‹ Complications sentimentales (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · III · texte numérisé non relu

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ces imprudences de conduite, qui finissent par produire, chez les plus aveugles, un état de soupçon latent, sur lequel le moindre événement fait évidence. Ainsi s'expliquent ces brusques voltefaces qui précipitent aux pires extrémités, aux éclats violents, au meurtre subit, des maris accusés par le public de sottise ou de complaisance. Ce phénomène de lucidité foudroyante après une si longue duperie s'accomplissait chez Alyette avec une indignation qui empruntait sa chaleur, hélas là d'autre motif que celui de la vertu révoltée, d'une amitié offensée. Et de nouveau elle prenait et reprenait des indices révélateurs, de lointaines et de récentes preuves qui s'interprétaient pour elle d'un jour tout nouveau :

— a C'est donc pour cela, » raisonnait- elle encore, ce qu'il y a quinze jours, quand il est venu me demander si j'avais des commissions pour Londres et que je lui ai répondu : — a Mais, j'y vais a aussi, }d il a paru si peu étonné... Notre voyage était décidé du matin avec Emmeline. Elle l'avait prévenu. Et je ne l'ai pas compris... Quand elle m'a demandé l'autre soir de le présenter à lady Semley, c'est parce qu'elle voulait le faire inviter demain à la campagne, avec nous, avec elle. Et je ne l'ai pas compris... Cet hiver, quand elle devait dinerchez moi et qu'elleme disait: — a Sois bonne « pour d'Aydie, invite-le. Il t'est si dévoué, il te c met sur un tel piédestal, » c'était pour le rencon-

trer chez moi, et je ne Fai pas compris... Et<][uand je me laissais taquiner un peu par l'un et par l'autre, sur le soi-disant culte qu'il avait pour moi, je souriais, je croyais que c'était de mon devoir de ne pas lui faire payer, à lui qui s'était montré toujours si déférent, si honnête homme, les sottes malignités du monde. Et il aurait, pendant ce temps-là, poursuivi avec ellecette secrète intimité ! Quelle intimité ? — S'ils ont voulu la cacher, de quelle nature est-elle donc?... Non, non. Je rêve. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible... b Telles étaient les alternatives de doute et de lucidité par où passait cette femme amoureuse à son insu, et dont tout son monde disait : a C'est une sainte... » Ces canonisations de salon n'ont, en général, rien de commun avec celles de l' Ëglise. Alyette de Lautrec était en réalité une âme infiniment sensible, profondément et inconsciemment romanesque, avec beaucoup de foi, à côté ou par-dessus cela, mais plus encore de goût inné pour la régularité, pour le calme, et, il faut tout dire, pour la convenance. Ces sortes de femmes ont dans la société un succès analogue à celui de certains livres a très bien écrits s), ce très bien pensés i> — et jamais feuilletés. Onen parle gravement en des termes de respectueux éloges, et l'on passe au mauvais roman du jour. Si jolie que fût Alyette et quoiqu'elle vécût dans ce milieu de la haute vie parisienne où la galanterie, ce métier des oisifs,

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est la grande, l'unique affaire, aucun homme ne s'était jamais occupé d'elle. Les gens de club et de sport, parmi lesquels serecrutent à Paris les amants professionnels, sont trop positifs, trop pratiques pour perdre leur temps auprès d'une femme qui n'est pas coquette et qu'ils savent gardée par des principes. La marquise était donc arrivée à vingthuit ans sans qu'aucun intérêt de cœur eût traversé sa vie. Elle n'avait pour son mari que de l'estime. Leurs deux enfants étaient morts presque aussitôt après leur naissance. Lautrec, avec son étrange manie nobiliaire, ne lui permettait que très peu d' ce œuvres ]>, en sorte que cette occupation lui manquait aussi. Il trouvait les comités de patronage trop mêlés. Ces diverses circonstances composaient une existence parfaitement irréprochable, mais parfaitement vide, où l'empressement discret et en apparence si désintéressé de Bertrand d'Aydie avait pris peu à peu une place unique. La Sainte allait s'apercevoir du danger que l'on court, quand on est tendre et rêveuse, à s'habituer aux innocentes privautés d'une de ces indéfinissables relations, où jamais il ne se prononce un mot d'amour, qui s'attardent en causeries sur des nuances de sentiment, en com.mentaires sur des livres prêtés et rendus, en émotions indéterminées, que l'on croit, que l'on veut insignifiantes. Puis, il arrive un jour, une heure, où l'on s'aperçoit que l'attentif dont on acceptait

ridolâcrie, sans s'avouer à soi-même avec quelle secrète douceur, en aime une autre, et c'est dans un cœur qui se jugeait rempli seulement de la plus paisible amidé le subit déchaînement de la passion et de ses tempêtes. L'amour s'est insinué par la familiarité quotidienne, jusqu'au fond de l'être, et il est trop tard pour l'en arracher sans déchirement.

Combien de temps M™* de Lautrec serait-elle restée ainsi, abîmée dans ces idées et dans ces émotions, dans ces souvenirs et dans ces raisonnements? Un tout vulgaire détail la rendit à la réalité de l'instant présent : l'entrée de sa femme de chambre qui lui demandait quelle toilette elle mettrait pour sa sortie de l'après-midi. Elle regarda la pendule. Il était près de cinq heures. Il y en avait plus de deux qu'elle songeait ainsi. Elle se rappela subitement qu'elle était attendue chez lady Durloch, et par qui ? Par Emmeline de Sarliève elle-même. Son premier mouvement fut de se dire : ce Je n'irai pas, d et le second de s'habiller au plus vite. La jalousie, quand elle commence de s'éveiller, a de ces répugnances à la fois et de ces appétits de savoir, qui se résolvent dans un besoin maladif de tenir devant ses yeux le visage de ceux que l'on soupçonne de complicité. Dans la Victoria de louage qui l'emportait par Mount Street vers Park Lane où se dresse la masse impo-

santé de Durloch-house, elle se demandait :

a Que va-t-elle me dire sur l'emploi de sa matinée?... Mon Dieu! que je voudrais qu'elle, du moins, ne me mentît pas!... Alors je pourrais croire qu'ils se sont rencontrés uniquement par hasard. Mais son mensonge à lui, alors?... y> Jamais plus vivement que dans cette épreuve de la jalousie naissante on n'éprouve cette cruelle vérité que nos plus passionnés désirs n'empêchent pas un fait d'être un fait. Et jamais non plus la passion ne s'exaspère plus follement à détruire cette torturante réalité du fait : a Eh bien ! » finit-elle par conclure, ce son mensonge à lui, il me l'expliquera... D

C'est sur cette espérance que l'inconsciente amoureuse descendit sous le porche du palais où habitent depuis cent cinquante ans les héritiers modernes et ralliés du sauvage clan des Durloch, si redouté jadis sur la frontière et où Montrose trouva ses plus farouches partisans. Toutes choses, dans cette belle maison du dix-huitième siècle, révélaient une de ces réceptions quasi royales comme il s'en donne une par jour pendant la saison, dans Londres si démocratique toute l'année, si intensément aristocratique deux mois durant. La ligne des voitures rangées à la porte, la foule des valets de pied qui attendaient sur les marches et dans l'antichambre.

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la quantité des domestiques en livrée et en poudre qui introduisaient les visiteurs, la somptuosité des pièces encombrées de tableaux de maîtres que l'on traversait pour gagner le jardin, annonçaient bien l'élégance de cette réunion qu'encadrait le décor d'un véritable petit parc, — oasis d'arbres séculaires et de gazon. Un concert l'emplissait, ce vert Jardin, d'une musique gaie, oîi dominaient les cuivres, et sur le gazon, épais, moelleux, comme feutré, se promenaient en ce moment les plus belles des déesses de l'Olympe britannique, où il y en a de si belles. Ce n'étaient que robes hardiment claires, vives couleurs, profusion de batistes, de soies légères, et cette prodigalité de luxe fragile s'achevait par l'opulence des bijoux que ces femmes, presque toutes grandes et robustes, portaient en plein jour. Des colliers de grosses perles serraient leurs cous. De grosses turquoises boutonnaient leurs souples blouses. Des diamants, des rubis, des saphirs épinglaient leurs chapeaux, et comme il y a toujours de l'action dans les plaisirs anglais et que le sentiment de la mission civique s'y mêle même aux gardenparties, sur le perron se dressaient des tables couvertes de pièces d'étoffes. C'étaient des lainages faits au métier — homespun — comme ils disent, dans le village des Hautes-Terres où lady Durloch a sa maison de chasse. La jolie comtesse, qui, vêtue de blanc, recevait ses invités et ses invitées

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avec son sourire clair et ses beaux yeux limpides et bleus, avait organisé cette exposition pour encourager, elle aussi, l'industrie locale; et là-bas, sur la pelouse, à côté de la tente sous laquelle se tenait l'orchestre, trois vieilles paysannes, venues d'Ecosse, travaillaient à tisser des étoffes semblables. M™* de Lautrec n'en était plus à s'extasier, comme elle faisait quelques heures auparavant> devant ce pratique exemple du devoir social. Dans le pittoresque pêle-mêle de ces cent personnes, hommes et femmes, occupées, qui à prendre le thé, qui à manier les étoffes, qui à regarder des vieilles Écossaises, qui à se promener en écoutant la musique et respirant l'air frais épanché des arbres, la marquise ne chercha, elle ne vit qu'une figure : celle d'Emmeline en train de de causer, toujours adorable de gaieté enfantine et d'aisance, avec un des ministresdu cabinet alors au pouvoir, un fils aîné de duc, un jeune homme de trente-quatre ans à peine, qui lui disait flegmatiquement :

— ce Mais non, madame, je vous assure que ce n'est pas un avantage qu'une pairie, et je serai deux fois fâché quand il me faudra entrer à la Chambre haute. D'abord j'aurai perdu mon père, et puis, je devrai quitter la Chambre des communes. Et il n'y a de vraies batailles que là... »

— a Ils sont étonnants, » disait Emmeline elle-même quelques minutes plus tard à M^^ de

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Lautrec, quand celle-ci Feut abordée : « ils s'amusent comme nos Jeunes Français, et plus, et plus gaiement, et ils font de la politique avec autant d'entrain que s'ils ne menaient pas à côté la vie de plaisir. Voilà pourquoi leur noblesse dure. Elle se défend. La nôtre s'est rendue... Je disais cela tout à l'heure à ton ami d'Aydie, en lui faisant honte de son oisiveté... »

— a Est-ce qu'il est ici? » demanda Alyette, et elle songeait : ce Non. Us ne peuvent pas avoir d'intrigue ensemble. Elle n'aurait pas ce regard en le nommant, elle n'oserait pas me taqumer à cause de lui... Mais va-t-elle me parler de leur promenade?... »

— ce II est parti, » répondit Emitieline, ce il a sans doute cru que tu ne viendrais plus... y> Puis, finement : a Je crois que j'ai eu tort de te conseiller d'être si aimable pour lui. J'ai peur qu'il n'ait un sentiment tout à fait sérieux... Si tu l'avais vu ce matin, tout seul dans une allée de Kensington, où je l'ai rencontré. Il avait vraiment l'air d'un amoureux transi... y> Et elle riait en étudiant de ses yeux, mi-clos dans ce rire, le regard de son amie, qui buvait ces mots. Cette taquinerie était si naturelle, si bonne enfant! Il y avait tant de simplicité dans cette allusion à ce tête-à-tête qui avait tant tourmenté la pauvre rêveuse! Il lui sembla soudain qu'elle sortait d'un cauchemar. L'idée de cette promenade succédant à cette visite au

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musée qui lui avait paru, toute l'après-midi, invraisemblable, à cause des distances, lui devint plus qu'acceptable, évidente. Le poison n'était pas encore entré dans ses veines assez avant. Elle se dit : ce Où a vais- je l'esprit ?» au lieu de se dire : ce Elle a vu Bertrand. Ils se sont entendus... b Cette accalmie ne devait pas durer, et un nouvel indice allait dissiper le présage par lequel l'adroite Emmeline venait de la rassurer. Tandis que les deux amies causaient ainsi, un personnage s'était approché d'elles, qui fît s'écrier M™* de Sarliève :

— « Voilà mon mari. Je vous laisse ensemble et je vais rentrer. Je suis dehors depuis onze heures... Il est temps de déceler, pour ratteler. Ce soir, un grand dîner et un bal... Un beau matin, si j'habitais Londres un an, je me réveillerais morte... »

— « Elle dit cela, » fit Alyette à Sarliève quand ils furent seuls, a et c'est sa vraie vie. Elle est si allante... »

— ce Et vous-même, madame, » interrogea Sarliève, a il me semble que vous êtes prise dans l'engrenage. Mais oui. Vous êtes de toutes les fêtes... Vous voilà ici. Vous dînez avec nous chez les Ronald Barrett, je suppose ?... »

— ce Non, » dit-elle, a tout simplement avec mon mari, à la maison. »

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— OC Mais VOUS allez demain à Semley SManor, avec EmmeUne ?. . . » continua- t-il. Pourquoi Alyette eut-elle l'impression qu'en lui posant cette simple question le mari de son amie avait dans les prunelles un mauvais regard inquisiteur? Elle n'avait jamais eu beaucoup de sympathie pour ce grand garçon roux aux manières un peu rudes, aux yeux d'un vert glauque et strié de sang sur un teint brouillé. A cette seconde, il lui sembla qu'il passait au coin de sa lèvre un frémissement, presque un rictus cruel. Ce ne fut qu'une seconde, et elle répondit :

— c Certainement, et vous aussi, je suppose... 3>

— oc Non, 3> dit-il, oc j'avais déjà pris un rendez-vous avec un ami pour aller voir des chevaux après-demain. -» Puis, d'une voix, comme indifférente, comme distraite, mais avec ce même singulier regard, trop appuyé : ce D'Aydie est du voyage, m'a dit EmmeUne. » Et comme M™* de Lautrec ne répondait pas : ce C'est vous qui l'avez présenté à lady Semley ? » interrogea-t-il.

— ce Oui, » fit-elle; ce pourquoi? »

— a Mais pour rien... » dit Sarliève. ce Je me demandais par qui il l'avait connue, voilà tout... y>

Ses yeux glauques ne dévisageaient plus la jeune femme, maintenant. Il paraissait tout entier absorbé par les allées et venues des aiguilles des

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tisseuses assises à leurs métiers, et, changeant de sujet de conversation, il reprit :

— « Avez- vous vu comme elles travaillent vite et adroitement? C'est très curieux... b

Il fit quelques pas du côté des ouvrières, et Alyette le suivit machinalement, mais deux idées lui mordaient à nouveau le cœur : la première, c'était qu'en lui demandant de présenter Bertrand à lady Semley, Emmeline avait voulu à la fois faire inviter le jeune homme sans son mari, et, vis-à-vis de ce mari, rejeter sur elle, Alyette, la responsabilité de cette invitation; la seconde, c'était que Sarliève soupçonnait, lui aussi, une liaison cachée d'Emmeline et de Bertrand. Et elle ne savait pas laquelle de ces deux idées la poignait davantage.

Parmi les tableautins originaux que Londres présente sans cesse à la badauderie amusée du voyageur français, aucun n'est plus singulier peutêtre que l'aspect des grandes gares entre cinq et

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six heures du soir, le samedi, pendant la saison . Toute la société anglaise défile sur les quais de bois de ces gares, pour se disperser à soixante, à quatre-vingts, à cent milles à la ronde, visiting, — c'est leur mot, — dans quelqu'un des innombrables châteaux, loges, maisons, abbayes, manoirs des comtés avoisinants. C'est le pendant des autres soirs où, de sept heures à huit, dans le haut Piccadilly, les hansomes sont blancs des plastrons glacés, des gilets piqués et des cravates de marbre arborés par la légion des gens qui dînent en ville. Dans ce pays d'affaires, où l'on ne se voit qu'à table, ce dîner en ville est une institution. C'en est une autre que cette manie de faire des deux heures d'express pour éviter l'intense ennui du dimanche londonien. Et puis, ces fugues du samedi soir, suivies de si près par le retour du lundi matin, satisfont ce goût d'être en l'air qui caractérise les Anglais. Il faut toujours qu'ils bougent, qu'ils aillent, qu'ils dépensent dans du mouvement leur fonds infatigable d'activité. C'est ce qu'expliquait, parmi le tumulte de la gare de Paddington, un des invités de la parde de lady Semley, le spirituel mais fatigant lord Helston, à Bertrand d'Aydie, lequel ne lui prêtait qu'une oreille très distraite. Depuis ces vingt-quatre heures, le roué innocent — beaucoup plus innocent dans cette circonstance que roué — n'avait plus osé reparaître devant Alyette de Lautrec. Il l'attendait

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avec une impatience presque fiévreuse, qui aurait donné beaucoup à réfléchir à EmmeUne sur les dangers des amies-écrans. Cette demi-attendon du jeune homme suffisait à lord Helston, profondément heureux de comaquer un Parisien. C'était un de cesgrands seigneurs britanniques qui ont dépensé leur immenserevenu, depuis qu'ils existent, à voir tout ce qui peut se voir ici-bas, tous les pays d'abord, puis toutes les personnes. Les Anglais ont encore un mot, presque intraduisible, pour cette manière de voyager, qui, chez certains d'entre eux, devient une manière de vivre : sight-seeing. Celui-là avait causé avec Napoléon III, le pape Pie I X, Garibaldi, Gambetta, Bismarck, Wagner, le général Boulanger, l'empereur Ménélik, Longfellow, don Pedro... Qui n'avait-il pas approché parmi les hommes notables de son temps ? Il avait séjourné aux Indes, en Chine, au Japon, dans l'une et l'autre Amérique. Il avait suivi la première moidé de la guerre franco-allemande dans l'état-major du prince royal, et le siège de Paris dans celui du général Trochu, avec cette étrange curiosité d'outre-Manche qui se prête indifféremment à tous les spectacles, pourvu qu'ils soient excitants. C'est leur formule et qui explique bien la sorte de sensation sèchement nerveuse que leur flegme demande à la vie. Celui-ci était un honmie de soixanteans maintenant, très mince, et quiy avec son visage maigre et rasé, en paraissait à

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peine cinquante. Il causait bien. Mais il le savait trop. Il disait:

— a Vous allez avoir une vraie carte d'échantillons de l'Angleterre, mon cher monsieur d'Aydie, rien que dans ce wagon, y> et il montrait la voiture de première classe que lady Semley avait fait réserver pour ses invités, c Mais oui. Avec lady Helston, ma femme, vous avez un type de la vie politique de ce pays. Vous savez qu'elle est socialiste? Oh! d'un socialisme très eau de rose... Vous dites cela, n'est-ce pas ? Nous disons, nous, milk and water, — eau et lait... Les Français sont plus artistes que nous, même dans leurs proverbes...» Il eut, pour prononcer cela, cet indéfinissable sourire de condescendance insolente qui est trop volontiers celui de ces orgueilleux insulaires lorsqu'ils complimentent un étranger, ce Tout de même, » continuait-il, ce aux dernières élections, elle a délogé le candidat conservateur... Avec sir JohnRigg, vous aurez un bel exemplaire du vrai sportsman de notre pays. Vous ne l'avez pas rencontré ? Non... Il est capitaine aux bleus; mais il passe six mois sur douze en Afrique, à chasser la grosse bête. Il tient le record du lion. Il en a tué, je crois, cinquante-deux. Il y aura aussi lord Kilpatrick, le vieux juge... Lui, c'est l'Angleterre religieuse. Il est un des trois ou quatre partisans de ce que nous appelons la Haute Ëglise, qui voudraient s'entendre avec Rome. Il aime un peu trop

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le vin de Porto, à la vieille méthode. C'est son seul défaut... Vous aurez les Ronald Barrett, des gens de yacht, et ladjr Ardrahan et sa fille, des femmes de cheval. Politique, religion, chasse, yachting, cheval, et, si vous me permettez de me compter, voyage, c est toute l'Angleterre en six mots... Mais voici notre monde qui arrive à la fois. Allons aider ces dames, voulez-vous?... »

Les différentes personnes énumérées par le lord polyglotte et dilettante débouchaient en effet l'une après l'autre parmi les allées et venues des grandes brouettes à malles manœuvrées par les facteurs. Des petits garçons allaient, portant devant eux dans un panier, qui des journaux et des revues, qui des fruits, d'énormes raisins de serre et de grosses fraises. Une atmosphère de suie et de charbon enveloppait cette scène de départ. Chacun traversait le quai à sa guise, gagnant un des trains préparés sur une des cinq ou six voies. De cinq minutes en cinq minutes, un des employés en uniforme levait un drapeau; un garde sifBait; le train partait aussitôt à toute vitesse, pour être, à la minute, remplacé par un autre. Que de fois plus tard d'Aydie devait revoir en imagination ce décor d'une activité si mécanique, si réglée, et l'apparidon, rendue plus gracieuse par ce brutal contraste, des deux femmes qui occupaient une telle place dans sa vie sentimentale ! M'"® de Sar-

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liève, si fraîche; si jeune, dans sa toilette d'un drap vert éteint, lui adressa, sitôt qu'elle l'aperçut, ce sourire de la maîtresse heureuse où il y a un peu de tout : du mystère et de l'aveu, de la prudence et de la fierté. Il vît ce sourire et il en fut touché, moins pourtant que de la pâleur qui révélait sur les joues de Tautre, de la réservée et modeste Alyette, rendue plus pâle encore par la nuance gris clair de sa toilette et les lassitudes de l'insomnie. Il ne lui en fallut pas davantage pour s'en rendre compte : M°^® de Lautrec avait remarqué son mensonge d'hier, et à travers ce mensonge, elle avait soudain soupçonné la vérité. Il en éprouva bien un peu de honte, mais si cette vérité la peinait déjà, quelle preuve qu'il ne lui était pas indifférent! A la secrète émotion que lui causa cette subite évidence qu'il intéressait si vivement la pieuse marquise, il eût dû avoir peur. Lié comme il était avec Emmeline, dans quelles complications le précipiterait un sentiment profond, inspiré à l'autre, et après le jeu qu'il avait joué? J'ai déjà trop dit que c'était un amoureux de l'amour, et il est certain qu'en s'installant sur un des sièges du compartiment où M™® de Lautrec prenait place elle aussi, les calculs de la prudence étaient bannis de sa pensée. Il aurait voulu être seul avec elle, lui parler, s'expliquer, obtenir qu'elle ne le regardât pas avec des yeux si distants. Mais cet effort de froideur ne trahissait-

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il pas dans sa tristesse évidente des sentiments bien flatteurs pour l'amour- propre du jeune homme? Et il en oubliait de prendre garde à d'autres yeux, ceux d'Emmeline, — qui, d'abord rayonnants de gaieté tendre, s'assombrissaient à mesure qu'ils constataient la trop visible préoccupation de d'Aydie pour la pâle et nerveuse Alyette. Et cependant le train allait, lancé à libre vapeur. Il devait marcher ainsi sans s'arrêter qu'à Reading, puis à Oxford et à Banbury. Là, une locomotive devait attendre le wagon des invités de lady Semley, les conduire par une ligne spéciale à la pente starion du Northamptonshire qui dessert Semley-Manor. En tout, quatre étapes, chacune d'environ trois quarts d'heure à peine, tant cet express était rapide. Et le fracas de cette folle course était tel qu'à peine si les voyageurs pouvaient échanger quelques mots, assez cependant pour que les deux personnes qui se trouvaient là avec les deux Parisiennes, d'Aydie et lord Helston, justifiassent, par les lambeaux de leurs discours entendus au hasard, les présentations qu'avait faites le mari de la pairesse radicale. C'était d'abord le gigantesque Kilpatrick, — le vieux juge écossais, magnifique de santé à soixante-seize ans, avec un teint de pourpre dans l'encadrement de ses cheveux et de sa barbe blanche ; il narrait en mauvais français à M°^^ de Lautrec, la sachant bonne catholique, des anec-

dotes qu'il croyait intéressantes pour elle sur le SMouvement d'Oxford I En tout temps les noms de Pusey, de Ward, du doyen Stanley et du recteur de Lincoln, Mark Pattison, eussent été des énigmes pour la charmante femme. En ce moment-là, et dévorée de ce passionné désir de savoir la vérité sur les rapports d'Emmeline et de Bertrand, on pense de quelle oreille elle écoutait le juge raconter, en vue de la vieille ville universitaire :

— « Tenez, madame, d'ici vous apercevez les dômes... Il y en a un qui me rappelle un bien étrange souvenir... Celui delà bibliothèque RadclifTe, là, à droite... Et, à côté, il y a une autre bibliothèque, la Bodléienne, mais d'ici vous ne pouvez pas distinguer... En février 184J', par la plus épouvantable- tempête de neige, on devait juger un des maîtres du collège de Balliol, M. Ward, dans notre grand théâtre. Nous détestions le vicechancelier qui avait provoqué cette affaire. Il s'agissait d'un passage du livre de Ward trop favorable à l'Eglise Romaine, à cause duquel on voulait le priver de son degré. Je suis monté sur le toit de cette Bodléienne, tel que vous me voyez, avec deux amis, et, par un des carreaux ouverts de ce théâtre, nous avons bombardé de neige la place où devait s'asseoir le vieux vice-chancelier... Nous sommes restés à cette besogne une heure durant... Sans un certain whisky qui me venait

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de mon père, nous serions morts de froid. Nous avions de la neige jusqu'à la ceinture. Mais je dis toujours cela : bon sommeil et bon whisky, on vit très vieux, et bonne conscience, » ajouca-t-il en riant de son propre dicton, « ce que Ward avait et pas le vice-chancelier... 9

— « Que vous disais-je, » soufflait lord Helscon à Bertrand qu'il avait décidément adopté, car il s'était mis à côté de lui. ce II est persuadé que M™® de Lautrec s'intéresse au Tuséisme /... Vous appelez cela le dada et nous le fad. Nous avons tous un fad, plus ou moins, dans notre pays. Tenez, écoutez l'autre... »

— « Vous verrez de bien belles collections de bêtes à Semley-Manor, » disait en effet sir John Rigg à M"^® de Sarliève, qui trouvait le moyen, elle, de prêter attention au chasseur, sans trop perdre du regard ni Alyette ni d'Aydie... « Semley a été le meilleur fusil de l'Angleterre... Il ne chasse plus depuis dix ans, à cause d'une plaisanterie que des officiers de notre armée lui ont faite en Egypte... J'étais au Caire alors, j'y ai assisté, sans en rien savoir. Semley arrive et parle chasse, comme nous tous, naturellement. Ces jeunes fous lui proposent d'aller tuer des crocodiles sur le Nil, où il n'y en a plus. Semley accepte. Nous partons en trois barques. Il voit une forme dans un ilôt, qu'il reconnaît pour celle d'un grand saurien.

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Il l'ajuste. Son coup part. L'animal ne bouge pas. — Je suis sûr de moi, dit Semley, j'ai visé à l'œil, il est mort. — Nous ramons jusqu'à l'îlot. C'était un crocodile empaillé que ces messieurs avaient fait mettre là, et c'était vrai que la balle l'avait frappé droit sous la paupière. Ah ! l'excellente balle!... Semley nous a regardés... Je vous assure que personne n'avait l'idée de rire... Il a été si furieux qu'il est parti pour l'Europe le jour même et il n'a jamais plus chassé!... C'est dommage... »

A travers ces propos et d'autres semblables, et dans cette vertigineuse vitesse, le train avait atteint Banbury. Le wagon, décaché du grand express, s'était engagé sur le lacis du petit réseau local tracé à travers le plus verdoyant des paysages. Par ce crépuscule ouaté de brume bleue, les vastes prairies où paissaient les libres chevaux, les profonds feuillages des chênes et des hêtres, l'eau sombre et lente des rivières se fondaient dans une atmosphère d'une douceur humide qui achevait d'attendrir d'Aydie. A cette minute, pour la première fois, il se rendit compte qu'il était en train de devenir réellement amoureux d'Alyette, laquelle continuait à se tenir dans l'angle du wagon, impassible en apparence, en réalité bouleversée, elle aussi, de ce qu'elle commençait de son côté à s'avouer, de ce qu'elle s'a-

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voua tout à fait, quand, arrivés à la station, et à la descente du train, elle vit Emmeline prendre d*Aydie à parc et lui parler vivement.

— « Que lui dit-elle ?... Ah! je sens que je ne peux pas supporter qu'ils se parlent. Mon Dieu ! que c'est mal! je suis jalouse!... 9

— a Écoutez, Bertrand, » avait commencé M°^® de Sarliè ve, a ne regardez plus Alyette comme cela, je ne peux pas le supporter... »

— « Mais vous savez bien, » répondit-il avec un embarras qui ne devait pas échapper à la fine comtesse, « que j'ai seulement peur qu'elle ne soupçonne quelque chose, y^

— « Ah! si c'était vrai, » fit-elle avec plus de passion encore, et répétant le mot que l'autre se prononçait tout bas à la même seconde : ce Je deviens jalouse... D dit-elle, puis tout haut, et de nouveau rieuse : ce Vous allez monter dans la même voiture que moi, et vous aussi, Lautrec, » et elle interpellait le mari de son amie, de sa rivale soupçonnée, afin d'être bien sûre que cette rivale, d'après la grande loi de séparation des ménages, prendrait place dans une autre Victoria. Cette prudente ruse ayant réussi, l'aimable femme fut tout à fait gaie durant la demi-heure que la procession des voitures envoyées par lady Semley mit encore à gagner le manoir, — une vaste construction carrée, toute rouge, dans le style des Tudor, — et c'était autour de la vieille bâtisse

cet enguirlandemenc d'épais feuillages où se complait le goût des Anglais. De jeunes verdures sur de vieilles murailles, c'est la description de presque tous leurs châteaux, et c'est le symbole de leur vivante et sage civilisation qui a su durer, appuyer tout son présent sur tout son passé, se développer en se conservant. Il faut croire que chaque passion a sa poésie divinatoire, fût-ce une passion aussi enfandne que la fierté nobiliaire, car des invités qui s'acheminaient ainsi vers ce paisible château, aperçu à l'extrémité d'une longue avenue de tilleuls en fleurs dont l'arôme embaumait l'air, le plus vivement remué par cette magnificence séculaire était Antoine de Lautrec, qui s'écriait :

— ce Si la France n'avait pas fait la Révoludon, que nous en aurions, nous, de châteaux pareils!... Il est vrai, d ajouta-t-il en soupirant, (( que la châtelaine de celui-ci est une Juive convertie, la fille d'un banquier de Hambourg!... Vous ne saviez pas cela?... »

— <r Et pourquoi pas?... » repartit gaiement Emmeline, tout à fait heureuse maintenant, et qui respirait avec volupté l'odorante haleine des tilleuls, a Mais, oui, ]d continua-t-elle devant le visible scandale du pauvre Lautrec qui professait les préjugés antisémites d'un grand seigneur d'aujourd'hui, mais dosés. Trop bien élevé pour aucun fanadsme, il se tenait cependant sur une réserve

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qui lui permettait de n'accepter qu'une invitation sur trois dans certaines maisons, a je ne sais plus qui me citait l'autre jour ce mot de lord Beaconsfield : ce Les Juifs dans un pays sont ce conmie le homard dans un estomac, excellent ce pourvu qu'on le digère. » Vous ne trouvez pas cela drôle? Et mon interlocuteur ajoutait : ce Les ce Anglais digèrent tous les étrangers, les Juifs ce comme les Américains, les Allemands comme ce les Italiens, et ils en font de la bonne vie ance glaise. Que n'en faites-vous autant en France ce avec vos Israélites?... 9 Et ma foi, il avait raison... 9

— ce D'autant plus, ]> dit Bertrand, ce que sans l'argent de lady Semley, le château serait probablement en ruines, et quel dommage!... Mais, chut!... La voici... )>

La mince et chécive personne, objet de ces réflexions, se tenait debout sur le perron de la vieille demeure seigneuriale dont sa fortune et son mariage l'avaient faite la châtelaine. C'était une femme de quarante ans avec de magnifiques yeux noirs, brûlants de flamme intérieure dans un visage busqué, un peu long et qui trahissait l'origine Orientale. Son père, un tout petit boutiquier de Hambourg, avait débarqué un beau jour dans la cité, après quelles épreuves ? On ne devait jamais le savoir. Puis il était mort vingt fois millionnaire et beau^père d'un lord anglais.

Ce profil contrastait avec le style de la bâtisse et le paysage, presque autant qu*avec la physionomie si anglo-normande de Semley, dont les longues dents, les favoris rouges et le teint couperosé évoquaient l'idée du milord caricatural de nos anciens vaudevilles. Le premier aspect de ce ménage attendant ses invités semblait justifier la protestation que le descendant des Lautrec formula de nouveau à voix basse, en aidant Emmeline à descendre de voiture.

— ce Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas la dame de ce château... j>

Mais il suffisait d'avoir passé le seuil de cette porte au-dessus de laquelle se lisait, sculptée dans la pierre, la devise des Semley : perseverando, pour constater que l'étonnante intelligence et la merveilleuse adaptabilité de la race Israélite avaient fait de cette chétive créature à mine souffrante, justement la gardienne qu'il fallait au musée de trésors amassés dans l'antique demeure par une séculaire lignée. EUe avait consacré l'énorme fortune, héritée de l'homme d'affairés, à sauver de la destruction et de la dispersion les innombrables reliques de neuf cents ans d'aristocratie. Le chef des Semley est un des Normands qui figurèrent dans ce célèbre a livre de jugement t> où Guillaume le Conquérant a établi le cadastre de tout son vaste royaume. Partout, dans le hall où les lions, les tigres et les ca-

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ribous tués par le chasseur se voyaient au-dessous de portraits d'ancêtres par Zuccharo, Holbein, Titien, Van Dyck, — dans les couloirs où pendaient des tapisseries rapportées de Flandre à l'époque des guerres de Marlborough, — dans la salle à manger tendue d'un cuir de Cordoue commandée en Espagne par un Semley, ambassadeur auprès de Philippe II, — dans les salons où rayonnaient à côté d'un Raphaël aussi beau que ceux de Bridgewater House vingt chefe-d'œuvre des maîtres de l'école anglaise, Reynolds, Romney, Hoppner, Gainsborough, Lawrence, — on retrouvait la trace successive des généradons qui avaient persévéré, en effet, neuf cents ans, et la pauvre petite Juive, l'héritière par le sang d'une lignée de persécutés et de proscrits, participait à cette triomphante et opulente tradition par l'espèce de ferveur avec laquelle son vif et soigneux esprit se l'était assimilée. Ingénument, si l'on peut appliquer ce mot à une nature d'une patience si réfléchie, elle remplissait ce qui est la mission et l'ennoblissement des richesses récentes : continuer l'œuvre des morts et en réparer les désastres. Par un miracle de la volonté, cette fille d'une tribu d'Orient s'était si complètement identifiée à ce château, à ces objets d'art, à ce pays, qu'en les montrant, sa physionomie de Judith maigre se faisait vraiment anglaise. Elle présentait, après lord Beâconsfield et tant d'au-

très, une preuve frappante de ce que peut cet étonnant milieu britannique sur une destinée. Si superficiels que fussent Bertrand d'Aydie et M"® de Sarliève, et quoique bien préoccupés de leurs propres intérêts de cœur, ils ne purent s'empêcher d'être saisis par cette singularité que la jeune Française formula de sa manière gamine en rappelant l'étrange comparaison de l'auteur de Lothair et disant à Lautrec :

— a Hé bien! Le homard est-il assez digéré ?... »

Elle avait jeté cette plaisanterie du pas de sa chambre, avant d'aller s'habiller pour le dîner, et, envoyant de la pointe des doigts un baiser à Alyette, elle ajouta :

— ce Antoine t'expliquera cette drôlerie et tu riras... »

— ce Comment EmmeUne a-t-elle pu croire que je trouverais de l'esprit à une si vulgaire sottise? » fit M"^® de Lautrec avec une mauvaise humeur non dissimulée, quand son mari lui eut expliqué en quelques mots cette malicieuse boutade culinaire de l'ironique Dizzy, comme ses fidèles appellent encore l'admirable Disraeli. Us se tenaient dans un petit salon qui séparait les deux chambres à coucher de leur appartement. L'infortuné Lautrec qui, depuis ces trente-six heures, attribuait mentalement la nervosité de sa femme à

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son propos malveillant contre d'Aydie et M*"^ de Sarliève, se crut très habile de revenir sur ce délicat sujet. Il prît prétexte de leur course en voiture depuis la gare jusqu'au château.

— a C'est assez commun, en effet, mais Emmeline est si gaie. Elle s'amuse de tout, comme une enfant. Que vous aviez raison, hier, de la défendre contre mes mauvaises idées !... Je les ai bien observés tout à l'heure, Bertrand et elle. Il n'y a rien entre eux, absolument rien. J'en mettrais ma main au feu maintenant... s

Alyette ne répondit pas, mais son joli front se plissa d'une ride soudaine où le maladroit put lire qu'il avait commis un impair de plus. Il en demeura si saisi qu'il regarda sa femme passer brusquement dans sa chambre, en proie à une véritable consternation :

— oc Qu'ai-je dit encore qui lui a déplu ? On croirait à présent qu'elle est furieuse de la bonne opinion que j'ai d'Emmeline ? ]>

Pour cette fois, le mari y voyait juste, mais comment eût-il compris le détour singulier de pensée par lequel la femme jalouse lui en voulait, d'avoir couvert de sa présence cette promenade en voiture des deux amants assis l'un en face de l'autre ? Elle avait souffert, durant cette demiheure, d'une souffrance si aiguë qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais rien éprouvé de pareil, et, tandis que sa femme de chambre la coiffait et

rhabillait pour le dîner, dont le premier coup venait de sonner, vingt petites idées piquaient son cœur comme autant de fines aiguilles tour à tour brisées dans la plaie :

• — a Elle lui a défendu de monter en voiture avec moi. J'en suis sûre. Et il a obéi... Cela ne devrait pourtant pas me causer cette peine... S'ils m'ont menti tous deux depuis deux ans et comme cela, c'est vraiment trop triste... Elle, une fausse amie?... Et lui...? x> Sa pure et tendre imagination reculait épouvantée comme devant une souillure, à la pensée du jeune homme regardant la perfide Emmeline, lui parlant, l'embrassant, et, comme Alyette était femme après tout, et qu'elle se voyait dans le miroir de sa toilette, défaite par son insomnie de la nuit dernière, les larmes au bord des yeux, les traits altérés d'inquiétude, elle se disait : a Emmeline est si belle, si vivante, si gaie!... » Elle n'osait pas ajouter : ce et moil... :s> Mais ces deux petits mots se prononçaient en elle, malgré elle, et la jalousie continuait son obscur travail contre quoi elle n'avait déjà plus la force de lutter.

Toute la soirée se passa dans ces alternatives d'abandon à la sensation cruelle ou de résistance. D'abord de constater, aussitôt assise à la table du dîner, que Bertrand se trouvait placé de nouveau à côté d' Emmeline lui fut un supplice.

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En vain l'homme des yachts, Ronald Barrett, assis auprès d'elle, lui prodiguait-il les anecdotes sur les régates de Cowes et sur des croisières dont une n'avait été rien moins qu'une véritable expédition au pôle nord. Plus tard et quand les femmes eurent passé dans le salon et laissé les hommes continuer de boire et fumer, en vain lady Ardrahan, lady Helston et lady Semley lui racontèrent-elles tour à tour : l'une ses chasses à courre du dernier hiver, Tautre les épisodes de sa dernière visite à un meeting socialiste, la troisième l'histoire des trois plus beaux Reynolds du salon, vendus par le précédent lord Semley, et qu'elle avait, elle, cherchés à travers le monde et dénichés tous trois aux Etats-Unis où elle les avait rachetés. En vain aussi, Emmeline de Sarliève, que ce trouble visible inquiétait un peu, s'approcha-t-elle à un moment pour lui dire, avec une simplicité si bien jouée qu'elle aurait dû désarmer tous les soupçons, — qu'elle les aurait tous désarmés la veille :

— « Qu'as-tu, mon Alyette, tu es si étrange ce soir?... »

— a Moi? » fît M*"® de Lautrec, et ses paupières battirent d'un tressaillement involontaire qui démentait seul sa réponse : a Mais je n'ai rien. J'ai pris froid, sans doute. Un bonne nuit et il n'y paraîtra plus... :s>

— a Tu n'as rien ? » répéta la défiante Em-

meline ; puis, câline, elle osa demander : a Rien contre moi?... »

— ce Contre toi?... » répondit Alyette en se levant, oc et que veux-tu que j'aie contre toi?... »

— ce Bertrand avait raison, y> pensa Emmeline, ce elle n'a peut-être pas deviné la vérité, mais elle brûle... »

— ce Cette fois j'ai trop senti qu'elle me mentait. y> se disait l'autre, ce Et pourtant, est-ce possible ? Ah ! une preuve, une seule preuve, et du moins, je serai tranquille. Cette incertitude me fait trop mal... y>

Cette preuve que la jalousie de l'inconsciente amoureuse implorait déjà, en croyant y trouver un apaisement, le hasard devait la lui donner cette nuit même, et finir aussi de lui révéler à quelle profondeur la cour discrète de l'amant de sa rusée amie lui avait pris l'âme. Jusque-là, elle avait pu douter, non seulement de la liaison d'Emmeline avec d'Aydie, mais surtout de sa propre passion pour le jeune homme qui l'avait promue depuis tant de mois au rôle ironique d'un paravent d'amour. Ces ténèbres de son entourage et de son propre cœur allaient être éclairées du coup... Vers une heure, ne pouvant dormir, elle essayait de tromper l'insomnie en lisant un livre dont elle oubliait les phrases à mesure. Il lui sembla

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qu'elle entendait un pas dans le couloir et que ce pas s'arrêtait à sa porte. Par un mouvement instinctif, elle éteignit la lumière. Le pas s'éloigna. Elle s'élança de son lit, non moins instinctivement, et, avec une précaution de coupable, elle, l'innocente, elle fit tourner la clef dans la porte qu'elle entr'ouvrit sans bruit, lentement, pas assez lentement pour qu'en avançant un peu la tête elle ne pût voir une forme furtive se glisser par l'entre-bâillement d'une autre porte, et cette forme avait l'élégante silhouette de Bertrand d'Aydie, et cette porte était celle de l'appartement d'Emmeline de Sarliève.

Il y a dans le passage subit de certains doutes à certaines évidences quelque chose de déchirant tout ensemble et d'irréparable. L'âme en éprouve le même frisson que la chair au contact de l'acier qui la mutile. Tous les jaloux ont connu cette impression affreuse, quand ils ont, après des jours, des années quelquefois, de torturante hésitation, tenu la preuve indiscutable de la perfidie devi-

née. Mais Alyette de Lautrec n'était pas seulement une femme devenue tout d'un coup jalouse jusqu'à la douleur par la plus fortuite des révélations. C'était aussi une femme d'une pureté absolue. Surveillée par la plus sincère piété, son imagination, aussi chaste que romanesque, ne s'était laissé effleurer par aucune complaisance malsaine. Ses amies du monde, qui la savaient un peu sévère, n'engageaient jamais devant elle de ces conversations trop vraies qui ne rendent pas une honnête femme moins honnête, mais qui, tout de même, lui déflorent un peu l'esprit, en l'initiant par la pensée aux égarements des sens. Pour Alyette, mariée comme elle avait été mariée, par raison, l'univers de l'amour passionné demeurait un mystère à peine pressenti. C'était bien pour cela que la constante réserve de Bertrand d'Aydie dans ses rapports avec elle avait peu à peu apprivoisé sa modestie en la respectant. Une cour derrière laquelle cette sensibilité si profondément, si intimement pudique, eût non pas même aperçu, mais suspecté la plus vague apparence de désir, aurait provoqué en elle un immédiat sursaut de révolte. Elle s'était fait du jeune homme cette image naïvement idéalisée, qui permet seule la naissance de l'amour chez des femmes comme elle, dont la délicatesse maladive répugne à la connaissance exacte des caractères. Ces rêveuses ne se plaisent qu'à une vision

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flottante, indécise, partiale et partielle des choses et des gens. Ont-elles tort? Quand vous respirez une rose dans un bouquet, n'êtes-vous pas heureux qu'elle soit séparée de ses racines, de la terre humide et noire, de l'humus malpropre où elle a grandi?... Ces belles et craintives sensibilités raisonnent de même avec la vie. Elles sont tendres et chimériques, et quand un brutal incident ne leur permet plus le mensonge de leur illusion, quand il leur faut voir ces choses et ces gens dans une réalité le plus souvent grossière, une douleur les étreint à ne pas la supporter. Il y a de tout, dans cette douleur : l'impression humiliante de la duperie, l'écroulement d'un joli château de songe où s'abriter. Il y a surtout comme la contagion d'une flétrissure. Certains secrets, une fois découverts, salissent la mémoire où ils sont déposés. Ce que nous connaissons de honteux fait, en un certain sens, partie de nous-mêmes. Alyette ne devait jamais cesser d'être la vertu et l'honnêteté faites femme. Elle ne devait jamais oublier non plus ce corridor de château à demi éclairé, cette nuit silencieuse, et, dans ce mystère, le jeune homme marchant à ce rendez-vous deux fois criminel, puisqu'il trahissait la confiance d'un homme dont il serrait la main, le mari d'Emmeline, — puisqu'il trahissait sa confiance à elle, Alyette, à qui son attitude de tant de jours avait fait croire îqu'il l'aimait I...

La nuit qui suivit cette découverte fut affreuse pour la pauvre femme. Quand elle eut vu Bertrand disparaître derrière la porte de la chambre de M°^® de Sarliève, un tremblement saisit tout son corps. Elle dut s'asseoir sans avoir la force de refermer sa propre porte. Ces mots, ces simples mots, mais si douloureux : ce II est son amant... )» se prononçaient en elle avec cette atroce précision que prend la voix intérieure dans des minutes pareilles. <k Son amant... Son amant... y> répétait la petite voix, et ces syllabes brûlaient ce cœur d'amoureuse ingénue qui en réalisait toute l'actuelle, toute la hideuse vérité, et voici que son émodon s'épanchant enfin en larmes, elle put aller jusqu'à son lit, où elle se jeta en sanglotant :

— « Comme ils m'ont menti 1 Comme ils m'ont menti I... }»

Cette crise de désespoir une fois domptée, la petite voix reprit tout bas: a Que faire?... » Oui. Qu'allait-elle faire ? Cette nuit, cette affreuse nuit, passerait pourtant. Les heures s'en iraient, ces heures dont elle entendait le battement dans la pendule, — heures qui lui mesuraient à elle tant de tristesse, et à eux, à l'amie perfide et à son amant, tant de félicité. Le matin arriverait, et il faudrait qu'elle revît Emmeline, après ce qu'elle savait. Il faudrait qu'elle s'entendit tutoyer par elle, l'avoir là, qui l'embrasserait... La

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seule imagination de ce baiser fut intolérable physiquement à l'honnête femme» au point qu'elle s'écria» et à voix haute : a Cela, non. Jamais. Jamais... t> Et lui, Bertrand, elle devrait le revoir aussi, le lendemain, et subir l'abominable perfidie de ce regard qui lui avait été si doux. Il l'envelopperait de cette muette contemplation, à laquelle, secrètement, presque sans le savoir, elle s'était tant complu. Il lui parlerait de cette voix qui se faisait si respectueuse. Elle s'y était tellement laissé toucher. Elle le comprenait maintenant à la douleur que lui causait la nécessité de mépriser le jeune homme. Tout s'éclairait, à son regard, de la place qu'elle tenait entre les amants depuis deux années, et, comme elle avait trop de fierté vraie pour être vaniteuse, ce n'était pas une blessure d'amour-propre qui saignait en elle. Une semblable hypocrisie, la bassesse du calcul conçu par ce d' Aydie qu'elle estimait tant, par cette Emmeline en qui elle croyait comme en elle-même, le jeu qu'ils avaient fait de son honneur et de son cœur pour garantir la sécurité de leur intrigue, toute cette vilenie soudain dévoilée, voilà ce qui soulevait cette âme pure d'une trop pénible nausée, et, à travers ces dégoûts, ces révoltes, cette jalousie aussi, elle sentait avec la plus intime amertume, une vérité pire, mais qu'elle s'avouait à présent avec le courage de conscience retrouvée dans cette secousse de dou-

8o COMPLICATIONS SENTIMENTALES

leur : cet homme si méprisable tenait en elle aux fibres les plus secrètes de son être. Elle souffrait de sa trahison plus encore qu'elle ne s'en indignait. Elle VaimaitI

Elle l'aimait... Quand elle eut la force de se formuler enfin cette réalité de son sentiment avec cette précision d'aveu à laquelle jusqu'alors elle s'était toujours dérobée» un silence de terreur se fit en elle. Cette fine et délicate créature demeura épouvantée devant le flot de passion qui la noyait, comme un baigneur surpris par un coup de marée, qui ne trouve plus le sable où ses pieds s'appuyaient. Roulé par une force aveugle, immense, irrésistible, il reste d'abord paralysé. Alyette avait toujours été trop sincèrement pieuse pour ne pas garder intact en elle le grand principe chrétien, elle croyait à l'identité entre le péché de pensée et le péché d'action. Elle n*était pas de celles qui s'estiment vertueuses lorsqu'elles ne donnent pas leur personne en donnant leur cœur. De découvrir qu'elle avait donné le sien et si complètement, commença de lui être, par cette cruelle nuit, un remords dans sa douleur. Ces émotions si diverses se heurtaient en elle, confusément, amèrement, jusqu'à ce qu'un peu de sommeil lui permît d'oublier la perverse Emmeline, d'oublier le traître d' Aydie et de s'oublier elle-même, pour quelques instants. A son réveil, il faisait grand jour. Quand sa femme de chambre eut ouvert les fenêtres, elle

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vit les profondeurs vertes du parc, les gazons parsemés de fleurs en massifs, ce calme et frais horizon d'idylle anglaise, et la pensée que les amants allaient se promener Fun avec l'autre, si heureux, si tranquilles dans cette solitude, lui rendit en une seconde tout son trouble de la nuit. Pour la première fois, un mauvais désir tenta cette nature si noble, si haute. Elle se rappela l'impression presque sinistre que lui avait faite le mari d'Emmeline dans le jardin de Durloch House, et elle souhaita que l'absence de ce redoutable personnage, en ce moment, ne fût qu'une feinte pour revenir et surprendre les coupables. Failaitil que son être intime fût bouleversé pour que l'idée d'une pareille catastrophe la fît tressaillir de cet appétit de vengeance si odieux à une âme généreuse comme était la sienne! Puis, toute cette âme se rejeta en arrière. Elle ne voulut pas avoir éprouvé ce mauvais sursaut de passion, et, comprenant qu'avec de pareils mouvements de son cœur, elle ne conserverait pas en présence d'Emmeline et de Bertrand l'attitude qui seule convenait à sa dignité, elle prit la résolution de rester tout le jour enfermée, les rideaux baissés, sous prétexte de migraine, à ne recevoir personne, et à prier, à demander à Dieu la force de porter cette croix et de faire du moins son devoir. C'était le dimanche, il avait été convenu la veille avec lady Semley qu'une voiture les mène-

rait, Emmeline et elle, à une église catholique, située à quelques milles dans la campagne. Mais d'aller à l'église ainsi, Alyette n'en avait pas la force. D'entendre une messe lui eût été d'un tel secours 1 L'entendre avec cette femme à ses côtés, non, elle ne le pouvait pas, et, troublée encore — tant sa religion était stricte — par le scrupule de manquer au devoir du dimanche, elle se plongea, elle s'abîma dans la prière, ayant autour d'elle assez de ténèbres pour y perdre la sensation du jour, assez de silence pour y oublier la vie, assez de solitude pour qu'aucune présence humaine n'interrompît le dialogue que son âme en peine allait entretenir avec elle-même, avec le Consolateur aussi, l'ami d'en haut, qu'elle appelait, qu'elle implorait, pour panser la plaie qu'ouvraient en elle les aÂTections d'en bas. La vie d'une belle âme dans le monde a de ces secrets sublimes qui compensent la misère des autres. Qui donc aurait cru que dans ce château rempli de toutes les allées et venues d'une/?ûrnV élégante et oisive, les volets clos d'une des chambres au premier étage protégeaient une méditation aussi exaltée, aussi fervente que celle d'une carmélite agenouillée sur le carreau de sa cellule?... Et cependant c'était ainsi.

Quand Lautrec qu'elle avait chargé de l'excuser descendit à la table du déjeuner, — servi

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d'après l'habitude anglaise, avec une profusion de plats chauds et froids préparés sur le dressoir, et pris par chacun à son heure et à sa convenance, — il n'y avait dans la salle à manger que M™* de Sarliève et d'Aydie. La voluptueuse gaieté des deux complices, qui riait dans leurs yeux, sur leur front, autour de leurs lèvres, dans tous leurs gestes, si l'on peut dire, se changea en une gêne singulière lorsque le nouveau venu leur eut dit :

— ce Cette pauvre Alyette n'est pas bien. Elle a une de ses mauvaises migraines. Je crois qu'elle ne se lèvera pas de la journée... j>

— ce Et moi qui ne suis pas allée l'embrasser ce matin pour la laisser dormir, ]» fit Emmeline, ce je vais monter et lui tenir compagnie... »

— ce Je vous remercie pour elle, » dit Lautrec, ce mais elle m'a prié instamment de condamner sa porte pour tout le monde... Elle veut essayer de reposer... »

— ce Est-ce que cela ne vous inquiète pas, cette indisposidon subite ? y> demandait Bertrand à Emmeline, une demi-heure plus tard, lorsque, le déjeuner fini, ils se trouvèrent de nouveau en têteà-tête dans l'allée du parc qui tournait justement sous les fenêtres fermées d' Alyette, cette même allée, parmiles bosquets de rhododendrons fleuris, qu'elle avait regardée à son réveil avec une telle souffrance à l'idée que les amants s'y promène-

raient, comme ils s'y promenaient ! Sa jalousie les avait vus heureux, ravis, tout entiers l'un à l'autre, sans se douter que son seul souvenir évoqué entre eux, la vengeait déjà.

— « Pourquoi voulez-vous que cela m'inquiète? » répondit M°^® de Sarliève. « Alyette est délicate et ces quinze jours de Londres l'ont fatiguée, voilà tout. Que voulez-vous qu'il y ait d'autre?... »

— a Je ne sais pas, » fit Bertrand, a mais il me semble qu'en vous parlant Lautrec était embarrassé, comme si sa femme eût insisté pour que, vous spécialement, on ne vous laissât pas entrer. »

— <r Moi ?» fit Emmeline, « et pour quelle raison?... »

— a Mais, » dit le jeune homme avec une hésitation et un peu de rougeur à ses joues, ce si elle savait tout?... Si elle avait, par hasard, surpris notre rendez- vous de cette nuit ?... »

Il détournait ses yeux en prononçant ces mots, comme effrayé par le regard que les yeux aigus de sa compagne fixaient sur lui.

— ce Hé bien ! » répliqua celle-ci après un silence, ce supposons qu'elle sache que je suis votre maîtresse, c'est moi que cela regarde, il me semble. C'est moi qui peux avoir à en souffrir et non pas vous... A moins, » continua-t-elle d'une voix singulièrement profonde, « qu'il n'y ait entre vous des choses que je ne soupçonne pas... »

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— « Entre elle et moi ? » interrompît d' Aydîe non moins vivement ; a mais vous savez bien que M™® de Lautrec est au-dessus du soupçon ! Vous savez bien comme elle est iière, comme elle est pure, comme je la respecte... Mais qu'avezvous?... »

— d J'ai, » répondit Emmeline, dont les joues s'étaient empourprées à son tour, a que j'admire la délicatesse avec laquelle vous me faites sentir la distance que vous mettez entre elle et moi... Oui, » insista-t-elle avec ce frémissement de colère haineuse que les femmes galantes ont si vite en parlant des autres, « pourquoi est-elle fière? Pourquoi est-elle pure? Pourquoi la respectezvous ? Parce qu'elle est incapable d'avoir le courage de ses sentiments et de tout sacrifier comme moi à quelqu'un qu'elle aime... Ah ! j'y vois clair, à présent. Il y a une coquette dans cette sainte, et elle est en train de me prendre votre cœur. Si ce n'est pas vrai, pourquoi tremblez-vous à la seule pensée qu'elle sache tout?... »

— ce Amie, comme tu viens d'être injuste pour ton pauvre ami, » dit-il d'une voix douce, où le tutoiement mettait une caresse de plus, — et il ne jouait pas une comédie. Il la sentait soufFrir et il la plaignait. Et puis, il ne voulait pas convenir visà-vis de lui-même qu'elle eût si raison, et il continua : ce Mais, dans tout ceci, je ne vois que toi, je ne pense qu'à toi. Je me dis que si M°^® de

Lautrec a surpris notre secret, elle n'acceptera plus de protéger notre amour, comme elle faisait à son insu... Toa mari a failli être jaloux. Tu Tas avoué toi-même. Tu lui as trouvé un air étrange quand il t'a demandé où tu avais passé la matinée, avant-hier... J'ai toujours eu l'idée que Lautrec lui avait appris notre promenade en tête-à-tête au parc... Si tu ne la lui avais pas dit pourtant, il avait une piste... Comprends-moi. Si nous ne nous voyons plus chez Alyetce, quand et où nous verrons-nous ?... Voilà ce qui me tourmente. Et puis, il faudrait expliquer ce changement de relations, soit pour toi, soit pour moi, soit pour nous deux... Tu te rends bien compte, à présent, que j'ai vingt fois raison de désirer qu'elle ne soupçonne rien?.. . »

— « Que tu es bon de m'avoir parlé ainsi, »

répondit-elle, apaisée pour quelques instants, « et que cela me fait du bien ! Qu'il arrive ce qui doit arriver! mais que tu m'aimes!... Et puis, s) conclut-elle, rieuse, ce il n'arrivera rien. Cette aprèsmidi la consigne sera levée, je verrai Alyette et je saurai ce qu'elle sait, je te le promets, ou je ne m'appelle plus Emmeline. »

Cette confiance dans l'aveuglement persistant de son amie, Emmeline devait la perdre en présence des symptômes qui se succédèrent cette aprèsmidi et le lundi matin, trop multipliés et trop si-

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gniiicatifs pour ne pas inquiéter même la moins inquiécable des femmes, la plus disposée à cet optimisme de l'espérance formulé si gaiement par cet habituel : ce II n'arrivera rien. t> Ce fut d'abord un refus répété trois fois par M°^® de Lautrec de la recevoir cette après-midi et le soir. — Comment se fâcher devant ces mots :

ce Elle repose... Elle a demandé qu'on la laissât seule?... }» Mais comment ne pas y reconnaître une résolution qu'un événement nouveau expliquait seul? Quel événement, sinon celui que Bertrand avait aussitôt pressenti : Alyette avait surpris leur rendez-vous nocturne? Emmeline était trop adroite, elle avait une trop juste intelligence de sa propre situation, une entente trop fine des caractères, pour ne pas apercevoir les périlleuses conséquences d'une pareille découverte. Elle savait M™® de Lautrec incapable de trahir ce redoutable secret, mais incapable aussi de prêter sa complicité à une telle aventure. En outre, elle la soupçonnait, depuis longtemps déjà, on l'a vu, de n'être pas restée insensible à l'adoration respectueuse, traîtreusement affichée par d'Aydie. Dans des conditions pareilles, cette découverte, c'était la rupture certaine entre les deux femmes. Et comment exphquer cette volteface de leurs rapports à Sarliève ? Elle aussi se rendait compte que cet homme, naturellement simple et peu disposé à chercher des motifs se-

crets aux actions de ceux qui l'entouraient, n'était plus ce mari tranquille et ouvert qu'elle avait si facilement abusé. Elle a^^ait évidemment trop spéculé sur ce manque de perspicacité, trop commis de ces petites imprudences, dont chacune n'est rien, mais la somme ùdt un tas. Qu'inventerait-elle pour justifier une brouille avec sa meilleure amie? Et puis, même cette défiance endormie, comment organiserait-elle sa liaison avec Bertrand ? Ce que les femmes vraiment amoureuses rêvent dans une intrigue de ce genre, ce qu'elle avait réalisé grâce à la combinaison de l'amie-écran, c'est la fréquentation quotidienne, la continuelle présence : rencontrer leur cavalier servant, — comme disait si délicatement l'ancienne galanterie italienne, — en visite, à dîner, au théâtre, unique moyen pour elles de sauver par un peu d'attrait mystérieux l'insipidité des corvées mondaines. Emmeline devrait renoncer à cette jolie intimité qui lui était d'autant plu» chère qu'elle y trouvait aussi un moyen de surveillance sur son amant. Elle était trop éprise de lui pour n'en être pas jalouse. Cette jalousie achevait de lui rendre plus pénibles ses réflexions sur les dangers probables de la découverte faite par Alyette. Durant ce mortel dimanche, elle vit Bertrand de plus en plus préoccupé, et quoique les raisons qu'il lui avait données de son souci s'expliquassent trop bien, puisqu'elle en subis-

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