osé lui demander si elle était son amie, l'espèce de supplication qu'elle avait eue dans la voix pour l'implorer, ce passionné, ce plaintif : a Répétez-moi que vous m'aimez... », le tremblement de ce corps si frêle contre son cœur à lui, de ces paupières sous ses lèvres? Ah! l'adorable, la pauvre enfant! Et que ce père était criminel, qui la méconnaissait, qui la calomniait ainsi. Pourquoi? Uniquement parce que la mère l'avait trahi et que Clémendne avait commis le crime de naître avec les traits de cette mère !

lyS COMPLICATIONS SENTIMENTALES

Ces raisonnements, et d'autres pareils, Michel se souvenait se les être faits sur-le-champ, et les avoir jugés irréfutables. Ils l'étaient, même pour quelqu'un qui n'eu t pas eu la partialité indulgente de l'amour. La passion même avec laquelle l'ancien diplomate avait parlé de sa fille prouvait chez lui une anomalie sentimentale, quelque chose de dénaturé. Eh bien I de se dire cela n'avait pas suffi pour apaiser, dans le jeune homme, cette fièvre du doute, insinuée soudain dans ses veines. En répétant tout haut le cri : <k Ce n'est pas vrai! d il s'était défendu contre une certitude nouvelle, il n'avait pas retrouvé celle d'auparavant. Il ne pouvait, après cet entretien, rendre dans son esprit à l'image de la jeune fille son premier éclat de pureté. C'est qu'il avait disdnctement lu à travers tous les mots, tous les regards, tous les gestes de son interlocuteur, cette certitude dans le mépris, impossible à rencontrer sans qu'il en émane une suggesdon. Nous savons tous d'instinct que ce sentiment-là, cette condamnation totale d'une conscience par une autre conscience, ne se simule point, qu'elle ne se crée point en nous par la volonté. C'est un verdict qui s'impose à nous-mêmes, malgré nous-mêmes le plus souvent, et, d'un père à une fille, ni l'erreur, ni la méchanceté, ni la manie ne suffisaient à l'explipliquer absolument. Au cours de cette meur-

trière conversation, c'était cette bonne foi évidente, indiscutable, de M. de Révigny, qui avait le plus vivement supplicié Favanne. Contre les accusations précises, il avait pour armes sa logique et son amour. Contre l'interdiction de revoir Clémentine, il avait cet amour encore et l'invincible patience que nous mettent au cœur des sentiments comme le sien, absolus, irrévocables. Contre la haine du père envers son enfant, il avait cette explication : « Elle lui rappelle la mère. » Il n'avait pas de défense contre cette dernière idée : « Ce père ne hait pas seulement sa fille, il la méprise... d Comment ce mépris avait-il pu naître et grandir chez cet homme, bien inique assurément, bien dur et chez lequel la rancune de la trahison subie jadis eut justifié de pires duretés, — mais pas celle-là et pas à ce degré ? Son accent de souffrance, sa révolte contre le mariage avec le jeune de Miossens, son cri de détresse a qu'en fera-t-il? » tout prouvait qu'il n'avait pas renoncé si aisément à bien diriger l'avenir de sa fille. Hle ne lui avait donc pas toujours été indifférente, à plus forte raison odieuse? Il avait eu des raisons, ces <r tristes et cruelles raisons 3>, dont il avait si amèrement parlé, pour en arriver à ce monstrueux mépris. Favanne se sentait comme glacé à la fois et accablé par cette évidence.Combien il en avait souffert, le premier sursaut passé, et durant les jours qui avaient

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suivi, qu'il s'était martyrisé de fois le cœur, à la pensée honteuse, combattue, inavouée, inchassable, que ce père si dur avait peut-être dit la vérité, et que sa Clémentine n'était pas telle qu'il la jugeait, telle qu'il la plaignait, telle qu'ill'aimaitl

De longues, longues semaines s'étaient écoulées ainsi, entre cette dernière vision de Clémentine sortant de la bibliothèque sous le regard insulteur de son père et la minute où Favanne s'était retrouvé auprès d'elle, appelé par la jeune fille à un rendez-vous dont l'obsession pesait encore sur lui, après quinzeannées. Oui, de bien longues semaines, passées tout entières à se demander: a Que fait-elle? Que pense-t-elle ? Où est-elle?... » et à ne pas répondre 1 Dès le lendemain de la catastrophe qui lui avait fermé l'hôtel de Révigny, le jeune homme n'avait pu se retenir d'aller au faubourg Saint-Honoré. Caché dans l'angle d'une rue transversale d'où il voyait la porte de la maison, il avait épié une sortie de celle qu'il continuait d'appeler sa fiancée, l'apparition de sa fine silhouette sur un coin du trottoir, de son délicat profil derrière une vitre de coupé. Il n'avait rien vu, et quand, vingt-quatre heures après, il était venu se poster sur la même marche du même trottoir, l'hôtel lui avait montré la face muette d'une demeure où les fenêtres closes annonçaient le départ. M. de Révigny avait emmené

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sa fille loin de Paris. Pour la conduire dans quel exil? L'amoureux n'en aurait rien su que l'absence, si, à quinze jours de cela, une enveloppe ne lui était arrivée, au timbre de Rome, et dont la suscription le fit trembler tout entier : Quoiqu'il n'eût jamais vu l'écriture de Clémentine, il ï^yaii reconnue. L'enveloppe ne contenait qu'une feuille de papier blanc, et dans ce papier trois violettes dont le tendre arôme s'exhalait, à demi évaporé, faible et caressant comme un lointain souvenir, avec ces mots en anglais : Forger me not. Quinze jours encore, et une seconde enveloppe était venue, timbrée celle-là de Naples, et apportant dans ses plis des pétales de rose, et plus tard une troisième, timbrée de Venise, avec d'autres violettes et un brin de réséda, et chaque fois la même et enfantine expression, d'un romanesque si banal de pensionnaire, avait pris le cœur du jeune homme, comme si une main, la petite main qui avait tracé ces caractères, le lui eût physiquement serré... Ces trois enveloppes, Favanne les avait ouvertes, des larmes dans les yeux. Ses lèvres s'étaient posées sur l'écriture et sur l'adresse, en implorant le pardon de l'Ange qui lui envoyait ainsi une preuve de sa vérité d'âme. Cette fidélité de l'amie absente, cette délicate pudeur, quelle réponse aux infâmes soupçons de coquetterie et de légèreté qu'il avait pu admettre un instant sous le coup de la parole du père! Et il s'était re-

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pris à croire, à espérer, à vouloir. Il avait commencé à exécuter ce programme d'un acharné travail, qui était celui de ses mystérieuses fiançailles, et de quelle naïve et juvénile manière! Ayant be* soin d'un succès immédiat, ne s'était-il pas avisé de concourir à l'un des grands prix de l'Institut, avec un mémoire sur V Histoire de l'esprit colonisateur en France? S'attaquer à un pareil sujet pour conquérir une Clémentine de Révigny! O folie! ô sottise ! Le leader républicain de 1 896 en haussait les épaules, et cependant quoi qu'Ù en eût, rien au monde ne l'attendrissait comme l'image du fervent et romanesque travailleur de 1881, qui, levé à quatre heures, allumait sa lampe, son feu, préparait son café noir et se mettait à écrire après avoir indéfiniment contemplé les pauvres corolles séchées dans leurs enveloppes italiennes et les trois petites phrases anglaises — tout son trésor. O folie ! l'avait-il aimée, sa fiancée idéale? O sottise! Avait-il assez tendrement escompté en pensée le bonheur à venir, les jours de triomphe où il lui raconterait ses exaltations secrètes, sa lutte solitaire d'aujourd'hui? Ces rudes séances de travail se prolongeaient jusqu'à dix heures. De dix heures à midi, il donnait ses répétitions de droit. De une heure à quatre, il était à la Bibliothèque Nationale. A quatre heures, une répétition encore. Le temps de prendre le plus frugal dîner dans un restaurant d'étudiants avant

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l'arrivée des habitués, le travail recommençait jusqu'à dix heures, et, avant le sommeil, sa pensée évoquait le fantôme de l'absente pour lui demander religieusement :

— « Es-tu contente demoi? Ai-je tenu ma promessede fidélité pieuse ? T'ai-je bien aimée?. .. j>

Cette fièvre de travail et d'espérance durait depuis trois mois, lorsqu'en rentrant de la Bibliothèque, Favanne avait trouvé une nouvelle lettre de Clémendne, au dmbre de Paris. Les Révigny étaient revenus. Quand le jeune homme eut déchiré Tenveloppe de ses mains frémissantes, il vit qu'elle ne contenait aucune fleur séchée, et, cette fois, la feuille portait plusieurs lignes. Il put y lire : « Si vous ne m'avei pas oubliée, vene^ de* main matin, éîMardi, à dix heures et demie, au "Bois, dans Vallée en face de la guette. i> Ces mots avaient été tracés, comme les autres, sans signature, d'un crayon si nerveusement appuyé que la pointe en avait cassé surV^duSifardi. Lepapier, déchiré à même un block-notes, trahissait la hâte. Que ces signes de l'étroite surveillance où vivait Clémendne avaient ému l'amoureux I Comme, à l'idée du danger qu'elle courait en lui donnant ce rendez-vous, il l'avait adorée de cette généreuse preuve d'amour! Comme il avait compté les heures, les minutes, couché dans son lit, ne pouvant pas dormir, et les sonneries des couvents ou des col-

lèges épars sur la montagne Sainte-Geneviève lui arrivaient, dans le vaste silence nocturne, comme une musique divine! Avec quelle angoisse il avait regardé le ciel au matm, et constaté — avec quelle joie, — qu'à peine une légère vapeur floconnait sur le pâle azur! Que son pied était léger par cette jolie matinée de printemps, lorsque, dès huit heures, il était parti du côté d'Auteuil! Il luisemblait être encore sur cette route de songe, et qu'il écoutait de nouveau les dalles de la place du Panthéon sonner sous son pas, et qu'il respirait le parfum des lilas fleuris du Luxembourg, et qu'il revoyait le glorieux rayonnement du dôme doré des Invalides, le flot verdâtre de la Seine, les premières verdures du Trocadéro, les noirs cyprès du petit cimetière de Passy érigés par-dessus leur mur en contre-haut, enfin les statues du jardin de la Muette, blanches sur leur piédestal, et ce coin d'allée où, après une longue heure d'attente, Clémentine lui était apparue...

Elle marchait vite, accompagnée d'une femme de chambre que Favanne n'avait jamais vue. A quelque distance, une Victoria immobile se dessinait derrière les arbres, celle de la jeune fille, qui fit signe à son ami, avec la main, de ne pas l'aborder encore. Ce fut seulement après dix minutes, et dans une contre-allée parallèle à une route cavalière, qu'elle s'arrêta pour l'attendre.

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Il l'avait suivie, admirant sa taille fine, la grâce de son pied, l'or de ses cheveux, ses souples mouvements. Elle portait un costume de drap gris avec une jaquette noire à demi ajustée où se devinait sa svelte canrbrure, et, quand elle se retourna, son chapeau avancé mit sur le haut de son visage comme une barre d'ombre, dans laquelle ses beaux yeux bleus brillaient d'une lueur magique. Sa voilette se soulevait doucement sous son sou£Be que cette marche rapide faisait plus court, et elle dit de sa voix qui, naturellement basse, s'étouffait encore par ce léger halètement : — a Ah ! Je savais bien que vous ne m'aviez pas oubliée et que vous viendriez. Merci... » Puis rieuse : <ic Vous n'avez pas compris pourquoi je vous ai fait signe de ne pas me parler tout à l'heure ? C'est que je ne suis pas sûre du cocher, au lieu qu'Emma... i> Et, comme les deux jeunes gens étaient à quelques pas déjà, en avant de la femme de chambre qui se laissait complaisamment devancer : ce Vous voyez, c'est comme si nous étions seuls... Avec mon ancienne gouvernante, c'eût été de même. Mon père l'a renvoyée le jour qu'il nous a surpris. Il s'est défié d'elle. Ahl Si je l'avais gardée, vous auriez pu m' écrire. Je la tenais par une intrigue dont j'avais la preuve... Emma est toute nouvelle. Mais c'est une bonne fille. Avec quelques cadeaux, j'en fais tout ce que je veux. C'est elle qui a mis ma lettre à la poste,

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hier... Ainsi, s> avait-elle continué en regardant Michel, après un silence, a c'est bien vrai? Vous m'aimez toujours ? i>

Cette dernière petite phrase prononcée d'un accent câlin, avec un joli avancement de tête questionneur et intimidé, avait été très douce au jeune homme, d'autant plus douce que ce commencement d'entretien lui infligeait une impression pénible. L'affreux jugement porté par M. de Révigny sur sa fille venait de se représenter devant sa pensée, d'une façon presque insupportable, à constater avec quelle aisance cette enfant de dix-neuf ans manœuvrait les complicités des inférieurs. Ainsi s'expliquait le manque de surveillance qui lui avait permis les longues visites dans la bibliothèque, durant les séances de travail de Favanne. Elle <ic tenait ]» sa gouvernante d'alors, comme elle avait dit, ce qui supposait une initiation de son jeune esprit à quelque malpropre aventure. Elle faisait de sa femme de chambre <ic ce qu'elle voulait, j> avaitelle dit encore, <k avec des cadeaux, y^ ce qui consdtuait un peu scrupuleux marchandage de conscience. L'amoureux avait entrevu ces tristes vérités dans un éclair. Puis, aussitôt, la voix chérie, la firémissante et caressante voix, avait eu raison de cet instinctif froissement et il avait répondu :

— oc Est-ce qu'on cesse jamais d'aimer, quand

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on aime véritablement? Mais, depuis que nous avons été séparés, je n'ai pas eu une pensée qui ne fut à vous, pas une... Vous attendre, vous regretter, vous espérer, c'a été toute ma vie. Je ne savais rien de vous, sinon que vous voyagiez dans cette belle Italie d'où vous m'avez envoyé des fleurs... De regarder ces fleurs, de les respirer, de songer que vos mains les avaient touchées, que vos yeux s'y étaient posés, cela suflisait pour me redonner chaque matin le courage dont j'avais besoin... Et je reprenais le travail qui devait me rapprocher de vous, avec la certitude qu'une minute arriverait où je serais payé au centuple de ce que j'avais souffert... Que je vous aime, mon Dieu ! Que je vous aime 1 2>

Il parlait ainsi, et elle l'écoutait en fermant à demi ses paupières, comme si la chaude spontanéité du sentiment qu'elle inspirait à ce jeune homme, bien différent de ceux de son monde, caressait en elle une place infiniment profonde et voluptueuse. Autour d'eux c'était, sous le ciel délicatement pâle de cette matinée, le gracieux éveil du coquet printemps parisien. Les feuilles vertes se dépliaient, tendrement, frileusement, sur la grêle armature des branches, noires encore de l'hiver récent. Des fleurs pointaient dans les fourrés, parmi les herbes déjà hautes. Parfois des cavaliers passaient, au petit galop de leurs montures, dans l'allée centrale dont les amoureux étaient

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séparés par un rideau de jeunes arbres. Le souffle rude des chevaux s'accompagnait du bruit sourd des sabots sur la terre défoncée. Des voix et des rires éclataient, deux ou trois silhouettes d'hommes et de femmes défilaient, rapides, et aussitôt le bois retombait* à son charme d'idyllique solitude. On n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, le soupir du vent dans les ramures et les paroles de Favanne qui racontait sa vie de ces trois derniers mois à Clémentine.... Êtait-il possible qu'elle ne l'eût attiré sur ce chemin de bonheur et d'extase que pour se jouer de lui si cruellement et si gratuitement? Oui. Pourquoi ces yeux attendris, ces rougeurs, cette joie évidente si elle ne l'aimait pas ? Pourquoi, si elle ne l'aimait pas, lui avaitelle répondu par des confidences semblables, racontant sa vie, elle aussi, et qu'elle avait tant songé à lui, tant de fois souhaité de le revoir et qu'il n'eût pas changé?... Si elle ne l'aimait pas, pourquoi lui avait-elle donné un autre rendezvous à la même place pour un des matins de la semaine suivante, puis pour un troisième, pour un quatrième ?... Les images se juxtaposaient pour Favanne les unes sur les autres. Ce qu'il en retrouvait dans sa mémoire, c'était toujours ce clair et doux azur printanier, ces claires et douces verdures des premières frondaisons et les claires et douces prunelles de son amie, quand il s'appro-

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chait d'elle dans la petite contre-allée, et c'étaient aussi des phrases de sa claire et douce voix, l'interrogeant, lui demandant : « Qu'avez-vous fait depuis que vous m'avez vue?... M'avez-vous bien aimée?... j> Et de nouveau, quand il répondait par des protestations qui lui venaient du plus profond de son cœur, les paupières de l'étrange fille se fermaient à demi, sa bouche s'entr'ouvrait, une expression de délice animait son visage, et elle lui disait : ce Encore!... Encore!... » Ah! pourquoi, si elle ne l'aimait pas ?

Mais si elle l'avait aimé, aurait-elle jamais proféré d'autres paroles, les infâmes et inoubliables paroles qui étaient venues tout d'un coup démontrer à l'amoureux, d'une façon si cruellement inattendue, combien M. de Révigny avait eu raison? Aurait-elle terminé sur ce coup terrible, leur innocente, leur pure idylle, durant laquelle il n'avait pas une seule fois pris un autre baiser à celle qu'il considérait comme son idéale fiancée? Et il revoyait son arrivée, à lui, à ce rendez-vous, — exactement le cinquième, — et son arrivée à elle, un peu en retard. Elle avait ce jour-là une robe en serge bleue, dont le corsage moulait sa fine taille. Sous son petit chapeau de paille rond, un voile blanc lui enveloppait tout le visage, et à travers la gaze ses yeux brillaient d'un éclat singulier d^inquiétude et de volonté. Dès l'abord, Michel remarqua cet étrange regard. C'était comme si

elle eût projeté toute sa force intérieure par ces prunelles d'un bleu sombre, pour le pénétrer d'un magnédsme, d'une suggestion. Il n'avait pu, après les premiers propos échangés, se retenir de la questionner. Et, après avoir répondu évasivement, elle avait fini par lui dire :

— <L C'est vrai, j'ai une grave nouvelle à vous annoncer. Je n'ai pas voulu que vous l'apprissiez par une autre personne... 9

— tf Une nouvelle? Mais laquelle? i^ avait-il interrogé, plus surpris encore par l'étrange ambiguïté de son frénussant sourire que par la phrase elle-même.

— a Je veux que vous me répédez que vous m'aimez et que vous m'aimerez toujours, quoiqu'il arrive, » avait-elle insisté.

— « Quoi quUl arrive, soyez-en sûre, » avait-il répondu, en soulignant lui aussi ces trois mots. Qu'ils y faisaient tenir tous deux de choses différentes: lui, son appréhension que M. de Révigny ne les séparât de nouveau et son serment de fidélité, — et elle!... Et il avait ajouté : « Mais pourquoi cette demande et ce doute? "»

— « A cause de la lettre que vous m'avez écrite, j> avait repris Clémendne avec hésitation, a ... trois jours avant la scène avec mon père... Vous vous la rappelez?... » C'était la première allusion qu'elle faisait à cette demande de s'engager à lui. Le jeune homme, lui non plus, n'avait

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jamais reparlé, et à quoi bon ? N'était-ce pas une promesse d'être son épouse que ces rendez-vous, que cette intimité, que toute cette tendresse qu'elle lui montrait? Et elle insista : ce Vous vous rappelez aussi que je n'ai pas répondu à la demande que vous m'y faisiez ? »

— « Celle de m'accepter pour fiancé ? y> avait balbutié Favanne. D'un geste ému, cette fine tête fit signe que c'était bien à cela qu'elle faisait allusion. Michel sendt soudain son cœur s'arrêter de battre, sa gorge se serrer, le point intime de son être tressaillir, dans l'attente des mots que cette palpitante et nerveuse bouche allait prononcer. Quels allaient-ils être? Il ne le soupçonnait pas, mais il prévoyait quelque catastrophe, — ah! pas celle-là, pas celle-là I...

— « Il ne faut plus penser à ce rêve, » avait dit Clémentine. <k J'en ai reparlé à mon père. Il ne consentira jamais à mon mariage avec vous. Jamais... Et moi, s> et sa voix s'était faite plus caressante — ô perfidie! — pour proférer cet arrêt de mort du bonheur de celui qui Taimait tant... — ô cruauté ! — « et moi, je ne peux pas vivre plus longtemps à la maison. Je ne veux pas. Je suis trop malheureuse. Il faut que je m'en aille, il le faut, coûte que coûte. Et j'ai pris le seul pard que je pouvais prendre. 9

— • « C'est-à-dire?... » avait interrogé Michel d'une voix brisée d'émotion. A peine s'il avait

eu la force d'articuler ces quatre syllabes. Il s'attendait qu'elle allait lui demander de fuir ensemble, et s'il était prêt à prendre toute sa vie, à donner toute la sienne, et voici qu'il entendit, il entendait encore, après tant d'années, cette adorable bouche répondre à sa question cette phrase dite si vite et si bas I Elle lui entra dans le cœur comme une lame de couteau, déchirante et glacée : — « C'est-à-dire que je vais me marier. »

Ces mots étaient si fantastiques dans les circonstances où se trouvaient Clémentine et Favanne; avoir choisi ce rendez-vous pour l'annonce d'une pareille nouvelle était une si gratuite dureté ; il y avait entre ce détour subit de leur entrerien et son commencement un contraste si fou, si monstrueux presque; l'annonce de ce prochain mariage sur ces lèvres de jeune fille qui, tout à l'heure, imploraient un serment d'amour, représentait une si effrayante inconscience, une anomalie si déroutante de sennment, que Michel resta une minute sans pouvoir parler. Tout d'un coup la mémoire lui revint, de la terrible scène avec M. de Révigny, à laquelle Clémentine faisait allusion, de l'accusation portée par le père, de la ruse qu'il avait dénoncée : cette idée d'arracher son consentement à une autre union en se compromettant et rendant la surveillance trop difficile!... Et, pensant tout haut, le jeune homme s'écria :

— « Vous vous mariez? Vous vous mariez? Ce n'est pas M. de Miossens que vous épousez, n'estce pas? Affirmez-moi que ce n'est pas lui... »

— « C'est lui, » répondit la jeune fille, « comment savez-vous son nom? »

Ce que Favanne avait dit alors, quelles paroles il avait proférées à son tour, de supplication éperdue, puis de colère, — comment il en était arrivé à répéter toute sa conversation avec Révigny et l'effroi delà jeune fille, puis l'accent qu'elle avait eu pour lui répondre... « Vous ne m'aimez pasi vous ne m'aimez pas... i> — comment il était rentré après cet horrible entretien, — il ne se rappelait plus ce détail de son agonie. Il savait seulement qu'à partir de la seconde où Clémentine avait prononcé ce nom de Miossens, une douleur trop aiguë l'avait littéralement rendu fou. Il la revoyait, secouant sa blonde tête, tandis qu'il s'abandonnait, en lui répondant, à toute la fi*énésie de son indignation. Il l'entendait répétant cette phrase qui avait fini de le porter à un délire de fureur : « Ah ! Ce n'est pas ce que j'attendais de vous... :s> Oui, elle avait osé lui adresser ce reproche, elle qui venait de lui annoncer son mariage avec ce raflSnementdansle cynisme! C'était cela : cet étonnement, ce chagrin plutôt de la jeune fille devant sa révolte, qui avait le plus cruellement atteint Favanne. Il se souvenait qu'à un moment il l'avait quittée en lui disant : ce Adieu, je ne

VOUS reverraî plus de ma vie, » et qu'elle avait balbutié, comme folle, d'une voix défaillante : « Adieu? Est-ce possible?... » et il s'était en allé. Il ne s'était pas retourné. Il avait cru entendre ses petits pieds courir après lui. Sauvagement alors, il s'était jeté dans un fourré, fuyant et cet entretien et cette douleur, et surtout cette monstruosité sentimentale dont elle avait voulu le rendre complice — par quelle fantaisie corrompue? Depuis, chaque fois qu'il avait pensé à l'inexplicable cruauté de cette entrevue, ce même frisson d'horreur l'avait toujours saisi à se demander : « Pourquoi?... j> Il se le demandait ce soir encore, à mesure qu'il se représentait, point par point, cette scène d'une dépravation morale d'autant plus inintelligible que Clémentine, visiblement, n'y jouait pas une comédie. Non. Elle était sincère à sa façon dans la plus singulière et la plus détestable complication d'âme. Si elle n'avait pas désiré sincèrement être aimée de Favanne, si elle n'avait pas trouvé à la sensation du troublepassionné où elle le jetait une sorte de plaisir égoïste, pervers, mais véritable, tout de même, est-ce qu'elle se serait donné la peine de se faire courtiser par lui, de lui envoyer des fleurs durant son voyage, de lui fixer ce rendez-vous, de l'écouter avec ces yeux? Est-ce qu'elle aurait trouvé cet accent pour lui dire : — « Aimez-moi, je veux que vous me répétiez que vous m'aimez...! 9 Et de la même voix, au

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cours d'un de ces rendez-vous qui par eux seuls étaient un engagement, ce mariage annoncé, cette exigence qu'il acceptât cette hideuse chose en continuant de l'aimer! Et puis, depuis qu'il s'était ainsi refusé à ce rôle abject de l'amoureux pauvre, que l'on se garde, à côté du riche époux, comme un a jouet » sentimental, — plus une ligne non pas même de remords, mais de regret, mais de souvenir. Plus rien que l'annonce du mariage lue dans un journal avec la liste magnifique des cadeaux et le défilé des invités. C'était à cela pourtant qu'il avait été sacrifié et de quelle manière! Combien M. de Révigny avait eu raison dans son mépris pour une nature capable, spontanément, instinctivement, de pareilles difformités dans sa façon de sentir!...

Telles étaient les images qui se pressaient dans la mémoire du ministre d'hier et de demain, tandis qu'il regagnait le modeste appartement du boulevard de la Saussaye où il vivait depuis dix ans déjà. Ces visions s'étaient faites si présentes

qu'il était arrivé devant sa porte sans s'apercevoir de la distance ainsi franchie. Cet ambitieux avait compris que par ce temps de parvenus et de tripoteurs, la simplicité des mœurs est une force. Il n'y avait d'ailleurs pas de mérite, n'ayant jamais aimé le luxe. Tout son personnel consistait en un vieux ménage dont l'homme était promu à la dignité de valet de chambre, et la femme à celle de gouvernante, quand le maître montait au pouvoir. Quand il en tombait, ils redevenaient, lui un domestique à tout faire, elle une modeste cuisinière. Us l'attendaient ce soir-là comme d'habitude, ayant allumé le feu dans le cabinet de travail, où la calme lueur de deux lampes éclairait les casiers remplis de livres et de dossiers, la large table encombrée de notes et de rapports. Dînait-il dehors, Favanne réparait le temps perdu dans le monde en prolongeant jusqu'à des deux et trois heures du matin sa laborieuse veillée. Cette fois, lorsqu'il se retrouva seul devant ce bureau de politicien, il ne se sentit pas le courage de dépouiller les lettres d'électeurs et les rapports parlementaires. Trop de ses souvenirs avaient été remués trop profondément, et, surtout, il était trop épouvanté de ce qu'il découvrait en lui après tant d'années, de cet intérêt soudain réveillé avec une irrésistible force pour cette créature qui n'avait été, au demeurant, qu'un épisode lointain et passager de sa première jeu-

nesse. Non ! Voici qu'il constatait, une fois de plus, cette anomalie, aussi étrange que jadis la conduite de Clémentine à son égard : cette enfant, rencontrée au mois de décembre 1880, avec laquelle il avait ébauché ce roman, avorté dès le printemps suivant; cette coquette qui s'était amusée à se faire aimer de lui, en préparant son mariage avec un autre, et probablement par le plus infâme des calculs ; cette digne fille d'une mère galante et qui, à dix-neuf ans, avait pu se fiancer avec Miossens, tandis qu'elle lui donnait des rendez-vous, à lui Fa vanne. Hé bien ! elle avait été, non pasun épisodede sa jeunesse, mais toute sa jeunesse. Elle l'était encore en 1 896. Que de causes secrètes et fatales avaient conspiré à produire cet effet : la sécheresse de la vie toute en ambitions acdves qu'il menait depuis lors et au cours de laquelle il n'avait littéralement plus eu le temps d'aimer, l'exceptionnelle intensité de cette première souffrance, l'énigme même de ce caractère auquel il avait trop pensé, la souveraine élégance enfin, la finesse exquise, la rare beauté de cette demi- Slave, son contraste avec les vulgaires rencontres de sensualité qui représentaient la femme dans cette dure existence d'homme d'Etat plébéien et pauvre. Ces motifs, Favanne ne s'en rendait pas compte. 11 ne pouvait pas douter du résultat. Lorsqu'il avait subitement aperçu M™* de Miossens à l'hôtel du Couldrai et qu'il l'avait reconnue,

il avait cm d'abord n'éprouver pour elle qu'un sentiment de curiosité. Il avait demandé à un des habitués de la maison, comme distraitement :

— ce C'est bien M*"* de Miossens, cette jolie femme, en blanc?... Où donc est son mari? »

— a Pas ici puisqu'elle y est, » avait répondu gaiement son interlocuteur, ce C'est un de nos ménages les plus parisiens... ^d

Favanne n'avait pas insisté, de peur d'en apprendre davantage. Etant donné la conduite de Clémentine avec lui, quand elle n'avait pas vingt ans, il devinait trop qu'une telle jeune fille ne pouvait pas être devenue une honnête femme. Il appréhendait de le savoir positivement. A quel degré cette créature restait dangereuse pour lui, ce simple frémissement devant une révélation possible de ses fautes aurait dû l'en avertir. Il s'était dit ce que se disent tous les amoureux qui se croient guéris : ce II y a si longtemps!... » et s'il n'avait interrogé personne sur la jeune comtesse, il l'avait observée. Il l'avait vue causer avec l'un, causer avec l'autre, sans l'aborder luimême, puis, à un moment, dès ce premier soir, à l'approche d'un certain personnage, il avait constaté l'altération soudaine de tout ce délicat visage, demeuré si fin, si jeune, si pareil par le sourire, et dans l'expression des yeux, au cher et décevant fantôme d'autrefois. Il avait vu la terreur de Clémentine quand Videville la saluait.

Par une divination d'ancîpathiey Favanne avait aussitôt éprouvé contre celui qui paraissait émouvoir ainsi son ancienne amie, une haine dont la vivacité l'étonna lui-même. Il avait demandé le nom de cet inconnu. Pas un mot ne lui avait été dit qui pût lui révéler quels bruits couraient sur la liaison de M™® de Miossens avec Videville. C'est une des vingt franc-maçonneries du vrai monde que le silence devant un étranger sur des faits de cette sorte, fussent-ils de notoriété quasi publique. Ajoutons que, sachant jouer de sa physionomie virginale comme elle en jouait, Clémentine déconcertait les plus justifiées médisances. Mais Favanne n'avait pas eu besoin d'être initié à la chronique parlée des clubs et des salons, pour comprendre que les rapports de ces deux êtres, l'un avec l'autre, cachaient un mystère. Il s'était dit :

— « Qu'est-ce que cela me fait?... Mariée comme elle l'a été, avec le sang de sa mère dans les veines, elle a des aventures. En voilà un des héros... D

Et puis il n'était revenu à l'hôtel du Couldrai une seconde et une troisième fois, dans ces quelques semaines, que pour étudier de plus près ce mystère a qui ne lui faisait rien ». Il l'avait constaté de nouveau à n'en pouvoir plus douter. Car Clémentine et Videville s'étaient trouvés, eux aussi, chez M™® du Couldrai, dans ces deux soi-

rées. A la seconde, ayant rencontré le regard de la jeune femme fixé sur lui, Favanne avait dû la saluer, lui aussi. A la troisième, la sensation de la terreur dont il la voyait saisie l'avait emporté sur toute fiené, sur tout bon sens, et il était allé droit vers elle, lui tenir l'insensé discours auquel elle avait répondu si gracieusement, si coquettement aussi, puisque d'entendre sa voix, et d'être prié à venir chez elle de cette façon avait jeté c l'énergique leader », le a courageux athlète », comme l'appelaient les journaux de son parti, dans cette crise de souvenirs et de regrets, d'appréhensions et d'incertitudes.

— a Non, je n'irai pas chez elle!... » C'est sur cette phrase, prononcée à haute voix, que cet homme malheureux reprit les papiers épars à même le bureau où il s'était accoudé pour prolonger sa méditation bien avant dans là nuit. Il commença de décacheter son courrier du soir et il y trouva une lettre qui le fit, malgré lui, sourire. Lorsqu'il avait, dans le salon de l'hôtel du Couldrai, quelques heures plus tôt, marché droit à M™« de Miossens pour lui offrir sa protection, à la manière d'un chevalier de légende, son projet n'était pas très net dans son esprit. Pourtant, lui aussi, comme le subtil et madré Miraut, auquel il ne ressemblait guère, il avait eu devant Videville la vague intuition d'un chantage sendmental exercé sur Clémentine, sans doute au moyen de quelque correspondance. En

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qualité d'ancien ministre de l'intérieur, il avait pensé aussitôt au seul moyen pratique pour arrêter de telles manœuvres, à une démarche auprès de la préfecture de police. C'était le sens de sa proposition, presque extravagante dans sa forme et que la jeune comtesse avait accueillie avec une légèreté soudain toute rassurée, toute frivole et gaiement railleuse.

— « Que serais-je devenu, » songea Favanne, a si elle avait vraiment eu besoin de moi et si je lui avais promis l'appui de Lardin?... j>

Lalettrequiinspiraitau politicien cecteironique réflexion, en le rappelant à la réalité de sa vie quotidienne et présente, émanait d'un de ses collègues, le plus important avec lui des membres du précédent cabinet, son rival en éloquence et pourtant son ami : Martial Parcellier. Il y donnait rendez-vous à Favanne pour le lendemain à deux heures, en insistant afin que celui-ci fut exact, à tout prix. Une petite note découpée dans un journal du soir et jointe à la lettre expliquait cette insistance. Parcellier l'avait soulignée au crayon rouge, en écrivant en marge : ce Cela dit tout. j> Il s'agissait d'une très importante et très véreuse affaire de concession dans une colonie, sur laquelle Favanne et ses amis étaient convenus d'interpeller le gouvernement. Us avaient décidé de choisir le moment où une campagne s'ouvrirait à ce sujet dans la presse pour provoquer eux-mêmes une

explicadon publique. Ils comptaient que le scandale serait énorme et l'occasion bonne pour revenir aux affaires. La réumon chez Parcellier allait être le prologue de l'attaque.

— a Le moment eût été bien choisi, » se dît encore l'ambitieux, a pour demander une faveur à ïalter ego de Dufresne. d

Dufresne était le ministre de l'intérieur qui avait remplacé Michel place Beauvau et l'intime en effet de Lardin, le préfet de police actueL Et voici que, subitement, rien qu'à regarder de nouveau la signature du sec et impérieux Parcellier, la salle du Palais-Bourbon se peignit devant les yeux de Fa vanne. Toute son existence présente, la vraie, reflua du coup à son cerveau. L'hallucination rétrospective où il s'abîmait depuis des heures fut dissipée. Ce fut le souffle invisible qui passe sur les paupières de l'hypnotisé. Il répéta :

— Q[ Non, je n'irai pas chez Clémentine!... » et quand il se mit au lit, la politique l'avait repris, du moins, il voulait qu'elle l'eût repris et tout entier. Il s'efforça de s'endormir en subsdtuant à l'image perfide et délicieuse de M™* de Miossens, celle, beaucoup moins jolie, mais plus réconfortante pour son courage, des compagnons de lutte que l'on appelait tantôt le groupe Parcellier, tantôt le groupe Favanne. Il y réussit presque, tant il s'était dressé, depuis des années, à dompter ses nerfs et à gouverner son cerveau

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comme un cavalier gouverne son cheval. Hélas ! c'était justement cet abus de l'activité volontaire qu'il avait payé cette soirée-ci et qu'il allait payer le lendemain par une irrésistible, une invraisemblable et pourtant trop naturelle poussée d'émotion romanesque.

Ce lendemain pourtant ne s'annonçait guère comme devant laisser une place à l'amoureux à côté du professionnel. C'était le jour où, de huit heures à midi, une fois par semaine, Favanne recevait ses électeurs. Il s'était fixé à Neuilly dix ans auparavant, pour deux motifs : assurer plus de tranquillité à son travail, et s'y tailler un fief parlementaire. Depuis huit ans qu'il représentait l'arrondissement, il entretenait, en effet, des relations personnelles avec quantité de petites gens, qui venaient chaque dimanche, sous prétexte d'intérêts électoraux, le consulter sur des affaires de famille. La nécessité d'écouter en détail vingt confidences domestiques et d'y répondre avec précision ne permit au député populaire aucune rechute dans le sentimentalisme. Le dernier visiteur s'étant attardé, il ne put se mettre à table que vers une heure moins le quart, — le temps de manger à la hâte un déjeuner réchauffé, de parcourir les journaux du matin et d'aller à la réunion organisée chez Parcellier. Michel en était au milieu de ce frugal repas, rendu

plus hâdf par l'approche de ce rendez-vous, lorsqu'un coup de sonnette fit bougonner le fidèle valet de chambre : ce J'avais pounant bien donné la consigne de ne laisser monter personne... 7> Il alla ouvrir, et, après une minute d'altercation, il reparut tenant une lettre :

— a C'est un homme, » continua-t-il, avec une mine plus irritée encore, a qui voulait remettre cela à monsieur en mains propres... Il attend la réponse... Ils feront périr monsieur de ne pas le laisser seulement manger tranquille... Ça ne presse pourtant pas à la minute leurs bureaux de tabac... j>

Si le vieil homme n'avait pas été trop occupé à maudire les importuns, de sa bouche sans dents qui donnait un pli terrible de dogue hargneux à la plus bonasse des physionomies, il aurait pu voir € son monsieur ]», comme il disait familièrement, changer de couleur dès le premier regard jeté sur l'enveloppe. Michel reconnaissait récriture de Clémentine, cette écriture contemplée autrefois avec tant d'idolâtrie sur des enveloppes pareilles, — pas beaucoup, puisque les messages reçus ainsi étaient juste au nombre de quatre, et que celui-ci faisait le cinquième. Oui, c'étaient bien toujours les mêmes caractères, nerveux et sinueux à la fois, élégants et un peu enfantins, jetés et retenus tout ensemble, et qui

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lui ressemblaient, — qui avaient Tair de lui ressembler. Et c'était aussi le même art de choisir, qu'elle écrivît ou qu'elle parlât, précisément les mots les plus capables de troubler profondément l'honmie à qui elle s'adressait. Que de choses n'avait-elle pas su mettre dans ce billet, qui n'avait pounant que quelques lignes et qu'elle n'avait même pu commencer par une appellation quelconque, tant les rapports étaient indéfinissables entre elle et son ancien ami.

Dimanche matin.

Vous m'avei dit hier que si /avais besoin de vous, je vous trouverais. i\pus n'étions pas dans des conditions oii je pusse vous répondre. éMais c'est vrai, votre sympathie, puisque vous voule\ bien m'en garder un peu, a deviné juste. Teut'étre dépend-il de vous de me rendre un grand, un très grand service. Je n'aurais pas osé vous demander votre appui, si vous ne me Favieipas offert, et pourtant voici bien longtemps que je désire vous revoir et causer avec vous. Je suis tentée de me réjouir du souci présent dont j'ai à vous entretenir, puisqu'il me donne cette occasion tant désirée. Si vous venei à deux heures aujourd'hui, vous me trouverez seule. Vene^. Quand vous saure[ ce qui

2o6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

se passe f vous comprendre^ que ) aie insisté. Chaque instant qui s'écoule peut être fatal à votre toujours amie, qui n'est ni plus heureuse ni plus ménagée qu'au temps oii elle vous a rencontré,

P.-J*. — J'habite toujours l'hôtel du faubourg S ain t'Honore, S^ime maison, même prison.

Michel Favanne lut et relut ces quelques lignes. Il s'exhalait de la feuille où s'étaient posés les doigts de Clémentine une senteur presque imperceptible. Il reconnut la fraîcheur douce du nias de Terse, le parfum dont elle se servait déjà autrefois. Elle lui en avait donné un petit flacon, à l'époque des visites à l'hôtel de Révigny auxquelles le billet faisait une si timide, une si nostalgique allusion. Ce que cette écriture et ces phrases n'auraient peut-être pas obtenu, la fine sugges^ tion de ce lointain arôme allait l'obtenir. Magiquement, invinciblement, la porte du passé venait de tourner à nouveau sur ses gonds. Michel demanda une plume, du papier et de l'encre. A peine s'il hésita deux minutes : le temps de respirer de-^ rechef le relent tentateur qui lui rendait si présents les troubles obscurs et passionnés de sa sen-

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sualicé de jadis, quand la jeune fille le frôlait de sa robe, de son bras, de sa main et qu'il respirait sa jeunesse dans ce délicieux parfum. Puis de cette plume qui demain peut-être, si la campagne ma^ chinée par le groupe Parcellier réussissait, parapherait des décrets place Beauvau, il griffonna deux billets, coup sur coup, fiévreusement. L'un était adressé audit Parcellier, et Michel s'y excusait de ne pouvoir assister à la réunion de l'aprèsmidi, sous le prétexte d'une affaire inattendue, impossible à remettre. Et l'autre portait en suscription : ce c4 iMadame la comtesse de éMiossens, en son hàteL.. » Et c'était une promesse d'être, à deux heures, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Depuis qu'il y a des amoureux et qui cèdent à l'appel de celle qu'ils aiment, contre leur conscience, contre leurs intérêts, contre leur dignité, un même phénomène se produit, dont l'ironie a de tout temps excité la verve des poètes comiques : jamais un homme ne juge plus sévèrement, plus lucidement, une femme dans sa pensée qu'à l'heure où il lui cède plus lâchement dans l'ordre de l'action. Pendant qu'un mauvais fiacre de banlieue le conduisait du boulevard de La Saussaye au faubourg Saint-Honoré, Favanne n'échappait pas à la loi commune et il prononçait en esprit contre Clémentine le plus mérité, le mieux établi des réquisitoires :

— a Je suis curieux tout de même, j>se disait-il, a d'apprendre la nature du service qu'elle va me demander. S'il s'agit de la démarche auprès du préfet de police, à laquelle j'avais pensé, c'est impossible aujourd'hui et toute la semaine... Si Dufresne tombe, Lardin tombe avec lui... Il faut au moins le temps d'en nommer un autre... Mais peut-il s'agir de cela? Pourtant mes yeux ne m'ont pas trompé : chaque fois que ce Videville s'approchait d'elle, son malaise faisait mal à voir. Elle en avait peur... Et pourquoi une femme de son rang a-t-elle peur d'un homme? Parce qu'il a le moyen de la perdre. Et il ne peut avoir le moyen de la perdre que s'il a été ou son amant ou le confident de son amant... Son amant? Et c'est à moi qu'elle demanderait de la sauver d'un amant?... Ce serait encore plus affreux que ce qu'elle a' fait autrefois !... Mais non. La chose est sans doute beaucoup plus simple. Elle a des difficultés avec son mari, et elle s'imagine que ma protection pourra l'aider dans quelque démarche. Laquelle?... Il s'agit d'un divorce, peut-être?... Ce qu'il y a de certain, c'est que nous n'aurions jamais dû, ni elle m'écrire, ni moi seulement la saluer, après ce qui s'est passé entre nous... Enfin, je saurai le mot de l'énigme. Il faudra qu'elle m'explique sa conduite d'alors. Je ne suis plus le petit jeune homme d'il y a quinze ans. Je trouverai bien le moyen de lui faire dire le vrai motif

qui Ta poussée, si jeune, à jouer avec moi si cruellement... Je saurai pourquoi elle m'a fait si mail Quelle ironie I Je le saurai aujourd'hui que je suis bien étranger à ces misères! Voulait-elle réellement, à cette époque, forcer la main à son père, comme il Ten accusait, faire surprendre par lui son intrigue avec moi, pour le décider à se débarrasser d'elle en la mariant?... Alors pourquoi les lettres d'Italie? Pourquoi ces rendezvous?... Avait-elle l'idée de me prendre comme amant, une fois mariée?... Avant son mariage? une turpitude semblable? une jeune fille?... Et pourquoi pas, quand cette jeune fille a pu agir comme je l'ai vue agir!... Et maintenant, elle me rappelle nos relations, elle ose me les rappeler et elle trouve des mots presque tendres dans sa lettre, parce qu'elle a besom de moi... C'est pour cela que je ne pouvais pas ne pas y aller. Je veux qu'elle sache ce que valait ce cœur qu'elle a bafoué... Je lui rendrai le service qu'elle me demande, si je le puis. Et ce service une fois rendu, je ne la re verrai jamais... Ce sera ma vengeance de ce qu'elle m'a fait autrefois, une noble et haute vengeance. Ce sont les seules qui soient permises contre une femme. Je l'aurai attendue quinze ans, cette vengeance, je vais l'avoir... »

Tous ces raisonnements, cruels ou indulgents, injustes ou magnanimes, valaient ce que valent

des raisonnements. Rien que de les faire, c'était recommencer d'aimer Clémentine. Qui discute avec une femme est déjà vaincu. Favanne, en argumentant ainsi, croyait de bonne foi conduire sa pensée. Nous sommes tous pareils quand nous nous donnons des motifs pour aider simplement à ces impulsions inconscientes dont l'entraînement nous étonne nous-mêmes, tant nous connaissons peu ces ténèbres de notre être sexuel, où sommeille tour à tour et s'éveille, où s'apaise et s'exalte le plus impérieux, le plus animal à la fois et le plus spirituel de nos instincts. En réalité, Favanne, à cette heure, était de nouveau la victime d'un déplacement de personnalité semblable à celui dont il avait triomphé la nuit précédente. L'admirable philosophe du Tanragruel résume dans un fantastique symbole beaucoup des contradictions soi-disant inexplicables de la vie humaine, lorsqu'il imagine cette fable des paroles gelées, puis dégelées, qui retentissent alors que les bouches dont elles émanent ont été depuis longtemps fermées par la mort. Nous portons, dans les arrière-fonds de notre âme, des mots que nous nous sommes prononcés à nous-mêmes à une époque lointaine de notre jeunesse, mots grandioses ou passionnés que le destin nous a forcés de garder pour nous seuls; par-dessous ces mots dorment des sentiments, au terme desquels nous n'avons pu aller, un Idéal que nous n'avons

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pu réaliser. Et voici qu'à trente-cinq ans, à quarante, à cinquante, dans la chaleur d'une émotion inattendue, ces paroles gelées, pour parler comme le conteur du seizième siècle, oc fondent et sont ouïes », ce qui veut dire en français courant, que les sentiments, jadis étouffés, se réveillent, que l'Idéal aboli se ranime. C'est surtout dans l'ordre des choses religieuses que s'observe cette reprise de l'homme nouveau par un homme ancien, qui reposait, dans l'autre, immobile et pourtant vivant. Un moraliste moderne, moins poétique et plus méprisant que le pittoresque et généreux Rabelais, compare quelque part ces vitalités tardives de nos sentiments et de nos pensées d'autrefois aux éclosions des microbes conservés depuis des années dans des milieux défavorables et qu'une influence nouvelle féconde soudain. Si le vieux M. de Révigny avait pu, par cette après-midi de printemps, se relever de son tombeau du Père-Lachaise et revenir errer autour de sa demeure, sans aucun doute, il eût caractérisé plus brutalement encore la démarche du député de Neuilly. Il l'eût rappelé à la réalité de son âge et de sa situation. Mais quelle réalité?... Le Favanne qui descendait de voiture rue du Faubourg-Saint-Honoré, sonnait à la grande porte cochère, demandait M™« de Miossens au concierge, traversait la grande cour, entrait dans la bibliothèque, ce Favanne frémissant, nerveux,

impulsif, irréfléchi, avait-il rien de commun avec le collègue attendu chez Martial Parcellier, avec le judicieux et précis logicien, le manieur d'assemblées, le futur ministre?... Paroles dégelées, — bacilles ressuscites ? Il est certain que l'homme introduit par le valet de pied dans la bibliothèque, subissait, à cette minute, les mêmes émotions que l'étudiant pauvre d'il y a quinze ans, qu'il était réellement cet étudiant pauvre — sauf l'illusion et l'estime.

Clémentine était assise, quand Michel entra, devant la même table où celui-ci avait coutume de s'asseoir du temps qu'il travaillait à classer les Mémoires de l'ancêtre, du président guillotiné. S'il y avait eu quelques altérations dans l'ameublement de la pièce, elles n'étaient pas sensibles au premier regard. Les Miossens n'avaient hérité de l'hôtel que dernièrement. Ils s'étaient contentés jusqu'ici de rajeunir les salles de réception et leur appartement privé. Cette bibliothèque, pas très aisée d'accès et surajoutée par caprice dans une portion des bâtiments en retour sur le jardin, était destinée à disparaître tout à fait pour laisser la place à de grandes serres. En attendant, elle demeurait intacte, inhabitée. C'était bien la première fois, depuis sa rentrée à l'hôtel après la mort de son père, que la comtesse Clémentine y passait seulement un quart d'heure.

Les traces d'un nettoyage hâtif et incomplet se voyaient partout empreintes. La poussière couvrait la tranche des volumes, les tables et les verres des estampes pendues au mur. Le godet de l'encrier était vide, les plumes rouillées dans les porte-plumes et le livre pris au hasard par la jeune femme pour se donner une contenance n'avait jamais été ouvert par elle avant que le domestique fût venu annoncer M. Michel Favanne. C'était un tome quelconque d'une Histoire diplomatique de l'Europe, depuis le traité de Westphalie! Quoiqu'il fît beau et tiède au dehors, un feu brûlait dans la cheminée qui dissipait à peinel'humiditéamassée dans cette vaste pièce depuis le long temps qu'elle était abandonnée. Tous ces menus signes arrivèrent à la fois à l'observation suraiguisée de Favanne. La ruse était trop certaine : Clémentine le recevait là pour que les images de jadis se fissent plus abondantes, plus présentes, plus irrésistibles. Ainsi, dès la première minute, il avait de nouveau l'évidence de sa constante, de son incorrigible duplicité. Il sentit son cœur se resserrer physiquement, et pourtant il ne pouvaitserepentird'êtrevenujtantlajeunefemme était idéalement jolie, si pareille surtout au souvenir qu'il conservait d'elle. Elle avait choisi, pour que son teint délicat de blonde parût plus délicat encore, une robe d'un vert myrte, en velours de chasse à petites côtes, qu'elle aurait pu porter

comme jeune fille. Elle avait au cou une chaîne pour la montre, dont le fin tressage d'or et de perles suivait les lignes restées si souples de son buste. Michel lui avait vu cette chaîne autrefois, et aussi les deux petites perles sans monture, comme écloses à même les lobes transparents et fragiles de ses oreilles. Elle avait ôté ses bracelets, excepté un, unegourmette où pendaient quelques médailles antiques. Michel connaissait encore, pour les avoir maniées à ce même bracelet, sur ce même bras, dans cette même chambre, ces belles pièces d'argent, trésor amassé dans ses voyages diplomatiques par M. de Révigny, et qui portaient. Tune la vierge casquée de Corinthe, une seconde la chouette d'Athènes, une troisième la cavale de Carthage auprès du palmier, une quatrième TAréthuse syracusaine coiffée de sa résille. Et quand Clémentine avança la tête avec un mouvement doux, presque câlin, pour saluer son ancien ami, l'illusion du souvenirfu t si forte qu'illui aurait pardonné beaucoup d'autres ruses et de pires, rien que pour cette vision. Passé quarante ans, on a de ces faiblesses d'attendrissement devant ce que l'on sait pourtant n'être qu'un mensonge, si, pour une minute, ce mensonge nous fait revivre une heure de notre printemps à jamais fini.

L'homme qui n'est plus jeune sent trop bien que, dorénavant, tout dans les choses de l'amour ne sera plus pour lui que mirage. Où trouverait-il la

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force d'en vouloir à la femme qui s'ingénie à l'enchanter de ce mirage, surtout quand elle lui parle avec cette voix qu'avait Clémentine, si musicale, si prenante, qu'à en écouter le seul accent, on croyait l'entendre sentir? Et même quand il sait de la façon la plus certaine que les adroites virtuoses de ces voix caressantes en jouent comme d'un instrument, qu'un cœur vieillissant a tôt fait de se laisser de nouveau séduire à leur sortilège! — ce Vous êtes venu, » disait-elle simplement au visiteur en lui faisant signe de s'asseoir et sans se lever elle-même de la vieille table de travail, ce Merci... Je ne sais pas si vous pourrez me rendre le service que vous m'avez permis de vous demander. Mais vous m'en avez rendu un, le plus grand de tous, en me parlant comme vous m'avez parlé hier, et aujourd'hui accourant à mon premier appel. Vous m'avez fait comprendre qu'il y a des choses qui durent dans la vie, de nobles sentiments, de nobles cœurs... On a quelquefois besoin d'en avoir la preuve... j>

Que répondre à un pareil accueil, même quand on suspecte à bon droit la véracité de l' ce ange meurtri par la vie » qui salue en vous le dernier des chevaliers, — ce sonchevalier » ?On entre dans la comédie de la pseudo-victime du sort, ne fût-ce qu'en ne la démentant pas aussitôt, et l'on cherche ses mots, comme ce grand orateur, pour

2l6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

finir, comme lui, par balbutier quelque phrase de politesse gauche et déconcertée :

— « C'est à moi, madame, de vous être reconnaissant pour la confiance que vous me témoi* gnez, et si vous voulez me dire ce dont il s'agit... »

— (( C'est une assez triste et une assez banale histoire, » répondit-elle, comme avec un effort, ce je la croyais moins pénible à vous raconter, quand vous n'étiez pas là... » Les martyres innocentes qui descendaient dans le cirque, devaient avoir le sourire dont frémissait sa fine bouche, ce Oui, maintenant, » continua-t-elle, « c'est très dur... Votre présence à cette place, cette chambre où rien n'a changé, où j'ai voulu que rien ne changeât jamais, ce jardin paisible, ces vieux livres, tout me rappelle trop ce qui aurait pu être, ce qui n'a pas été, par ma faute, par celle de mon âge plutôt, de mon ignorance de la vie... Ah ! si l'on savait à dix-huit ans ce que l'on sait à trente !... »

— ce Ne parlons pas du passé, madame, je vous le demande instamment, y> dit Favanne. Il avait jeté ces mots presque avec rudesse. Il n'était venu, en réalité, que pour en parler, de ce passé. Seulement ce direct rappel du drame douloureux de sa jeunesse lui faisait trop mal. Si Clémentine n'avait été qu'une artificieuse, uniquement occupée d'un but à poursuivre, elle eût sans doute obéi à cette prière de quelqu'un dont, après tout, elle ne savait rien depuis des années et qu'il

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s'agissait de manier sans un froissement. Mais, ec c'était là le trait énigmatique, le trait réellement inexplicable de son caractère et qui lavait rendue si dangereuse au jeune homme autrefois, elle n'était pas qu'une rouée et qu'une intrigante. Elle appartenait à l'étrange et funeste tribu des coquettes sincères, si l'on peut mettre ensemble ces deux mots, de celles qui aiment vraiment à se sentir aimées. Y a-t-il chez ces femmes une espèce d'impuissance à sentir qui les fait se réchauffer à la flamme de la passion qu'elles inspirent? Est-ce au contraire un besoin cruel, l'appétit de petites bêtes de proie pareil à celui d'une féroce et jolie chatte qui, repue, d'un coup de griffe, fait saigner la proie qu'elle ne dévorera pas en se jouant, comme pour s'exercer à tuer? Ou bien, plus simplement, sont-ce des imaginations d'artistes en amour pour qui tout homme est un roman possible, qu'elles se plaisent à esquisser comme un peintre un projet de tableau qu'il sait ne devoir jamais finir ? Si la démarche insensée du politicien, la veille,.avait surpris Clémentine en lui ouvrant la perspective d'une solution immédiate et inattendue dans une crise difficile, cette idée l'avait remuée tout autant, plus peut-être : « Il m'aime encore !... y> Toute jeune fille, ce n'était pas seulement le calcul deviné par son père, c'était aussi cette vive, cette égoïste sensation d'une grande passion inspirée par elle à un homme supérieure-

2l8 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

ment intelligent qui l'avait poussée à jouer avec Favanne. Si différent des nombreux jeunes gens par qui elle s'était déjà fait faire la cour, il avait eu pour cette enfant déjà blasée, déjà déflorée de cœur à dix-huit ans, une irritante saveur, celle de l'inconnu. Et encore aujourd'hui, alors qu'elle suivait un plan où Favanne allait jouer le rôle de dupe complaisante, elle ne résista pas au désir de se procurer l'indéfinissable frisson du désir inspiré. Elle voulut le regarder V aimer:

— oc Non, parlons-en au contraire, » dit-elle vivement, ce Vous ne pouvez pourtant pas me défendre de tenir à ce que vous me jugiez mieux que vous nemejugez.Carvous m'êtes toujours sévère, ne dites pas non. Je viens de le sentir à votre accent... Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir comme j'ai été simple avec vous autrefois, et combien, moi aussi, j'ai souffert... Une jeune fille est si naïve I Et, à force de naïveté, on admet en soi des rêves qui paraissent coupables et qui sont tellement innocents!... Je vous aimais d'une façon si enfantine, si pure, si vraie! Je croyais que c'était possible de traverser la vie ainsi, liés l'un à l'autre par un sentiment qui ne fut que du sentiment... Mon père ne vous a pas dit la vérité. C'est lui qui voulait me marier à M. de Miossens. J'avais déjà dit non une fois. Je savais qu'avec ses préjugés il ne vous accepterait jamais, et

j'étais trop malheureuse auprès de lui. J'ai pensé que vous comprendriez cela, vous si bon, si délicat, si dévoué, que vous me laisseriez m'afFranchir sans me reprendre votre amour... Le prix dont je devrais payer cet affranchissement, je ne le soupçonnais pas. Et puis, quand vous m'avez répondu aveccetteindignation,quand vous m'avez révélé ce que vous avait dit mon père et que vous le croyiez, quand vous m'avez quittée si durement, Dieu ! que j'ai été malheureuse!... Plus tard seulement, quand j'ai connu la réalité du lien où je m'étais engagée, j'ai compris que vous aviez eu raison, et que je m'étais, moi, conduite avec vous comme une enfant qui joue avec une arme et qui blesse sans le savoir... Que de fois j'ai voulu vous dire ce que je vous dis là! Car je ne vous ai jamais perdu de vue... J'ai suivi votre glorieuse carrière avec tant d'orgueil, et tant de regret. . . Vous voyez bien qu'il fallait en parler de ce passé, de notre passé?... »

Favanne l'avait écoutée sans l'interrompre.

Ce qu'elle venait d'oser affirmer, que son père l'avait contrainte au mariage avec M. de Miossens, contrastait trop fortement avec le souvenir qu'il gardait de l'accent de ce père, lui parlant dans cette même pièce. Était-il possible que M. de Révigny eût employé cette voie déshonorante pour écarter à jamais de sa fille un jeune homme pauvre dont il la savait éprise ?

Tout dans ce que Favanne savait du vieux gentilhomme criait contre une pareille hypothèse. Mais alors Clémentine lui mentait de nouveau et si elle mentait sur ce point, n'était-il pas évident qu'elle mentait sur tous? Un adolescent de vingt ans, le naïf Edmond de Bonnivet lui-même, aurait raisonné ainsi. Il faut croire que la pratique de la rouerie parlementaire n'enseigne pas celle de la rouerie féminine, car il y avait déjà dans la réponse de l'homme d'Etat ce premier élément d'incertitude dont une femme un peu adroite fait en cinq minutes une crédulité. Il disait donc, pensant, lui, tout haut:

— ce Je voudrais croire que les choses se sont passées ainsi. Malheureusement j'ai encore devant les yeux la douleur de votre père quand il a eu avec moi l'entretien que vous me rappelez. »

— « Pauvre père ! j> interrompit-elle en levant à demi les yeux au ciel, puis les refermant, avec l'expression d'un SUe longtemps malheureuse et qui pardonne, qui bénit la mémoire du père qui l'a méconnue, — une Cordelia pensant au roi Lear ! Elle était trop fine pour ne pas savoir que la plus sûre façon de détruire l'effet d'une médisance, c'est de dire du bien du médisant, lequel se trouve, du coup, transformé en un calomniateur, et elle ajouta : ce II voulait mon bonheur à sa façon et je lui pardonne aujourd'hui d'avoir essayé de vous détacher de moi de cette manière, pourtant

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bien cruelle. Oui, il devait souffrir en vous parlant comme il Ta fait... C'était un vrai gentilhomme. Il en avait les délicatesses et aussi les préjugés. Cela lui aura coûté horriblement d'employer vis-à-vis de vous ce procédé. Il s'en est cru justifié pour éviter une mésalliance... Vous ne l'avez pas connu... » Puis d'une voix si basse qu'à peine les syllabes de cette défense accablée arrivaient à l'oreille de l'accusateur : oc C'est cela qui m'a paralysée quand vous m'avez parlé, et toujours depuis, quand je voulais vous écrire I II me fallait accuser mon père... p Ici Cordelia reparut dans le pli révolté de cette bouche filiale.

« Mais, » reprit-elle, a en admettant qu'une jeune fille — une jeune fille ! — eût pu concevoir et exécuter un pareil projet, une fois démasquée, j'y aurais renoncé. Et alors pourquoi vous ai-je envoyé d'Italie ces pauvres fleurs cueillies dans mes promenades? Pourquoi ai-je cherché à vous revoir? Pourquoi ai-je voulu vous dire moi-même mon mariage ? Il était décidé, ce mariage, quand nous sommes revenus. Je n'avais plus besoin de prolonger cette comédie inutile, puisque vous croyez que c'était un jeu et un calcul... Et maintenant, si j'avais été avec vous celle que vous croyez que j'ai été, vous aurais-je écrit comme je vous ai écrit ce matin ? N'aurais-je pas eu peur et honte de vous revoir? Allez! » fit-elle, avec le plus navré des regards qu'ait jamais levé au ciel

une femme iniquement jugée et qui ne daigne pas se plaindre : a On se trompe quelquefois aussi, en croyant trop aisément au mal. Mais je ne vous en veux pas. »

Lorsqueces joliset gracieux bourreaux à la taille frêle, aux yeux humides, au sourire ému, aux ongles roses, soupirent une fois cette petite phrase, ce oc je ne vous en veux pas », et que leur bouche fine pardonne à un homme le mal qu'elle lui a fait, avec cette magnanimité attendrie, quelle attitude peut bien prendre cet homme, s'il n'est pas un monstre d'égoïsme et de dureté ? Et il lui arrive ce qui arrivait à Michel Fa vanne : cette phraséologie sentimentale abolit en lui la plus élémentaire logique. Il doute de l'évidence. Il entre, tête baissée, dans cette fantasmagorique contrée où l'esprit féminin se joue à Taise, où tout est à demi exact, à demi faux, où les actions les plus caractérisées s'estompent en nuances prestigieuses, où ce avoir eu un amant », se traduit par « avoir beaucoup souffert », et « avoir trompé son mari », par oc avoir manqué sa destinée ». Peutêtre ces à peu près de langage comportent-ils plus de vérité que ne l'imagine notre positivisme masculin. Le respect du fait n'existe pas pour la femme, et elle est sincère sur ce point : vivant tout entière dans son désir et son émotion momentanée, que lui représente ce qui fut? Rien d'autre

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qu'une aide ou qu'un obstacle à ce qui est, à ce qu'elle veut qui soit, surtout; et ces étonnantes déformations du réel deviennent inconscientes, pour peu que cette émotion et ce désir de l'instant soient très forts. A cette minute, Clémentine mentait de bonne foi, — ou presque, — tant elle avait une furieuse envie de se sentir aimée par Favanne comme autrefois, de cet amour qui la réchauffait sans qu'elle le partageât, par une anomalie de nature commune à tant d'autres. — Et puis, elle désirait profondément mener à bien la négociation qui la débarrasserait de Videville à jamais et lui permettrait d'aimer le jeune Bonnivet sans craindre l'effet sur cet enfant des lettres montrées. Le tout lui donnait ce qui lui manquait d'ordinaire un peu : la flamme, la vie, de l'éclat dans ses yeux bleus, du rose à ses joues trop pâles, un rien de fièvre dans tout son être, de quoi la rendre assez jolie pour que l'infortuné politicien fût excusé aux yeux des pires misogynes de répondre à cet étonnant: ce Je ne vous en veux pas... » par un:

— oc Ah ! s'il en était ainsi !... »

— a II en était ainsi, » répéta Clémentine, flc mais ne vous faites pas de reproches. La faute n'en est à personne, ni à vous qui ne pouviez pas savoir; nia mon pauvre père, qui ne pouvait pas prévoir votre avenir; ni à moi qui ne connaissais pas la vie. Je ne comprenais pas quels soupçons

je justifiais en me mariant ainsi. J'en ai été trop punie... J'en suis trop punie maintenant. Car si vous ne croyez pas en moi dans le passé, comment y croiriez-vous dans le présent? —: Et vous faire la confidence que je voulais vous faire, pour vous voir en douter, non, c'est trop dur... p

— oc Fiez-vous à moi, madame, y> dit Favanne, et solennellement : ce Je vous crois et je vous croirai... »

— oc Ah I 3D fit-elle en mettant la main sur son cœur, comme si Testime retrouvée de son ancien amoureux lui donnait une trop forte palpitation de joie. Puis, songeuse : ce J'avais besoin de cela pour vous parler en pleine franchise. Il y a des situations dans la vie d'une femme, où elle ne peut rien prouver, où toutes les apparences à la fois sont contre elle, et si on ne lui fait pas le crédit d'un peu de foi, la malheureuse est perdue... Je suis dans cette situation, p et elle ajouta en hésitant, <x et pas seulement vis-à-vis de vous... 2>

Le second acte de la petite saynète improvisée par la subtile comtesse commençait, et elle y entrait de plain-pied, — son pied si joliment cambré dans la soie noire de son bas à coins verts et dans le vernis du peut soulier. Elle l'avait montré, ce pied mince, en l'avançant pour agripper de la pointe un tabouret, tandis qu'elle reculait son fauteuil et s'éloignait un peu du bureau. Favanne

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ne voyait plus seulement son buste, il l'apercevait tout entière, dans une pose légèrement renversée qui dessinait la silhouette restée si jeune de son souplecorps. Avez-vous vu, à la campagne, un tondeur rustique s'approcher d'un cheval irritable, ce connaissant D, comme disent les gens du peuple? Dès le premier coup de ciseau la bête a frémi. Son sabot s'est dressé pour frapper. Le tondeur, alors, lui met aux naseaux une grossière pince en bois dont il confie le manche à une femme, à un enfant, n'importe. Et pendant que la main de l'aide agite doucement la pince, l'homme reprend sa besogne à laquelle l'animal ne prend plus garde, absorbé qu'il est par les allées et venues de ce « tord-nez », — c'est la pittoresque expression populaire. S'il esc permis de comparer à ce brutal travail de palefrenier le délicat artifice d'une Dalila habillée par Doucet ou par Paquin, ce procédé du c tord-nez d est exactement celui que ces élégantes tondeuses de volontés masculines emploient d'instinct, quand elles veulent dérober une mèche de cheveux à quelque moderne Samson et qu'il ne s'en doute pas. Ce jeu n'est-il pas aussi vieux que le monde ? Depuis qu'il y a des Favanne et des Clémentine, c'est-à-dire des amoureux et des rusées, l'avancement d'un soulier découvert au bord d'une jupe, la pose d'une main sur un bras de fauteuil, le mouvement d'un genou sous la robe, un tour de tête qui montre le

recroussis duveté d'une nuque, un geste qui fait saillir la gorge sous le corsage n'ont-ils pas suffi à cette facile besogne ? L'amoureux s'hypnorise à ce rien, où réside pour lui un univers de délices ou de désirs, et il oublie de se défendre. Le ce tord-nez t> a fait sa besogne.

— « Oui, }D disait-elle, a j'ai été si émue hier quand vous m'avez abordée et que vous m'avez parlé comme vous m'avez parlé. C'était comme si un don de double vue vous avait révélé ce que je sentais, à ce moment-là même. C'est vrai que j'avais si besoin, que j'ai si besoin d'un ami dévoué et qui ne me juge pas... j^ Et, après un silence : a II y a quelqu'un qui veut me perdre et qui en a les moyens, et si vous le connaissiez!... y»

— « Je le connais, » interrompit vivement Fa vanne, « c'est M. de Videville. »

— ce Ah I :» fît-elle avec un saisissement qui, cette fois, n'était pas joué : ce On vous en a parlé? Le monde est bien indigne quelquefois... d Elle savait bien, par la démarche de Favanne, la veille, qu'il avait deviné son épouvante. Elle ne pensait pas qu'il en connût la cause exacte, et elle en demeurait déconcertée. Quelle occasion de prendre une physionomie de sensitive qui frissonne d'avoir été seulement effleurée par la calomnie ! Et l'homme d'État s'excusait :

— ce Non, personne ne m'a parlé de vous et de M. de Videville. C'est moi qui ai cru, à plu-

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sieurs reprises, remarquer votre malaise quand ce monsieur s'approchait pour vous saluer. L'idée de votre angoisse m'a été intolérable, et alors... »

— a Vous avez deviné juste, » interrompitelle. Et, admirativement, sans même sendr ellemêmerironiedesaphrase: oc Vousautres hommes, vous avez uneintuitiondes physionomies qui nous manque trop à nous. Au premier regard vous l'avez jugé, et moi!... » Elle prit de nouveau un de ces temps qui ponctuent savamment des confidences difficiles : « Moi, j'ai cru en lui, » continua-t-elle, « je l'ai pris pour un beau caractère, pour un cœur délicat, pour un véritable ami... J'étais si malheureuse, il y a deux ans ! Mon mari m'avait trahie dans des circonstances trop humiliantes. M. de Videville venait beaucoup chez nous. Il me plaignit. Il eut l'air de me plaindre. Je pris l'habitude de lui raconter un peu de mes peines, puis davantage, puis toutes mes peines. Quand vint la séparation de l'été dernier, je continuai de causer avec lui par lettres. Je lui parlais de M. de Miossens de loin, comme je lui en parlais de près. Peut-être aussi ai-je été un peu coquette, je ne me fais pas meilleure que je ne suis... Mais je ne méritais pas la trahison dont j'ai été la victime. Quand cet homme que je croyais mon ami, avec qui je m'étais laissée aller à sentir tout haut, a eu entre les mains cette correspondance, savezvous ce qu'il a fait? Il a trié, parmi ces lettres,

les plus intimes, les plus imprudentes, celles qui, interprétées par la malveillance, pouvaient laisser croire à des relations coupables. Il y a joint celles qui contenaient des passages mortifiants pour M. de Miossens, et il est venu me dire : ce Ou (c je livre ces lettres à votre mari, ou bien... » Âhl quelle infamie!... »

Elle n'acheva pas. Elle avait débité ce petit récit, aux trois quarts exact, avec une sincère indignation. Qu'y avait-il, après tout, dans le quatrième quart, et qu'aurait-il fallu ajouter à cette confidence pour qu'elle fût entièrement vraie? Si peu de chose ! . . . Que Vide ville avait été son amant ? Il n'en était que plus abominable dans sa menace, et elle était plus généreuse pour lui en racontant leur aventure comme elle la racontait... Que les lettres devaient être livrées non pas au mari, mais à un autre amant, au futur amant, à ce délicieux Edmond de Bonnivet, au regard duquel Clémentine avait si peur d'être Hétrie, avec preuves à l'appui? Franchement, pouvait-ellenommerceluilà encore à Favanne, quand elle voulait lui demander d'obtenir une saisie de ces lettres révélatrices par qui de droit ?... Déjà, elle avait pu voir, tandis qu'elle filait son histoire, le visage de Michel se rembrunir. Il se voilait de cette expression à laquelle ces cabotines de salon ne se trompent pas plus que les comédiennes des planches ne se

trompent à l'attitude de Torchestre pendant qu'elles vocifèrent ou modulent les phrases passionnées ou tendres de leur rôle. Clémentine sentit qu'elle venait d'aller un peu loin. Elle avait trop de souplesse pour ne pas changer de mensonge, comme ses douces prunelles bleues savaient changer de regard. Son tact ne s'y trompait pas : elle avait dépassé cette limite de crédulité qui existe chez tout homme, même le plus naïf, et en deçà de laquelle il lui fallait maintenant rentrer. Favanne avait bien pu croire à tout ce qu'elle lui avait dit de ses sentiments passés. Trop de choses plaidaient pour elle dans son cœur. Ils'agissait du roman de sa jeunesse, et qui n'accepte avec complicité les plus folles légendes, les plus absurdes fables lorsqu'elles peuvent servir à nous dorer nos vingt-cinq ans, fut-ce d'une lumière rétrospective et douteuse? Ce sont toujours nos vingt-cinq ans, et nous retrouvons notre âme d'alors pour les revivre en pensée. Au contraire, quand Clémentine avait parlé de choses récentes, les souvenirs de l'amoureux avaient commencé de souffrir, de se révolter. Il était redevenu assez lucide pour répondre :

— « Quelle infamie, en effet!... Mais si vous aviez le courage d'aller vous-même, la première, à M. de Miossens, lui dire ce que vous venez de me dire? Un galant homme hésite pourtant à condamner une femme, sa femme, sur quelques

phrases équivoques ou malignes... Car c'est tout ce qu'il y a, tout ce qu'il peut y avoir dans des lettres comme celles dont vous me parlez. Et à plus forte raison ne saurait-il s'agir ni de séparation ni de divorce... »

— ce Vous ne connaissez pas M. de Miossens, » répliqua-t-elle, a vous ne savez pas comme il est ombrageux et violent... Et puis, est-ce que je me souviens de tout ce qu'il y à dans ces lettres?... »

Il y eut un silence entre eux, après qu'elle eut laissé tomber ces dernières phrases, dont tout le Petit Club aurait eu le fou rire : le personnage ainsi dépeint en tyran conjugal étant bien le plus débonnaire, le plus pococurante de tous les maris, homériquement, royalement trompés. Favanne s'était levé. Il allait et venait maintenant d'un bout à l'autre de la pièce, comme jadis il avait vu aller et venir M. de Révigny. Il ne savait rien du mari, mais le fantôme du père dénonciateur lui apparaissait de nouveau. Tout d'un coup, il s'arrêta devant Clémentine. Il était beau de souffrance et de passion en ce moment, avec son masque tourmenté dont la teinte bilieuse se détachait plus intense sous le casque de ses cheveux grisonnants. Ses yeux d'un bleu si clair projetaient une impérieuse supplication, et, d'une voix qui commandait, elle aussi, en implorant :

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— « Non, » commença-c-il, ce je ne peux pas garder cela sur le cœur. Ecoutez, madame, nous n'en sommes plus, vous et moi, aux conventions du monde. Ce que vous voulez me demander, je le devine. Je le ferai. Je vous en donne ma parole. Mais j'ai le droit de savoir la vérité, toute la vérité... Cet homme a été votre amant? »

— a II Ta été, » répondit-elle, après un silence, les paupières baissées, les prunelles fixées sur une dès guirlandes du vieux tapis d' Aubusson qui garnissait le parquet. Elle représentait l'image même de la femme adultère qui confesse sa honte, tandis qu'à répondre ce oui audacieux, les plus irritantes sensations lui fouettaient les nerfs : celle de son triomphe à elle d'abord, puisque Favanne allait agir; celle de sa passion, à lui, portée à son comble par cet aveu. Il avait repris sa marche de long en large, à travers la pièce, et à chacun de ses pas, elle devinait les battements de cœur dont il était secoué. Et elle attendait, elle souhaitait presque l'explosion de colère et de jalousie qu'elle avait si hardiment provoquée, et qui, en la brutalisant, lui ferait sentir dans toute sa force, le désir et l'amour de cet homme. Aussi fut-elle à demi déçue quand il lui dit, âprement mais simplement :

— ce Vous désirez, n'est-ce pas, que ces lettres soient reprises par n'importe quel moyen ? »

— a Oui, » répondit-elle.

— « Vous m'autorisez, au besoin, à donner votre nom au préfet de police? »

— « Je vous autorise à faire tout ce que vous jugerez utile. Je me suis mise entre vos mains. Elles sont si sûres, celles-là, et si loyales 1 1>

— « Où sont ces lettres, le savez-vous? » interrogea-t-il.

— a Si leur place n'est pas changée, dans un meuble de la Renaissance dont la tablette se rabat et qui a un petit secret : le tiroir des lettres est derrière un autre tiroir qu'il faut enlever tout à fait... D

— a Et ce meuble lui-même, où est-il? »

— ce II n'y en a qu'un de cette espèce dans l'appartement. On ne peut pas se tromper. »

— « C'est bien, je ferai ce que je pourrai... » Le tremblement de sa voix indiquait trop qu'il avait compris la réticence de Clémentine. Celleci n'avait pas voulu dire que le meuble à secret se trouvait dans la chambre à coucher, ce Je ne vous affirme pas, » continua-t-il, ce que j'obtiendrai du préfet cet acte d'arbitraire. Pourtant, je ne crois pas qu'il me le refuse... d Ah! si les membres du groupe Parcellier, occupés en ce moment à préparer leur interpellation, avaient pu entendre l'orateur, sur lequel ils comptaient le plus, prononcer cette petite phrase, et de quel accent, ils auraient sans doute renoncé à leur projet le jour même, en criant ce à la grande

trahison de M. de Mirabeau ï>. Mais, pour Favanne, y avait-il à cette seconde une interpellation, un groupe Parcellier, un Parlement? ce Adieu, madame, d disait-il; ce vous saurez ce soir, par un billet, si le préfet consent. Alors, dans deux ou trois jours, au plus, jevous ferai tenir les lettres... » — ce Vous ne me les apporterez pas vousmême ? 2> demanda-t-elle avec une timidité presque suppliante : ce Je comprends. Vous me jugez plus sévèrement encore. Et moi qui me disais : Au moins, il me rendra 3on estime. C'est pour la conserver, pour la retrouver, que je ne vous disais pas toute la vérité... Et puis je n'ai pas pu vous mentir... Ahl si vous connaissiez ma vie, si vous saviez ce qu'une pauvre femme traverse de misères quand elle est mariée contre son cœur, vous excuseriez peut-être ma première, ma dernière faiblesse... Mon ami, y> et elle s'était mise debout et s'avançait vers Favanne : ce Oui, mon ami, laissez-moi vous donner ce nom, — car vous Têtes, et le seul, — ne vous en allez pas sans m'avoir tendu la main ! »

Et il la prit, cette main qui s'offrait ainsi. De nouveau, après tant d'années, il sentait trembler entre ses doigts les doigts minces et fiévreux de la jeune femme. Il la regardait avec une tristesse et une tendresse inexprimables. C'étaient là ces traits délicats et frémissants qu'il avait tant aimés,

ce visage pour lui unique au monde, tout son désir, toute sa nostalgie de tant d'années! Et la vie avait commencé de toucher à cette beauté qui allait vieillir. Hélas, cette implacable, cette cruelle vie avait fait pire, puisque cette beauté avait été à d'autres, au mari d'abord, à l'amant ensuite, et voici que des yeux de cet homme de lutte, de cet athlète de tribune, de cet ambitieux, deux grosses larmes jaillirent, tandis que, d'un geste d'enfant câline et craintive, Clémentine se blottissait contre sa poitrine en lui disant :

— ce Vous m'aimez encore!... Ah! merci!

merci! »

— ce Si je vous aimel... » dit-il, et, prenant entre ses mains cette chère tété, il commença de lui donner sur les yeux, comme autrefois, le plus passionné des baisers. Et, toute palpitante, elle gémissait, sans se retirer : « Non, laissez-moi, laissez-moi... y> et il la laissa en effet, il passa ses mains sur son front avec délire, et d'une voix qu'étouffait ce douloureux renoncement :

— ce Vous voyez bien que je ne dois pas vous rapporter les lettres moi-même, » dit-il; ce cette fois c'est adieu, un adieu qui doit rester digne des sentiments que je vous ai portés. »

Elle le regarda s'en aller, immobile, sans un mot, sans un autre geste que d'étendre à un moment, comme pour le rappeler, une main qui re-

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tomba aussitôt. Quand la porte se fut refermée, sa blonde tête hocha par deux fois, ses souples épaules se levèrent doucement, elle eut dans le pli de la joue un sourire où il y avait de tout un peu : — de l'ironie et du regret, de l'orgueil, et même de l'émotion. Et il signifiait, ce sourire : « S'il avait osé cependant?... » et le hochement de tête disait : a Quel dommage I... d et celui des épaules : a A quoi bon?... » Et, revenue à la table où le volume de V Histoire diplomatique de l'Europe depuis lapaix de Westphalie attestait seul la petite scène de vaudeville sentimental qui s'était jouée là, M°^® de Miossens chercha du papier à lettres et de l'encre. Comme dans la pièce a religieusement restée la même » il n'y avait ni papier ni encre, elle remonta de son pied léger dans sa chambre, et elle commença d'écrire un billet dont la première ligne était : a Mon cher Edmond... » Par ce billet, elle accordait au jeune ami qu'elle voulait achever de séduire un rendez-vous dans un petit appartement clandestin. Elle avait disputé et refusé ce rendez-vous jusqu'à ce jour, ce qui prouve au moins deux vérités : d'abord qu'une femme n'est jamais aussi tendre pour celui qu'elle aime qu'après avoir été pressée de très près par quelqu'un dont elle est aimée et qu'elle n'aime pas; — ensuite, qu'à peine tranquilles sur les conséquences d'une première imprudence épistolaire, les amoureuses n'ont rien

de plus pressé que d'écrire de nouvelles lettres aussi imprudentes que les autres... Et tandis que celle-ci traçait sur l'adresse : ce  Monsieur le vicomte de Bonnivet x>, elle avait absolument oublié le naïf homme d'Etat républicain qui, à la même heure, roulait en fiacre vers la Préfecture de police; et il se préparait à renier ses amis, son programme, sa ligne politique, ses intérêts et le grand principe de l'inviolabilité domiciliaire, — pour assurer la tranquillité à ces aristocratiques amours.

... Toute une semaine s'était écoulée depuis que Favanne avait eu, avec M™* de Miossens, cet entretien qui devait, par un ricochet inattendu, marquer une date dans sa vie publique. On était au samedi, et, vers les neuf heures. Les portes de l'hôtel du Couldrai s'étaient une fois de plus rouvertes, comme chaque semaine entre décembre et mai, au passage des équipages écussonnés, des modestes fiacres de cercle et des plus modestes fiacres tout court. Et le pieux Ênée et

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la brûlante Didon des tapisseries du hall pouvaient revoir, parmi les cinquante ou soixante^fîdèles de la vieille marquise, les sept personnages mêlés, de près ou de loin, huit jours auparavant, les uns comme acteurs, les autres comme spectateurs, au petit drame galant dont j'ai raconté les péripéties. Le peintre Miraut avait dîné là. M™* de Candale et M°^* de La Croix-Firmin étaient revenues parce qu'elles y avaient diné l'autre semaine. M™« de Miossens, la maîtresse du jeune Bonnivet depuis le lundi précédent, en était si folle qu'elle aurait tout bravé plutôt que de manquer une occasion de l'apercevoir dans le monde. Elle l'avait déjà retrouvé deux fois dans la journée : le madn, dans le pedt appartement choisi pour leurs se* crêtes amours; — l'après-midi, au cours d'une visite; — ce qui ne l'avait pas empêchée de lui donner ce rendez-vous chez la marquise du Couldrai, au risque d'y rencontrer Vide vÛle etFavanne, ou peut être — car les femmes adorent le frisson du danger frôlé aux minutes d'extrême tendresse — avec l'idée de les y rencontrer. De toute cette semaine, elle n'avait revu ni l'un ni l'autre, mais elle savait, par le résultat, que Favanne lui avait tenu parole. Il était allé chez le préfet de police et il avait obtenu — à quel prix ! — une perquisition chez Videville. L'intimité de celui-ci avec un des princes exilés, et le bruit récent d'une descente prochaîne de ce prince à Paris, avaient

servi de prétexte. VideviUe avait été arrêté aux courses, et tenu au secret pendant une après-midi. Ces quelques heures avaient suffi pour que le meuble de la Renaissance fût bel et bien fracturé et les lettres de M"* de Miossens reprises. La jeune femme les avait eues dès le mercredi. Elle en avait vérifié le nombre» et, bien décidée maintenant à traiter de calomnies toutes les indiscrétions que son ancien amant essayerait de commettre visà-vis du nouveau, il ne lui déplaisait pas d'affronter l'ennemi désarmé. Il ne lui déplaisait pas non plus de dire à Favanne un merci direct. Elle voulait jouir du regard qu'il jetterait sur elle, avec cette passion que ces quinze années n'avaient pas détruite. Elle aurait plutôt eu peur que les deux hommes ne fussent pas là. Ils y étaient, ils ne pouvaient pas ne pas y être, et jamais la délicate et gracieuse comédienne n'avait eu dans ses yeux bleus plus de douceur câline, une expression plus intimidée, plus ce jeune fille, y> de son fin profil; un plus enfantin sourire de sa bouche fraîche, et, quand elle parlait, une plus caressante manière de prononcer les moindres mots.

— ce Elle est merveilleuse! » disait Miraut à ses deux amies^ auprès desquelles il avait repris sa place de l'autre soir. « A la voir, c'est la plus intacte, la plus immaculée, la plus fragilement candide de fleurs : un œillet blanc, un lilas blanc, un muguet des bois, un lys des vallées... Et je

parierais mon Watteau contre cet infâme trumeau du sieur Fauriel qu'elle est avec le petit Bonnivet maintenant... s>

L'originale formule de cette gageure attestait chez le peintre une certitude profonde, car il était très fier, à juste titre, de sa Fête masquée , par Watteau, — le chef-d'œuvre peut-être de ce maître de la mélancolie dans la volupté, — et il haïssait son confrère en succès mondains, le portraitiste Maxime Fauriel, d'une de ces haines d'aîné à cadet qui, chez les artistes et les gens de lettres, sont du quadruple extrait de fiel. M°^® de Candale^ dont le goût naturel en art était pour le joli, le mignard, le léché, ce que les ateliers appellent le a bonbon }», raffolait de Maxime. De son éventail, elle toucha doucement la manche de l'envieux et elle lui dit :

— ce Vous devenez par trop mauvais, mon cher Mirant... Laissez mon cher Fauriel tranquille. D'abord, vous savez mieux que moi qu'il a beaucoup, beaucoup de talent, et que ce trumeau est un périt bijou, et puis tâchez donc de vous corriger de vos expressions, de cet être avec, par exemple. Gardez cela pour ces demoiselles... Et enfin, n'allez pas répéter ce que vous venez d'inventer sur Clémentine, attendu que vous n'en savez absolument rien... )»

— a Je n'en sais rien... Je n'en sais rien... » répondit le peintre. Il était visiblement très con-

trarié par la semonce de M™* de Candale. Il vivait auprès de cette très honnête et très charmante femme, comme un grand terre-neuve familier qui n'ose jamais trop grogner, et qui, pourtant, essaie parfois de montrer les dents : oc Mais c'est-à-dire que ça saute aux yeux. Pas quand on la regarde, je vous l'accorde. C'est un don : à chaque amant nouveau, elle a l'air un peu plus vierge qu'avant... Mais vous ne l'avez donc pas vu, lui? Est-ce que ce n'est pas un autre homme? Et les yeux qu'il lui fait!... Voyons. Ça y est-il, oui ou non? »

— a Je crois bien que ça y est, » dit en riant la jeune M°*® de La Croix-Firmin. Elle prenait volontiers contre sa cousine le parti de l'artiste qui l'amusait comme une chronique vivante et spirituelle du Paris des clubs et des demi-salons. — m Tu vas me gronder aussi pour mon argot, »

continua-t-elle en se tournant vers M*"® de Candale. q: Cela n'empêche pas que Miraut et moi, nous avons raison... Il porte son bonheur écrit sur sa figure, ce mauvais sujet d'enfant... »

C'était vrai qu'à cette minute Edmond de Bonnivet contemplait la fine comtesse, en train de parler à quelqu'un qui la saluait, avec une extase sur laquelle il était difficile de se méprendre; et c'était vrai aussi que, depuis ces quelques jours, les couleurs roses de ses joues

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d'éphèbe avaient un peu pâli. Un halo bleuâtre mettait autour de ses paupières tendres cette expression de lassitude alanguie qui, sur ces physionomies si jeunes, sans une flétrissure, sans une ride, révèle trop évidemment le bonheur et les enivrants abus de la vingtième année. 11 y avait, dans cet amant, à la fois ravi et timide, une gêne attendrissante, cette involontaire confusion qui donne une grâce divine à certaines jeunes femmes, durant les premiers temps d'après le mariage. La révélation de la volupté avait été si forte chez lui qu'il en était comme grisé à demi et sa reconnaissance pour celle qui l'avait initié à ces joies suprêmes avait peine à se cacher. Même la vertueuse et un peu prude Gabrielle de Candale fut touchée, en dépit d'elle-même, par cette image, si rare dans le monde, d'une passion entière, naïve et fraîche comme l'était la beauté de ce grand adolescent, homme de la veille. Elle fixa une minute le couple des amants, puis, comme si sa dévotion lui donnait un remords de s'être associée, ne fût-ce qu'en pensée, à ce bonheur défendu, elle détourna la tête et elle dit :

— a Comme il payera cher tout cela, et que c'est coupable, de sa part, à elle!... Mais, » et elle s'adressait de nouveau à Miraut, ce vous voyez que tout de même les gens valent mieux que vous ne croyez, Videville n'a pas fait la honteuse démarche que vous trouviez si naturelle?... »

— a Patience, » répondit le peintre, « laissezlui le temps. D'ailleurs, il a eu d'autres chiens à fouetter cette semaine, avec son arrestation. »

— « On nous a parlé de cela, n'est-ce pas, Gabrielle? » fit M^^ de La Croix-Firmin, a mais les journaux n'en ont trbp rien dit. Nous n'avons pas pu savoir si on Tavait pris pour quelqu'un d'autre, ou s'il s'agissait réellement d'un complot politique. »

— « Si j'étais sûr, » dit Miraut en se penchant un peu vers les deux cousines, <c que vous me garderez le secret, je vous confierais bien ma petite idée de derrière la tête... C'est promis?... Un monsieur arrêté parce qu'il est pris pour un autre, à Paris, en 1 896, quand ce monsieur s'appelle le baron de Videville et qu'il est connu comme celuici? Vous croyez cela possible? Pas moi. Un complot? Mais si les républicains avaient la chance qu'un prince rentrât, vous pensez qu'ils seraient assez bêtes pour l'en empêcher? Que non. Ik se réjouiraient de le cueillir à la frontière, afin de l'avoir là sous la main, de lui faire un bel et bon procès, de l'enfermer dans une enceinte fortifiée et de décourager à jamais toute tentative de ce genre?... C'est bon pour la Chambre et la presse, ces prétextes-là. En réalité, on n'arrête ainsi que les personnes chez lesquelles on a des papiers à prendre, une correspondance, par exemple...

Mais oui. Le cambriolage est très à la mode chez

ces messieurs du gouvernement... Vous rappelezvous que nous nous demandions ce que Favanne et M™^ de Miossens pouvaient bien se dire l'autre soir?... »

Il y a, pour les femmes, dans toute anecdote contemporaine où la police — cette mystérieuse et fabuleuse entité — se trouve mêlée, uninvincibleattrait de roman-feuilleton. Les grandes dames n'y résistent pas plus que les bourgeoises. La perspective, soudain ouverte par Miraut sur les dessous de cette obscure intrigue dont une personne de leur monde était l'héroïne, fascinait maintenant la réservée et fière M"*^ de Candale aussi bien que la sentimentale et gaie Madeleine de La Croix-Firmin. Toutes deux à la fois, elles cherchèrent du regard si Michel Favanne n'était pas dans le hall. Et, toutes deux à la fois, elles l'aperçurent qui venait d'apparaître accompagné justement de Videville. Celui-ci, de mine plus sinistre et plus dure encore que d'habitude, expliquait à l'homme d'Etat, d'une parole insistante, une affaire dont ce dernier paraissait très peu se soucier. Du moins, il opposait à son interlocuteur cette indifférente et immobile physionomie qu'il avait place Beauvau pour écouter les doléances d'un sous-préfet disgracié.

— Qc Mettons les points sur les i^ y> demanda M™® de Candale. a Vous croyez que notre intègre député se serait entendu avec le préfet de

-^iï

poKce pour faire saisir chez Videville la correspondance de Clémenrine? J'aimerais que ce fût vrai pour la beauté du fait. Ces féroces révolutionnaires ne sont pas plutôt au pouvoir qu'ils se comportent — les bonnes* façons en moins — comme nos aïeux de l'ancien régime, celui du bon plaisir... Mais si ce Favanne avait vraiment joué ce tour à Videville, est-ce qu'il serait venu ici avec cette chance, cette certitude presque de rencontrer l'autre ? Est-ce qu'ils causeraientcomme ils causent? t>

— a Qu'est-ce que cela prouve? » dit le peintre : a Que Videville ne sait pas la vérité. Quant à Favanne, il s'exerce à la diplomatie. J'ai lu dans un journal, hier ou ce matin, qu'il était question de lui pour une ambassade, celle de Rome ou de Madrid, je ne sais plus... y>

— ce Un homme qui s'habille de cette façon, quel ambassadeur! » fit M"*® de Candaleen haussant ses minces épaules, prises dans le plus délicieux corsage qui se soit coupé et cousu chez les grands faiseurs rue de la Paix.

-:— ce En cas de voyage, » interrompit M™® de La Croix-Firmin, ce c'est toujours plus agréable pour nous qu'il y ait là des gens que nous connaissions. y>

— ce Et puis, » fit l'autre, ce pourquoi se feraiton républicain, si ce n'est pour avoir des places?»

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Ce dernier mot prouvait à quel point l'élégante héritière du nom et des préjugés du vieux maréchal de Candale confondait choses et gens dans des catégories par trop simplistes. Elle ne se doutait pas que, pour un Michel Favanne, accepter du cabinet actuel une fonction quelconque, constituait un véritable abandon de ses idées, presque une trahison à l'égard de son groupe. Sept jours plus tôt, l'autre samedi seulement, le député de Neuilly aurait considéré comme un outrage la seule offre de cette ambassade par le cabinet actuel. Mais il n'était plus l'homme de l'autre samedi, et, en fait, on lui avait offert, Pavant-veille même, un très gros poste diplomatique, et, au lieu de répondre ce non », lui, le pur, l'austère, l'intransigeant Favanne, avait demandé à réfléchir. Certes, toute ambition de traitement ou d'honneurs restait étrangère à ce Vergniaud contemporain. Mais deux impressions le dominaient en ce moment, bien différentes, quoique toutes deux, lui donnassent le même ardent désir de s'en aller au loin. — La première était un dégoût profond pour les procédés de son ancien ami Martial Parcellier, qui venait de le faire attaquer avec la dernière perfidie dans son journal, et pourquoi? pour avoir refusé de prendre part à une interpellation, d'ailleurs injuste. Car Favanne, quoique bien décidé à s'abstenir dans cette campagne contre

le cabinet à la suite de sa démarche auprès du préfet de police, s'était donné la peine d'étudier de près le plan de bataille de ses amis. Il avait constaté que la concession qui indignaitle groupe Parcellier avait été à demi promise quand Parcellier lui-même était au pouvoir. En temps ordinaire, ce scrupule n'aurait sans doute pas empêché Michel de trouver le terrain excellent, d'autant plus qu'il n'existait de la demi-promesse aucune trace authentique. Dans la circonstance présente, il s'était déclaré résolument hostile à cette manœuvre. Il l'avait même, au cours d'une discussion très vive, qualifiée de a déloyale ». Parcellier avait répondu sur le même ton. Les deux hommes avaient fini par échanger des paroles irritées. Des mots inoubliables avaient été prononcés. L'interpellation avait eu lieu. La scission entre les deux leaders avait amené une scission dans le groupe. Favanne et ses fidèles s'abstenant, le gouvernement s'était trouvé obtenir la plus forte majorité qu'il eût jamais atteinte, et Parcellier s'était vengé sur son ancien ami par un de ces filets cruels qui sont des événements dans les coulisses parlementaires, comme telle note de cinq lignes publiée sous la rubrique Échos des spectacles est un événement dans les coulisses théâtrales, sans même que le public s'en doute. Si pénible que fût cette vilenie d'un allié d'hier qui lui devait au moins le silence, Favanne l'aurait supportée vaillamment.

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s*il n'avait été démoralisé par l'invasion d'une autre tristesse. On devine laquelle. Depuis la minute où, dans la bibliothèque de Thôtel Révigny, il avait de nouveau tenu entre ses doigts les doigts frémissants de Clémentine, et pressé de ses lèvres les paupières battantes de la jeune femme, la mortelle fièvre du désir s'était rallumée dans ses veines. Il était amoureux d'elle, comme il ne l'avait jamais été. Honteux amour! Qu'en attendre quinefûtun déshonneur pour lui? Retourner chez elle, devenir son amant après ce qu'il savait? A cette seule idée, il éprouvait la plus amère souffrance qui puisse nous venir de la femme : cette acre sensation de retrouver salie d'une souillure ineffaçable celle que nous avons aimée, que nous aurions pu épouser vierge. Succéder à un Videville, quelle avilissante issue d'un sentiment resté, même dans sa misère, une chose rare et haute I Et retourner chez elle sans subir à nouveau cet irrésistible attrait qui émanait de chaque geste de Clémentine, de ses regards, de sa voix, de son parfum, du frisson de sa robe, — il sentait bien qu'il ne le pouvait pas. Toutes les phrases qu'elle avait prononcées pour se justifier dans leur commun passé lui revenaient à la fois. Il commençait d'entrevoir l'étrange vérité : que le père n'avait pas eu absolument raison, et que la jeune fille, elle aussi, l'avait aimé, d'une bien malheureuse, d'une bien incomplète, d'une bien anormale façon, puis-

qu'elle n'avait pas su fixer son cœur dans la logique de cet amour. Et pourtant elle n'avait pas joué une simple comédie. Son émotion dans cette nouvelle entrevue n'était pas feinte, et comment l'expliquer, après tant d'années, sans une sincérité? Quand Favanne arrivait à ce point de ses réflexions, le besoin de la revoir devenait si intense qu'il en souffrait jusqu'au plus intime de sa chair, comme si un invisible lien l'eût tiré vers elle. C'est alors qu'il songeait à un exil hors de Paris, hors de France, comme la seule guérison d'une maladie imaginative qu'il connaissait trop bien. C'est pour cela qu'au lieu de repousser avec hauteur la proposition du cabinet actuel il avait demandé à réfléchir, ce Après tout, 3> se disait-il, a nous ne sommes séparés, Dufiresne et moi, que par des nuances de politique intérieure. Devant l'étranger, il suit la même ligne que nous avons suivie, que suivront nos successeurs. Il n'y en a qu'une, puisqu'il n'y a qu'un service : celui de la France. Je servirai la France au delà des frontières, voilà tout. Pourquoi pas? Si tous les républicains attendent, pour accepter des fonctions nationales, que le groupe de leur exacte couleur soit aux affaires, que restera-t-il pour représenter le pays au dehors? — Ce qu'il y a maintenant : des ennemis secrets du régime... 3> Il avait raisonné de la sorte tout ce samedi encore. Il croyait discuter avec lui-même sur des principes de vie politique.

La vraie question, il ne se l'avouait pas, c'était de savoir si, oui ou non, il se mettrait dans des conditions qui lui rendissent impossible de revoir Clémentine. Il avait eu l'énergie de s'interdire, depuis ce funeste dimanche, toute visite à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, et puis, ce samedi soir, il avait cédé à un des compromis de conscience habituels aux amoureux. Il était venu à l'hôtel du Couldrai avec la secrète espérance que M™* de Miossens serait là et qu'il lui parlerait, mais pas en tête à tête, et sans courir le danger d'une nouvelle faiblesse. Il se reprochait celle de l'autre jour comme la plus dégradante lâcheté... Et dès ses premiers pas dans le salon d'entrée, il s'était trouvé en face de Videville. Sans doute la présence de celui-ci, dans cette pièce, qu'il fallait absolument traverser pour gagner le hall, n'était pas accidentelle. Il causait avec une personne de la connaissance de Favanne et que ce dernier ne pouvait pas ne pas saluer. Au premier regard, le politicien comprit que l'ancien amant de M*"^ de Miossens soupçonnait tout. Cette impression d'une immédiate et redoutable hostilité d'homme rendit du coup son sang-froid à Michel Favanne. Il l'avait perdu au seul aspect de l'amant auquel Clémentine avait appartenu. Il se dit :

' — a Mon honneur veut qu'il n'y ait rien entre nous pour qu'elle ne soit pas compromise... d

2fO COMPLICATIONS SENTIMENTALES

Videville, cependant, venait de demander à lui être présenté et commençait :

— «Je suis d'autant plus heureux, monsieur le député, d'avoir cette occasion de vous rencontrer que j'aurais une petite consultation à vous demander, si vous le permettez... d

— a C'est pour l'infamie qu'on t'a faite, cette semaine? 2> dit l'inconscient qui avait nommé les deux hommes l'un à l'autre, ce Ah! mon cher Favanne, quelle belle occasion vous avez là de renverser cet abominable ministère, si vous voulez?... Mais je vous laisse, François et vous, causer à fond... y>

— ce Monsieur, » avait répondu Favanne à son ennemi, une fois seuls, ce vous ne doutez pas que je sois tout à votre service, du moment que vous êtes des amis de M^^ la marquise du Couldrai. — Je vous écoute... »

Il avait marché vers le hall, en prononçant ces mots d'une voix blanche, avec le masque ennuyé d'un médecin ou d'un avocat à qui un client indiscret impose une conversation professionnelle, à l'heure du repos. C'était l'instant où Mirant et ses deux confidentes l'avaient aperçu, et, auprès de lui, Videville que cette impassibilité absolue déconcertait un peu. Le clubman avait soupçonné bien vite l'intermédiaire employé par M™* de Miossens auprès du préfet de police, et le

l'inutile science 2y I

vrai motif de son arrestation. A peine rentré chez lui, il avait couru au meuble où il cachait sa correspondance avec Clémentine. Il n'avait plus trouvé le paquet de lettres. Il avait aussitôt revu en pensée la jeune femme causant, le samedi précédent, chez M*"® du Couldrai, avec Michel Favanne. Cette conversation l'avait trop frappé alors pour que l'évidence de la vérité ne se fît en lui... Mais comment avait-elle connu ce Favanne? Quel motif avait poussé ce dernier à mettre ainsi sa puissante influence au service d'une femme qui, par ses attaches de famille, appartenait à un monde et à un parti si différents du sien ? C'était l'élément d'un doute que la mine rogue et indifférente de l'ex-ministre allait accroître aussitôt. Videville continuait, cependant, les yeux fixés, avec l'insistance de l'observation la plus aiguë et la plus insolente, sur le visage de celui dans lequel il pressentait l'actif complice du coup qui l'avait frappé :

— ce Vous avez certainement entendu parler, monsieur, de l'abominable abus de pouvoir auquel notre ami faisait allusion tout à l'heure et dont j'ai été la victime? »

— a Je suis confus, monsieur, de vous avouer que je ne sais rien de cette afl^ire... Ce n'est pas très sage de la part d'un homme politique, mais je reste quelquefois des semaines, à l'époque des commissions, sans lire les journaux... i>

— a Vous n'y auriez rien trouvé de bien pré-

2f2 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

cis, » répondit Videville. a J'ai tenu à ce que la chose ne s'ébruitât point... Vous allez comprendre pourquoi... :d Favanne ne sourcillait pas plus qu'à l'époque où, parlant à la Chambre contre les anarchistes, une voix lui avait crié : ce A mort le traître! j> tandis qu'une bombe tombait devant lui. Et l'autre insistait : c: En deux mots voici l'affaire : j'ai été arrêté lundi dernier, aux courses, sous un prétexte qui ne tient pas debout, la prétendue arrivée ici d'un prince qui me fait l'honneur d'être mon ami... On a perquisitionné chez moi sans y rien trouver, bien entendu, excepté les lettres d'une femme du monde qui avait employé ce joli procédé afin de reprendre une correspondance compromettante pour elle. C'est la raison, entre parenthèses, pour laquelle je n'ai pas écrit aux journaux... »

— ce Voilà, » répondit Favanne, sans se dépardr de son flegme, ce le plus inouï abus de pouvoir, comme vous dites, dont j'aie jamais entendu parler. C'estinouï, » répéta-t-il, ce etd'autant plus inexplicable qu'il s'agit de quelqu'un comme vous, d'un galant homme incapable de se servir de lettres intimes. » Il eut, pour prononcer ces mots d'une ironie terrible, la prunelle plus morte encore, la voix plus terne, et cette souveraine indifférence qui ne permettait pas à Videville de même relever cette sanglante épigramme. Et Favanne insistait à son tour : ce II faudrait donc que

L INUTILE SCIENCE 2f3

ce soit un mari jaloux qui eût mis en branle la police ?. . . Ce n'es t pas possible non plus. Je connais Lardin, le préfet. Il n'est pas de mes amis politiques, mais c'est une conscience. Il n'y a qu'un chantage bien caractérisé qui l'aurait décidé à une pareille perquisidon... C'est inexplicable, je le répète, vraiment inexplicable... Mais je ne comprends pas, monsieur, en quoi je puis vous être utile dans la circonstance. Avez-vous une réclamation à formuler? Vous a-t-on pris autre chose que les lettres de cette dame?... y>

— a Rien d'autre, » dit Videville. Ce dur viveur à la bouche passionnée était le contraire d'un sot. Il n'avait abordé cet entretien avec Favanne que dans le but de surprendre un signe quelconque qui lui donnât une certitude et lui permît une vengeance. Il comprit qu'il ne déchiffrerait pas cette face immobile et comme nouée. Il jugea très inutile de prolonger une conversation où il s'exposait à recevoir, sans qu'il pût s'en offenser, des phrases comme celles qui lui avaient été assénées déjà. Elles étaient atroces, si l'autre savait tout. De deux choses l'une : ou bien le polidcien n'avait pris aucune part à la soustraction des lettres de Clémentine par voie de police, ou bien il avait servi d'instrument à la jeune femme. Dans le premier cas, il n'y avait aucun inconvénient à lui dire, tout net, le réel motif qui avait rendu cette osus traction si nécessaire à la comtesse. Cette

2f4 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

histoire ne Tintéressait et ne rincéresserait aucunement. Dans le second, — et l'instinct de Videville continuait à lui affirmer que cette hypothèse-d était la vraie, — hé bien! dans le second, dire la vérité serait la vengeance rêvée. Car si Favanne avait servi Clémentine, ce ne pouvait être que par amour, par désir à tout le moins, et sans savoir quel but visait la coquette. Tandis que Videville se faisait ce raisonnement, les deux hommes étaient arrivés à quelques pas du coin de hall où le jeune Bonnivet se tenait auprès de sa maîtresse. M'^^ de Miossens venait de les apercevoir et elle s'éventait d'un geste plus nerveux, qui fit comprendre au clubman cet autre petit fait très inattendu : elle avait peur qu'il ne parlât à Favanne. Pour quelle raison? Il ne se le demanda point, mais son orgueil ulcéré d'amant congédié, remplacé et bafoué, goûta un délice de satisfaction à constater cette crainte de la jeune femme, et il dit à l'autre :

— ce C'est vrai. Il n'y a rien à faire. C'est égal, les femmes sont d'une jolie force. Savez-vous, monsieur, pourquoi celle-là, qui était ma maîtresse depuis deux ans, a voulu ravoir ses lettres? C'est qu'elle avait envie de prendre un autre amant, un petit jeune homme bien naïf, bien sentimental, et elle avait peur que je ne lui montrasse lesdites lettres, comme une preuve de la drôlesse qu'elle est... »

L INUTILE SCIENCE 2ff

Le cruel personnage put voir, à mesure qu'il prononçait ces paroles, un frémissement passer sur ce visage jusque-là impénétrable. Il se dit: — a C'était lui. Nous sommes quittes, » puis, tout haut, payant l'ironie dont il avait été la victime tout à rheure par une ironie pareille, et qui ne permettait plus le doute à son interlocuteur :

— a Mais laissons ces vilenies dont je vous demande pardon de vous avoir ennuyé, puisque vous n'y pouvez rien... Allons plutôt saluer cette charmante M°^® de Miossens, au risque de troubler son flirt avec le jeune Bonnivet? Il me paraît assez sérieux, qu'en pensez-vous?... »

— a Décidément, Miraut, » disait M™^ de Candale à cette même minute, « je continue à être sûre que vous calomniez Clémentine... Songez un peu à tout ce que vous avez imaginé de ténébreux, de tragique, autour d'elle, l'autre samedi et celui-ci. La voilà entre ces trois hommes, maintenant. Estce qu'elle aurait cette gaieté vis-à-vis d'eux s'il y avait seulement la moitié de vrai dans ce que vous avez dit?... »

— a La moitié, non, » dit Miraut. ce Accordez-moi au moins les deux tiers : le tiers Videville, le tiers Bonnivet. Quant au tiers Favanne... »

— a Ce qu'il y a de sur c'est qu'en fait d'ambassade, le tiers Favanne s'arrêtera vraisembla-

3f6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

blementrue du Faubourg-Sainc-Honorél » interrompit gaiement M™* de La Croix-Firmin.

— « D'ailleurs, » fit le peintre, « c'est déjà très alliance russe, cet attelage à trois : cela s'appelle une troïka, n'est-il pas vrai?... C'est égal, quel rôle a bien pu jouer Favanne dans cette histoire?... C'est incompréhensible, absolument incompréhensible... t^

Et le digne artiste dut trouver, quelques jours plus tard, toute l'aventure encore moins compréhensible, quand, ouvrant son journal, au coin du feu, suivant ses habitudes, après ses haltères et sa douche, et tout en trempant des lamelles de pain grillé — sans beurre, pour ne pas engraisser — dans le plus hygiénique, des œufs à la coque, il put lire ces deux nouvelles pour lui très déconcertantes : d'abord que M. Michel Favanne, député de Neuilly, était nommé ambassadeur extraordinaire près d'une des grandes Cours d'Europe; ensuite que M. le baron de Videville partait sur le yacht de lord Herbert Bohun, avec MM. Casai, Machault, de Vardes et deux ou trois autres moindres seigneurs, pour organiser une grande partie de chasse en Afrique. oAlVs well thatends well, comme dit volontiers Mirant lui-même, quand il croit devoir à ses amitiés littéraires cet hommage de la seule citation shakespearienne qu'il connaisse. Tout est bien qui finit bien* Tel n'est pas l'avis, ce-

l'inutile science 2^7

pendant, de la jolie M°^^ de Miossens, qui ne peut pas admettre qu'à la suite de la soirée chez M"^^ du Couldrai elle ait écrit deux lettres à Michel Favanne sans recevoir de réponse. Voilà six mois qu'elle attend, — avec une impatience qui parfois la rend un peu dure pour le jeune Edmond de Bonnivet, qu'elle aime pourtant passionnément, — l'époque où l'ambassadeur sera de retour à Paris... Pourquoi? Elle n'en sait trop rien ellemême, ce qui prouve qu'on a bien tort de ne pas croire aux mensonges des femmes. Il s'y cache toujours ce qu'un philosophe appelle ingénieusement une âme de vérité. D'ailleurs ce rien de vérité ne se cacherait pas dans ce désir de Clémentine que, par simple divertissement, elle voudrait encore se convaincre qu'elle peut faire repasser cet homme supérieur dans le même chemin. C'est le plus délicieux régal de la coquetterie féminine de se prouver combien toute la science que l'homme peut avoir d'elle est inutile et vaincue d'avance.

Le Planlier, Janvier i8^j.

Sauvetage

Sauvetage

ASSiGNY était entré au cercle, ce soir-là, pour écrire, dans une des petites salles du premier étage, deux lettres d'affaires, moins solitairement que dans sa chambre d'hôtel. Quand il les eut libellées et mises à la boîte, il s'abandonna dans un fauteuil, au coin de la cheminée où brûlait le premier feu de Tannée. On était à la fin d'octobre et c'était une soudaine et brusque apparition de l'hiver. Elle réjouissait presque tous les habitués du club dont Bassigny était resté membre, quoiqu'il n'habitât plus Paris que par hasard. J'aurai

suffisamment désigné l'endroit aux curieux des choses parisiennes quand j'aurai dit que de la porte de ce cercle à la Madeleine il n'y a pas quatre minutes de marche. Les familiers du lieu appartenant pour la plupart à la classe des gens de sport, il était naturel qu'ils vissent dans le subit refroidissement de l'atmosphère un présage de favorable augure pour les chasses à courre qui s'inauguraient un peu partout, à Fontainebleau, à Chantilly, dans la forêt d'Hallate. Il y avait beau temps que Bassigny, jadis un des brillants cavaliers du second Empire, ne se souciait plus ni des plaisirs cynégétiques ni d'une élégance quelle qu'elle fût. Quoique, à cinquante-cinq ans, il eût gardé une fière tournure d'ancien beau, les profonds stigmates de chagrin empreints sur son visage, ses cheveux blancs, sa tenue de grand deuil révélaient qu'il venait de traverser ou qu'il traversait quelques-unes de ces épreuves qui sont, pour la vieillesse commençante, d'irréparables désastres. C'est l'époque où l'on comprend avec une affreuse évidence que rien ne se refait plus dans la vie, passé un certain âge. Toute perte est amèrement sentie alors, même la plus légère, celle d'une camaraderie, d'une habitude. Les chagrins dont souffrait Bassigny étaient plus tragiques. Coup sur coup, dans l'espace de trente mois, la même terrible maladie, la phtisie pulmonaire, avait emporté sa femme et ses deux enfants, une

fille de vingt ans et un fils de dix-huit. C'était la raison pour laquelle, venu à Paris dans le but de régler quelques intérêts, il remettait de jour en jour à reprendre le chemin de la Tourette, le château d'Aveyron où il avait espéré vieillir parmi ses paysans, entouré de l'affection des siens, ayant marié près de lui cette fille et ce fils, beau rêve de fin patriarcale que lui avait suggéré le sang de ses ancêtres terriens. — Quoique issus de simple extraction bourgeoise, les Bassigny ont LaTourette depuis tantôt deux cent cinquante ans. — Le souffle irréparable de la destinée avait passé sur la maison et sur le rêve, et le Fernand Bassigny, plus que quinquagénaire, se retrouvait seul, assis dans cet angle de club, celui-là même où il s'asseyait trente ans auparavant lorsqu'il habitait Paris et qu'il était, lui aussi, un des princes de la mode, pareil en insouciance et en frivolité aux seigneurs qui fréquentaient ce cercle aristocratique. Il continuait d'être leur collègue, de loin, depuis son mariage et sans les connaître, dans sa retraite de province, par une contradicdon commune à presque tous ceux qui ont, comme lui, quitté définirivement le boulevard après y avoir beaucoup vécu. Un Parisien d'une certaine qualité de parisianisme a beau ranger son existence dans des mœurs de tout point contraires à celles de sa jeunesse, se garde toujours quelques coins dans la grande ville où reprendre

contact avec elle. Ces coins avaient été pour Bassigny, lors de sa retraite définitive, vingt maisons amies, qui n'étaient plus qu'une demi-douzaine à présent, et deux cercles dont l'un s'était dissous en se fondant avec un autre. Quoique beaucoup de choses déplussent à ce survivant d'une génération disparue dans celui de ces deux clubs qui durait toujours et où il se trouvait par ce soir d'automne, froid comme un soir d'hiver, trop de ses souvenirs flottaient entre les murs de ces salons pour qu'il ne tînt pas à cet endroit par quelques-unes de ses fibres secrètes. Et, — magique puissant du passé, fut-ce un passé répudié pour toujours! — ce rendez-vous de viveurs et de sportsmen était l'asile où cet homme de famille, frappé d'une panière irréparable, sentait avec moins d'amertume la désolation de son foyer dévasté et de son avenir désormais sans but.

Il était donc là, caché à l'abri du paravent qui protège cet angle de la haute cheminée contre les vents coulis de la porte, et abîmé dans un vaste fauteuil de cuir. Il devait y rester d'autant plus inaperçu que ses rêveries de ce soir l'immobilisaient complètement dans cette contemplation du feu où, tout enfants, nous regardons les étincelles pétiller, gaies et légères comme nos espérances, et, sur le tard de la vie, les cendres s'amasser, éteintes, grises, brûlantes encore, comme

SAUVETAGE îéf

nos regrets. Son absorption était telle qu'il ne détourna même pas la tête à l'entrée bruyante de deux jeunes gens dont l'aîné comptait vingt-sept ans peut-être, l'autre vingt-cinq, et qui venaient de dîner gaiement, trop gaiement, au Champagne brut et au porto, car ils avaient le sang à fleur des joues et ils ne pensèrent pas plus à s'approcher du foyer que si la nuit n'eût pas été glaciale. L'un d'eux même ne put s'empêcher de s'écrier :

— a Dans une heure, il fera une jolie température ici. Us ont déjà le calorifère et le feu... »

— a Buvons toujours un léger 2. and S.^ »

répondit l'autre, oc et nous irons reprendre l'air, si la partie n'est pas commencée. As-tu un cigare, Paul?»

— ce A ta disposition, mon vieux Maxime, et même un morales qui n'est pas trop infect... » reprit le premier qui tendit son étui à son camarade.

— oc Merci, don Pablo, » reprit celui-ci. Il fit craquer le cigare à son oreille, pour s'assurer qu'il était à point, et il tira de sa poche le plus joli trousseau de jeune homme à la mode, où pendillaient une demi-douzaine de breloques plus ou moins inutiles, depuis la pièce d'or avec leffigie du Louis XVI H à la queue, destinée à servir de fétiche, jusqu'à un minusculecouteau d'or à couper les cigares, incrusté d'éclats de rubis. Avant de s'en servir lui-même, il offrit cet outil de fumeur à

l'autre, qui regarda ce véritable bijou avec une curiosité malicieuse; puis, gaiement :

— a Voilà ce que c'est que de' travailler dans les femmes du monde. C'est un souvenir de M*"^ de M***. Jure de dire la vérité, toute la vérité, Maxime... »

— « Je dirai la vérité, » — fît le possesseur du précieux couteau, et, montrant à son ami une inscription sur le revers : — a C'est de M™* de M*"* en effet. Il y a même une date. Elle est sentimentale, cette pauvre Nicole. »

— a Elle s'est donc décidée à venir rue du Mont-Thabor, » reprit l'autre, « ou bien si vous en êtes toujours aux bagatelles de la porte ?... Tu ne m'en as pas parlé depuis Deauville. Il est vrai qu'on s'est si peu vus!... »

— a Notre flirt continue, » répondit Maxime, « la date est là pour le prouver, sur ce périt couteau... C'est une philippine de chez les Cerneux, où nous villégiaturâmes de compagnie... Mais enfin ça rCy est pas»., »

— « Alors ça n'y sera jamais. Cette histoire a au moins trois mois de bouteille. C'est manqué... »

— « Ça y sera, mon cher Paul, » dit l'autre avec une décision un peu narquoise, tout en allumant son cigare et respirant avec volupté Todorante vapeur dont il s'enveloppait, a et pas plus tard que cette semaine. Bon chien chasse de

race. Nicole ne serait pas du sang de la bonne maman Jançon si elle ne marchait pas, et elle va marcher. Le premier pas coûte toujours... »

— a Et tu crois que tu seras le premier pas ? »

— a Dame. Étant donné qu'un mari ne compte point. ]>

— a Alors, tu n'en veux pas trop au mari, »

reprit Paul avec une amicale ironie... a C'est délicat... Moniot t'a toujours été sympathique, d'ailleurs. i>

— a C'est un principe, » répondit Maxime en riant, a Une histoire avec une bourgeoise dont le bourgeois me dégoûte, jamais! d

Il y eut un silence. Les deux compagnons qui échangeaient ces propos d'une brutalité à la fois si plate et si sereine avaient l'un et l'autre cette physionomie encore fraîche, à peine achevée, derrière laquelle une femme romanesque imagine nécessairementuneâmecandide,étrangère,même en pensée, aux vilenies du monde. L'un et l'autre étaient mis avec cette perfection de tenue qui révèle les surveillances d'une éducation maternelle longtemps prolongée, et aussi l'opulence familiale, la précoce habitude du luxe et de tous ses raffinements. Ils ne se croyaient certes pas mauvais, ayant simplement poussé, comme deux exquises fleurs de corruption, dans ce terreau du grand vice parisien dont la couche s'est terriblement épaissie et pourrie depuis quel-

ques années. Ils venaient cous deux de déshonorer gaiement en paroles, après boire, entre deux bouffées de leurs cigares de choix, deux femmes, une mère et une fille, et ils se fussent indignés le plus sincèrement du monde, si quelqu'un était venu leur raconter la tricherie d'un camarade au baccara, ou sa défaillance nerveuse dans un duel. La moralité du milieu auquel ils appartenaient a de ces rigueurs. Us en donnèrent une preuve immédiate en reprenant leur causerie et parlant avec la plus intransigeance sévérité d'une course où le propriétaire d'une écurie connue n'avait pas été correct. Cependant ils avaient fini de boire l'alcoolique mélange qu'ils consommaient chaque soir, consciencieusement, par anglomanie, et leurs cigares s'achevaient. L'un d'eux, ayant regardé sa montre et prononcé les mots sacramentels : oc Et la partie ?.. » ils se levèrent, et, alors seulement, ils s'aperçurent que leur entretien avait bien pu être surpris par un auditeur qu'ils ne soupçonnaient pas.

— « Tiens, » dit Paul à mi-voix, oc il y avait du monde à côté, et nous qui avons fui comme des tonneaux percés. »

— ce Bah ! » fit Maxime de même, « ce n'est toujours ni le mari ni le père de M"^® de M***. Et puis, il n'y a pas qu'une M°^® de M*** à Paris ?... »

— oc Je crois bien que nous l'avons nommée tout au long, » reprit l'autre, a C'est égal, il est plus

prudent de savoir quel est ce vieux lascar qui nous a laissés bavarder sans faire ouf. Je ne crois pas l'avoir jamais vu ici. :ù

— a II dormait, ]> dit philosophiquement son camarade. « D'ailleurs, c'est aisé à vérifier. » — Et avisant un valet de pied, il lui demanda le nom de ce mystérieux témoin de leur commune indiscrétion. — « Bassigny, » répéta-t-il à son camarade. « Ça doit vivre en province toute Tannée. Ça ne connaît personne à Paris. C'est du cercle par quelque cousinage. Pas de crainte à avoir. D'ailleurs une petite promenade au Bois avec un mari, c'est plutôt gai... » Il fit le signe de donner un coup d'épée et de prendre un contre, tout en entraînant son ami vers les tables de jeu, tandis que Bassigny interpellait de son côté le même valet de pied.

— « Qui sont ces deux messieurs qui sortent?

Je les connais, mais je ne me rappelle pas leurs noms. ]>

— a M. Paul Richardeau et M. le vicomte de Portille. »

— a Voulez-vous me donner l'annuaire du cercle ? y> demanda encore Bassigny.

Quand il eut le livret, il y chercha l'adresse de Maxime de Portille. Il vit que le vicomte habitait avec son père et sa mère, rue François I**^. « Alors, » se dit-il en remettant la brochure sur la table, c: rue du Mont-Thabor, c'est son appartement de

rendez-vous. » Il resta quelques minutes à regarder le feu avec une intensité de réflexion singulière, puis il se leva à son tour en disant entre ses dents d'une voix étouffée et douloureuse comme un soupir :

— a II ne me manquait plus que ce chagrinlà... Ahl mauvaise, mauvaise jeunesse!... j>

Le drame moral dont les deux étourdis venaient à leur insu de provoquer l'explosion chez Bassigny, tenait dans ce cœur de cinquante-cinq ans à des choses bien profondes, quoique bien lointaines. Pour le poser tout entier, un mot suffira : Fernand Bassigny, quand il avait l'âge de Maxime de Portille, avait été l'amant de M"*® Jançon, la mère de Nicole de Moniot, le premier amant, comme Maxime allait être celui de Nicole. Et quand le jeune viveur avait dit avec son assurance gaie, en toisant du regard le mystérieux témoin de ses indiscrétions : a Ce n'est toujours ni le mari, ni le père... :» il ne soupçonnait

pas la secrète ironie de ces dernières paroles, ni que sa future maîtresse était vraiment la fille de ce demi-vieillard qui semblait chauffer, fi-ileusement et tristement, une sdatique imminente à ce premier feu d'automne, dans ce petit salon de club presque désert. Il était trop namrel qu'un élégant de 1896 ignorât cette paternité. Qui donc se rappelait cette liaison de Bassigny avec celle qui, après s'être appelée vingt ans durant « la belle M™* Jançon » , n'était plus que a cette bonne maman Jançon s, — ou plus brutalement : « Jançonaille ]» ? Il en est des femmes célèbres par leurs galanteries multipliées jusqu'à en être innombrables comme de ces écrivains qui ont écrit quarante volumes, et au nom desquels trois ou quatre œuvres seulement demeurent attachées.

Quand on citait les amants de M°^® Jançon, pêlemêle on nommait La Croix-Firmin, Casai, Machault, San-Giobbe, Taraval, Seldron, le prince d'Ardéa, tout récemmentlepetiç Roland de Brèves, et personne ne* s'avisait de mentionner qu'au moment de la naissance de la jolie Nicole, Fernand Bassigny, ce disparu, était l'hôte assidu de la maison. Le premier amant d'une femme du monde, pour peu qu'il ait de la délicatesse, — et Bassigny appartenait à une génération évanouie, qui se piquait, en amour, de chevalerie et de silence, — passe d'ordinaire inaperçu. Il est celui dont les bonnes âmes ont dit : « Le

pauvre garçon perd son temps, » à Tépoque où il éraic le plus heureux, et que ces mêmes bonnes âmes plaignent plus tard d'avoir échoué là où tant d'autres ont réussi. Il est à plaindre en effet, pour d'autres motifs, s'il a vraiment aimé cette femme dont il fut la première faiblesse, et s'il la voit descendre les degrés du sinistre escalier, devenir de romanesque qu'elle était avec lui, légère, puis galante, enfin dépravée, quelquefois infâme. Il reste à cet homme, quand le spectacle de cette dégradation lui fait trop de mal, la ressource de se poser le point d'interrogation qui domine les amours mondaines : a Est-on jamais la première faute d'une femme ? » Cette sage et trop juste philosophie n'est pas à la merci de toutes les sensibilités. Bassigny s'en était trouvé incapable. Il avait pu quitter Claire, — c'était le prénon de M"*® Jançon, — parce qu'elle l'avait trompé trop outrageusement. Il avait pu s'éloigner de leur fille avec l'idée que c'était là son devoir, puisqu'un autre avait sur cette enfant les droits du père. Et cet autre était un honnête homme qui, n'ayant aucun doute sur la légitimité de cette naissance, aimerait de son mieux la petite. Bassigny avait pu enfin, par un retour irrésistible aux traditions mo^ raies de sa race, redresser sa vie, se marier, reconstituer son âge mûr dans des données régulières et familiales, hors des passions dont ses dix ans de Paris et surtout la tristesse de cette crimi-

nelle paternité dans l'adultère l'avaient dégoûté. Jamais l'amertume n'avait cessé d'inonder son cœur, chaque fois qu'à sa rencontre avec quelque ami, resté Parisien, un écho lui était arrivé de la scandaleuse existence menée par son ancienne maîtresse. Il avait eu pourtant l'énergie de fuir, autant qu'il avait pu, ces douloureuses conversations; A peine avait-il revu M"*® Jançon, pour lui présenter sa femme et pour lui faire une visite officielle à chacun de ses séjours à Paris. Puis ces visites s'étaient espacées, comme ces séjours. Enfin elles avaient cessé complètement. Il avait eu, pour laisser tomber cette relation, comme tant d'autres, un trop légitime et trop cruel prétexte. Sa femme avait commencé de souffrir de la poitrine, et il avait dû passer la moitié de l'année sur la Rivière. Ses enfants, ceux qui portaient son nom, avaient grandi. Il avait fini par s'absorber tout entier en eux, au point d'appréhender également de revoir et M°^« Jançon et Nicole. Toutes deux, à mesure que le temps marchait, ne lui représentaient plus que des mélancolies et que des remords. II avait su cependant que la jeune fille s'était mariée, et, quoi qu'il en eût, cette circonstance lui avait été l'occasion d'un grand trouble suivi d'une grande joie : il ne connaissait pas les Moniot, dans la famille desquels Nicole entrait ainsi, mais on lui avait donné sur eux des renseignements grâce

auxquels il avait conclu qu'elle ne vivrait pas trop dans l'atmosphère maternelle. Il s'était toujours complu, depuis lors, à espérer que la loi de l'hérédité n'exercerait pas sur cette jeune destinée sa terrible action. Cette implacable loi venait de peser tellement sur lui-même, dans Tordre physique, puisqu'il avait vu, en si peu de mois, la

ihtisie emporter sa femme et ses deux enfants !

itait-elle aussi férocement inévitable dans l'ordre moral? Cette question, que Bassigny se l'était po- ;5éedefois,depuisqu'un triple deuil lui avait enlevé toutes ses raisons de vivre, — toutes, excepté une. Car il gardait obscurément, secrètement, sans se l'avouer, au fond de lui, une fixe espérance qu'il se rapprocherait quelque jour de cette fille. Il ne ne la connaissait que de vue pour s'être trop souvent arrêté, aux Champs-Elysées, à la regarder passer dans son coupé, — comme un amoureux pauvre. Il avait eu, jusqu'ici, une invincible timidité à se faire seulement présenter. D'autant plus scrupuleux qu'il pensait davantage à elle, il évitait de même prononcer son nom, tant il craignait un soupçon rétrospectif sur cette paternité cachée. Il croyait Nicole heureuse, — pour l'avoir, dans ces rencontres de hasard, aperçue qui emmenaitavecelle un tout petitgarçon de trois ans déjà, — son petit-fils, à lui, — oui, heureuse, bien partie dans la vie, à l'abri des chutes vulgaires... Et voilà que la plus soudaine, la plus brutale rêvé-

lacion lui apprenait qu'elle avait déjà compromis son bon renom dans des coquetteries poussées très loin, si loin qu'elle était sur le point d'avoir un amant, — et quel amant !

— a Oui ! quel amant ! » se répétait-il en descendant l'escalier du cercle. Il en avait monté les marches dans son habituel état de courbature intime, d'épuisement moral, d'indifférence à tout et à tous, et ce lui était une étrange surprise de constater qu'il gardait au cœur une place vive, par où souffrir à nouveau. La limite de sa puissance de douleur n'avait-elle donc pas écé atteinte le soir où la pierre du caveau de famille s'était fermée pour la troisième fois en moins d'une année sur un cercueil? a: Mais qui est-elle donc, » se disaitil encore, a pour avoir pu s'éprendre d'un tel personnage, s'intéresser à un drôle de cette ignominie de ton et d'âme?... Sa mère du moins n'a pas commencé par cette boue... Comment un garçon de cette espèce, un de ces hideux jeunes gens d'aujourd'hui, si dépravés, si avilis» avant même d'avoir vécu, ne donne-t-il pas la nausée à une jeune femme de vingt-cinq ans ? Par quelle aberration en fait-elle son premier rêve ? Et moi qui me l'imaginais heureusement mariée, mise dans un milieu où elle ne connaîtrait jamais les tentations qui ont perdu l'autre, sa terrible mère?... J'étais fou ! Comme si elle n'a pas dû, chez cette

2'j6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

mère elle-même, voir dès sa prime jeunesse défiler toute la suite des amants qui se sont succédé là, et comprendre ce que ces intimités signifiaient ! Avant même d'aller à son -premier bal, j'en suis sûr, elle n'était pas plus naïve qu'une fille d'actrice ou de cocotte, tutoyée par l'entreteneur de la maman... Elle a dû être prise, des années durant, comme complice dans les petits mensonges quotidiens que l'on faisait au miari, mépriser celui qu'elle croyait son père pour cette facilité de duperie et s'habituer à la ruse, comme à la danse et au cheval... Si elle prend un Portille pour premier amant et à vingt-cinq ans, — • à vingtcinq ans! — c'est qu'elle est la vraie femme de cette éducation et de ce monde. Et pourquoi pas ? Sa mère n'a pas trop souffert de vivre la vie de galanterie qu'elle a vécue depuis moi. Celle-ci n'en souffrira pas davantage. Le mari n'en saura pas plus que n'en sait, encore aujourd'hui, ce benêt de Jançon... Il n'y aura de malheureux dans cette affaire que quelque nigaud comme moi, qui commettra la faute d'aimer Nicole comme j'ai aimé sa mère. Ces malheurs-là ne méritent pas qu'on Jes plaigne. Onnecherchepasle bonheursur certains chemins... Tout cela est affreux cependant. Ah! C'est affreux !... Mais je n'y peux rien. Si j'étais parti hier, comme je le voulais d'abord, pour la Tourette, je n'aurais même pas soupçonné cette malpropre histoire. Et que c'eût été plus sage

d'être là-bas, près de mes pauvres mores !... Je partirai demain matin... y>

Comme il se formulait cette résolution, Bassigny était déjà sur le trottoir de la place delà Madeleine. La vie nocturne du Paris joyeux grouillait devant lui sous les flambloiements mêlés du gaz et de l'électricité, à cette heure qui précède la sortie des théâtres. Les cafés et les restaurants incendiaient de leur rayonnement le rez-de-chaussée des maisons. Presque tous les magasins demeuraient ouverts, etla foule des piétons, mêlée à celle des voitures, emplissait Fentrée du boulevard de cette activité, enivrante ou sinistre, suivant la disposition de celui qui la regarde, car elle n'a d'autre but que le plaisir immédiat, rapide, insatiable et le plus souvent brutal. Rien n'avait changé de ce coin, depuis l'époque où Bassigny était lui-même un des acteurs dans cette comédie de la fausse gaieté parisienne. Dans l'éclair d'une de ces hallucinations comparatives, si fréquentes lorsque nous nous sentons vieillir, il s'aperçut, en pensée, de vingt-sept ans plus jeune, sortant du cercle comme à présent, vers cette même heure, par des soirs pareils à celui-ci, allant rejoindre M*"® Jançon dans sa loge aux Italiens d'alors ; et dans le champ de la vision cérébrale, simultanément, un autre Bassigny lui apparut, bien loin de Paris, cheminant sur une route d'Aveyron, vers un cimetière où l'attendaient ceux qu'il venait d'appeler tout bas

ses 0: pauvres morts i>. La vision se fit plus précise encore, et voici que le fantôme d'un de ces êtres morts se leva pour lui d'une pierre qu'il connaissait trop. Il les évoquait d'ordinaire tous les trois ensemble, ses chers disparus. A cette seconde, une seule figure ressuscitait devant les yeux de son esprit, et c'était celle de sa fille, en allée pour toujours, de cette Hélène dont il avait si chaudement protégé l'enfance et la jeunesse, que sa femme et lui avaient faite si pieuse, gardée si pure, le lys de grâce et de candeur qui avait embaumé leur maison. Ce fut le mirage d'un instant bien court. Il suffit pour que les idées de Bassigny fussent émues du coup jusque dans leurs plus secrètes racines, et jetées dans un sens nouveau.

— « Hélène et Nicole étaient pourtant sœurs», songeait-il... a Hélène et Nicole... » Il redit ces noms à voix haute l'un après l'autre, et il s'enchantait et se navrait à la fois tout le cœur avec la musique de ces syllabes, oc Nicole et Hélène ! Quelle pitié qu'il ne m'ait pas été permis de faire pour celle-ci ce que j'ai fait pour celle-là!... Il y a dans ce monde vraiment de trop grandes iniquités. Celle qui aurait été dans la vie un si précieux exemple, une source de bien et de bonheur pour tous, est morte... L'autre vit,... l'autre, vouée aux pires aventures et à répandre la contagion du vice. Mais aussi, que de choses avait eues la morte que la vivante n'a jamais eues !.. . Injustice dans la

mort I Injustice dans la vie! Et ces deux injustices ne se compensent pas... Hélène etNicole!... Elles étaient sœurs, elles se ressemblaient de visage ; et, si elles s'étaient connues, elles n'auraient rien su de leur parenté, elles ne se seraient pas aimées, — à moins que cette ressemblance ne fût encore plus profonde que je ne Tai jamais devinée, malgré les différences d'éducation... C'est possible, cependant. Qui sait si Nicole n'a pas en elle un peu de cette adorable nature de sa sœur et si le jeune forban que je viens d'entendre parler d'elle, avec cette infamie de brutalité, ne s'adresse pas, pour l'égarer, à ce qu'il y a de meilleur en elle? Qui sait s'il ne lui joue pas une comédie sentimentale dont elle est la dupe? Il a raconté qu'il lui fait la cour depuis plusieurs mois. Donc, elle se défend, elle se débat. Il a raconté qu'il espérait la réduire cette semaine. Cette semaine? Dire que demain, après-demain, dans trois jours, dans quatre, il y aura peut-être une heure avant laquelle toutes ses imprudences n'auront été que des enfantillages, et après laquelle l'honnête femme sera pour toujours tuée en elle? C'est pourtant vrai que la chose irréparable est là, dans cet abandon de la dernière pudeur qui fait qu'une femme ne peut jamais plus s'estimer vraiment... Pauvre Nicole! Elle n'en est qu'à la coquetterie, à cette légèreté où il y a quelquefois tant d'innocence... Qui sait si précisément, l'absurde choix

28o COMPLICATIONS SENTIMENTALES

qu'elle a fait de ce Pordile, ne prouve pas cette innocence même, une naïveté de jeune femme mal gardée, mal conseillée, qui se laisse prendre à des dehors de joli garçon» à des chevaux bien attelés, au prestige de l'homme à la mode?... Hélas I Si les choses sont de la sorte, c'est pire encore ! Et elle n'a personne, personne pour lui dire la vérité, pour lui crier qu'elle traverse la plus solennelle minute de son existence... Personne?... Celuiqu'ellecroitsonpèreestunsipauvrehomme, si incapable de lire dans une âme de femmel... Et sa mère? Sa mère?... Elle sait pourtant la vie, elle. Je pensais tout à l'heure : elle n'a pas souffert. Qui sait encore? Il n'est pas possible qu'à travers tous ses égarements elle n'ait pas eu des heures de remords, qu'elle n'ait pas senti à de certaines minutes la honte de ne plus être une honnête femme. Elle a dû goûter quelquefois l'amertume de la galanterie, la lie de la coupe, connaître ce que l'adultère cache, en son arrièrefonds, de tristesses et de dégoûts. Et elle n'essaie pas d'épargner cet avenir à sa fille? Mais sait-elle seulement quel danger Nicole est en train de courir? La voit-elle, la suit-elle d'assez près, cette fille, pour même soupçonner la réalité de sa situation? Si quelqu'un allait lui apprendre, pourtant, cette réalité? lui dire, là, les yeux dans les yeux : « Votre fille va prendre un amant. Cet amant, a c'est M. de Portille. Il est encore temps de l'em-

« pêcher de se perdre, et vous seule le pouvez, « entendez-vous? vous seule... »

Quand il se fut prononcé à lui-même ces paroles, dans le silence de sa conscience, Bassigny s'arrêta subitement. Une évidence s'imposait à lui. Comme quelqu'un qui se réveille d'un sommeil de somnambule, il retrouva tout d'un coup le sens de l'endroit où sa marche automatique l'avait entraîné et qu'il ne voyait plus depuis l'instant où il avait commencé de raisonner. Il était à l'angle de l'avenue de l'Opéra, et il lui fallait obliquer à droite. Il passa brusquement sa main sur ses yeux, et la voix intérieure s'éleva de nouveau en lui, impérative maintenant, comme celle d'un irrésistible témoin qui lui dictait un ordre :

— a Mais c'est à toi, malheureux, d'aller parler à cette mère, à toi d'aller sauver ton enfant comme tu aurais sauvé l'autre!... i>

Et associant dans une même émotion sacrée les images de ces deux filles, de celle qui était morte en l'appelant : a mon père x>, et de celle à qui il ne dirait jamais : ce ma fille », cet homme qui ne pleurait plus depuis des mois sentit de grosses et chaudes larmes germer dans ses yeux, et une volonté, une attente, presque une espérance lui renaître au cœur. Sur ce coin de trottoir, si peu propice, semble-t-il, à de pareilles résolu-

tions, il venait de faire avec lui-même le vœu de tout entreprendre pour empêcher cette première et irréparable faute de son enfant.

Quand après une nuit d'un sommeil sans cesse interrompu par la fièvre nerveuse de l'anxiété, Bassigny se réveilla dans l'appartement d'hôtel qu'il s'était choisi à cause de son silence, — les fenêtres donnaient sur une des rues paisibles qui avoisinent les Tuileries, — il s'étonna de se sentir si calme, si peu hésitant, presque serein. Il ne se retrouvait plus, comme tous les matins, devant cet a à quoi bon? i> qui, depuis tant de mois, doublait son chagrin d'ennui. Il y a un art de souffrir et que les nécessités de la vie enseignent aux humbles en leur imposant la servitude de la besogne quotidienne. Il consiste à continuer d'agir, tout simplement. L'idée de l'acte à exécuter s'interpose alors entre notre malheur et nous. Elle s'y subsdtue, presque à notre insu. Notre attendon, dérivée de la sorte, ne saisit plus avec la même acuité obsédante et complaisante

le détail de ce qui nous accable. Pour la première fois depuis le dernier de ses trois deuils, le veuf méditait sur un objet autre que sa misère et que la solitude dévastée de son foyer. Comment accomplirait-il la résolution prise la veille, et que dirait-il à M™* Jançon? De biaiser, d'atermoyer, de reculer devant ce devoir, il n'en admettait même plus l'hypothèse. Bassigny était loin de posséder un de ces caractères entiers qui ne connaissent ni ondoiements ni volte-faces dans une décision une fois adoptée, une de ces âmes d'une pièce, suivant la très exacte expression populaire, chez qui la cerdtude intime ne vacille jamais. Il avait toujours send, au contraire, les secrètes faiblesses des êtres trop tendres que leurs impressions conduisent plus que leurs réflexions et qui changent de dessein au gré de leur changeante sensibilité. De tels esprits ne sont incertains que parleur émodvité. Ils déploient une invincible énergie, quand une passion fixe les soutient et les soulève, et le vrai père de Nicole ne soupçonnait pas lui-même quelles réserves d'amour il gardait en lui, au service de cette fille qu'il s'était obstiné à ne pas connaître pendant des années, par scrupule et avec remords tout ensemble. Ces combinaisons de sentimentscontradictoiressont quotidiennes dans les situations très fausses. La révélation que son enfant courait le plus grand danger moral avait du coup, comme réuni en un faisceau, comme

amant supposait que la politique privée de son ancienne maîtresse demeurait la même; et il comptait sur cette particularité pour être reçu, bien décidé, s'il rencontrait d'autres visiteurs, à rester le dernier. Il aurait pu demander par lettre un rendezvous qui ne lui aurait sans doute pas été refusé. Il avait préféré ne pas même courir cette chance, et il accepta, comme un présage de réussite finale, la réponse du concierge à sa question, que Madame recevait.

Il traversa la cour, annoncé comme jadis par les deux coups de cloche dont le son reconnu fit battre son cœur. Son émotion déjà profonde, s'accrut à constater combien peu avait changé l'aspect de l'andchambre et du premier grand salon par où on l'introduisit. Les années avaient seulement infligé à l'arrangement de ces pièces, meublées dans le goût du second Empire, avec un abus d'étoffes, de capitons et de tentures, une indéfinissable physionomie de choses déjà démo* dées. Dans ce salon du rez-de-chaussée, dont les portes-fenêtres ouvraient sur la verdure maintenant jaunie d'un jardin, se voyait un portrait en pied de M*"® Jançon, par Cabanel, traité dans une manière habile, élégante et froide. Cette peinture augmentait cette impression d'ancienne té,de prestige aboli, de grâce fanée, à cause de la toilette, copiée par l'artiste avec d'autant plus d'exactitude

qu'il avait voulu, dans cette toile, lutter de rendu avec les plus brillants virtuoses de Fétoffe. C'était un contraste d'une ironie presque sinistre de voir, dans le petit salon attenant au premier, la femme, vivante encore, mais aujourd'hui âgée et qui, jeune, avait posé pour ce portrait. Cette héroïne de tant d'aventures fameuses dans la chronique des clubs, était assise sur un canapé, la chevelure plus noire qu'à Tépoque où le peintre attitré des beautés d'avant 1 870 fixait son image, les lèvres rouges, les sourcils et les paupières faites, le visage comme recrépi à coups de savantes préparations. Elle portait une robe taillée pour la chambre, en mousseline de soie plissée, d'un vert d'eau très tendre, et le choix de rétoffe, celui de la coupe destinée à mouler une taille restée souple et mince au regard par l'artifice d'un incomparable corset, les frisons compliqués de la chevelure, l'abus des bijoux, vingt détails révélaient dans cette créature l'acharnement à ne pas vieillir, le caricatural replâtrage d'une beauté irréparablement détruite. Elle lisait un volume jaune — le dernier roman sentimental — qu'elle reposa sur une petite table laquée quand la porte s'ouvrit. Elle attendait évidemment, dans cette parure et parmi les fleurs qui décoraient ce boudoir retiré, un visiteur tout autre. Elle reconnut aussitôt le nouveau venu avec une légère émotion, vite comprimée, car sa voix, qui, elle, restait, malgré l'âge, musicale et

douce comme autrefois, ne tremblait pas trop pour lui dire :

— « Comment? vous ici?... Ah! mon cher Bassigny, avouez que j'ai le droit d'être un peu surprise... j>

Elle avait, en prononçant ces mots, le sourire et le geste les plus accueillants; et, comme il paraissait, lui, plus troublé qu'elle, gracieusement, elle lui tendit la main, en amie, sans hésiter, une main au petit doigt de laquelle brillait le chaton d'une de ces bagues où se complaît l'enfantillage romanesque des liaisons cachées : deux serpents enlacés qui juxtaposaient leurs têtes de rubis et de saphir. Un parfum presque trop fort, où le Chypre et l'ambre se mariaient au white rose, émanait d'elle à chacun de ses mouvements. L'homme aux cheveux blancs, aux tempes marquées et dégarnies, aux joues creusées, au teint gris, qui s'asseyait en face d'elle, offrait une antithèse si frappante avec son ancienne maîtresse, qu'ils la sentirent tous deux simultanément, et ils demeurèrent quelques secondes à se regarder d'un regard également étonné, également attristé. Il la plaignait, lui, de ne pas savoir vieillir; il entrevoyait un si lamentable prolongement de galanterie par delà cette coquetterie d'arrière-saison. Elle le plaignait, elle, d'avoir tant vieilli, et comme elle avait, pareille à la plupart des femmes qui ont trop aimé l'amour, une grosse et banale sensibilité d'être

assez simple, elle lui dit, avec Télan de cette très réelle pitié :

— c Mon pauvre ami, je sais que vous avez été bien cruellement éprouvé... Je vous aurais écrit, si j avais cru que vous vous souveniez encore de mo? et que ma sympathie pouvait vous être douce... Je me suis tue par discrétion. J'ignorais même que vous fussiez à Paris... y>

— oc Je vous remercie d'avoir pensé à me dire ces bonnes paroles, » répondit Bassigny. «J'ai toujoursétéunpeu sauvage, vous savez, etjemeserais reproché d'imposer mes tristesses aux personnes qui veulent bien se rappeler mon existence... Quand on se sent de trop, il faut disparaître... j»

— a Vous n'auriez jamais été de trop dans ma vie, 3> répliqua-t-elle. a C'est vous qui n'avez pas voulu de l'amitié que j'étais si prête à avoir pour vous, D et elle ajouta en soulignant ce petit reproche de femme par l'accent appuyé de sa voix : « et pour votre ménage... »

— a Laissons cela, » interrompit-il avec une nervosité mal dissimulée. Beaucoup de raisons, et qui tiennent aux lois les plus profondes de l'âme humaine, empêchent les anciens amants de reprendre des relations autres que les superficielles, après une rupture. Une des plus fortes est l'irréductible différence qui sépare le point de vue masculin et celui de la femme, pour ce qui touche aux choses de l'amour. Bassigny avait beau

être supérieur par sa hauteur d'âme à la moyenne de son monde, il n'en sentait pas moins en lui cet instinctif mépris de l'homme pour la maîtresse qui s'est donnée à lui hors du mariage, parmi tous les traits de l'égoïsme viril, le plus triste peut-être, mais le plus constant. Cette allusion à sa femme, dans la bouche de son ancienne maîtresse venait de froisser cette corde intime. Il se domina pourtant. Et, sans transition, car devant l'attitude de son interlocutrice, le motif de ce pénible entretien se représentait à lui avec une force extrême : a: Je ne suis pas venu pour vous parler de moi, t> dit-il; a je suis venu » — et sa voix se fit sourde tout ensemble et décidée — a pour vous parler de Nicole... »

— oc De M™® de Moniot? » répondit la mère.

Elle était trop fine pour n'avoir pas senti le retrait en arrière de Bassigny, et deviné sa cause. Son mouvement de compassion à l'entrée de cet homme si visiblement vieilli, épuisé de chagrin, misérable, s'était arrêté du coup. Elle continua sur un ton d'ironie très souligné : « Vous vous êtes donc décidé à penser à elle?... Là encore, savez-vousque j'aurais le droit de jugersévèrement votre cœur?... Heureusement, je l'ai aimée et gâtée pour deux. Je l'ai bien mariée. Elle a un intérieur charmant, un fils qu'elle adore, et elle est contente. Si vous avez désiré savoir enfin ce qu'elle est devenue, vous le savez... »

— ce Nous ne nous comprenons pas, » fit-il, avec mélancolie cette fois; oc vous avez mis de l'aigreur dans votre réponseetdela dureté. A quoi bon?... Ce n'est pas pour vous demander des nouvelles de Nicole que j'ai essayé de vous voir... Je crois que vous avez été et que vous êtes une très tendre mère, avec vos idées, qui ne sont peutêtre pas les miennes, mais une tendre mère... Oui. Je le crois. Je lésais. Voilà pourquoi j'ai voulu vous raconter moi-même la scène à laquelle j'ai assisté hier au soir. Vous serez peut-être plus indulgente alors pour le sentiment qui m'anime... J'étais au cercle, dans un petit salon du premier étage. Deux jeunes gens sont entrés qui ne me voyaient pas. Ils avaient trop bien dîné, se croyant seuls, ils ont causé trop haut, et moi qui ai entendu leurs confidences, je viens vous dire qu'un de ces deux garçons se prétend amoureux de Nicole et à la veille de réussir auprès d'elle. Et j^ajoute : Non, votre fille n'est pas bien mariée. Non, elle n'est pas heureuse. Non, son intérieur et son fils ne lui suffisent plus, elle s'est laissé faire la cour par un drôle et elle est sur le point de le prendre comme amant... »

— oc Elle? Un amant? » s'écria M™® Jançon.

oc Nicole ? Allons donc! Ce n'est pas vrai, je connais ma fille, je vous jure que ce n'est pas vrai! »

— c< Et moi je vous jure que c'est vrai, » répondit Bassigny que la spontanéité de ce cri de

révolte avait touché. Il ne remarqua même pas l'anomalie de conscience grâce à laquelle cette femme notoirement galante et qui, à cinquante ans, avait encore des aventures, se rebellait contre la seule idée que sa fille fut soupçonnée de n'être pas irréprochable. Il vit qu'il remuait dans ce cœur de mère, si corrompu d'autre part, une fibre profonde, et il insista : « Pour que je sois ici à vous parler, comme je fais, d'une enfant que j'ai souhaité de ne jamais revoir, comprenez que je ne vous mens pas. Je vous jure; je vous le répète, que j'ai entendu cet homme qui lui fait la cour se vanter de son intimité avec elle, comme je vous entends, et en donner des preuves... j»

— ce Et moi, » fit de nouveau la mère, a je vous répète que ce n'est pas vrai, que cet hommelà s'est vanté. Son nom, dites-moi son nom seulement? »

— a II s'appelle le vicomte de Portille, » dit le père...

— a Maxime! » exclama M°^® Jançon, et ce visage de vieille coquette traduisit tant d'étonnement et de trouble que Bassigny eût pu croire qu'elle aimait, elle aussi, le jeune homme et qu'elle était la rivale de sa fille, s'il ne s'était rappelé de quel ton les deux indiscrets avaient parlé de la bonne maman Jançon. Et elle répétait: ce Maxime de Portille a dit qu'il faisait la cour à Nicole, qu'elle s'y prêtait, et qu'elle était sur le point de

devenir sa maîtresse!... Le misérable a menti... Il a menti... Il a menti... y>

— 0: Il n'a pas menti, » reprit Bassigny, avec une impérative solennité, a mais il dépend de vous qu'il ait menti... »

— ce Comment cela? » demanda-t-elle.

— oc II vous suffira, » dit-il, ce d'éclairer M^^ de Moniot sur le compte de cet homme, en lui racontant cette abominable indiscrétion aussi fran*chement que je vous la raconte. Elle est si jeune! Ce que vous venez de m'en dire me prouve que vous avez avec elle des rapports très intimes... » . — oc Si intimes, » interrompit la mère, oc que je ne puis pas croire qu'elle se soit cachée de moi... »

— oc Quand vous lui révélerez la manière dont ce Portille parle d'elle, » continua Bassigny sans relever l'étrange naïveté de cette exclamation, oc il est impossible qu'elle n'ait pas, elle aussi, un mouvement d'indignation... Si vous le considérez, vous, comme incapable d'une pareille vilenie, c'est qu'il est un comédien , par conséquent capable d'avoir joué auprès d'elle à la passion romanesque... Renseignée par vous, elle verra où elle va, la légèreté du personnage, son cynisme, le mensonge des protestations sentimentales par lesquelles il l'a troublée. Elle se reprendra tout entière. Et si vous voulez qu'elle ne puisse pas douter que cet homme a parlé, dites-lui, souvenez-vous bien de

ce dérail, dites-lui qu'il a montré, en s'en vantant, un souvenir qu'il tient d'elle. La nature de cet objet ne lui permettra pas l'équivoque : c'est un petit couteau d'or à couper les cigares, avec une date... Ajoutez qu'il a donné le nom de la rue où il a son appartement de rendez-vous :

c'est la rue du Mont-Thabor... Avec ces deux détails, il n'est pas possible qu'elle ne soit pas convaincue... »

— a Quelle infamie! » dit la mère de Nicole, ce mais quelle infamie!... » Elle se tut une minute et Bassigny vit passer sur son visage une -expression pour lui inexplicable. Comment eût-il deviné que Maxime de Portille avait pour autre camarade intime Roland de Brèves, et que M™® Jançon était depuis un an déjàla maîtresse de ce dernier? Subitement cette évidence venait d'apparaître à la mère galante : si elle dénonçait à sa fille l'indiscrétion de Portille, ce garçon se vengerait en la dénonçant elle-même et son intrigue, à cette fille dont elle avait toujours trompé la lucidité. Comment avait-elle, contre toute vraisemblance, maintenu Nicole dans cette illusion à l'égard de ses aventures? C'était le secret d'une de ces roueries de foyer inadmissibles à ceux qui n'en suivent pas le détail année par année, presque jour par jour, et ces roueries-là ne sont pas toujours le résultat d'un calcul. Il faut rendre cette justice à cette femme, par exemple, instinctive

SAUVETAGE ÎÇf

dans ses vices comme dans ses qualités : elle avait été bonne mère à sa façon, et sa grande habileté avait résidé dans cette tendresse qui aveuglait Nicole sur toutes les évidences. A ce respect de sa fille, si peu mérité par sa con« duite vis-à-vis des hommes, si mérité par ses gâteries vis-à-vis de Tenfant, elle tenait sans doute profondément, car Tidée d'une accusation portée par Portille la fit s'écrier : ce Non, je ne peux pas employer ce moyen-là... C'est trop dangereux... Et si ce garçon vous a vu dans ce salon du cercle, s'il se rappelle qu'il a parlé devant vous, s'il se rend compte que vous seul avez pu m'avertir ?... »

— « Eh bien! » repartit Bassigny, ce je suis là pour répondre de mes actes. »

— a Et comment expliquerez-vous le motif qui vous aura décidé à revenir chez moi, après des années ? Et votre intérêt pour Nicole, comment l'expliquerez-vous encore?... Non. Il ne faut pas que Portille soupçonne seulement que je vous ai vu. Tout le monde n'a pas oublié que vous étiez mon ami le plus intime quand la petite est née... »

— c: Vous avez peut-être raison, » réponditil. ce Que comptez-vous faire alors? »

— ce Les plus simples moyens sont les meilleurs,» fit M™* Jançon; ce je vais demander à son père... » Elle se reprit, sentant que ce mot, appliqué à son mari, était très cruel pour celui qui l'écoutait :

a Oui, je vais demander à Jançon de parler à Monioc... C'est la démarche la plus naturelle du monde et la plus efficace. Il lui dira que les assiduités de Portille auprès de Nicole ont fait causer, que lui, Monior, devrait les surveiller, avertir luimême Nicole... Mon gendre a des défauts, mais c'est un homme droit et ferme. Quand il aura dit à Nicole de ne plus recevoir Portille, elle commencera par crier un peu, par se révolter contre la tyrannie conjugale. Je les connais tous* les deux : elle obéira. Ne voyant plus ce jeune homme que par hasard et se sentant surveillée, elle réfléchira. Alors seulement je pourrai intervenir et raconter ce que je tiens de vous et qui achèvera de couper court à ce caprice, si caprice il y a, car je vous répète que je continue à ne pas y croire... Mais, » dit-elle, « j'ai entendu ouvrir la porte du grand salon... Changeons de sujet de conversation. On vient... »

Son ouïe de femme habituée à étudier les moindres bruits de sa maison, afin de ne jamais être surprise dans des attitudes de familiarité, ne Tavait pas trompée. A peine venait-elle de prononcer cette parole d'avertissement et de s'y conformer, en parlant du roman de Jacques Molan qu'elle avait sur la table, la porte s'ouvrit, et l'ancien amant et l'ancienne maîtresse virent entrer la personne dont la présence entre eux deux faisait le plus troublant com-

mentaire à la conversation ainsi interrompue : Nicole de Moniot elle-même, — Nicole avec son jeune visage rieur et potelé, dans l'encadrement de sa toque de loutre et du haut col de sa jaquette pareille, — Nicole, avec ses gestes et sa gaieté d'enfant comblée, la fine silhouette de ses jolis vingt-cinq ans, — Nicole, avec son ignorance entière de la tragédie où elle allait jouer le premier rôle, — Nicole, enfin, à qui sa mère présentait Bassigny, sans qu'elle répondît à cette présentation autrement que par le signe de tête le plus banal, le plus indifférent. Et déjà elle commençait d'expUquer pourquoi elle était venue rue de Montalivet à cette heure-ci, et elle racontait une de ces journées de Parisienne à la mode, si vides qu'elles justifient les femmes qui mènent cette vie-là d'avoir presque toutes des amants. Si elles ne relevaient pas par l'intérêt d'une intrigue l'insipidité de leurs corvées d'élégance, elles n'en supporteraient pas l'ennui vingt-quatre heures durant.

— c< Si je n'étais pas entrée t'embrasser, » disait-elle à sa mère, sans plus prendre garde au visiteur inconnu dont le nom ne devait évoquer un souvenir en elle que plus tard et à la réflexion, « je ne t'aurais vue ni aujourd'hui ni demain. Demain je chasse à courre à Compiègne toute la journée. J'étrenne mon Irlandaise Vérité. Quel drôle de nom pour une jument, pas?... Elle est

charmante, tu verras.. Dans cette saison, où Ton commence à rentrer, avec les essayages d'hiver, on n^a vraiment le temps de rien. Vois plutôt : j'ai déjeuné chez Alice Hurtrel, qui m'avait manquée trois fois, et moi je l'avais manquée deux. Nous avons passé ensemble à l'exposition des chrysanthèmes... Adorables, maman, adorables. Il faut que tu ailles les voir aujourd'hui même- Alice m'a jetée ici, et tout à l'heure j'irai rue de la Paix pour voir un surtout Louis XVI, puis, rue Louis4e-Grand, un canapé Pompadour... Une tante d'Albert l'a chargé de choisir un cadeau de noces. Naturellement, quand un mari reçoit une commission de ce genre, il la passe à sa femme. C'est réglé comme du papier à musique... Ensuite je vais chez deux couturières. Deux seulement, tu vois que je suis raisonnable cette année, et puis prendre le thé avec Germaine de Corcieux chez Colombin, et nous liquidons ensemble deux ou trois visites au galop, car je dîne à sept heures un quart, tapant, au café Anglais pour aller au théâtre avec mon tyran et le ménage Ethorel... Et le patron? Il n'est pas là? J'aurais bien aimé à l'embrasser aussi... 7>

Tandis qu'elle parlait, Bassigny la regardait avec une émotion si étrangement mélangée d'éléments contraires, qu'il n'aurait su dire si l'amertume l'emportait sur la douceur, le chagrin sur le

ravissement. Il était près d'elle, près de cette fille dont il avait tant désiré, tant évité la rencontre. Malgré tout, une joie presque animale, profonde, irrésistible, émanait de cette seule présence. Il était pris d'une extase devant la grâce de ses gestes, devant sa beauté, une façon surtout qu'elle avait de cligner des yeux, en avançant sa tête, qui la faisait ressembler davantage à la pauvre Hélène. En même temps, lui, le solitaire, et qui, depuis des années, vivait hors Paris, son cœur se serrait à constater combien la jeune femme était possédée par cette stérile fièvre de mouvement oîi l'intelligence se morcelle, où la sensibilité s'énerve, où la moralité s'use, et cette irréparable usure est la rançon de si misérables plaisirs I Mais, d'autre part, il tenait la preuve que ses hypothèses les plus optimistes y avaient vu juste. VisiblementNicole n'était jusqu'ici qu'étourdie etlégère, et sans la moindre dépravation. Il y avait trop d'enfantillage dans ses sourires qui découvraient ses dents si blanches d'enfant, trop de clarté dans ses prunelles noires, pour qu'elle ne gardât point un fond d'innocence, et c'étaient des riens encore, qui faisaient à la fois peine et plaisir au vrai père, comme ces appellations irrespectueuses et argotiques de oc tyran », de a patron » donnée par Nicole, l'une à son mari, l'autre à celui dont elle se croyait la fille... Enfin toutes ces émotions réunies agirent sur les nerfs déjà ébranlés de cet

homme, d'une manière si violence, qu'à une minute il crut qu'il éclaterait en sanglots. L'altération de son visage devint telle qu'il redouta la divination de la jeune femme qui, à plusieurs reprises, l'avait considéré avec des yeux où il crut lire de la surprise. Il se leva pour prendre congé, en essayant à la fois de dominer cet attendrissement et d'empreindre pourtant dans un dernier regard jeté sur M°^® Jançon l'impérative énergie du conseil qu'il était venu lui donner. Celle-ci comprit, car elle lui dit adieu en ajoutant ces paroles, intelligibles pour eux seuls :

— oc Vous pouvez compter sur moi, cher ami, et la prochaine fois que vous viendrez, j'espère vous donner de bonnes nouvelles... »

— a Je l'espère aussi, » répondit-il, et il ajouta : « Autrement, ce serait trop dommage... » sans que celle dont ces deux phrases résumaient l'imminente destinée se doutât que sa mère et cet étranger parlaient d'elle. Son joli visage exprima, tandis qu'elle saluait le visiteur d'une inclination de sa blonde tête, l'amabilité indifférente d'une personne bien élevée à l'égard de quelqu'un qu'elle ne rencontrera peut-être plus, et, comme si le hasard se complaisait à augmenter le trouble de Bassigny, il croisa, en traversant le grand salon et devant le portrait de Cabanel, deux jeunes gens qui venaient rendre visite à M°^® Jançon. L'un était le petit Roland de Brèves,

dont Bassigny ne soupçonnait même pas le rôle dans la maison. Mais il se sentit pâlir à reconnaître l'autre, qui, Payant reconnu aussi, ne put retenir un geste de stupeur, et cet autre était Maxime de Portille.

— a Nicole lui aura donné rendez-vous chez sa mère, » songea Bassigny. oc II n'était que temps que j'intervinsse... Il m'a reconnu. Il devinera qui s'est mis en travers de sa route ? Ah ! qu'il devine tout ce qu'il voudra, mais qu'elle soit sauvée de lui, à tout prix... »

— a II ne vous a pas semblé que M°^® Jançon était très mécontente que nous soyons sortis ensemble?... » disait Maxime de Portille, une demiheure plus tard, à Nicole de Moniot. La jeune femme lui avait, en effet, comme l'avait compris Bassigny, fixé ce rendez-vous chez sa mère, et ils avaient quitté le salon en même temps. Elle lui avait demandé, très ouvertement d'ailleurs, de faire quelques pas avec elle à pied. Nicole avait bien surpris les petits signes du mécontentement

maternel donc parlait Maxime, mais elle les expliquait d'une autre manière :

— <K Pauvre maman, vous savez comme elle m'aime, et elle me voit si peu ! Elle aura trouvé ma visite trop courte, voilà tout... y>

— a Et quel était ce monsieur âgé, qui sortait comme je suis entré?... d interrogea Maxime.

— a Un M. Bassigny, si j'ai bien entendu son nom, » dit Nicole; « pourquoi cela?... »

— a Je ne l'avais jamais vu chez M*"® Jançon, » reprit Portille, sans répondre directement à la question de sa compagne.

— a Ni moi non plus, » répliqua-t-elle. Puis, rieuse et doucement coquette : « Si c'est pour me parler de choses aussi intéressantes que vous m'avez demandé ce petit tête-à-tête, avouez que j'ai eu bien tort de ne pas donner ce quart d'heure à maman. Adieu, j'y retourne... »

Et elle fit mine de revenir sur ses pas, avec un gentil regard de reproche et de taquinerie qui révélait le joli enfantillage de leurs relations, — enfantillage sincère chez elle, Bassigny l'avait deviné, — joué chez Maxime. Cette grâce un peu gamine, inoffensive en apparence, mais singulièrement prenante, est la tactique habituelle aux roués jeunes dans leur approche de la femme.

CeUe-ci croit ne jouer qu'un jeu inoffensif, sans conséquences, qu'elle reste libre d'interrompre à son gré, mais à ce jeu, elle s'apprivoise, elle se fa-

miliârise. Elle se laisse amener ainsi au rendez-vous seul à seule entre les quatre murs d'une chambre, où le caniarade de flirt se transforme en un brutal conquérant, et l'enfant qui a essayé, une fois de plus, en dépit du proverbe fameux, de badiner avec l'amour, se trouve prise au piège et perdue. D'ordinaire Portille était, dans ces promenades à pied comme Nicole lui en accordait presque chaque jour, aussi insinuant, aussi félin, aussi enveloppant dans les formes de sa cour qu'il était cynique dans sa pensée, vis-à-vis de lui-même, ou dans ses propos, vis-à-vis d'un de ses intimes du club. Mais sa surprise et son inquiétude d'avoir rencontré chez M™® Jançon l'inconnu, témoin la veille de ses brutales confidences, ne Ijui permettaient pas sa liberté d'esprit habituelle. Urépondit à l'espiègle jeune femme sur un ton sérieux qui contrastait singulièrement avec la gracieuse agacerie dont il venait d'être l'objet :

— ce Ne plaisantez pas, mon amie. Il se passe des choses plus graves que vous ne le croyez, du moins pour moi qui vous aime si profondément... » Il eut, pour lancer cette déclaration mensongère, une de ces expressions dont les femmes ne se défient que lorsqu'il s'agit des autres. Nicole rougit, comme il lui arrivait chaque fois qu'il se permettait, à la faveur de ses imprudentes privautés, d'audacieux éclats de passion. Il continua, il osa continuer: o: Hier, vous vous rappelez, j'é-

tais si malheureux! Vous m'aviez encore refusé de venir dans ce petit appartement que j'ai fait arranger pour vous, pour nous, rue du Mont- Thabor, dans cet asile où j'ai rêvé que vous me laisseriez vous dire combien ma vie a changé de* puis que je vous connais... Ne vous fâchez pas encore... Je ne vous demanderai plus d'y venir. Vous ne pouvez pas me défendre d'être malheureux ou de vous le dire... J'étais donc triste et j'ai rencontré Richardeau. Nous avons dîné ensemble et passé la soirée au cercle. J'avais si peu causé durant tout ce dîner que Paul eut le soupçon de quelque chose... Comment a-t-il deviné que je vous aimais et que je souffrais à cause de vous ? je ne le sais pas. Mais, après m' avoir amicalement plaisanté, il a prononcé votre nom... »

— ce J'espère que vous l'avez laissé bavarder, » dit Nicole en haussant ses fines épaules ; <e s'il vous parlait, c'était pour savoir... Et puis, je ne saisis pas le rapport... »

— a Vous allez comprendre, » reprit Maxime.

« C'est vrai, j'aurais dû être prudent et ne pas engager de discussion à votre sujet. Mais le moyen d'être adroit, quand on est amoureux!... Naturellement, j'ai nié que je m'occupasse de vous et Richardeau a insisté, non moins naturellement... Bref, à la fin de cette conversation, nous nous sommes aperçus tous deux que quelqu'un nous écoutait, et ce quelqu'un, que je n'avais jamais

SAUVETAGE 30f

VU auparavant, que je ne savais même pas être du club, jugez de ma surprise quand je l'ai croisé tout à l'heure dans le salon de votre mère... C'ér tait ce M. Bassigny... y>

Comme on voit, l'irréflexion était un défaut purement extérieur chez ce joli garçon aux yeux effrontés et câlins tout ensemble, aux manières d'enfant gâté, et qui semblait n'agir que par impulsions irraisonnées. Quand il s'agissait de mener à bien une entreprise de galanterie, l'étourdi trouvait à son service ce don de perspicacité qui prévoit l'obstacle, cette diplomatie qui pare d'avance les coups possibles, cette facilité enfin à grimer la vérité en mensonge, — toutes élégantes coquineries dont les jeunes premiers du monde doublent volontiers leur brillante existence. Il s'était dit: ce Ce Bassigny connaît M™*^ Jançon. Diable !... Et il vient chez elle dès le lendemain du jour où il a surpris ma conversation... Est-ce que par hasard il aurait l'idée de me dénoncer à elle, et par elle à M°^® de Moniot ?... » Une objection avait tout de suite surgi dans sa pensée : a Mais dans quel but? y> Portille n'avait pas eu le temps de s'y arrêter. D'instinct et sur place, il s'était fait ce raisonnement très simple : oc Pourquoi? Est-ce qu'on sait jamais? Ce peut être un Prudhomme, un gaffeur, un intrigant?... En racontant moi-même à Nicole ma conversation du

cercle, à ma manière, je me garde à carreau contre ce qui lui sera redit d'autre part. Et si on ne lui répète rien, si la coïncidence entre mon bavardage absurde d'hier au soir et la visite de ce Bassigny chez M^^ Jançon est un simple hasard, qu'est-ce que je risque?... » Ce calcul assez exact devait, par la suite se retourner, pourtant, contre le jeune roué, mais d'une manière trop inattendue pour qu'il prévît cet effet en retour. En attendant, il put penser que sa ruse avait réussi, car, sans mettre une seconde son récit en doute, la jeune femme répondit :

— a Et vous croyez que M. Bassigny serait venu chez maman lui raconter qu'il vous a entendu parler de moi?... C'est impossible!... i>

— « Impossible? Pourquoi?... »

— ce Parce qu'il la connaît à peine. Il a dû lui être présenté par hasard, ces temps derniers. Voyons, sans cela, moi, je le connaîtrais. Je l'aurais vu d'autres fois. Je vais chez maman tous les jours. Si elle l'avait seulement connu il y a une semaine, elle m'en aurait parlé. Elle me dit tout. Je parierais que leur rencontre date d'hier ou d'avant-hier. Et voyez-vous un monsieur qui vient pour la première ou la seconde fois chez une dame et qui commence : ce Madame, j'étais ce au cercle hier au soir, il y avait là deux jeunes ce gens dont l'un est amoureux de madame votre ce fille et l'autre qui la compromettait en répétant

a son nom tout haut? » Il faudra soigner ça, mon petit Max. }d Et, de son doigt, la charmante enfant montrait son front, en riant de son beau rire gai.

— « Et s'il a connu votre mère autrefois? » dit le jeune homme. Il tenait à son idée. Le regard singulièrement méprisant de Bassigny quand ils s'étaient croisés, puis l'expression de mécontentement lue sur le visage de M™* Jançon, enfin sa mauvaise conscience et le souvenir de ses vrais propos lui faisaient appréhender un danger prochain. Sa jolie interlocutrice eut un mouvement d'impatience :

— ce S'il a connu maman autrefois?... » repritelle, ce et quand donc ?avant ma naissance, alors... Vous savez, » ajouta-t-elle sans soupçonner l'atroce ironie de cette hypothèse ainsi formulée avec cette insouciance, et tout en regardant une petite montre qui servait de fermoir à son bracelet, ce dépêchez-vous de me faire votre cour, vous n'avez plus que cinq minutes. J'ai commandé ma voiture rue de la Paix, et je vous quitte au coin des Tuileries. »

— a C'est si près de la rue du Mont-Thabor ! » répondit Maxime en soupirant. Il était trop souple pour ne pas comprendre qu'il fallait maintenant changer de thème.

— ce Très près et très loin, » fit-elle en hochant la tête : ce Allons! n'ayez pas cet air bou-

3o8 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

deur qui ne convient guère à votre genre de beauté... s

— d Ah! vous ne m'aimez pas! » dit-il avec un accent que son très vif désir de cette adorable femme et un petit mouvement de vanité froissée rendaient sincère. Elle en fut touchée, car elle lui portait réellement un intérêt plus tendre qu'elle ne le croyait elle-mqpe, et elle lui répondit :

— a Vous savez bien que j'ai beaucoup d'amitié pour vous... D

— a Prouvez-la-moi alors cette amitié, en acceptant de venir là-bas, en amis.., » souligna-t-il.

— a Si j'en étais sûre? » fit-elle mutinement, et elle le regarda en clignant des yeux. Le séducteur avait, à cette seconde, une si plaisante expression, suppliante et soumise, un tel eiBuve de volupté tentatrice émanait de sa personne que l'imprudente en fut un peu troublée. Puis, à la seconde où elle allait répondre, si ce n'est un (( oui x>, du moins quelque phrase de faiblesse comme lui en arrachait trop souvent la comédie de passion du peu scrupuleux personnage, elle s'entendit appeler par son nom et ce lui fut une surprise, qui la fit rougir jusqu'à la racine de ses cheveux blonds, de voir sur le trottoir, à côté d'elle, sa mère elle-même, accompagnée du petit Roland de Brèves.

M^^ Jançon avait marché très vite, son souffle le révélait, ce souffle bref de la femme âgée qui se hâte en oubliant que sa taille prise dans un corser trop serré lui interdit la course. Certes, les deux amoureux avaient cheminé bien doucement, de ce pas, sans cesse attardé, d'un couple qui prolonge avec complaisance un entretien trop intinie. Il fallait cependant que la mère eût mis très peu de temps à changer de robe et à se coiffer, elle si minutieuse d'ordinaire dans sa moindre toilette, pour les avoir rattrapés si vite. Elle expliqua cette précipitation singulière, en disant, de sa voix à qui l'haleine manquait :

— a Ah! Nicole, que je suis heureuse de t'avoir rejointe!... Je dois moi-même acheterquelque chose chez l'antiquaire de la rue de la Paix. Nous ferons route ensemble... L'idée ne m'en est venue que lorsque tu as été sortie, et j'ai couru... j'ai couru... Ah! je n'en peux plus... »

— a Alors, » dit Maxime en passant son bras sous celui de Roland de Brèves, ce maintenant que M"^^ de Moniot n'a plus besoin de cavalier... » Et il salua les deux femmes, en lançant à sa demicomplice un regard qui signifiait : ce Vous voyez bien que ce visiteur, dont vous vous obstinez à ne pas vous défier, pourrait tout de même avoir parlé?... » et il faut croire que la vieille parabole du fruit défendu sera toujours vraie, tant que des

pères, des mères, des maris serviront les intérêts des amants en les contrecarrant, car Nicole répondit avec une grâce, plus engageante encore que d'habitude, à ce Portille dont elle venait de repousser la pressante prière :

— a Mais non, mais non, mon petit Max, vous êtes de corvée et je ne vous lâche pas. Nous allons marcher tous les quatre. Vous verrez les bibelots avec nous, et vous me conseillerez... Tu permets, maman, n'est-ce pas?... Et je vous confisque par la même occasion, » ajouta-t-elle en se tournant vers le petit Roland de Brèves qui s'inclina. Celui-ci était, dans sa passivité nigaude, le type accompli de jeune suiveur d'une vieille femme qui lui représence a une liaison dans le monde. » Et M™* Jançon trembla pour la première fois devant le regard de sa fille, où elle crut voir un défi et une ironie!...

— <ic C'est positif que maman avait l'air tout à fait mécontente, » se disait la jeune femme, quand elle se retrouva dans son coupé, vers les

six heures et demie, seule et libre enfin de penser, après l'accomplissement de l'ahurissant programme qu'elle avait formulé elle-même rue de Montalivet- Elle avait bien pu sur le moment défier des yeux sa mère, mais sans mettre dans cette bravade l'outrageant soupçon que la conscience soudain éveillée de cette mère avait cru y lire. Et elle se posait des questions qu'elle n'arrivait pas à résoudre : a Est-ce que vraiment Maxime aurait raison? Ce M. Bassigny serait venu le dénoncer à maman ? Mais non. Ce seraitinconcevable d'oser une pareille démarche auprès de quelqu'un que l'on connaît à peine. Elle avait quelque chose contre nous, c'est certain. Tant pis! Je lui demanderai demain pourquoi elle a été si contrariée que je marche quelques pas avec Maxime... Si elle me répond que Maxime a parlé de moi avec un de ses amis au cercle, alors je croirai que c'est ce Bassigny... Bassigny?... Bassigny?... » Elle se répéta plusieurs fois ce nom qui n'avait d'abord réveillé en elle aucun souvenir. Quelque chose d'informe et d'inatteignable remua au fond, de sa mémoire, dans ces ténèbres où dorment nos plus lointaines impressions d'enfance. L'ancien amant de M^^ Jançon avait subi le sort 5 commun à tous les disparus dans ce monde parisien où les sentiments sont si momentanés, siattachés au jour et à l'heure, à la présence immédiate, au plaisir ou au déplaisir actuels. Nicole avait pu

passer de longues années auprès de sa mère, sans que Ton mentionnât même une fois devant elle l'existence de cet homme, jadis un des familiers de cette maison. Cet oubli total n'avait pourtant pas été absolument immédiat. Si invisible qu'une pierre doive dormir dans Tabîme d'un lac, elle émeut Teau d'un frisson à la minute, où elle y tombe. De même, et dans le plus indifférent milieu, quelques vagues de curiosité s'éveillent toujours autour du nom d'un absent, des ce pourquoi ne le voit-on plus?... » des « que devient-il?... » des « que fait-il?... » et les réponses malveillantes ne manquent guère à ces points d'interrogation. Si Nicole, jeune fille, n'avait jamais entendu nommer Bassigny, plusieurs fois, quand elle était enfant, on en avait parlé, et mal parlé, devant elle, et voici que, tout d'un coup, sa mémoire s'édairant de lueurs plus distinctes, un autre détail ressuscitait, non moins incertain, non moins énigmatique... Nicole se revit — elle n'aurait su dire dans quelle année, mais que c'était loin! — jouant aux Champs-Elysées avec une petite amie. Elle n'aurait su dire non plus quelle amie, tant cette réminiscence s'estompait d'une brume épaisse. Elle courait, poussant un cerceau devant elle, et, tout d'un coup, elle avait été saisie par un passant qui l'avait arrêtée en répétant son nom et en lui caressant les cheveux. Il lui semblait sentir encore les doigts de cet homme sur ses boucles

souples, tant le tremblement de cette main l'avait étonnée. Cet homme Pavait embrassée, — elle se rappelait l'impression de sa joue humide sous les larmes qui coulaient des yeux de cet inconnu... La silhouette de ce passant lui revenait, à cette seconde, avec une obstination inexplica^ ble. L'inconscient travail de son esprit associait le Bassigny vieilli d'au jourd*hui au Bassigny d'alors, — car c'était bien lui qui, une fois, une seule, ren^ contrant à la promenade, sa fille âgée d'à peine quatre ans, n'avait pu se retenir de la prendre dans ses bras. Comment la jeune femme eut-elle reconstitué le travail d'idées qui lui faisait retrouver les traits de ressemblance entre deux images qu'elle ne pouvait identifier, ni même rapprocher? Cet obscur travail, accompli eh elle à son insu, n'en était pas moins irrésistible, et toujours elle retombait à une même conclusion :

— « De quoi est venu se mêler ce monsieur?... C'est vrai qu'il connaît maman... Elle l'a appelé cher ami, maintenant que j'y pense... Je rêve... Il était venu lui parler d'autre chose. En la quittant, il y a encore fait allusion... Maman m'a suivie, voilà qui est certain. Elle n'avait pas l'air content, voilà qui est certain encore. Bah ! Ce sera quelque conversation avec Albert... Que je suis sotte! C'est Albert qui est la cause dé tout. Depuis plusieurs jours, il me parle à peine. Il doit être jaloux de Maxime. Par exemple, s'il

est allé se plaindre de moi chez maman, ce que je le rattraperai! Un mari qui est bien avec sa belle-mère, c'est toujours terrible... »

Comme on voit, une entente très cordiale ne régnait pas entre Albert de Moniot et sa jeune femme. L'histoire de ce ménage reproduisait l'histoire de cent ménages semblables, chez lesquels le principe de discorde n'est ni dans le cœur du mari, — Albert était un très loyal et très brave garçon, — ni dans le cœur de l'épouse, — Nicole avait toutes les qualités de droiture et d'élan qui semblent une sûre garantie contre d'irréparables écarts. L'un et l'autre étaient les victimes du mal dont souffre en France toute la haute classe, depuis ces vingt ans que noblesse et fortune deviennent chez nous synonymes d'oisiveté. Moniot ayant cru devoir à son nom de n'entrer dans aucune carrière publique, ses facultés inemployées retombaient sur son intérieur. Cet homme qui dans un métier quelconque, eut été par les traits essentie[s"3el:^-4 iature , précis, actif et consciencieux jusqu'au scrupuleJ'làÊV^"^^' dsitis son absolu loisir, tatillon, minutieîîîi|Llî" P^^ difficultueux. Surtout il ne ^^ — 'tiTfflBP ^^^°^^"^ d'intérêt à l'imagination ou à Tacrivu^'l^^ff; jeune femme. Elle ne pouvait vraiment s^^^ der en pensée à des ambitions dont la r>f ^" haute consistait à avoir des voitures plus corre^^

tement attelées que celles du comte de Candale ou du baron Mosé, ni à des travaux qui n'en étaient point. Monter à cheval au Bois le matin, — vers une heure, déjeuner ensemble, — Taprès-midi, aller, lui, au club, aux courses ou faire quelques visites; elle, employer ses heures d'après le programme exposé devant Bassigny, — à huit heures, se retrouver à dîner, — puis, pour la soirée au théâtre ou dans le monde, — telle était leur vie, une vie d'une fantaisie très amusée en apparence. En réalité, leurs deux caractères y jouaient trop directement et de trop près Tun sur l'autre. Il faut être un homme bien supérieur ou une femme bien éprise pour que ce contact continu entre deux personnalités, sans le dérivatif d'un but extérieur, n'aboutisse pas à des heurts, à des lassitudes. C'était encore là un des atouts de Portille dans la partie qu'il avait engagée avec Nicole : il l'amusait. Il était autre qu'Albert, dont les qualités de droiture et d'exactitude n'étaient plus perceptibles à la jeune femme à cause de l'accoutumance, au lieu qu'elle sentait trop vivement ses défauts : une tendance constante aux préjugés conventionnels pour les choses de la vie sociale, un excès d'autorité dans les choses de la vie familiale, peu de mouvement dans l'esprit. Qu'un mari de cette espèce, et dans ces circonstances, s'avise de devenir jaloux, il porte du coup sa femme à des extrémités de révolte. Aussi Ni-

3l6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

cole, n'eût-elle pas plutôt imaginé son mari comme le véritable auteur de la dénonciation à sa mère qu'elle admit aussitôt cette hypothèse, et elle regagna la maison dans une très mauvaise humeur. Le premier résultat de la tentative de sauvetage entreprise par Bassigny faillit être une scène entre les deux époux, que la longanimité de Moniot fit seule avorter.

— a Qu'avez* vous fait de votre après-midi? » demanda-t-il bien simplement à sa femme dans la voiture qui les emportait au Café Anglais. Chaque soir, quand ils se retrouvaient, il posait à Nicole cette question, et, chaque soir aussi, Nicole était un peu mécontente de cet interrogatoire pourtant très innocent. Cette fois elle voulut y trouver une preuve que son pressentiment ne l'avait pas trompée et, qu'Albert, qui critiquait souvent les manières et le ton de Portille, commençait à se défier de lui. L'accent de sa réponse trahit cette secrète irritation :

— a Avouez, y> dit-elle, ce que vous avez de la chance d'avoirépouséquelqu'und' aussi bonne enfant que moi. » Puis, comme il la regardait avec surprise : a Mais oui. Vous la trouvez très aimable, vous, cette inquisition quotidienne sur mon emploi de journée?... »

— ce Comme vous prenez mal une preuve toute naturelle de mon affection ! » fit Albert de

Moniot. Puis il crut de voir ajouter, avec la fermeté d'un homme qui entend maintenir son droit : oc Et vous-même, trouvez-vous abusif de la part d'un mari qu'il tienne la main à ce que sa femme ne vive pas séparée de lui, comme il arrive pour tant de méhages que nous connaissons?... y>

— ce Ce sont les plus heureux, » dit-elle vivement. « D'ailleurs, puisque vous voulei, » et elle souligna le mot, « savoir ce que j'ai fait et qui j'ai vu, je vous contenterai... » Et elle commença de répéter le détail de ses allées et venues tel qu'elle l'avait déjà donné à sa mère, avec détails sur détails, tous plus inutiles les uns que les autres, sur un ton agressif qui devint réellement insolent pour prononcer cette phrase : ce Là, chez maman, j'ai rencontré Maxime avec qui j'ai fait un bout de chemin à pied, jusqu'à l'antiquaire de la rue de la Paix... » Elle demeura tout étonnée que Moniot n'eût même pas tressailli, a II n'est pas jaloux de Maxime. Ce n'est donc pas lui qui a parlé à ma mère... » se dit-elle. L'image de Bassigny reparut devant sa pensée, plus mystérieuse que jamais, au point que, cessant de chercher chicane à son mari, à son tour elle l'interrogea : ce J'oubliais. Il y avait rue de Montalivet un certain M. Bassigny. Le connaissez-vous?... »

— ce Je crois l'avoir entendu nommer au cercle, » dit Albert, qui, de son côté, se demandait la cause, chez sa femme, de cet énervement d'à-

3l8 COttPLICATIONS SENTIMENTALES

bord, puis de cette brusque volte-face d'humeur, et il insista : oc Mais pourquoi?... »

— ce Pour rien, » répondit Nicole, a pour savoir... J> Et elle tomba dans un état de réflexion qui durait encore quand la voiture s'arrêta. Ni le dîner au Café Anglais, en compagnie du ménage Ethorel, — ni les gaietés de la comédie par où s'acheva cette soirée ne purent la distraire de la vague inquiétude dont elle était saisie, — ni même la visite de Maxime de Portille qui, la sachant aux Variétés, lui fit la surprise de se présenter dans la baignoire, entre le second et le troisième acte.

— a Hé bien! j> lui dit-elle à mi-voix tandis que M™*^ Ethorel se tenait dans Tarrière-loge, sous le prétexte d'avoir moins chaud, en réalité pour assurer un tête-à-tête à sa jolie amie et à son amoureux, — une des mille petites scènes de complicité spontanée qui s'improvisent chaque soir entre femmes, à charge de revanche et sans que la francmaçonnerie du sexe ait même besoin d'un mot d'indication, — a hé bien, vous aviez raison... Je crois que ce Bassigny a raconté à maman votre conversation avec ce maladroit de Richardeau. Mais pourquoi?... »

— ce II n'y a pas de pourquoi pour les gaffeurs, » répondit le jeune homme. Nicole était si jolie dans sa robe d'un bleu très pâle, avec des applications de dentelle noire, qu'il lui dit, sa-

El

chant comme toutes adorent les imprudences de la passion, avec le danger à côté sous la forme d'un mari qui pourrait bien surprendre un mot et mettre le drame dans une idylle, presque naïve quelquefois, — c'était le cas ici : — « Que vous êtes belle ce soir et que je vous aime!... » Et comme elle le regardait avec une supplication de prendre garde : « Ah ! » continua-t-il, a aujourd'hui, c'estvotre mère à qui l'éveil est donné... Demain, ce sera le tour de quelquund*autre... » Il indiqua du coin de l'œil Albert de Monîot qui, fort heureusement, lorgnait d'un autre côté de la salle. <ic II faut bien que vous me laissiez jouir de mon reste... Qui sait si vous pourrez continuer à me recevoir chez vous seulement?... »

— « Je voudrais que l'on s'avisât de m'en empêcher, y> répondit-elle, a Allons... Soyez sage, je le veux... »

— « Et c'est toujours non pour la rue du Mont- Thabor et la visite que vous savez? » demandat-il, avec une flamme dans ses prunelles qui sauvait l'impudence de sa question.

— ce Plus que jamais, » fit-elle, et tout haut, car devant l'ardeur des yeux de Maxime un petit frisson de peur l'envahissait, la délicieuse peur que le désir de l'homme trop violent, trop avoué, fait courir dans les veines de celle qui l'inspire et qui va le partager : « Voulez-vous me passer la lorgnette, Albert? Je crois reconnaître M™® de

Candale... Mais oui... C'est elle, je ne la savais pas revenue... »

— ce Mes affaires avancent, » songeait PortiUe» en s'en allant par les couloirs du théâtre de son pied le plus léger et fredonnant un air à la mode. Il s'était montré. Il avait donné une fois de plus une de ces fausses preuves de passion qui sont, dans la poursuite féminine, comme ces mouches de métal et de plume que les pêcheurs promènent sur l'eau, plus attirantes et plus déce vantes que les vraies. Il se préparait à retrouver Richardeau chez Phillips, le bar élégant dont ses camarades et lui continuaient la tradition, commencée par les Casai, les Bohun, les Machaulr, tous les grands viveurs de la précédente équipe* ce Le Bassigny pourra raconter à la maman ce qu'il voudra. Plus on essaiera de monter Nicole contre moi, maintenant, plus vite elle marchera... y>

Avec ce flair particulier que possèdent les séducteurs, ces hommes qui semblent créés et mis au monde pour la conquête de la femme, et qui souvent, ce don excepté, et comme ce sens spécial, sont si médiocres, si sots, si vulgaires, Maxime y voyait très j us te dans la situation morale de Nicole. Celle-ci en était à cette heure où l'obstacle n'est qu'une raison de sauter par-dessus et de courir plus vite au but. Et cet obstacle tentateur allait se dresser devant la volonté si facilement rebel-

lée de la jeune femme, grâce à rintervention de qui? Précisément de celui qui aurait donné son sang pour qu'elle ne s'engageât pas dans cette première liaison, — prologue assuré de tant d'autres. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées après la démarche de Bassigny rue de Montalivet, que cette première tentative du vrai père pour sauver sa fille avait déjà produit ce résultat inattendu. Voici comment : M"^® Jançon, ainsi qu'elle l'avait annoncé, n'osa point parler directement à sa fille. Pour les motifs de diplomatie féminine qui tenaient aux complications de sa vie, elle suivit le plan qu'elle avait exposé à son ancien amant. Elle s'adressa, se croyant très adroite, à son mari, à cet honnête homme dont elle avait fait, en vingt-cinq ans de mariage, son premier domestique. Sur ses conseils, celui-ci alla, dès le lendemain matin, répéter à leur commun beau-fils la leçon que lui avait dictée sa femme : ce De différents côtés, il leur était revenu à tous deux que l'intimité de Nicole avec Maxime de Portille faisait jaser... Ils avaient bien pensé, M°^® Jançon et lui, à prévenir la jeune femme, mais ils avaient réfléchi, et ils avaient cru que, venant du mari, l'observation serait plus efficace... Il ne s'agissait de rien de grave, et, quand Nicole se rendrait compte que son attitude et ses manières étaient mal interprétées, d'elle-même elle en changerait... Qu'il se gardât bien, d'ailleurs, de rompre absolument

avec Pordlle, ce qui provoquerait de nouveaux racontars... :» Bref» ce fut un de ces discours de beau-père à gendre dans lesquels tout est calculé, pesé, mesuré de la manière la plus raisonnable,

— tout, excepté les réactions de la femme dont le caprice ou le sentiment est en jeu. Mais lequel de ces deux hommes soupçonnait la vraie nature des rapports de Maxime avec Nicole et le caractère de celle-ci? Jançon était un de ces personnages qui justifient le ridicule attaché, dans notre pays, au rôle de mari trompé, par la complaisance étalée avec laquelle il jouissait de la beauté de sa femme, de ses succès de monde, de la félicité de leur ménage. Il avait enfin cette absence de discrétion dans la sécurité qu'expliquait aux seuls initiés l'abus des ruses parmi lesquelles on l'avait fait vivre. M™« Jançon appartenait à l'école des épouses infidèles qui estiment que le plus sûr moyen d'aveugler un homme est de l'envelopper d'affection, de soins matériels, de procédés exquis. Plus elle avait eu d'amants, plus son mari avait été heureux par elle. Cette béatitude conjugale répandue sur toute sa physionomie aurait fait de l'infortuné ou du fortuné Jançon, — ceJa dépend des points de vue,

— un objet de moquerie, de pitié ou de calomnie, s'il n'avait été un passionné de salles d'armes et un des premiers tireurs de Paris. Le goût de ce sport qu'il devait à des hasards d'édu-

SAUVETAGE p^

cation, l'avait assuré, bien à son insu, contre les conséquences, mortifiantes pour son amourpropre, qu'aurait pu avoir la légende établie autour de sa femme. Cette légende, leur gendre l'avait connue avant d'épouser Nicole. Il avait passé outre, d'abord parce que la jeune fille lui plaisait infiniment. Puis le trait dominant de sa nature était un bon sens, un peu terre à terre, qui le faisait se défier singulièrement des opinions du monde, et un loyal instinct de ne jamais tenir compte de ces « on-dit », non vérifiés, sur lesquels vivent tant de Parisiens. Albert de Moniot n'avait jamais cru absolument aux bruits qui couraient sur la mère de sa femme. Pourtant il en gardait intérieurement et presque à son insu un vague malaise, qui devait, dès le premier ombrage, le rendre plus jaloux de Nicole, partant plus dur que cela n'était juste et raisonnable. <ic Si cependant ce que l'on disait de la mère était vrai, et si la fille allait lui ressembler ?... » Il se faisait tout bas, malgré lui, ce raisonnement, tandis qu'il écoutait son beau-père sans rien répondre que des monosyllabes. Puis, pour conclure l'entretien :

— ce Je vous remercie, » dit-il. ce J'aviserai, pas plus tard qu'aujourd'hui. »

— ce M°^® Jançon m'a bien recommandé de vous prier d'être prudent, » insista l'autre : ce ne nous nommez, ni elle, ni moi, et soye^ très doux aussi, n'est-ce pas ? car il n'y a rien, vous savez,

absolument rien de mal, dans toute cette aiTaire, mais seulement un peu trop de laisser-aller sans douce et d'étourderie... y>

— c Je serai très prudent et très doux, :» avait répondu le mari de Nicole, et il crut se conformer à sa promesse en disant à sa femme, quand ik furent seuls, après le déjeuner pris comme d'habitude en tête-à-tête, — - Tenfant déjeunait dans la nursery, suivant les sages principes d'éducation importés d'Angleterre :

— « Ma chère amie, j'ai à vous parler un peu sérieusement... Promettez-moi que vous ne verrez dans ce que je vais vous demander, dans ce que je suis forcé de vous demander, aucune preuve d'une mauvaise idée à votre endroit... Mais vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, combien le monde est cruel... :»

— « Vous n'avez pas besoin de tant de discours, » reparrit vivement la jeune femme, «c pour me dire ce que vous voulez me dire et que je crois deviner... }d Elle avait appris, au cours du déjeuner, que celui qu'elle croyait son père était venu chez son mari. Cette entrevue, à une heure trop matinale, lui avait paru un peu extraordinaire. Elle avait remarqué, pendant ce même déjeuner, la préoccupation d'Albert de Moniot. La visite de son prétendu père, la préoccupadon de son mari et cette précaution oratoire, trois effets de la même cause, — elle le reconnut aussitôt, et

que cette cause était ce mécontentement de sa mère, avertie par Bassigny. L'intrusion de cet inconnu dans cette aventure irritait d'autant plus Nicole qu'elle se l'expliquait moins. Ce fut le motifpour lequel sa réplique à son mari eut tout de suite cette arrogance qui porte du coup une explication entre époux à sa pire extrémité de violence : « Oui, » répéta-t-elle « je sais que vous êtes chargé de me faire des remontrances, et je sais sur quoi, et je sais de la part de qui... i>

— « Vous oubliez que je suis votre mari, » dit Moniotqui, devant cette attitude, ne domina pas, lui non plus, un mouvement d'impatience, a Si je vous fais des remontrances, puisque vous appelez ainsi de simples conseils, j'entends en prendre seul la responsabilité... Laissez-moi parler, y> continua-t-il, comme Nicole allait l'interrompre, a Si vous aviez deviné de quoi je veux vous entretenir, ce serait une preuve que cet entretien est plus nécessaire que je ne croyais... » Il se tut une seconde, et, plus froidement : a Vous m'avez dit hier que vous aviez rencontré Maxime de Portille chez votre mère ?. . . »

— ce Parfaitement, » répondit la jeune femme.

— « Et que vous aviez fait quelques pas ensemble, en sortant de la rue de Montalivet?... »

— a C'est encore vrai... »

— ce Vous l'aviez prévenu que vous alliez le soir au théâtre?... »

— <r Je l'en avais prévenu... »

— a Et il s'est empressé de vous y rejoindre... par conséquent sur votre demande... J'en appelle à votre bon sens, Nicole, Supposez que quelqu'un se fût trouvé en visite chez votre mère, avec Portille et VOUS9 qu'ensuite ce même quelqu'un vous eût croisés, vous promenant tous les deux avenue Gabriel ou rue du Fau bourg-Sain t-Honoré; enfin, que ce même quelqu'un se fut trouvé au théâtre le soir, quand Portille est venu dans votre loge?... Répondez moi en toute simplicité de cœur, que penserait ce quelqu'un et que serait-il en droit dépenser, même sans malveillance?... d

— a II penserait ce qu'il lui plairait de penser, » dit la jeune femme, ce comme je fréquente, moi, les personnes qui me plaisent à fréquenter. Je n'ai pas l'habitude, quand je ne fais rien de mal, de m'occuper du qu'en dira-t-ori. Maxime de Fortille était votre ami. Il est devenu le mien. Sa conduite ne m'autorise en aucune façon à lui infliger un affront, et c'en serait un de changer de manières avec lui, parce qu'il a convenu à je ne sais qui d'aller faire je ne sais quels ragots à maman, à mon père et à vous... y>

— a Je regrette, ma chère amie, » interrompit Moniot que la colère gagnait, a oui, » répétat-il, plus sèchement encore, a je regrette de voir que nous différons d'avis sur un point qui intéresse notre commune dignité et celle de notre

ménage. Mais mon avis, à moi, n'est pas seulement le mien. C'est celui de tous ceux qui s'intéressent vraiment à vous, et d'ailleurs ce serait moa avis, à moi tout seul, que je saurais bien vous l'imposer, je vous le jure... Vous semblez ne pas vous douter que vous ne vous appelez plus M}^^ Jançon. Vous vous appelez M^^ la comtesse Albert de Moniot. Par conséquent mon nom est intéressé à et que l'on ne parle pas de vous d'une certaine manière, et Je vous donne ma parole qu'on n en parlera pas... »

Il avait souligné ces derniers mots avec une énergie d'accent et de geste qui devait, ou terroriser la jeunefemme, ou l'exaspérer. Maîtresse de Maxime, elle aurait eu peur. Mais, de bonne foi, elle se croyait irréprochable, malgré les familiarités singulièrement hardies de la cour que lui faisait le jeune homme. Elle vivait dans ce monde très libre de la haute société parisienne où les liaisons durables sont presque admises au même titre que les bons mariages. L'indignation ne commence qu'à la simultanéité de deux et de trois intrigues, et alors elle en est comique de contraste. Naïvement corrompue, si l'on peut écrire ces deux mots, par cette atmosphère d'indulgences et de sévérités également dépravantes, Nicole n'était pas loin de voir dans sa résistance à Maxime, qui lui plaisait tant, un miracle de vertu. Aussi la menace de son maître et seigneur de par la loi la fit-elle se

cabrer du coup comme un cheval sur la bouche de qui une main brutale a tiré, et elle répliqua, avec un sourire d'une souveraine insolence:

— a Je serais curieuse de savoir le moyen que vous emploierez... d

— ce Je me proposais de vous demander de recevoir moins souvent Maxime. Si vous le prenez sur ce ton-là, je vous défendrai de le voir, absolument. Voilà tout. 3>

— « Et si je refuse de vous obéir?... y>

— ce Vous ne refuserez pas... y>

— « Et si je refuse?... » insista-t-elle.

— a Hé bien ! » répondit Albert avec une colère croissante, — une de ces colères froides qui pâlissent le visage, tendent les muscles à les briser, et font prononcer d'une voix calme des paroles d'outrance et de fureur, ce je commencerai par consigner Maxime à la porte... Vous êtes chez moi ici et je suis le maître ».

— ce Vous me feriez cela?... » répondit-elle, ce Vous oseriez me faire cela, devant vos domestiques?... Car c'est à eux que vous devrez donner l'ordre de ne plus recevoir Maxime... Entendezvous? à vos domestiques!... »

— ce C'est vous qui m'y auriez contraint, »

dit-il; ce vous réfléchirez avant de me pousser à des extrémités que nous regretterions tous deux... Comme vous agirez, j'agirai... »

— « Et moi de même, j> fit-elle, avec un rire

de défi, mais presque convulsif. Moniot la regarda. Craignit-il de s'abandonner, si cette conversation continuait, à un acte de violence indigne de lui ? Jugea-t-il qu'après son ultimatum, chaque nouvelle phrase diminuerait seulement son autorité? Il sortit de la chambre en laissant Nicole à des réflexions qu'il espérait raisonnables et qui l'eussent épouvanté sur l'avenir de sa vie conjugale, s'il en avait seulement soupçonné la nature...

— ce Ah ! c'est comme cela ?» se disait-elle, a et moi qui hésitais ! Moi qui le croyais généreux, délicat! Moi qui me reprochais même mon pauvre petit flirt avec Maxime !... Comment? Un mot que l'on vient lui répéter, un seul mot, et cela suffit pour qu'il me traite avec cette brutalité ? Que les hommes sont lâches!... Le maître? Il est le maître? Ah ! Nous verrons bien !... Et mon père qui, au lieu deme parleràmoi, vient lui parler à lui? Et maman, maman qui me met sur les bras une affaire comme celle-là, sans m'a voir avertie non plus?... Et pourquoi? Parce que ce Bassigny de malheur a eu l'idée de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Maman qui dit toujours qu'il faut vivre et laisser vivre... Non, c'est inconcevable. Elle m'aime tant. Il doit y avoir eu autre chose... Mais quoi? Elle est si bonne, et une conversation avec ce demi-inconnu l'aurait ainsi montée? Ce n'est pas possible... Oui, il y a autre chose... Je vais

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bien savoir. . . S'ils veulent me faire faire des sottises, ils n'ont qu'à me prendre de cette façon-là... y>

Ce petit monologue intérieur n'était pas celui d'une femme très amoureuse. Le souvenir de Maxime de Portille ne s'y mêlait même plus. La colère noyait tout dans son flot d'amertume. Mais il est bien rare que la première folie d'une enfant de vingt-cinq ans soit le résultat de l'amour. A cet âge, le sentiment de l'indépendance contrariée est le vrai conseiller des coups de tête irréparables. Il était si vif à cette seconde chez Nicole de Moniot qu'elle ne put pas se supporter dans sa maison, parce que c'était celle de son mari, et elle s'habilla pour sortir, quoiqu'elle n'eût pas commandé sa voiture. Elle éprouvait le besoin d'aller, de marcher, de se prouver qu'elle était Ubre. Elle se trouva dans la rue sans savoir seulement de quel côté elle se dirigerait, et, tout naturellement, ses pas la portèrent vers la rue de Montalivet. Elle voulait s'expliquer avec M™* Jançon. L'irritation qui crispait ses nerfs lui était physiquement intolérable et surtout de rencontrer sans cesse dans ses pensées l'énigme de cette dénonciation faite parBassigny, dont l'image l'obsédait maintenant. Quand elle arriva chez sa mère, celle-ci était sortie. Comme Nicole repassait le seuil pour reprendre sa marche, elle ne savait vers où, elle aperçut un homme qui la guettait et qui se dissimula dans le renfoncement de la porte cochère d'un

hôtel voisin. Elle reconnut son mari. Albert de Moniot avait été incapable, lui aussi, de dominer le trouble où le jetait la révolte de la jeunefemme, inexplicable pour lui tout autant que l'ingérence de Bassigny Tétait pour elle. Quand il avait vu Nicole, sortir à pied, sans voiture, l'idée s'était emparée de lui, subite, torturante, irrésistible, qu'elle était la maîtresse de Portille et qu'elle allait à quelque rendez-vous avec lui. Il s'était précipité dans la rue et l'avait suivie. Puis, l'ayant vue qui entrait chez sa mère, il avait rougi de cet espionnage. La crainte d'être surpris dans ce rôle odieux le faisait se cacher avec une maladresse qui, dans une autre minute, aurait sans doute désarmé Nicole en la faisant sourire. Au lieu décela, elle sentit sa colère redoubler : a II me file, » songea-t-elle, a il me file!... Non, c'est trop infâme !... » Et elle se mit à marcher vite, plus vite encore, prenant une rue transversale, puis une autre. Elle ne se retourna pas une fois, persuadée qu'Albert marchait derrière elle, jusqu'à ce qu'arrivée, par le hasard de cette course insensée, devant un bureau de télégraphe, elle y entra. Une de ces folles et terribles idées que l'appétit furieux d'une vengeance immédiate inspire aux femmes, venait de s'emparer d'elle, et, un éclair de triomphe dans les yeux, un rire insultant aux lèvres, la main tremblante de ce qu'elle osait faire, elle demanda à l'employé une petite dépêche bleue, et là, sur

la petite table commune, tachant ses doigts à l'ignoble plume enchaînée contre l'encrier de bois qui servait au public, elle écrivit : « Je serai demain à trois heures rue du éMom-Thahor... ï> Elle signa : U^cole.., et sur l'adresse, de la même écriture nerveuse, elle traça : « SMonsieur le vicomte ^Maxime de Tortille, 12^, rue François P\ » Quand elle eut jeté à la boîte ce billet de déshonneur, elle s'arrêta un instant sur le trottoir devant le bureau, à regarder si la silhouette de son mari n'allait pas apparaître. De le voir à cette minute, lui eût procuré l'affreuse joie de la vengeance satisfaite... Personne. Elle ne se doutait pas que, depuis la rue de Montalivet, Albert de Moniot avait cessé de la suivre, par remords d'un tel procédé. Elle crut au contraire avoir dépisté celui qui pour elle, en ce moment, n'était qu'un haïssable et abject despote. Elle eut un vrai regret d'y avoir réussi et qu'il ne l'eût pas vue mettre à la poSte le télégramme qui la perdait, — mais en le déshonorant.

Tandis que ces événements se précipitaient, avec cette rapidité à demi fahtasrique des heures

de crise, où tout un travail caché de plusieurs semaines, de plusieurs années parfois, se découvre soudain, pour le plus grand étonnement des personnes mêmes chez lesquelles ce travail s'est accompli, — à quoi s'employait l'inconscient ouvrier de cette catastrophe, ce Bassigny dont le dévouement paternel produisait, à son insu, cet étrange résultat : faire se réaliser précisément ce qu'il voulait empêcher à tout prix? — A tout prix! — c'étaient bien les mots qu'il se prononçait tout bas en sortant de l'hôtel Jançon. Mais des résolutions de cet ordre se prennent plus aisément qu'elles ne s'exécutent.Gouverner la volonté d'un autre est toujours difficile, même quand cet autre est un fils ou une fille sur qui l'on exerce l'autorité reconnue d'un père ou d'une mère qui commandent tout haut. Quand il s'agit de quelqu'un à qui Ton doit cacher, d'abord et surtout, la raison de l'intérêt passionné dont on l'entoure, que faire? Quel moyen imaginer, efficace sans être révélateur? Quel plan combiner qui ne dénonce pas le motif par lequel on est guidé ? En s'adressant, comme il avait fait, à la mère, Bassigny était allé du premier coup jusqu'à l'extrémité de ce qu'il pouvait se permettre, et l'on a vu quelles pensées il avait soulevées déjà chez Nicole. Quoiqu'il ne soupçonnât pas ce premier effet de son intervention, il savait trop la vie pour ne pas appréhender de donner l'éveil, par une seconde

démarche, aux soupçons de sa fille. Devant cette seule idée, il frissonnait d'épouvante. Il venait de comprendre, dans son entretien avec M™* Jançon, que cette femme, si peu scrupuleuse dans ses galanteries, avait su maintenir son image intacte dans le respect de Nicole. Respect mensonger, dérobé presque, fondé sur une illusion!... Pourtant le vrai père eût considéré comme si dur d'y toucher, comme très contraire aussi à son projet. Mais si le scrupule lui défendait de pousser son action plus loin du côté de sa fille, ne pouvait-il pas surveiller le jeune homme dont la coupable indiscrétion l'avait éclairé sur le danger qui menaçait M™® de Moniot, ce Maxime de Portille qu'il avait revu dans le grand salon de l'hôtel Jançon, avec un tel frisson de mépris? Il était bien probable, il était certain que ce garçon ne poursuivait pas cette seule intrigue. Si pourtant lui, Bassigny, arrivait à tenir la preuve que le jeune viveur avait encore plusieurs autres maîtresses, s'il donnait cette arme à M™® Jançon pour achever de convaincre Nicole que le sentiment du séducteur n'était pas sincère? Tel fut le prétexte que le père inquiet se donna pour se permettre une nouvelle tentative qui ne s'accordait pas à la ligne de son caractère. Il entreprit de rechercher dans quelle maison de la rue du Mont-Thabor Portille louait le petit appartement secret dont il avait parlé à Paul Richardeau, son digne confi-

SAUVETAGE ^^f

dent. Bassigny était un gentleman, dans toute la force de ce beau mot que les Anglais ont eu l'honneur de trouver et d'imposer, tandis que nous laissions, nous, dépérir la vieille formule de nos pères, cet honnête homme, qui exprimait ce même scrupule devant le choix des moyens, cette propreté vis-à-vis de soi, cet honneur intime qui voulait que jadis un maréchal de Turenne tînt sa parole à des voleurs. Le gentleman ou V honnête homme répugnait d'instinct, dans le père de Nicole, aux procédés d'une inquisition qui nécessite toujours des marchandages de conscience auprès des inférieurs. Ajoutons que, s'il passa outre à ces répugnances, ce fut avec une suprême gaucherie. Elle attestait combien sa délicatesse souffrait de la démarche où l'entraînaient des mobiles plus profonds que le désir de dénoncer la duplicité de Portille, et c'était, tout simplement, cet élan presque animal de l'homme qui se jette dans un incendie où il sait que l'enfant issue de sa chair va périr. Bassigny voulait être sûr que Nicole ne viendrait pas à ce rendez-vous dont l'autre avait parlé, et, si elle y venait, il voulait être là, l'empêcher matériellement d'entrer, d'approcher, de se perdre, enfin. Comment? Il ne le savait pas, et c'était un projet de démence. Raisonne-t-on quand le cœur est pris tout ender? et le sien l'était si profondément, si absolument, par ce passionné désir d'arracher sa fille à l'adultère,

dût-il de son corps barrer la porte par où elle voudrait passer pour aller vers ce premier amant !

Dès l'après-midi donc, où il était venu faire visite à son ancienne maîtresse, il commença d'examiner cette rue solitaire, choisie par Maxime pour ses rendez-vous galants. Il allait, marchant sur le trottoir, et regardant la face des maisons avec toute l'attention dont il était capable. Comment ne se fût-il pas rappelé que lui-même, au temps de sa liaison avec la mère de Nicole, il avait Iqué, hors de son logis avoué, un asile semblable, dans une autre rue, maintenant démolie, et dont le nom, si on l'eût prononcé tout haut à cette minute, lui aurait fait tant de mal? Comment oublier que cette fille, dont l'avenir moral se jouait en ce moment, avait été conçue dans ces conditions de mensonge et de mystère? Elle était née d'une de ces rencontres où l'homme arrive inquiet, se retournant comme un voleur pour épier s'il n'est pas suivi, où la femme se rend en fiacre, rideaux baissés, en toilette sombre, une double voilette sur le visage. Jamais le sentiment delà responsabilité qu'un couple criminel en court en transmettan t la vie ainsi n'avait saisi le père de Nicole comme à cet instant. Jamais non plus il n'avait réalisé avec une plus poignante évidence, même au lit de mort de sa fille légitime, cette dure loi de l'hérédité qui veut que nos tares physiques se retrou-

vent chez nos enfants, et non moins sûrement nos tares sentimentales. Si Nicole s'était laissé courtiser par Maxime de Portille, si elle se sentait aairée vers le monde des émotions défendues, vers la dangereuse fièvre de l'adultère, quoi d'étonnant ? L'âme de sa mère réapparaissait en elle, l'âme de son père aussi. Les mêmes désirs qu'il avait, lui, Bassigny, éprouvés et inspirés, brûlaient ce sang, issu de son sang, palpitaient dans ce coeur émané de son cœur, consumaient cet être sorti de son être. L'idée lui devint intolérable, qu'une des croisées peut-être qu'il interrogeait du regard ouvrait sur une chambre où une autre enfant serait conçue par son enfant, pareille à celle-ci, pareille à la mère. Cependant son observation continuait, aussi minutieuse que s'il n'eût pas roulé dans son esprit ces dures pensées. 11 allait et il venait, se disant devant telle maison : a Ce n^est pas celle-là... j> et devant telle autre : ce Si c'était celle-ci?... b II appelait à lui toutes les ressources de son ancienne expérience, pour juger, d'après l'aspect d'une porte cochère, d'après un intérieur de loge aperçu par une fenêtre, d'après la physionomie d'un concierge, le caractère, suspect ou non, de chacune de ces bâtisses, au premier regard si pareilles, au second si individuelles et si différentes. Ses soupçons s'arrêtèrent enfin sur l'une d'elles, qui faisait l'angle delà rue du Mont-Thabor et d'unedesrues

qui la coupent. A l'exâmen, il conscaca que cette maison paraissait avoir une entrée sur chacune des deux rues. Mais comment vérifier si son hypo* thèse était exacte ? Il songea d'abord à offrir de l'argent au portier pour en obtenir ce renseignement. Puis il sentit qu'il se mépriserait trop de se dégrader à cette ignoble acdon. Il préféra ques* donner l'homme, simplement, franchement, en se disant : oc Si ce Portille est un de ses locataires, ce peut être sous un faux nom, et alors je ne saurai rien. Si Pordlle a loué sous son vrai nom, l'honmie est son complice, et il niera. Alors il sera troublé. Je saurai bien voir ce trouble et si j'apprends quelque chose, je n'aurai pas du moins rendu un coquin plus coquin encore... » On voit que le mariage, la vie de famille et le séjour à la campagne ne sont guère propres à fabriquer de bons policiers. Mais certaines droitures sont parfois de suprêmes habiletés parce qu'elles déconcertent la prévision, et Bassigy aurait-il été plus adroit en rusant? Le résultat sembla bien prouver que non, car, à sa demande : <k Est-ce que M. de Portille n'a pas un pied-à-terre ici ?» le regard, effaré une seconde, de l'homme interrogé si brusquement, fut la réponse la plus décisive pour le quesdonneur qui attendait :

— « Je ne connais personne de ce nom dans la maison, )» disait cependant le concierge qui s'était repris, et il dévisageait l'interrogateur avec

des yeux devenus insolents et impénétrables, « absolument personne... »

-^ c( On m'avait donné ce numéro, » répliqua Bassigny, qui n'insista point, a On se sera trompé. » — Et à part lui : ce C'est ici. Ce portier racontera à qui de droit qu'un Monsieur suspect est venu le questionner. Tant mieux ! Si Portille pouvait prendre peur?... A moins qu'une fois averti, il ne déménage et qu'il ne change le lieu de ses rendez-vous? Mais, d'ici là,M™* Jançon auraagi... La grande affaire, au point où en sont les choses, c'était de gagner du temps, et cette peur de Portille, quand il saura que l'on a déniché son pedt appartement, nous assure au moins quelques semaines... y>

Cette enquête domiciliaire avait abouti à une conclusion encore trop hypothétique pour que cet homme malheureux ne cherchât pas un autre moyen d'apaiser l'anxiété Imaginative qui le possédait. Il lui semblait que, s'il pouvait revoir Maxime de Portille lui-même et son ami Paul Richardeau, il apprendrait, rien qu'à les regarder, quelque chose de plus positif sur le résultat de la démarche que Jançon avait dû faire, par ordre de sa femme, auprès de leur gendre. Quoique Bassigny se rendît trop compte que cette démarche n'avait pas pu s'effectuer avec cette immédiate rapidité, et que, même effectuée, les conséquences

n'en apparaîtraient que plus tard, il vint au cercle passer la soirée, soutenu par cette chimérique espérance :

— c Qui sait si Jançon n'a pas vu Moniot, et si Moniot n'a point parlé tout de suite à Nicole? Qui sait si celle-ci n'a pas vu elle-même Portille aussitôt?... Et alors elle a peut-être déjà montré à ce drôle assez de froideur pour qu'il comprenne que tout est changé?... »

Telles étaient les suppositions enfantines parmi lesquelles il usa le temps — de neuf heures du soir à deux heures du matin — montant tour à tour et redescendant l'escalier du club, fouillant du regard les petits et les grands salons, la salle à manger, la salle de billard et la salle de baccara, sans rencontrer ni l'un ni l'autre des deux jeunes gens. Que fut-il devenu, s'il eût soupçonné que ce Maxime de Portille qu'il cherchait ainsi» s'accoudait, en ce moment même, sur le devant d'une baignoire, aux Variétés, tranquille, souriant, charmant, et qu'il prononçait tout bas des paroles tentatrices à l'oreille de Nicole, sous le regard indifférent du mari ? Cette absence d'événements rendit Bassigny plus nerveux durant la nuit et la journée qui suivirent. Cette journée, il la dépensa de nouveau à errer entre le cercle et la rue du Mont-Thabor. Puis, vers les cinq heures et demie, incapable de supporter davantage cet état d'ignorance totale, il retourna rue de Monulivet.

M°^® Jançon était chez elle, qui le reçut, dans le même petit salon que la veille, mais cette fois très nerveuse elle-même et visiblement troublée. Son gendre sortait de chez elle. En quelques mots, elle mit Bassigny au courant des incidents qu'elle venait d'apprendre : l'entretien, la querelle plutôt du mari et de la jeune femme, la rébellion de cette dernière, son attitude inexplicable, cette sortie soudaine, et pareille à une fuite, comment Moniot avait été surpris par Nicole, en train de l'épier. Et un peu penaud à la fois et furieux, il était venu tout raconter à sa belle-mère, à cette même place :

— « Je regrette tant de ne pas avoir suivi votre première idée! » conclut celle-ci. ce Oui, j'aurais dû rapporter aussitôt à Nicole ce que vous m'aviez dit, cette abominable indiscrétion de Portille... Elle m'aurait crue... Au lieu que maintenant... i>

— a Maintenant? » interrogea Bassigny, le cœur serré.

— « Hé bienl elle pensera que je veux seulement soutenir son mari. Elle me demandera de qui je tiens ces détails. Peut-être sait-elle déjà que vous m'avez parlé? Mais oui. Elle a vu Portille au théâtre hier au soir. Lui-même vous avait croisé ici et certainement reconnu. Il aura deviné que vous veniez me redire ses propos de la veille, je le comprends à présent, et il a dû prendre

les devants en inventant quelque histoire. Saisje laquelle?... x>

— a Mais si vous jurez à Nicole que vous lui dites la vérité, » fit Bassigny, a croyez- vous qu'elle hésitera entre votre parole et celle de cet homme ? »

— (t Hier, j'aurais répondu que non, » dit la mère. Aujourd'hui, j'ai peur... » Elle répéta d'une voix qui fit mal à celui qui Técoutait, ce j'ai peur, peur qu'il n'ait touché à cela dans son cœur, à cette confiance absolue qui m'était si chère, si précieuse... » Elle n'ajouta rien. L'image du petit Roland de Brèves venait de traverser sa pensée. Bien que Bassigny ne connût pas la place scandaleuse que jouait ce camarade de Maxime dans l'intimité du ménage Jançon, son premier regard lui avait appris que, malgré l'âge, cette femme, jadis si légère, ne renonçait pas à l'amour. Le soudain silence qui suivit ce poignant: c: J'ai peur!... » s'interpréta pour lui dans sa triste vérité. Sur le point d'entrer en lutte ouverte avec l'amant possible de sa fille, la mère appréhendait que cet homme ne la dénonçât à cette enfant. Il n'y a pas de paroles pour exprimer des impressions de cet ordre ni pour les soulager. L'ancien complice des premiers égarements de la mère coupable fut pris, devant cette muette angoisse, d'une pitié qu'il eut la délicatesse de cacher. Puis il eut peur luimême en entendant sa maîtresse d'autrefois qui reprenait :

— « Voyez-voûs, je connais Nicole. Je retrouve en elle tant de choses de moi! Lorsqu'elle était petite et qu'elle se butait, rien n'avait raison de son entêtement. Je crains que son mari ne Tait mal prise, et, dans une minute d'exaspération, que ne fera-t-elle point?... »

— a Vous supposeriez qu'elle puisse prendre cet homme pour amant par folie de dépit?... »

La mère eut une réponse sur les lèvres qu'elle ne prononça pas. Qu'avait-elle besoin de la formuler, cette réponse, pour que Bassigny l'entendît? Un souvenir venait de passer entre eux deux, celui d'un rival dont il avait été jaloux et à cause duquel ils avaient eu. M™® Jançon et lui, les plus atroces scènes de leur liaison. Il se rappelait que sa douloureuse exigeance avait rencontré chez sa maîtresse une rébellion d'autant plus exaspérée qu'il était lui-même plus impérieux et plus dominateur. Il s'était demandé souvent, depuis lors, s'il n'avait pas contribué à la jeter dans les bras de cet homme, où il savait qu'elle était tombée, en surexcitant chez elle ce sens de la révolte qui maintenant frémissait chez la fille, comme il avait frémi chez la mère, aussi aveugle, aussi impétueux, aussi capable des pires dérèglements. Cette phrase dont M™® Jançon n'avait pas dit les mots était si claire : ce Et moi aussi, quand j'avais vingt-cinq ans, j'ai pris un amant par fureur de dépit... » Le désespoir du vrai père, de-

vant les fatalités dont il retrouvait sans cesse la menace autour de lui depuis ces deux jours, éclata dans ce cri qu'il jeta à cette minute : e: Que faire ? )» cri découragé, auquel fit écho la voix de la mère qui répéta, elle aussi : a Que faire? 9 Et tous les deux demeuraient immobiles dans le crépuscule qui les noyait de sa mélancolie, se rappelant d'autres heures semblables, des fins de rendez-vous, par des demi-jours où Tagonie de la lumière enveloppait leurs dernières caresses. — Qu'ils payaient cher ce lointain passé!

— a Je ne peux pourtant pas veiller sur le trottoir de la rue du Mont-Thabor, pour la prendre par le bras, si elle vient là, et lui défendre d'entrer, d songeait Bassigny en quittant l'hôtel Jançon et ce cruel entretien. Il sentait bien ce qu'un pareil parti avait d'extraordinaire, d'extravagant même. Durant cette soirée et cette nuit, il se démontra non pas une fois, mais vingt, mais cent, qu'une telle entreprise était aussi dangereuse qu'inutile. Il l'avait compris dès le pre-

mier moment: que Maxime de Portille se sût espionné, il changerait son appartement de rendez-vous. C'était trop simple. Pourtant l'instinct de l'action physique et violente est si fort dans certaines crises que dès le lendemain matin le père de Nicole battait, comme la veille, le trottoir de la rue du Mont-Thabor. Il épiait l'entrée de la maison suspecte, dont il n'était même pas sûr. Il allait et il venait, regardant les devantures des quelques boutiques de cette rue peu commerçante, indéfiniment, la tête engoncée dans son collet de fourrure, quoique la matinée d'automne fût plutôt douce, afin de n'être pas reconnu. Il fouillait du regard tous les fiacres qui passaient. Enfin, c'était une de ces stations que les amoureux ou les jaloux ont seuls la patience de supporter, durant des heures, — heures étranges, où il semble que l'attente paralyse et surexcite à la fois les forces intimes de la vie. La femme que l'on aime peut venir là, et cette possibilité suflSt à enfiévrer tout l'être qui, dans l'espace de cinq minutes, oscille entre l'extrémité de l'espoir et celle du désespoir, du doute et de la croyance, du désir et de la terreur. Ces émotions, acres et fortes, Bassigny les avait connues quand il aimait W^^ Jançon. Il les retrouvait dans cet angle de rue, ennoblies à la fois et exaspérées par ce fait qu'il n'attendait plus, comme jadis, une femme désirée

et dont l'image remuait en luiles basses portions delà sensualité... C'était, l'attente d'aujourd'hui, une mise en éveil des plus hautes parties de sa nature, et comme une expiation des anciennes joies et des anciennes douleurs. C'était aussi un assouvissement donné à cette passion paternelle vivante en lui jusqu'au paroxysme. Il y a un délice singulièrement intense dans le fait de se dévouer à quelqu'un qui l'ignore et qui l'ignorera toujours, qui ne sait même pas combien on l'aime et qui ne le saura jamais. Ce délice, Bassigny le goûtait à plein cœur, parmi et malgré tant d'amertumes, et dans le silence de cette rue, que traversaient peu dépassants, il tombait dans cet état singulier de rêverie émotive, où toutes nos larmes tremblent au bord de nos yeux, toute notre tendresse au bord de notre âme, à l'idée de la créature faible et désarmée que nous sommes prêts à défendre, et dont nous imaginons, avec une pitié si poignante, la fragilité menacée. Il fut tiré brusquement de ce demi-somnambulisme par un incident qu'il aurait dû prévoir comme possible, puisque cette possibilité était le seul motif plausible de son aguet sur ce trottoir. Pourtant ce fait nouveau le secoua d'un véritable sursaut de surprise, presque de stupeur. L'excès de la pensée et celui du sentiment empêchent que notre esprit ne reste accordé au diapason de la réalité, et quand cette réalité surgit dans ces moments de trop grande

plénitude intérieure, elle jette nos puissances volontaires dans le pluS complet désarroi. Au tournant de la rue Castiglione et de celle du Mont- Thabor, Bassigny venait d'apercevoir Maxime de Portille.

Le jeune homme s'avançait du pas insouciant et joyeux d'un beau-fils qui a un joli nom, une jolie fortune, un joli visage, et qui, par un joli matin d'automne, va donner des ordres pour que l'on prépare un appartement où il a un rendezvous avec une jolie maîtresse. Déjà il considérait Nicole de Moniot comme telle. La dépêche bleue par laquelle l'imprudente lui avait annoncé sa visite, — et dans quel endroit ! — pouvait-elle s'interpréter autrement ? Et il cheminait, la joue rosée, les yeux gais, mince et souple dans son veston du matin sur lequel il ne portait même pas de pardessus. Il tenait à la main une gerbe de roses achetées chez un fleuriste voisin, et il respirait de temps à autre l'arôme de ce frais bouquet dont les pétales blonds ou jaunes, roses ou pâles, s'ouvriraient, s'épanouiraient bientôt, s'attiédiraient dans la chaude atmosphère de la chambre où viendrait Nicole. Si le cœur de Maxime, déjà corrodé par la cynique expérience du grand vice parisien, avait soixante-dix ans, ses sens en avaient vingt-cinq, et il caressait son désir à ce parfum qu'accompagnerait bientôt la saveur des baisers espérés. Bassigny, qui le voyait venir, n'eut que

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le temps d'entrer dans le premier magasin.

C'était la boutique d'un relieur, très étroite et dont heureusement des cartonnages ouverts garnissaient rétalage. Cette espèce de rempart, interposé entre la vitre et l'intérieur de l'échoppe, empêcha que Portille, qui jeta pourtant un regard distrait sur cette devanture, ne reconnût Bassigny. Le jeune homme eut à peine passé que ce dernier, sans se soucier de Tétonnement du marchand, posa sur la table le modèle de reliure qu'il avait pris pour se donner une contenance, et, s'élançant sur le trottoir, il eut juste le temps de voir celui qu'il épiait disparaître, précisément dans la maison à deux entrées dont il avait luimême, la veille, questionné le concierge.

— « C'est bien là qu'est son appartement, »

se dit le père, ce II y porte des fleurs pour y recevoir une femme... Pourvu que cette femme ne soit pas Nicole ! »

Se poser une pareille question, c'était ne plus pouvoir quitter de la journée cet angle des deux rues sur lesquelles donnaient les deux entrées de la maison. Bassigny héla un fiacre qui passait. Il avisa un hôtel de douteuse apparence près du carrefour, et il fit s'arrêter la voiture devant celte maison meublée. C'était lendroit où le stationnement du véhicule paraîtrait le moins suspect. Il donna une pièce d'or au cocher en lui disant, si quelqu'un de l'hôtel le questionnait,

de répondre qu'il attendait un voyageur. Luimême, enfermé dans ce coupé de louage aux vitres salies, aux coussins tachés, au tapis souillé, il recommença de fouiller les deux rues, de son regard maintenant enfiévré d'inquiétude. Combien de temps demeura-t-il ainsi, les rideaux de la voiture à moitié baissés, le front collé à la petite vitre de derrière? Il n'aurait pas su le dire. 11 n'avait rien pris de la matinée, sinon une tasse de thé, bue sans y tremper même un morceau de biscuit. L'énervement du jeûne accroissait encore son trouble moral. Presque aussitôt après qu'il eut adopté ce poste d'observation, il vit Maxime de Portille reparaître à l'entrée qui donnait sur la rue du.Mont-Thabor et causer avec le portier. Celui-ci décrivait probablement le visiteur de la veille à son locataire, pour l'avertir qu'il eût à s'en défier, car le jeune homme sembla tout d'un coup assez contrarié. Puis il haussa les épaules d'un geste qui signifiait à la fois son mécontentement et sa volonté de passer outre. Il s'en alla, mais d'un pas plus préoccupé maintenant, pour reparaître environ trois heures plus tard, causer de nouveau avec le portier complice, et rentrer dans la maison dont il ne sortit plus. Le cœur de Bassigny battait à se rompre, son sang brûlait dans ses veines, sa gorge était serrée. 11 le sentait : l'instant du rendez-vous donné par Portille — quelle que fût, d'ailleurs, la femme de ce ren-

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dez-vous — était tout proche. Et, cette fois encore, son pressentiment ne ie trompait point. Son cœur battît à coups plus redoublés, le souffle lui manqua, un tremblement le saisit tout entier : Nicole débouchait là-bas, à l'extrémité de la rue transversale! Elle arrivait, sans doute, du jardin des Tuileries, de l'autre côté duquel elle avait dû laisser sa voiture. Elle marchait vite, avec cette allure, à la fois timide et décidée, d'une femme insensée que ses nerfs tendus soutiennent seuls dans l'exécution d'un projet pareil à un suicide. Elle avait négligé les précautions de rigueur dans une aventure comme celle où son amour-propre froissé et sa frénésie de révolte la précipitaient. Sa voilette courte n'était pas plus épaisse que d'habitude. Sa robe n'était pas plus sombre. Seulement la pâleur de son visage révélait la nature douloureuse des impressions qu'elle traversait, — une pâleur presque livide qui s'empourpra d'un flot de sang, lorsqu'elle se trouva, soudain, à dix mètres de la maison où Maxime l'attendait, en face de quelqu'un qui lui fit de la main signe de s'arrêter. Elle reconnut l'homme dontl'inexplicable intervention dans sa vie intime l'obsédait depuis ces quarante-huit heures, — Bassigny luimême. Son saisissement fut si vif, qu'elle s'arrêta en effet, immobile de stupeur, devant ce personnage dont les traits altérés, les yeux suppliants, le geste épouvanté attestaient le trouble profond.

SAUVETAGE )p

Et déjà, d'une voix toujours étouffée et cependant distincte, il commençait de lui parler :

— « Non, » implorait-il, oc vous n'irez pas là,.. Vous ne ferez pas cette folie... Vous n'irez pas là... y)

— a Monsieur, » répliqua la jeune femme qui avait repris un peu de sang-froid, a je ne sais pas ce que vous voulez dire. Veuillez me laisser passer, je vous en prie... » L'extraordinaire discours de cet étranger, qu'elle connaissait pour l'avoir ren^ contré chez sa mère, cinq minutes, lui avait donné le frisson de terreur qui nous prend devant un exalté dont nous comprenons qu'il n'a pas sa pleine raison. Elle ne savait pas ce qu'il lui voulait, et, à cette seconde, elle en avait simplement peur comme d'un fou. Cette crainte se changea en une colère indignée, lorsqu'elle l'entendit qui lui répondait :

— a Êcoutez-moi, je vous en conjure! C'est votre conscience qui vous parle par ma bouche. Au nom de votre enfant, n'allez pas où vous allez... Ce Maxime de Portille qui vous attend là, dans cette maison, — vous voyez que je sais tout, — est un abominable homme, un misérable indigne de vous, indigne que vous lui sacrifiiez ce que vous allez lui sacrifier, votre honneur, votre avenir, l'estime de vous-même, celle du monde, celle de votre fils peut-être un jour.. . »

3f2 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

— a Je vous répète, monsieur, » interrompit Nicole, ce que je ne sais pas ce que vous vouiez dire. Ce que je sais bien, en revanche, c'est qu'arrêter une femme seule dans la rue, sans défense, pour lui parler comme vous faites, pour l'insulter, constitue une action abominable et indigne d'un galant homme... j>

— oc Moi, vous insulter?... » dit Bassigny avec un accent si douloureux que, malgré sa révolte, celle qu'il interpellait ainsi en tressaillit, ce Vous insulter?... » répéta-t-il. ce Moi qui donnerais tout mon sang, goutte par goutte, pour que vous soyez toujours heureuse, respectée, honorée, toujours digne de l'être!... Vous insulter? Mais ne voyez-vous pas que pour vous parler comme je vous parle, pour me permettre ce que je me permets, il faut que je vous aie voué des sentiments bien profonds, bien désintéressés, bien élevés aussi... » Et,mettantdanscedernierappel de désespoir toute sa tendresse : ce J'aurais tant voulu n'avoir jamais à vous dire cela ! J'étais allé chez votre mère pour la supplier de vous parler elle-même, de vous répéter la conversation que j'ai surprise l'autre soir au cercle entre ce Maxime de Portille et un de ses amis... Ils parlaient de vous et cet homme disait que vous l'aimiez, que vous alliez devenir sa maîtresse. Il nommait l'endroit. C'est ainsi que j'ai eu cette adresse. :» Il montra de la main la maison, ce Cet homme étalait des souve-

nirs de vous, — voulez-vous une preuve? un petit couteau d*or que vous lui avez donné, avec une date... — J*ai été pris d une trop grande tristesse en pensant que vous, si jeune, si pure, si fine, vous alliez vous prendre à ce piège, vous perdre à jamais et pour un pareil drôle, et voilà pourquoi j'ai été chez votre mère, pourquoi je suis ici... Et maintenant, répétez que je vous ai abordée pour vous insulter!... i>

Nicole de Moniot avait écouté ce discours passionné comme on entend une voix dans un rêve. On perçoit la réalité des sons qui vous arrivent, et on en doute tout ensemble. La sincérité de Bassigny à cette minute était si évidente! Il émanait de lui une telle supplication de douleur! Sa voix allait chercher dans la conscience de la jeune femme des places oîi elle n'avait pas voulu re- 'gardèr et qui se réveillaient à mesure que l'autre parlait. Elle se sentait remuée jusqu'aux entrailles, et en même temps l'anomalie de ce sentiment qu'elle inspirait, dont elle ne pouvait pas douter, qu'elle n'avait jamais soupçonné, la stupéfiait. Le dévouement exalté de cet inconnu la bouleversait d'autant plus qu'elle n'en comprenait absolument pas la cause, quoiqu'elle la vît, cette exaltation, qu'elle le palpât, ce dévouement, si l'on peut dire. Elle ne pouvait pas douter non plus que Maxime n'eût eu l'entreden que rapportait son

3f4 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

interlocuteur. Comment aurait-on su le petit détail du couteau d'or avec l'inscription et la date, si le jeune homme avait été discret? Machinalement, tandis que Bassigny lui parlait, elle avait recommencé de marcher, mais dans le sens contraire à celui par où elle était venue. Le dos tourné à la rue du Mont-Thabor, elle se dirigeait vers la rue de Rivoli et les Tuileries, et voici qu'elle s'écria, résumant dans cette quesdon l'étrange malaise dont cette scène inintelligible l'avait déjà remplie :

— <E Mais qui êtes-vous enfin, monsieur, pour prendre le droit de vous occu per de moi ainsi ?...]»

11 ne lui répondit pas d'abord, seulement il l'enveloppa d'un regard si tendre, si éperdu d'af^ fection, qu'elle dut détourner ses yeux :

— a Que vous importe? » — fît-il enfin, d^une voix altérée maintenant, c Si vous tombiez d'une barque dans la mer et qu'un homme se jetât dans l'eau pour vous sauver, lui demanderiez-vous de quel droit il agit ainsi ?... Laissez-moi vous avoir sauvéeetvous remercier... C'est toutce que je vous demande... j>

A cette seconde précise, pour la première fois, la vérité apparut dans un éclair à la fîlle de M°^* Jançon. Subitement, elle venait d'identifier l'homme qui lui parlait avec cette exaltation émue et l'homme qui, toute petite, le jour où elle courait aux Champs-Elysées, l'avait appe-

SAUVETAGE ' 3ff

lée par son nom quoiqu'elle ne le connût pas, et embrassée en pleurant, et elle répétait, tout bas cette fois et tremblante de ce qu'elle entrevoyait :

— ce Mais qui êtes-vous? Qui êtes-vous?... d

— « Ah! » s'écria-t-il, incapable de contenir plus longtemps l'émotion dont il étouffait et avouant d'un mot le secret qu'il s'était juré de taire, ce ne l'as-tu pas senti, mon enfant?... y>

Maxime de Portille n'a jamais compris pourquoi, après s'être si hardiment compromise par un billet qui, dans un procès en divorce, eût arraché une condamnation aux juges les plus indulgents, Nicole de Moniot l'avait laissé attendre vainement toute une après-midi sans venir et sans l'avertir. Il a encore moins compris qu'il ait trouvé la porte condamnée, quand il est allé chez elle, après cette séance de mortifiante déception, ni qu'elle lui ait parlé avec le dernier des mépris lorsqu'il l'a rencontrée et qu'il a essayé d'avoir

3f6 COMPLICATIONS SENTIMENTALES

avec elle une explication sur cette volte-face soudaine. Sa mauvaise humeur se vengerait volontiers de cet étrange procédé, qu'il qualifie fort nettement, sinon élégamment, du terme énergique de ce crasse }», en montrant à ses intimes la petite dépêche bleue et en l'accompagnant d'un sourire révélateur. Mais il appréhende d'avoir avec Albert de Moniot une affaire où vraiment, même au regard de ses camarades de club^ il auraic trop mauvaise posture. Il se contente, quand le nom deM"^^ de Moniot passe dans la conversation, de dire dans son langage :

— c Quelle grue et que je suis content de les avoir plaqués, elle et son raseur de mari!... » Ce qui ne l'empêche pas d'être très mal à Taise et, pour tout avouer, très petit jeune homme, lorsque le hasard le met en présence de M™* Jançon. S'il ne peut pas préciser les motifs du revirement absolu de Nicole, il a trop de bon sens pour ne pas faire remonter le principe premier de cette rupture à ses propres discours répétés par Bassigny. Mais pourquoi encore cet étranger s'est-il mêlé de cette affaire? Maxime peut d'autant moins répondre à cette question que le mystérieux dénonciateur a lui-même disparu absolument. Une l'a plus jamais entendu mentionner, ni au cercle, ni dans le monde. Il n'est d'ailleurs pas le seul k se demander le mot de toutes ces énigmes : Albert de Moniot n'est pas moins étonné que lui de la subite

SAUVETAGE ^fy

soumission constatée dans le caractère de Nicole, et cela le lendemain même du jour où elle s'était montrée la plus rebelle. Il Fa vue rentrer, au retour de cet entretien avec Bassigny — qu'il ignorera toujours — si totalement, si miraculeusement transformée, que c'était à ne plus y croire. Elle lui a demandé pardon de sa révolte avec un accent qu'il ne lui connaissait pas, et elle l'a supplié qu'il l'emmenât, qu'ils partissent tous trois, elle, lui et leur petit garçon, faire un grand voyage, en lui jurant que jamais plus elle ne le rendrait jaloux. Il a cédé à cette demande, et ils ont passé l'hiver en Egypte d'où Nicole est revenue enceinte. Ses amies, pour la taquiner, lui rappellent ses protestations de n'avoir jamais un second enfant. Elles se plaignent qu'elle ait changé de caractère et perdu sa gaieté d'autrefois, — plaintes auxquelles M. Jançon fait volontiers écho :

— oc Je ne sais pas ce que peut avoir Nicole? » dit-il à sa femme, ce Son ménage va de nouveau bien. Nous en avons la preuve, et on croirait qu'elle a une idée qui la ronge... »

— ce Son état l'éprouve beaucoup, » répond évasivement M°^® Jançon. « Une fois délivrée, elle redeviendra gaie comme auparavant... » Mais la mère sait bien qu'elle ne dit pas la vérité et que rinsoudante et enfantine Nicole est morte le jour où elle a compris qu'elle n'était pas la fille de celui qu'elle croyait son père, et que sa mère n'avait

pas écé une honnête feoune. Il n'y a qu'une personne pour qui ces complications seraient intelligibles, c'est Bassigny. Mais il est retiré de nouveau dans son châceau de TAvejrron, auprès de ses morts, et il se punit de n'avoir pu cacher à sa fille le secret de sa naissance, en s'interdisant de la revoir. Du moins il sait qu'elle est sauvée, et pour toujours, du péril de ressembler à sa mère. Nicole a-t-elle trop souffert de cette révélation et s'esc-elle juré que la possibilité d'une telle douleur serait à jamais épargnée à son enfant ? La vue subite et presque foudroyante de la plus triste des vérités a-t-elle flétri et brisé en elle cette dangereuse fleur d'illusion et d'enfantillage dont elle se grisait? A-t-elle subi, en face de son vrai père, un de ces hypnodsmes de suggesrion qui substituent réellement la volonté d'un autre à notre volonté ? Qui peut savoir ce qui se passe dans le cœur d'une fille, obligée soudain de juger, de condamner sa mère» et qui doit cesser de la res* pecter, sans pouvoir cesser de l'aimer?

Paris, octobre iSpy.

Table

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